‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · MOMCALM KT I.F.VIS · texte numérisé non relu

MOMCALM KT I.F.VIS

conduite au sujet des jeux île hasard. Voici le délail de ce qui se passe à celle occasion à Québec, (jiie vous pouvez ne pas laisser ii;norer à nos officiers. Chez M. rintendanl, il a ouveil lui-même par un beau lope-el-tingue, où il a gagné cent louis; beaucoup de quinze aux douze francs la fiche; de gros passe-dix, de gros tris aux vingt francs la fiche, six francs pour spadille et deux louis de queue. Dimanche, il y aura grand souper à quatre-vingts couverts, beaucoup de dames, concert, lansquenet.

« Le jeu chez La \'érendrye a dû être occasionné par un M. Desaulniers, grand joueur, qui y est logé. Bougainville, que je vois on ne saurait moins, perd; ce sont ses affaires, ainsi que La Hochebeauconr; ce dernier a moins de ressources que le premier'.

« Rien de mieux, ce me semble, que ce que fait actuellement M. de Vaudreuil, et la seule chose à faire cet hiver.

« L'intendant aura le malheur de finir par être délesté, et cela doit être pour qui ne met aucun ordre dans les commencements.

« Bourlamaipie a commencé à donner à manger trois fois la semaine. 11 est triste, ce me semble, s'ennuyanl. Il a fait Vinamorato de ma commère; il n'a pas réussi, pour moi. M""' Péan, ma commère, de loin en loin l'évoque; voilà mes veillées. Je suis bien avec nos dames, comme je veux cire.

« Je suis bien aise que vous ayez Péan; diles-lc-lui. De toul ce qui approche le général, c'est le plus sage, le moins sujet à prétentions et préventions, et le plus capable de lui faire prendre un bon parli sage et ferme dans l'occasion. »

La petite rue du Parloir était un des principaux centres où se réunissait le beau monde de Québec; deux salons surtout y étaient recherchés : celui de Mme de la Naudière et celui de .Mme (]e Heaubassin, toutes deux renommées pour leur élégance et leur esprit. Monlcalm s'y plai,sail si bien, (ju'il prend la ]ieine d'indiquer l'endroit précis qu'occupait chacune de ces deux maisons • l'une, ilil-il, au tournant de la rue; l'autre à son encoignure. Mine de la Naudière , née Geneviève de Doisliébert, était fille du seigneur de la Rivière-Ouelle, et M""' llerlel de lieaubassin, née Catherine Jarret de Verclières, était fille du seigneur de Verchères. Leurs maris servaient tous deux en qualité d'officiers de la milice canadienne. C'est aussi dans la rue du Parloir, comme je l'ai dit, que demeurait M""= Péan, dont il est .souvent question dans les lettres de .Montcalm.

Les charmes de la conversation de .M"" de Deaubassin semblent avoir eu particulièrement de l'attrait pour .Monlcalm, car son salon était celui ([u'il fréquentait le plus .souvent. Ailleurs, comme chez l'intendant, ouchezM»»" Péan, il se désennuyait, quelquefois il s'élourdissail; chez M""' de la Naudière, il s'intéressait; mais, chez M"" de Meaubassin, il s'attachait. La condescendance ou la politesse l'entraînaient ailleurs; ici, c'était l'amitié.

\ l'aide de |;i correspondance de .Monlcalm, on ressuscite à peu près toute la société qui animait cet éléjr.inl salon. Le plus assidu l'iait ce grand officier ingambe, ipie .Monlcalm croyait courageux, mais qu'il n'aimait pas : c'él.iil .\l. de Doishébert, frère de .M""- de la Naudière, qui revenait clia(|ue liivei- di' l'.Vcadie, où il exerçait le commandement et encore plus le |)illage. l'n autre personnage bien iilus impor-

' tloufrainville ri'iil il;iii< mui Juumal, eu |i,iil;iiit ilc- jiii,\ di' li,i.<;iril : ■■ On le- ,i jhiu'S avi'c riiii'ui l'I inilécdice. L'iniPniliiiit fait les lionnouis iIp la paille : il a pfnlu deux cent quatre iiiille livres. » Bougainville n'ajoute pas qu'il élall lui-iiirnie un île.* plus fuiieu.x joueurs "t I iiii i|e> liùtes les plus assiilus de rintendanl.

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tant y apparaissait aussi, mais rarement. Quand son équipage s'arrêtait dans la rue du Parloir et que ses t;ens lui ouvraient la portière, les doniestiques de la maison se précipitaient à sa rencontre et le conduisaient au salon, où son arrivée suspendait pour un moment la conversation. A l'élégance de son habit, aux fines dentelles de son jabot, à ses manchettes richement brodées, à ses cheveux roux.

On se plongeait dans le plaisir; on s'y livrait avec fureur. Toute cette société aveuglée

dansait sur un volcan.

poudrés, musqués, on reconnaissait l'intendant Bigot. Péan et sa femme l'accompagnaient souvent. Puis venaieni les Longueuil, les Saint-Ours, les la Naudière, les Villiers, le docteur Arnoux avec sa femme, plusieurs des officiers de l'armée de terre. Bourlamaque y portait sa figure triste et mélancolique; Bougainville s'y faisait remarquer par son esprit janséniste, ses critiques mordantes, quelquefois par son humeur maussade; Roquemaure par ses excentricités.

Envisagée dans son ensemble, la haute société canadienne offrait alors un spectacle navrant. L'exemple de celle qui arrivait de France lui avait été funeste, et les désordres de la guerre, la présence des troupes, achevaient de la perdre, du moins en grande partie.

On était témoin d'un état de choses qui ne pouvait durer : l'anarchie du haut

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en bas de réehellc sociale. On prcssonlail la lin d'un règne; on voyait venir un orage terrible. Cet orage allait-il tout engloutir? On ne le savait pas; on en détournait la tête; on ne voulait pas y penser, et l'on tâchait de s'étourdir sur le danger. Pour mieux y réussir, on se plongeait dans le plaisir; on s'y livrait avec fureur. Toute celte société aveuglée dansait sur un volcan.

« Le 20 décembre. — ... On ne parle ici, écrit Montcalm, que de cent louis fa'inés, perdu cent cinquante louis, des momons de mille écus. Les tètes sont totalement tournées. La nuit dernière. Le Mercier a perdu trois mille trois cents livres. M. de Cadillac, à quatre heures après-midi hier, avait perdu cent soixante louis; avant minuit il en gagnait cent. On dit que ce sera le jour des Rois que cela sera beau. Pour moi, je joue aux cinq sols le tri, aux trente sols le piquet, aux petits écus à tourner.

