‹ Montcalm et le Canada français [microforme] (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · OR D · texte numérisé non relu

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nage ainsi mis en mouvement, n'en sortira plus qu'avec des flots de sang : la question

de l’Ouest était posée.

Les coups de feu tirés en pleine paix dans les «Grandes Prairies, » avaient retenti de l'autre côté de l’Atlantique; les deux nations rivales tressaillirent, l’une d’indignation, l’autre de joie, car l'Angleterre souhaitait une nouvelle guerre qui lui permît d'achever la destruction de la marine française. Chacun des deux gouvernements se mit à l’œuvre pour soutenir sous main ses colons. Pendant que l'Angleterre envoyait en Amérique le général Braddock avec deux nouveaux régiments, on embarquait à Brest, pour Québec, 3,000 hommes de bonnes troupes. En vue de Terre- Neuve, trois bâtiments français, qui s'étaient séparés du gros de l’escadre, furent accostés, le 8 juin 1755, par la flotte anglaise, et à bout portant, sans signal, criblés de boulets.

Cependant la paix officielle durait toujours. Bientôt toute la frontière du Canada fut en feu. En Acadie, dont on venait de disperser la population, les forts, construits par les Français en travers de l’Isthme, furent enlevés par les Anglais. Dans la vallée de

l'Ohio, Braddock et ses deux régiments marchaient sur le fort Duquesne, quand ils furent attaqués au milieu des bois, par une poignée de Canadiens et par six cents sauvages leurs alliés. Les deux tiers du corps d'expédition, le général et tout son état-major périrent, il n'échappa qu’un officier, Georges Washington. C’est la rencontre qui a pris dans l’histoire le nom de bataille de la « Belle-Rivière ou de l’Ohio » (9 juillet 1755). Sur le lac Champlain, la fortune nous fut moins favorable; les opérations de ce côté étaient dirigées par le commandant en chef des troupes françaises en Canada, le baron de Dieskau.

C'était un ami du maréchal de Saxe, mais, comme talents militaires, il n'avait rien acquis dans le commerce de ce grand capitaine, Le 11 septembre 1755, il se fit maladroitement battre, blesser et prendre, près du lac Saint-Sacrement, par les milices de la Nouvelle-Angleterre.

En Europe, la paix durait toujours ; situation étrange, peut-être unique dans r’histoire. Depuis deux année:, le sang anglais et français rougissait l'herbe des forêts d'Amérique, et les ambassadeurs des deux nations étaient

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de toutes les fêtes à Versailles et à Saint- James. Hélas! le gouvernement français, qui sentait son incurable faiblesse, se rattachait désespérément même à une ombre de paix.

Mais un jour, «au mépris du droit des gens, « de la foi des traités et des coutumes des «nations civilisées, » à un signal parti de l’amirauté de Londres, de tous les coins de l'horizon, les vaisseaux anglais fondent sur nos navires de commerce et de guerre, sur nos bateaux pêcheurs, sur nos baleiniers, sur nos caboteurs. En un mois, 300 bâtiments avec 8,000 hommes d'équipage tombaïent au pouvoir de l'ennemi et étaient remorqués en triomphe dans les ports de la Grande-Bretagne. Le glorieux ‘écusson de l'Angleterre en est resté marqué d’une tache que ne saurait laver toute l’eau de l’Océan, théâtre de ces pirateries. Louis XV, Louis XV lui-même, ressentit l’affront et redevint un instant le roi de Fontenoy. Il écrivit à Georges IT une lettre indignée pour lui demander réparation, et cette paix mensongère, qui n'abritait que des guet-apens, fut officiellement rompue le 18 mai 1756.

Quelle était alors la situation respective

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des deux colonies qui allaient se mesurer dans un duel à mort? Les plantations anglaises, avec leurs 1,500,000 habitants étaient à cette époque vingt fois plus peuplées que le Canada, qui n’en comptait encore que 80,000. En même temps, leur territoire, mieux rassemblé et infiniment moins vaste que celui de la Nouvelle-France, se trouvait plus facile à défendre ; il était, en outre, adossé à la mer et en communication directe avec la métropole, tandis que, depuis la perte de l’Acadie, le Canada n'avait d'autre avenue que le Saint-Laurent. À ces avantages de la situation et du nombre, ajoutez-en un autre ; les colonies britanniques étaient plus riches, plus florissantes. À quelle cause attribuer leur supériorité sur nos établissements cependant plus anciens? A l'essor fécondant des libertés politiques et religieuses, répond de Berlin et de Boston certaine école qui, sous prétexte de célébrer dans la chute de la domination française en Amérique, la défaite du despotisme par la liberté, n’exalte au fond que la victoire de la race germanique sur la race latine !, Quelle

