‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · PRISE DU FOUT DE NIAGARA · texte numérisé non relu

PRISE DU FOUT DE NIAGARA

Les opérations de la campas^ne, du côté du hic Ghamplaiii, s'élaient ressenties de l'elTet moral produit \>:\v la victoiio de Carillon. Le souvenir de celte journée, terrifiant pour les Anglais, les avait rendus lents et timides dans leurs mouvements, tandis qu'il avait soutenu la confiance et le courat;e des Fran(;ais. La décision du conseil de guerre, enjoignant à Itouilamaque de l'aire sauter le Ibrt de Carillon s'il élait allaqué par des forces Irop supérieures, avait été tenue secrèle, et les troupes mises sous l'impression qu'elles attendraient l'ennemi sur le même champ de bataille que l'année précédenle. Leur ardeur ne s'était pas ralentie, et la vue des lieux où elles s'élaient couvertes de gloire, ainsi que des nouvelles rortilication ajoutées aux anciennes, leur laisait espérer de nouveaux succès malgré leur infériorité numérique. Les deux mille cinq cents hommes qui les composaient étaient continuellement occupés à perfectionner les travaux de défense, comme s'il eût été décidé d'y tenir jusqu'à l'exlrémilé.

Le 'I«'' de juin, Bourlamaque, escorté de deux compagnies, l'une de Berry, l'autre de la Reine, alla faire l'inspection de la rive gauche du lac jusqu'à Saint- Frédéric. La rivière à la Barbue lui parut présenler une ligne trop étendue à défendre pour que sa petite armée pût en disputer le passage. Le fort Saint- Frédéric, dominé par une hauteur, comme celui de Carillon, élait encore moins tcnable, car cette hauteur n'était pas défendue, et le temps manquait pour y élever des retranchements. Bourlamaque résolut de ne s'arrêter à la rivière à la Barbue, que le peu de jours nécessaires pour donner à la garnison de Carillon le temps de le rallier. Il ferait ensuite sauter le fort Saint- Frédéric et se replierait sur l'ile aux Noix, où les travaux de défense étaient déjà commencés.

Chaque jour les nouvelles des ennemis devenaient de plus en plus alarmantes. Le bruit de leur arrivée, d'abord éloigné, se rapprochait petit à petit, conune les grondements du tonnerre, qui, sourds au début, vont sans cesse grandissant; et leurs reconnaissances commençaient à se montrer autour de Carillon, pareilles aux éclairs avant -coureurs de l'orage.

Les patrouilles anglaises apparaissaient de jour en jour plus nombreuses et refoulaient nos éclaireurs jusqu'aux abords du Portage. Ces braves coureurs de bois, à la tète desquels se distinguait plus que jamais le brillant et infatigable Langy, comme s'il eût pressenti sa fin prochaine, ne s'étaient pas arrêtés depuis l'ouverture de la cami)agne. Ils avaient vu des légions de travailleurs ouvrir une large trouée de chaque côté du chemin qui conduisait du fort Edouard à la tète du lac. Le général Amherst n'avait pas voulu y engager son armée avant qu'elle pût circuler en plaine ouverte sans le moindre danger d'embuscade. Ce général, dont la tactique consistait à élever des postes fortifiés partout sur son passage, en fit

construire une chaîne ininterrompue, séparés seulement d'une lieue les uns des autres, entre le Tort Edouard et la tète du lac. 11 compromeltait, par ses lenteurs et ses précautions exagérées, le succès de la campagne. C'était un homme d'un caractère diamétralement opposé à celui de Wolfc : il était flegmatique, taciturne et impassible, du moins en apparence. Les divisions et les rivalités qui s'agitaient autour de lui, les querelles, lui étaient si indillërenles, qu'il semblait ne pas s'en ajiercevoir. 11 n'avait aucune initiative, mais une ténacité à toute épreuve. Ouoique son armée lût quatre fois plus nombreuse que celle de son adversaire, il ne se mesura pas une seule l'ois avec lui durant toute cette campagne. Si les autres généraux anglais lui eussent res.-;emblé, le Canada n'aurait pas été conquis; et s'il se fit un nom, c'est qu'il cueillit les fruits de la victoire que d'autres avaient gagnée.

A la fin de juillet, les onze mille hommes qu'il commandait, composés moitié de troupes régulières, moitié de milices coloniales, soutenus d'une puissante artillerie, n'avaient pas encore quitté les ruines du fort \Villiam-IIenry. Ils perdaient le temps le |ilus précieux de la saison à faire des corvées, des manœuvres, des exercices à la cible, des voyages de découvertes, etc.

Les plus hardis de nos éclaireurs s'étaient a]iprochés si près de leurs retranchements, qu'ils avaient entendu aboyer leurs chiens. Ils avaient compté leurs berges au nombre d'environ trois cents, mouillées à l'ancre au bord de la grève, outre plusieurs bateaux armés de canons. Quelques-unes de leurs berges sillonnaient continuellement le lac, fouillaient les anses et les îles pour débusquer nos partis de rôdeurs.

Enfin, le 21 juillet, la flottille de berges s'ébranla sur quatre colonnes, comme avait fait celle qui portait l'armée d'Abercromby. EUe renouvela le même si)ectacle grandiose, le même déploiement de drapeaux et d'uniformes éclatants entre les montagnes el les îles du lac, mais non plus la même présomptueuse exultation. La terrible leçon infligée l'année précédente inspirait, au contraire, aux troupes d'Amherst une défiance qui était une meilleure garantie de succès. La brise qui soufllait du sud favorisait leur niarclio. Une partie des équipages retirèrent leurs rames, en firent des mâtures aux(|uelles ils allaclièreiit des couvertures en guise de voiles. Après le coucher du soleil, pendant qM'ils faisaient halle pour la nuit, aux environs de la Monlagne-Felée, ils furent assaillis par une de ces violentes tempêtes d'été, accompagnée de pluie, (jui souleva le lac et ballotta les berges toute la nuit. Le lendemain, dès l'aube du jour, l'avaiit-garde, formée de l'infanterie légère, aux ordres du lieutenant- colonel (lage, débarqua sans obstacle au Portage et s'avança jus(ju'au moulin de la Chute, suivi du reste de l'armée.

A huit heures, Bourlamaqiie, averti de la descente des Anglais, l'aisait battre la générale el border les retranchements par les grenadiers, un délacheinent de volontaires, cent Canadiens et les ouvriers du génie. Ils reçurent peu après l'ordre de les franchir et de se porter à la Chute, pour retarder les ennemis au passage de la rivière; mais les sauvages, qui étaient au nombre d'environ quatre cents, refusèrent de marcher, malgré les exhortations et les rei)roches de IJourlainaque. Alors, sur un ordre de liourlamaque, les Canadiens et les volontaires de lîcrnard s'élancèrent et poussèrent jusqu'à une hauteur que venaient d'abandonner les sauvages. L'avanlgarde de Gage et \mi corps de troupes régulières fort de quatre ou cinij mille hommes étaient déjà massés en lace d'eux, de l'autre côté de la rivière, vis-à-vis une passerelle qu'on n'avait pas eu le tcnq)s de couper. A peine deux hommes pouvaient-

ils y passer de front. Les rangers la franchirent au pas de course, suivis des régiments qui se mirent en ordre de bataille à mesure qu'ils avaient traversé, et s'avancèrent sur nos soldats. Ceux-ci, profitant du terrain coupé d'abatis jusqu'au camp, les tinrent en respect malgré l'extrême disproportion du nombre, fusillèrent jusqu'à la nuit avec un rare sang-froid, et rentrèrent en bon ordre derrière les retranchements, qu'ils bordèrent comme s'ils avaient dû être attaqués.

Le général Amhei-st, d'après une gravure du Brilisli Muséum.

La pluie avait commencé h tomber en abondance. Une brume épaisse, qui montait du lac et envahissait la pointe, dérobait complètement à l'ennemi les mouvements de l'armée. A minuit, elle s'embarqua dans un profond silence et s'éloigna non sans regret de ce promontoire, où elle avait inscrit en traits immortels le nom de Carillon.

D'Hébécourt était resté dans le fort avec cent quatre-vingts soldats de la ligne, quatre-vingt-cinq de la marine, cent vingt Canadiens et treize canonniers.

La brume était devenue si intense, que plusieurs des bateaux s'égarèrent sur le lac et ne reconnurent l'entrée de la Barbue qu'après que le soleil levant eut dispersé le l)rouillard. L'ingénieur Desandrouins, avec un parti d'ouvriers et le deuxième bataillon de Berry, s'y étaient rendus dès la veille pour commencer les

retranchements provisoires projetés par Bourlamaque.

274 MuNTCAI.M KT l.l.VlS

IVndaiil toiilc celle journée du "lo « nous vîmes, dit l'ingénieur, une épaisse fumée du cùlé de Carillon; c'élaienl les deux hôpilaux, les hangars de la liaule et de la basse ville, et les baraques du camp qu'on incendiait. La garnison s'est occupée à détruire sur-le-cliamp lous les bâtiuienls du Tort, ou au moins d'en enlever toutes les toitures. Cependant les sauvages semblaient lionleux de n'avoir rien voulu l'aire la veille contre les Anglais. Ils étaient d'une surprise étonnante de nous voir abandonner ces relrancliemcnts si célèbres jiar notre victoire de l'année précédente et par nos travaux pour les perl'eclionner. Ils n'en voulaient rien croire lorsqu'on le leur annonça, et disaient : « (Juoi ! le Français abandonnerait la maison, la cabane où il a tant travaillé'.' Non, cela ne peut être ! »

Cet abandon de Carillon avait achevé de décourager les sauvages. Un seul, le brave llotcliig, était resté dans le fort avec M. d'ilébécourt.

Les Anglais ne s'étaient aperçus de l'abandon des retranchements qu'à huil heures du malin. Amherst les fit occuper par ses grenadiers et rangea les tentes de ses soldats le long de la face extérieure, où elles se trouvaient abritées contre les boulets et les bombes que lançait le fort. La ligure du taciturne généra] s'illumina quand il se vit maître presque sans coup férir de ces fameux remparts au pied desquels était venue tourbillonner et se briser la belle armée d'Abercromhy. Ceux de ses officiers qui s'y étaient trouvés s'étonnèrent des augmentations faites à ces retranchements, soit en bois, soit en terre, soit en pierre sèche. Amherst fit approcher son artillerie et commença un siège en règle, pendant que de Carillon les Français tiraient à toute volée.

Dans la nuit du 24, la garnison fit une sortie, attaqua les gardes de tranchée, yjeta la confusion, tua un lieutenant, plusieurs soldats, et en blessa un plus grand nombre.