« Le :iO décembre. — ... Toujours gros jeu. L'intendant, hier et avant-hier, avait perdu quatre cent cinquante louis de la perte au gain. Johanne a i)erdu ce soir trois cents louis. Enfin l'intendant, ayant le carnet ou les cartes à la main, est quelquefois effrayé et refuse. M. de Selles gagne de cinq à six cents louis, mais il combat encore. « Le 4 janvier 1758. — ... Je n'ai rien à vous écrire, mon cher chevalier, et Roquemaure est en état de vous rendre compte de ma vie unie, des plaisirs de Québec et de ceux qui se préparent pour dimanche. Jamais la rue Quincampoix n'a produit autant de changements dans les fortunes. Bougainville se rattrape, de Selles décline, i'inteiulant perd, Cadillac reprend le ton, de Brcau est noyé (ce nom est heureux pour aimer le jeu), Marin continue à jouer et perd, les petits pontes se remplumaient hier; Saint-Vincenf et Belol perdent, Honneau réalise. Votre petit ami, Johanne, avait gagné cinq cents louis, mais il voulait en avoir mille; le pot au lait a versé. Le ton de décence, de politesse de société, est banni de la maison où il devrait être. Je crains d'être obligé, avant la lin du carnaval, de punir quelque joueur qui aura oublié que son camarade au jeu est l'homme du roi. Aussi je ne vais plus chez l'intendant que le matin ou un jour de la semaine avec les dames, ou dans de grandes occasions. C'est vous écrire pour avoir occasion de vous renouveler les assurances de la tendre amitié que je vous ai vouée pour toujours, mon cher chevalier. »

Toute la correspondance de Montcalm avec Lévis témoigne d'une amitié vraiment extraordinaire entre ces deux hommes; celle de .Montcalm allait jusqu'à la tendresse. Il avait besoin de l'exprimer, et il trouvait des tournures ingénieuses et charmantes y pour la dire, comme dans ces fins de lettres, par exemple :

<( On ne peut vous aimer plus lendrement, mon cher chevalier. » « Je suis éloquent quand je parle de quelqu'un que j'estime autant que vous. » « On ne peut vous être plus dévoué et plus tendrement que le meilleur de vos amis. t>

« .\ime/-moi autant que je vous aime, mon cher chevalier, et je n'aurai rien à désirer. »

Les réponses du chevalier de Lévis, que celui-ci a conservées, ne renferment pas d'expressions aussi chaleureuses. Son amitié était peut-être aussi solide, mais moins expansive. C'était un esprit plus froid, plus réfléchi, qui s'observait davantage et qui ne se livrait pas avec auUuit d'abandon.

Placé entre Vaudreuil et Montcalm, il savait ménager sa position avec une .singulière habileté. Dès les premiers temps, il avait deviné que Montcalm jalousait le

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gouverneur, et il inottait un lact rare k ne pas blesser sa susceptibilité, sans toute- Ibis se compromettre vis-à-vis de Yaudreuil, avec qui il fut toujours en bons termes.

« ... Je dois ne pas vous laisser ignorer, écrit -il au maréchal de Mirepoix, la conduite que j'observe. Je suis fort bien avec M. le marquis de Yaudreuil; j'y serais encore mieux si je voulais, mais je ne me soucie pas d'avoir plus de part que je n'en ai à sa confiance, parce que M. de .Montcalm en serait jaloux, et que cela ferait des tracasseries, chose que j'éviterai toute ma vie avec grand soin. »

Ce fut un grand malheur que Montcalm ne comprit pas cette leçon indirecte, si délicatement donnée par celui qu'il regardait comme son meilleur ami. Lui qui répétait sans cesse à cet ami qu'ils ne devaient toujours avoir à eux deux qu'un seul et même avis, pourquoi ne suivait-il point celui-là, le plus important de tous? Qui peut dire les conséquences qui en seraient résultées?

Le sage Lévis avait tant à cceur la fin de ces querelles, qu'il aurait voulu y voir intervenir le roi. Il l'insinue avec son tact ordinaire dans une lettre au marquis de Paulmy, secrétaire d'État au ministère de la guerre : « Quand on est aussi éloigné, dit-il, il faut toujours être d'accord avec tout le monde, lever les difficultés et n'avoir à cœur que le bien du maître.

i( Je me conduis sur ces principes, dont je ne m'écarterai jamais. Je vous supplie d'en être bien persuadé et d'en assurer Sa Majesté, d

En admirant cette grande sagesse, il ne faut pas croire cependant que Lévis ait échappé entièrement à l'esprit frivole de son siècle. Il écrit à sa protectrice, la maréchale de Mirepoix :

<r A l'égard du mariage que le chevalier de Mesnon vous a proposé, vous savez que je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour me marier, dans la crainte de prendre une femme qui ne vous fût pas agréable, ce qui ferait le malheur de ma vie.

« S'il s'en trouvait une dont vous fissiez choix, je la prendrais volontiers dès que je serais assuré qu'elle vous conviendrait. Ainsi vous pouvez faire la réponse que vous désirez à M. le chevalier de Mesnon, à qui je suis toujours bien obligé de son souvenir et de l'amitié qu'il me témoigne. Si cette affaire n'a pas lieu et que vous trouviez quelque autre parti qui vous convienne, vous pourrez en disposer de même; je tiendrai tous les engagements que vous aiu-ez pris.

<r C'est tout ce que je peux avoir l'honneur de vous mander à ce sujet, en vous priant de faire attention que je voudrais trouver une femme qui vous fût aussi attachée que je vous le suis.

«... Il parait que nous allons être vivement attaqués. Mon avis sera de nous battre jusqu'à extinction. »

Singulier mélange de folie et d'héroïsme! Il croit marcher à la mort; mais, en attendant, « mariez-moi à qui vous voudrez! »

« Le 0 janvier, reprend Montcalm, Bougainville s'est raccroché, gagne et croit avoir plus de conduite que Saint-Vincent, Belot, Johanne, Marin, etc. Je ne le pense pas; avec de l'esprit et du talent, c'est, comme vous le dites, quelquefois une tête. »

Montcalm écrit encore, le !• janvier 1758 : a Grand souper au palais; j'y eus comme de raison la fève, et M^^ Péan fut ma reine. Au reste, je mesuis retiré à une heure, fou de voir autant jouer et berlander. J'ignore les destins des joueurs. Je compte {inter nos) y être pour une quinzaine de louis; il y a des sociétés qu'on ne peut reluser. Le souper (pour vous seul) de quatre-vingts personnes, froid à la

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[•lace, servi à nicilleiiro liciire; la i;aiol('' de la liii ilii repas du Ion do la taverne, et le gros jeu l'occupalion, le métier. «

Et (]iielques jours après : « Toujours du jeu : Johanne perd gros du sien et s'arrête; Belot et Saint-VinrenI s'écraseni ; Marin ne trouve plus de prêteurs; P.ougaiuviilc pourrait bien se rembourser de ce soir.

« ... Si on a été méconteni d'un ha! (jue l'intendant a donné, on le sera bien plus d'un second donné hier, el d'un troisième qu'il doit donner mardi '. Toujours le plus eflroyable jeu. l/inlendanl a perdu celte nuit quinze cents louis en trois quarts d'heure. Il est à cinquante mille écus de perle, au moyen de quoi toute la ville, le militaire, gagnent peu ou prou, et ses valels qui jouent gros contre lui. Peu de militaires perdent heureusement, Johanne et Lestang du leur; mais les petits pontes hardis sont gras à pleine peau. y<

Montcalin écrit encore à la date du 1:2 février : « Le jeu est Uni. L'intendant parait honteux, l'ait amende honorable, perd deux cent mille francs; ce qui n'empêche pas que quelques particuliers ne perdent trop : entre nous, de Selles, capitaine au n'giment de la Sarre. L'intendant et ses adhérents veulent diminuer sa perte. Aimez -moi, mon cher chevalier, autant que je vous aime. »

A cette même date, Montcalm était engagé dans une correspondance bien plus sérieuse avec le commandant des troupes anglaises au sujet de la rupture de la capitulation du fort George. Les ma.s.sacres et les captures laits par les sauvages, en violation du Irailé, avaient, non sans raison, soulevé l'indignalion dans le camp ennemi. Quoi(|ue Montcalm el ses officiers eus.sent exposé leur vie pour arrêter le désordre, il lui était impos.'iible de l'aire arriver la vérité à l'oreille de ses adversaires. Le tragique événement étail lro|i récent pour qu'il ]nd être jugé avec sangfroid .