! Cette explication que prétendent imposer au public

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que fût la cause de l’infériorité du Canada vis-à-vis des colonies anglaises dans l'industrie et l’agriculture, peu importe : ce qui n'est pas contestable, c'est qu’au point de vue militaire, notre désastre a été le résultat de la pénurie d'hommes. Dans une lutte soutenue contre un peuple vingt fois plus nombreux, inévitable est la défaite, et quand mème le Canada eût joui alors de toutes les libertés du monde, il n’en eût pas moins

M. Bancroft et ses disciples, au nombre desquels se distingue M. Francis Parkman, l’auteur du livre intitulé : « The old regime in Canada » a été vivement discutée par les publicistes franco-canadiens: suivant eux, c’est à d’autres causes, surtout à l'énorme supériorité numérique de la population qu’on doit attribuer les progrès plus rapides-de la colonisation anglaise : ce qui, manqua à la Nouvelle-France pour développer ses éléments de richesses, ce fut d’avoir 1,500,000 habitants comme les plantations voisines au lieu de 80,000. De 1606 à 1700, c'est-à-dire pendant presque tout le dix-septième siècle, les colonies anglaises ont recueilli 100,000 émigrants anglais ou allemands et durant la même période le Canada reçut 5,500 colons et l’Acadie 500 : semblable proportion s’est maintenue dans le siècle suivant. La race gauloise, qui possède de si précieuses qualités pour coloniser, est absolument rebelle à l’expatriation qui en est la première condition. Sous Louis XV, il fallait recourir à la violence pour peupler la Louisiane : de nos jours, l’AIgérie, presque en vue de nos côtes, est encore déserte.

me C0 — perdu la sienne. Jamais lutte ne fut plus inégale et le nombre plus décisif; notre colonie ne fut pas vaincue, écrasée, mais submergée par l'invasion et, au cri de : « Vive la France ! » elle s’engloutit dans les flots avec son pavillon.

Cependant, au début des hostilités, les Canadiens possédaient sur leurs redcutables voisins, un avantage, l'unité, puissante machine de guerre. Les ressources de la Nouvelle-France étaient faibles, mais elles partaient toutes d’un même centre et, dès lors les mouvements avaient plus d'ensemble et de rapidité. Chez les Anglo-Américains, rien de tel.: les ireize colonies qui devinrent, vingt ans plus tard, les creize premiers Etats- Unis, étaient encore fort désunies en 1756, quoique ayant en commun certains principes religieux et politiques. Chacune des plantations avait été fondée par une charte distincte; toutes avaient des lois particulières, souvent des intérêts opposés. Les mœurs, les tempéraments et quelquefois l'origine des habitants n'étaient pas semblables !,

1 Pour ne parler que des nationalités différentes, les

La main du gouvernement britannique, écrasante dans les questions commerciales et industrielles, était légère en politique; les gouverneurs royaux laissaient à peu près les colonies s’administrer elles-mêmes, et ils se gardaient bien de mettre fin à des rivalités qui, en divisant les États d'outre-mer déjà trop puissants, faisaient la force de la métropole. De leur côté, les treize plantations isolées les unes des autres par tant de causes, n’avaient pas encore senti le besoin de s’unir pour le triomphe de la chose publique, ou plutôt jusqu'alors, la chose publique n’existait pas.

La nouvelle gucrre fera naître et grandir l’idée fédérative et, sous la pression des événements, tous les Anglo-Américains en arriveront à mettre en commun leurs finances, leurs soldats et leurs passions. Ce jour-là, le Canada sera perdu, mais le lendemain

Hollandais étaient les premiers colons des Etats de New- York et New-Jersey, qui furent d’abord connus sous le nom des Nouveaux Pays-Bas, avec la Nouvelle-Amsterdam (aujourd’hui New-York) pour capitale. Le Delaware avait été colonisé par les Suédois, et un grand nombre d’Allemands s'étaient établis en Pensylvanie.

l'Angleterre luttera contre ses vieilles colo- à nies d'Amérique : elles auront signé la cé- je lèbre déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776.

