‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · DE LA BATATLLE DE CARILLON · texte numérisé non relu

DE LA BATATLLE DE CARILLON

ARMES K Mme DE POMPADOUR

A Fort Carillon.

B .\bati5.

C Basse -Ville.

D Marine et milice.

É Trouée.

F Colonnes anglaises.

G Volontaires.

H La Sarre.

I Languedoc.

J Berrv.

K Royal -RoussiUoii.

L Guyenne.

M Béarn.

N La Reine.

à Halifax avec son régiment, au mois de juillet de l'année précédente, Howe s'était appliqué avec ardeur à l'élude du nouveau genre de guerre qu'il allait rencontrer, et avait même suivi dans leurs courses les rôdeurs de bois du major Rogers, qu'il avait émerveillés par sa résistance aux fatigues, et dont il s'était l'ait autant d'amis.

L'expérience qu'il y avait acquise lui avait suggéré de faire parmi les troupes des réformes dont il était le premier à donner l'exemple. Chaque homme, de quelque rang qu'il fût, ne devait avoir avec lui que le strict nécessaire; le soldat', être accoutumé à porter dans son havresac trente livres de vivres; l'officier, n'avoir qu'une seule couverte et une peau d'ours. On voyait Howe aller lui-même laver son linge au ruisseau et le faire sécher au soleil; tirer de sa poche, à l'heure du repas, son couteau et sa fourchette renlermés dans une gaine, et manger, assis dans sa tente sur une peau d'ours, un morceau de lard et de pain, en devisant avec le même entrain et la même gaieté que s'il avait été à la table de son noble père. Adoré du soldat, il était l'càme de l'armée, qui accepta't de bon cœur sa rude discipline el se retrempait au contact de son stoïcisme et de sa vaillance.

Au nombre des miliciens de la Nouvelle-Angleterre se trouvaient deux jeunes

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olTiciers destinés à une carrière célèbre dans leur pays : le brave Israël Piitiiam, du Connecticul, ef John Stark, non moins inlrépide qne lui, servant comme lieutenant clans un régiment du New-IIampshire. Les hommes éclairés comme eux, surtout les ofijciers de la vieille Angleterre, qui la plupart se ressentaient du scepticisme de leur temps, devaient s'amuser du zèle emporté que déployaient les ministres puritain? attachés à l'armée. Ces prédicanls, la bible à la main, représentaient l'expédition comme une croisade contre l'impie Babylone, et rappelaient Moïse envoyant Josué combattre Amalec.

Neuf cents bateaux et cent trente- cinq berges, sans compter un grand nombre (le bateaux plats chargés de l'artillerie, amarrés au rivage du lac, n'attendaient que le signal du départ. Le soir du 4 juillet, toutes les munitions, les vivres, le bagage, étaient embarqués.

Le lendemain dès l'aurore, les tentes de chaque régiment étaient repliées, le camp levé, et le soleil n'était pas haut sur l'horizon quand toutes les embarcations, chargées de l'armée entière, eurent pris le large. Elles s'avançaient sur trois divisions : les troupes régulières au centre, les milices sur les deux ailes. Chaque régiment avait ses drapeaux et sa fanfare qui remplissait l'air d'une musique martiale. Le soldat partait le cœur léger et exultant, convaincu qu'il marchait à un triomphe. A mesure qu'elle avançait, la flotte couvrait le lac, dont la surtace disparut bientôt sous la multitude des embarcations. La matinée était splendide : le grand soleil de juillet plongeait ses rayons au fond de cette gorge de montagnes, et mettait des éclairs sur l'acier des armes et sur l'or des uniformes. Les plus pittoresques de tous ces costumes, à côté des couleurs écarlate et bleue des régiments anglais et américains, étaient ceux des Iliçhlanders ou montagnards d'Ecosse, avec leurs coifl'ures à plumets, leurs kilts ou braies aux nuances variées, leurs redoutables claymores suspendues au côté. Ils étaient aux ordres du major Duncan Gampbell d'Inverawe, dont la légende a immortalisé le nom.

Vers midi la flotte était engagée dans le chenal étroit des îles, et s'allongeait en une énorme fde qui n'avait pas moins d(^ deux lieues <le longueur. A l'avant-garde \enaient le major Rogers avec ses rôdeurs de bois, et le colonel Gage avec l'infiinterie légère, suivis d'un corps de marins armés et disciplinés sous les ordres du colonel Uradstreet. Lord Ilowe commandait en personne la colonne du centre, formée du 55«, son propre régiment, qui marchait en tête, suivi du Royal-Américain, de quatre autres régiments d'infanterie et des montagnards écossais; les milices provinciales occupaient toujours les deux ailes. Les pesants bateaux de l'artillerie, que poussaient à leur suite de vigoureux rameurs, étaient précédés de deux espèces de tours flottantes destinées à protéger le débarquement. Enfin, derrière le bagage et les munitions de toutes sortes, l'arrière -garde, composée de troupes de ligne et de milices, formait la queue de ce gigantesque et formidable serpent, qui s'avançait lentement sur le Canada.

Du sommet d'une montagne située un peu en avant, les sentinelles françaises placées en vigie ne pouvaient s'empêcher d'admirer la beauté du spectacle qu'elles avaient à leurs pieds. Entre les deux chaînes de montagnes au panache de verdure, le lac, inondé de lumière par le soleil de midi, étendait sa surface limpide, reflétMut l'ombre de ses caps et de ses anfracluosités. Là-bas se dressait le front chauve de la montagne Pelée, ici le cône moussu du Pain-de-Sucre. A travers l'archipel d'îles qui, vues à distance, avec leur riche végétation de mélèzes, de pins, de bou-

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loaiix, de grandes aulnes, ressemblaient à des corbeilles cliargées de feuillages, serpentait l'immense procession de bateaux , dont les rames s'abaissaient et se relevaient en cadence avec des jaillissements d'eau reluisant au soleil; et au-dessus les drapeaux flottant à la brise, et les rangées d'uniformes variés selon les régiments, d'où montaient des roulements de tambours et les notes claires des tifres et des cuivres.

Dès que l'avant -garde avait paru à l'entrée des îles, les sentinelles françaises avaient signalé son approche en baissant et levant un drapeau blanc, signal convenu qui avait été répété de cap en cap jusqu'au camp du Portage.

Aussitôt Moritcalm donna ordre aux troupes de la Chute et du Portage de renvoyer à Carillon toutes espèces d'équipages et de passer la nuit au bivouac et en éveil. Pontleroy fut averti de hâter autant que possible les travaux du camp retranché. Les bataillons du Portage devaient signaler la présence de l'ennemi à ceux de la Chute par trois décharges de coups de fusil. A ce signal, le deuxième bataillon de Berry, stationné à Carillon, devait marcher en avant et couronner les hauteurs qui dominent le fort. La compagnie de grenadiers, un piquet et cent cinquante Canadiens qui venaient d'arriver se déploieraient en tirailleurs, de manière à veiller d'abord à la sûreté du fort lui-même, et ensuite à protéger la retraite de l'armée si elle était poussée de trop près.

De chaque côté du lac Georges, plusieurs gardes furent échelonnées sur les hauteurs afin d'éviter toute surprise. M. de Bernard, avec sa compagnie de volontaires, remonta la rivière de Bernetz, afin de s'assurer si les ennemis faisaient la tentative de tourner la position de Carillon, en suivant le revers de la montagne.

A cinq heures du soir, M. de Bourlamaque ordonna au capitaine de Trépezec d'aller se mettre en observation sur la montagne Pelée avec trois cent cinquante hommes, dont cent cinquante de la ligne, le reste de la marine et de la colonie, conduit par M. de Langy, et d'empêcher l'ennemi de débarquer dans les environs s'il était possible.

L'armée anglaise était venue camper à trois lieues plus haut sur la même rive du lac, à Sabbath Day Point. C'est durant cette veillée que John Stark eut, sous la tenle de lord Ilowe, cette conversation qui fit une si profonde impression sur son esprit, et qu'il rappelait ensuite comme le testament militaire du jeune héros. HovN'e le questionna minutieusement sur Carillon, sur sa position, ses défenses et les meilleurs moyens de l'attaquer.

L'armée se mit en mouvement de si bonne heure, qu'à cinq heures du malin son avant-garde était en vue du Portage. Les tirailleurs français ne firent qu'échanger quelques coups de feu, car elle s'avançait en colonnes si profondes, qu'il eût été insensé de lui disputer le débarquement. Bourlamaque retira ses avant-postes, rompit le pont du Portage, brûla son camp et se replia en bon ordre à la Chute. Montcalm le fit immédiatement traverser sur la rive gauche de la décharge, l'y suivit avec ses troupes, détruisit le pont de communication, et rangea les sept bataillons qu'il avait alors sous la main en ordre de bataille sur les hauteurs voisines, afin de donner aux volontaires et aux piquets dispersés en avant le temps de se rallier.

Bourlamaque disait hautement que c'était la meilleure position stratégique qu'on pût choisir, qu'on devait s'y retrancher et s'y défendre jusqu'à l'extrémité. Par déférence pour une si grave opinion, Montcalm, quoique décidé, convoqua un conseil de guerre. Il n'eut pas de peine à démontrer, d'accord avec deux vieux

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odicicrs d'expérience, MM. de Uernelz et de Monigay, le danger de celle position, où les ennemis pouvaient dominer les hauleurs voisines et les tourner.

L'avant-garde des Anglais, guidée par ionl ilowe, avait mis pied à lerre à l'ouest de la décharge du lac, après une légère escarmouche, el avait été suivie par le reste de l'armée. Entre la décharge et la chaîne des monlagnes derrière laquelle la rivière de Bernelz se fraye un lit s'étend, jusqu'à une distance d'environ un quart île lieue, une plaine alors couverte d'épaisses forêts. La rupture des ponts obligeait de s'y engager el de suivre la courbe que fait la rivière à la Chute pour arriver sous les murs de Carillon. Rogers, avec une bande de ses rangers, et les deux régiments des colonels Fiich el Lyman avaient été envoyés en avant pour éclairer la roule. L'armée se mil en marche sur quatre colonnes, à quelque distance en arrière. La forêt était si épaisse, embarrassée de troncs d'arbres renversés, de détritus couverts d'une mousse fangeuse, de broussailles si inextricables, que les rangs furent bientôt rompus et que chacun marcha au hasard. Le corps principal atteignit ainsi, non sans fatigue, mais sans incideni, la lèle d(>s rapides.

Le matin de ce jour, le détachement de M. de Trépezec, arrivé la veille à la montagne Pelée, avait vu défiler sans être aperçu l'avant-garde anglaise, qui, n'ayant pas touché terre, n'avait pu être molestée. M. de Trépezec, dont la position devenait fort critique, avait dépêché un courrier pour demander des ordres à M. de Bourlamaque; mais ce courrier, fait prisonnier en route, avait été vainement attendu une partie de la matinée. Dans l'intervalle, les guides sauvages qui avaient vu le lac couvert d'innombrables embarcations, et qui savaient le petit nombre des Français, les avaient crus perdus sans ressources, s'étaient retirés furtivement à l'écart et avaient abandonné le détachement. Le seul parti était de battre en retraite vers les monlagnes et de gagner la Chute, soit en suivant leur versant oriental, soil en le gravissant .et descendant ensuite par la vallée où coule la rivière de IJernetz. La première route était plus courte, mais plus dangereuse : il est probable que, confiants dans l'expérience de M. de Langy et d'autres Canadiens accoutumés comme lui aux courses dans les bois, ils voulurent la suivre; mais à mesure qu'ils s'avançaient à travers ce terrain coupé de ravins profonds el de hauteurs escarpées, la forêt s'épaùssissait; le .sol plus riche poussait une exubérance de végétation. Tandis (|u'au-dessus de leurs lètes, la cime des arbres qui se louchaient formait une voùle presque impénétrable aux rayons du soleil, devant eux se dressait une seconde Ibrèt de jeunes pou.sses, dont le feuillage dense empêchait de voir à quinze pas en avant. Ils reconnurent bienlôt qu'ils s'étaient égarés; car, malgré la longue habitude forestière de M. de Langy et des siens, ni lui ni les autres n'avaient cel instinct inné des sauvages qui leur fait deviner leur roule au milieu de ces dédales inextricables. Ils marchèrent toute la journée, par une chaleur élouiïanle, écartant à chaque pas les branches qui les arrêtaient, montant el descendant des côtes, contournant des rochers, traversant des bas-fonds tapissés d'une mousse humide où leurs pieds se perdaient, et croyant à chaque inslani entendre le bruit des rapides de la Chute, où ils espéraient arriver; mais la forêt gardait toujours son silence, impénétrable comme ses profondeurs. Seul quelque écureuil sautant d'un arbre à l'autre à leur approche leur jetait son cri moqueur, ou une corneille croassait en s'ébaudissant au-dessus de leurs têtes dans des vagues de verdure et de lumières. Tout le détachement était exténué de fatigue et de chaleur. Enfin, vers quatre heures du soir, il arriva à la rivière à la Chute, qu'il tenta de

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passer; mais, n'y poiivanl réussir, il rélrogradait pour trouver un gué, lorsque tout à coup des bruits de pas et de liranches cassées se firent entendre en avant. « Qui vive? cria M. de Langy. — Français! » répondirent quelques voix. A l'accent anglais de cette réponse, M. de Langy ne l'ut pas trompé, pas pins que les siens. « Feu! cria-l-il à .ses gens, c'est l'ennemi! » Le (lélaeliemenl venait de se heurter contre la colonne que précédait lord llowo,

l,cs avant -poslt's sur le lac lieorges.