Montcalm y fait allusion dans la lettre suivante, adres.sce à sa femme le 19 lévrier : « Je ne puis vous rien pronostiquer sur la campagne, les vivres, le bien ou le mal joué des ennemis, qui peuvent et doivent nous primer. Je suis ici depuis le 15 septembre ; je pars demain pour Mnntréai, jusqu'à ce que je me porte sur quelque frontière. J'augure de ma bdiiue fortune (jue la campagne tournera bien. Quand nous ne ferions qu'une défensive, pourvu qu'elle arrête l'ennemi, elle ne sera pas sans mérite; nous nous sommes écrit avec milord Loudon sur la capitulation du l'oit (jeorge. C'est un procès qui se traite à coups de plume, en attendant de traiter quelque incident à coups d'épée, de fusil. »

Ce coup d'épée, ce fut celui de Carillon.

L'intendant , donl ni les plaisirs exti'avaganis ni les débauches ne ralentissaient l'activité, avait ajipris qu'un bon nombre d'habitants tenaient secrètement en ré.serve une partie de leurs denrées, de crainte que le gouvernement ne vînt à les leur enlever. Il donna ordre à ses agents de parcouiir les campagnes el d'exiger de cliaqui; habilanl qu'il déclarât sous serment toul ce qu'il possédait en lait de comestibles. Ce dernier acte de tyrannie acheva d'indigner le clergé, (jui prit ouvertement la cause du peuple. D'après l'avis de l'évêque, il releva les habitants de cet injuste serment, disant avec raison que si le roi voulait conserver sa colonie, il devait en

' Allusion au iiiandcnii-ii( |iuljlié quf|quc>< jours ;iu|i;iiavaril pai l'r'vi''i| Ii' niii'ln'C. Bnii^-aiinilli', ijul

était dp toutes cfs parties iji' plaisir, île ces jeux et de ces fulles dépenses, lescjnels étaient aularjt d'insiilles à la inisèie pulilique et eoiitie lesquels piolestait \U' de l'uiiUiiiaml, éciivail peu île temps aupaiavaut : " Il y a (Ips cas où la inagnifieenoe est un rriine onnlie lÉlat. .. {.I/nirnnl . I ', iiclolne IT.ïT.)

.mu.nti;ai.-m i:t i.evis

fournir les moyens ; que nulle puissance n'avait le droit d'arracher au peuple les dernières bouchées de pain qui lui restaient, surtout quand on ne lui laissait ni le temps de semer ni celui de récolter, et que de plu? on exigeait qu'il fût le premier à verser son sang sur les champs de bataille.

On est étonné de voir jusqu'à quel point l'asservissement au roi et à la Pompadour aveuglait alors les meilleurs esprits. Montcalm lui-même, qui, comme tous les ofQciers français, n'attendait d'avancement que de la cour de Versailles, n'osait pas

il.)' de l'uulljnjiiii, tnèijuu de QuéliêC.

remonter à la vraie cause du mal et s'en prendre à l'incurie royale. Certains officiers autour de lui se moquaient de la pitié que témoignait Yaudreuil pour « ses chers Canadiens ». Comme au.v plus mauvais temps de la monarchie, le peuple était la chose taillable et corvéable à merci.

Bien loin du Saint-Laurent, sur la frontière toute blanche de neige du lac Champlain, le capitaine d'Hébécourt, avec sa petite garnison, faisait bonne garde autour du drapeau qui flottait au-dessus des remparts de Carillon. Des jours bien autrement ternes que ceu.\ dont on se plaignait à Québec et à Montréal s'enchaînaient les uns aux autres sur ce coteau sauvage et isolé.

Pouit de distractions, point de société de dames; aucun de ces plaisirs délicats, de ces amusements de salon qui faisaient le charme des villes; mais l'âpre vie de caserne avec sa désolante monotonie : chaque matin, aux mêmes heures, la diane

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annonçant le réveil, les mêmes heures d'inspcclions, le pas régulier des soldais relevant la garde par le froid, la neige, la poudrerie, quelquefois par un soleil éblouissant. Alors apparaissaient dans leur uniforme nudité le lac enseveli sous son épais manteau de glace, la ceinture des arbres secouant à la bise, comme des squelettes, leurs branches dépouillées, avec de longs gémissements. Pas une habitation, pas un signe de vie en dehors du petit quadrilatère dont se composaient le fort et ses dépendances immédiates.

De temps en temps seulement, quelques espions aperçus à la lisière du bois donnaient un moment d'alerte et faisaient sortir une escouade à leur poursuite. Lord Loudon, parait-il, faisait faire ces reconnaissances en vue d'une marche sur Carillon en plein hiver, comme avait fait M. de Uigaud à AVilliam-IIenry ; mais il ne disposait pas, comme lui, d'une armée de coureurs des bois aussi infatigables qu'aguerris, l'n parti de maraudeurs anglais vint un jour enlever deux soldats et tuer une quinzaine de bestiaux aux portes du fort. On trouva attaché aux cornes d'un des animaux tués un billet signé par Rogers, où il faisait ses compliments au marquis de Montcalm , et remerciait le commandant de Carillon de la viande fraîche qu'il lui avait procurée.

Cette bravade allait bientôt coûter cher à Rogers et aux siens. M. de Langy venait précisément d'arriver d'une expédition au ford Edouard, où il avait surpris une garde et un parti de bûcherons qu'il avait mis en fuite, après avoir fait deux prisonniers et pris vingt-trois chevelures. A sa suite était entré dans Carillon un renfort de cent sauvages du saut Saint-Louis et de quelques Canadiens envoyés par le marquis de Vaudreuil, sous le commandement de M. de La Durantaye.

Dans la journée du 13 mars, deux Abénakis, revenant de la chasse, arrivèrent au pas de course et donnèrent avis au capitaine d'IIébécourt qu'ils avaient vu les pistes de raquettes toutes fraîches d'un détachement qui marchait dans la direction de Saint-Frédéric. On conjectura que c'était Rogers qui venait, comme l'année précédente, tendre une embuscade entre ce fort et Carillon.

Le colonel Haviland, qui commandait au fort Edouard, lui avait en effet confié un parti d'éclaireurs de cent (juatre -vingts hommes, auxquels s'étaient joints, par amour pour les aventures, deux officiers du :27'= régiment anglais, le capitaine rvingle et le lieutenant Roche. Ces deux jeunes étourdis auraient été moins pressés de j)artir s'ils avaient soupçonné la série d'émotions jjur lesquelles ils allaient passer.

Le détachement s'était engagé à la faveur de la nuit sur la glace du lac Saint- Sacrement, et l'avait descendu jusqu'à la hauteur de la montagne Pelée, appelée par les Anglais Rogers' Rock. Comme il eût été dangereux de s'aventurer plus loin sur le lac, où il aurait pu être aperçu par les maraudeurs fi'ançais, Rogers inclina à gauche, laissant à sa droite la montagne Pelée; il s'enfonça dans l'impraticable dédale des ravins boisés et des hauteurs couvertes de plusieurs pieds de neige, pour gagner le chemin des Agniers, qui circulait à l'ouest de la montagne Pelée. Il venait de prendre celle direction lorsque d'IIébécourt fut prévenu de sa marche. 11 lança immédiatement à sa poursuite M. de Langy avec deux cent cinquante sauvages et Canadiens, quatre cadets de la marine et quelques officiers et soldats des troupes de terre. Ils suivirent la rivière h la Chute jusqu'à la rivière de Rcrnetz, qui, après avoir contourné vers l'ouest la base de la montagne Pelée, se jette dans les rapides du Portage. Le lit glacé de cette rivière était un chemin tout tracé, qu'ils remon-

lÎTCiit flans respéraiice de couper la relraile à l'ennemi. De chaque côté d'eux l'épaisse forêt dressait ses milliers de colonnes dénudées, sur un sol montueux parsemé de broussailles à moitié ensevelies sous la neige. La lumière tamisée à travers la cime des arbres commentait à pâlir, car le soleil penché à l'horizon indiquait à peu près trois heures.

