‹ Montcalm et LévisChapitre 52 sur 111 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

C’est plutôt vous qui voudriez me réduire à un personnage représentatif, portant l'effigie du roi, mais sans action dans le gouvernement de ce pays. Or, je prétends être autre chose qu’un royal mannequin. Je reconnais que vous êtes l’épée, mais je prétends tenir le sceptre, c’est-à-dire le pouvoir souverain en ce pays.

C’est une de vos illusions, en même temps qu’une erreur du régime auquel nous sommes soumis. — Mais si vous avez le sceptre servez-vous-en à l'égard de ceux qui dilapident cette malheureuse colonie. Affirmez votre pouvoir en face de l’intendant, et mettez fin au brigandage dont nous sommes tous les témoins et les victimes.

Bigot et ses complices font des fortunes scandaleuses, non seulement en pillant le trésor public, mais en dépouillant les colons, en les rançonnant, en leur extorquant le produit de leur travail, et en leur vendant à cent, cent cinquante pour cent les marchandises dont ils ont besoin.

Jusques à quand laisserez-vous faire un pareil commerce !

VAUDREUIL

Il y a déjà longtemps que je l’ai dénoncé au gouvernement de Sa Majesté. Ce n’est pas ma faute à moi si le ministre fait la sourde oreille, ou si des influences mystérieuses rendent mes dénonciations inutiles.

Eh! bien, si vous n’avez pas d'autorité à Versailles, faites valoir ici celle que vous prétendez tenir du roi.

Si vous avez le sceptre, frappez-en les coupables, et je mettrai à votre service le poids de mon épée.

VAUDREUIL

Je le voudrais, mais il y a malheureusement un étrange conflit entre les pouvoirs dont je suis revêtu et ceux qui sont conférés à ce personnage extraordinaire qu'est l’Intendant. Les termes de sa Commission sont tellement larges et ses attributions tellement étendues, qu’il croit être un État dans l’État.

J’ai déjà tenté de lui reprocher son administration; mais 11 m'a répondu qu’il n’a pas de compte à me rendre.

C’est une raison de plus qui me fait désespérer de la situation. La philosophie de l’histoire nous enseigne que la ruine d’une nation a généralement trois causes qui sont toujours les mêmes : Un conflit extérieur, des conflits intérieurs, et la corruption des mœurs. Or, les trois causes existent dans cette colonie.

La guerre extérieure est terrible et acharnée. Elle a pris les proportions d’un duel à mort.

L'autorité intérieure est divisée de façon à la rendre impuissante dans les conflits qui surgissent entre les chefs, et entre les deux races.

Et enfin la soif des plaisirs engendre la corruption des mœurs, et la dilapidation du trésor public.

Les Verrès et les Marius étaient des honnêtes gens comparés à Bigot et à ses amis. Quand à l'heure où 1l faut lutter pour l’existence, les nations se livrent aux plaisirs et à la corruption, et sont en même temps

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