Quelques coups de fusil furent échangés à travers les éclaircies de feuillage. Lord Howe, qui s'avançait au premier rang, tomba mort, frappé par une balle en pleine poitrine. Les Français, croyant n'avoir affaire qu'à un parti d'éclaireurs, se déployèrent à la manière sauvage et commencèrent une fusillade gi'nérale, qui fut accueillie par un l'eu tellement supérieur, qu'ils comprirent qu'ils étaient en présence de l'armée anglaise. De leur côté les Anglais, pris à l'improvisle, s'imaginèrent que toute l'armée de Monlcalm était à leur poursuite. Il s'ensuivit un moment de panique. Putnam et Spark, qui trois ans auparavant se trouvaient avec Hraddock, durent se rappeler alors les scènes de la Monongahéla el éprouver un instant d'épouvantables angoisses. Mais les rangers qui accompagnaient Howe,

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habitués à ce genre de surprise, firent bonne conlenance; les officiers les imitèrent et arrêtèrent le désordre.

Cependant les deux régiments de Fitch et de Lyman , ([iii marchaienl en avant à une petite distance, précédés de Rogers et de sa bande, entendani la mousqueterie, firent volte-lace et vinrent cerner les Français, qui, se voyant écrasés, ne songèrent plus qu'à vendre chèrement leur vie. Ils se battirent avec le courage du désespoir; mais, accablés par le nombre, cent soixante -cinq, y compris cinq officiers, furent tués ou se noyèrent dans la rivière en cherchant à s'échapper, ou furent faits prisonniers. Le marquis de Montcalm, entendant une forte fusillade, lança en avant quelques compagnies de grenadiers qui bordèrent la rivière et recueillirent plusieurs des fugilil's. M. de Trépezec et de Langy arrivèrent à la Chute baignés dans leur sang; M. de Trépezec, blessé à mort, expira le lendemain.

Les Anglais n'avouèrent pas leurs pertes en tués et en blessés, qui furent considérables. Cet engagement était un échec sérieux pour les Français, mais la mort de Howe en fit pour les Anglais un désastre irréparable. « Ils avaient une telle idée de milord Howe, dit Desandrouins, qu'à ce qu'on leur disait que la journée (lu (i nous avait été fatale, ils répondirent : « Elle ne vous a pas été moins favo- « rable que celle du tS! » C'était, ajoule-l-il, principalement sur lui que reposait la réussite de celte entreprise. »

L'effet de sa mort se fit sentir du moment qu'il eut expiré. A l'impulsion décidée, liardie, qu'il avaiLdéterminée, succédèrent l'hésitation, la lenteur. Abercromby suspendit la marche et fatigua inutilement ses soldats en leur faisant passer la nuit sous les armes.

Le lendemain , au lieu d'avancer pour ne pas donner aux Français le temps de se retrancher, il rétrograda jusqu'au Portage et s'amusa à s'y fortifier lui-même, tandis que Bradstreet, avec quelques troupes de ligne et de milice, rétablissait les ponts détruits. La journée était avancée avant qu'il remit son armée en marche, et il était nuit fermée quand ses derniers détachements arrivèrent à la Chute, où il occupa le camp abandonné la veille par les Français.

Le soir précédent, pendant que le marquis de Montcalm s'occupait à recueillir les débris du détachement en déroute, il reçut avis du capitaine Dupral, envoyé en éclaireur avec ses volontaires, que l'avant-garde anglaise avait paru sur la rive droite de la rivière de Bernelz et se préparait à y jeter un pont. Ce voisinage rendit imminent le danger d'être tourné, ce qui le décida à rétrograder le soir même. Une partie de ses troupes descendit en bateau la rivière à la Chute jusqu'à Carillon, le reste le rejoignit par terre sans être molesté. Entre huit et neuf heures, la petite armée, toute réunie sous les nun-s du fort, y avait dressé ses tentes.

La retraite sur Saint- Jean aurait été facile; mais abandonnner Carillon, <! la clef des eaux et par conséquent du pays, » l'abandonner sans combattre, il n'y fallait pas songer!

H y a des circonstances où un général ne doit compter le nombre de ses ennemis (|u'après la bataille. .Montcalm le savait. Il se prépara à se défendre à outrance. Le jour même il avait écrit à son ami Doreil : « J'ai affaire à une armée formidable. .Malgré cela, je ne désespère de rien. J'ai de bonnes troupes. A la contenance de l'ennemi, je vois qu'il tâtonne; si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que j'ai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m'y retrancher, je le battrai. »

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Monlcalm ne se dissimulait pas cependant l'extrême danger de sa position : « Si j'avais eu à faire le siège de Carillon, disait-il peu après, je n'aurais demandé que six mortiers et deux canons. »

Abercromby n'aurait eu qu'à amener une partie de son artillerie, et en quelques heures il aurait fait voler en éclats les retranchements. Il aurait pu également les baltre en écharpe en plaçant du canon sur le flanc de la montagne du Serpent à sonnettes, qui n'est séparée de Carillon que par la rivière à la Chute. Le feu plongeant, dirigé de ce côté, aurait rendu la position des Français intenable. Enfin, ce qui était plus à redouter encore, l'armée de Monlcalm pouvait être attaquée à la fois en tète et en queue : tandis qu'une partie des troupes anglaises menacerait le front des retranchements , le reste , par une marche assez courte à travers les bois, pouvait contourner la base occidentale de la montagne et arriver en face de Carillon. Quelques pièces de campagne placées en cet endroit auraient coupé toute retraite à l'armée française, qui, privée de secours et n'ayant que pour huit jours de vivres, aurait été forcée de se rendre.

Monlcalm avait calculé tous ces dangers, mais il n'avait que le choix des difficullés. Il avait deviné, aux tâtonnements d'Abercromby , qu'il avait affaire à un général inhabile, et il comptait sur quelques fautes de tactique : il ne fut pas trompé dans son attente.

Jusqu'au 5 juillet, les travaux des retranchements avaient progressé lentement; mais le soir de ce jour le général avait enjoint aux deux ingénieurs de les pousser avec vigueur. Ils y étaient dès sept heures, le malin du 0, escortés du ''!'• balaillon de Berry, qui fut employé à faire des abatis. Desandrouins acheva d'étudier le terrain pour y tracer les retranchements du lendemain. 11 y travaillait encore à l'heure oi'i les troupes de la Chute, bataillon par bataillon, opéraient leur retraite et se concentraient autour de Carillon.

Le 7, dès trois heures du matin, Pontleroy et lui étaient rendus sur les hauteurs, avec les officiers majors de chaque bataillon, et leur marquèrent l'emplacement assigné à leurs troupes respectives. A sept heures, l'armée tout entière était à l'ouvrage. Le drapeau de chaque régiment, arboré au-dessus des retranchements, indiquait aux soldats la part qui leur était dévolue. Les officiers, uniformes à [erre, en bras de chemise, une hache à la main, abattaient, ébranchaient et traînaient les arbres comme de simples manœuvres. Chaque soldat, saisi de cette fièvre belliqueuse qu'inspire un extrême danger qu'il est résolu d'affronter, travaillait avec une ardeur incroyable. Les troncs d'arbres entassés et enchevêtrés les uns avec les autres, en zigzags, suivant les élévations du coteau, s'élevèrent bientôt à hauteur d'homme. Au sommet, des encochures faites sur les arbres formaient deux et, en quelques endroits, trois rangées de meurtrières. Sur certains points, des sacs de terre, avec des interstices pour servir d'embrasures, couronnaient le retranchement. Les angles saillants et rentrants , entremêlés de lignes droites , permettaient au feu de la mousqueterie d'embrasser tout le front d'attaque. De chaque côté, suivant le plan adopté et tracé les l'^'' et 2 juillet, le retranchement se prolongeait en arrière en longeant la crête du plateau, formant ainsi un demi-cercle. L'inclinaison du sol en avant formait un glacis naturel, tandis qu'à droite et surtout à gauche le terrain était accidenté. Au delà des retranchements, les arbres furent abattus jusqu'à portée du fusil et tournés la tête en avant, à côté des souches, pour embarrasser la marche de l'ennemi, mettre le désordre dans ses rangs et l'arrêter sous les coups

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de fusil. Enfin, au pied même des remparts, de nros arbres renversés et entrelacés, les branches alTilées en pointes, présentaient leur mille dards aux assaillants.

Les quatre cents Canadiens qui prirent part à Taclion avaient eu leur place marquée « dans la plaine de droite et s'y retranchèrent de la uiènic manière, sous la protection du retour le long de l'escarpement ». Dans la plaine de gauche étaient les doux compagnies de volontaires de Bernard et de Duprat. Enfin les canons de Carillon étaient dirigés à la fois sur le débarquement et sur la plaine de droite, en cas que l'ennemi vînt prendre l'armée en flanc. Telle fut l'ardeur mise à ces travaux , que la ligne se trouva le soir même en état de défense.

Toute la journée les volontaires avaient fait le coup de feu avec les tioupes légères des Anglais, qui protégeaient leur avant-garde occupée à élever l'un devant l'autre des retranchements, dont les plus proches étaient à la portée du canon. Abercromby avait fait transporter en même temps au-dessous de la Chute plusieurs berges et des pontons moulés de deux canons, qui devaient battre le camp retranché des Français par eau, pendant qu'il serait attaqué par terre.

Au crépuscule, pendant que les troupes françaises se reposaient de leur rude journée, elles firent éclater leur joie par des hourras, en apprenant que trois cents hommes du renfort amené par M. de Lévis venaient de débarquer, et que le chevalier lui-même serait à Carillon dans quelques heures avec le reste de son détachement. Lévis , à lui seul , valait une armée. En descendant à terre avec les premières berges, le capitaine Pouchot, voyant des tentes dressées autour du fort, crut que l'armée y était campée ; mais il apprit bientôt qu'elle couronnait la hauteur. En gravissant la déclivité, il avisa dans un groupe le marquis de Montcalm. Le général, en lui pressant la main, lui fit parcourir les retranchements. Pouchot ne put retenir son étonnement à la vue des travaux prodigieux faits en si peu de temps, et il confirma le général dans l'idée qu'il pouvait tenir, malgré l'énorme disproportion des Ibrces.

Vers trois heures du matin, Montcalm, averti de l'arrivée du chevalier de Lévis, courut à sa rencontre avec tout l'empressement qu'inspiraient sa vive amitié et la situation. Les deux héros s'embrassèrent avec effusion et se félicitèrent d'avoir à combattre l'un à côté de l'autre. Lévis approuva toutes les dispositions prises par Montcalm. Les renforts que le chevaliei' amenait avec lui achevaient de débarquer, et défilaient en criant: « Vive notre général! »

« Ils avaient lait, dit Montcalm, la plus grande diligence, marchant jour et nuit, malgré les vents contraires, pour joindre leurs camarades qu'ils avaient su à la veille d'être attaqués; aussi furent-ils reçus de notre petite armée avec la même joie que les légions de Labiénus le furent par ces cohortes romaines bloquées, avec Quintus Cicéron , par un essaim de (jaulois. »

Le matin du 8 juillet, de cette journée qui allait être désormais la plus glorieuse date de nos annales, le tambour battit aux champs aux premières lueurs de l'aurore. Officiers et soldats, endormis tout habillés, sortirent en même temps de leurs tentes et rentrèreni dans les rangs. Chaque bataillon fut dirigé vers la partie des retranchements qui lui était assignée pour la défense : La Sarre et Languedoc, avec deux piquets arrivés de la veille, à la gauche; au centre, le l'^'' de Berry et Fioyal-Roussillon avec le reste des piquets du chevalier de Lévis; à la droite, (luyenne, Béarn et la Heine. La plaine, dont l'étendue, depuis l'escarpement de la ilroite jusqu'au la<-, était aussi large que tout le front du camp retranché, fut

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conliée aux Canadiens. Les deux compagnies de volontaires eurent à défendre vers l'extrême gauche une trouée percée entre l'aile du retranchement et la rivière à la Chute. Chaque bataillon avait derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet de réserve, pour l'appuyer au besoin et se porter aux endroits menacés. Le chevalier de Lévis avait le commandement de la droite; le colonel de Bourlamaque, celui de la gauche; le marquis de Montcalm se réserva le centre, pour surveiller l'action générale. Le i'^ bataillon de Berry, à l'exception de ses grenadiers, restait à Carillon, aux ordres de M. de Trécesson. Le chiffre total des combattants ne s'élevait qu'à trois mille cinq cent six. Ces dispositions réglées et la ration prise avec bonne humeur et cette gaieté qui sont les qualités distinctives du soldat français au feu, toute l'armée se remit au travail des retranchements, perfectionnant les abatis, construisant deux batteries à gauche et une redoute à droite, qui ne purent être terminées qu'après l'action. Un coup de canon était le signal convenu pour que chaque soldai courût à son posle.

Vers dix heures du matin, le flanc de la montagne du Serpent à sonnettes, qui domine Carillon, au delà de la rivière à la Chute, se couvrit de tirailleurs ennemis : c'était un parti de quatre cent cinquante sauvages aux ordres de sir William Johnson, arrivé le jour même, et quelques troupes légères détachées par Abcrcromby pour inquiéter noire gauche. Ils firent un feu de mousqueterie soutenu, mais inoffensif; car les balles n'arrivaient qu'au bord de la falaise, la plupart même tombaient dans la rivière. On ne prit point la peine d'y répondre, et le travail n'en fut pas dérangé. Après s'être amusés quelque temps à celte fusillade, les sauvages passèrent le reste du jour à regarder en spectateurs oisifs les péripéties de la bataille.