L'avant- garde, composée de sauvages, s'avançait sans rien apercevoir, lorsqu'une décharge de mousqueterie jaillit derrière un fourré et renversa morts trois hommes. Le reste courui se replier en désordre sur le gros du détachement. Les éclaireurs de Rogers avaient aperçu l'avant -garde indienne et avaient donné l'alarme. Rogers avait fait aligner ses rangers le long de la rive droite de la rivière, qui en cet endroit est très escarpée, et ordonné d'avancer lentement et sans bruit. C'est en ce moment qu'ils avaieni fait leur première décharge. Croyant qu'ils n'avaient affaire qu'à une petite escouade, une partie des rangers s'étaient élancés à la poursuite et étaient venus tomber sur le détachement, qui les accueillit par une grêle de balles et un tonnerre de hurlements qui firent trembler tous les échos du ravin. La glace de la rivière et les deux berges furent jonchées de cadavres avant que les survivants eussent rejoint leurs compagnons. L'escarpement fortement boisé où se tenait Rogers formait une citadelle avantageuse pour la défense. n rangea ses hommes en demi-cercle derrière les troncs d'arbres, d'où ils firent un feu plongeani sur les assaillants. L'avantage de la position compensa pendant quelque temps l'infériorité du nombre. Ils se défendirent avec le courage du désespoir jusqu'à la tombée de la nuit. Ces combats d'escarmouche, où chaque homme des deux partis tirait à la manière des sauvages, c'est-à-dire en s'abritant d'arbre en arbre, pouvaient se prolonger assez longtemps. La tactique des assaillants était de tourner les assiégés en gravissant la montagne, afin de leur couper la retraite et les exterminer jusqu'au dernier. Plusieurs fois ils l'essayèrent, mais furent repoussés. A certains moments, on se tirait à bout portant au milieu de hurlements continuels, mêlés aux cris des blessés se débattant sous le couteau qui leur enlevait la chevelure. Enfin M. de Langy porta un gros détachement d'Indiens sur son aile gauche. Rogers, se voyant perdu si sa droite était enfoncée, détacha le lieutenant Philipps avec une partie des rangers pour la soutenir; mais ils furent tous cernés et forcés de se rendre, avec promesse d'être bien traités. Mais on sait ce que vaut une promesse de sauvage. Les dernières clartés du jour qui disparaissait ne répandaient plus que des lueurs confuses sous la voûte des bois. C'était le moment favorable pour la fuite. Rogers conseilla aux deux volontaires Pringle et Roche de s'esquiver avec un guide, qu'il leur offrit; mais ces deux officiers, aussi braves que téméraires, refusèrent généreusement de l'abandonner. Plus de cent cadavres de rangers, horriblement mutilés, gisaient alors sur la neige dans des mares de sang. Pour mieux fuir, avec la poignée d'hommes qui lui restait, Rogers jeta son gilet, lequel fut ramassé par les sauvages avec les papiers qu'il contenait, ce qui fit croire à sa mort. Chaudement poursuivi, il parvint à traverser le lac Saint-Sacrement et arriva au fort Edouard après deux jours de marche forcée, avec une vingtaine d'hommes à moifié morts de fatigue et de misère.

Les sauvages, furieux d'avoir perdu dix-sept de leurs guerriers, garrottèrent, paraît-il, Philipps et quelques prisonniers à des arbres, et les hachèrent par morceaux à coups de tomahawk. Le détachement coucha sur le champ de carnage et reprit le lendemain le chemin de Carillon, emportant ses blessés, au nombre de

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dix- huit, parmi lesquels se trouvaient MM. de Lachevrotière et de Richerville. Il revenait avec sept prisonniers et cent quarante-quatre chevelures.

Les volontaires Pringle et Roche n'avaient pu suivre longtemps dans leur fuite les compagnons de Hogers, rompus aux marches à travers les bois. Ils perdirent leurs traces et s'égarèrent hientôt. Durant cinq jours ils s'épuisèrent en courses inutiles, ne vivant que de grains de genièvre et d'écorces arrachées aux arbres, dont ils mangeaient l'intérieur. Quand ils se reconnurent, ils n'étaient qu'à une lieue de Carillon. Plutôt que de mourir, ils résolurent d'aller se constituer prisonniers. .\rrivés dans la clairière, au milieu de laquelle s'élevait le fort, ils s'en approchèrent en agitant un mouchoir. Ouelques officiers coururent à eux et les entourèrent avant que les sauvages, dont le camp était tout proche, eussent eu le temps de les apercevoir. Ils les traitèrent avec tous les égards et tous les soins qu'exigeaient leur qualité et les terribles épreuves par où ils venaient de passer. Tous deux se rétablirent et fuient ensuite échangés.

VlCTOIRli llE CAlill.LON

« La paix! la paix! > écrivaient à Versailles Montcalm cl Lévis en ramenant de William-Henry leurs bataillons victorieux. C'était le cri du patriotisme éclairé. La politique de la France aurait dû être de fortifier sa marine pour raflermir sa puissance coloniale en appuyant Montcalm en Amérique et Dupleix en Orient, les deux seuls généraux qui soutenaient l'honneur de ses armes; mais la France, tombée en quenouille , s'était faite l'ouvrière de ses propres humiliations et de sa décadence. Déjà Dupleix avait été abandonné, Montcalm était à la veille de l'être.

La main de la Pompadour, poussée par une autre femme, avait mis le feu aux quatre coins de l'Europe. La fière Mari(;-Thérêse d'Autriche avait consenti à souiller sa plume impériale en écrivant elle-même à la favorite du roi et en l'appelant : € Ma cou.sino. » L'impératrice avait réussi : le succès fit oublier à la femme l'ignominie de sa démarche.

L'Europe se trouva ainsi à n'avoir à opposer que deux femmes aux deux plus grands génies militaire et politique du temps : Frédéric et Pitt. La guerre de Sept ans prépara la grandeur de la Piusse et donna à la Grande-Bretagne l'empire des mers.

Rarement situation avait paru plus désespérée que celle ilu mi de Prusse en 17.j7. Sans autre allié que l'Angleterre, il s'était vu en face de presque toute l'Europe coalisée contre lui. Frédéric II était un Méphistophélès sur le trône, cynique et sublime, philosophe et historien; César se disant Biutus. Malgré des prodiges d'audace (;t d'habileté, malgré d'éclatantes victoires qui l'avaient placé au rang des grands capitaines, il avait été écrasé par le nombre. Un moment, se croyant perdu, il avait songé au suicide.