Pendant (piatrc jours consécutifs, les quatre cents Français de d'ilébécourt arrêtèrent les onze mille hommes d'Amherst. Une plus longue résistance eût été impossible sans exposer la garnison tout cnlière à être enveloppée et faite prisonnière, car les berges ennemies se montraient en grand uondjre sur le lac Champlain. Le 26, à dix heures du soir, la garnison évacua le fort avec aimes et bagages, et prit place dans les bateaux. D'ilébécourt et Louvicourt sortirent les derniers, après s'élrc assurés que lous les canons des remparts étaient chargés jusqu'à la gueule, et les mines prèles à être allumées. Trois dcserteurs arrivaient en ce moment hors d'haleine au camp anglais, où ils confirmaient la nouvelle de l'évacuation qu'on soupçonnait déjà au mouvement inusité qu'on avait remarqué aulour de la place.

11 était près de minuit; les derniers bateaux venaient de prendre le large au milieu du silence d'une belle nuit d'été, lorsque tout à coup une immense gerbe de lumière monta vers le ciel, accompagnée d'une épouvantable détonation qui fit trembler le promontoire et secoua les eaux du lac. In épais nuage de poussière, mêlé de pierres, de bois, de débris de toutes sortes, tourbillonna un instant dans les airs, puis s'abattit avec fracas sur la pointe et sur le lac. Ouand le soleil se leva sur ces ruines, le feu courait encore parmi les décombres et faisait partir de temps en temps quelque canon resté chargé. Les Anglais furent assez longtemps sans s'approcher, de crainte de quelques autres explosions. Un des bastions avait été complètement détruit; les autres, alTreusement mutilés, étaient encore reconnaissables. C'est là tout ce qui restait de Carillon, ce i)etit fort dont l'existence avait été de courte durée, mais dont le souvenir est impérissable.

MONTCAI.M ET LEVIS 275

D'Hébécourt avait reçu ordre de ne s'arrêter qu'à Saint -Frédéric, où Bourla- •maque le rejoii;nit le lendemain, et n'en repartit qu'après avoir fait sauter le fort.

Le 2 août, dans la soirée, on arriva en vue de l'Ile aux Xoix, où l'on débarqua le lendemain par une pluie battante. C'était la dernière étape de l'armée; elle devait s'y détendre à outrance, y périr s'il le fallait pour sauver la colonie. Les travaux de fortifications, déjà avancés, furent poussés avec toute la vigueur que pouvait y mettre le stoïque et énergique Bourlamaque.

Amherst, qui aurait dû s'attacher à sa poursuite, n'avait pas encore quitté le plateau de Carillon le 3 d'août. Il absorbait toutes les forces de son armée à relever les ruines du fort, quand il apprit par ses éclaireurs que Saint- Frédéric avait été évacué.

Dans le moment d'exultation qu'il éprouva lorsqu'il prit possession de ce fort, il parut sortir de son caractère habituel et vouloir faire autre chose que de prendre des forts abandonnés. Du moins l'écrivit -il. Mais, cet instant passé, il reprit sa tactique ordinaire et manda au gouverneur de New-York « qu'il se mettait immédiatement à l'œuvre pour bâtir un fort tel que, par sa situation et sa solidité, il garantirait très efficacement la possession de tout le pays ». On ne peut s'empêcher de faire contraster cette lenteur et cette timidité avec la promptitude et la hardiesse déployées par les Français sur la même route militaire. A la même date, deux ans auparavant, llontcalm, avec une armée beaucoup moins nombreuse, avait franchi toute la distance entre Montréal et la tête du lac George, et achevait de réduire William -Ilenry.

Avant que le nouveau fort, qui reçut le nom de Crown Point, fut terminé, Amherst en construisit sur les éminences voisines trois autres qui devaient servir d'ouvrages avancés ; et sur l'avis donné par des déserteurs que les Français avaient quatre vaisseaux armés sur le lac Champlain, il chargea le commandant de sa marine, le capitaine Loring, de bâtir un brigantin, une batterie flottante, et, un peu plus tard, une corvette, destinés à protéger la marche de son armée. 11 était évident que tous ces travaux ne pouvaient être finis avant l'automne. On a peine à croire qu'Amherst ait achevé de paralyser son armée en organisant des expéditions aussi inutiles que celles qu'il dirigea, d'un côté vers les sources de l'Hudson, de l'autre au fond du lac Champlain, et à l'est jusqu'à la rivière Connecticut, sous prétexte d'explorer ces voies de communication connues depuis longtemps. 11 donnait ainsi à Bourlamaque le temps de se fortifier à l'île aux Noix, de lui barrer le chemin de Montréal, et de l'empêcher de faire sa jonction avec Wolfe.

L'armée d'invasion lancée vers la frontière de l'Ouest contre Niagara était conduite avec plus d'activité. Le général Prideaux, avec cinq mille hommes de troupes régulières et de milices, outre neuf cent quarante-trois sauvages rassemblés par sir William Johnson , avait remonté la rivière Mohawk et débouché sur le lac Ontario, après avoir jeté une garnison dans le fort Stanwix ' et dans quelques postes le long de sa route. Il fit halte sur les ruines de Chouaguen , où il assura ses communications en laissant un corps de mille hommes commandés par le colonel Haldimand, avec ordre de se fortifier de l'autre côté de la rivière, sur l'emplacement du fort Ontario, et remonta le lei' juillet dans ses bateaux pour atteindre Niagara, en suivant les bords du lac.

' lîàii en iTos.

276 MOMCALM KT I.EVIS

Le clievalier de La Corne, placé en observation aux rapides du Sainl- Laurent, s'était mis en marche deux jours auparavant pour venir attaquer le corps expéditionnaire de Prideaux. Il amenait avec lui deux cent quarante soldats, huit cent vingt miliciens et cent dix sauvages, la plupart Iroquois de la Présentation, en tout onze cent quatre-vingt-onze hommes, en y comprenant les ofliciers, parmi lesquels on comptait des chefs de bandes, tels que MM. de Corbière, Herlel, de Lorimier et l'honnête chevalier Benoisl. L'abbé Piquet s'était offert et avait été accepté comme aumônier de la troupe. M. de La Corne avait appris en route, par ses découvreurs, que les Anglais étaient arrivés à Chouaguen et se retranchaient à droite de la rivière. Le i juillet, à onze heures du soir, il avait abordé sans être aperçu à l'anse où trois ans auparavant Montcalm avait débarqué son artillerie. Aux premiers rayons du jour il divisa ses hommes en neuf petites colonnes, alin d'attaquer par autant de côtés à la fois, et s'avança en silence à travers la forêt.

Les sauvages qui éclairaient la marche vinrent peu après dire qu'ils avaient aperçu sur la lisière du bois un parti d'Anglais travaillant à bûcher des arbres. Soixante hommes, moitié sauvages, moitié blancs, furent inmiédiatement envoyés pour les cerner. En ce moment des cris partirent de l'aile gauche par où marchaient les Canadiens, l'ne des colonnes, prenant probablement pour des ennemis celles qui marchaient dans les taillis voisins, fut saisie de panique et prit la fuite en criant : « Sauve qui peut ! nous sommes cernés !» A ce bruit les Anglais s'enfuirent à toutes jambes et se jetèrent dans leurs retranchements. L'abbé Piquet, voulant arrêter les Canadiens, fut entraîné et culbuté. Enlin, s'accrochant à l'un d'eux : « .Vu moins, s'écria-t-il, sauvez votre aumônier! » On parvint à les rallier; mais l'avantage d'une surprise était manqué. M. de La Corne alla faire une reconnaissance et y envoya ensuite ses principaux officiers; ils jugèrent comme lui que les Anglais étaient bien fortifiés. Ils avaient élevé à l'endroit « où gisait le fort Ontario » un redan auquel s'appuyaient de solides retranchements, ouvrages en bois qui communiquaient avec une redoute placée sur la gauche. Ces retranchements, très considéi ailles, lircnl présumer que les ennemis étaient « nombreux», ou du moins que l'armée qm allait assiéger Niagara était passée. On tint conseil, et la majorité lut d'avis qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre que celui de la retraite, puisque la chance d'une surpri.se était perdue et que les retranchements étaient trop forts pour être emportés sans artillerie.

Si les Canadiens avaient été de ceux que les officiers français appelaient « de la bonne espèce », il est probable que le chevalier de La Corne aurait réussi à déloger les Anglais; car, remarque Pouchot, « ils étaient surpris et déconcertés dans le premier moment. » Du môme coup Niagara était sauvé; car le général Prideaux se trouvait coupé de sa ligne de retraite, privé de ses moyens d'approvisionnements et exposé par suite aux plus grands dangers.

La flottille qui portail .son armée abordait en ce moment, sans avoir rencontré un seul ennemi, à la tête du lac Ontario. Mais, avant de l'y suivre, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur le théâtre de ses opérations.

L'énorme masse d'eau qui forme la cataracte de Niagara continue sa cour.se échevelée en tourbillonnant au fond d'une crevasse dont les murailles gigantesques ne s'abaissent qu'en approchant du lac Ontario, quatre lieues plus bas. Le fort Niagara, dont le site est encore marqué par des ruines, avait été bâti à l'extrémité de l'angle que décrit la rive droite de la rivière avec les « écores » du lac. 11 n'avait

d'abord été qu'un simple poste de traite établi par le sieur de Joncaire, coureur de bois très influent parmi les Iroquois, qui l'avaient adopté dans une de leurs tribus (17:21"). Lorsque, dans l'automne do 1755, le capitaine Pouchot y fut envoyé avec le réjiiment de Guyenne pour en relaire les fortifications, il n'y trouva qu'une enceinte de palissades à demi pourries, gardées par une soixantaine de Canadiens. Il en fit une petite forteresse solidement construite selon les règles de l'art militaire. Elle était de forme triangulaire, munie de bastions et d'un fossé. Le côté qui faisait Hice au lac et celui qui regardait la rivière longeaient les écores, dont les pentes assez raides étaient une protection naturelle. Le côté le plus vulnérable était celui

1,0 fort (le Ni:ia;ar,i.

de terre, dont les approches étaienf faciles. L'ingénieur y multiplia les travaux de défense. En avant du fossé régnait un diemin couvert, protégé par des ouvrages avancés reliés à la campagne par des glacis. Ces fortifications étaient encore inachevées quand Pouchot fut rappelé à Montréal et remplacé par M. de Vassan. .V son retour, au printemps de 1750, il se hâta de reprendre les ouvrages abandonnés en son absence, et y travaillait encore avec toute sa garnison au moment du siège.

Les deux corvettes lancées à la Pointe-au-Baril, l'Iroquoise et l'Outaouaise, armées chacune de dix canons, avaient remis la France en possession du lac Ontario. Elles avaient rétabli les communications entre Niagara et la Présentation, servant à la fois de bâtiments de transport et de croisières.

