BATAILLE DE LA BELLE-RIVIÈRE
capitaine. Le 11 septembre 1755, il se fit maladroitement battre, blesser et prendre, près du lac Saint- Sacrement, par les milices de la Nouvelle-Angleterre.
En Europe, la paix durait toujours; situation étrange, peut-être unique dans l’histoire. Depu'° deux années, le sang anglais et français rougissait herbe des forêts d'Amérique, et les ambassadeurs des deux nations étaient de toutes les fètes à Versailles et à Saint-James. Hélas! le gouvernement français, qui sentait son incurable faiblesse, se rattachait désespérément même à une ombre de paix. Mais un jour, « au mépris du droit des gens, de la foi des traités et des coutumes des nations civilisées », à un signal parti de l’amirauté de Londres, de tous les coins de l’horizon, les vaisseaux anglais fondent sur nos navires de commerce etde guerre, sur nos bateaux pêcheurs, sur nos baleiniers, sur nos caboteurs. En un mois, 300 bätiments avec 8000 hommes d’équipage tombaient au pouvoir de l’ennemi etélaient remorqués en triomphe dans les ports de la Grande-Bretagne. Le glorieux écusson de l’Angleterre en est resté marqué d’une tache que ne saurait laver toute l’eau de l'Océan, théâtre de ces pirateries. Louis XV, Louis XVlui-même, ressentit l’affront et redevint un instant le roi de Fontenoy. Il écrivit à George IT une lettre indignée pour lui demander réparation, et cette paix mensongère, qui n’abritait que des guets-apens, fut officiellement rompue le 48 mai 1756.
Quelle était alors la situation respective des deux colonies qui allaient se mesurer dans un duel à mort ? Les plantations anglaises, avec leurs 1 500000 habitants, étaient, à cette époque, vingt fois plus peuplées que le Canada, qui n’en comptait encore que 80 000. En même temps, leur territoire, mieux rassemblé et
oite- infiniment moins vaste que celui de la Nouvelleaint- France, se trouvait plus facile à défendre; il était, en DEEE: outre, adossé à la mer et en communication directe PAS avec la métropole, tandis que, depuis la perte de l’Acadie, Le pays rival n’avait d'autre avenue que le Saintpe Laurent. À ces avantages de la situation et du nombre, ue ajoutez-en un autre: les colonies britanniques étaient et à plus riches, plus florissantes!. La pénurie d’hommes, ROBE cause de notre infériorité en richesse, fut aussi celle de Pere notre défaite. Dans une guerre soutenue contre un ù ie peuple vingt fois plus nombreux, l'issue ne peut être . douteuse. Jamais lutte ne fut plus inégale, jamais les Le gros bataillons ne décidèrent davantage la victoire ve que dans la conquête du Canada français; notre colo- Hess nie ne fut pas vaincue, écrasée, mais submergée par ñ pe l'invasion et, au cri de: « Vive la France ! » elle s’engloutit dans les flots avec son pavillon.
de Cependant, au début des hostilités, les Canadiens EP possédaient sur leurs redoutables voisins un avanra tage, l'unité, puissante machine de guerre. Les resit sources de la Nouvelle-France étaiént faibles, mais : : elles partaient toutes d’un même centreægt, des lors, di Il les mouvements avaient plus d’énsemble et geNapicu dité. Chez les Anglo-Américains, rien de tek: lestgize ai de- ol de g” # A \ ui . " Fe À > À , 1. Ce qui manqua à la Nouvelle-France pour dévelop $ an l'om- de richesse, ce fut d’avoir 1 500 000 habitants A. plantations \ voisines, au lieu de 80000. De 1606 à 1700, c't St-à-dire pendant | deux presque tout le dix-septième siècle, les colonies anglaises ont re- | cueilli 100000 émigrants anglais ou allemands, et, durant 14 Hème nort ? 4 période, le Canada reçut seulement 5500 colons et l’Acadie è habi- ! semblable proportion s’est maintenue dans le siècle suivant. La race plées ! gauloise, qui possède de si précieuses qualités pour coloniser, est P absolument rebelle à l’expatriation qui en est la première condition. ) 000. | Sous Louis XV, il fallait recourir à la violence pour peupler la Louiblé et siane ; de nos jours, l'Algérie, presque en vue de nos côtes, manque de
colons français.
