Montcalm et le Canada français [microforme]
Vers la fin de l’année 1870, dans l’assemblée des Artisans de Montréal, un sujet de la reine Victoria finissait ainsi son discours d'ouverture des classes du soir : « Et si quel- « qu’un veut savoir maintenant jusqu'à quel «point nous sommes Français, je lui dirai :
« Allez dans les villes, allez dans les cam- « pagnes, adressez-vous au plus humble
‘ Depuis quelques années, diverses études ont paru en France sur la perte du Canada. M. Dussieux, d'abord, dans son excellent Précis de l'Histoire du Canada, à traité le sujet en empruntant aux archives de la Guerre et de la Marine plusieurs dépèches officielles, la plupart chiffrées, adressées au gouvernement français par Montcalm et les chefs de la colonie. Après lui, le R. P, Sommervogel a
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« d’entre nous et racontez-lui les péripéties « de cette lutte gigantesque qui fixe l'attention « du monde; :nnoncez-lui que la France a «été vaincue; puis mettez la main sur sa « poitrine et dites-moi ce qui peut faire battre « son cœur aussi fort, si ce n’est l'amour de « la patrie. »
L’invincible attachement de la race francocanadienne à la mère-patrie fut toujours connu : on savait que le temps, la distance, la domination ét.cngère n'avaient pu bannir la vieille France de la mémoire de ce pays qui, seul entre toutes nos colonies, porta le nom si dc 1x, le. nom si plein d'avenir et si décevant d : Nouvelle-France. Mais quel témoignage eut v lu celui de cette instinctive douleur, éveiilé ; par nos malheurs mêmes, et qui
commencé la wbsication des lettres intimes de Montcaim. Enfin,u ntre volume sur le Marquis de Montcalm et les dernières années de la domination francaise au Canada, a été publié récemment par le R. P. Martin qui, en 4859, lors de l'inauguration du monument élevé par la ville de Québec à son défenseur, avait prononcé l’oruison funèbre du général. Nous signalons avec empressement au public les remarquables travaux de nos devanciers. Le lecteur y trouvera, entre autres choses, d’intéressants détails que le cadre de notre récit nous a forcé de négliger. D'un autre côté, nousavons découvert de précieuses res-
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révéla peut-être à plus d'un Canadien, jusqu'alors insouciant de son origine, quel sang coulait- dans ses veines.
Hélas! qui l’oublie ? Depuis cette première séparation, d’autres pays aimés nous ont été ravis : d’autres lambeaux de notre chair nous ont été arrachés pour payer un inexorable créancier. La patrie a connu de nouveaux adieux, de nouvelles douleurs. Maïs, ainsi que sur les bords du Saint-Laurent, on s’est souvenu, ailleurs on se souviendra : l’image de la France vaincue reste longtemps assise au foyer de ses enfants exilés, puisque, à 1,500 lieues de nos côtes, après un siècle écoulé, l'Angleterre compte encore un million de sujets dont elle n’a pu faire des Anglais.
sources dans les publications franco-canadiennes, Aux grands travaux historiques des Holmes, des Garneau, des Ferland, des Faribeau ont succédé, dans ces dernières années, d’autres œuvres du plus vif intérêt, MM. Le Moine, Casgrain, Gagnon, O. Dunn, Laverdière, Chauveau, Tanguay, Verreau, David, B. Sulte, J, Tassé, Faucher de Saint- Maurice, pour ne citer que quelques-uns des annalistes canadiens, continuent avec autant de talent que de patriotisme l'étude des questions historiques et politiques (a).