« Ma chère sœur, ('crivait-il à la margravine de Bayreulli, il n'y a plus de port et d'asile pour moi que dans les bras de la mort. » Et à Voltaire :

<c Pour moi , iiKMiacc du naufrajte , Jo dois , en afl'rontant l'orage , Penser, vivre et mourir en roi. »

Le .^> novembre, le roi de Prusse avait brusquement porté son armée sur la rive gauche de la Saale. Les alliés, confiants dans leur supériorité numérique, s'avançaient vers les hauteurs pour l'envelopper et lui couper la retraite, lorsque tout à coup Frédéric, par une de ces manœuvres rapides auxquelles il avait habitué ses troupes, opéra un changement de front. Favorisé par des coteaux et des ravins qui dérobaient son mouvement, il fondit inopinément sur le flanc des Français; plusieurs batteries, démasquées sur les hauteurs, foudroyèrent en même temps l'infanterie alliée qui se pressait dans la plaine. En vain le prince de Soubise chercha-t-il, avant la fin du jour, à rétablir le combat par des charges de cavalerie : tout fut culbuté et mis en déroute. Huit mille prisonniers et trois mille morts furent laissés sur le champ de bataille : c'était la journée de Uosbach.

Le nom du vainqueur fut porté aux nues. La France elle-même, la France honteusement vaincue, égarée par les idées nouvelles, faisant taire .'^on patriotisme, fut la première à exalter le héros prussien. Voltaire le chanta en vers et en prose, et d'Alembert écrivit au même Voltaire :

« A Paris, tout le monde a la tète tournée du roi de Prusse; il y a cinq mois qu'on le traînait dans la boue. »

L'explication du désastre se trouvait à Versailles. Les désordres de la cour avaient pénétré dans les camps : le soldat se modelait sur le noble corrompu qui le commandait. Le jour de la bataille de Rosbach, il y avait six mille maraudeurs hors du camp! Après la déroute, l'armée inonda la Thuringe comme une horde de cosaques et s'y livra aux plus odieux excès. Le duc de Ilichelieu, qui avait précédé Soubise dans le commandement, pillait et autorisait le pillage avec un tel cynisme, que les soldats l'avaient surnommé le père la Maraude.

« Ces armées, dit un historien, pleines de luxe et de misère, encombrées de courtisanes, de marchands et de valetailles, traînant après elles trois fois plus de bêtes de somme que de chevaux de selle, étalant des bazars ambulants d'objets de mode au milieu de leurs tentes, ressemblaient plus aux cohues de Darius et de Xerxès qu'aux armées de Turenne et de Gustave-Adolphe '. »

On voit par ce tableau que les déprédateurs du Canada n'i'taient que les iilagiaires du monde de Versailles. C'est là que plusieurs d'entre eux avaient fait leurs premières armes.

En Angleterre, le génie de Pitt organisait la victoire avec moins d'écl.at et de rapidité que Frédéric, mais avec la même sûreté de coup d'œil. Quoique les événements ne lui eussent pas d'abord été favorables, la confiance du peuple anglais n'avait pas été ébranlée, depuis surtout que (leorges II, qui le détestait, l'avait éloigné du ministère (avril '17.">7) et avait été forcé, trois mois après, de le

' HiTui Mailiii. Ilit^tuiie de Francf. t. XV. p. H20.

reprendre sous le coup de l'indignalion publique. Pilt ctail devenu le véritable souverain de l'Angleterre. L'admiration pour lui allait jusqu'au fanatisme : ou le proclamait le seul politique bonnête, le seul incorruptible, le seul capable de relever la Ibrtune du royaume. Le grand commoncr était le premier à le penser et à le dire.

« Il avait une telle confiance en sa forre, dit lord Brougham, qu'il renversait la maxime des gouvernants : Ne forcez pas un obstacle quand vous pouvez le tourner, il dédaignait de s'insinuer là où il pouvait pénétrer d'assaut, et de persuader quand il pouvait commander. »

William l'itt est un des exemples les plus frappants de la puissance de la parole. Il n'eut peut-être jamais d'égal au parlement comme orateur et comme dcbater. Son éloquence franchissait l'enceinte des communes et faisait tressaillir l;i nation tout entière. Pénétrant avec la même intensité dans la cbambre du paysan et dans le palais du noble lord, elle y réveillait le patriotisme assoupi, faisait vibrer toutes les âmes à l'unisson de la sienne, leur communiquait cette passion l)our la grandeur et la gloire de l'Angleterre qui fut le but unique de sa vie.

Ce grand homme avait les défauts de ses qualités. Sa hauteur le rendait insupportable à ses collègues, qu'il traitait comme des subordonnés, et qu'il ne cessait d'humilier en leur faisant constamment sentir sa supériorité. Il avait le ridicule des pi'tils esprits, la vanité; il était comédien, en prenait les airs, aU'eclait des poses théâtrales. On sait aujourd'hui qu'il n'était pas inaccessible à la corruption.

Mais le peuple anglais ne voulait pas voir ses défauts; il .se reconnaissait en lui, sentait qu'il était son âme, son expression, sa force. Appelé à gouverner un peuple libre, PitI aimait sincèrement la liberté. Ses concitoyens le savaient et se livraient à lui comme lui se livrait à eux, confiants dans un égal patriotisme. En un mot, il avait élevé la nation anglaise à sa hauteur.

Tel était, dit Hume, le crédit dont jouissait le gouvernement, que le peuple souscrivit à tous les emprunts avec l'empressement le plus extraordinaire. Un esprit inaccoutumé d'audace et de résolution parut animer les armées de terre et de mer. L'amour de la gloire militaire se répandit jusque dans les dernières classes du peuple. Ce passage subit de l'indolence à l'activité, de l'indifférence au zèle, de la crainte à l'audace, fut produit par l'influence et l'exemple d'un ministre, n

Chasser la France de l'Amérique et de l'Inde, lui fermer toutes les mers et la confiner sur le continent, telle était la politicjue entreprise par Pitt avec sa volonté de 1er. Il ne soupçonnait pas que de son vivant même la France s'en vengerait en faisant l'indépendance américaine.

11 avait maintenant sous la main les hommes (pi'il lui fallait pour ses grands desseins. Durant la prochaine campagne, Ferdinand de Brunswick, disciple du grand Frédéric, allait venger la défaite de Cumberland au Hanovre; Clive, dans l'Inde, poursuivre sa victoire de Plassey; Wolfe, se révéler en Amérique.

Ce fut vers l'Amérique qu'il tourna d'abord son attention et ses plus formidables armements. Le plan des opérations fut réglé d'après les conseils de l'homme le mieux entendu dans les affaires d'Amérique : l'illustre Franklin, alors délégué de la Pensylvanie à Londres. Trois attaques simultanées devaient être dirigées sur le Canada : l'une au nord, sur Louisbourg; l'autre au centre, sur Carillon; la troisième au sud , contre le fort Duquesne. La célérité avait fait place à la lenteur des préparatifs qui avait tout compromis l'année précédente. Dès le mois de février

MONTCALM KT I.EVIS 143

deux flottes étaient en mer : l'une aux ordres de l'amiral Boscawen, pour attaquer Louisbourg, avec douze mille hommes, commandés par le général Amherst; l'autre sous l'amiral Osborn, pour croiser dans le détroit de Gibraltar et intercepter la flotte de l'amiral La Clue, prête à faire voile de Toulon; une troisième, commandée par sir Edward Hawke, appareilla peu après pour aller bloquer devant Rochefort un convoi de munitions et de troupes destinées au Canada.