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Versailles, 25 janvier 1756, à minuit,

« Peut-être ne vous attendiez-vous plus, « Monsieur, à recevoir de mes nouvelles au « sujet de la dernière conversation que j'ai « eue avec vous le jour que vous m'êtes venu « dire adieu à Paris. Je n'ai pas cependant « perdu de vue, un instant, depuis ce temps- « là, l'ouverture que je vous ai faite alors, et « c’est avec le plus grand plaisir que je vous «en annonce le succès. Le roi a donc déter- « miné sur vous son choix pour vous charger « du commandement de ses troupes dans « l'Amérique septentrionale et il vous hono- «rera à votre départ du grade . maréchal « de camp. »

C'est ainsi que M. d’Argenson, un ministre qui n'avait d'autre ambition, disait-il, que de faire jouer à son pays le rôle d’un honnète

homme, annonça à un colonel-brigadier, 2,

presque inconnu à la Cour, sa nomination au poste laissé vacant par la triste aventure du baron de Dieskau. M. d’Argenson avait deviné en lui un des rares officiers qui, à cette époque de décadence, «se portaient encore « vers le grand », selon l'expression du maréchal de Noailles.

Louis-Joseph, marquis de Montcalm, était né le 28 février 1712, au château de Candiac, près de Nîmes. Sa famille, une des plus antiques du Rouergue, savait répandre son sang pour la France; «la guerre, suivant un vieux « dicton du pays, est le tombeau des Mont- « calm. »

L'éducation de l'enfant fut confiée à un maître célèbre dans l’enseignement, Louis Dumas : c'était l'inventeur du bureau typographique, curieux procédé qui, dans des mains habiles, a plus d’une fois donné de prodigieux résultats, témoin le frère cadet de Louis-Joseph, mort à sept ans, parlantl'hébreu, legrec et le latin. A peine entré dans sa quatorzième année, le jeune Montcalm quitta l’école pour l'armée, mais sans cesser l'étude. Du camp d'Otrebach, en 1734, il écrit à son père :

« J'apprends l'allemand... et je lis plus de

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« grec, grâce à la solitude, que je n’en avais « lu depuis trois ou quatre ans. »

À vrai dire, ce goût des langues anciennes ille cultivera toute sa vie : peu de lettrés ont possédé l'antiquité mieux que cet homme de guerre, qui, par ce trait, comme par une indomptable énergie, ressemble plus aux capitaines du seizième siècle qu'à ceux de son temps.

Il fit sa première campagne avec le maréchal de Berwick déjà vieillisant, mais toujours victorieux. Quelques années plus tard, la guerre de la succession d'Autriche le conduisait en Bohème; il y connut en 1741, le héros de l'escalade de Prague, le modeste, l'intrépide Chevert : alors se roua entre eux une étroite amitié digne de leurs grands cœurs et qui ne s'éteignit que quand l’un de ces deux cœurs eut cessé de battre !. De la Bohême, Montcalm passa en Italie, où 1l parut sur presque tous les champs de bataille ; il comman-

! Par suite d’une disposition récemment concertée entre le Ministre de la Guerre et celui de l’Instruction publique, une statue va être élevée, près des Invalides, à Chevert, l’un des hommes qui ont le plus honoré la France et ses armées.

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dait le régiment d’Auxerrois-Infanterie lors de la défaite des Français devant Plaisance (1746) : sa carrière faillit s'arrêter là. « Nous « avons eu hier, écrit-il à sa mère, une affaire « des plus fâcheuses. Il y a nombre d'officiers « généraux et colonels tués ou blessés. Je « suis des derniers avec cinq coups de sabre. « Heureusement aucun n’est dangereux, à ce « que l’on m assure, et je le juge par les forces « qui me restent, quoique j'ai perdu de mon « sang en abondance, ayant une artère cou- « pée. — Mon régiment, que j'avais deux fois «rallié est anéanti. » L'année suivante, à peine guéri, le voici à la tête de son régiment pour le conduire à l'assaut du Col d’Exilies, où le téméraire chevalier de Belle-Isle alla se faire tuer avec 4,000 hommes de son armée.

Dans cette affaire insensée Montcalm reçut de nouvelles blessures.

Entre deux campagnes il s'était marié, épousant par hasard la petite nièce de ce Talon qui fut le véritable fondateur de l'administration royale en Canada. Avant d'aller mourir solitaire à quinze cents lieues des siens, il avait connu les joies du foyer domestique, mais aussi les anxiétés et les dou-

leurs de ces saintes affections. « J'ai eu dix « enfants, écrivait-il dans son journal au « commencement de 1752, il ne m'en reste « que six... Dieu veuille les conserver tous « et les faire prospérer et pour ce monde et « pour l'autre. »

Avant d’être appelé, en 1756, au commandement envié des troupes d'Amérique, Montcalm n'avait pas encore rencontré l'occasion. Il était jusqu'alors inconnu. La fortune, enfin, va lui apparaître avec un sourire, mais dans ses mains perfides, elle n’apportera au nouveau général, que l'angoisse, l'abandon et la défaite. Il lui dut cependant une faveur, — la mort, — Par son immolation après des prodiges de courage, il imposa au vainqueur l'admiration du vaincu. Il eut ce suprême honneur, de graver à l’une des extrémités de la terre, dans le rocher de Québec, le nom respecté de la France.