(a) La plupart des ouvrages historiques, littéraires ou scientifiques publiés depuis quelques années en Canada, se trouvent en dépôt à la librairie Canadienne, 41, rue du Bac, à Paris,
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De ce côté-e1 de l'Atlantique, comment eussions-nous jamais oublié un pays où, disent nos voyageurs, notre image se reflète comme dans un miroir ‘ ! Cependant l'histoire de cette cruelle séparation de la France et du Canada était peu connue. On savait en gros qu'à une triste époque de nos annales, alors que les drapeaux français étaient souvent abaiïssés, celui de l’armée d'Amérique fut tenu haut et ferme : on savait encore que s’il tomba, lui aussi, ce fut pour servir de linceul au général de cette vaillante armée. Mais les détails de la catastrophe dans laquelle sombra notre grande colonie, les péripéties de ce drame poignant, ont été longtemps ignorés,
Aujourd'hui, grâce à la publication. des
1 Tous nos voyageurs ont constaté, avec émotion, cette persistante ressemblance entre les deux branches de la vieille famille française. M. de Molinari, dans son volume « le Canada et les Etats-Unis », mettait récemment en relief la puissante vitalité de notre race en Canada. Mais parmi nos écrivains aucun plus que l’auteur des « Lettres sur l'Amérique », n’a été frappé de cet inaltérable attachement à la mère-patrie. La reconnaissance envers « ce noble Canada » vient d'inspirer encore, à M. Xavier Mar-
mier, les pages les plus touchantes de son dernier volume : « En pays lointains, »
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archives de la Guerre et de la Marine, grâce aux travaux des historiens canadiens, et à la découverte d’une précieuse correspondance de famille, la lumière s’est faite, et le dévouement de Louis de Montcalm et de ses troupes nous apparait avec une étonnante grandeur.
Pour la France, hier encore vêtue de deuil, n'est-ce pas maintenant l'heure de se souvenir, l’heure de s’incliner pieusement devant toutes les grandes victimes de l'honneur national? Si ce n’est aujourd’hui, quand donc notre pays honorera-t-il la mémoire de ses soldats? Qu'importe que leurs ossements aient déjà blanchi : les serviteurs fidèles qui expirèrent jadis pour la France, l'aimaientils moins que les bien-aimés de la patrie qui sont morts hier?
Avant d'aborder le sujet de cette étude, en expliquant par quel enchaînement de fautes et de malheurs le Canada fut perdu, il n’est pas inutile de rappeler au lecteur, d’après les derniers travaux historiques, ce qui a précédé dans ce pays la conquête anglaise.
Un point surtout mérite l'attention. C'est l'origine assez obscure de la fatale querelle
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qui nous coûta notre colonie nationale. On sait que la guerre de Sept-Ans eut l'Amérique pour berceau, mais on peut ignorer comment elle naquit: sera-ce une consolation de savoir que jamais guerre ne fut plus inévitable pour la France, que jamais notre pays ne fut plus provoqué, plus menacé, et qu’en vérité nos adversaires abusèrent de la permi:sion accordée à Fontenoy quand, en les saluant, on leur avait dit : « Messieurs «les Anglais tirez les premiers! »
En jetant les yeux sur les vieilles cartes de l'Amérique septentrionale, dressées au dix-septième siècle par les Delisle, on est frappé d'étonnement de voir qu’à cette époque les deux tiers de ce continent appartenaient à la France Dars un coin de l’immense espace, enfermé entre les terres . arctiqueset la frontière du Mexique, voici, sur le bord de la mer Atlantique et en dedans du demi-cercle décrit par les Monts-Alleghanys ou Apalaches, le petit groupe des colonies anglaises, noyau des futurs Etats-Unis; le reste, tout le reste, sauf la Floride encore aux Espagnols, était à nos pères, aux compatriotes des Cartier, des Champlain, des Marquette et des Cavelier de la Salle.
Un peu diminuée par les cessions exigées lors de la paix d’Utrecht, notre colonie du continent américain était encore, au milieu du dix-huitième siècle, grande comme la moitié de l’Europe. A l’ouest et au sud, la
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Louisiane, c'est-à-dire tout le bassin du Mississipi entre les Alleghanys et les Montagnes- Rocheuses, au nord le Canada et le Labrador, constituaient le nouveau monde français. Sans doute, rien à cette époque, dans nos vastes possessions méridionales, n'eût fait prévoir, leurs merveilleuses et prochaines destinées. La Louisiane ne comptait qu'une ville, la Nouvelle-Orléans, et en remontant vers l'ouest les rives du Mississipi, on nerencontrait que des établissements clair- . semés, jalons de l'avenir au milieu des déserts. Cependant une ligne de postes militaires reliait nos possessions du Midi à celles du Nord, la Louisiane à la Nouvelle-France, les deux colonies sœurs, appelées en cas de danger à se prêter un appui mutuel : à vrai dire la civilisation n'était assise que dans le Canada dont la capitale était Québec.
