‹ Montcalm et le Canada français [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 24 · A DONNER ARE PR · texte numérisé non relu

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les Anglais leur offraient une grosse prime par chevelure et les comblaient de présents qui n'étaient pas en argent faux, comme les ouvrages que Bigot faisait fabriquer. Les Iroquois, nos vieux ennemis, se renfermaient dans une neutralité menaçante : déjà beaucoup de leurs guerriers avaient paru dans le camp anglais.

A la nouvelle de tant de désastres et de tant de périls, Montcalm oublie ses déceptions, ses humiliations, ses pressentiments : il se relève, il se retrouve. Aux grands courages, il faut les grands dangers. « J'avais « demandé, écrit-il au ministre, mon rappel «après la glorieuse journée du 8 juillet, « mais puisque les affaires de la colonie « vont mal, c’est à moi à tâcher de les répa- «rer ou d'en retarder la perte le plus qu'il « sera possible. » En d’autres termes «jy « suis, j y reste. » |

Ce n'est pas que Montcalm eût la moindre illusion. Le 1* septembre, il exposait ainsi au ministre, par dépêche chiffrée, le véritable état du Canada à cette époque :

« Monseigneur, la situation de la Nouvelle- « France est des plus critiques, si la paix ne

« vient pas au secours. Les Anglais réunis- « sent avec les troupes de leurs colonies, « mieux de cinquante mille hommes; no- « nobstant l'entreprise de Louisbourg, ils en «ont eu trente mille qui ont agi cette cam- « pagne vis-à-vis le Canada. Qu'opposer à « cela? huit bataillons qui font trois mille « deux cents hommes; le reste, troupes de la « colonie, dont mille deux cents, seulement «en campagne, le surplus à Québec, Mont- « tréal, la Belle-Rivière, Pays d’en haut; puis « les Canadiens : il n'y en a eu cette année « en campagne qu'environ mille deux cents.

« J'appelle en campagne ceux qui l'ont faite « entière. On a prêté deux mille quatre cents « Canadiens depuis le 13 juillet qu'on n'en «avait plus besoin jusqu'au 12 août qu'on «les a demandés pour la récolte. Pourrait- « on en tirer meilleur parti? je le crois : ce- « pendant on n'en pourra jamais tenir pen- « dant cinq mois au-delà de trois mille, sans « ruiner le pays. Les Sauvages, bons pour les «courses, il ne faut pas compter sur eux « pour le fond d'une armée. Avec si peu de

« forces, comment garder sans miracle, de-

« puis l’Ohio jusqu'au lac Saint-Sacrement,

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« et s'occuper de la descente à Québec, chose « possible, Qui écrira le contraire de ce que « j'avance trompera le roi : quelque peu « agréable que cela soit, je dois le dire com- « me citoyen. Ce n'est pas découragement de « ma part ni de celle des troupes, résolus de « nous ensevelir sous les ruines de la colo- « nie; mais les Anglais mettent sur pied trop « de forces dans ce continent pour croire que « les nôtres y résistent et attendre une conti- . « nuation de miracles qui sauve la colonie « de trois attaques *. »

1 Dépôt de la guerre, 1 vol. 3,498,

Le froid a paru : déjà les bandes d'outardes et les autres troupes émigrantes, se hâtant vers les chaudes Florides, ont passé au-dessus du camp de Carillon, l'hiver est proche, la campagne va finir. Avant de quitter le

théâtre de sa victoire, Montcalm écrit à sa femme et il laisse entrevoir une partie de la vérité qu'il a révélée au ministre.

« En voilà, Dieu merci ! jusqu'aux premiers « jours de mai, car si Dieu n’y met la main, « il faudra se battre courageusement la cam- « pagne prochaine. Nous avons, le 13 sep- « tembre, battu une avant-garde de neuf « cents hommes à la Belle-Rivière, mais nous «sommes inquiets que les six mille sous « Forbes n’aient pris revanche. Les Anglais « ont eu cette année à Louisbourg, ici, où à «la Belle-Rivière, de cinquante à soixante

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mille hommes en campagne, et nous, je

n’ose l'écrire. Adieu! mon cœur, je sou-

pire après la paix et toi; aimez-moi tous.

Quand reverrai-je mon Candiac? Il faut que

ma santé soit bonne, maïs elle s’use par le « travail, car il faut être ici tout et de tout « métier, bonne école pour le détail. Je « t'aime plus que jamais. » |

En regagnant ses quartiers d'hiver, l’armée essuya sur le lac Champlain une violente bourrasque suivie d'un froid soudain qui menaça d'enchaîner au milieu des glaces la pauvre flotille. Chacun y courut quelque risque, « mais pour moi, ajouta gaiement Montcalm, « j'avais au milieu de la tempête le bateau « qui portait César et sa fortune. » Dans ce mot échappé à sa plume, Montcalm s'est-il trahi? Ses ennemis, on sait à son éternel honneur qu il n’ea manquait pas, ont essayé de faire de lui un ambitieux. On a même vu un historien canadien se laisser égarer dans cette voie. Montcalm rêvait, dit-on, le bâton de maréchal de France. C'est vrai! si ja-

mais le bâton fleürdelisé n’eût été dans une

main plus digne. Par malheur la France n’eût

pas alors beaucoup d’ambitieux comme lui.

Toutes les nobles ambitions il était digne de les éprouver. Cet homme de guerre, tant épris des beautés de l'antiquité et d’un esprit si cultivé, aspirait à un autre honneur, à une place à l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Mais Montcalm n'obtiendra de cette Académie qu'une épitaphe ‘.

Il y avait peut-être pour la colonie quelque chose de plus affreux que l'avenir, c'était le présent. Tout commerce, toute industrie avaient cessé; le Canada n'était plus qu'une place assiégée; la monnaie obsidionale, le papier, se dépréciait chaque jour davantage ; la ruine partout et pour tous. Le pire était que le Canada avait encore faim; le terrible hiver de 1758 et une culture insuffisante, suite du manque de bras, avaient fait avorter la nouvelle récolte comme la précédente. De loin en loin un navire, franchissant à tire d'ailes la croisière anglaise, apportait quelques vivres que Bigot vendait à Québec dans une maison à laquelle est resté le surnom de «la

! Cette épitaphe, composée par l’Académie des Inscriptions en 1760, a été gravée sur le tombeau érigé à Montcalm, en 1859, par les habitants de Québec.

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