Montcalm envoyé en Amérique, s’embarqua à Brest, le 3 avril 1756, sur la frégate /a Licorne. Comme aide de camp il emmenait un officier de vingt-sept ans, chez qui se trouvait l'étoffe de plusieurs hommes remarquables : à dix-huit ans, il avait débuté au barreau du

Parlement de Paris avec un éclat singulier, puis sans interrompre ses travaux sur la géométrie qui le firent admettre un jour à l’Académie des sciences, il était entré dans l’armée. Là, Chevert discerna aussitôt ses talents et recommanda à son ami Montcalm cet extraordinaire capitaine de dragons qui, en s’embarquant pour la première fois, allait, par hasard, trouver sa véritable voie, car il était né marin : il se nommaiïit Bougainville t,

La seconde frégate du convoi portait un autre officier appelé également à une grande illustration, le chevalier de Lévis, depuis maréchal de France, l'élève de Montcalm et son successeur à la tête des troupes du Canada.

La Licorne, après avoir échappé à une tempête de quatre-vingt-dix heures, aux Anglais, aux brumes, aux bancs flottants de glace, déposa à Québec, le 13 mai 1756, Montcalm et son état-major qui avaient occupé les loisirs de la traversée par la lecture de l'ouvrage célèbre que le Père Charlevoix ve-

‘Le père du célèbre amiral était notaire à Paris et devint l’un des échevins de la ville, Il avait un autre fils qui fut membre de l’Académie française et secrétaire de l'académie des Inscriptions.

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nait de publier sur l'Histoire de la Nouvelle- France.

Trois mille huit cents hommes, tel était le chiffre officiel des troupes régulières dont le général prenait le commandement. L'année suivante, un convoi, arrivé à bon port, en amena 1,500 de plus, en tout 5,300. Quatre ans après, il en restait vivants 2,200! Royal- Roussillon, Languedoc, La Reine, Artois, Guyenne, La Sarre, Béarn et Berry, voilà les noms, autant oubliés que les exploits de ces vieux régiments français, qui, au bout du monde, accomplirent obscurément de si grands devoirs. A cet effectif, ajoutons 2,000 soldats des troupes de la marine, les contingents des milices canadiennes et de « nos Sauvages.» Avec une telle armée, mal nourrie, à peu près sans souliers et sans solde, n'ayant guère d’autres munitions que celles prises sur l'ennemi, il fallait garder une frontière de plusieurs centaines de lieues, occuper vingt forts et faire tête partout à l'invasion, dont les forces finirent par s'élever au chiftre officiel de 60,000 hommes.

Etonnantes campagnes, dontaucune guerre d'Europe ne donne l'idée, Pour théâtre, des

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lacs, des fleuves, des forêts sans limites succédant à d'autres lacs, à d’autres forêts, à d’autres fleuves. Pour adversaires, des troupes étranges, où le highlander écossais et le grenadier de France qui porte la queue et l’habit blanc combattent près de l’'Iroquois et du Huron à la plume d’aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois, tantôt ils portent à bras, au-delà des rapides écumants, les bateaux où ils se rembarquent, et l'hiver, des raquettes aux pieds, la peau d'ours au dos, ils suivent sur la neige des traineaux de caïäpagne attelés de grands chiens.

Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l'artillerie et le roulement des tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et aux fracas des cataractes.

La guerre du Canada a deux phases : la première, presque offensive, de 1756 à 1758 ; la seconde, toute défensive et de désespoir, de 1758 à 1760. Le théâtre des opérations se déplaça avec la fortune; la frontière fut Île

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premier champ de bataille : puis, quand cette ligne fut forcée par l'invasion, le Saint-Laurent, dans toute sa longueur, devint le témoin de la lutte.

Montcalm à peine débarqué débuta par un coup de maître.

Sur la côte méridionale du lac Ontario, presque en face du fort de Frontenac construit sur la rive du nord, les Anglais avaient, sans aucun droit, bâti en 1767 un fort nommé Chouaguen ou Oswego, qui leur avait ouvert l'accès de la grande nappe d’eau d’où sort le Saint-Laurent. «Ce poste, dit un Mémoire « du temps, mettait les Anglais à même d'en- « vahir le commerce des lacs que les Fran- « çais n'avaient partagé jusque-là avec aucune « nation européenne et qui formait leur prin- « cipale richesse, De là il était facile de « couper la colonie par le centre et d'arrêter « immédiatement toutes ses communications « avec les postes qui en dépendent. Tous les « pays d’en haut et la Lousiane entière se « trouvaient ainsi complétement isolés. Les « tribus sauvages de ces contrées, parmi « lesquelles la France comptait des amis

« nombreux et fidèles, ne pouvaient plus se

« concerter avec elle, et le Canada devenait « une conquête facile. »

Dans le premier conseil de guerre tenu depuis l’arrivée du général, on décida qu’on enlèverait cette place, et Montcalm fut chargé de l'exécution du plan.

