‹ Montcalm et le Canada français [microforme]Chapitre 39 sur 62 · PAR LA FLOTTE ANGLAISE · texte numérisé non relu

PAR LA FLOTTE ANGLAISE

morts ou blessés, presque tous frappés par la baïonnette. De notre côté gisaient à terre tous les grenadiers et cent quatre officiers, parmi lesquels le vaillant Bourlamaque, qui avait conduit la charge. C’est la mémoire de ce combat héroïque que le peuple franco-canadien, peuple des traditions et des souvevenirs, a voulu perpétuer en élevant, en 1862, « aux braves de 1700 », une colonne monumentale, digne pendant de celle que les Anglais avaient érigée en l'honneur des combattants de 1759.

Le siège de Québec commença : les pièces de nos batteries avaient vingt coups à tirer par vingt-quatre heures, mais l'espérance soutenait tout; « un seul » vaisseau français paraissant devant la ville aurait » suffi à en obtenir la reddition. » Le 15 mai, à l’horizon, des voiles parurent sur le fleuve, elles s’approchèrent sans que, pendant longtemps, on püût distinguer quel pavillon flottait aux mâts : ce n’était pas celui de la France; les assiégés, « debout sur les rem- > parts, en face des tranchées, et élevant en l’air leurs » chapeaux, avecdes hurrahs frénétiques », l’apprirent aux Français. Les vaisseaux anglais s’élancèrent sur nos deux frégates qui, gagnées de vitesse, se jetèrent à la côte. Dans ces derniers jours du Canada, tout est épique ; l’Atalante, commandée par Vauquelin, brûla sa dernière gargousse et fut prise, sans avoir amené son pavillon; à bord 1l n’y avait pas un homme qui ne fût blessé; quand on héla le navire silencieux, Vauquelin répondit seulement : « Si j'avais de la poudre, vous m’entendriez bien. »

Lévis, le désespoir dans le cœur, se replia de Québec sur Montréal. se

« Heureux, heureux jour! Ma joie et mes transports sont inexprimables, » écrivait à la nouvelle de ces

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Cependant le ministère de Versailles, se ravisant trop tard, avait envoyé du secours à la colonie : une escadre de douze navires était partie de Bordeaux. Elle n’arriva dans les eaux du Saint-Laurent qu’alors que le siège de Québec était déjà levé; aussitôt, virant de bord, elle jeta l'ancre dans la baie des Chaleurs, audessous de l'embouchure du fleuve. La fatalité planait sur les armes de la France : par suite d’un retard inouï, nos vaisseaux restèrent six semaines au mouillage, dans l’attente de l’arrivée d’un courrier de Montréal. La veille du jour où l’on devait appareiiler pour gagner la Louisiane parut la grande flotte anglaise de Québec, qui avait redescendu le Saint-Laurent. Quarante-huit heures après il ne restait rien de l’escadre française.

Sous l'empire d’une idée fixe, les défenseurs du Canada étaient-ils devenus fous? L’héroïsme peut-il aller jusque-là? On se le demande en lisant les dépêches de Lévis et de ses lieutenants. « Nous n'avons de la pou- » dre que pour un combat, disait Lévis à la fin de juin, » etil est surprenant que nous existions encore ; mais » si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, » nous en profiterons pour combattre le corps qui » avancera le premier, c’est l’unique ressource qui » nous reste. » Et, en même temps, Bourlamaque écrivait : « Menacés de trois côtés par des forces infi- » niment supérieures, nous attendons que l’ennemi » ait achevé de décider ses mouvements pour l'aller » combattre... » Mais Amherst, le généralissime anglais, ne voulait pas risquer une bataille : il attendait pour avancer que la Nouvelle-France n’eût plus dans les veines une seule goutte de sang.

En Canada, la moisson est tardive, le blé ne mürit

pas avant septembre. « La récolte paraît belle, écri- » vait Lévis, mais il reste à savoir si nous y arriverons, » si nous pourrons la couper et qui la mangera. » En attendant, dès les premiers jours d’août, le pain, l’unique nourriture de l’armée, vint à manquer absolument. Le discrédit du papier et des lettres de change du munitionnaire (le gouvernement de la métropole refusait d’acquitter lestraites de ses propres agents du Canada) empêchait qu’on püût se procurer ce qui restait de farine dans le pays; il fallutque, par un dernier effort, Le chef obtint de ses soldats de sacrifier le peu d'argent monnayé que chacun possédait. « Ge qui, ajoute Lévis, nous a fourni des moyens pouravoir du pain pour un mois. » Enfin, au mois d'août, les Anglais s’ébranlèrent. Le général Murray, avec une flotte de cinquante-deux bâtiments, remonta vers Montréal, S’arrêtant en face des villages pour désarmer les haitants et brûler les maisons. « Je prie Dieu, écri- » vait-il à son gouvernement, que cet acte de rigueur » contre un peuple infortuné soit le seul, car cette » partie de ma tâche me révolte. »

Perdue sur les rives du fleuve immense, la petite armée française luttait pied à pied, faisant des prodiges pour retarder la marche des vaisseaux et pour prévenir les débarquements. On avait enveloppé de retranchements la ville des Trois-Rivières, mais l'ennemi passa outre sans l’attaquer. «On tenta alors, » dit le rapport officiel, de lui empêcher le passage » entre les îles qui sont au-dessus du Saint-Fran- » çois!, vis-à-vis de Sorel. On y fit marcher les ba- » taillons avec M. le chevalier de Bourlamaque, pour

4, Dans le lac Saint-Pierre, qui n’esten réalité qu’un élargissement considérable du Saint-Laurent à la hauteur de Sorel, lieu où se trouve l'embouchure de la rivière Richelieu ou Chambly.