colonies qui devinrent, vingt ans plus tard, les treize premiers Etats-Unis, étaient encore fort désunies en 1756, quoique ayant en commun certains principes religieux et politiques. Chacune d'elles avait êté fondée par une charte distincte ; toutes avaient des lois particulières, souvent des intérêts opposés. Les mœurs, lestempéraments et quelquefois l’origine des habitants n'étaient pas semblables”.
La main du gouvernement britannique, écrasant( dans les questions commerciales et industrielles, était légère en politique; les gouverneurs royaux laissaient, à peu près, les colonies s’administrer elles-mêmes, et ils se gardaient bien de mettre fin à des rivalités qui, en divisant les États d'outre-mer déjà trop puissants, faisaient la force de la métropole. De leur côté, les treize plantations isolées les unes des autres par tant de causes n'avaient pas encore senti le besoin de s’unir pour le triomphe de la chose publique, ou plutôt, jusqu'alors, la chose publique n’existait pas.
La nouvelle ouerre fera naître et grandir l’idée fédérative et, sous la pression des événements, tous les Anglo-Américains en arriveront à mettre en commun leurs finances, leurs soldats et leurs passions. Ce jour-là, le Canada sera perdu, mais le lendemain l’Angleterre luttera contre ses vieilles colonies d’Amérique : les Etats-Unis auront signé la célèbre déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776, par laquelle ils se constitueront puissance libre et affranchie de la domination britannique.
4. Pour ne parler que des nationalités différentes, les Hollandais étaient les premiers colons des États de New-York et New-Jersey, qui furent d’abord connus sous le nom des Nouveaux Pays-Bas, avec la Nouvelle-Amsterdain (aujourd'hui New-York) pour eapitale. Le Delaware avait été colonisé par les Suédois, et un grand nombre d’Allemands s’élaient élablis en Pensylvanie.
CITAPITRE II
Versailles, 25 janvier 1756, minuit,
« Peut-être ne vous attendiez-vous plus, Monsieur, » à recevoir de mes nouvelles au sujet de la dernière » conversation que j'ai eue avec vous le jour que sous » m’êtes venu dire adieu à Paris. Je n’ai pas cepen- » dant perdu de vue un instant, depuis ce temps-là, » ouverture que je vous ai faite alors, et c’est avec le » plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. » Le roi a donc déterminé sur vous son choix pour » vous charger du commandement de ses troupes » dans l'Amérique septentrionale, et il vous honorera > à votre départ du grade de maréchal de camp. »
C’est ainsi que M. d’Argenson, un ministre qui n'avait d'autre ambition, disait-il, que de faire Jouer à son pays le rôle d’un honnête homme, annonça à un colonel-brigadier, presque inconnu à la cour, sa nomination au poste laissé vacant par la triste aventure du baron de Dieskau. M. d’Argenson avait deviné en lui un des rares officiers qui, à cette époque de décadence, « se portaient encore versle grand », selon l'expression du maréchal de Noailles.
1. Le grade de maréchal de camp correspond à celui de général de brigade,
Louis-Joseph, marquis de Montcalm, était né le 28 février 1719, au château de Candiac, près de Nimes. Sa famille, une des plus anciennes du Rouergue, savait répandre son sang pour la France; « la guerre, suivant un vieux dicton du pays, est le tombeau des Montcalm ».