Exploré, en 1535, par « un chercheur de mondes, » Jacques Cartier, de Saint-Malo, colonisé dans les premières années du dixseptième siècle par Samuel de Champlain, le Canada avait recu de Henri IV le nom de Nouvelle-France. Sous le règne de Louis XIV, la main du grand Colbert donna à la coloni-
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sation une vigoureuse impulsion, encore sensible cinquante ans plus tard. Des relations étroites se nouèrent entre la colonie et la Métropole; la coutume de Paris devint le code du pays. Deux villes neuves, Montréal et Trois-Rivières, s’élevèrent le long du Saint- Laurent au-dessus de Québec. La Nouvelle- France, administrée comme une province du royaume, avait alors pour gouverneur un lieutenant général, le vaillant comte de Frontenac, et pour intendant un homme d'Etat éminent, J.-B: Talon, petit-neveu du célèbre magistrat Omer Talon. Enfin, en 1671, on créa à Québec un évêché dont le premier titulaire fut un Montmorency-Laval.
C'était un beau fleuron de la couronne de France que le Canada, avec ses trois villes et ses florissants villages semés sur les rives du Saint-Laurent, avec ses forteresses, ses comptoirs, sa flotte, ses pêcheries, ses entrepôts regorgeant de toutes les pelleteries de la baie d'Hudson, et sa ceinture de peuplades amies ou soumises. Et puis, là, quel amour pour la mère-patrie ! Dans ce pays, sans passé historique, sur cetle terre vierge à peine effleurée par les pas errants de quelques tribus sau-
vages, rien n'existait qui ne fût français. Pas une maison qui n’eût été bâtie, pas un champ qui n’eût été défriché par des mains gauloises : tout y était né par la France, tout y vivait pour elle. C'était bien moins une colonie qu’une province d'outre-mer, ou plutôt c'était la Nouvelle-France *.
À peine naissante, notre conquête nous fût disputée par d’autres Européens, d'abord des Hollandais, puis des Anglais ; et les anciens maîtres de ces grèves et de ces bois, les sauvages vengés, contemplèrent, d’un œil étonné et joyeux, « les visages pâles » venant de si loin à travers « le grand lac » pour s’égorger sous les érables des forêts américaines. A la paix de Saint-Germain, en 1632, Richelieu se fit rendre l'Acadie et le Canada, que l’Angleterre avait conquis une première fois. La
1 Nous sommes heureux de reconnaître que la ville de Paris vient d’honorer la mémoire des grands hommes de notre colonie nationale en donnant à des rues nouvelles les noms de Jacques Cartier, de Champlain et de Montcalm. Une autre voie publique a reçu, en 1877, le nom de rue « du Canada. »n Jusqu’aiors, la caserne de la Nouvelle-France, au bout du faubourg Poissonnière, bâtie au milieu du vaste emplacement qui pendant un siècle, avait porté le nom de quartier de la Nouvelle-France, rappelait seule, à Paris, le souvenir de la colonie.