Il fallait d'abord tromper le comte de Loudon, généralissime anglais, qui avait concentré 12,000 hommes sur l'Hudson à Albany; Chouaguen était à l'ouest de cette ville :

Montcalm se transporte à l’est, au camp de Carillon, sur le lac Champlain et attire de ce côté toutes les forces anglaises. L’ennemi fourvoyé, le général se dérobant, vole à plus de cent lieues prendre le commandement de 3,000 hommes, soldats de ligne, Canadiens et sauvages qu'on a rassemblés au fort de Frontenac sur l'Ontario. Le corps d'expédition traverse le lac, débarque au pied de Chouaguen et le siége commence : il fut mené avec une célérité, un bonheur, un brio inouïs. Le-ecommandant anglais tué, vingt pièces portées à bras et mises en baiterie, on somma les assiégés de se rendre, en leur donnant une heure pour délibérer, « Les hurlements « de nos Sauvages, écrit Montcalm à sa mère,

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« les firent promptement se décider. Ils se « sont rendus prisonniers de guerre aù nom- « bre de 1,780, dont quatre-vingts officiers, « deux régiments de la Vieille-Angleterre. Je «leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses « militaires d'argent, cent vingt-et-une bou- « ches à feu, y compris quarante-cinq pier- ‘ «riers, un amas de provisions pour 3,000 « hommes durant un an, six barques armées «et pontées depuis quatre jusqu'à vingt « canons. Et comme il fallait dans cette expé- « dition user de la plüs grande diligence pour « envoyer les Canadiens faire les récoltes et « ramener les troupes sur une autre frontière, « du 15 au 21, j'ai démoli ou brûlé leurs «trois forts, et amené artillerie, barques, « vivres et prisonniers. »

Avant de quitter le rivage, par les ordres de Montcalm, une colonne fut dressée avec l'écusson de France et cette inscription : « Manibus date lilia plenis. Apportez des lys à pleines mains. » Le 21 août, la flottille française leva l'ancre et saluant une dernière fois l’éphémère monument de sa victoire, elle disparut au large : alors dans la solitude infinie du rivage et des eaux, le bruit des flots sur la

-grève troubla seul le silence des ruines de Chouaguen,

Tandis qu'aux chants du Te Deum on suspendait sous les voûtes des églises de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières, les drapeaux conquis par Montcalm, celui-ci crut devoir en quelque sorte s’excuser d’avoir vaincu, tant sa campagne était hardie. « C'est « peut-être la première fois, écrit-il au mi- «nistre, qu'avec 3,000 hommes et moins « d'artillerie que l'ennemi, on en a assiégé « 1,800 qui pouvait être promptement se- « courus par 2,000, et s'opposer à notre dé- « barquement avec une supériorité de ma- «rine sur le lac Ontario. Le succès a été au « delà de toute espérance. La conduite que « j'ai tenue en cette circonstance et les dis- « positions que j'avais arrêtées sont si fort «contre les règles ordinaires, que l'audace « qui a été mise dans cette entreprise doit « passer pour de la témérité en Europe. En « tout événement j'aurais fait ma retraite, « sauvé l’armée et l'honneur des armes du roi. « Aussi je vous supplie, Monseigneur, pour «toute grâce, d'assurer Sa Majesté que si « jamais elle veut, comme je l’espère, m'em-

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ployer dans ses armées, je me conduirai par des principes différents. »

En même temps, il adressa à la marquise

de Montcalm ce preste billet: «Voilà une

assez jolie aventure, ma très- chère, je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle ; j'ai encore un bon bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre avec un renfort de troupes le chevalier de Lévis au lac Saint-Sacrement, à quatre-vingts lieues d'ici. Je n'écris qu'à vous, à notre mère, aux Molé, à Chevert et aux trois ministres, à personne d'autre ; ma foi suppléez-y, je suis excédé de travail: que ma mère et vous m'aimiez, et que je vous rejoigne tous l'année prochaine. J'embrasse mes filles; on ne peut vous aimer plus tendrement, ma trèschère. » |

C’est dans la campagne de Chouaguen que

Montcalm se trouva, pour la première iois,

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