L'éducation de l’enfant fut confiée à un maître cé-
lèbre dans l’enseignement, Louis Dumas : c'était l’inventeur du bureau typographique, curieux procédé qui, dans des mains habiles, a plus d’une fois donné de prodigieux résultats, témoin le frère cadet de Louis- Joseph, mort à sept ans, parlant l’hébreu, le grec et le latin. À peine entré dans sa quatorzième année, le jeune Montcalm quitta l’école pour l’armée, mais sans cesser l’étude. Du camp d’Otrebach, en 1734, il écrit à son père : « J'apprends l'allemand... et je lis plus degrec, grâce à la solitude, que je n’en avais lu depuis trois ou quatre ans. »
À vrai dire, ce goût des langues anciennes, il le cultivera toute sa vie : peu de lettrés ont possédé l'antiquité mieux que cet homme de guerre, qui, par ce trait, comme par une indomptable énergie, ressemble plus aux capitaines du xvr siècle qu’à ceux de son temps.
I fit sa première campagne avec le maréchal de Berwick déjà vieillissant, mais toujours victorieux. Quelques an:ées plus tard, la guerre de la succession d'Autriche le conduisait en Bohême; il connut, en 1741, le héros de l'escalade de Prague, le modeste, l’intrépide Chevert : alors se noua entre eux une étroite amitié digne de leurs grands cœurs et qui ne s'éteignit que quand l’un de ces deux cœurs eut cessé de battre‘. De la Bohème, Montcalm passa en Italie,
4. Par suite d’une disposition récemment concertée entre le minis.
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où il parut sur presque tous les champs de bataille; il commandait le régiment d’Auxerrois-[nfanterie lors de la défaite des Français devant Plaisance (1745) : sa carrière faillit s'arrêter là. « Nous avons eu hier, » écrit-il à sa mère, une affaire des plus fâcheuses. Il y » a nombre d'officiers généraux et colonels tués ou » blessés. Je suis des derniers avec cinq coups de » sabre. Heureusement aucun n’est dangereux, à ce » que l’on m’assure, et je lejuge par les forces qui me » restent, quoique j'aie perdu de mon sang en abon- » dance, ayant une artère coupée. — Mon régiment, » que j'avais deux fois rallié, est anéanti. » L'année suivante, à peine guéri, le voici dans les Alpes, à la tête de son régiment pour le conduire à l’assaut du col d’Exilles, où le téméraire chevalier de Belle-[sle alla se faire tuer avec 4000 hommes de son armée. Dans cette affaire insensée, Montcalm reçut de nouvelles blessures.
Entre deux campagnes, il s'était marié, épousant, par hasard, la petite-nièce de ce Talon qui fut le véritable fondateur del’administration royale en Canada. Avant d'aller mourir solitaire à quinze cents lieues dessiens, il avail connu les joies du foyer domestique, mais aussi les anxiétés et les douleurs du ces saintes affections. « J’ai eu dix enfants, écrivait-1l dans son jour nal, au commencement de 1759, il ne m’en reste que six... Dieu veuille les conserver tous et les faire prospérer et pour ce monde et pour l’autre. »
Avant d’être appelé, en 1756, au commandement envié des troupes d'Amérique, Montcalm n'avait pas encore rencontré l’occasion. IL était jusqu'alors in-
tre de la guerre et celui de l’instruction publique, une statue va être élevée, près des Invalides, à Chevert, l’un des hommes qui ont le plus honoré la France et ses armées.
connu. La fortune, enfin, va lui. apparaître avec un sourire, mais dans ses mains perfides elle n’apporlera au nouveau général que l’angoisse, l’abandon et la défaite. [1 lui dut cependant une faveur, —la mort. — Par son immolation après des prodiges de courage, ilimposa au vainqueur l'admiration du vaincu. N eut ce suprême honneur de graver à l’une des extrémités de la terre, dans le rocher de Québec, le nom respecté de la France.
Montcalm, envoyé en Amérique, s’embarqua à Brest le 3 avril sur la frégate la Licorne. Comme aide de camp, il emmenait unofficier de vingt-sept ans, chez qui se trouvait l’éloffe de plusieurs hommes remarquables : à dix-huit ans, il avait débuté au barreau du Parlement de Paris avec un éclat singulier ; puis, sans interrompre ses travaux sur la géométrie, qui le firent admettre un jour à l’Académie des sciences, il était entré dans l’armée. Là, Chevert discerna aussitôt ses talents et recommanda à son ami Montcalm cet extraordinaire capitaine de dragons qui, en s'embarquant pour la première fois, allait, par hasard, trouver sa véritable voie, car 1l était né marin: il se nommait Bougainville!.