guerre de la ligue d’Augsbourg ensanglanta le territoire sans rien changer aux délimitations des frontières; c'est l’époque des grands exploits du chevalier d’Yberville, l’intrépide marin, et du comte de Frontenac, ce gouverneur de la Nouvelle-France qui, sommé, en 1690, de rendre Québec, répondait, suivant son mot, « par la bouche de ses canons. »
Malheureusement, la guerre dé la succession d'Espagne eut des conséquences plus fatales, et nous enleva les contours de la baie d'Hudson, l’île de Terre-Neuve, et, à l'entrée du golfe Saint-Laurent, la fertile Acadie. L’Acadie, quel souvenir touchant de fidélité et de malheur son nom réveille ! Elle était la plus ancienne de nos colonies françaises en Amérique : son peuple naïf, aux mœurs patriarcales, coupable seulement de ne pas haïr la France, la terre des aïeux, était suspect au maître étranger. Déporter ces laboureurs ‘et ces pasteurs ne le rassurait pas assez : il fallait les disperser. Un jour de l'année 1755, il y avait un demi-siècle "que les Acadiens obéissaient docilement à l'Angleterre, on les rassemble par cantons comme de vastes troupeaux: ce qui püt s'échapper s'enfuit dans
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les forêts, mais le reste au nombre de 12,000 hommes, femmes et enfants, est embarqué sur des navires anglais, puis jeté au hasard
sur les côtes des deux Amériques: la mère
ici, là le père, les enfants partout.
Pauvre Acadie, son nom même a disparu sous celui de Nouveau-Brunswick: de sa capitale, Port-Royal, les Anglais, sujets de la reine Anne, ont fait Anapolis, et la baie Française est devenue la baie de Fundy.
Ainsi tout a changé de nom, la terre et l’eau; seul le rapt d’un peuple innocent s'appelle et s’appellera partout de même, car la conscience de l'humanité ne parle qu’une langue.
4 Beaucoup des Acadiens qui s'étaient évadés rentrèrent dans leur pays après de longues années d’exil : ils retrouvèrent, entre des mains étrangères, les champs que leurs pères avaient défrichés, et se remirent à l’œuvre pour cultiver les terres dédaignées par les vainqueurs. Leurs descendants sont aujourd'hui au nombre d'environ cent mille, répartis dans le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, l’île du Prince-Edouard et l’île du Cap-Breton, tous catholiques, ne parlant que la langue française et ne se mariant qu'entre eux. Sous le titre de « Une colonie féodale en Amérique x, M. Rameau vient de publier une histoire complète de cet intéressant pays. Je signale aussi, sur ce sujet, une remarquable série d'articles publiés dans la Revue Canadienne de 1875.
Le contre-coup d'une dernière conflagration européenne, soulevée par la guerre de la succession d’Autriche, avait de nouveau bouleversé les deux colonies voisines quand intervint, en 1748, le traité d’Aix-la-Chapelle, qui stipula, qu'en Amérique, toutes choses seraient rétablies sur le même pied qu'avant les hostilités.
Chacune de ces luttes, sans cesse renaissantes, remettait aux prises les colons des nations ennemies ; mais à défaut des querelles des deux couronnes, la rivalité des races, des religions et des intérêts commerciaux, surtout pour la traite des pelleteries, suffisait, et au-delà, pour pousser les uns contre les autres, Anglo-Américains et Canadiens. Avec cette haine séculaire entre les deux peuples, il n'était douteux pour personne en Amérique, que la paix au-delà de l'Atlantique ne serait qu'une trève en decçà, et que tôt ou tard, les colonies anglaises, vingt fois plus peuplées, abuseraient de leur force pour jeter au fond du Saint-Laurent la colonie rivale. La flamme couvait en Amérique sous les traités de paix européens et allait bientôt les dévorer.
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Parmi toutes les luttes entre la France et l'Angleterre, la guerre de Sept-Ans, dont la conquête du Canada fût un épisode, présente à ses débuts un côté original; les gouvernements ne donnèrent pas le signal des hostilités et les deux nations, la France, du moins, furent conduites malgré elles dans l'arène déjà ensanglantée. La guerre naquît au loin d’une espèce de génération spontanée ; elle sortit tout armée du sol américain.