La Clue ne put franchir le détroit de la Méditerranée. Le convoi, composé de quarante bâtiments de transports, protégé par cinq vaisseaux de ligne et cinq frégates, fut attaqué à l'embouchure de la Charente. Une partie seulement parvint à gagner le large; le reste, afin d'échapper à la poursuite, se fit échouer sur les bancs de sable de la cote, d'où il ne put être retiré qu'après avoir jeté à la mer les canons et les approvisionnements. L'expédition fut manquée , et le Canada ne vit arriver presque aucun secours. Jamais, au contraire, les colonies anglaises n'en avaient reçu d'aussi puissants. Pitt avait fait voter par le parlement des fonds pour une evée de vingt mille hommes en Amérique, avec promesse de nouveaux subsides pour leur entretien. Il avait fait rappeler Loudon, pour lequel il ne cachait pas son mépris, et avait proposé à sa place lord Howe, jeune officier aussi brave qu'expérimenté. D'invincibles iniluences l'avaient forcé de laisser le commandement au vieil Abercromby, le premier en grade après Loudon. Mais lord Howe allait être de fait la tète de l'armée. L'expédition contre Duquesne, forte d'environ sept mille hommes, était confiée au brigadier John Forbes, jeune officier comme Howe et destiné comme lui à une trop courte carrière.

Le nombre des combattants qui allaient attaquer le Canada, y compris les milices de réserve, dépassait le chiffre total de sa population entière: hommes, femmes et enfants.

« C'était, remarque justement rhistorien Garneau, rendre un hommage éclatant à la bravoure frani,aise et reconnaître la détermination invincible des défenseurs du Canada, k

Dès le !2'2 février Montcalm était rendu à Montréal, afin d'être plus à la portée des partis d'éclaireurs qui se succédaient continuellement aux frontières et en revenaient avec des nouvelles de l'ennemi. 11 parut bientôt évident que le point le plus menacé pour le moment était Louisbourg. M. de Boishébert reçut ordre de se tenir prêt à partir dès l'ouverture de la navigation avec cent cinquante Canadiens, Acadiens et soldats de la colonie. Il devait s'adjoindre à Miramichi quatre cent cinquante Acadiens, formant un total de six cents hommes, qui iraient prêter main forte à la garnison de Louisbourg. Son principal objet était de s'opposer au débarquement des Anglais, et, s'il n'y pouvait réussir, de harceler continuellement l'ennemi à la faveur des bois. Les militaires français auraient voulu que ce détachement partit sans délai sur les glaces et fût commandé par un officier plus actif et plus intelligent. Les événements démontrèrent qu'ils avaient raison.

Le I^'' avril, la population de Québec avait été réduite à deux onces de pain; peu de jours après, cette faible ration avait été même retranchée, ce qui occasionna une émeute de femmes dans la ville. Elles s'assemblèrent devant la maison du lieutenant de police, M. Daine, qui eut peine à les disperser. On voyait des malheureux, aux traits hâves et amaigris, chanceler dans les rues; d'autres, ne pouvant travailler qu'en se tenant appuyés. Dans les campagnes, une partie des habitants vivaient d'avoine bouillie; plusieurs, n'ayant pas même celle ressource, se

141 MDNTCAl.M ET l.ÉVIS

nourrissaient de racines ou broutaient i'iierbe dans les champs. Le long des rivières, les femmes et les enfants étaient continuellement occupés à pécher et n'attendaient leur repas que d'un coup de ligne. Souvent le premier poisson qu'ils prenaient était cuit et dévoré sur le rivage même. A Chambly, la garnison affamée n'avait guère d'autre moyen de vivre; les officiers se plaignirent même amèrement de ce que le liouverncment ne fournissait pas assez d'engins de pèche.

Le 11 mai, le régiment de la Heine, ayant épuisé tout moyen de subsistance à Québec, fut acheminé sur Carillon, où il y avait un dépôt de vivres provenant de William-Henry, « qu'il faut, dit Montcalm, extrêmement ménager, et auquel la dure nécessité force de toucher. » Ordre fut donné en même temps à Bourlamaque déformer en pelotons les soldats de Languedoc cl de Berry, qui ne trouvaient plus moyen de subsister chez les habitants, et de les diriger sur Saint- Jean, où ils stationneraient si on pouvait y ramasser quelques vivres, sinon de les faire passer tous à Carillon.

L'ingénieur iJcsandrouins raconte qu'en montant de Ouébec à Montréal, au milieu de mai, il trouva partout la même détresse. Nulle part il n'y avait de pain. Sans la chasse du printemps, surtout celle des tourtes, qui donnait alors en abondance, beaucoup de personnes seraient mortes de faim.

Deux navires furent dépêchés coup sur coup en France pour faire connaître l'état désespéré du pays.

« La colonie est à deux doigts de sa perte, » écrit Montcahii à la date du l.") mai. Malgré cette affreuse situation, « les habitants, remarque Lévis, conservent toujours leur bonne volonté, et les troupes se soumettent de ])onne grâce à toutes les réductions de vivres qui sont jugées nécessaires. »

Les sauvages, vivant de chasses dans leurs courses, n'étaient pas arrêtés par le défaut de vivres. Leurs services devenaient inappréciables. 11 ne se passait pas de semaine sans que le gouverneur en reçût quelques-uns en audience et les encourageât en leur distribuant des présents, des munitions, des marques de distinction. On se rappelle le fameux chef Kisensik, orateur des Népissings, aussi renommé par ses exploits que par son éloquence, et qui avait joué un rôle important durant l'expédition de William -Henry. Son père, guerrier aussi célèbre (jue lui, qui avait été présenté à la cour de Versailles et avait reru un hausse-col des propres mains de Louis XIV, venait de mourir. Kisensik, suivi de vingt- cinq guerriers de .«^a nation, se présenta en habits de deuil au palais du gouverneur, et lui demanda l'autorisation d'aller frapper sur l'ennemi. .Mais Kisensik ne pouvait partir ainsi ; car, d'après les idées superstitieuses des sauvages, le temps du grand deuil était un temps de malheurs, fatal aux entreprises. Le marquis d(! Vaudreuil lui répondit selon le

cérémonial indien, lui fit ses condoléances sur la ri de son père, en fit un

éloge pompeux, et releva Kisensik de son deuil en lui pn'rsentant un équipement de guetie. Le gouverneur s'oll'ril de le icvètir du précieux hausse-col, dont l'inscription rappelait le don du grand roi; mais Kisensik refusa modestement, disant qu'il voulait d'abord arroser de sang anglais les cendres de son père et s'illustrer par quelque action d'éclat, afin d'être plus digne de porter cette décoration. Le chef népi>sing tint parole.

Sur le chemin de Carillon, son parti se croisa avec une troupe d'Abénakis, qui revenait avec des chevelures prises sur la frontière du Massachusetts, dans un moulin où. dit .Montcalm, « nous avions neuf de nos malheureux Acadiens travail-

MilNTC.AI.M ET LEVIS 143

laiil pour les Anglais. Les Abénakis, au moment de les tuer, les tenant en joue, entendent avec surprise crier : « Vive le roi! Français! » Ils les accueillent avec toute l'afTection possible et nous les ont lamenés de Dingerfil {sic). L'Anglais a cru bien disperser ce peuple fidèle, il n'en a pas changé le cœur. »

Deux semaines ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de ivisensik, qu'il rentrait à Carillon après s'être distingué par un éclatant coup de main. Ayant rencontré entre la Chute et la rivière au Chicot un parti de dix-huit sauvages et de cinq Anglais, il lit neuf prisonniers et quatre chevelures; un seul Anglais s'échappa de ses mains avec neuf sauvages.