Les deux fils de M. de Joncaire, Philippe et Daniel, établis comme leur père chez les Iroquois, où ils avaient plusieurs parents métis et de riches comptoirs, y jouissaient comme lui d'une grande autorité. Ils avaient longtemps balancé l'influence de sir ^Yilliam Johnson, le plus accrédité des Anglais auprès des Cinq-Nations Celui-ci à l'est, chez les Agniers ; ceux-là à l'ouest, chez les Tsonnon-

-278 MONTCALM KT I.EVIS

louans, dominaient dans les conseils et taisaient osciller les tribus entre les deux partis. Un clief iroquois exprimait naïvement, mais avec une rare perspicacité, la position critique de sa nation : « Le Français, disait -il, nous attire d'un côté, l'Anglais de l'autre. Tous les deux vous nous donnez des raisons spécieuses. L'Anglais nous dit de nous délier du Français, qui a de l'esprit et qui tâche de nous tromper finement. Chaque nation nous accable de présents. Pour nous, ce que nous savons, c'est que le .Maître de la vie nous a donné l'ilc de l'Amérique à nous autres sauvages qui l'habitons. Nous ne comprenons rien aux prétentions des Anglais et des Français. Nous ignorons que! est le motif secret qu'ils ont de faire la guerre. Noire véritable intention est de rester neutres. Vous êtes tous les deux si gros, que nous nous voyons écrasés malgré nous. s>

Mais la puissance toujours croissante des Anglais, leurs ressources incomparablement plus grandes, qui leur permellaient de multiplier leurs séductions, le prestige surtout qu'ils s'étaient acquis depuis la destruction de Frontenac et la prise du fort Duquesne, avaient fini par anéantir l'autorité des Joncaire.

Vers le milieu de mai, Philippe, l'ainé des deux frères, écrivit à Pouchot que les Iroquois s'étaient déclarés et avaient accepté la hache de guerre des mains de Johnson. 11 l'avertissait en môme temps qu'une armée anglaise se préparait à venir attaquer Niagara. Malheureusement Pouchot ne tint pas assez compte de ces avertissements, et une suite d'incidents, dont on lira plus loin les détails, l'entretinrent dans cette lausse sécurité. Il crut le danger assez éloigné pour risquer ime division de ses forces et organiser une expédition dont les avantages le séduisaient. Le nouveau fort de Pittsburg, où les Anglais décimés par les maladies n'avaient pu guère travailler dans le cours de l'hiver, n'était pas à l'abri d'un hardi coup de main. Le camp de Loyalhannon même, réduit comme le fort, pouvait être emporté. Un parti de sauvages onontagués, commandé par M. de Saint-Blin, alla enlever aux environs un convoi de seize chariots chargés de vivres et escortés par cent hommes. Vingtsept furent tués, trois fiiits prisonniers, le reste dispersé dans les bois. Les sauvages brûlèrent les chariots et enmienèrent quatre-vingt-quatre chevaux.

M. Pouchot confia à M. de Montigny un corps de troupes, avec des vivres, des marchandises de traite, des armes et même du canon. Dans la lettre qu'il écrivait à M. Des Ligneris, à qui il envoyait ses secours, il lui disait : « Si vous étiez assez lieureux d'enlever Loyalhannon, vous devez être sûr que tous les postes, depuis liaystown jusqu'à la lielle-Rivière, tomberont d'eux-mêmes, se trouvant abandonnés à leurs propres forces et ne pouvant recevoir aucun secours de vivres. »

Un pareil exploit aurait eu sans doute un grand éclat, aurait fermé la route aux Anglais de ce côté, et rallié les tribus de l'Ohio; mais il était chimérique à l'heure présente. Le fort Niagara étant la clef des pays d'en haut, tout le reste devait être subordonné à sa sécurité. C'était, au surplus, d'après le dire de Pouchot lui-même, ce que portaient les instructions de Vaudreuil.

Toute la population française de l'Ouest, obéissant à l'appel de ce gouverneur, était alors en armes. Elle accourait de la baie Verte, de Michilimakinac, du Détroit et ju.'^que de la Louisiane, entraînant à sa suite tout ce que les officiers partisans les plus en renom, tels que Marin, Langlade, Aubry, Des Ligneris et autres, avaient pu rassembler de coureurs de bois, de métis et de sauvages.

Ces bandes suivaient un double courant : celles de l'extrême Ouest descendaient par l'Outaouais pour rejoindre les armées de Montcalm et de Dourlamaque où nous

MOXTCALM ET LÉVIS 279

les avons vues. Les aulres avaient pour point de ralliement le fort de la Presqu'île, sur le lac Erié, où commandait M. de Porlneuf.

Le commandant du Détroit, M. de Bellestre, amenait cent Français et cent cinquante sauvages ; lo capitaine Aubry, six ou sept cents hommes des bords du Mississipi; M. de l.inclot et liayeul, sept ou huit cents sauvages des postes intermédiaires. M. Marin, revenant avec deux cent quatre-vingts sauvages et quelques Canadiens d'une incursion du côté de Pittsburg, allait bientôt se joindre à eux. M. Des Ligneris, au fort Machault, attendait la réunion de tous ces corps pour exécuter le plan du capitaine Pouchot.

Celui-ci avait envoyé de bonne heure, dans le mois de juin, la corvette r Outaoïia/'se croiser à l'entrée de la rivière Chouaguen. Elle fut assaillie en roule par un ouragan qui brisa son grand mât et son beaupré et faillit l'engloutir. Une troupe de sauvages mississagués qui se trouvaient à bord, et qui n'avaient jamais essuyé de tempête sur un navire, furent si effrayés, qu'ils jetèrent à la mer leurs armes, leurs ornements et des morceaux de tabac pour apaiser le manitou du lac. Cet accident donna lieu à une scène de comédie qui aurait pu tourner au tragique. Il y avait à bord uu bossu si petit de taille, qu'il paraissait un vrai nain. Les Mississagués, qui n'avaient jamais vu d'être humain si petit, se persuadèrent qu'il était un manitou et voulurent à toute force le jeter à la mer comme un autre Jonas. Le commandant eut toutes les peines du monde à les arrêter. l'Outaouahe fut retardée plusieurs jours à la Présentation pour être réparée. A son retour vis-à-vis Chouaguen, elle détacha un canot monté par M. de Blainville et quelques sauvages, pour aller à la découverte. L'armée de Prideaux franchissait en ce moment la chute de la rivière à quelques lieues de son embouchure. Par une incroyable incurie, le canot ne remontgi pas jusque-là, et, n'ayant rien aperçu, M. de Blainville confirma M. Pouchot dans son illusion. La seconde corvette fit la croisière avec aussi peu d'intelligence. V Iroqtioise , qui remontait le lac dans le temps même où les longues files d'embarcations en longeaient la côte méridionale, et qui n'aurait eu qu'à louvoyer durant quelques jours pour les découvrir, n'eut aucun soupçon de leur présence. La corvette jeta l'ancre devant Niagara dans l'après-midi du (i juillet, précisément à l'heure où Prideaux débarquait son armée à une lieue et demie du fort. Le commandant venait de faire son rapport à M. Pouchot, lorsqu'un soldat chassant aux tourtes dans la clairière vit sortir du bois une bande de sauvages qui s'élancèrent sur deux de ses camarades occupés un peu plus loin, et les entraînèrent avec eux. Il courut en avertir le commandant, qui fit sur-le-champ sortir une cinquantaine d'hommes. Ce piquet n'était pas encore arrivé à la lisière du bois, qu'il reçut une décharge de plus de deux cents coups de mousquet, dont la régularité fit reconnaître des troupes réglées. Deux soldats furent blessés et cinq faits prisonniers. Le piquet opéra sa retraite sous la protection des canons du fort , qui lancèrent quelques boulets aux ennemis.

Il n'y avait que quatre cent quatre-vingt-six hommes de garnison, tirés en nombre à peu près égal des troupes de terre, de la colonie et de la milice, outre trente-neuf employés, dont cinq femmes ou enfants.

A une lieue et demie au-dessus de la cataracte, avait été placé un petit fort en bois appelé" le Portage, où commandait Daniel Chabert de Clausonne. Un courrier lui fut immédiatement dépêché pour lui ordonner de se replier sur Niagara avec ses hommes, après avoir brûlé son fort. Le même courrier se rendit au fort

28(1 MONTCALM ET l.ÉVIS

Machault avec des dépèclies enjoignant à M. Des Ligneris de rassembler tout ce qu'il y avait de Français et de sauvages à la Presqu'île et dans les forts voisins, et d'accourir au secours de Niagara.

Dans la matinée du 0, pendant que les boulets du fort balayaient les broussailles des environs, il parut dans la clairière un officier agitant un drapeau blanc. M. Poucbot envoya vers lui un de ses lieutenants, qui lui banda les yeux et l'amena au fort. Ce parlementaire était un capitaine du Royal -Américain, porteur d'une sommation du commandant anglais, disant « que le roi d'Angleterre lui ayant donné le gouvernement du fort JN'iagara, il eût à lui remettre cette place ; sinon qu'il l'y obligerait par les forces supérieures qu'il avait avec lui n. M. Poucliot répondit qu'il n'entendait pas l'anglais, qu'il n'avait point de réponse à faire. 11 avait cependant bien compris la lettre. L'officier insista sur les grandes forces qu'il avait. M. Poucbot répliqua que le roi lui avait confié cette place, qu'il se Irouvait en état de la défendre et qu'il espérait que M. Prideaux n'y entrerait jamais; que du- moins, auparavant, il voulait faire connaissance avec eux, que sûrement il gagnerait leur estime. Il fit déjeuner cet officier, et le renvoya les yeux bandés jusqu'oîi on l'avait pris.

Le général Prideaux, qui avait échelonné une partie de son armée sur son passage, avait encore devant Niagara deux mille deux cents hommes, outre ses neuf cents sauvages. Durant les premiers jours du siège, la corvette embossée vis-à-vis de son camp l'incommoda si fort, qu'il fut obligé de dresser ses tentes hors de .sa portée. Elle retarda ses opérations en arrêtant ses baleaux et le forçant à transporter par terre tout son matériel de siège.

La petite garnison était sur pied jour et nuit, mais l'espérance qu'elle avait d'un secours prochain soutenait son courage el son entrain. Le malin du 10, quand le soleil levant eut dissipé le brouillard qui s'était levé du lac à la suite d'une nuit pluvieuse, on s'aperçut que l'ennemi avait commencé à trois cents toises de distance une parallèle obliquant vers le lac. Les boulets et les bombes dirigés sur ces travaux les ralentirent sans les arrêter.

Les assiégeants prolongèrent leurs tranchées du cùté du lac el montèrent successivement trois batteries, dont la plus proche était à moins de cent toises du fort. Une autre batterie, érigée sur le côté opposé de la rivière, croisait ses feux avec les trois autres, el prenait à revers la principale ligne de fortifications. Le canon gnmdail jour et nuit de part et d'autre. Depuis le (i juillet, personne dans le fort n'avait clos l'œil. Les soldats aux embrasures tombaient de sommeil en épaulant leurs armes. Sur dix fusils, il n'y en avait guère qu'un qui partit. Sept armuriers étaient continuellement employés à les racconurioder. Faute de baïonnettes, les soldats de la colonie et les Canadiens avaient adapté des couteaux de bûcherons au bout de bâtons et les emportaient aux postes avec eux. Les femmes .servaient les blessés et les malades, ou travaillaient à coudre des gargousses. On remplaçait les parapets éboulés par des sacs de terre; mais la plupart étaient déchirés par les projectiles, et on manquait d'étoffe pour en faire d'autres; on fut obligé pour les remplacer de se servir des paquets de fourrures (|ui se trouvaient dans les magasins. On était même réduit à bourrer les canons avec des chemises, des couvertures, des paillasses de lit.