Au moulin de la Chute, les Anglais étaient loin de montrer l'activité de la petite armée française. Il était tard dans la matinée quand l'ingénieur en chef Clerk, envoyé sur la montagne du Serpent à sonnettes pour examiner les ouvrages de Carillon, revint faire son rapport. Autant qu'il avait pu en juger à distance, ces travaux pouvaient être emportés d'assaut. Abercromby se décida alors d'attaquer sans délai et mit son armée en mouvement. En tête marchaient les rangers, suivis de l'infanterie légère et des marins de Bradstreet; puis venaient les régiments de la ligne, précédés de quelques troupes de milice.

A midi, l'avant-garde déboucha à l'orée du bois et commença un feu d'escarmouche. A ce bruit, les soldats français, sans attendre le signal, jetèrent leurs outils et se précipitèrent vers les retranchements. En un clin d'œil, les lignes blanches de leurs compagnies se dessinèrent à triple rang tout le long de la ceinture grise des abatis, au-dessus desquels flottaient les drapeaux de chaque bataillon. C'était pour la première fois que celui de Berry voyait le feu en Amérique. Parmi ceux qui couronnaient les retranchements de la droite défendue par les Canadiens, il en était un auquel nos milices attachaient un grand prix. C'était un don offert par les dames canadiennes : fait d'une riche étoffe, il portait au centre, sur un fond d'azur semé de lis, une image de la sainte Vierge, que ces dames avaient brodée de leurs propres mains.

Pendant que les miliciens allongeaient les canons de leurs fusils dans les embrasures, Lévis parcourut leurs lignes, s'arrêtant devant chacun des officiers commandants, MM. de llaymond , de Saint-Ours, de Gaspé, de la Aaudière, leur ordonnant de veiller à ce que chaque soldat ne tirât jamais sans viser un ennemi. Au centre et à la gauche, Montcalm et Bourlamaque réitérèrent les mêmes ordres.

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En ce inoiiK'iil, nos grand'gardes et nos compagnies de grenadiers, qm tiraillaient en avant du camp, furent ramenés vivement à coups do fusil par les rangers et les troupes légères. Elles rentrèrent néanmoins en bon ordre par les barrières, qui furent aussitôt refermées. Une .seule, la grand'garde de droite, qui s'était attardée à faire le coup de feu, trouva les portes fermées et fut obligée de sauter par- dessus le parapet.

C'était le prologue de la bataille. Toute la lisière de la forêt, depuis l'extrême gauche jusipi'à la droite, se couvrait d'uniformes bleus, tandis qu'en arrière, vis-à-vis des trouées ouvertes dans leurs rangs, émergeaient du bois en plein soleil trois colonnes d'habits rouges et une quatrième dont les couleurs bariolées indiquaient un régiment écossais. On entendait distinctement le commandement des oftlciers criant sur toute la ligne : Firc. De forniidablos décharges de mousquelerie se succédaient sans interruption, mais les Français n'y ri'poiuiirent pas; car le feu, dirigé de loin, les balles arrivaient à peine; pas une ne portait dans leurs rangs. A ce silence, on aurait pu croire les retranchements abandonnés.

Cependant les colonnes rouges et celle des Ecossais approchaient fièrement au pas, se tenant presque toujours à la même hauteur, malgré les obstacles de toutes sortes qui gênaient leur marche. Les deux premières appuyèrent à la gauche des retranchements, et s'avancèrent l'une contre La Sarre et Languedoc, l'autre contre iierry; les doux autres menacèrent la droite; celle qui était près du centre marchait sur Hoyal-Uoussillou et Guyenne; la dernière, sur liéarn et la Reine.

Quand elles furent à bonne portée de fusil, toute la ligne des relranchemenls se couvrit d'iui nuage de fumée, et plus de trois mille balles grêlèrent sur la tôle des colonnes, dont les premiers rangs furent couchés à terre. Elles continuèrent le feu cependant sans s'ébranler; mais tandis que la plupart de leurs balles venaient s'enfoncer dans les troncs d'arbres des abatis, celles des Français, dirigées avec précision, renversaient des lignes entières. <t C'était un fou d'enfer, » disait un olïîcier anglais échappé à cette mêlée, et qui entendait les projectiles siffler autour de ses oreilles.

Sous cet ouragan do plomb, les colonnes commencèrent à vaciller; puis, reprenant courage à la voix de leurs officiers, elles se reformèrent et revinrent à la charge en faisant feu à mesure qu'elles avançaient. Le général Abercromby, qui se tenait au moulin de la Chute, une demi- lieue plus loin, avait donné ordre d'emporter la position à la baïonnette. L'armée, infatuée comme son chef et comme frappée de vertige depuis la mort de Howe, ne songeait qu'à pousser de l'avant, se croyant sûre de vaincre. Mais la forêt d'arbres renversés, dont les branches flétries étaient entrelacées, retardait la marche et mettait le désordre dans les rangs et dans la fusillade. Les morts et les blessés, qui tombaient de toute part, achevaient la confusion. L'élévation qui conduisait aux remparts de troncs d'arbres, où le soldat n'apercevait que des jets de feu avec des taches de fumée vomissant la mort, semblait de plus en plus inaccessible.

Cependant les abatis, qui donnaient un si grand avantage aux assaillants, avaient leur inconvénient : ils .servaient d'abri à une nuée de tirailleurs ennemis répandus sur les ailes et dans les intervalles de chaque colonne. Plus adroits que les troupes de la ligne, ces francs-tireurs, cachés derrière les .souches et les arbres, faisaient un feu meurtrier qui éclaircissait les rangs des Français; mais ceux-ci ripostaient avec une justesse de tir plus admirable encore.

MôNTCAI.M ET I.ÉVIS 150

« Impossible, raconte le capitaine Desandrouins, de trouver plus de sang-froid et de bravoure qu'on en vit ce jour-là dans le soldat. J'ai été témoin qu'aucun ne tirait son coup sans viser son homme, et que la plupart attendaient souvent un assez long temps de voir paraître un tirailleur, posté derrière une souche, pour ne pas le manquer, quoique les balles plussent dru comme grêle. »

La tète d'une des colonnes parvint jusqu'aux chevaux de frise improvisés qui défendaient le pied des retranchements; mais là elle se trouva arrêtée par leurs milliers de branches aiguisées , qu'elle chercha en vain d'arracher ou de franchir, pendant que de front, de droite et de gauche, elle était criblée de balles. Après une heure de cette lutte acharnée, au milieu d'un incroyable crépitement de mousqueterie, les quatre colonnes furent rejetées jusqu'à la lisière du bois.

Abercromby, toujours au moulin de la Chute, envoya l'ordre de renouveler l'attaque. Le feu de tirailleurs recommença avec une nouvelle furie, et les baïonnettes des régiments s'abaissèrent en miroitant au soleil, au cri de : Forward des officiers, entendu distinctement dans le camp. Cette fois, la tactique de leurs commandants avait changé : les deux colonnes de leur droite s'élancèrent vers la trouée gardée par les deux compagnies de volontaires. Les deux autres assaillirent l'angle droit des retranchements. Le choc fut terrible : la tête des colonnes tourbillonnait sous la tempête, sans arrêter les survivants, qui, enjambant par-dessus les morts, continuaient à combattre avec la ténacité britannique. Les montagnards écossais, toujours braves entre les braves, se faisaient tuer à quelques pas du camp. C'était pitié de voir tomber ces beaux géants qui, après s'être battus à CuUoden, n'auraient pas voulu, en Europe, croiser la baïonnette avec les Français. Leur taciturne commandant, Duncan Campbell, sur de marcher à la mort depuis que, la nuit précédente, il avait cru voir le fantôme d'Inverawe, ne s'avança pas moins avec le courage du désespoir.

De leur coté, les Canadiens liraient à toute volée, avec la précision d'hommes accoutumés à la chasse. Seuls de tous les assiégés, ils firent plusieurs sorties. Les plus intrépides d'entre eux, MM. de Langy, de Nigon, de La Ronde en tête, sautèrent par-dessus les retranchements et, s'éparpillant à la manière indienne le long du bois, ouvrirent un feu terrible sur le flanc des ennemis. Ramenés dans les retranchements par une fusillade d'enfer lancée contre eux, ils réitérèrent à plusieurs reprises leurs sorties, signalées chaque fois par d'horribles trouées dans les colonnes anglaises. Ce fut grâce à ces sorties, d'après Pouchot, que les ennemis, qui auraient pu aisément tourner le camp par son extrême droite, « s'ils avaient connu le terrain et la facilité d'y pénétrer, « n'osèrent jamais s'y aventurer.

Le chevalier de Lévis dirigeait ces attaques avec le même calme que s'il eîît été à la parade. Au centre, le marquis de Montcalm donnait ses ordres sous les balles, avec le sang-froid et la siàreté de commandement d'un vieux général.

Il faisait une chaleur étoutfante, et dès le commencement de l'action le marquis avait enlevé son uniforme en disant avec un sourire à ses soldats : « Mes amis, il va faire chaud aujourd'hui, d

Derrière lui, à sa portée, étaient massées les huit compagnies de grenadiers qu'il dirigeait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant les besoins. Sur la gauche, le colonel Bourlamaque se multipliait avec sa bravoure ordinaire et reçut à la tête une blessure dangereuse. Il lut remplacé dans le commandement par M. de Senezergues, qui ne lui cédait ni en vaillance ni en habileté.

160 MOXTCAI.M KT I.KVIS

< J'avais deiiiaiulL', dil Desanclrouiiis à M. le marquis de Montcalin, des le commencement de l'affaire, la permission de lui servir d'aide de camp, et, comme j'allais de la droite à la gauche conlinuellemenl, les soldats me demandaient des nouvelles de ce qui se passait, et, comme j'étais dans une aile, je leur criais : « Dans l'autre aile, il y a plus de quinze cents Anglais le ventre en l'air ; les autres « sont en déroute, et leur colonne n'ose plus s'y montrer. Il n'y reste que de « méchants tirailleurs derrière les souches qu'on s'amuse à démonter. » J'avais le plaisir aussitôt do voir paraître les plus vifs transports de joie et de les entendre s'animer au combat par dos cris de : Vive le roi! »

Le centre, resté plus tranquille durant ces attaques de flanc, craignait à chaque instant d'être tourné :

« Prenez garde à la gauche! criait-on à droite.

— Prenez garde à la droite ! a répondait-on à gauche.

Vers trois heures une vingtaine de bateaux et deux pontons, avec du canon et des tirailleurs, parurent à l'embouchure de la Chute dans le but de prendre notre gauche à revers. Ils furent salués par les salves des volontaires et des grenadiers de Poulariés, qui bordaient le pied de l'escarpement, et par le canon du fort, qui coula deux des bateaux et mit le reste en fuite.

En ce moment la scène de carnage était indescriptible. A l'intérieur du camp toute la ligne des retranchements était jonchée de morts et de blessés. Au dehors, sur toute la circonférence du camp, les cadavres gi.saient par centaines en masses plus ou moins compactes, selon l'acharnement du combat : les uns couchés en travers sur les arbres renversés, les autres accrochés à leurs rameaux, plusieurs se tordant encore dans les derniers spasmes de l'agonie. Des colonnes en désordre se portaient tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant un point vulnérable au milieu du tonnerre des décharges, du sifflement des balles et des cris secs du commandement, des vociférations de soldats avançant ou reculant dans un fouillis inextricable de feuillages et de branches.

Un curieux incident eut lieu durant l'une de ces allacpies. Comme les enseignes de (luyenne agitaient leurs drapeaux chaque fois qu'on criait : Vive le roi! la colonne qui marchait vers ce régiment crut que c'était un signal de capitulation. Une vingtaine de soldats s'approchèrent en faisant signe de leurs chapeaux et en criant : Quarter! Les Français hésitèrent un instant, puis répondirent : « Armes bas! armes bas! » en se montrant à mi -corps au-dessus du retranchement. Ces Anglai.^, ne sachant probablement pas le français, ne comprirent pas et continuèrent d'avancer sans obéir à l'injonction.

« Alors, dit Desandrouins, qui rapporte cet incident, (Uiyenne, dont les flammes vertes et isabelle avaient fait cette illusion, lira une bordée de front, tandis ijue Koyal-Houssillon fusilla de flanc ces pauvres gens, qui s'imaginaient que les drapeaux flottants étaient de notre part un signe qu'on se rendait, ii

Fouchot, qui rapporte le même fait, lui donne une cause difl'érente, laquelle cependant peut se concilier avec la première.

« Le capitaine de Massignac, de Uoyal-Uoussillon, attacha, dit- il, un mouchoir rouge au bout d'un fii>il et l'agita en signe de défi au-dessus du rempart. »

Les Anglais, selon lui, approchèrent en tenant leurs fusils en travers à deux mains et en criant : Qiiarlcrl Les Français, de leur côté, croyant à une reddition, cessèrent le feu et montèrent sur les retranchements à leur rencontre. Pouchot, qui

MONTCAI.M ET I.ÉVIS 161

en ce moment était venu demander de la poudre et des balles à M. de Fonlbonne, l'entendit dire à ses soldats :

« Dites-leur de quitter leurs armes, et on les recevra. »

Pouchot, apercevant alors des soldats perchés sur le retranchement, jeta un coup d'œil en dehors pour en savoir la cause, et vit que les Anglais n'avaient nulle envie de se rendre. Il se mit à crier de toutes ses forces :

« Tirez! tirez! ne voyez-vous pas que ces gens-là vont vous enlever? >

Sans descendre des remparts, les Français firent feu, et l'action recommença.

Les Anglais ne manquèrent pas de crier à la trahison.

« Une autre trahison des Français, écrivit un Anglo-Américain, c'était d'élever leurs chapeaux au bout de leurs fusils pour s'amuser à voir les francs- tireurs les percer de leurs balles. î

Pendant que ceci se passait à la droite, au centre, le bataillon de Berry, en grande partie composé de jeunes recrues, faiblit un moment devant une légion d'assaillants et abandonna le parapet. Les compagnies de grenadiers accoururent en toute hâte et les ramenèrent si promptement, que l'ennemi ne s'aperçut pas de ce recul.

