‹ Montcalm et le Canada français [microforme]Chapitre 20 sur 62 · TEL RENE NES EG · texte numérisé non relu

TEL RENE NES EG

de la métropole. À ce pauvre gouverneur, les misérables qui dévoraient la colonie eurent le talent de faire voir un ennemi de la Nouvelle-France dans le seul homme capable de la défendre.

Une lutte sourde d’abord, puis ouverte, qui dura jusqu’à la mort de Montcalm, s'établit entre celui-ci et le gouvernement colonial. On se dénonça réciproquement à Versailles. M. de Vaudreuil se plaignait

, que le « militaire fût parvenu au comble du despo-

tisme ». Il accusait Montcalm de ne pas savoir profiter de ses avantages etinsistait pour le rappel du général. Montcalm, lui aussi, demandait à revenir en Europe, « n’y tenant plus à exécuter des ordres obscurs » donnés avec duplicité par un chef qui ne sait pas » parler guerre ». En attendant, il s’inclinait devant le souverneur, dépositaire de l'autorité royale. « Je lui » représente, écrit-il, mais, en même temps, j'emploie » tous les moyens pour la réussite de ses projets, alors » même qu'ils diffèrent des miens. » D'ailleurs le général ne pouvait rien sans le gouverneur. Sauf pendant les opérations de la campagne, aucun droit ne lui était accordé ni sur les troupes coloniales ( ou de la marine), ni sur les sauvages, ni sur la milice. Jamais ilne put avancer ou reculer d’une heure le départ d’un bâtiment. Pour la solde, l’équipement, les munitions, le matériel de guerre, l’armée dépendait absolument des autorités coloniales, et, à la moindre plainte, on la menaçait de lui couper les vivres. Hélas! au Canada, ce mot-là faisait trembler les plus braves! À qui en eüt-on appelé? On était à 1500 lieues de la France avec blocus des glaces pendant 'SIX Mois.

« Expatriés, manquant de tout, écrit Bougainville, » ne pensant plus qu’à cette espèce de gloire qu’on

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C’est ainsi, dans le néant de toutes ressources, que Montcalm lutta quatre années sans relâche, ne trouvant, pour soutenir la colonie croulante, d’autre point d'appui que son grand cœur. Ce qu'il souffrit, pourrait-on le dire? Quel supplice pour un homme d’une telle valeur de voir sa réputation militaire livrée à tous les hasards par une incapacité sans cesse hésitante et dont tout dépend! Quelle angoisse et quelle rage de sentir que soi-même, l’armée, la colonie entière, n'étaient que la vile matière avec laquelle des hommes, qui eussent vendu jusqu’à nos drapeaux, bâtissaient leur exécrable fortune !

L'amour des troupes, le respect et la confiance du peuple consolaicnt, fortifiaient Montcalm. L'armée l'avait vu avec surprise, pendant les campagnes, coucher sur la terre nue, et, revêtu de son cordon rouge, se contenter de la ration du soldat; elle l’avait admiré exposant au feu, comme un simple grenadier, son corps couvert de cicatrices. Entre les troupes etle général l'attachement fut inviolable, et dans les débris de cette petite phalange qui revinrent en France, pas un officier, pas un soldat qui, malgré tant de malheurs, ne fût fier d’avoir servi sous le général Montcalm. On sait quel fanatisme il inspira aux sauvages du Canada : dans leurs wigams, où séchèrent de terribles trophées, vécut longtemps le souvenir du grand chef de guerre qui avait conduit par la main ses enfants rouges à la victoire. Montcalm, après avoir obtenu d’eux de servir sans recevoir ni eau-de vie, ni équipement, ce qui ne s'était jamais vu,

avait le droit de dire: « Pour ce qui est des sauvages, » j'ose croire avoir saisi leur génie et leurs mœurs. » Il conquit moins vite les Canadiens; entre lui et eux existaient des préventions qui tombèrent quand ils se connurent mieux : l’instinct populaire finit par discerner en Montcalm le défenseur désintéressé, le véritable ami. Sa popularité fut bientôt au comble. « Les Canadiens, les simples habitants, écrit-il au mi- » nistre, me respectent et m'aiment : lorsque je » voyage, j'ai l'air d’un tribun du peuple. » Sur son lit de mort, il se souviendra d’eux.

C'était un pelit homme de fière mine, à l'allure nerveuse, avec un nez busqué et de grands yeux noirs étincelants, que la poudre de la coiffure rendait encore plus vifs. Quand l’hiver, sur la route de Québec à Montréal, un traineau filait au galop, et que du fond d’une pelisse de fourrure deux éclairs avaient brillé, « Voilà le marquis, » disaient les passants. Le trait saillant de son esprit, ce fut aussi le coup d’œil, mais un coup d'œil dont la vivacité n'’ôtait rien à la justesse; la vérité vite saisie, souvent discernée de très loin, jaillissait avec une lumineuse précision des jugements portés par Montcalm sur les hommes et les évènements. Imagination hardie sans chimères, féconde sans rêveries, il fut par-dessus tout un homme d’action et d’action rapide.