L'impatience où l'on était de voir arriver des vaisseaux de France avait fait croire qu'il en apparaîtrait dès que le fleuve serait libre de glaces; mais les jours s'écoulaient, le mois de mai s'avançait sans qu'une seule voile se montrât à l'horizon. Enfin, le lU mai au soir, huit navires et une prise anglaise, escortés par la Irégate la Sirène, entrèrent dans la rade de Québec. Toute la ville était accourue sur les quais pour leur souhaiter la bienvenue. Ils apportaient sept mille cinq cents quarts de farine et du lard en proportion. Peu de jours après, ils furent suivis par quatre autres navires. Tous ces approvisionnements réunis ne procuraient de vivres à douze mille hommes que pour cent cinq jours. Mais c'était assez pour gagner une victoire et retarder d'une année la chute de la colonie. La joie de vivre et cette espérance étaient affaiblis dans le cœur de nos soldats « par les tristes et fâcheuses nouvelles d'Europe, où, dit Desandrouins avec amertume, tout va mal pour la France en Allemagne ». Rosbach arrache ce cri à Montcalm : « Bataille perdue contre le roi de Prusse, l'Alexandre du Nord... Ce même roi bat les Autrichiens vers Breslau, marche dans l'électoral du Hanovre; ce qui met tous nos quartiers en mouvement et sur les dents! » Bougaiiiville s'attriste à son lour : « Les nouvelles d'Europe, dit-il, prouvent bien la vérité de ce proverbe grec qui dit : qu'il vaut mieux une armée de cerl's commandée par un lion , qu'une armée de lions commandée par un cerf. »

A ces tristesses s'ajoutait la certitude des formidables armements de l'Angleterre contre le Canada , de l'attaque simultanée de Louisbourg, de Carillon et de Duquesne. Malgré l'avis de Montcalm, Vaudreuil avait projeté de faire une diversion contre ces deux derniers forts en poussant une pointe du côté d'Albany, espérant par ce mouvement lorcer du même coup les Cinq-Nations à se déclarer pour les Français. Deux mille cinq cents hommes , composés de quatre cents soldats de l'armée régulière, quatre cents de la marine, le reste de Canadiens et de sauvages, commandés par le chevalier de Lévis, ayant sous ses ordres MM. de Rigaud, de Longueuil et de Senezergues, devaient entrer, par le lac Ontario, dans la rivière Chouaguen, descendre la rivière Mohawk, ravager tout le pays jusqu'aux portes d'Albany.

Lévis écrivait à la veille de son départ : « Ma mission est délicate, importante, politique et militaire; l'on me menace d'une infinité d'obstacles que j'aurai à surmonter, soit pour la nourriture, n'ayant que pour deux mois de farine et de graisse, ne pouvant porter ni biscuit ni pain, pas même de tentes pour nous mettre à l'abri; je puis aussi trouver des oppositions de la part desiroquois, partisans des .Vnglais. »

Ce plan aurait reçu fapprubation de Montcalm si l'arrivée des vivres avait permis de l'exécuter à temps; mais, à l'heure où l'on était, il affaiblissait inutilement le corps d'armée déjà si iaible, desliiié à protéger Carillon. Les divers hal.iil-

no .MONTCAI.M r.T I.EVIS

loll^ qui allaient s'immorlaliscr devant ses murs élaicn en marche dès les premiers jours de juin el se Cdiiceniraieiil à Sainl-Jean, leur lieu de relâche et de ravilaillenienl. On y avait préparé pour chaque soldat monlaiil à Carillon six jours de vivres qu'il emporterait avec lui, à raison d'une livre de pain par jour, d'un quarteron de lard et d'autant de pois par ration.

lîerry et Languedoc arrivèrent du 15 au ^0 juin au forl Sainl-Jean et tirent voile immédiatement pour Carillon , où la Reine, venant comme eux de Québec, mais stationné depuis un mois à Sainl-Jean, allait les précéder d'un jour.

Le reste île l'armée sortait du fort Sainl-.lean quand Monlcalm y entra, accompagné de son état-major, de M. de Ponlleroy, le nouvel ingénieur en chef arrivé le mois précédent, et de plusieurs officiers de Béarn qui, « élaiit mariés depuis peu, élaiciit restés jusqu'aux derniers jours près de leurs épouses. »

Le lendemain 3(), un courrier extraordinaire apporta au général la nouvelle du débarquement des Anglais dans Tile Royale el de l'investissement de Louishourg. De ce moment tous les regards furent tournés vers cette forteresse, toutes les pensées s'y portèrent; car, selon l'expression de Desandrouins, Louishourg était la porte cochère du Canada.

La nouvelle de ce siège précipita le départ de Montcalni. Le jour même, l'artillerie du fort saluait le bateau qui l'emmenait vers Carillon, et qui lui répondait par des salves de mousqueterie.

A Saint-Frédéric, où le général n'arriva que le 80 juin au matin, par suite des vents contraires, il s'arrêta quelques heures, afin de donner à Al. de Ponlleroy le temps d'en examiner les fortifications et les positions voisines. A trois heures de l'après-midi, le colonel Bourlamaqne, le brave d'IIébécourt el les principaux officiers accueillaient le commandant sur le rivage de Carillon, pendanl que le canon du fort annonçait au loin son arrivée.

Les premières paroles de Bourlamaque en lui pre.'^sanL la main furent : « Mon général, dans (juelques jours nous aurons les Anglais sur les bras. D'IIébécourt, que j'ai envoyé à la découverte, et tous nos éclaireurs s'accordent à dire qu'il y a vingt-cinq mille hommes à la tète du lac Saint-Sacrement. Bs ont mille chevaux el une quantité de bœufs employés à faire les transports, el ils sont à la veille de lever leur camp. )>

Montcalm ne fut pas surpris, encore moins découragé. A ces forces écrasantes il n'avait cependant à opposer que ses huit petits bataillons, parmi le-quels il y avait des recrues qu'il croyait mauvaises, et le corps des Canadiens composé des milices de Québec, les moins aguerries de la colonie : « Un contre cinq, peut-être plus: voilà, résumait-il, notre position. > La seule chance de succès était dans l'activilé el l'audace, il dépêcha le soir même un courrier au niar(|uis de Vaudreuil, pour lui exposer l'extrême danger de sa position et le conjurer d'envoyer en toute hàtc tous les secours possibles.

Le lendemain, dès l'aube dn jour, il fil battre la générale : .ses dispositions étaient prises. La Reine, Guyenne et Béarn furent mis en marche pour aller occuper le Porlage. La Sarre et Languedoc les suivirent pour se placer à droite de la Chute. Royal -Roussillori et le premier bataillon de Berry occupèrent la gauche. Le second bataillon de Berry, commandé par .M. de ïrécesson, joint à ce qu'il y avait de la marine el de Canadiens, stationna entre Carillon et la redoute qui protégeait la berge du côté du lac et de la rivière à la Chute.

MO.NÏCAI.M I:T le vis 117

« Ce mouvemeiil lianli, observe Montcalm, était nécessaire pour en imposer à l'ennemi et leur faire perdre l'idée qu'ils onl de notre très grande laiblesse, et en même temps pour empêcher qu'ils ne s'emparent à l'improvisle du Portage, ce qu'ils pouvaient faire par une marche de dix ou douze heures seulement sur le lac. » Montcalm prit ensuite avec lui les ingénieurs Ponlleroy et Desandrouins, et se porta sur les hauteurs qui dominent Carillon, pour déterminer un champ de bataille et la position d'un camp retranché.