Le soir du 18, les assiégés remarquèrent une grande fumée qui montait de la tranchée : ils crurent qu'un de leurs boulets avait mis le feu à un dépôt de poudre.

MONTC.VLM ET LEVIS

C'était une bombe qui avait éclaté au sortir du mortier, et dont un éclat avait frappé à la tête le général Prideaux et l'avait tué instantanément.

Il fut remplacé dans le commandem<Mit par sir \Viliiam Johnson.

A mesure qu'approchait le temps où l'armée de .M. Des Ligneris devait se montrer sur le chemin de la cataracte, les regards de la garnison se portaient de

La lin du combat ne fut qu"un massacre dont les horreurs sont restées le secret des solitudes de Niagara.

plus en plus de ce côté. Mais le secours si impatiemment attendu arriverait- il à temps? L'ennemi avait fini ses approches, et les brèches, grandissant d'heure en heure, allaient bientôt être prêtes pour l'assaut.

Le 23, à dix heures du matin, entrèrent au fort quatre sauvages, porteurs de lettres de MiL Des Ligneris et Aubry. Ces sauvages dirent que leur armée était forte de six cents Français et de mille sauvages ; que , lorsque ses bateaux avaient passé à la sortie du lac Erié, ils couvraient tellement la rivière, qu'elle paraissait une île flottante. M. Pouchot répondit par les mêmes courriers que les assiégeants lui semblaient être de quatre à cinq mille hommes, sans compter les sauvages; que si M. Des Ligneris ne se croyait pas assez fort pour les battre, il ferait mieux de tra-

-282 MONTCALM ET I.KVIS

verser la rivière Niagara et de descendre par sa rive gauche jusque vis-à-vis le fort, où il n'y avait que deux cents Angflais qui seraient siirement écrasés, parce qu'ils pouvaient èlre difficilement secourus ; qu'ensuilc les bateaux du fort traverseraient son armée. Malheureusement ce conseil ne fut pas suivi.

Les troupes indisciplinées de Ligneris, après avoir tiré leurs canots à terre, défilèrent en longue colonne, bariolées de toutes couleurs, au bord du précipice creusé par la cataracte. Le chemin du Portage, qui menait au fort Niagara, n'était qu'une trouée mal tracée à travers la forêt, sur un terrain inégal et rocailleux. Le 23 au soir, les feux de bivouac durent être allumés en vue de la Chute. De toutes les hordes américaines réunies sous les bannières de France, celle-ci était certainement une des plus extraordinaires qu'on eût vues, par la variété des tribus et des dialectes, des costumes et des armes, des chants et des danses guerrières. Elle renfermait les éléments les plus disparates, depuis le Français élégant des bords de la Seine et du Rhône jusqu'à l'aborigène du Mississipi chasseur de buffles; depuis le gentilhomme canadien endurci aux courses jusqu'au sang-mêlé, retroussant ses cheveux avec des plumes d'oiseaux, et fier de son tatouage aussi bien que des scalpes flottants à sa ceinture : tout cela étalé en face d'une des plus grandes merveilles du monde.

Le lendemain à l'aurore, la troupe se remit en marche et descendit les pentes au pied desquelles le grondement distinct du canon annonçait la proximité du fort assiégé. Le chemin du Portage n'avait qu'une dizaine de pieds de largeur. Les éclaireurs indiens rôdant sur les ailes surprirent un avant-poste anglais, le mirent en fuite, tuèrent une douzaine d'hommes, dont ils coupèrent les têtes et les plantèrent sur des" piquets. Comme on approchait du fort, une députation de chefs iroquois venant du camp anglais s'avança avec des signes d'amitié jusqu'à un endroit nommé la Celle-Famille, et proposa à nos alliés une conférence pour traiter de la paix. Les officiers français firent tous leurs efforts pour l'empêclier, mais n'y purent réussir. M. Marin, qui marchait en avant avec lui parti de Français, voulut y mettre fin en criant aux sauvages de le suivre; mais une trentaine seulement lui obéirent.

Sir William Johnson, prévenu d'avance de la marche de M. Des Ligneris, avait transporté la plus grande partie de son armée sur le chemin du Portage, où il l'avait disposée en embuscade derrière un abatis, après avoir placé ses Indiens dans le bois, de chaque côté du chemin. La troupe de Marin s'était élancée en poussant le cri de guerre anquri les neuf cents sauvages de Johnson avaient répondu, et la fusillade avait commencé. Elle fut entendue distinctement dans le fort, et M. Pouchot, accompagné du commandant de l'artillerie, M. Bonnafoux, accourut sur le bastion d'où l'on avait vue sur le chemin. Il aperçut une escouade d'Anglais qui fuyaient vers leurs grand'gardes, taudis que des troupes venant du camp défilaient le long de la lisière du bois en se dirigeant vers les abatis. Un instant après, quelques sauvages débouchèrent du chemin en déployant un drapeau blanc. Comme ils ne paraissaient pas soupçonner qu'ils allaient tomber dans une embuscade, .M. Pouchot fit tirer deux coups de canon entre eux et les Anglais, pour indiquer qu'il y avait des ennemis de ce côté. Mais avant qu'ils eussent fait d'autres mouvements, une épaisse colonne marchant confusément, « sans rangs ni files, » sortit de l'étroit chemin et parut chercher à se mettre en bataille avec beaucoup de sangfroid, quoiqu'elle fût fort proche de l'ennemi. Le feu fut ouvert par l'aile droite.

MOMCALM I:T I.ÉVIS 283

composée de sauvages, et devint bientôt général. Les Français avaient le désavantage de combattre à découvert, tandis que les Anglais ('taient cachés derrière leurs abalis. Cependant la colonne de M. Marin tint ferme. Un moment les Anglais s'avancèrent hors de leurs retranchements; mais ils furent reçus par des salves si bien nourries, qu'ils s'y réfugièrent de nouveau en toute hâte. Les Français se portèrent alors en avant et mirent genou à terre pour tirer à travers les interstices des abatis ; mais la pluie qui commença à tomber avec abondance mouilla leurs armes et les obligea à battre en retraite. La tète de la colonne, continuant toujours à tirer, disparut dans la trouée du chemin, poursuivie par les régiments anglais qui, sortis des retranchements, la chargeaient à la baïonnette. Cette colonne, la seule partie des troupes de Ligneris qui se fût montrée dans la clairière, avait paru si peu considérable, que M. Pouchot resta sous l'impression que ce n'était qu'une avant-garde qui s'était retirée après un premier engagement. L'épaisseur de la forêt lui avait dérobe ce qui se passait au delà. Or c'était l'armée entière qui était venue donner tète baissée dans l'embuscade. En même temps qu'elle était attaquée de front par les Anglais, elle fut assaillie par les sauvages de Johnson. La plupart de nos alliés ayant refusé de se battre, les Français s'étaient trouvés en présence de forces supérieures qui les avaient écrasés et mis en déroute. La fin du combat ne fut plus qu'un massacre dont les horreurs sont restées le secret des solitudes du Niagara'. Tel fut le courage désespéré avec lequel les officiers avaient conduit leurs troupes, que de trente qu'ils étaient trois seulement s'échappèrent; tous les autres furent tués ou faits prisonniers. Les principaux chefs, presque tous blessés, étaient de ce nombre, entre autres les deux commandants. Des Ligneris et Aubry, les "capitaines Marin, de Montigny, de Repentigny, de Villiers et Gamelin; trois lieutenants, deux officiers de milice, quatre cadets et le chirurgien -major. Les débris de l'armée regagnèrent les bateaux, laissés dans une île au delà de la cataracte, remontèrent le lac Erié, firent sauter ou brûler sur leur passage les forts de la Presqu'île, aux Bœufs, Machault, et se retirèrent au Détroit, anéantissant ainsi les derniers restes de la puissance française dans cette région si longtemps disputée de l'Ohio.

Pendant que M. Pouchot se tenait en observation sur les remparts, un sergent était venu lui demander de faire une sortie, car les Anglais s'étaient portés en masse au lieu du combat, et le silence qui régnait dans la tranchée faisait croire qu'elle était déserte. Il y consentit, mais recommanda de ne sortir du chemin couvert qu'avec précaution, et de faire d'abord monter quelques soldats sur les palissades afin d'atUrer l'attention de l'ennemi. Ceci ne fut pas plus tôt exécuté, que la tranchée parut toute remphe d'assiégeants, qui se découvrirent jusqu'à la ceinture. La sortie n'eut pas lieu.

Un guerrier iroquois, ami des Français, qui se trouvait dans le fort, demanda et obtint du commandant la permission d'aller se mêler au combat. 11 traversa les lignes anglaises sans être remarqué, rejoignit l'armée de Ligneris, fut témoin de sa déiaite, et revint dans l'après-midi en apporter la première nouvelle. Quoiqu'il donnât des détails précis et désignât les noms des olficiers faits prisonniers, M. Pouchot refusa d'y croire.

' '< Sur quatre cents hommes, dit Pouchot. il y en eut plu? de deux cent einquanle de tués, (uesiiue tous soldats de la colonie qui étaient tiès biaves. •> (T. II, p. l^'i.)

284 MONTCAI.M I-ï I.ÉVIS

Deux heure? après, un pavillon parlementaire fut arboré sur la tranchée, ot le major Hervey vint lui remettre une lettre de M. Jolmson, dans laquelle il lui disait d'ajouter foi à la parole du gentilhomme qu'il lui dépulail, fils de lord Bristol, qui lui apprendrait la déroute de l'armée de secours et lui remettrait la liste des officiers français captifs dans son camp. Pouchot feignit de ne rien savoir, et demanda qu'il fût permis à un de ses officiers d'aller parler aux prisonniers. Il confia ce message à M. de Servies, capitaine au régiment de Royal -Roussillon. Cet officier vit en effet MM. Des Ligneris, Aubry, .Marin, blessés, gisant « dans une feuilléo » avec leurs compagnons d'infortune, auprès de la tente de sir \Villiam John.^on, qui s'occupait de les racheter par des présents. Les sauvages avaient fait cent cinquante chevelures et quatre-vingt-seize prisonniers qui ne furent pas rachetés, et qui, par conséquent, étaient condamnés selon la coutume indienne soit au bûcher, soit à l'esclavage. Ce destin inspira à un sauvage un acte de pitié qui ne pouvait naître que dans la pensée d'un Peau- Rouge. Ce guerrier était l'ami intime d'un cadet de la colonie nommé Moncour. Le voyant captif, il alla le trouver et lui dit : « Mon frère, je suis au désespoir de le voir mort; mais sois tranquille, je veux empêcher qu'on te fasse souffrir. » Et d'un coup de casse-tête il l'étendil mort à ses pieds'.

