WILLIAM PITT
Minorque lui était ravie; les Anglo-Hanovriens capitulaient à Closter-Seven, et martelée sous les coups
des Russes, des Français et des Autrichiens, la dernière armée de Frédéric de Prusse, l'unique allié de George IT, semblait écrasée. Il ne restait plus alors à l'Angleterre, suivant le conseil d’Horace Walpole, « qu’à couper ses câbles et à voguer à la dérive vers quelque océan inconnu. » A cette heure solennelle de l’histoire du peuple anglais, un homme marchant avec peine, accablé sousle poids d’infirmités précoces, monta à la tribune dans la Chambre des députés des Communes et, tous les yeux ardemment fixés sur lui, proféra ce serment : « Je sauverai ce pays, et moi seul le peux. » L’orateur qui assumait une telle responsabilité était le nouveau secrétaire d'Etat, William Pitt, devenu le dictateur de l'Angleterre, depuis que tous les partis, également impuissants au dedans et au dehors, avaient abdiqué entre ses mains.
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CITAPITRE V
Au milieu de l’apparent effondrement de la puissance britannique, Pitt reste inébranlable ; avec l’assurance du génie, il a déjà choisi sa conquête : ce sera le Canada. Dans sa pensée profonde, la possession de ce pays était, entre la France et l'Angleterre, le véritable enjeu de la guerre de Sept Ans, car le Canada, c'était l'Amérique septentrionale tout entière. Pitt avait compris que, les Français une fois chassés du nord et de l’ouest, les Anglais resteraient sans rivaux sur un continent où notre Louisiane, encore dans l'enfance, et les colonies espagnoles, déjà en décrépitude, ne pouvaient être qu’une prole et non une menace pour leurs voisins. Conquérir le Canada, c'était assurer à la race anglaise la domination sur la moitié d’un hémisphère.
Les échecs que Montcalm faisait subir en Amérique aux armées du roi George eussent découragé une âme médiocre ; ils ne firent que décupler les efforts du grand Pitt et hâter son triomphe.
Le succès, hélas! était plus facile qu’il ne le semblait. En Canada, l'Angleterre avait trois alliés qui la servaient sans subsides : la discorde, la famine, la concussion ; son allié d'Europe, le grand Frédéric, lui coûtait plus cher. Il nous faut enfin aberder le pé-
nible récit des maux intérieurs de la Nouvelle-France : on verra au sein de quelles difficultés inouïes se débattait Montcalm ; en connaissant les ennemis qu’il avait derrière lui pendant ses campagnes, on sentira mieux ce qu’il appelait lui-même « le critique de sa position ». | |
Le premier des fléaux de la colonie, c'était l’administration coloniale. Pour l'honneur de notre pays, les scandales dont le Canada fut alors le théâtre n’ont été qu'une monstrueuse exception; et les fonctionnaires de l’ancienne France ont transmis à leurs successeurs un Juste renom de probité, véritable patrimoine national, que ceux-ci lègueront, avec leur propre exemple, aux administrateurs à venir.
Dans la nature physique, la corruption monte ou descend; dans l’ordre moral, la gangrène n’est jamais ascendante ! elle vient toujours d’en haut : un chef seul peut empoisonner un corps entier.
En François Bigot, treizième et dernier intendant de la Nouvelle-France *, s’incarnait toute la corruption brillante et audacieuse du dix-huitième siècle. Ses rapines à Louisbourg, lors du premier siège en 1745, avaient déjà provoqué dans la garnison des mutineries qui hâtérent la capitulation de la place. Au lieu d’être puni, le coupable, bien apparenté, fut envoyé avecavancement au Canada. Il y porta ses vices, ses séductions et son intelligence. Maître absolu dans tous les services de finances, Bigot créa une administration à son image, et pour voler il eut, comme le géant de la
4. Dans l’ancienne administration, les intendants étaient des fonctionnaires de l’ordre le plus élevé, ayant des attributions à la fois administratives, judiciaires et financières. En réalité, soit dans les provinces du royaume, soit dans les colonies, ils concentraient entre leurs mains presque tous les services, les gouverneurs généraux n’exerçant guère qu’une autorité nominale.