Mais allons au but. La grandeur de Montcalm, il ne faut la chercher ni dans ses facultés, ni dans ses talents, elle était dans son âme, tout entière subjuguée par le devoir. Montcalm fut — le soldat, — il en eut toutes les vertus, il en accepta toutes les servitudes, même celle de la mort. Corneille, le grand poête du devoir, était son auteur, ou plutôt son conseil ; Plutarque, qu’il avait le bonheur de lire dans le

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texte grec, lui parlait aussi du devoir. Sous le rayon de cette idée fortifiée par la foi religieuse, Montcalm, pendant sa longue agonie, grandit de sacrifice en sacrifice jusqu’à l’heure suprême : lorsqu'elle sonna, il était prêt; la tête haute, l’âme sereine, il se leva, sakua la France et mourut.

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CIIAPITRE VI

Le défaut de vivres avait été, on se le rappelle, l’une des causes qui arrêtérent les troupes après la prise de William Henry. Depuis 1755, les blés manquaient ; la guerre paralysait les travaux de culture. En 1797, la situation se tendit : le froid de l'hiver 1756-1757, excessif même pour le Canada, « le thermomètre a été plusieurs fois au-dessous de 27 degrés », réduisit à néant les nouvelles récoltes. Montcalm, à la fin d’un rapport au ministre, résime ainsi, dès le 18 septembre, l’état des choses : « Manque de » vivres, le peuple réduit à un quarteron de pain. Il » faudra peut-être encore réduire la ration du soldat. » Peu de poudre, pas de souliers. » Ce n’était que le début. Le gouvernement anglais, qui avait son plan, prohiba rigoureusement l'exportation de toutes subsistances de ses colonies d'Amérique: les malheureux Canadiens furent donc réduits à leurs propres ressources, en attendant la farine et les salaisons demandées en France, mais qui ne pouvaient arriver avant le mois de mai.

Cependant il fallait vivre, si c’était possible ; on attaqua le cheval. « Ma maison et ceux qui ont diné » journellement chez moi au même ordinaire pour le » pain et plusieurs entrées de cheval. Il y a de la fer-

» mentation dans le peuple et les troupes. M. le che- » valier de Lévis a bien fait à Montréal; sans un ton » aussi ferme, il y eût eu une sédition : ici nous avons » moins de peine, » écrivait de Québec, le général, le 90 février 1758. — Mais si les Canadiens souffraient, les Acadiens mouraient; deux mille des malheureux proscrits réfugiés chez leurs frères du Canada étaient sans ressources, ne demandant que « du pain et des armes ». La patrie, qui leur coûte si cher, ne peut leur donner que des lambeaux de morue salée : ils expirent de misère sur une terre française! « Ilen est déjà mort trois cents, » écrit Doreil au ministre le 26 février.

La famine : quelle aubaine pour Bigotet sa bande ! quels bons coups on faisait avec les blés accaparés de longue main! Mais si l’on gagnait de l’argent, il était galamment dépensé. « € Malgré la misère publique, des bals et un Jeu elfr oyable, » écrit à sa mère Montcalm indigné, et Doreil ajoute dans une dépêche au ministre : « Nonobstant l'ordonnance de 1744 pour » défendre les jeux de hasard dans les colonies, on a » joué ici chez l'intendant jusqu’au mercredi des Cen- » dres, un Jeu à faire trembler les plus intrépides » joueurs. M. Bigot y a perdu plus de 200 000 livres.» Faut-il ajouter que Ja galanterie était de la fête? Il semblait que tous les vices de la vicille Europe fussent venus se retremper sur la jeune terre d'Amérique.

Plus la saison avançait, plus les privations augmentaient. Que sera-ce si Ja croisière anglaise intercepte au mois de mai lès arrivages de France! « L’article les vivres me fait frémir, » disait Montcalm. Depuis six semaines, la population, « qui continuait à prendre son mal en patience », était réduite à deux

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onces de pain par jour, et quel pain! quand les navires de France parurent. « Il nous est arrivé, dans la » rade de Québec, une frégate, une prise anglaise que » la frégate a faite chemin faisant, et dix navires char- » gés, partis de Bordeaux, portant des vivresarrivés au » dernier moment, le peuple commençant à brouter, » etla subsistance du soldai réduite à demi-livre de » pain encore pour un mois. » Pour la malheureuse colonie, ce fut un rayon de bonheur; on mangeait du pain, du vrai pain! — Cependant l’ennemi avait capturé plusieurs bâtiments français, entre autres le Foudroyant, sur lequel étaient embarquées une partie des provisions personnelles du pauvre Montcalm. « Les douze caisses, venues de Montpellier, ont » la mine, écrit-1l, d’être houspillées; je crois que » plus de la moitié de mes provisions est prise; je n’en console, l’argent me touche peu. »

