ACTE PREMIER
LEVIS S'adressant à BOURLAMAQUE el à BOUGAINVILLE
Vous avez tort, mes amis; vous ne rendez pas pleine justice aux miliciens canadiens. Naturellement, ils n’ont pas l'entraînement des troupes régulières. — Mais pour les expéditions d’hiver dans les bois et les neiges, ils n’ont pas d’égaux. Et puis, vous ne savez peut-être pas, Bougainville, que nos soldats sont logés, chauffés et nourris pendant l'hiver chez les pauvres colons, à raison de dix sous par Jour.
DE VILLIERS
Payés en monnaie de singe.
BOUGAINVILLE
Qu’appelez-vous monnaie de singe!
DE VILLIERS
J’appelle ainsi les bons en papier que l’intendant nous délivre et qu’il faut changer au rabais.
BOUGAINVILLE
Plaignez-vous aux autorités.
DE VILLIERS
Ah! oui, les autorités... Parlons-en!
MONTCALM intervient Non, mon ami, n’en parlons pas. Les autorités sont impuissantes. Elles sont divisées, et Je ne vois guère comment l’unité d’action serait possible avec le régime auquel la colonie est soumise.
M. DE VAUDREUIL Se rapproche
La division des pouvoirs dans le corps social est pourtant bonne, en principe.
Oui, mais à condition qu’ils soient centralisés au sommet dans une seule tête. Ici, la centralisation fait défaut, parce que la tête manque.
VAUDREUIL
Que voulez-vous dire!
Je veux dire que la tête est en France.
VAUDREUIL
Oubliez-vous, général, que Je représente ici le Souverain ?
Oh! non, je ne puis pas l'oublier, car vous me le rappelez souvent, en me faisant sentir votre autorité. VAUDREUIL
J'en use rarement, et je n’en abuse jamais.
Vous n’en abusez pas à l'égard de l’intendant.
VAUDREUIL
Que voulez-vous dire encore?
Je veux dire que Bigot et ses complices font des fortunes scandaleuses aux dépens du trésor public et des colons tandis que nos soldats sont mal équipés, mal nourris, mal payés, et que vous ne possédez pas le pouvoir de mettre fin à ces désordres intérieurs qui vont couduire la colonie à la ruine.