‹ Montcalm et le Canada françaisChapitre 9 sur 39 · REPRESENTATION DU FEU DXRTIFICE TIRE · texte numérisé non relu

REPRESENTATION DU FEU DXRTIFICE TIRE

avorter. Les vainqueurs, en effet, allaient se disperser, car on n'eût pas trouvé un Peau-Rouge qui doutât qu'après un coup heureux, braver de nouveau le péril ce ne soit tenter « le Maître de la vie », et, ajoute Bougainville,le curieux historiographe de cette expédition, « leur esprit superstitieux et inquiet à l'excès jonglait, rêvait et se figurait que tout délai pouvait leur être fatal ».

Pour combattre ce fantôme, pour arrêter cette panique du succès, que faire? La parole du général d'Onnonthio suffirait-elle à retenir les Sauvages, nos indispensables auxiliaires au milieu de ces déserts? Montcalm, afin de l'essayer, convoqua une assemblée générale.

Avec sa guirlande de forêts aussi vieilles que le monde, l'IIorican, le plus gracieux des lacs américains, déroule au loin ses replis transparents, où se reflètent des îles sans nombre. Autour du feu du Conseil allumé sur la grève, près des pirogues asséchées, les guerriers des trente-deux nations alliées viennent silencieusement s'asseoir. Ces trente-deux peuplades éphémères, où sont-elles aujourd'hui? Où sont-elles aussi les anciennes neiges du Canada? Pauvres Indiens, race sans avenir, chez qui le culte instinctif des tombeaux semblait trahir le pressentiment d'une courte et fatale destinée I

Après que chaque orateur eut parlé c en liberté et » à son tour, ce qui, parmi les Sauvages, n'est jamais )) sujet à aucune confusion », Montcalm se leva, et à la fin de son discours, s'inspirant des usages des Indiens, il montra à l'assemblée un collier symbolique formé d'innombrables petites coquilles, puis élevant la voix : « Pars, m'a dit notre roi, va au delà du grand » . lac défendre mes enfants et les rendre heureux et

^ invincibles. Ge collier que je vous offre de sa part ') est le gage sacré de ma parole, la cohésion de ses » grains est l'image de notre union et de notre force. » L'orateur lança alors, au milieu de l'assemblée, le collier de wampum. Un guerrier ottawais, nommé Pennahoel, orné d'un hausse-col et d'une médaille avec le portrait du roi très chrétien sur une face, et sur l'autre Mars et Bellone, releva les coquilles et, en les présentant aux assistants : « Voilà maintenant, dit-il, >> un cercle est tracé autour de nous par le grand On- ) nonthio, notre père : malheur à qui en sortira, le » Maître de la vie le châtiera, mais que cette malé- 9 diction ne retombe jamais sur toutes ces nations j> sœurs qui veulent former, ici, une union que rien ») ne puisse rompre en obéissant toujours à la volonté D de leur père. » Un murmure approbateur couvrit ces dernières paroles : sur la mobile assemblée il passa comme un souffle belliqueux. Puis du sein de la foule frémissante, déjà oublieuse de ses superstitieuses terreurs, une voix, sur un rythme lent et d'un accent guttural, entonna cette invocation aux esprits tutélaires : « Manitous, Manitous, vous tous qui êtes >) dans les airs, sur la terre et sous nos pieds, détruisez ) nos ennemis, livrez-nous leurs dépouilles et ornez ;) nos cabanes de leurs sanglantes chevelures. » Une explosion de hurlements et de cris à peine humains répondit à ce chant : Montcalm pouvait compter sur ses alliés, toutes les fureurs de la guerre les possédaient.

Deux jours après cette scène, le canon d'alarme du fort William Henry faisait retentir l'écho des montagnes. Le siège commença le 3 août : les opérations, conduites par l'ingénieur Desandrouins, en sont pittoresquement décrites dans le journal rédigé par

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Bougainville et conservé dans les archives de la Guerre*. Malgré sa garnison de deux mille cinq cents hommes, ses quarante canons et son camp retranché, la place ne pouvait résister; mais au fort Edouard ou Lydîus, à quelques heures de marche vers Albany, le général Webb comraandaitsix mille hommes ;d'heu're en heure, le vieux Monro, le défenseur de William Henry, écoutait si le canon ne grondait pas sur la route de Tlfudson : de ce côté, les bois restaient silencieux. Une lettre cachée dans une balle creuse fut découverte sur un courrier tué par les Peaux-Rouges; elle était écrite par Webb pour informer son frère d'armes de ne pas attendre son secpurs, et pour l'engager à capituler sans scrupule. Monro était perdu, Montcalm lui écrivit aussitôt : « Monsieur, un de mes » partis rentré hier au soir, avec des prisonniers, m'a » procuré la lettre que je vous envoie par une suite de » la générosité dont je fais profession vis-à-vis de ceux > avec qui je suis oblige de faire la guerre. » Quelles furent la stupéfaction et la douleur du vétéran écossais en recevant par Bougainville communication du message de Webb : un soldat seul pourrait le bien dire.

Le 9 août, les tambours du fort battirent la chamade ; William Henry se rendait.

Avant de signer la capitulation, Montcalm, autant pour flatter ses alliés que pour les lier par leur intervention même, convoqua les chefs indiens à la conférence dans la tranchée; tous approuvèrent les articles de la convention et s'engagèrent « à main-

1 . L*ingénieur Desandrouins, de son côté, a écrit un journal tant du siège de William Henry que de celui de Chouaguen. Une gracieuse communication nous a mis à même d'étudier ces documents absolument inédits : il s*y trouye, au point de vue technique, de très intéressants détails qui complètent utilement le récit de BougainviUe.