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» s’y retrancher ; mais à la côte opposée M. de Murray » trouva partout passage entre les différentes îles ; 1l » fit mine un instant d’en vouloir sur Sorel, et con- » tinua de monter ja rivière; et nos troupes de le » suivre des deux bouts pour l’empêcher de mettre » pied à terre dans aucun endroit. »

Pendant ce temps, deux autres armées anglaises se rapprochaient à la fois de Montréal, l’une avançant par le Champlain, l’autre venant du lac Ontario, et descendant le Saint-Laurent pour couper la retraite des Français sur l’ouest. Le fort Lévis, aux rapides du Saint-Laurent, et celui de l’Ile-aux-Noix sur le Richelieu, dernières barrières de la colonie, furent réduits en poussière par le feu « de l'immense artillerie que traînait chacune de ces armées », et, le 5 septembre, trois corps formant ensemble une armée de 20 000 hommes de troupes régulières étaient réunis autour de Montréal, défendu par douze mauvaises pièces. « Montréal, dit la relation officielle, est une ville en- » vironnée d’une simple muraille, pour la mettre à » couvert contre les sauvages plutôt que contre des » troupes; elle était pleine d’un peuple infini, qui s’y » était réfugié après la ruine de Québec et les incen- » dies des campagnes; le peuple courut en foule im- » plorer M. de Vaudreuil pour sauver leur vie et leurs » biens; il ne fallait qu’une nuit à l’ennemi pour

» mettre la ville en cendres, toutes les maisons étant

» en bois, selon l’usage du pays. » Le Canada avait assez souffert; le gouverneur consentit à sauver les restes de l’infortunée colonie : on hissa le drapeau blanc. M. de Vaudreuil et le général Amherst signérent le 8 septembre 1760 une capitulation en cinquante-cinq articles, qui a été le véritable traité de cession du Canada à l’Angleterre. On obtint pour les

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Mais l’orgueil anglais demandait une sde, il la voulait glorieuse. En pouvait-il choisir une plus belle que l’armée de Montcalm et de Lévis? Ces soldats, dont les noms devraient être inscrits dans un livre d’or, n'avaient pas sauvé le Canada, mais, par un longmartyre, ils avaient racheté, ce qui vaut mieux qu’une colonie, l'honneur de la patrie. Amherst, — l’héroique Wolfe n’eût pas été si brave, — eut le courage d’exiger que ce débris d'armée, tout mutilé, mît bas les armes devant vingt mille Anglais. Lévis, indigné, se révolta contre un tel abus de la force; tous les officiers se Joignirent à leur général et signèrent avec lui une protestation publique, « offrant tous de s’immoler. » Ce fut en vain, Amherst demeura inexorable et Vaudreuil n’osa pas déchirer la convention. Des huit bataillons venus de France il restait vivant, « tout compris, malades, blessés et invalides », deux mille deux cents hommes.

Aux termes de la capitulation, les troupes et les fonctionnaires avec leurs familles devaient être ramenés en France. On empila les vaincus sur des navires trop étroits, puis on descendit vers la mer au milieu d’une perpétuelle tourmente, presque sans exemple : les flots du fleuve canadien semblaient se soulever pour retenir nos pères.

Ainsi partirent les Français : il y avait deux cent trente-quatre ans que Jacques Cartier avait planté sur le continent américain le drapeau aux trois 1ys d’or.

En France, on accueillit Lévis comme un héros et il le méritait. Pour honorer tant de vertu militaire, le

roi d'Angleterre, par un mouvement chevaleresque, avait relevé Lévis de l'obligation imposée par la capitulation de Montréal de ne pas servir pendant le reste de la guerre. L’élève de Montcalm reparut sur les champs de bataille de l’Allemagne, aussi intrépide que dans les déserts. de l'Amérique. Comme général de l'avant-garde, il eut l'honneur de porter le premier coup dans la glorieuse journée de Johannisberg. En 1783, il recut le bâton de maréchal de France.

Bourlamaque, le rude soldat tout mutilé, fut nommé gouverneur de la Guadeloupe; là il pouvait encore faire tête aux Anglais.

Le brillant Bougainville embrassa la carrière maritime, devint un célèbre navigateur, etmourut à quatrevingt-trois ans, amiral, membre de l’Académie des Sciences et sénateur.

Qu’advint-il de Bigot et de ses complices? La plupart de ces honnêtes gens étaient revenus en France avec le projet d’y vivre grassement et honorablement de ce qu'ils appelaient leurs économies. Après avoir dévoré le Canada, ils comptaient bien le digérer en paix : mais, du fond d’un trou de bombe, à Québec, sortait une voix accusatrice qui leur demandait compte de la ruine de la colonie. Les officiers, les soldats et les rares fonctionnaires rentrés en France les mains neltes ne se taisaient-pas; l'opinion publique s’émut à tel point qu’il fallut bien se décider à lui faire quelque sacrifice ; un arrêt du Conseil d’État institua une commission de magistrats au Châtelet, présidée par M. de Sartines, lieutenant de police, pour juger souverainement « les auteurs des prévarications commises au Canada ». Bigot et cinquante-cinq autres accusés comparurent : l'instruction, chargée d’éclaircir ces mystères d’iniquités, dura près de deux

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