Dans le conseil de guerre tenu par Pouchot, il fui reconnu qu'il n'y avait plus d'effectifs que trois cent quarante hommes de la garnison; les autres gisaient dans les hôpitaux ou avaient été tués. Il n'y avait en outre que cent quarante fusils en état de .servir. Une plus longue résistance n'aurait eu d'autre résultat que d'exposer tout ce qu'il y avait d'êtres vivants dans le fort à être égorgé par les. sauvages.

Xu\ termes de la capitulation, qui fut signée le 25 juillet, la garnison devait sortir du fort avec les honneurs de la guerre, être protégée de toute insulte de la part des sauvages et conduite à New-York. Les femmes, les enfiints et l'aumônier seraient escortés jusqu'au prochain poste français.

Avant d'ouvrir les portes du fort, le commandant rangea en ordre de bataille sur la place d'armes toute la garnison, armée jusqu'aux dents, les havrcsacs entre les jambes de chaque soldat. 11 leur fit comprendre la nécessité de cette manœuvre, s'ils ne voulaient pas se faire égorger comme des moutons, à l'exemple de la garnison de William-Henry. S'il fallait mourir, leur dit-il, mieux valait être tué en se battant en brave qu'au milieu des tortures. Du mom(!nt r[u'un sauvage les attaquerait, ils devaient le repousser à grands coups de poings ou de pieds dans le ventre. Ils savaient qu'aux yeux des Indiens ce n'était pas une insulte, et qu'ils ne chercheraient à venger que des coups portés avec des armes. Le mauvais temps commencé la veille ayant tourné en une tempête qui dura jusqu'au 2fi et empêcha toute embarcation de sortir sur le lac, la garnison déjà exténuée fut près de trente heures en bataille. Les Anglais, qui avaient pris possession du fort, auraient voulu que la garnison livrât ses armes, sous prétexte qu'ils auraient moins de peine à la défendre. Le commandant s'y refusa obstinément, les assurant qu'ils n'étaient pas capables d'empêcher les sauvages d'entrer. Eflectivement, il n'y avait pas deux heures que le fort était rendu, que les murailles étaient escaladées de toutes parts

• M. Dos Ligneris avait Hé bless»"' inoitpllpmpnt. " L'An<;lais a la iluieté do l'aliaïKloniifr dans uno rabane, seul et sans secours , et il monrt dans les plus vives douleurs. Il emporte en mourant le regret de laisser presque toute sa famille prisonnière. » ' A/j'aire du Canuila: Mémoiie de M. Intvei-gcr de Sainl- Blin.) — •■ MM. .Marin et île .Monli(.'ny ont remi la bastonnade par li'S .Vtriders. ■> {Journal de Moiilciibn.)

MO.NTCAI.M ET I.KVIS 285

par [ilus de cinq cents sauvages, qui entourèrent la garnison et cherchèrent à enlever les armes aux" soldats ; mais ceux-ci, résolus à tout, les bousculèrent si rudement, qu'ils les tinrent en respect. Dès lors ils se montrèrent paisibles et essayèrent plutôt h les consoler qu'à les insulter. La même chose serait arrivée à William-Henry, si les Anglais avaient montré la même énergie.

Dans l'après-midi du lîO, la garnison du fort Niagara sortit de la place, x le fusil sur l'épaule, tambour ballant, et deux pièces de gros canons à la tète de la colonne. » Les soldats ne livrèrent leurs armes qu'après èlre moulés dans les embarcations, qui prirent immédiatement le large. Ils partaient plutôt écrasés par le nombre que vaincus, après s'être montrés braves jusqu'à la fin. Avec eux disparaissait la puissance française dans le pays des lacs, où elle avait régné pendant plus d'un siècle. D'autres races étaient destinées à le peupler; mais aucune n'y a laissé d'empreinte plus glorieuse ni de souvenir plus aimé.

liATAlLLE D A m; AU A. M

Pendant le trajet que le chevalier de Lévis avait fait de Québec à Montréal, il avait été allrislé de l'aspect désert des campagnes, où l'on ne voyait (jue des femmes, des enfants et quelques vieillards occupés aux moissons, dont la plus grande partie était encore sur pied et se gâtait sous les averses fréquentes qui tombaient depuis le commencement du mois d'août. Le danger de la disette lui parut plus pressant que celui de l'ennemi, et il laissa à Montréal la moitié de son délachement pour y être employée aux récolles. « 11 encouragea, dit-il, les femmes, les religieuses, les prêtres, et généralement tout le monde de la ville à aider directement ou indirectement à ce travail dont dépendait le soutien du pays. »

Le chevalier fit une inspection minulieuse du Saint-Laurent jusqu'à Frontenac, pour en reconnaître les endroits susceptibles de défense. 11 fit inmiédiatement commencer, sur une lie située à la tête des rapides, un petit fort auquel Vaudreuil donna le nom de Lévis. L'ingénieur Desandrouins avait été rappelé de l'Ile aux Noix pour en faire les plans et en surveiller la construction. Peu de temps auparavant était arrivé au camp du chevalier de La Corne, dressé dans l'ilc aux Galops, M. de Langy, toujours prêt à accourir aux endroits les plus menacés. Sa présence avait communiqué une nouvelle ardeur aux partis de découvertes. Un de ces partis s'était rendu jusque sous les murs de Niagara, et en avait rapporté des infornialions qui avaient calmé les appréhensions qu'inspirait celle frontière. L'armée de Johnson n'avait fait aucun mouvement depuis la prise de ce fort, et ne paraissait occupée qu'à s'y fortifier.

La mission que le chevalier de Lévis avait à remplir à Tile aux Noix éliiil assez délicate, car M. de Montcalm venait de lui écrire que Bourlamaque avait été froissé en apprenant sa visite d'inspection. « Je crois, écrivait Montcalm, n'avoir pas besoin, mon cher chevalier, de vous recommander, dans voire tournée à l'ile aux

286 MONïCAI.M l-T LEVIS

Noix, d'iiLiii' vis-à-vis de Boiirlamaqiic comme vous voudriez qu'un lieulenant général en agit vis-à-vis de vous s'il venait dans un poste que vous eussiez arrangé. »

Lévis, avec son tact ordinaire, n'eut pas de peine à se conformer à ce conseil; il n'eut d'ailleurs qu'à approuver les dispositions prises par Bourlamaque.

Dourlamaque était du reste un soldat aussi aclil' qu'intelligent. La belle retraite qu'il vouait de faire devant des forces supérieures en était une preuve, et il allait se distinguer encore davantage par sa conduite à l'île aux Noix. Cinq jours après son arrivée dans celle île, il avait écrit à son général les dangers de tout genre qui l'entouraient dans sa nouvelle position. Les retranchements commencés étaient mal faits, et il était obligé d'en modifier le plan. « Les terres, ajoutait-il, sont sèches à droite et à gauche de l'île; un chemin magnifique mène à Saint- Jean par les profondeurs, cinq ou six lieues au plus. Le portage par la baie de Missiscouy très aisé... tombe à une lieue au-dessous de l'île aux Noix; beau chemin, (rois lieues et demie d'une eau à l'autre... La pointe en avant de l'île aux Noix fournit un beau débarquement à couvert de mes retranchements, et mène jusqu'à un endroit de la rivière du Sud enfoncé d'une lieue dans les profondeurs, d'où les bateaux peuvent venir dans la rivière Saint- Jean... Voici donc trois portes pour gagner le fleuve Saint -Laurent. » Dans une lettre précédente, Bourlamaque disait au même Montcalm : « Si vous étiez sur le lac Champlain, vous connaîtriez bientôt la baie de Missiscouy et cette rivière du Sud, et, en présentant une tète à l'île aux Noix, vous réussiriez à prendre Saint-Jean sans vous embarrasser de celte île... Mais, heureusement, ils ne feront pas ce que l'on peut faire. »

Si, en effet, Amhersl eût débarqué au commencement d'août, à la sortie du lac Champlain, et marché directement sur. Saint- Jean, comme le redoutait Bourlamaque, il n'aurait rencontré sur sa roule qu'un petit corps d'armée de deux mille huit cents combattants, dont il n'y avait que dix -sept cent soixante -dix -huit de troupes régulières. Le reste se composait de miliciens, parmi lesquels « un grand nombre d'enfants et de vieillards ». Sur cet eflectif, Bourlamaque aurait eu encore à défalquer quelques centaines d'hommes pour garder l'Ile aux Noix. Le camp d'observation placé à Laprairie, sous M. de Rigaud, n'était que de quatre ou cinq cents hommes et quelques sauvages. La flotte en miniature jetée sur le lac n'était montée tpie par cenl soixante dix -huit honunes, y compris les équipages. C'était avec ces moyens infimes que Bourlamaque avait à faire face aux onze mille hommes d'Amherst. Il y réussit à force d'activité. En quelques semaines il eut. élevé et armé de canons de solides retranchements, barré la rivière de chaque coté de l'île par de fortes estacades, en un mot mis la place en état de soutenir un coup de main. A peine prenail-il quelques heures de repos. « Afin, disent les Mémoires sur le Canada, d'être toujours prêt à la première alerte, il se couchait de travers sur son lit, pour qu'une blessure dont il se sentait encore ne le laissât jias dormir longtemps; il faisait toutes les nuits quatre ou cinq rondes, et tous les jours il était aux travaux; lui seul ne reposait point, ayant soin de faire relever exactement les travailleurs par ceux qui avaient juis leur repos, et qu'au sortir de leurs travaux ils trouvassent leur ordinaire prêt. >■

L>e temps en temps un petit billet daté du camp de Beauport, et tout récemment du saut Montmorency, où Monlcalm avait établi son quartier général, l'instruisait des opérations du siège de Québec. Mais ce qu'on ne pouvait lui apprendre,

MONTCAI.M I;T I.ÉVIS 287

c'élait l'élat de consternation où se trouvait l'armée assiégeante, à qui on avait vainement essayé de cacher la maladie grave dont était atteint le général WoHe depuis sa défaite à Montmorency. Sa faible constitution , minée par les fatigues du siège, n'avait pu résister au choc qu'il, avait ressenti lorsque, du haut du navire d'où il dirigeait la bataille, il avait vu tomber l'élite de ses soldats, et avec eux les espérances dont il s'était flatté jusqu'à ce jour. Il crut son expédition manquée; il eut même l'idée d'aller se lurtilîer à l'Ile aux Coudres, et d'y laisser une partie de son armée, dans l'intention de revenir au printemps. Après l'échec du 31 juillet, il avait eu le tort d'en rejeter la faute sur ses braves grenadiers, à qui il reprocha d'être montés à l'assaut avec trop de précipitation. La faute en était bien plus au général, qui n'avait pas suflisamment calculé les difficultés qu'il avait sous les yeux. C'élait sous l'empire du même désappointement qu'il avait lancé le manifeste que les écrivains amis et ennemis lui ont reproché, et dans lequel il déclarait aux Canadiens qu'ils n'avaient plus droit à sa pitié, puisqu'ils avaient méprisé ses offres de protection et refusé d'observer la neutralité qu'il leur avait demandée. En justice pour lui-même et pour son armée, il ne pouvait, disait-il, s'abstenir plus longtemps de les châtier de leur ingratitude, et il allait déchaîner ses soldats pour incendier leurs habitations, détruire leurs bestiaux et ravager leurs moissons.