Nous avons dit plus haut que, d’après le traité d’Aix-la-Chapelle, les choses devaient être remises en Amérique sur le même pied qu'avant la gucrre; dans ce continent, si vaste qu'on n'en connaissait pas encore les
bornes, et dont un coin à peine était peuplé,
on trouva le moyen de se disputer quelques lieues carrées. Quelles étaient les véritables frontières de l’Acadie, cédée à l'Angleterre par la paix d'Utrecht ? Cette délimitation fut le premier prétexte de querelle entre les deux colonies. Mais là n’était pas la question brûlante; la véritable partie, celle dont l’enjeu fut le Canada, se jouait sur les bords de l'Ohio.
Le lecteur sait que la chaîne des monts Alleghanys ou Apalaches, était la frontière
naturelle des possessions anglaises qu'elle séparait des nôtres aussi nettement que les Pyrénées isolent l'Espagne de la France. Du haut des rochers stériles de leurs montagnes, les colons anglo-américains avaient entrevu à leurs pieds, du côté de l'Occident, des espaces sans fin et un océan de verdure :
c'était l'Ouest, tel qu'il apparaissait alors dans l'éclat et la fraîcheur de son premier réveil « avec ses prairies vierges, couvertes « de seigle sauvage, d'herbes bleues et de « trèfle blanc, au milieu desquelles paissaient « ensemble des troupeaux de buffles. » C'était l'Ouest « avec ses campagnes ouvertes, plantées d'arbres fruitiers et délicieusement arrosées par des cours d'eau, » Entre tous les paysages de cette terre enchantée, s’il en est un riant et plantureux, c’est l'immense vallée au fond de laquelle coulent, pendant trois cents lieues, vers le Mississipi, les eaux de l'Ohio ou « la Belle-Rivière. »
À qui, de la France ou de l'Angleterre, appartenait cette vallée? Il faudrait, pour éclaircir ce point, exposer la théorie des principes qui, en Amérique, réglèrent entre Européens le droit de souveraineté, et d’après
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lesquels la propriété d’un territoire résultait de l'exploration suivie d’une possession effective. C'était, depuis soixante-dix ans, le cas des Français sur les rives de l'Ohio, et la vallée qui commence près du lac Erié et aboutit au Mississipi, était devenue pour eux la plus courte voie de communication entre le Canada et la Louisiane. Mais sous prétexte qu'en 1496, le Vénitien Sébastien Cabot, naviguant pour le compte de Henri VII, roi d'Angleterre, aurait longé la côte orientale de l'Amérique, sans même y débarquer, les Anglais qui, de ce côté, n'avaient jamais posé le pied au-delà des Alleghanys, prétendirent, vers le milieu du siècle dernier, à la propriété de la vallée de l'Ohio ‘. Parlons net : l'invasion de ce territoire ne fut pas une
1 Voici en quels termes un éminent esprit, M. Ed. Laboulaye, dont les sympathies pour la race anglo-américaine ne sont pas douteuses, s'explique sur cette question : « Les Anglais réclamaient l'Ohio, parce qu’il était « Compris, disaient-ils, dans la charte de concession de « la Virginie: Cette charte n’est rien moins que la con- « cession d'un terrain connu et limité. On accorde un « espace indéfini ; tant de degrés de latitude; c’est en « vertu d’une concession aussi vague et appuyée sur un
«titre aussi précaire que celui de la reconnaissance faite à plusieurs centaines de lieues de distance, que les
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question de droit, mais elle fût peut-être une loi de nécessité, une condition de vie ou de mort pour les futurs Etats-Unis. Thomas Ponwal, un des gouverneurs des colonies anglaises, l’avouait franchement quand il disait, dans un mémoire adressé à son gouvernement : « Un établissement dans la « vallée de l’Ohio donnera de la force et de « l'unité à notre empire d'Amérique et nous assurera la possession du pays. Mais par- « dessus tout, la chose est nécessaire : les « plantations anglaises sont à bout : elles « sont colonisées jusqu'aux montagnes. »
L'Ouest, c'était l'avenir.