Des cris de : i Vive le roi ! Vive notre général ! » éclataient en ce moment sur le chemin de Carillon ; c'était une troupe de trois cents Canadiens et soldats de la marine qui venaient de débarquer et qui accouraient au secours de leurs camarades. Ils furent échelonnés immédiatement le long des retranchements de l'extrême droite.

Cependant le jour commençait à baisser. Le soleil allait bientôt disparaître derrière les montagnes dans un ciel aussi pur et aussi calme qu'à son lever. Les paisibles clartés que ses rayons obliques jetaient sur le plateau de Carillon semblaient une muette protestation de la nature contre les scènes d'horreur qui s'y passaient. Le général Abercromby arriva onlin sur le champ de bataille, furieux des échecs réitérés de son armée. Avant de s'avouer vaincu, il voulut tenter un suprême effort. Il réunit ensemble les deux colonnes de sa gauche et les lança sur l'angle droit des retranchements. Les deux colonnes de sa droite, également réunies dans un même corps, se précipitèrent au fond du ravin qui borde la rivière à la Chute, et vinrent donner contre la trouée déjà si bien défendue par les volontaires de l'ernard et Duprat. Aucune des attaques précédentes n'avait été faite avec autant d'impétuosité et d'acharnement. Les volontaires, soutenus des grenadiers et du feu plongeant que faisaient du haut de l'escarpement La Sarre et Languedoc, finirent par repousser l'ennemi. Mais au rempart de la droite le danger devint imminent : la colonne anglaise et celle des montagnards d'Ecosse, combattant côte à côte, rivalisaient d'audace et d'impassible opiniâtreté. Il y avait en présence l'orgueil national de deux races naguère ennemies et se redoutant encore. La fierté britannique aurait été humiliée de se voir vaincue en bravoure par les Highlanders, fût-ce par les plus valeureux de leur clan. Les Ecossais, de leur côté, sentaient qu'ils étaient les mêmes qu'au temps de Robert Bruce et voulaient le prouver. Cette colonne à double tête semblait avoir une poussée irrésistible. A mesure que les premiers rangs tombaient, les survivants montaient sur les cadavres. Foudroyés à leur tour, ceux-ci étaient remplacés par d'autres. Ils n'étaient plus qu'à quinze pas du retranchement : s'ils parvenaient à l'escalader, une avalanche les suivait, et la journée était perdue.

162 MdNTCAl.M 1:T LÉVIS

« A droite! à droite! Tirez à droite! » crient nos soldats. Guyenne, Béarn et la Reine, qui défendent le redan, vont être écrasés. Montcalm a vu le danger, il accourt avec ses grenadiers. Un instant leur triple rangée de baïonnettes brille au-dessus du parapet, puis s'abaisse. Un rempart de flammes, de fer, de plomb, de fumée, enveloppe les retranchements : Anglais et montagnards tombent pèleméle.

Les montagnards surtout sont décimés. La moitié de leur régiment, vingt-cinq de leurs officiers, sont tués ou blessés; mais les mourants crient à leurs compagnons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau. Le major Campbell d'Inverawe voit se réaliser son pressentiment. Frappé d'une blessure mortelle, il est transporté hors du champ de bataille par ses frères d'armes.

Malgré leurs perles énormes, les ennemis semblaient se multiplier et s'acharnaient à franchir la barrière de plomb qui les arrêtait. Montcalm, tète nue, les traits entlammés, des éclairs dans les yeux, dirigeait la défense en personne sur la ligne menacée et s'exposait comme le dernier de ses soldats. Lévis, toujours impassible, quoique deux balles eussent déjà traversé son chapeau, le secondait avec cette justesse de coup d'œil qui faisait pressentir le futur héros de Saint -Foye.

Le moment était critique : le feu prenait aux retranchements, et il fallait que des braves s'exposassent au danger, presque certains d'être tués, en sautant sur le revers pour aller l'éteindre. En prévision de cet accident, des barriques d'eau étaient toujours en réserve. Les troupes, qui combattaient sans répit depuis plus de quatre heures, étaient accablées de chaleur cl de i'aliguc. A force de tirer, les fusils se rougissaient; il fallait les changer pour d'autres. Et les Anglais ne reculaient pas.

Tout à coup à l'extrême droite un cri se fit entendre : « En avant, Canadiens! n Le chevalier de Lévis venait de leur ordonner une sortie. Leur nombre était maintenant de sept cents, grâce aux renforts arrivés. Une nuée de coureurs de bois s'élancent par- dessus les retranchements, se répandent au milieu des abalis et sur la lisière du bois. Leurs vaillants officiers sont à leur tête. De la plaine qu'ils occupent ils dirigent leur feu sur le flanc de la colonne qui s'allonge au bord du coteau, d'où elle menace le redan. Ces Canadiens, accoutumés à faire la chasse à l'homme, ne perdent pas une de leurs balles et font dans les rangs ennemis des trouées qui se referment aussitôt. Mais ce feu devient si meurtrier, que la colonne est obligée d'incliner à droite pour y échapper, et elle va donner plus au centre, contre Hoyal-Uoussillon. Efforts inutiles! la tempête de plomb l'enveloppe de front, de droite et de gauche, et elle est enfin rejetée au bord de la forêt. La dernière sortie des Canadiens avait été décisive. C'est sans doute l'habileté de leur tir dans la position avantageuse qu'ils se donnaient par leurs fréquentes sorties, et aussi la crainte qu'ils inspiraient, comme les sauvages, dans ce genre de combat oîi ils n'avaient pas d'égaux, qui empêchèrent les ennemis de pousser une attaque directe dans la plaine ouverte qu'ils occupaient '.

Vers six heures, une dernière attaque fut aussi infructueuse que les précédentes; et, à partir de ce moment jusqu'à sept heures et demie, il n'y eut plus qu'un feu de

' En parlant des sorties des Canadiens, .M. de Lévis dit qu'il les <■ fit répéter plusieurs fois pendant tout le temps que l'ennemi attaqua la droite des hauteurs ». {Journal, p. 137.) o Ils s'y comportèrent avec beaucoup de zèle et de courage. » ajoute-t-il ailleurs, p. lit. — Cf. Joufnal de Malartic, p. 186.

tirailleurs intermitlent pour masquer la retraite délinilive de l'armée anglaise. Sous le couvert de celte fusillade, faite par les rangers et les francs-tireurs coloniaux abrités dans les plis du terrain, derrière les abatis ou sur la lisière du bois, une partie des blessés furent enlevés et transportés à la Chute, où l'armée se retirait en désordre.

Les montagnards surtout sont décimés.

Quelques soldats de Béarn, à l'insu de leurs officiers, sautèrent par-dessus les retranchements en criant : « Tue! tue! » et attaquèrent des tirailleurs cachés derrière des arbres, les mirent en fuite, firent quelques prisonniers, dépouillèrent quelques morts et rentrèrent triomphants.

Le crépuscule d'une magnifique nuit de juillet étendit son voile mystérieux sur l'hécatombe humaine couchée autour du camp de Carillon. Parmi les officiers français qui avaient trouvé une mort héroïque dans cette immortelle journée, et qui gisaient dans leur sang, sur le gazon, se voyaient le brillant chevalier du Coin, capitaine dans Royal-Roussillon, de Fréville et le chevalier de Parfouru, le premier capitaine, le second fieutenant dans Languedoc; le brave Dodin, lieutenant des grenadiers, et huit autres officiers de divers grades. Deux autres étaient blessés mortellement. Le chiffre total des morts était de cent quatre, et deux cent quarante-

164 MOMi.Al.M ET I.EVIS

huit blessés. Le colonel lioiirlamaque, comme on l'a vu, avait cti'' alleint dangereusement; Bougainville, Malarlic, île Montgay et Finln'pide d'Ilébécourl, iégèremenl.

Les Anglais avouèrent une perte de dix-neul' cent quaranle-qualre hommes, olficiers et soldats'. Mais les Français ont toujours persisté à dire que celte perte avait été beaucoup plus considé'rable.

« On sait, dit l'oucliot, qu'on doit peu compter sur leurs relations. Le gouvernement, ayant plus à ménager qu'en France les esprits, ne cherche qu'à les tromper, soit en augmentant ses victoires, soit en diminuant ses défaites, n

Monicalm, couvert de poussière, mais la figure illuminée de joie, parcourut avec son ami Lévis toule la ligne des retranchements, lélicita les soldats de leur noble conduite et leur fit distribuer de l'eau-de-vie, du vin et des ral'raichissements.

Toule l'armée, après avoir nettoyé ses armes, coucha le fusil au côté, le long des reiranchemenis, de crainte d'une surprise nocturne; car l'ennemi avait encore une telle supériorité numérique, que l'on n'osait croire à une retraite définitive. Mais les sentinelles placées aux avant- postes n'entendirent durant le cours de cette belle nuit étoilée que les gémissements de quelques blessés agonisant sur le champ de bataille et les cris sinistres des oiseaux de proie planant au-dessus des cadavres.

A l'aube du jour, Monicalm, déjà sur pied, fil battre la générale et border les retranchements. Les Anglais, à la Chute, sachant qu'il allendait des renforts considérables, crurent qu'il marchait contre eux cl précipitèrent leur fuile. Pendant qu'on ramassait les blessés abandonn(''S sur le champ de baliiille et qu'on perfectionnait le camp retranché, les volontaires détachés en avant revinrent avec la nouvelle que les retranchements élevés par les ennemis à mi-chemin de la Chute étaient abandonnés. Ce jour-ià, faute de sauvages, on ne put envoyer plus loin à la découverte. Mais, dès l'aurore du-lO, le chevalier de Lévis sortit du camp avec les grenadiers, les volontaires et cent Canadiens. 11 trouva à la Chute les ruines luniantes du moulin incendié, et partout, jusqu'au Portage, les débris d'une retraite précipitée, des blessés gisant au bord du chemin, de grandes quantités de haches, de pioches, de souliers abandonnés dans un bourbier, beaucoup de quarts de farine évenirés et cent ciiuiiiante jetés à la rivière, qu'il fit retirer et porter à Carillon. On découvrit même plusieurs jours après, dans la forêt, aux environs du Camp-Brûlé, un grand nombre de cadavres sur des civières. Telle avait été la panique des vaincus, qu'ils y avaient abandonné ces malheureux blessés, morts depuis sans aucun secours. Des éclaireurs envoyés jusque vers le milieu du lac s'assurèrent qu'il était libre. L'armée d'Abercromby, qui avait descendu ce même lac en chantant des airs de triomphe anticipé, l'avait remonté précipitamment quatre jours après, vaincue, découragée, couverte de confusion. Elle ne s'était crue en sûreté qu'après être rentrée dans ses retranchements à la tète du lac, où elle contiiMiait à se fortitier.

Le !• au malin, Monicalm avait chargé smi aidr di' canip, M. de La liochebeaucour, d'aller porler au gouvernoui un récit abrégé de la victoire; il lui annonçait, en même temps, a qu'il se metlail en mesure de recommencer ce matin-là, .';i les Anglais en avaient envie. >• Puis il ajoutait :

« Les Canatliens nous ont lait regretter de n'en avoir pas en plus grand nombre.

' C'est le chiffre inilii|ui^ [lar Abereromby dans son rapport officii'i. {l'uhlic Hecnnl Office, Am. and W. Intlies, Alicrcromhy « Pi(l, 12 juillet IT.ïH.)

Md.NTr.AI.M ET I.EVIS 165

M. le chevalier de Lévis s'en loue beaucoup; M. de Raymond el les aulres officiers, de Saint -Ours, de la Naudière, de Gaspé, se sont signalés. Je n'ai eu que le mérite de me trouver général de troupes aussi valeureuses. »

En passant à Chambly, à trois heures du matin, M. de La Rochebeaucour alla frapper chez M. Péan pour lui annoncer la victoire.

« 11 m'a pensé faire mourir subitement, écrivit celui-ci au chevalier de Lévis. 11 m'a trouvé encore endormi... Je me réveille en sursaut, et la première chose que je lui demande fut : « Quelles nouvelles? » Il me dit : k Elles sont bonnes, et M. le « chevalier de Lévis a reçu deux balles. » Je fis sur-le-champ un cri que je ne pus retenir; mais il acheva : i. Dans son chapeau, s Je vous assure que j'ai senti dans ce moment comment je vous suis attaché. »

Le 1^ au matin l'armée française, rangée en bataille sur le plateau de Carillon, chanta l'hymne de la victoire au bruit des fanfares, des tambours et du canon. Une grande croix, dressée par ordre de Montcalm, portait cette inscription que luimême avait composée, et dont il avait écrit au-dessous la traduction en vers français.

Oiiid dii\ ? qiiid milos ? qiiid strata ingoiitia ligna ?

En signuni ! en victorl Deus hic, Deiis ipse triumphat !

Clirétien, ce ne fut point Montcalm et sa prudence, Ces arbres renversés, ces héros, leurs exploits. Qui des Anglais confus ont brisé fespérance : C"est le bras de ton Dieu vainqueur sur celte croix.

Le temps n'a pas respecté ce monument éphémère. Le fort lui-même a été démantelé; mais le nom de Carillon est resté à jamais inscrit dans nos fastes militaires. Le drapeau arboré par les milices canadiennes au jour de la bataille fut rapporté troué de balles et suspendu aux voûtes de l'église des récollets de Québec. Échappé presque miraculeusement à l'incendie de cette église, en 1796, il a été conservé depuis comme une précieuse relique d'un autre âge. Aux jours des solennités publiques, quand les Canadiens veulent rappeler les exploits de leurs pères, ils promènent en triomphe le drapeau de Carillon.