La presqu'île de Carillon, formée par le coniluent de la rivière à la Chute et du lac Champlain, est un plateau rocailleux, dont la pointe est tournée au sud-est. A partir du fort, qui s'élevait presque à l'extrémité de cette pointe, le terrain s'abaisse graduellement en gagnant vers l'ouest, puis s'élève en pente douce jusqu'à un coteau qui le coupe transversalement. A gauche, le plateau s'affaisse près de la dciharge en pente raide, tandis qu'à droite il descend sur un plan incliné vers un bas-fond as.<ez large que baigne le lac Champlain. C'est sur le sommet de ce coteau, à environ un kilomètre du fort, que Montcalm fit faire le tracé d'un retranchement, dont il ordonna de commencer les travaux dès le lendemain.

Ce retranchement devait être composé d'abatis avec des redans , appuyé à gauche par la falaise escarpée de la Chute, à droite par l'éminence dont la pente était moins raide que celle de la gauche. Cette ligne de retranchement se prolongerait en arrière de chaque côté; à gauche, jusqu'au fort Carillon, et à droite, jusqu'à une redoute flanquée d'un abatis se terminant au lac. Le centre, dont toutes les parties se flanquaient réciproquement, suivrait les sinuosités du terrain en gardant toujours les hauteurs. Ce retranchement devait être l'ait de troncs d'arbres couchés les uns sur les autres. En avant, des arbres renversés, dont on appointerait les branches coupées, serviraient de chevaux de frises.

« Mais pour exécuter ces travaux, écrit Montcalm, il faut des bras, et que l'ennemi nous en donne le temps. Tout ce qu'on peut faire dans le moment présent et que l'on fait, c'est de tracer ces travaux, et de laire faire aux troupes de la Chute et du Portage autant de fascines et de palissades que le service de ces camps le leur permettra. Le bataillon de Berry, qui est à Carillon, ne peut fournir que quatre-vingts à quatre-vingt-dix travailleurs. Qu'exécuter avec aussi peu de monde? »

On commença aussi à construire, sur deux bateaux solidement liés ensemble, de hautes plates -formes capables de porter des canons, des pierriers et des tirailleurs : « c'étaient des espèces de tours flottantes, » dont l'invention était due au capitaine de Fiedmond. Sur d'autres grands bateaux on plaça une pièce de canon à la proue. Des bastingages y mettaient à l'abri les artilleurs, les fusilliers et les rameurs. Ces vaisseaux de guerre improvisés étaient destinés à disputer le lac aux berges anglaises.

Les .'^auvage^, en petit nombre, sentaient le besoin qu'on avait d'eux et se montraient d'une insolence insupportable, ils volaient les provisions, l'eau-de-vie, le vin, tuaient les volailles, les bestiaux; en un mot, commettaient toute espèce de déprédations qu'on n'osait trop empêcher, car ils voulaient à tout prix s'en retourner. Montcalm fut obligé de tenir deux conseils avec eux pour les empêcher de partir, et n'y réussit qu'à force de distributions de couvertes, de brayels, de mittasses, etc.

Pour les remplacer au besoin, on forma deux compagnies de volontaires tirés

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lie la li^ne, et dont le commandement fut confié à M. de liernard, capitaine au régiment de Iléarn, cl à M. Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.

Montcalm, qui avait confié la garde du Portage à M. de Bourlamaque, se rendit de sa personne à la Chute pour être plus à la portée des mouvements des Anglais. Pendant qu'il était occupé à faire construire deux ponts de communication, l'un au Portage, l'autre au moulin de la Chute, il reçut l'agréable nouvelle du départ de Montréal du chevalier de Lévis avec quatre cents hommes de l'armée régulière qu'il lui amenait à marche forcée. En apprenant le danger qui menaçait Carillon, le marquis de Vaudreuil avait renoncé à son expédition contre Albany et résolu « d'envoyer toutes les forces de la colonie au secours de Montcalm' ».

M. de Ravmond, qui apportait cette nouvelle, avait amené avec lui quatre cents Canadiens et une centaine de sauvages, qui furent dirigés immédiatement vers le camp du Portage, où ils pouvaient rendre de grands services pour les reconnaissances et les coups de main.

Dans la soirée du 3 juillet, arriva à la tente de Montcalm l'infatigable de Langy, que ce général avait en singulière estime : de tous les officiers partisans, c'est celui dont il a fait le plus bel éloge. « L'excellent Langy, » comme il l'appelait, était fils du sieur Levraux de Langy, natif de Notray en Poitou, établi ;iu Canada depuis le commencement du xviii>^ siècle. Langy avait passé une partie de sa vie dans les bois et avait pris toutes les habitudes des coureurs forestiers. Il en portait le costume demi-sauvage demi-européen, le couteau à la ceinture, avec le sac à balles, la corne à poudre passée en bandoulière, la carabine toujours à l'épaule. Comme ses pareils, il avait avec des trails accentués, hâlés par le soleil et le grand air, cette démarche vive et élastiqnr qui dénote des jarrets d'acier. Aussi intelligent que brave, il était employé dans les missions les plus difficiles. Depuis le milieu de l'hiver jusqu'à l'heure présente, il n'avait pas eu un instant de repos, courant sans cesse de Montréal à la frontière et de la frontière à Montréal, faisant le coup de feu avec son jiarli jusque sous les remparts de l'ennemi, rapportant des chevelures, des prisonniers et des renseignements clairs et précis.

Il rendit compte à Montcalm de sa dernière course. Du haut d'une montagne voisine de William -Henry, il avait examiné à loisir les mouvements des Anglais. Lorsqu'il était passé sur les ruines de ce fort, quelques semaines auparavant, la même désolation, le même silence y régnaient qu'au lendemain du départ de l'armée française l'année précédente. Maintenant le vaste tapis vert que la nature avait jeté sur ces décombres et sur les environs était tout piqué de points blancs, comme si une pluie d'étoiles y fût tombée, tellement étaient nombreuses les tentes du camp d'Abei-cromby.

Ce général se voyait à la lète de la plus grande année d'origine européenne qui eût jamais mis le pied en Aniériiiue. Elle se compo.siit de quinze mille (piatre cents hommes, dont six mille trois cent soixante-sept de l'armée régulière, le reste de miliciens de la Nouvelle-.\ngletcrre, de New-York et du New-Jersey-. Un parc d'ar-

1 Journal ilr Li'iia, y. I.ij.

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(Public Record Of/lce, .im. and \V. Jndies, Abercromby îi l'Ut, 1-2 jiiilli'l IT.iH.)

Md.NTC.Ai.M ET l.EVIS

tillerie considérable, des vivres et des munilions en abondance, rien n'avait été pargéné de ce qui avait été jugé nécessaire pour l'envahissement du Canada.

Le commandant de cette belle armée, qui devait son avancement plus à des influences politiques qu'à ses talents, était une de ces lourdes et épaisses natures, qui semblent incompatibles avec l'aclivilé d'esprit et de corps qu'exige le génie militaire. Aussi, quoiqu'il ne lut âgé que de cinquante-deux ans, était-il regardé par ses soldats comme. un vieillard invalide et incapable. Tous leurs regards, toute leur confiance, se tournaient vers le jeune et enthousiaste lord Howe, la fleur de la noblesse et c< le meilleur soldat de l'armée anglaise » , au dire d'un de ses frères d'armes, qui s'illustrait en ce moment-lcà même sous les murs de Louisbourg, et qui comme lui allait trouver une mort prématurée au Canada, le général Wolfe. Arrivé

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