Les planteurs de la Virginie commencèrent par créer une association de défrichements
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« Anglais nous firent une guerre sanglante et qui ne se « termina que le jour où le drapeau français disparut de « l'Amérique. »
Les Anglais d’ailleurs sentaient si bien que le droit qu'ils invoquaient n'existait pas, qu'ils essayèrent de s’en créer un autre, et M. Bancroft, l'historien des Etats- Unis, raconte qu’en 1744, moyennant 400 livres sterling, les députés des cinq nations Iroquoises et les Tuscaroras, reconnurent le droit du roi d'Angleterre « à la propriété « de toutes les terres qui sont ou doivent être comprises « dans la colonie de la Virginie, d’après la désignation de « Sa Majesté, n
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qui prit le nom de Compagnie de l'Ohio et obtint en 1750,du gouvernement britannique, soi-disant propriétaire, la concession de 600,000 acres de terre à prendre dans la vallée.
Cette même année, la nouvelle compagnie lança des agents de l’autre côté des Alleghanys, avec mission de soulever, contre les Français, les peuplades sauvages de ce pays, Iroquois, Miamis, Mingos, Delawares.
« Nos chefs ont levé la hache de guerre, « nous avons tué et mangé dix Français et « deux de leurs nègres; nous sommes vos « frères, venez à notre aide : les Français « ont chanté leur chanson de guerre. » Voilà ce que bientôt, en apportant un collier de wampum,une chevelure fraîchement scalpée et un calumet orné de plumes, l’envoyé des Miamis venait dire au gouverneur de la Virginie, l’habile Dinwiddie, qui menait l'affaire. La Virginie, avec des Peaux-Rouges pour avant-garde et sentant derrière elle toutes les colonies, n’hésita plus : elle ouvrit une route à travers les défilés des montagnes et envoya des ouvriers pour construire un fort à la fourche formée par la rivière des
Alleghanys et par la Monogahéla, quand, en se réunissant, elles donnent naissance à l'Ohio. La marche du peuple américain vers
l'Ouest commençait : elle ne devait plus
s'arrêter, avant que les fils de Pen n’eussent atteint les rivages alors ignorés de l'Océan Pacifique.
Les Français, de leur côté, prenant les devants, construisirent eux-mêmes, à la place et sur les plans adoptés par la Compagnie Virginienne, un fort auquel on donna le nom de Duquesne, alors gouverneur de la Nouvelle-France ; c’est là que s’élève aujourd’hui la grande ville de Pittsburg. Désormais les événements vont grandir et se précipiter.
À la nouvelle des travaux exécutés à la fourche de l’Ohio, un régiment de volontaires américains, qui se tenait aux ordres d'un ardent jeune homme de vingt-deux ans, lieutenant-colonel dans les milices virginiennes, descend avec des canons, dans la vallée; grossi par des guerriers Mingos, le corps expéditionnaire marche sur le nouveau fort. Le 28 mai 1754, date fatale dans l’histoire commune des Etats-Unis et de la France, un feu
de peloton, au lever du soleil, retentit dans les « Grandes Prairies : » une petite troupe française vient d'être surprise au bivouac, et les trente hommes qui la composent ont été, sans sommation, tués ou faits prisonniers.
Au milieu du feu, un des Français avait essayé de donner lecture d’un papier; il était tombé mort sur les cadavres de ses compagnons, C'était un officier, nommé Villiers de Jumonville, envoyé comme parlementaire à la rencontre des Anglais; ceux-ci se réfugient derrière les remparts du fort de la Nécessité, construit sur le bord de la Monogahéla. La vengeance court sur leurs pas, le frère de Jumonville, le parlementaire, avec six cents Canadiens, se ruent sur le fort et imposent à ses défenseurs une capitulation, au bas de laquelle le chef de l'expédition anglaise, appose comme signature le nom inconnu de « Georges Washington. »
Malgré cette fâcheuse entrée en campagne, les Anglo-Américains pouvaient se féliciter, ils avaient atteint le but poursuivi par eux depuis dix ans, la trouée était faite, il n'y avait plus d’Alleghanys. L'honneur national des deux métropoles, engagé dans l'engre-
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