Avec les vivres, les bateaux apportent les lettres d'Europe, les éloges sur les succès du général devaient y abonder. « Le ministre écrit que ce n’est plus que d'Amérique que le roi reçoit des bonnes nouvelles. »

Mais ce qu’il faut chercher surtout dans des lettres de famille, n’est-ce pas le sentiment domestique? La niture si énergique, si résistante de Montcalm, futelle susceptible des émotions tendres et des épanchements délicieux du foyer ! Au risque de dépoétiser un peu notre héros, nous avouerons qu’il ne fut pas ce qu’on appelait au dix-huitième siècle un homme sensible, Sévèrement élevé et soldat dès l’âge de treize ans, il paraît avoir introduit dans sa maison quelque chose qui ressemblait à la discipline militaire ; 1] fut un peu mari et père sans phrases, comme il était soldat. Cependant cét homme si laconique, si absolu, si

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maître, s'incline profondément devant une grande figure qui plane sur sa vie, la marquise de Montcalm Saint-Véran, sa mère. Vis-à-vis de sa femme, « sa très chère ettrès aimée », ilne se montre d’abord qu’époux fidèle et protecteur; mais à mesure que le ciel s’assombrira, à mesure que l’espérance mourra dans son cœur, des soupirs étoulfés sortiront de ses lettres : d'année en année l’exilé deviendra plus tendre, plus expansif, jusqu'à s’écrier une fois : « Mon cœur, Je » préférerais le plaisir de t’embrasser à celui même de » battre le général Abercrombv. » Le jour où ces mots parvinrent à leur adresse dut être le plus beau de la vie de madame de Montcalm, timidement, mais éperdument éprise de son vaillant mari. Parmi sesenfants, il ne sepréoccupe guère que des garçons et surtout de l'aîné, le futur chef de la race : à vingt ans, voilà cet aîné colonel et « en belle passe » ; le cadet est l’aide de camp de Chevert. Ils font campagne en Europe, à 4500 lieues de leur père : quand il s’informe de leur sort, on sent parfois trembler sa main.

Avec les nouvelles du foyer, affluent celles de la grande famille, du cher Languedoc; il y a là, sur la vie provinciale à cette époque, des échappées de vue pittoresques. Les compatriotes de Montcalm prennent leur part de ses succès ; le public deMontpellier «claque des mains en son honneur » ; l’intendant de la province, M. de Saint-Priest, « le préconise en pleins états »‘. Mais quelle médaille n’a son revers? plus d’un bon Méridional se persuada que le Saint- Laurent passait sous le pont du Gard : Montcalm est assailli au fond de l'Amérique de pétitions et même de

1, Plusieurs des anciennes provinces du royaume, entre autres le Languedoc, possédaient des états ou assemblées de députés qui s’oc-

cupaient des affaires locales, et votaient certains impôts que le roi ne pouvait pas établir à lui seul.

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pétitionnaires : il lui tombe sur les bras jusqu’à un boulanger de Lodève. Un boulanger en Canada!

«C’est ici un meuble bien inutile, écrit Bougainville ; » cependant on l’a placé dans le service du muni- » tionnaire général; mais (ajoute avec ironie l’aide de » camp) difficilement y fera-t-il une grosse fortune » si! n’y est que boulanger ».

Les secours venus de France pour la colonie étaient dérisoires en comparaison des immenses besoins. Quelques vivres, soixante-quinze recrues, « De la poudre, envoyez au moins de la poudre », écrira Montcalm; il est impossible d’en éviter la consommation » à la guerre. Sans les munitions que nous ont fournies » successivement la Belle-Rivière, Chouaguen et le fort » George, Je n’aurais eu ni assez pour attaquer, ni assez » pour me défendre ». Le génie voit loin et pense à l’avenir ; la décadence et l’égoïsme ont la vue courte; la France de Louis XV, égoïste comme son roi, n’apercevait dans les charges de la guerre en Amérique qu’un surcroît de dépense inutile. Ce rôle si doux, si charmant de nourrice de la pauvre petite colonie qui souffrait tout pour l’amour d'elle, souriait peu à cette frivole mère-patrie. À vrai dire, personne ne savait le prix du Canada ; il fallut la paix de Paris pour ouvrir les yeux aux Français. On comprit alors qu’une colonie que le vainqueur, suivant l'expression de Ghesterfield, payait 80 000 000 liv. sterling’, avait peutêtre quelque valeur. Quoi qu’il en soit, telle était l'horreur inspirée alors aux Canadiens par le joug de l'Angleterre, si admirable se montrait notre petite armée, que si quelque secours fût venu de l’Europe, tout était encore possible en 1758 ; mais il ne vint d'outre-mer qu’une nouvelle armée anglaise.

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