Montcalm s'était d'abord livré à tout l'enivrement de la victoire. Sur le champ de bataille même, au moment où, à huit heures du soir, les derniers tirailleurs anglais, chassés des abatis, se repliaient .sur leur arrière-garde, il écrivit, probablement sans autre appui qu'un tambour, les lignes enthousiastes qui suivent, adressées à M. Doreil, commissaire des guerres, alors à Montréal. Ce petit billet, qui semble avoir gardé l'odeur de la poudre, fut confié encore humide au chevalier Le Mercier, choisi à l'instant même pour accompagner M. de La Rochebeaucour.

« L'armée et trop petite armée du roi vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j'avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d'élite, dont j'aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n'en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite. Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles. »

Le marquis ajoutait dans son rapport au ministre : « Le succès de la journée est dû à la valeur incroyable de l'officier et du soldat... Les officiers qui composaient celte armée ont donné de si grandes preuves de courage, que chacun d'eux mériterait un éloge particulier. »

166 Md.NTt.AI.M ET I.ÉVIS

L'ivresse du général ot de son armée avait été d'aiiiant plus vive, que le succès était plus inespéré. Mais quand la fumée du combat l'ut dissipée, quand les dernières notes de l'hymne triomphale se furent évanouies, l'enthousiasme s'affaiblit peu à peu au contact des diflicultés du présent et des menaces de l'avenir. On en trouve l'expression dans ce passage de Monicalm au maréchal de Relle-Isle {\ii juillet) : « Si jamais il y eut un corps de troupes digne de grâces, c'est celui que j'ai l'honneur de commander. Aussi je vous supplie. Monseigneur, de l'en combler. Pour moi . je ne vous en demande pas d'autre que de me faire accorder par le roi mon retour. Ma santé s'use, ma bourse s'épuise. Je devrai à la fin de l'année dix mille écus au trésorier de la colonie. Et, plus que tout encore, les désagréments, les contradictions que j'éprouve, l'impossibilité oîi je suis de faire le bien et d'empêcher le mal, me déterminent à supplier Sa Miijesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne...

« En attendant d'obtenir cette grâce, je servirai comme j'ai fait jusqu'à présent. Si cette journée peut me procurer quelque gloire, je la partage avec MM. de Lévis et de Bourlamaque. j>

La cour de Versailles connaissait déjà l'antagonisme qui existait entre le gouverneur et Montcalm. Celui-ci, vainqueur dans chacune des trois campagnes qu'il avait conduites au Canada, montrait, en demandant son rappel, qu'il était aussi fin politique qu'excellent général. Sachant bien que jamais la cour ne consentirait à l'enlever à son armée dans de telles circonstances, il espérait qu'elle le débarrasserait d'une façon ou d'une autre de l'importun gouverneur, soit en neutralisant son autorité et confiant le contrôle de la guerre à celui qui la dirigeait si bien, soit même en rappelant le marquis de Vaudreuil.

En attendant, la querelle qui les divisait allait s'aggraver encore, éclater au grand jour, partager en deux camps les officiers civils et militaires, et pénétrer jusque dans les rangs inférieurs de l'armée.

Les troupes de ligne étaient justement fières de la victoire de Carillon : c'est à elles qu'en revenait l'honneur, du moins en très grande partie; mais elles en prirent occasion d'affecter un mépris plus insultant que jamais pour les Canadiens, qui avaient contribué pour leur part au succès de la journée, et qui en réclamaient la gloire avec d'autant plus d'âpreté qu'elle leur était contestée. L'animosité, déjà si prononcée entre ces deux corps, devint telle, qu'ils semblaient prêts à en venir aux mains. Vaudreuil, qui en était la première victime, s'en plaignit amèrement, i II n'a tenu qu'à lui, dit Desandrouins en se déclarant l'un des coupables, d'avoir l'original des lettres qui eus.sent pu perdre celui qui les avait écrites. Imprudence de nous autres jeunes gens, ajoute -t-il, excités par la jalousie que nous témoignent ceux que nous sommes venus défendre. Il est vrai que nous portons si loin cette fougueuse licence, naturelle aux Français, que dans cette matinée môme où M. de Montcalm a assemblé les chefs de corps à ce sujet, on a trouvé sur la table de la salle une chanson des plus mordicantes contre le gouverneur général ot tout ce qui est colon, t Desandrouins termine par celte réfiexion attristée, qui aurait dû lui ouvrir les yeux à lui-même et le ranger du côté du chevalier de Lévis, le seul des commandants français qui se montrât au-dessus de ces mesquines passions' : <.f Gémissons sur la désunion qui ruine les forts, et à plus forte raison les faibles! »

' Lévis écrivait au marquis de Paulinv piMi il.' ti'iupi auparavant : « .le ii',' jjui; tuujuiirs que me louer

MONTCAI.M ET I.EVIS 167

Le commissaire des guerres Doreil, ami intime de Montcalm, se signalait par son hostilité contre tout ce qui était canadien, et par son acharnement contre Vaudreuil. k La négh"gence, disait-il au ministre, l'iiinorance, la lenteur et l'opiniâtreté du gouverneur, ont pensé perdre la colonie;... l'ineptie, l'intrigue, le mensonge, l'avidité , la feront sans doute périr. » Après plusieurs dépêches écrites avec la même violence, il crut que ses dénonciations avaient fait une assez forte impression sur les ministres pour oser demander le rappel de Vaudreuil et son remplacement par Montcalm.

« Si la guerre doit durer encore, oui ou non; si l'on veut sauver et établir le Canada solidement, que Sa Majesté lui en confie le gouvernement. Il possède la science politique comme les talents militaires. Homme de cabinet comme de détail, il est grand travailleur, juste, désintéressé jusqu'au scrupule, clairvoyant, actif, et n'a en vue que le bien; en un mot, il est homme vertueux et universel... Quand M. de Yaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel : il est Canadien, y

Le gouverneur, entouré d'amis trop officieux, était instruit de toutes les intrigues qui se tramaient autour de lui, et dont l'écho arrivait jusqu'à Versailles. Il finit par en être exaspéré et se laissa entraîner aux mêmes récriminations que ses adversaires.

Dans une lettre au ministre de la marine', où éclatait sa jalousie contre Montcalm, il dénonça la conduite du général à son égard et à l'égard des Canadiens. ï Ils ne peuvent qu'être rebutés, dit-il, par la façon dont il les fait servir... Ils ont rendu les plus grands services, maintenant on les avilit par la dureté avec laquelle on les commande... Ils acceptent sans murmurer les corvées dont on les charge continuellement; ils ne demandent pas mieux que d'être placés dans les lieux les plus exposés, soit dans les campements, les découvertes et même à la vue de l'ennemi. lisse sont distingués la journée du 8... M. le marquis de Montcalm, oubliant sans doute l'éloge qu'il m'avait fait d'eux, ne leur rendit pas la même justice dans la relation qu'il m'envoya; il prit, au contraire, un soin particulier de taire leurs actions. Je crois inutile de vous rapporter les propos de M. le marquis de Montcalm à mon égard. Depuis la campagne dernière, j'ai affecté de les ignorer; je l'ai prévenu de politesses; j'ai eu des conférences avec lui pour satisfaire à l'envie qu'il a d'être consulté , quoique j'aie éprouvé plusieurs fois qu'aussitôt que je lui avais fait part de quelque projet, il devenait public... Je passe sous silence toutes les infamies ou propos indécents qu'il a tenus ou autorisés. D'après toutes ces raisons. Monseigneur, je croirais manquer à ce que je dois au service du roi et à la confiance dont vous m'honorez, si je ne vous suppliais de vouloir bien demander à Sa Majesté le rappel de M. le marquis de Montcalm. Il le désire lui-même et m'a prié de vous le demander. Bien loin de penser cà lui nuire, j'estime. Monseigneur, qu'il mérite de passer au grade de lieutenant général... Personne ne rend plus de justice que moi à ses excellentes qualités, mais il n'a pas celles qu'il faut pour la guerre de ce pays. Il est nécessaire d'avoir beaucoup de douceur et de patience pour commander les Canadiens et les sauvages... »

Yaudreuil concluait en désignant le chevalier de Lévis comme le meilleur suc-

lif la confiance ot de l'amilié que .MM. les marquis de Yaudreuil et de .Montcalm me témoignent. » (A M. le marquis de Paulmy, ii avril 1758.)

Qui sait si la colonie n'aurait pas été sauvée, si ces deux hommes avaient profité de ce bel exemple!

' .M. de .Massiac.

108 MONTRAI. M l-T l.EVIS

cesseur do Monicalm : « H réuiiil en lui loiites les bonnes qualités de l'officier général; il est généralement aimé, et il mérite de l'être. »

11 y eut entre Yaudreuil et Montcalm un échange de lettres et quelques tentatives de rapprochement. « Nous comptions n'avoir tort ni l'un ni l'autre, disait Montcalm, il faut donc croire que nous l'avons tous deux et qu'il faut apporter quelque changement à notre façon de procéder. »

Les tracasseries excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à brouiller' empêchèrent le rapprochement.

Dans les colonies voisines, la même antipathie régnait entre les troupes d'.Vngleterre et celles des provinces, de même qu'entre leurs chefs. La plupart des officiers d'outre -mer étaient des fils de famille, chez qui la morgue britannique était traditionnelle. Ces officiers devaient en général leur grade moins à leurs états de service qu'à leurs privilèges héréditaires. Imbus de préjugés et d'idées exclusives puisés dans les cercles aristocratiques, d'où ils n'étaient guère sortis, ils regardaient avec un superbe dédain tout ce qui n'appartenait pas à leur caste, et plus encore ce qui était étranger à leur île. Les colons d'Améri(|ue, d'un autre côté, non moins attachés à leurs préjugés et à leur esprit local, mais sentant déjà naître parmi eux un patriotisme nouveau, étaient profondément blessés dans leur orgueil démocratique de trouver des maîtres là où ils n'espéraient voir que des égaux.

Les chefs des troupes régulières aggravaient le mal par leur conduite au lieu d'y remédier; ils ne se donnaient pas même la peine d'inviter aux conseils de guerre les commandants de milices, qui n'étaient pas plus instruits des oin'rations que les. derniers subalternes. On vit des compagnies entières, exaspérées du ton des officiers anglais qu'on leur avait imposés, se débander en un jour et regagner leurs foyers. Le ressentiment de ces affronts se répandit dans les provinces, où il resta gravé dans les esprits, et ne fut pas étranger à l'éclatante rupture qui amena l'indépendance des États-Unis.

Le 12 juillet et les trois jours suivants, les divers détachements de troupes coloniales expédiés par le marquis de Yaudreuil sous le commandement de son frère liigaud vinrent grossir l'armée de Carillon, qui se trouva portée à six mille six cent soixante-neuf combattants, y compris quatre cent soixante-dix sauvages. Ce mouvement, nécessité par les circonstances, rendait inexpugnable pour cette campagne la frontière du lac Chamj)lain , mais avait complètement dégarni celle du lac (tiitario, sui' laqu{;lle marchait le g(''nr'ral Forbes, qui allait hienlùt èlic suivi d'une autre armée dirigée contre Frontenac. Telle était l'inféiiorilé numérique de nos armes et la multitude toujours croissante des ennemis, qu'il n'y avait pas de talent militaire capable d'en arrêter le torrent. La tactique de Montcalm dut se réduire à inquiéter .Micrcromby pour le retenir dans ses retramliemenls et à compli'ter les fortifications de Carillon. L'armée y travailla sans relâche, excepté les jours de pluie et les dimanches, encore pas tous. Les anciennes fortifications furent perfectionnées, de nouvelles furent construites de chaque lùlé de la jjlaine qui borde la pointe de Carillon. On fit ireuser des fossés, élever des terrassements, dresser des palissades, poser des redoutes, construire des casemates, blinder des ouvrages; on établit plusieurs batteries; on fit de Carillon une position telle, qn'du pùl pairaitcnient s'y défendre en cas d'un retour otfcnsif des .Anglais.

' Houf/ainvilte au minislre, lii ;iont IT.'lx.

MdNïCAI.M 1;T I.KVIS

Les troupes de la marine et de la milice avaient et/' formées en deux bataillons de mille hommes eliacun, dont le premier, sous les ordres de .M. de Rigaud, eampait à la Chute. Le seeond, commandé par M. de La Corne, à la sortie du lac Saint- Sacrement, avait ordre de pousser des découvertes sur le lac pour obtenir des nouvelles de l'ennemi, et d'entretenir des patrouilles dans les bois afin d'éviter d'être

Sauvages et coureurs des bois.

surpris. En même temps de l'oils détachements lurent confiés aux meillenrs coureurs des bois pour faire des incursions sur le territoire ennemi.

Le 17 juillet, M. de C.ourlemanche [larlit avec deux cents sauvages et autant de Canadiens et de .'^oldats de la marine, remonta le lac Champlain et la rivière au Chicot jusqu'à mi-chemin entre le fort Edouard et le lac Saint -Sacrement. Les Anglais venaient d'y construire, sous le nom de Halfway's Brook, un nouveau fort pour servir d'entrepôt et protéger leurs convois. Courtemanche y surprit une escorte d'une cinquantaine d'hommes qui pas.sait dans le voisinage, et la mit en fuite. Au bruit de la fusillade, trois cents hommes sortis du fort accoururent à la rescousse. C'était le moment qu'attendait le commandant pour les laisser s'engager dans les bois, les cerner ensuite et les écraser; mais les sauvages, à leur ordinaire, n'écou-

170 MONTCAI.M ET I.ÉVIS

lèrent ni ordres ni conseils, se mirent immédiatement ;ï la poursuite, levèrent une vingtaine de chevelures, firent huit prisonniers, et reprirent le chemin de Carillon, où le détachement arriva le 21 suivant. 11 n'y avait eu que deux Canadiens et deux sauvages de blessés.

