MONTCALM, MARCEL
MONTCALM Demain! demain est commencé. Il y a longtemps que
mon horloge a sonné minuit. Qui sait comment demain finira? {A Marcel) As-tu fait le journal, Marcel?
MARCEL En partie, général.
Il faut le finir. Assieds-toi là, et pendant que tu vas écrire, Je vais me Jeter sur mon lit, et tâcher de dormir, en relisant mon vieil Homère...
Marcel écrit sur une table, et Montcalm étendu sur son lit de camp ouvre l'Iliade.
Long silence.
N'est-ce pas curieux, Marcel, qu'on ait fait la guerre de Troie pour une femme enlevée?
MARCEL
Oui, aujourd’hui, l’enlèvement d’une femme n’est pas un évènement. Il fait rire aux dépens du mari, et c’est
tout.
I] faut dire que Ménélas était roi.
MARCEL
Raïson de plus pour fermer les yeux, et ne pas publier
le scandale. C’était sans doute une malheureuse aventure pour un roi; mais il valait mieux la laisser tomber dans l'oubli que d’en perpétuer le souvenir par une guerre de dix ans, et par une immortelle épopée.
Il est certain qu'aujourd'hui on dirait au roi malheureux : Vengez-vous tout seul. La nation ne versera pas des flots de sang pour vous rendre une femme qui n’est pas digne de vous. :
MARCEL
Il y a autre chose que je n’aime pas dans l’Iliade.
Quoi donc, Marcel!
MARCEL
C’est d’y voir mourir Hector et Achille. Ce sont deux héros admirables, vaillants et pleins d’honneur tandis que Paris est un séducteur et Ménélas un mari ridicule. Et cependant c’est Hector et Achille qui sont tués. Et Ménélas victorieux, sans une égratignure, reprend sa femme! Cela me révolte.
Tu as raison, Marcel.
Si Wolfe et moi perdions la vie dans cette guerre, nous mourrions au moins pour une noble cause, une cause digne de tous les sacrifices.
L’enjeu de la lutte entre nous n’est pas une misérable femme, mais tout un vaste pays du plus grand avenir...
Nouveau silence.