SCENE II
Les mêmes.
VAUDREUIL, BOUGAINVILLE et BOURLAMAOQUE
MONTCALM Bonjour, Bourlamaque; as-tu trouvé un remède contre ta nostalgie!
BOURLAMAQUE Oui, c’est un remède homéopathique : l’ennui par l'ennui.
MONTCALM Il n’y en a pas d'autre ici. Et j'en étais à dire à Lévis
que nous avons eu bien tort de nous éloigner de la mèrepatrie.
BOURLAMAQUE A qui le dites-vous!
Avec nos goûts pour la guerre, notre expérience, nos états de service et nos relations de famille, nous nous serions assurés là-bas une brillante carrière, tandis qu'ici.
BOURLAMAQUE
Évidemment, mon général, vous avez raison. Nous ferions plus brillante figure sur les bords de l’Elbe ou du Weser que sur les rives sauvages du Saint-Laurent et des
grands lacs. Les yeux de la France ne se détournent guère de l’Europe pour regarder ce qui se passe ici. Mais que voulez-vous. La faute est commise; le vin est versé, il faut le boire.
Hélas! Ce n’est pas le vin qui nous est versé ici, c’est la lie; et je la trouve amère de temps à autre.
N'importe, nous ferons notre devoir jusqu’au bout, et si la France nous oublie aujourd’hui, elle sera bien forcée de se souvenir de nous, un jour. Sur ce théâtre obscur et ignoré où nous luttons, nos actions d’éclat auront fait la lumière, et la postérité verra et comprendra ce que nos contemporains n'auront pas même soupçonné.
LEVIS
Bravo, général, c’est parler noblement.
Ah! si j'étais le chef! S1 je pouvais vraiment commander, mais tu sais comme moi à quel régime funeste nous sommes soumis. Le gouverneur prend plaisir à renverser mes plans, et à contremander mes ordres. Nous ne sommes pas seulement les subalternes du gouverneur, nous sommes les humbles suppliants de l’Intendant qui nous entretient, qui nous équipe, qui nous fournit des armes, des munitions, des approvisionnements, et qui nous fait jeûner avec nos troupes pendant qu’il vit lui-même dans l’abondance, le luxe, au milieu des plaisirs.