La seconde frégate du convoi portait un autre officier appelé également à une grande illustration, le chevalier de Lévis, depuismaréchal de France, l’élève de Montcalm et son successeur à la tête des troupes du Canada.
La Licorne, après avoir échappé à une tempête de quatre-vingt-dix heures, aux Anglais, aux brumes, aux bancs flottants de glace, déposa à Québec, le 13 mai
1. Le père du célèbre navigateur était notaire à Paris et devint l’un des échevins de la ville. Il avait un autre fils qui fut membre de l’'Académic française et secrétaire de l’Académie des Inscriptions.
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1756, Montcalm et son élat-major, qui avaient occupé les loisirs de la traversée par la lecture de l’ouvrage célèbre que le Père Charlevoix venait de publier sur l'Histoire de la Nouvelle-France.
Trois mille huit cents hommes, tel était le chiffre officiel des troupes régulières dont le général prenait le commandement. L’année suivante, un convoi arrivé à bon port, en amena 1 500 de plus, en tout 5 300. Quatre ans après, il en restait vivants 2200 ! Royal-Rousillon, Languedoc, La Reine, Artois, Guyenne, La Sarre, Béarn et Berry, voilà les noms, autant oubliés que les exploits, de ces vieux régiments français, qui,au bout du monde, accomplirent obscurément de si grands devoirs. À cet effectif, ajoutons 2000 soldats des troupes de la marine, les contingents des milices canadiennes et de « nos sauvages ». Avec une telle armée, mal nourrie, à peu près sans souliers et sans solde, n'ayant guère d’autres munitions que celles prises sur l’ennemi, il fallait garder une frontière de plusieurs centaines de lieues, occuper vingt forts et faire tête partout à l’invasion, dont les forces finirent par s'élever au chiffre officiel de 60 000 hommes.
Étonnantes campagnes, dont aucune guerre d’Europe ne donne l’idée. Pour théâtre, des lacs, des fleuves, des forêts sans limites succèdant à d’autres lacs, à d’autres forêts, à d’autres fleuves. Pour armées, des troupes étranges; le highlander écossais et le grenadier de France qui porte la queue et lhabit blanc, combattent près de l’Iroquois et du Huron à la plume d’aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois, tantôt ils portent à bras, au delà des rapides écumants, les bateaux où ils se
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rembarquent, et l’hiver, des raquettes aux pieds", la peau d'ours au dos, ils suivent, sur la neige, des traîneaux de campagne attelés de grands chiens.
Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l'artillerie et le roulement des tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et aux fracas des cataractes. |
La guerre du Canada a deux phases : la première, presque offensive, de 1756 à 1758; la seconde, toute défensive et de désespoir, de 1758 à 1760. Le théâtre des opérations se “éplaça avec la fortune; la frontière fut le premier champ de bataille : puis, quand cette ligne fut forcée par l'invasion, le Saint-Laurent devint le témoin de la lutte.
Montcalm, à peine débarqué,débuta par un coup de maitre.
Sur la côte méridionale du lac Ontario, presque en face du fort de Frontenac construit sur la rive du nord, les Anglais avaient bâti, sans aucun droit, un fort nommé Chouaguen ou Oswego, qui leur avait ouvert l’accès de la grande nappe d’eau d’où sort le Saint-Laurent. « Ce poste, dit un mémoire du temps, mettait les Anglais à même d’envahir le commerce des lacs que les Français n’avaient partagé jusque-là avec aucune nation européenne et qui formait leur principale richesse. De là il était facile de couper la colonie par le centre et d'arrêter immédiatement toutes ses communications avec les postes qui en dépendent. Tous les pays d’en haut et la Loui-
1. Machine en forme de raquette à jouer, qu’on s'attache aux pieds, pour marcher sur la neige, sans enfoncer ni glisser.
2. On appelait, à cette époque, r1ys d'en haut, les immenses plateaux semés de lacs situés au-dessus des chutes du Niagara.
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