Les dépositions des prisonniers, parmi lesquels il y avait un Iroquois des Cinq- Nations, révélèrent la marche du général Bradstreel, détaché de l'armée d'Abercromby avec un corps de milice considérable, douze pièces de canon et quatre cents sauvages, lesquels remontaient la rivière Mohawk pour se porter sur le lac Ontario. Montcalm et Lévis s'empressèrent de communiquer cette nouvelle alarmante à Vau- (Ireuil , sans pouvoir détacher aucune de leurs troupes au secours de celte frontière menacée.

Le succès de M. de Courtemanche et l'arrivée d'une flottille portant quelques centaines de Népissings et d'iroquois du lac des Dcux-Montagnos, sous la conduite de M. de Sainl-Luc, capitaine dans la marine, déterminèrent le marquis de Montcalm à organiser une expédition importante, destinée à aller frapper au même endroit, après avoir suivi la même route. Cette expédition, composée de quatre cents sauvages et de deux cents Canadiens, soldats de la marine ou miliciens, fut confiée au même M. de Saint- Luc, parent de M. de La Corne Saint-Luc, qui commandait en ce moment le corps de milice stationné au Portage.

Le départ de ce détachement, fixé au 22 juillet, fut retardé de deux jours par un incident qui peint bien les mœurs des sauvages et les traits de ressemblance qu'ils avaient avec les héros de l'antiquité. Bougainville, qui paraît avoir rlr un des officiers de l'armée les mieux nourris des classiques, était extrêmement frappé de ces points de similitude, et en fait la remarque en plusieurs endroits de son Journal.

Une joute rappelant les jeux olympiques allait s'engager entre deux tribus rivales : celle des Abénakis et celle des Iroquois. 11 s'agissait de l'amusement favori des sauvages, le jeu de la crosse, auquel les guerriers se livraient et se livrent encore dans l'ouest avec toute l'ardeur de leur violente nature, c'est-à-dire avec une fureur voisine de la rage. On jugera de l'importance de cette partie de plaisir par l'enjeu qu'on y avait mis, et dont la valeur s'élevait à mille cens en colliers et en grains de porcelaine.

Aux extrémités du terrain choisi par les chefs, sont plantés deux grands poteaux qui servent de ralliement à l'un ou à l'autre des groupes rivaux. Chaque joueur est armé d'un bâton recourbé en forme de crosse; au centre est placée une balle que les deux partis se disputent et qu'ils cherchent à lancer sur le poteau de leurs adversaires, en les empêchant de l'approcher du leur.

11 est facile de se représenter la scène curieuse et pittoresque qui animait le plateau de Carillon durant la journée du 2.j juillet. .Montcalm et Lévis, entourés d'un grand nombre d'officiers, rehaussaient par leur présence ce tournoi d'un nouveau genre et paraissaient y prendre d'autant plus «l'intérêt, que les sauvages étaient plus que jamais difficiles à retenir depuis la victoire de Carillon, qu'ils étaient extrêmement jaloux d'avoir vu gagner sans eux. Une foule de soldats désœuvrés de divers régiments, ipielques-uns en déshabillé, revenant du travail, faisaient cercle autour des joueurs. Un bon nombre d'Indiens avec leurs femmes et leurs enfants, appartenant à des tribus étrangères à la lutte, la regardaient en simples spectateurs. Des groupes de Canadiens, des coureurs des bois, accoutumés à de pareilles scènes, y prenaient une moindre part et restaient étendus nonchalamment sur le gazon.

MONTCALM ET I.EVIS 171

Les tentes ilressées autour des glacis et des bastions du fort, les huttes des miliciens, les wigwams des sauvages, les palissades, les retranchements, les redoutes qui couronnaient le promontoire, formaient un encadrement en harmonie avec le théâtre naturel où jouaient les farouches acteurs des bois.

Au signal donné, les deux partis s'étaient précipités sur la balle, l'avaient fait rouler quelque temps à leurs pieds, puis l'avaient lancée en l'air et s'étaient mis à sa poursuite avec l'agilité et la vitesse de chevreuils traqués par une meute. Tantôt ils se groupaient pour se disputer la balle, tantôt ils s'éparpillaient pendant qu'elle volait au-dessus de leurs tètes, se bousculant, se culbutant, se prenant corps à corps, luttant les uns contre les autres comme pour un coml)at à mort, au milieu de cris, de vociférations, d'éclats de voix inouïs. Presque tous le corps nu, n'ayant que le brayet autour de la ceinture, leurs longs cheveux noirs et leurs panaches de plumes flottant au vent, ils ressemblaient, avec leurs visages tatoués, leurs yeux flamboyants, leurs gestes forcenés, à des bandes de sorciers courant au sabbat, ou mieux encore à des démons sortis de l'enfer. Les spectateurs les poursuivaient de leurs applaudissements et de leurs éclats de rire, acclamaient les plus agiles et les plus adroits, et les encourageaient à de nouvelles prouesses. Enfin, après bien des péripéties, des chances variées, la balle, lancée d'un bond irrésistible, alla frapper le poteau et mit fin à la partie. Les vainqueurs, couverts de sueur et de poussière, accablés de fatigue, vinrent recevoir les félicitations des commandants et le prix de leur victoire. Un festin, selon la coutume, termina la fête, et les guerriers, fiers et heureux comme de grands enfants, reprirent les préparatifs de l'expédition.

Le 28 juillet, le parti de M. de Saint -Luc était embusqué entre le fort Edouard et Halfway's Brook. Vers midi, il vit venir un convoi d'une quarantaine de chariots chargés de vivres, de boissons et de manhandises, escortés par cinquante soldats sous les ordres d'un enseigne du régiment de Blackney. Plusieurs femmes, enfants et marchands, faisaient route avec eux.

Avant qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître, ils furent cernés, tués ou pris. La charge des chariots fut dispersée et pillée par le détachement. Trois soldats avaient été tués et un Canadien blessé. « Nous avons eu, dit Montcalm, un Iroquois tué et deux blessés. Toujours les Iroquois perdent quelqu'un ; c'est que de tous les sauvages ils sont les plus braves. Sarégoa, leur chef de guerre, est celui qui a conduit l'entreprise. Lorsque dans un détachement les sauvages sont les plus nombreux, ils font la loi et décident sans appel. C'est un bonheur quand celui d'entre eux qui est le plus accrédité a une bonne tète, et celle de Sarégoa est très bien organisée. »

En apprenant la mésaventure arrivée à son convoi, Abercromby jeta dans des bateaux un fort détachement de rangers, de miliciens et d'infanterie légère avec Rogers, et leur fit descendre le lac George pour aller couper la retraite à M. de Saint-Luc en traversant l'étroite chaîne de montagnes qui sépare ce lac de la tète du lac Chaniplain. Mais M. de Saint-Luc, prévoyant qu'il serait poursuivi, avait précipité sa marche et dépassé ce lieu avant l'arrivée de Rogers, qui l'y attendit vainement. Comme celui-ci revenait sur ses pas, il reçut un message d'Abercromby lui enjoignant d'intercepter d'autres troupes de maraudeurs signalés aux environs du ford Edouard. Montcalm avait en effet lancé dans cette direction une nouvelle bande de Canadiens et de sauvages, ayant cette fois pour chef l'audacieux Marin, beau -frère de M. de Rigaud.

112 miinti:ai.m i:t i.i:vis

.losepli Marin, ?ieur de Sainl-Martin, que ses relations de parenté avec la famille de Vaudreuil avaient rendu très influent dans la colonie, était peut-être le coureur de bois le plus brave de celte époque. Il était né à Montréal (1719), mais avait passé presque toute sa vie en des courses aventureuses. Accusé, comme son beau-frère, de spéculations véreuses dans les postes où il avait commandé, il rachetait ses pilleries par les services éminenls qu'il rendait à la guerre. On ne comptait plus les actions où il s'était distingué.

Il était en froid en ce moment avec M. de Rigaud, qui, paraît-il, par un sentiment de jalousie indigne de son rang, avait choisi parmi les Canadiens les moins aguerris les soldats destinés à son expédition. Marin était parti de Carillon le A août, vers cinq heures du soir, avec M. de La Rochebeaucour, Langy l'aîné, quelques autres officiers et cadets, cent Canadiens, une quarantaine de soldats de la colonie et environ cent trente sauvages, en tout près de trois cents hommes. Il remonta le lac Ciiamplain jusqu'aux Deux-Kocliers, c'est-à-dire à trois lieues plus haut, débarqua sur la rive droite, où il cacha ses canots dans un épais i'ourié, et continua sa marche à travers les bois, laissant à sa droite la rivière au Chicot, qu'il côtoya à quelque distance, jusqu'à trois lieues de l'ancien fort abandonné connu sous le nom de fort de la reine Anne. On était au 8 août, à une heure du matin. La troupe, fatiguée d'une longue marche nocturne, fit une courte halle et reprit sa route tortueuse à travers le terrain inégal et les hautes futaies dont la cime était à peine éclairée par les vagues lueurs d'une nuit d'été. Il était grand jour quand la tète de la colonne déboucha sur l'ancien chemin conduisant du fort Anne au fort Kdouard. Aucun indice ne laissait soupçonner le voisinage d'un ennemi. L'oreille même des sauvages, si fine, si exercée, si- attentive, n'entendait sortir des profondeurs d'alentour d'autres bruits que le chant matinal des oiseaux et la brise qui, se levant avec le soleil, secouait la rosée sur les branches. Olïîciers, soldats et Peaux-Rouges s'étendirent tranquillement sur la mousse et se préparaient à prendre leur frugal déjeuner, lorsque tou( à coup des détonations d'armes à feu se firent entendre à quelque distance. Nul doute que ce ne fût un parti d'ennemis; c'était en effet celui de Rogers, qui, revenu sur ses pas, avait campé dans la clairière ouverte autour du fort Anne. Son expédition comptait en tout sept cents hommes, dont quatre-vingts rangers,-un corps de milice du Connecticut sous le major Putnam, et le reste formé de troupes légères appartenant à l'armée régulière aux ordres du capitaine Dalzell, excellent officier qui, cinq ans plus tard, devait trouver une mort héroïque devant le fort du Détroit, assiégé par Pontiac.

Rogers, qui d'ordinaire était si prudent, qui pour cacher sa marche ordonnait le silence dans les rangs et faisait éteindre les feux dans son camp à la tombée de la nuit, s'élait oulilié ce jour-là. Croyant que les incursionnisles qu'il avait eu ordre de poursuivre étaient déjà loin sur le chemin de Carillon, il s'était amusé, avec le lieutenant Irwin de l'infanterie légère, à tirer à la cible sur un objet placé dans la clairière. C'étaient ces coups de fusil qui avaient donné l'éveil à la troupe de Marin, dont le plan d'embuscade avait été aussi vite exécuté que décidé. Prévoyant bien que la colonne anglaise allait .s'engager dans le chemin pour retourner au fort Kdouard, il avait disposé ses soldats, entremêlés de sauvages, à la droite de cette roule abandonnée, qui n'était plus qu'un étroit sentier depuis que les jeunes pousses l'avaient envahie. Si dense et si sondu'e était la feuillée, fléchissant .«ous l'abondante rosée, que le regard du lynx s'y serait perdu.

MONTC.AI.M I:T I.KVIS 173

Quand le pari engagé entre Rogers et Irwin eut été décidé, l'ordre de marche fut donné. Chaque soldat endossa le havresac, et, le fusil à l'épaule, reprit son ran^. La colonne traversa la clairière, et, longeant les palissades croulantes du fort Anne s'enfonça, un seul homme de front, dans la trouée étroite qui marquai! encore le vieux chemin. Il était sept heures du matin quand les derniers soldats disparurent sous la sombre voûte. Putnam, avec ses gens du Connecticut, ouvrait la marche, suivi de l'infanterie légère de Dalzell ; Rogers, avec ses rangers, formait l'arrièregarde. Tous marchaient sans précaution et sans défiance, les officiers jetant au besoin un cri en avant ou en arrière, décelant ainsi d'assez loin leur présence. Cependant à deux pas d'eux, sur leur droite, le rideau de feuillage cachait des rangées d'ennemis qui, retenant leur haleine, les laissaient passer. Soudain l'air retentit d'épouvantables hurlements et de coups de fusil qui semblaient .sortir de terre. Les balles déchirent le feuilhige, et pendant qu'elles gnMent à bout portant sur la longue file en mouvement, une légion de Peaux-Rouges sautent comme des tigres sur le sentier, le tomahawk à la main. A ce premier assaut, un chef de Caughnawaga s'élança sur le major Putnam, qui tenait la tète de la colonne. Celui-ci n'eut que le temps de bander son fusil et de le diriger sur la poitrine de l'Indien; mais le coup ne parlil pas, et Putnam, saisi et entranié dans le fourré, y fut garrotté avec un lieutenant du nom de Tracy et trois soldats faits prisonniers en même temps que lui. Les Canadiens, dont la plupart n'avaient jamais vu le feu, lâchèrent pied en grand nombre et ralentirent par leur fuite la première ardeur des assaillants. Cependant une partie des sauvages, des soldats et des Canadiens, suivant l'exemple de Marin, de Langy et du brave Sarégoa, continuèrent le feu en poursuivant le détachement du Connecticut, qui se repliait en désordre dans l'épaisseur du bois.