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Sur tout le Canada il se répandii comme une épidémie de vols : vols sur l’approvision é nement des places RSC vols sur les transports, vols sur les travaux publics, vols sur les produits de la traite des pelleteries réservés au roi, vols sur les fournitures du matériel de la suerre et del’équipem ent! Maisc’étai sur les marchandises livrées en présents aux Peaux- Rouges qu’on faisait les plus belles UN INTENDANT AU XVIII® SIÈCLE, affaires ; au fond d’après Joseph Vernet,
de sa forêt, le pauvre sauvage était volé comme dans un bois. Ce n’est pas tout : parfois le brigandage prenait un autre tour, et les employés de Bigot, devenus commerçants, opéraient, sous la protection de leur
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chef, d'immenses accaparements de toutes choses, qu’on revendait ensuite à l’État et aux malheureux colons à 450 p. 100 de bénéfice. Enfin arriva la famine : ce fut le bon temps, nous en reparlerons *.
Entre cette bande et le marquis de Montcalm, la ouerre naquit dès le premier Jour. « Quel pays! » s’écrie-t-il dans une lettre à sa mère; tous les ma- » rauds y font fortune et tous les honnêtes gens s’y » ruinent. » Peut-être en d’autres temps eût-il, avec dégoût, détourné les yeux de ce spectacle, mais, ici, le patriotisme chez Montcalm se révolte encore plus que la probité. Par ces incessantes rapines, la colonie est restée désarmée en face de l’ennemi; la friponnerie est devenue trahison; — on donne aux soldats « des fusils de l’ancienne façon, dont les baguettes cassent comme un verre ». On n’a que des « bicoques » où l’on croit avoir des forts; « celui de Ca- » rillon rempli de défauts, coûte au roi aussi cher que » Brisach et sert à enrichir l'ingénieur du pays. » À peine débarqué, Montcalm, parcourant les quartiers destroupes, y trouve « hôpitaux et ambulances dansun » état affreux et nombre d'articles nécessaires man- » quant dans les magasins ». Ce qu’il redoute dans les friponneries dont les sauvages sont victimes, c’est qu’on ne laisse gagner ceux-ci par les Anglais. Indi-
gné du présent, inquiet de l'avenir, il avertit le; ministre de la marine de qui relèvent les colonies; il! fait écrire aussi par l’honnête Doreil, commissaire! des guerres (intendant militaire). Autant se plaindre: aux vers de la pourriture, Bigota là-bas un complice:
\ 4. M. Le Moine vient de ;ablier, dans le Guide historique du Ca-
nada, de curieux détails sur Bigot et ses associés, y compris leurs femmes : Dernières années de la domination française ; Bigot et son groupe.
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« c’est l’œil même du ministre‘ ». Les dépèches sont interceptées au passage; on égare jusqu'au rapport sur la prise de William Henry. Sans doute un jour ces misérables seront confondus et même châtiés après un grand procès, mais il sera trop tard : Montcalm et la Nouvelle-France auront vécu.
Malgré tout, le général, fort de sa bonne cause et de l’indignation publique, eût peut-être écrasé sur place quelques-uns des vampires du Canada, si les intelligents fripons, dont Bigot était le chef, n’eussent trouvé un auxiliaire dans un homme qui ne leur ressemblait en rien. A la tête de la colonie, il y avait alors pour gouverneur général un simple capitaine de vaisseau, le marquis de Vaudreuil. Il était probe et sincèrement dévoué à la France et à la colonie, mais ses lumières et sen activité n’égalaient ni son désintéressement, ni son patriotisme; ses irrésojutions surtout étaient fâcheuses, et si son neveu, l’intrépide marin, n’avait pas eu plus de décision, il n'aurait pas reconquis le Sénégal en 1780. « Notre souverneur veut être gouverné, » écrivait Doreil au ministre en 1756; Montcalm s’en fut bien acquitté : malheureusement M. de Vaudreuil abdiqua entre les mains de Bigot. Né dans le pays, il était rempli de préjugés coloniaux et jaloux à l’excès de ses prérogatives : on exploita habilement près de lui les tiraillements, les rivalités inévitables dans les colonies entre les autorités indigènes et les fonctionnaires venant
1. M. de la Porte, qui depuis plusieurs années, sous des ministères éphémères, dirigeait la marine. Ce fonctionnaire archiconcussionnaire, l’un des associés de Bigot, finit par être congédié... avec une pension de 9000 livres. D'ailleurs le gouvernement n’avait rien à apprendre sur les scandales du Canada; les cartons de la Marine etde la Guerre étaient remplis de révélations et d’avertissements dont on ne tenait aucun compte.
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