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enir la jeunesse dans le devoir ». Hélas! ils se vantaient, et la journée du lendemain devait donner à leur parole un sanglant démenti.

Nous voici arrivés à cet épisode déplorable qui, démesurément grossi et dramatisé sous la plume d'un romancier de génie *, est devenu « la légende du massacre-de William Henry ». Que de déclamations contre l'armée française cette aventure n'a-t-elle pas suscitées en Amérique : mais qu'est-ce que l'histoire, pour qu'un des généraux les plus connus de l'armée fédérale des États-Unis ait paru prendre au sérieux, dans une publication récente, des soupçons dont un juge comme M. Bancroft, l'antifrançais, avait déjà fait cependant bonne justice*. La vérité sur cet événement, la voici telle qu'elle apparaît, dans toute sa simplicité, à la lecture des dépêches, tant officielles que secrètes, adressées au gouvernement français par les chefs de la colonie.

La garnison du fort était entre les mains de Montcalm, mais celui-ci, hors d'état de nourrir près de trois mille prisonniers, et voulant, en même temps, honorer la belle défense de Monro, avait consenti à laisser les troupes anglaises retourner dans leur colonie avec armes et bagages, après engagement pris de ne pas servir contre la France pendant dix-huit mois. Déjà, lors de la prise de Gbouaguen, les Indiens se souciaient peu de respecter une capitulation qu^i les frustrait du pillage, mais, à force de présents, le général était parvenu à les maîtriser, car, écrivaitil alors au ministre : « 11 n'y a rien que je n'eusse

i . Fenimore Gooper, Tauteor du Dernier des Mohicans, 2. La notice du général Mac-Lellan sur le siège du fort George a inspiré à un écrivain canadien très distingué, Bl Le Moine, une chaleureuse réplique : La Mémoire de Montcalm vengée, 1 vol. in-SS.

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» accordé plutôt que de faire une démarche contraire

> à la bonne foi française. » William Henry rendu, Montcalm donna sur l'heure des ordres pour qu'avant l'entrée des Peaux-Rouges tous les tonneaux de spiritueux contenus dans le fort fussent défoncés : c'était le seul moyen de rester maîtres de nos alliés. Malheureusement cette sage précaution fut rendue inutile par ceux-là mêmes qu'elle avait pour but de protéger.

Pendant la nuit, les Anglais, croyant se concilier les sauvages, c dont ils avaient une frayeur inconcevable, » leur versèrent du rhum et de l'eau-de-vie. Mais, au lieu de les désarmer, l'ivresse ne fit qu'allumer dans leur sang une fureur bestiale.

Le lendemain, sous le coup d'une terreur croissante, les Anglais se mettent en route de grand matin pour gagner le fort Edouard, où se cachent Webb et son armée : leur longue colonne, dont une toule de femmes et d'enfants embarrasse la marche, atteint en serpentant la lisière des bois. Là sont des Indiens : c'est d'abord aux bagages qu'ils en veulent; « et qui donc dans le monde pourrait contenir deux » mille sauvages de trente-deux nations différentes » quand ils ont bu? » demande Bougainville.

Les pillards s'enhardissent et l'horrible clameur de guerre retentit. € A peine eurent-ils poussé leurs cris,

> que les troupes anglaises, au lieu de faire bonne con- » tenance, prirent l'épouvante et s'enfuirent à la dé- » bandade, jetant armes et bagages et même leurs » habits ^ » La colonne est rompue : on en voit les débris tourbillonner et s'éparpiller dans la plaine comme des feuilles sous un vent d'orage ; un drame horrible

1. Dépêche du marquis de Vaudreuil, gouvernear du Canada, au ministre de la marine.

commençait entre des fauves bondissant de toutes parts et un troupeau humain dispersé, quand Montcalm et ses officiers, accourant hors d'haleine, se jettent au-devant des Peaux-Rouges. Telle était la rage de ceux-ci que « plusieurs de nos grenadiers y furent j> blessés, et que nos officiers y coururent risque » de la vie, car, dans des cas pareils, les sauvages ne respectent rien* >. Le tumulte cesse; on donne asile dans le camp et dans le fort aux Anglais éperdus. Les Indiens avaient fait six cents prisonniers : on les rachète et, comme ils sont nus, les soldats français partagent avec eux leurs vêtements : Montcalm renvoya en sûreté les Anglais au comte deLoudon, auquel il fit tenir une relation fidèle de la catastrophe et des causes qui l'avait produite. « Je m'estime heureux, » disait Montcalm en finissant, que le désordre n'ait » pas eu de suites aussi fâcheuses que j'étais en droit » de le craindre. Je me sais gré de m'être exposé per- » sonnellement, ainsi que mes officiers, pour la dé- » fense des vôtres, qui rendent justice à tout ce que B j'ai fait dans cette occasion. »

Qu'il s'attendait peu à la réponse du gouvernement anglais, le loyal soldat qui écrivait cette lettre! Ge que l'équité, ce que le simple bon sens, proclamait monstrueux et absurde, fut osé par le besoin de surexciter contre la France l'opinion publique et par l'humiliation de l'amour-propre national : le généreux, le chevaleresque Montcalm se vit accusé à Londres d'avoir livré des vaincus aux fureurs de hordes barbares, et, dans le premier moment, la capitulation fut déclarée nulle par le gouvernement britannique. Mais qui pouvait croire qu'un siècle après l'événement,

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