CHAPITRE VIII
Pendant ce temps, le sort de Montcalm et de la Nouvelle-France s’agitait à Versailles. Bougainville et Doreil, chacun de son côté, arrivés à bon port, s’acquittaient de leur mission. La cour, si habituée à des défaites, accueillit avec faveur et non sans curiosité ces Français qui avaient vu des victoires. « M. de Montcalm étonne ici. » C’est la première impression que reçoit Bougainville et qu’il transmet à la marquise de Saint-Véran. Tout ce qu’il demandait au nom de son général, 1l l'obtint : « Récompenses pour l’armée, » augmentation de solde, et toutes les facilités de faire » le bien sans être barré dans ses opérations. Malheu- » reusement, continue Bougainville, il est bien tard et » Je crois que c’est le cas du médecin après la mort. »
On nomma le vainqueur de Carillon lieutenant-général, et suivant une lettre de Doreil, M. de Crémille, adjoint au secrétaire d'Etat de la guerre, demanda en plein conseil des ministres pourquoi, en raison de services si exceptionnels rendus à quinze cents lieues de son pays, on ne pouvait pas déroger aux usages et
faire dès à présent un rouveau maréchal de France? Un siècle après, un autre général français recevait en
Amérique le bâton de maréchal : Montcalm, lui, n’y trouva que la mort. Heureux Montcalm !
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« Du talent, la tête et le cœur chauds, cela mù- L rira, » avait autrefois écrit le général en parlant de 4 tr Bougainville. Il est curieux de voir dans la correspon- le dance datée de Versailles combien cela avait vite müûri l' et avec quelle prudence le jeune aide de camp s’a- ja
vançait sur cette mer inconnue de la cour. Le futur
navigateur ne verra jamais d’océan plus perfide, et : pour s’y guider à cette époque, il eût en vain cherché pa dans un ciel si sombre l'étoile de la France. l Comment parler de Versailles pendant la guerre de P Sept Ans, et oublier la maîtresse du roi, madame de d Pompadour, dont le nom est encore maudit par les nl Canadiens ? Quels étaient envers Montcalm les senti- Fe ments de la marquise? D'un mot que prononce le circonspect Bougainville, on peut conclure qu’elle fut p longtemps hostile au général. Se souvenait-elle qu’il H avait jadis refusé d’épouser une de ses cousines ? Ne ñ lui pardonnait-elle pas d’être l’ami de M. d’Argenson, é un ennemi personnel? « Madame la marquise de Pom- |
» padour paraît rendre enfin à monsieur votre fils toute » la justice qu’il mérite. » Ainsi s'exprime Bougainville, en écrivant à la marquise de Saint-Véran. Dans tousles cas, Montcalm (sa mémoire s’en trouve bien) eut l’honneur de n’être pas le protégé de la favorite. Ses amis etses protecteurs étaient d’une autre race: ils se nommaient Chevert, Conti, d’Argenson.
Une grande mission avait été confiée à Bougainville et à Doreil au nom du Canada mourant : ils devaient raconter à la France, qui ne voulait pas les savoir, les douleurs de ce noble pays, implorer pour lui des secours en hommes, en vivres, en munitions, si la paix était impossible. Bougainville soumitau gouvernement des cartes détaillées du théâtre de la guerre et plusieurs projets appropriés à toutes les hypothèses.
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L'une d'elles, hélas! la plus vraisemblable, était le triomphe de l'invasion ! le plan pour cette éventualité, le voici : Québec pris, pas de capitulation, retraite de l’armée sur les lacs de l’ouest, et de là, descente var les fleuves jusqu’à la Nouvelle-Orléans, où notre armée, appuyée à la frontière du Mexique, colonie de l’Espagne, notre alliée, continuera au sud la lutte commencée au nord. Ce projet, d’une étonnante hardiesse, l’auteur dut le concevoir après avoir relu Xénophon. Peut-être si Montcalm eût vécu, aurions-nous une page de plus dans notre histoire, car il était, comme le général athénien, aussi capable de raconter que de commander cette autre Retraile des Dix Mille.
Le gouvernement délibéra longuement sur la réponse aux cris de détresse de la colonie ; on récapitula les ressources disponibles du royaume : recensement fait des arsenaux, des ports, des magasins et des casernes, la mère-patrie pouvait disposer en faveur de la Nouvelle-France de trois cent vingt-six recrues et du tiers des vivres implorés ! « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries, » dit cyniquement à Bougainville un ministre de la marine nommé Berrier. « On ne dira pas du moins que vous parlez en cheval, » répliqua le futur amiral. Berrier venait de dire le dernier mot, la métropole sacrifiait sa fidèle colonie, la mère abandonnait l'enfant.
Était-il possible en 1759 d’arracher le Canada aux serres de William Pitt? Après un premier mouvement d'indignation, on hésite à répondre. La paix que Mont-| calm conseillait comme la seule chance de salut n’était pas réalisable au moment où le fatal traité du 30 décembre 1758 venait de nous river davantage à l’Autriche, dont l'intérêt, si opposé au nôtre, était de conti-
nuer la guerre. D'ailleurs, l’Angleterre, triomphante
dans les Indes, aux Antilles et au Sénégal, eût-elle consenti à désarmer sans la cession du Canada ? Il falsaitdonc poursuivrela lutte, et, malgré l’écrasante supériorité de la marine britannique, tenter l'envoi de dix mille hommes à Québec. Certes, pour la flotte de M. de Conflans, mieux valait couler bas, sous les boulets anglais, en vue de la vieille colonie nationale, que de s’enfouir honteusement dans les vases de la Vilaine, ainsi qu’il arriva quelques mois après. Mais si, à force de bonheur et d’exploits, la croisière eût été forcée, si les troupes eussent débarqué, avec quoi les nourrir dans ce pays déjà épuisé! Terrible dilemme : sansnouveaux défenseurs, la colonie était perdue; avec eux, elle risquait de périr affamée.
Du côté de l'opinion publique, nul espoir. La nation, qui allait bientôt demander compte de la perte de l'Amérique française, était alorsle témoin muet de son abandon. Voltaire, le véritable journaliste de cette époque, dans sa prodigieuse correspondance où il parle de tout et de tous, ne prononce pas une seule fois le nom de Montcalm : il se borne à demander, en riant, pendant combien de temps le pauvre genre humain s’égorgera pour quelques arpents de glace au Canada.
Quoi qu’il en soit, de quels poignants regrets on se sent envahi quand on songe que si le gouvernement de Louis XV avait pu lutter quelques années de plus, Ja carte du monde était peut-être changée ! Les Français qui parcourent aujourd’hui l'Amérique seraient entrés par le golfe de Saint-Laurent et sortis par celui du Mexique sans cesser d’être chezeux. En gardant le Canada nous conservions par là même dans le Nou veau-Monde nos territoires de l'Ouest et la Louisiane ; pour prix de notre alliance, les États-Unis, lors de la
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guerre de l'Indépendance, nous eussent volontiers garanti la paisible possession. La France, restée maitresse des bassins du Saint-Laurent et du Mississipi, suivant le plan qu'avec un éclair de gémie Vauban avaitentrevu dans l’ombre où ces contrées au xvir° siècle étaient encore cachées! Quels horizons s'ouvrent devant la pensée! Quelle incalculable puissance dans les affaires du monde! Depuis un siècle, quels débouchés de toute nature ! Est-ce trop de dire que plus d’une révolution nous eût été épargnée et que l'Amérique française aurait rendu à sa métropole les services que l'Angleterre demande aujourd’hui à son empire
des Indes ?
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