A partir de ce moment, ses hordes de rangers, soutenues de l'infanterie légère et des Écossais, se répandirent des deux côtés du fleuve la torche à la main. On pouvait suivre leur marche aux nuages de fumée qui le jour s'élevaient dans les airs, et la nuit aux lueurs sinistres qui marquaient de taches rouges les maisons, les granges, les étables en feu. Les familles, retirées aux confins des paroisses, stationnaient sur les montagnes ou les hauteurs qui dominent les forêts, et suivaient d'un œil de désespoir le progrès de ces dévastations. Des cris et des lamentations éclataient dans un groupe ou dans un autre, à mesure qu'ils apercevaient les flammes percer le toit de leurs habitations. Montcalm fut saisi de pitié pour les miliciens des paroisses les plus exposées. Il organi.sa neuf partis différents pour s'attacher aux pas des incendiaires et les décimer: un bon nombre, en effet, ne revint pas de ces incursions. Les rangers, de leur côté, sous le prétexte toujours facile à inventer que les Canadiens se déguisaient en sauvages, scalpaient ceux qui tombaient sous leurs coups. Toutes les paroisses de l'Ile d'Orléans, celles de la côte de Beaupré, depuis le saut Montmorency jusqu'au cap Tourmente, tout le httoral de la baie Saint-Paul, et vis-à-vis au sud du fleuve, sur une étendue d'une dizaine de lieues, depuis la rivière Ouelle jusqu'à l'Islet, tout fut réduit en cendres. Malgré l'injonction faite par le général anglais d'épargner les églises, plusieurs furent détruites.

« Les Anglais, remarque Montcalm, fidèles imitateurs de la férocité de nos sauvages, ont fait la chevelure à quelques habitants de la côte du sud. Croira-t-on qu'une nation policée s'acharne de sang -froid à mutiler des cadavres? Cette barbarie aurait été abolie parmi les sauvages, s'il était possible de les corriger. On leur paye fort cher les prisonniers, très peu les chevelures. On s'y est pris de toutes les manières et sans fruit; mais on n'a pas à se reprocher d'avoir suivi leur exemple. »

Le système de stricte défense adopté par Montcalm lui interdisait de s'opposer à ces ravages autrement (pie jiar de petits partis, qui ne pouvaient qu'inquiéter les incursionnistes. Il concentra son attention sur la côte nord du fleuve, au-dessus de

288 MONTCAI. M [:T l.ÉVIS

Québec, où la ruine des campagnes s'aggravait du dangei' iinininent de se voir couper sa ligne de communication avec ses dépôts d'aj)provisionnements, ce qui, en peu de jours, l'aurai! mis à la merci de son adversaire. 11 détacha le colonel de Bougainville avec mille hommes et la cavalerie de la Kochebeaucour, et lui ordonna de s'échelonner le long du llcuve, d'épier tous les mouvements des ennemis, et de les repousser énergiquement partout où ils se présenteraient. Cette tâche allait être extrêmement ardue et fatigante, car les Anglais menaçani plusieurs jioints à la fois forceraient les troupes à des marches et contremarches continuelles.

Le général Murray avait été expédié avec douze cents hommes montés sur des berges transportées par terre jusqu'à l'entrée de la rivière Chaudière. Il devait d'abord aider les vaisse;iux anglais passés devant Québec à détruire la petite flotte française stationnée aux rapides de Richelieu, vis-à-vis Deschambault; puis saisir toutes les occasions d'attaquer les troupes postées le long du rivage, et y faire des incursions. A une première descente à la Pointc-aux-Trembles, il fut repoussé avec perte de quelques soldats; et à une seconde, tentée une lieue plus bas, ses premières berges avaient été criblées de balles par les tirailleurs canadiens cachés dans les buissons du rivage; une partie des hommes avaient été tués ou blessés, le reste avait regagné précipitamment le large. Murray eut un meilleur succès à Deschambault, où il eut le temps de débarquer avant l'arrivée des Français. Il mit le feu et réduisit en cendres la maison d'un des principaux habitants du lieu, le capitaine l'crrot, où se trouvaient les équipages des olliciers. Quinze hommes de la cavalerie, commandés par le major de Belcour, entrèrent en ce moment au grand galop dans le village, et se jirésenlèrent hardiment malgré leur petit nombre. Les Anglais, les prenant pour une avant -garde, se rembarquèrent précipitamment avec perle de vingt-deux hommes, sans compter les blessés.

Montcalm avait été si fort alarmé à la première nouvelle de cette descente, qu'il avait laissé le commandement de .son camp à M. de Senezergues, et était parti incognito, décidé à tout risquer }iour empêcher les Anglais de se fortifier.

l'eu de jours auparavant, Montcalm notait dans son Journal: «Un vent de nord -est violent, avec un brouillard épais, a tenu l'armée et la garnison très alertes. On peut être battu, c'est le malheur ordinaire au plus faible; mais le comble de l'infortune, c'est d'être surpris, j

On eût dit qu'il avait un vague pressentiment de ce qui devait lui arriver, lors- (ju'il faisait cette interrogation à Bourlamaque : « Je ne sais qui de nous trois sera le plus tôt défait'. »

La situation était, en effet, déses])érante. Le bombardement de la ville, qui n'avait pas cessé, y avait accumulé de nouvelles ruines. En une seule journée, cent soixante maisons de la basse ville furent brûlées, et plusieurs caves voûtées, renfernianl une grande quantité d'objets précieux, crevées et abîmées par les bombes. Ce quartier était le plus riche de la ville. Plusieurs citoyens opulents y avaient tout perdu. Autour de Québec et jusqu'à vingt-cinq lieues plus bas, les campagnes pré-

' it anùl I75!i. « i'.i' gi}iiéi;il, ijui uiliijiioiait <li' son ainilié, ]n'a Inuuignr l'-lic fuit (i(cii|ii' tics ilillÏMrnIs uiouvfiiiciilb (les Anglais et avoir tli'S incsscnlinienls fàclieu.x. « [Journal de MaUulic. p. i77.) iMontcalni donnait à ses pressentiments une tournure propliétiiiue lorsqu'il écrivait de Wolle, dont il avait comiiris le caractère: " Il faut que cet lioninie llnissc [lar un graïul efl'oil. par un coup de toiuierie. » (Journal, i6 août.) I>lte appri''Cialinii leiid ruoMc |Fius incoin|iréliuiisitjIp l'ulistinalion de .Monlcalni à mépriser les avis de Vaudreuil.

sentaient la même désolation. Dans l'armée, la détresse, devenue extrême, amenait le désordre et la désertion. Malgré les menaces et même les châtiments, une masse de Canadiens étaient retournés dans leurs foyers, pour y faire les récoltes et amasser quelques autres provisions, afin de ne pas mourir de faim durant l'hiver. Un grand nombre d'entre eux, dont les habitations avaient été incendiées, étaient en outre obligés de se faire des abris pour leur famille et les quelques bestiaux qu'ils avaient pu sauver. Plus de deux mille Canadiens, disait-on, avaient abandonné le camp.

Chaque fois que le vent tournait au nord -est, quelques vaisseaux ennemis tentaient le passage devant Québec et souvent y réussissaient, malgré la canonnade de la ville. A la (in d'août, l'amiral Holmes se trouvait à la tète d'une douzaine de vaisseaux, dont les uns ancraient depuis Sillery jusqu'à Saint-Augustin, et dont les autres montaient et descendaient avec la marée, dans le but de fatiguer nos troupes. La proximité de cette flottille avait forcé les vaisseaux français de remonter le Richelieu jusqu'aux Grondines. Le fleuve était tellement infesté de berges anglaises, que les convois de vivres, qui tous venaient j)ar eau de Montréal et des Trois-Rivières , ne pouvaient continuer leur route sans un péril extrême. Le transport par terre était devenu si diflicile et si lent, fiute de chevaux, de voitures et d'hommes pour les conduire, que l'armée était à la veille de manquer de provisions. Les soldats étaient léduits à trois quarterons de pain, et le peuple à un quarteron, comme aux plus mauvais jours de la disette.

Depuis la journée de Montmorency, les vastes salles de l'hôpital général n'avaient pas suffi à contenir les blessés qu'on y avait transportés. On avait converti en hôpital tous les appartements disponibles, même la chapelle et jusqu'aux greniers, hangars, granges, étables et appentis. Le site du monastère, au milieu de la vallée du Saint-Charles, le mettant à l'abri du bombardement de la ville, un bon nombre de familles s'y étaient réfugiées au commencement du siège, en même temps que les ursulines et les hospitalières de l'IIôtel-Dieu. Les trois communautés réunies, rivalisant de zèle et de charité, passaient les jours et les nuits auprès des malades. Les soins délicats qu'elles prodiguaient aux blessés anglais étaient parvenus jusqu'à la connaissance de leurs généraux, qui en avaient témoigné leur gratitude.

M'Ji" de Pontbriand, retiré au presbytère de Charlesbourg, où il se consumait de la maladie qui allait bientôt l'enlever, descendait cependant presque chaque jour consoler les malades de l'hôpital général.

A deux lieues plus loin, dans la mansarde d'une maison de l'Ange-Gardien voisine du camp anglais , Wolfe était en proie à une fièvre qui épuisait le reste de ses forces. Le capitaine Knox, venu un matin de la pointe Lévis, afin de recevoir des ordres pour sa brigade, apprit qu'il n'avait pu descendre l'escalier pour prendre son diner.

Depuis le commencement du siège, Wolfe avait été l'àme de son armée; il la tenait dans sa main, parce qu'elle avait une entière confiance dans ses talents militaires. 11 l'avait étonnée par une activité en apparence incompatible avec sa frêle charpente. Passant sans cesse d'une rive à l'autre, il semblait multiplier sa présence. A l'apparition de sa longue et mince stature dans un camp, ses soldats, animés de son impulsion, enlevaient l'ouvrage ou couraient au combat avec l'ardeur qu'inspire le dévouement.

L'armée se sentit paralysée quand elli; se vit privée de sa présence. L'inquiétude

290 MONTCAI.M KT LKVIS

qui le lournienlail lui-même s'empara des esprits; on se répéta d'uii camp à l'autre que la campagne tirait à sa fin, et qu'avant peu la flotte forait voile pour l'Angleterre.