Dalzell, accouru au bruit de la mousqueterie, rallia les fuyards et dirigea seul le combat jusqu'à l'arrivée de Rogers. Peabody et Humphreys, tous deux biographes de Putnam, blâment sévèrement le commandant des rangers de s'être fait longtemps attendre ; il avait craint une attaque sur ses derrières et avait d'abord adossé ses hommes à la rivière au Chicot, à quelque distance des combattants.

« Nos gens trouvent, à une portée de fusil, raconte Desandrouins d'après le récit de témoins oculaires, les Anglais marchant à eux, qui dans le moment se saisissent de gros arbres. Nos gens en font autant, et l'on se fusille pendant deux heures, sans se faire vraisemblablement beaucoup de mal de part ni d'autre. Nous savons, de gens qui y étaient, que Marin et les officiers ne quittèrent plus celte position.

« Ils se trouvèrent plusieurs fois réduits à moins de trente faisant tète à l'ennemi, et jamais plus de quatre-vingts ou cent, malgré les exhortations des sauvages eux-mêmes, cl entre autres de quatre Micmacs, qui, parlant très bon français, excitaient les autres à les suivre et faisaient tout ce qu'on {leul attendre des plus braves ofiiciers.

« Sarégoa, fameux chef iroquois, dit alors à Marin : « Gonoron ! (qui veut dire: « Ceci est de valeur!) — Et pourquoi'? dit Marin. — Ah! mon père, dit le sauvage, « si seulement j'avais mes jeunes gens ! i Et il alla enlever dans le plus fort du combat un Anglais derrière un arbre.

« Marin s'y comporta, on peut dire, avec témérité. Il fit la bravade de crier pendant la chaleur du combat : « Rogers, viens ici! c'e.'-t moi qui t'appelle et qui

174 Mn.NTCALM ET I.EVIS

« te défie! i> Quelques-uns disent que Rogers lui répondit sur le même ton. Mais des gens qui ont enlemlu le propos de Marin m'ont dit n'avoir point ouï celui de Rogers.

« Enfin, l'ennemi n'avançant ni ne reculant, et se tenant avec précaution derrière les arbres, et n'y ayant plus moyen de rallier les pleutres qui nous abandonnaient, Langy proposa à Marin de faire la retraite, ce qu'il n'approuva qu'après quelques difficultés.

< Alors il fit enlever ses blessés et fit route par la droite pour regagner ses paquets. Il ne fut point du tout poursuivi par l'ennemi, qui, de son côté, fila aussi par sa droite dès qu'il fut assuré de notre retraite. Il ne jugea pas sans doute pouvoir atteindre les sauvages dans les bois, ou se crut trop heureux d'en être débarrassé.

« Je tiens tous ces faits de La Rochebeaucour et de tous ceux qui étaient avec Marin.

« Les sauvages ont eu cinq hommes de tués et trois de perdus ; deux soldats de la colonie cl un sergent tués; deux Canadiens, dont un de Montréal nomme Trudeau, tués; avec une dizaine de sauvages blessés, dont deux de ces braves Micmacs; deux cadets blessés, MM. de Cussy et Monatte. j

Les Anglais, selon leur coutume et pour pallier leur timide attitude devant un ennemi si inférieur en nombre, exagérèrent le chiffre de ses perles. Un parti des leurs, envoyé sur les lieux après l'aclion, prétendit avoir enterré cent Français et sauvages, tandis que Monlcalm, s'accordant avec Desimdrouins, affirme que treize morts en tout, dont cinq sauvages, avaient été abandonnés sur le champ de bataille.

Les Anglais avouèrent qu'ils avaient eu quarante-neuf hommes de tués, sans compter un grand nombre de blessés. Ils rendirent témoignage aussi bien que les Français de la bravoure exceptionnelle des sauvages en cette occasion. Un de leurs officiers rapporte ({u'un Indien s'élança en plein milieu de la troupe anglaise et tua deux hommes à coups de hache. Il monta ensuite sur un tronc d'arbre et se mit à les défier tous. Un soldat essaya de le tuer à coups de crosse de fusil; mais, quoique le sang jaillit de sa blessure, il ne tomba pas et aurait immolé son adversaire, si en ce moment Rogers ne l'avait tué raide d'une balle.

Aucun exploit de Marin ne lui fit plus d'honneur que ce combat. Il avait tenu lèle pendant deux heures à des troupes d'élite plus du double des siennes; et telle était la terreur qu'il leur avait inspirée, qu'elles le laissèrent enlever ses dix blessés et ses cinq prisonniers sans oser le poursuivre.

Le récit de la captivité du major Putnam, raconté par son biographe', fait voir le terrible sort qui attendait la plupart du temps les prisonniers tombés aux mains des sauvages, même de ceux dont le christianisme avait adouci la primitive barbarie. Aussitôt qu'il eut été entraîné à l'arrière-garde , il fut attaché pieds et poings liés à un gros arbre par son vainqueur, qui retourna ensuite au combat. Dans son absence un jeune Indien, au lieu d'aller se battre avec ses camarades, s'amusa à planter sa hache aussi près que possible de la tête et des membres du malheureux captif, sans toutefois le toucher.

Après qu'il se fut fatigué à ce jeu, un Français, assurc-t-on, eut la cruauté de

' Life of hiael l'utnam, h\ Oliver W. B. Peabody.

MONTCAl.M ET LEVIS 175

viser sur lui comme pour le (ner, et de le frapper ensuite, en passant, sur la joue, avec la crosse de son fusil. Un moment les Français et les sauvages, poursuivis de trop près, ayant été obligés de reculer, Pulnam se trouva exposé aux balles des deux partis, jusqu'à ce que les Anglais, attaqués vivement à leur tour, eussent perdu le terrain conquis. Pulnam fut alors délié et conduit en lieu sur jusqu'au moment de la retraite, où il fut repris par les sauvages, dépouillé de ses vêtements et forcé de porter le bagage de plusieurs blessés, après qu'on lui eut attaché les mains avec des cordes qui lui enfonçaient dans la chair. Un officier français, touché de pitié en l'entendant prier ses bourreaux de le luer plutôt que de le tourmenter ainsi, parvint à lui faire détacher les mains, à le décharger d'une partie de ses paquets, et à lui faire donner par le chef auquel il appartenait une paire de mocassins. Mais, au repas du soir, la férocité indienne se réveilla de nouveau, et ils se mirent en frais de le briîler vif, après l'avoir entraîné dans un taillis à quelque distance du camp et attaché nu à un arbre, autour duquel ils amassèrent une quantité de branches sèches auxquelles ils mirent le feu. Un orage survenu en ce moment éteignit la flamme et donna quelque temps de répit à l'infortuné Putnam. Mais, dès que la pluie eut cessé, le bûcher lut rallumé. Marin, qui était à quelque dislance, entendant les cris de la danse et les éclats de rire qui accueillaient les gémissements et les soubresauts de la victime pour échapper aux llammes, ou, selon une autre version, averti par un sauvage saisi d'un moment d'humanité, accourut, et écartant les bourreaux avec indignation, en leur foisant de sanglants reproches, rejeta à coups de pieds les fagots enflammés, délia le prisonnier et le remit entre les mains du chef qui en était le maître, en lui disant de mieux faire respecter ses droits. Un autre que Marin, qui n'eût pas joui de la même autorité et du même prestige auprès des indigènes, se serait exposé par cette action téméraire à être tué sur-le-champ.

Le chef iroquois eut quelques égards pour son prisonnier : voyant qu'il ne pouvait, à cause de la contusion qu'il avait reçue à la joue, mordre sur un morceau de pain dur mis à sa disposition, il alla le tremper dans l'eau voisine et le lui rapporta ; ce qui ne l'empêcha pas de prendre les précautions ordinaires pour ciu'il ne pût s'évader à la faveur des ténèbres. Il commença par lui enlever des pieds ses mocassins et les attacher à ses poignets. Il le coucha ensuite sur le dos, lui étendit en forme de croix de Saint-André les bras et les jambes, qu'il lia à quatre petits arbres. Puis, coupant de jeunes pousses flexibles, il les posa en travers sur le corps du prisonnier, et se coucha lui-même sur leurs extrémités avec plusieurs Iroquois, de façon que le moindre mouvement du captif les aurait réveillés. C'est dans cette cruelle position qu'il dut passer la nuit. Comme il était d'un caractère gai, il racontait plus tard qu'il ne pouvait s'empêcher de sourire de la figure piteuse qu'il devait faire et du singulier tableau que présentait le groupe dont il était le centre et le personnage le plus intéressant.

A l'aurore il fut détaché et pourvu d'une couverte et d'un morceau de viande d'ours pour apaiser sa faim. Le reste de la marche il fut bien traité, n'eut aucun Hirdeau à porter, et arriva le soir à Carillon, où il fut remis aux autorités fran^ çaises.

Après avoir été interrogé par Montcalra, il fut dirigé sur Montréal, sous la garde d'un officier qui eut pour lui toute la courtoisie et les attentions dues à son rang. Peu après il eut la bonne fortune d'être échangé avec d'autres prisonniers.

On louchait à la mi-aoùt : le peu de céréales que l(>s habitants avaient pu ensemencer étaient déjà trop mûres et s'étjrenaient tians les champs. Cependant les militaires l'rançais, de plus eu plus injustes et exigeants envers les Canadiens, à mesure que les dissentiments entre les chefs éclataient davantage dans le public, se révoltaient à la pensée de voir partir les miliciens et maug^réaient contre Vaudreuil, qui les rappelait pour les moissons. On est toutelbis jibis porté à plaindre qu'à blâmer ces braves oITiciers en songeiiiit au sort si dur (pie leur faisait la France, après les avoir jetés sur ces lointains rivages pour défendre son drapeau. Elle ne répondait à leurs héroïques faits d'armes que par de stéiilcs applaudissements, et les abandonnait à eux-mêmes, tandis qu'elle livrait en Europe ses trésors et ses armées aux caprices d'une courtisane. .Manquant de tout, mal payés, vivant chaque jour à la ration, travaillant connne des mercenaires quand ils ne se battaient pas, témoins du chaos de l'administration coloniale dont ils étaient victimes comme le peuple, à la veille d'être écrasés sous le nombre en défendant une cause de plus en plus désespérée, comment auraient-ils pu ne pas être aigris et ne pas rejeter un peu partout autour d'eux leur mauvaise humeur? Leurs relations et leurs lettres sont pleines de récriminations tpii atteignent tous, excepté les plus grands des coupables : le roi et sa cour. C'est que là était leur avenir; c'est qu'un seul mot aurait suffi pour compromettre leur avancement.

Le chevalier de Lévis grandit au milieu de ce débordement d'invectives ; il reste toujours le même, toujours calme, froid, impassible. Les jugements qu'il porte dans son Journal et sa correspondance sont partout empreints du même esprit de justice et d'impartialité.

iMontcalm fil un choix parmi les Canadiens, renvoya les plus vieux et les chefs de famille dans leurs paroisses, et garda les plus aguerris et les volontaires au nombre de six cents, ce qui réduisit l'armée de Carillon à trois mille cent quatrevingt-neuf combattants. Ce départ, qui eut lieu du 10 au 17, ne pouvait manquer de réveiller l'inconstance des sauvages; tous demandèrent à grands cris de partir. La cause de cette débandade était évidente ; pourtant certains officiers s'en prirent aux interprètes, les accusèrent même de s'être vendus aux Anglais et d'exciter sous main les sauvages à la désertion. On tint conseil sur conseil pour les engager à rester; on ne ménagea ni les flatteries ni les présents. On les assura qu'ils n'auraient plus de longues courses à faire, mais seulement des découvertes autour de l'armée; qu'on aurait surtout bien soin d'eux, et qu'on leur donnerait à l'ordinaire un couj) d'eau-de-vie. La plupart finirent par rester.

11 n'y a nullement à s'étonner de celte défection des sauvages. Elle surgissait de la situation même. L'étoile de la France pâlissait, et ces peuples d'enfants qu'elle ne guidait plus s'en allaient vers l'astre brillant qui montait à l'horizon, mais dont l'éclat leur devait être mortel.

Ils avaient trop de perspicacité pour ne pas voir l'abandon où la France laissait sa colonie, et l'énorme disproportion des forces entre les deux armées. Ils étaient surpris de la bravoure de nos troupes, encore plus de nos victoires, mais ne s'aveuglaient pas sur l'issue finale. Ainsi, le prestige et rintlucnce de la France diminuaient parmi eux à mesure que grandissaient l'influence et le prestige de l'Angleterre.

Un déserteur, entré à Carillon sur ces entrefaites, apporta des nouvelles fort inquiétantes. Il confirma d'abord la marche du général lîradslreet vers le lac tinlario, l't ajouta (prAln-ivromby avait cinore qualor^e ou (juin/,e cents berges sur

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le lac George, avec une barque portant dix- huit canons; qu'outre les milices, les compagnies franches de Hogers et deux cents sauvages moliicans, il avait huit mille hommes de troupes régulières; qu'enfin il venait d'établir un poste avancé sur le lac.

Ces informations furent confirmées par Marin, qui, avec son audace ordinaire, avait pénétré avec dix Mississagués et trois Français jusqu'aux abords du camp anglais, où il avait entendu calfater des bateaux.

Ainsi, aux inquiétudes qu'inspiraient d'un côté Louisbourg et de l'autre la .routière des lacs, vint se joindre celle d'une attaque de Carillon. On se prépara plus que jamais à se défendre. Et il ne fallait pas perdre de temps ; car, assurait-on, « l'ennemi devait revenir avant huit jours. L'armée tout entière fut employée aux retranchements, » excepté un homme par chambrée pour faire la soupe; elle s'y porta avec un zèle infatigable.

