BOUGAINVILLE
ans. Enfin, les coupables furent condamnés à restituer douze millions ; en outre, Bigot et son subdélégué Varin étaient bannis à perpétuité. Ces gens experts en bonnes affaires n’en avaient jamais fait une meilleure, car ils méritaient la corde. Les juges s’excusèrent sur l’absence d’un texte qui punit de mort leur crime : pour l'honneur de la France, ce genre de trahison n'avait pas été prévu.
Au commencement de l’année 1763, la paix avait été conclue ; la France cédait à l'Angleterre non seulement le Canada, mais encore l’île du Cap-Breton et toute la rive gauche du Mississipi, moins la ville de Ja Nouvelle-Orléans. Tel fut le traité de Paris que Louis XV signa, sans que l’histoire ait recueilli une larme ou un soupir de l’indigne descendant du fondateur de la Nouvelle-France, le grand Henri.
Le 20 janvier, la veille du jour où, selon l’usage, les hérauts d'armes annoncèrent au peuple de Paris la signature officielle de la paix, on avait inauguré sur la place que Gabriel venait de dessiner entre les Tuileries et les Champs-Elysées la statue équestre du roi couronné de lauriers. Etait-ce la main indignée d’un Canadien qui traça, sur le piédestal, cette inscription qu'on y lisait le lendemain de la fête :
Il est ici comme à Versailles, Il est sans cœur et sans entrailles.
L’Angleterre a gardé le Canada, mais sa conquête lui a coûté cher. Pour tout esprit sagace, il était évident que, dans la soumission des colonies anglo-américaines à la métropole, le souci d’une invasion « des turbulents Gaulois » entrait pour une grande part. Une fois les planteurs rassurés, l'Angleterre aurait dû
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elle signée, que le gouvernement britannique, enivré par le succès, entreprit d'exploiter au point de vue fiscal les colons américains : ceux-ci, déjà fatigués du joug commercial que la métropole leur imposait, se regardèrent, se comptèrent, ét l’on sait le reste : l’épée de Washington était à deux tranchants.
Quoi qu’il en soit, entre nous et notre vieille colonie nationale, la séparation devait être éternelle ; avouonsle, en finissant ce douloureux récit, le Canada méritait mieux de la France : il avait payé de presque tout son sang le droit de lui rester uni.
Ah! quel -ressentiment aurait pu gonfler le cœur d’un peuple ainsi méconnu et quelie vengeance pour lui que de se donner:au vainqueur à qui on le livrait! Il n’en fut rien, et de toutes les douleurs de ce peuple infortuné, la plus cruelle fut alors d'être séparé de ce pays qui semblait le trahir.
Malaisément ces délaissés ont perdu l'espérance : pendant combien d'années, le long de leurs rivages ruinés, ils cherchèrent d’un œil avide, sur les eaux du Saint-Laurent, l'apparition d’une voile française! A chaque bruit venant de l’Europe, ils prêtaient l'oreille: n’était-ce pas le signal du retour ? Comme tous les exilés, ils se sont fiés à l'impossible et ils ont bercé leurs chères illusions au murmure des chants populaires :
1, On sait que l'insurrection des colonies anglo-américaines, commencée en. 1773, se prolongea pendant plusieurs années avec des alternatives de succès et de revers. En 1778 la France, se prononçant en faveur des Américains et envoyant à leur aide des flottes et unc armée, assura l'indépendance des États-Unis, qui fut reconnue par l'Angleterre, en 1783, lors de la signature de la paix de Versailles Washington, qui avait été le général en chef des troupes américaines. fut le premier président de la nouvelle république.
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Tu as le cœur à rire, Moi je l’ai à pleurer :
J'ai perdu ma maîtresse Sans l'avoir mérité.
Quelle naïveté mélancolique, quelle grâce touchante dans cette vieille chan? nationale des bateliers canadiens, et n’y entendez-vous pas comme l'écho d’un soupir qui s’envole vers la France, la bien-aimée perdue ?
Plus d’un siècle s’est écoulé depuis lors; les guerres et les révolutions ont bouleversé les deux mondes. Le Canada, devenu, avec l'immigration anglaise, une nation quasi indépendante de quatre millions d’âmes, poursuit au delà de l'Atlantique le cours de ses belles destinées; mais « le vieux pays », comme ils l’appellent, est toujours vivant dans la mémoire des descendants des premiers colons.
Notre langue, ils n’en parlèrent jamais d’autre; nos vieilles coutumes, ils les ont pieusement conservées; tous sont restés fidèles à la religion de leurspères, qui, dans les épreuves, les avait consolés et soutenus : hier, au jour marqué pour nos malheurs, ils étaient fiers d'appartenir à la race des vaincus. …
À notre tour, soyons fiers d’eux : sujets de l’Angleterre, riverains des États-Unis, sous une double étreinte, ils n’ont pas laissé étouffer leur passé, notre passé commun. Franco-Canadiens ils étaient, Franco- Canadiens ils sont demeurés : mais à quel prix! Un publiciste de Montréal le raconte avec ces mâles paroles : « Voilà deux cent cinquante ans que nous » habitons ce pays. Durant tout ce temps on nous à » trouvés en lutte avec la forêt et avec les hommes,
» défrichant le sol, fondant des villes, ouvrant des » routes, établissant des villages, des écoles et des » collèges. Les guerres contre les Indiens nous ont » coûlé et du sang et des peines. Les guerres contre » les Anglais nous ont écrasés, parce que la France » nous abandonnait contre des forces dix fois supé- » rieures. La conquête venue, les persécutions ont » commencé contre nous. Nous nous sommes réfugiés » sur nos terres, sur ce sol arrosé des sueurs et du » sang de nos pères ; nous sommes devenus les pay- » sans, le corps et la force du pays. Malgré la tyran- » nie, malgré notre pauvreté, 1l nous restait assez de » cœur pour entreprendre les luttes politiques. Nous » les avons entreprises résolument; elles ont duré » soixante-quinze ans; et, pied à pied, durant cette » longue période, nous avons regagné le terrain perdu » par la faute de notre ancienne mère-patrie, nous nous sommes refaits politiquement, commerciale- » ment et comme nation‘. »
Dans la page qu’on vient de lire, que de choses pour nous, les vaincus d'hier! Ah! si jamais, au milieu des langueurs et des angoisses d’un temps encore si près de nous, quelqu'un eût osé douter de l'avenir « du vieux pays »,que ne regardait-il sur les rives du Saint- Laurent ce que le malheur a su faire d’une poignée de Français. Quels jets a poussé ce petit rameau transplanté, et que doit être le chène où il fut coupé! Douter, et pourquoi? Ce n’est pas d’aujourd’hui que la France connaît l’adversité : notre histoire est remplie de douleurs; mais nos épreuves, quelque cruelles qu’elles fussent, n’ont jamais été longues.
Dans ces tristes temps de la fin de Louis XV,comme
La