Wolfe, ne voulant pas que sa maladie retardât les opérations, remit le commandement aux trois brigadiers généraux, Monckton, Townshend et Murray, avec un mémoire contenant trois projets d'attaque. Par le premier, il proposait de remonter de nuit le Montmorency avec une partie de l'armée, de le traverser à trois lieues dans la forêt, et de tomber sur les derrières du camp de Beauport, pendant que le reste des troupes l'attaquerait de front. Par le second, il faisait traverser de nuit le gué du saut au corps d'armée de Montmorency, et le faisait rnarcber le long des retranchements jusqu'à ce qu'on découvrit un endroit lacile à escalader. Moncklon , avec les troupes de la pointe Lévis, se trouverait prêt à débarquer, du moment que l'infanterie légère aurait gravi le coteau. Le troisième plan se réduisait à renouveler l'attaque du 31 , par la droite du camp do Beauport.

Les trois brigadiers n'accédèrent à aucun de ces projets, parce qu'en supposant même qu'on réussit à déloger Montcalm de sa position, il se retirerait derrière les retranchements de la rivière Saint-Charles, et la campagne serait finie avant qu'on piit l'en chasser.

Chose singulière, le seul plan dont Wolfe ne dit rien dans ce mémoire était celui que le général français redoutait le plus, c'est-à-dire de couper ses comnmnications avec ses dépôts d'approvisionnements, en jetant un corps d'armi'e sur la côte nord, ce qui le forcerait à livrer bataille. Ce fut le plan que proposèrent en dernier lieu les trois brigadiers.

Wolfe y donna son adhésion, plus par condescendance que par conviction; car il ne croyait pas au succès de l'entreprise. L'état d'affaissement moral et physique où il se trouvait semblait lui enlever sa lucidité d'esprit ordinaire. Dans la dépêche qu'il écrivit le 2 septembre au ministre Pitt, il disait : « J'ai acquiescé à ce projet, et nous nous préparons à l'exécuter. L'amiral et moi avons examiné la ville en vue d'un assaut général; mais, après nous être consultés avec l'ingénieur en chef, qui en connaît bien l'intérieur, et après l'avoir observée avec une extrême attention, nous avons jugé que, malgré la facilité qu'il y avait de réduire au silence les batteries de la basse ville au moyen des navires de guerre, l'assaut en serait peu avancé, parce que le petit nombre de passages qui conduisent de la basse ville à la haute .<ont soigneusement retranchés,... et les batteries supérieures ne peuvent être atteintes jiar les vaisseaux, qui en soulïriraient un donnuage considérable, ainsi (jne des mortiers. L'amiral se serait volontiers joint à moi pour cela ou jiour toute autre mesure d'intérêt public; mais je ne pouvais lui proposer une entreprise aussi dangereuse et promettant si peu de succès. A la force peu ordinaire des lieux, rennemi a ajouté un grand nondire de batteries flottantes et de bateaux pour défendre la rivière. A cause de leur vigilance et des Indiens qui entourent nos postes, il est impossible de rien e.xécuter par surprise... Dans cette situation, nous n'avons que le choix des difficultés, à tel point que je suis en peine de savoir comment me déterminer... Toutefois vous pouvez être assuré que le pou (pii reste de la campagne sera employé autant (jue j'en suis capable pour l'hoimeur de Sa Majesté et l'intérêt de la nation. »

Du moment que le projet fut adopté, Wolfe mit à son exécution la même énergique volonté que s'il avait été certain du succès, sans toutefois y porter

MONTCAI.M ET LÉVIS 291

l'enthousiasme qui était dans sa nature. Son plus grand regret était de penser que peut-être il n'aurait pas assez de force pour marcher en personne à la tète de son armée. « Je sais parfailemonl, disait-il à son médecin, que vous ne pouvez me guérir; mais pourvu que je ne souflre pas durant quelques jours et que je sois capable d'agir, c'est tout ce que je demande. »

Le dernier jour d'août, il se sentit assez bien pour sortir. Kno.v .s'était déjà empressé de noter dans son Journal : « Son Excellence le général Wolfe est en convalescence, à la joie inconcevable de toute l'armée.» La lettre que le général écrivit ce jour-là à sa mère, la dernière qu'il lui ait adressée, met à jour le complet abattement dans lequel il était tombé : « Chère madame, le fait que je vous écris vous convaincra qu'aucun malheur personnel, autre que les défaites et les désappointements, ne s'est abattu sur moi. Mon antagoniste s'est sagement renfermé dans des retranchements inaccessibles, de façon que je ne puis l'atteindre sans verser un torrent de sang, et cela peut-être pour un mince résultat. Le marquis de .Montcalm est à la tète d'un grand nombre de mauvais soldats, et moi à la tète d'un petit nombre de bons qui ne désirent rien tant que de combattre; mais le prudent vieux évite une action, incertain qu'il est de la conduite de son armée. Il faut être du métier pour comprendre les désavantages et les difficultés contre lesquels nous avons à lutter, qui proviennent de la force naturelle extraordinaire du pays. 7>

En présence de ses intimes, \Yolfe épanchait l'amertume de ses pensées et s'écriait parfois, dans ses plus noirs accès, que s'il ne réussissait pas il ne retournerait jamais en Angleterre, pour y être exposé, comme d'autres infortunés généraux, aux censures et aux reproches d'une populace ignorante.

Le général enviait son adversaire, que la fortune semblait favoriser. Celui-ci cependant se croyait, à l'heure même, en face de difficultés non moins grandes; et lui aussi épanchait avec ses intimes ses inquiétudes et ses ennuis. Le soir du '■2 septembre, assis auprès de sa lampe, dans la maison qu'il occupait au saut Montmorency, il écrivait à Bourlamaque : « La nuit est obscure, il pleut; nos troupes habillées et éveillées dans leurs tentes, la droite et la ville des plus alertes. Je suis botté et mes chevaux sellés, c'est à la vérité mon allure ordinaire la nuit, suite des interruptions, signatures, visites et conseils des sauvages... Je vous voudrais ici...; car je ne puis être partout, quoique je me multiplie bien et que je ne me sois pas encore déshabillé depuis le 23 juin. »

Le nuage d'anxiété qui planait sur le camp de Beauport s'éclaircit pendant quelque temps. Les nouvelles venues de Montréal étaient plus rassurantes. M. de Lévis affirmait que l'armée de Johnson ne menaçait pas les rapides, qu'Amherst ne sortait pas de Saint- Frédéric, et que d'ailleurs Bourlamaque se trouvait en état de tenir à l'ile aux Noix jusqu'à la fin de la campagne. Bourlamaque lui-même l'avait écrit à Vaudreuil. Les mouvements de l'armée anglaise autour de Québec paraissaient indiquer la prochaine levée du siège. Déjà, depuis plusieurs jours, Wolfe avait commencé à démonter ses batteries sur les hauteurs de Montmorency. Bientôt il fut évident qu'il déblayait le camp du saut, et, le 3 septembre, il l'avait complètement évacué, après avoir mis le l'eu aux retranchements, a Si j'avais voulu croire tout le monde hier, disait Montcalm à Lévis le 3 septembre, il n'y avait plus que trois ou quatre cents hommes, qu'il i'ullait aller charger. Ce malin, il n'y avait qu'à entrer dans le retranchement. .M. \VolIe nous tendait une embuscade avec

deux mille cinq cenls hommes qui ont descendu en bon ordre du saut. La pièce de vingt-quatre les a salués joliment , coulé une berge et incommodé une autre , ce qui était déjà arrivé hier. Dès ce soir la droite est reni'orcée de deux mille hommes; j'y passe demain, et Poulariés reste général depuis le saut jusqu'à l'église de Beauport. Nous avons toujours dix-neuf bâtiments au-dessus de Québec; et Bougainville, garde-côte, toujours en l'air. Je m'établis de ma personne à la maison de Salaberry, pour être en belle vue et à portée de tout. »

Le ton de satisfaction qui règne dans celte lettre ne laisse qu'entrevoir l'impression de délivrance que fit naître dans le peuple et l'armée l'abandon du saut. Le bruit s'en répandit de tous côtés, et la colonie retentit d'éclats de joie; car on crut que c'était le signal de la levée du siège. Mais les généraux ne partageaient pas cette illusion. « Quelque flatteuse que puisse en être l'idée, écrit Vaudreuil à Lévis, je ne m'y arrête pas, et il est de la pruilence que je m'arrange pour faire vivre l'armée jusqu'au 15 d'octobre. »

Il était facile de voir que ce n'était qu'un premier mouvement pour opérer une diversion. Wolfe profilait de chaque bon vent pour faire monter de nouveaux vaisseaux au delà de Québec. Il rassemblait ses trois corps d'armée à la pointe Lévis, afin de les jeter sur quelque autre point, et frapper, s'il était possible, un coup décisif. Quel était ce point? Il était impossible de le deviner, car Wolfe lui-même ne le savait pas. Il avait seulement résolu de tenter une descente au-dessus de Québec, et il attendait les circonstances pour en déterminer l'endroit précis.

Montcalm fit de nouvelles dispositions à son camp : quatre cenls miliciens de .Montréal gardèrent la gauche, et cent quatre-vingts les gués d'hiver. La réserve de M. de Repcnligny vint prendre les positions de Guyenne, qui alla camper à la droite, renforcée la veille par six cents hommes de Montréal; et Royal-Roussillon se rangea auprès de M. de Repentigny sur le plateau voisin de l'église de Beauport. Une chaîne de postes relia le saut Montmorency avec la ville, qui reçut quelques renforts. Déjà Malarlic et plusieurs ol'liciers de hauts grades, prévoyant la catastrophe du 13, ne se cachaient pas de dire que les précautions prises pour la ligne de Beauport étaient excessives, « et qu'on ne s'occupait pas assez des autres. * Vaudreuil était du même avis, particulièrement pour l'anse du Foulon, (|ui n'était gardée ipie par une centaine d'hommes; mais Monlcalm persistait à croire (|ue la falaise y était inaccessible. Aux observations que lui avait faites auparavant le gouverneur, il avait répondu : « Je vous jure que cent hommes postés arrêteront l'armée et nous donneront le temps d'attendre h- jour et d'y marchrr jtar notre droite, n Après de nouvelles remarques, il insistait : <; 11 ne faut pas croire (jue les ennemis aient des ailes, pour, la même nuit, traverser, débarquer, monter des rampes rompues, et escalader, d'autant que pour la dernière opération il faut porter des échelles', r

Dans la journée du .^> , Bougainville vint passer une heure au manoir de Sala-

• Montcalm ù Vaudreuil, il et 2'.i juillet. « Os mouvcnieiils de riiinomi ne cliaiigi rcnt ijne peu do cbose aux pieniii'ies dispositions que .M. le marquis de Moiiti-alin avail faites. Il jufjea que la partie de Beauport ('lait toujouis le ]poiiit essentiid à garder et... où rennemi pouvait venir avee plus de su<'rès à la conquête de la villi-. » {.lounuil du sii-ije de Québec, 'i septembre, Ijibl. Ilartwell.)