Cependant les nouvelles de Louisbourg devenaient plus rassurantes, et les vainqueurs de Carillon applaudissaient à l'énergique défense de leurs frères d'armes. D'après les dernières nouvelles de M. de Drucour, datées du 7 juillet, « l'ennemi n'a pu encore ouvrir la tranchée... Nous nous défendons avec science et valeur, et l'ennemi attaque très mal, ce qui nous donne lieu de bien augurer, d

On était sous cette heureuse impression lorsque, le 3 septembre, Bougainville, qui avait parié avec les officiers anglais qu'ils n'auraient pas de sitôt la place, reçut d'un neveu du général Abercromby <r une gazette rapportant la capitulation de Louisbourg le 26 juillet ' ».

Ce fut un coup de Ibudre; on se refusa d'abord d'y croire : la nouvelle demandait confirmation. Qu'était-il advenu à Louisbourg?

SIÈGE DE LnnsiîOLRG

Le Cap -Breton, qui n'est séparé de la Nouvelle- Ecosse que par l'étroit gut de Canceau, semble être un prolongement de cette presqu'île. Il a la forme singulière d'un fer à cheval, avec le lac Bras-d'Or pour mer intérieure, et est extrêmement redouté des marins, à cause de sa situation au milieu d'une région de brumes et de tempêtes. Sur la côte de cette ile, qui regarde l'Europe à plus de mille lieues de distance, s'ouvre un havre spacieux et profond, fermé à tous les vents par deux longs promontoires, contre lesquels viennent se briser les vagues de la mer. Ce port, toujours libre de glaces en iiiver, offrait un refuge aux navires pécheurs bien longtemps avant que Cliamplain l'eût entendu désigner sous le nom de Port-aux- Anglais. Il parait aujourd'hui presque aussi inhabité qu'à cette époque reculée; mais, quand on y descend, on ne tarde pas k s'apercevoir que le sol a été remué en plusieurs endroits par la main des hommes. Sur la pointe méridionale gisent les

' te Maifchal dp camp Desandrouins.

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ruines d'une ville lorliliée, à moitié ensevelie sous le gazon, avec ses porles et ses murs renversés dans les fossés par les boulets et la mine. Quelques pans d'édifices aux vastes proportions, des casemates qui ont résisté à la poudre, étalent leurs ouvertures béantes au soleil et servent d'abri contre le vent et la pluie à quelques moutons et vaches qui paissent parmi ces décombres et dans le cimetière voisin, où dorment des légions de vaillants soldats. Quand on parcourt cette cite morte et déserte, dont le silence n'est troublé que par le tintement des clochettes des bestiaux et par le roulement mélancolique des vagues, on se croirait au milieu des ruines de Pompéi.

Du haut d'un monticule qui l'ut autrefois la citadelle, l'œil embrasse toute la rade, où dorment quelques barques de pêcheurs sur une eau tranquille, tandis que au dehors la grande liuule de l'Océan vient déferler et rejaillir en écume blanche sur la pointe de lîochcforl, sur l'Ile de l'Entrée et sur le promontoire opposé. Les hauteurs rocailleuses qui s'étageni aux aleniours sont couvertes d'une végétation de sapins et d'épinettes rabougris d'un vert dur, dont les branches barbelées rendent un silllemcnt triste et monotone en se balançant aux vents du liirge. On croirait entendre les lamentations lointaines de quelque invisible Jérémie. Çàet là, quelques huttes de pêcheurs, dont les filets sèchent sur les galets et sur les courtines écroulées. Voilà tout ce qui reste de Louisbourg, surnommé le Dunkerque de l'Amérique.

La fondation de Louisbourg date du traité d'Utreclit (1713). Ses premiers habitants furent les pêcheurs de Plaisance, que la France fit transporter en cet endroit lorsqu'elle évacua l'Ile de Terre-Neuve, cédée à l'Angleterre en même temps que l'Acadie, par une clause du même traité. Jusqu'à ce moment, la France avait regardé d'un œil fort indifférent l'île du Cap-Breton; mais, après qu'elle eut signé la paix d'Utrecht, elle comprit la faute impardonnable qu'elle avait commise en laissant l'Angleterre maîtresse de tout le littoral de l'Allantique, depuis la Floride jusqu'à la baie d'IIudson, à la seule exception du Cap-l>reton. Celte île attira alors toute son attention, et, pour montrer l'importance qu'elle y attachait, son nom l'ut changé en celui d'île royale, et le petit établissement du Port-aux- Anglais s'appela Louisbourg, en l'honneur du roi de France. Des colons y furent attirés et favorisés. Les groupes acadiens de la Nouvelle-Ecosse furent même sur le point de venir s'y fixer, à l'exemple des habitants de Plaisance. Ils y étaient poussés par le double motif de rester .sujets de la France et de profiler des avantages qu'elle leur promettait. Ils avaient même construit des embarcations pour se transporter avec leurs familles el leurs effets; mais les gouverneurs de la Nouvelle-Fcossc les avaient ivicnus malgré eux, contrairement aux clauses du traité d'Utrecht et aux ordres formels de la cour d'Angleterre. Un petit nombre seulement parvinrent à s'établir au Cap- Breton. iMais ce fut surtout sur Louisbourg que se concentra la sollicitude du gouvernement franrais. Il voulut en faire une station navale du premier ordre et .son principal cntirpôt entre le Canada el la France. A partir de l'aimée 17^0, d'immenses sommes d'argent furent dépensées pour y construire des fortifications, et si les trente millions qui, dit-on, y furent jetés, avaient été judicieusement employés, Louisbourg serait devenu une forteresse imprenable. Malheureusement la mauvaise administration du règne de Louis XV se fit sentir là comme ailleurs. Il suffit de dire que .M. Bigot y était commissaire-ordonnateur, et qu'il y làisait l'apprentissage des dilapidations qu'il devait continuer sur une si vaste échelle au Canada. Les

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matériaux employés pour la inafonnerie des remparts étaient si mauvais, qu'une partie des murailles croulaient d'elles-mêmes peu de temps après leur construction, et qu'il lallut combler les vides avec des fascines.

C'est dans cet étal que se trouvaient les fortifications quand Louisbourg fut attaqué à l'improviste, en -1745, par une armée de plus de quatre mille miliciens de la Nouvelle-Angleterre, aux ordres du colonel Pepperell, soutenue par une flotte anglaise de dix vaisseaux. Cette expédition, conçue avec autant d'audace qu'exécutée avec bonheur, réalisa pleinement les espérances qui l'avaient fait naître; tout semiila concourir à son succès : les éléments, l'imprévoyance du gouvernement français, l'incapacité du commandant', enfin les dissensions inteslines-

Au mois d'octobre précédent, la garnison s'était mise en révolte parce que le commissaire s'obslinait à reluser la solde due aux soldats pour les travaux qu'ils avaient faits aux fortifications. La sédition fut apaisée par une demi-mesure de justice; mais le sourd mécontentement qui subsista parmi les troupes paralysa la défense et fut une des causes de la perte de Louisbourg, qui entraîna celle du Cap- Breton. La ville capitula après quarante-neuf jours de siège et resta au pouvoir des Anglais jusqu'en 17i8, où elle fut restituée à la France par le traité d'Aix-la- Chapelle.

Au printemps de 1758, Louisbourg avait pour commandant un brave officier, dont le nom mérite d'être associé à ceux de Monlcalm et de Lévis. A la suite de l'événement qui mit fin à l'histoire de cette forteresse, M. de Drucour taisait un triste tableau des quatre années qu'il y avait passées. Il aurait voulu, écrivail-il à un de ses amis de Paris, les effacer de sa mémoire. Le mauvais état de la place, l'impossibilité de l'améliorer, la question de la subsistance de la garnison et des habitants, menacés de famine une fois par mois, étaient des sujets de conlinuels embarras et d'anxiétés pour tous ceux qui étaient obligés d'y pourvoir. La cour de Versailles, effrayée des millions qu'avait coûtés Louisbourg et du nombre de soldats qu'exigeait sa défense, avait renoncé à l'idée d'en compléter les fortifications, qui plus que jamais tombaient en ruines.

La maçonnerie , dont le mortier avait été fait avec du sable de mer, n'avait aucune cohésion et se disloquait continuellement sous l'action de la pluie et de la gelée. Le mal était d'autant plus difficile à réparer, que les fortifications étaient d'une grande étendue, n'ayant pas moins d'une demi-lieue de circonférence. Elles avaient la forme d'un quadrilatère irrégulier et servaient d'enceinte à la vi'le, qui occupait sur la pointe de Hochefort une élévatien de vingt à trente pieds au dessus du niveau de la mer. Les approches du côté de la rade et de l'Océan étant fort difficiles, la ligne la plus fortifiée était celle qui, au sud-ouest, regardait la terre ferme. Elle présentait, depuis la porte de l'ouest jusqu'au bord de la mer, un peu en deçà du cap Noir, un développement de douze cents verges flanqué d'un demi-bastion à chaque extrémité, et au centre deux bastions dont le principal, celui du roi, faisait partie de la citadelle; en avant, s'ouvrait un fossé large et profond, terminé par la pente d'un glacis qui allait rejoindre un terrain bas et marécageux, d'un accès flifficile. Un étang qui se déchargeait par le fossé dans la rade, en pa.ssant sous le pont -levis qui reliait la porte de l'ouest à la campagne, rendait cette partie inattaquable.

' Ltiichanibon . pi-re Ju trop fameux Veigoi'.

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Ces ouvrages, où avait élé savamment appliqué le système de Vauban, avaient le grave désavantage d'être à proximité de hauteurs d'oîi ils pouvaient être battus en brèche, à l'est, du côté de la falaise qui domine l'Océan, et encore plus à l'ouest, du haut des monticules qui s'échelonnent vers l'horiicon. L'accès de la rade était délenilu par deux lialteries dont les feux se croisaient : la grande batterie ou batterie royale, placée en face de l'ouverture unique du port, et la batterie de l'île de l'Entrée.

Quatre mille habitants, la plupart pêcheurs, peuplaient la ville, dont les rues assez larges, bordées de maisons en bois, avaient une apparence simple, mais régulière. Il n'y avait guère de constructions en pierre que les édifices publics, l'arsenal, les casernes, l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu, le couvent de la congrégation de Notre- Dame et le château du gouverneur, le plus remarquable de tous, dominant le bastion du Roi, avec sa chapelle attenante, servant d'église paroissiale.

Depuis la fin de l'hiver, la population de Louisbourg avait vécu dans l'attente d'une crise inévitable.

Durant les intervalles où le soleil d'avril dissipait les brumes et les brouillards de neige, plusieurs vaisseaux étaient aperçus au loin sur la ligne de l'horizon, s'approchant ou s'éloignant au gré des vents , et parfois venant cingler presque à portée du canon de la place. L'escadrille anglaise, aux ordres de sir Charles Hardy, était déjà prêle à intercepter les secours de France destinés à Québec et à faire le blocus de Louisbourg. Elle ne put cependant empêcher quelques vaisseaux français d'y arriver.

Dans la persuasion où était le chevalier de Drucour que la place était incapable de soutenir un siège, il adopta un système de défense qui devait servir de modèle à Montcalm devant Québec durant sa dernière campagne : celui d'empêcher une descente.

De chaque côté de la baie, le rivage de la mer est bordé de précipices et de rochers escarpés, contre lesquels grondent sans cesse les vagues, et qu'elles couvrent d'un vaste rideau d'écume aux heures de tempêtes. La côte est cependant accessible en plusieurs endroits à l'ouest de la ville, sur un parcours d'une lieue et demie, entre le cap Noir, voisin du bastion de la Princesse, et l'anse de la Cormorandière. M. de Drucour y fit élever des travaux de défense et placer du canon sur les trois points les plus faibles : à la Pointe -Blanche, à la Cormorandière et à la Pointe- Plate, à mi-dislance entre ces deux endroits. A la Cormorandière, la côte s'affaisse et se termine par une plage de gravier : c'est le lieu le plus favorable à un débar- (piement. L'armée de Pepperell y avait abordé en 17i5. Drucour y fit faire un large abalis qui dissimulait huit pièces de canon. Les arbres, renversés la tête du côté (le l'Océan et serrés les uns contre les autres, produisaient l'effet d'un champ de verdure percé ci et là di; quelques touffes d'épinettes et de sapins. Les troupes pouvaient y attendre la descente de l'ennemi sans être vues.

La garnison de Louisbourg se composait de deux mille neuf cents hommes de troupes régulières, répartis entre les régimenis de Itourgogue, d'Artois, de (]ambis, cl des volontaires étrangers, outre les citoyens de la place et quelques Indiens. Les murs de la ville et les batteries extérieures étaient armés de deux cent dix- neuf canons et de dix-sept mortiers. Cinq vaisseaux de ligne et six frégates, qui avaient réu.<si à échapper aux poursuites des Hottes anglaises, élaient ancrés dans la rade et s'apprêtaient à prendre part au siège.

MMNTCM.M 1;T LKVIS

A l'aurore du 1'?'' juin, loule la ville fut mise en émoi par la nouvelle de l'apparition de la flotte anglaise. Une foule anxieuse, accourue aux remparts, avait les veux fixés dans la même direction. La ligne de l'Océan était, en effet, toute blanche de voiles qui grandissaient d'heure en heure et augmentaient en nombre à mesure qu'elles approchaient.

La flotte, commandée par l'amiral Boscawen, était partie de Spithead le i'J février, sans attendre le général Amherst, retenu en Allemagne. Amherst était entré à Halifiix au moment où l'amiral, lassé de l'attendre, appareillait pour l'expédition. H avait été rejoint dans l'intervalle par les contingents de milices fournis par les colonies anglaises. Le iS mai au matin, cent cinquante-neuf voiles, c'est-à-dire

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