« .M. de Vaudreuil a plus d'inquiétude que moi pour la droite.» {lUonlcalin » Houfjfiinrille, lu se|]lemlire 1739.) On le savait si bien dans l'armée anglaise, qu'un déserteur rapporta au général Wolfe « that Monsieur .Montealm will not be prevailed on to quit liis situation, insisling tliat llie flower of our army are still below the lown ». (hiiox's Journal, l"' se|itembrc, t. II, p. ti6.)

berry, pour faire part au commandant des inquiétudes que lui causaient les dernières manœuvres de l'amiral Holmes, dont la flotte s'était rapprochée de la ville. Ce fut probablement la dernière fois que Hougainville vit le général, qu'il aimait comme un père et admirait comme un héros. Le lendemain, le bataillon de Guyenne eut ordre de s'avancer sur les hauteurs d'Abraham pour être à portée de secourir au premier signal soit Bougainville, soit le camp, soit la ville. Les canons anglais, rapportés du saut Montmorency à la pointe Lévis, ayant servi à augmenter les batteries, le bombardement redoubla d'intensité. « La ville, remarque M. de Foligné, ne peut être dans un élat plus pitoyable, à moins d'être rasée. »

Durant la veillée du i, l'ennemi, profitant d'un bon vent et d'une nuit obscure, réussit à faire passer devant Québec tout un convoi de bateaux chargés de bagages

Une maison .seigneuriale : le manoir de Salaberry, à Beauport, quartier général de Montcalin

durant le siège de Québec.

et de munitions. Dans l'après-midi du 5, Murray sortit du camp de Lévis avec quatre bataillons pour aller rejoindre au-dessus de Sillery les vaisseaux de l'amiral Holmes, et, le lendemain, Alonckton et Townshend le suivirent avec trois autres. M. de Rumigny, qui commandait un détachement de la Sarre, à Sillery, avait vu passer les régiments le long des falaises de Lévis, et les avait incommodés du feu de ses batteries, pendant qu'ils traversaient à gué la rivière Etchemin pour s'embarquer dans l'anse voisine.

A la nouvelle de cette marche, on avait battu la générale au camp de Beauport et fait avancer les compagnies de grenadiers et la réserve de M. de Repentigny avec presque tous les sauvages, dont le nombre était encore considérable, quoiqu'il en fût parti beaucoup pour retourner dans leurs pays. La réserve de M. de Repentigny stationna au pied de la côte qui conduit à la porte Saint-Jean, et les compagnies de grenadiers à la fourche des chemins de Samos et de Sillery. Vaudreuil mandait à Bougainville : « Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, que le salut de la colonie est entre vos mains, que certainement le projet des ennemis est de nous couper la communication en faisant des débarquements au nord; il n'y a que la vigilance qui puisse y parer. »

n lui détaillait ensuite ses dernières dispositions, et ajoutait : « Par cet arrangement, voici ce qu'il y aurait depuis l'anse des Mères jusqu'au cap Piouge : cent cinquante hommes entre l'anse des Mères et l'anse au Foulon; trente hommes à Samos; cinquante hommes à Saint-Michel; cinquante hommes à Sillery; deux cents hommes au cap Rouge. »

-29t MONTCALM ET LKVIS

Puis il lui donnait le tableau des forces dont il disposait en sus, « tant pour garnir les autres postes que pour frapper en masse, non compris les sauvages, » ce qui formait un effectif de deux mille cent hommes. Et il concluait : « .le crois, monsieur, qu'avec cela et un pou de bonlieur vous ferez de la bonne besogne.

« Je n'ai pas besoin de vous recommander d'établir le régiment de Guyenne dans le point central. En un mot, carte blanche sur les moyens'. » Enfin, dans l'inquiétude que lui inspirait toujours le poste du Foulon , il lui conseillait de l'augmenter de cinquante hommes tirés de la compagnie de Ilepentigny, la plus aguerrie des troupes canadiennes.

Le lendemain, M. de Montbeillard accompagnait l'envoi de deux pièces de campagne d'un petit billet où percent les anxiétés déjà exprimées par Malartic :

« Je voudrais bien que toute votre plage fût hérissée comme celle-ci et retranchée de même, cela vous épargnerait bien des allées et venues. Au demeurant, vous faites une bien belle campagne; puisse -t- elle finir comme elle a commencé, et puissions- nous voir couronner vos peines et vos travaux comme je le désire ^! »

L'armée anglaise achevait de s'enlasser sur les vaisseaux, et un ordre du jour du général Wolfc, qui l'avait rejointe dans la nuit du C), l'avait prévenue de se tenir prête pour un prochain débarquement. Elle était liitiguée des longueurs du siège et impatiente d'agir.

La frégate le Seahorse avait reçu à son bord le iS" régiment, dans lequel servait John Knox. « Le capitaine Smilh et ses officiers nous donnèrent, dit-il, l'hospitalité d'une façon princière, et n'oublièrent rien pour rendre aussi agréable que possible l'état d'encombrement où nous étions. »

Le matin du 7, après une nuit d'orage et de vent, le soleil s'était levé dans une almospbère tiède et claire. L'escadre de l'amiral Holmes leva l'ancre devant Sillory et remonta le Heuve en louvoyant à la faveur d'une légère lu'ise et de la marée montante. Chaque fois que les vaisseaux tiraient une bordée vers la côte nord , les sentinelles françaises et les sauvages cachés au bord de la grève envoyaient quelques balles parmi les habits rouges et les uniformes bariolés qui fourmillaient sur les ponts. L'escadre jeta l'ancre vis-à-vis la rivière du cap Rouge, dont les deux rives ouvertes en entonnoir présentaient en ce moment un spectacle aussi animé que pittoresque. Bougainville y avait établi son quartier général et élevé quelques retranchements au bord de l'anse, où niduillaieiil plusieurs des batteries flottantes. « Les ennemis, dit Knox, sont au nombre d'environ seize cents, outre la cavalerie qui est vêtue de bleu et montée sur de légers chevaux jolis et de différentes couleurs. Ils paraissent très alertes et font des évolutions dans les bois qui couvrent les hauteurs et le long de leurs retranchements , afin de montrer leur nombre avec plus d'avantage. i>

' Vautlreuilù lloufiainville, 5 septembre 17")!». Dans sa leUie au miiiislre, du ï octohie \TM, Vauili'cuil dit encore : « Ces trois jiostes (l'anse îles .Mères, Samos et Sillery) avaient été constamment regardés eonime inattaquables |iai- .M. le maniuis de Monlealm et AI. de Ponlleroy; ce fnl toiijouis en vain (]ae je Imir observai qu'ils exigeaient la plus sérieuse alleiition,

<■ Les autres dispositions de .M. de nongainville devaient temlre essentiellement à secourir prompleiuent res trois postes; il devait être toujours prél à maidier partout où il serait nécessaire, en sorte que si la ville ou le camp était attaqué, il pouvait s'y rendre eji une heure et demie avec l'élite de sa troui)e, composée de cinq compagnies de grenadiers, cinq piquets île troupes de terre, deux cents volontaires de Uuprat, deux cents hommes de cavalerie, la réserve de Repenligny et quatre à cinq cents sauvages. «

- Montbeiltanl o Boui/aim-ille, 7 septembre, à neuf heures du matin.

Los ballerics françaises s'avancèrent à l'embouchure de la rivière et se mirent en ligne de bataille; la cavalerie descendit de cheval et se forma à droite de l'infanterie, puis tout le détachement descendit la côte et borda les retranchements, en poussant des cris que Knox qualifie de ridicules. «; Ouelle différence, remarquet-il, avec la coutume des troupes britanniques! Comme le silence de celles-ci est bien autrement noble et terrible, et qu'il exprime bien mieux le véritable courage ! î

Le chroniqueur anglais ne rélléchit pas que les Français avaient des sauvages dans leurs rangs, et que le meilleur moyen de les entraîner au combat était d'imiter leurs cris de guerre.

Les batteries flottantes canonnèrent quelques-uns des vaisseaux dont les berges, remplies de troupes, montaient et descendaient le fleuve comme pour tenter une descente; mais, après divers mouvements, elles se retirèrent sans s'être approchées. Ce n'était qu'une fausse démonstration destinée à retenir le corps principal de Bougainville aux environs du cap Rouge, « tandis qu'une descente était préméditée ailleurs, peut-être plus bas, » augurait Knox. De son côté, l'amiral Saunders feignait de menacer la droite du camp de Beauport, en faisant exécuter des sondages et poser des bouées en face de la Canardière.

Wolfe, monté sur la corvette le Hiinter, en compagnie de quelques officiers, poussa une reconnaissance jusqu'à la Pointe-aux-Trembles, d'où il redescendit aussi perplexe qu'avant son départ. Les pluies continuelles qui tombèrent les deux jours suivants suspendirent les opérations et firent craindre pour la santé des troupes entassées sur les vaisseaux. Seize cents hommes durent être débarqués à Saint- Nicolas, sous la conduite de Monckton, qui les cantonna dans l'église et quelques maisons échappées à l'incendie.

Ce mauvais temps exposait plus que jamais l'armée française à manquer d'approvisionnements. « Vous êtes fort heureux, mandait Bigot à Bougainville, que vos voisins ne vous fassent pas promener : comment l'infanterie s'en tirerait-elle? Notre camp est plein d'eau, les ponts des chemins sont soulevés, et les charrettes ne peuvent marcher. Il faut espérer que le beau temps reviendra bientôt, sans quoi nous serions très embarrassés. »

Montcalm profita de ce temps de répit pour dicter à son secrétaire Marcel un projet de cantonnement pour le prochain hiver. « 11 s'en faut bien, disait-il à Lévis en lui adressant ce projet, que la campagne soit finie ici, depuis le départ du saut. Ainsi, au contraire, augmentation de batteries et de feu sur la ville. Viwq petite escadre de vingt bâtiments, cinquante ou soixante berges, depuis trois jours, visà-vis Sillery et le cap Rouge. Bougainville côtoyant; la ligne très longue! Hier, sur les dix heures du soir, démonstration d'attaque; cent berges en bataille à mi-chenal. J'avoue que je vous voudrais ici, et que je voulais que M. le marquis de Vaudreuil vous en envoyât un ordre conditionnel, s'il n'y avait rien à craindre et que tout fût bien... » A la fin de la même lettre il ajoutait : « Je vous voudrais ici pour cette épineuse queue, où je crois à une tentative quelque part. » Et le lendemain : « Voici un travail à faire, où Lapause peut vous servir d'avance, au cas où la colonie soit sauvée; car elle ne l'est pas encore. N'en écrivez rien au marquis de Vaudreuil, mais à moi seul...

« En vérité, s'il n'y a rien à craindre pour votre partie, j'avoue, mon cher chevalier, que je vous désirerais bien pour celle-ci, où tout n'est pas encore dit. d

296 MOMCALM F.T LÉVI?

Le jour uu-mc que le général français traçait ces lignes anxieuses, son antagoniste exprimait des idées plus sombres encore dans une lettre à lord Ilolderness, écrite à bord du Sutherland, ancré vis-à-vis le cap Rouge. L'état du ciel, dans cette journée orageuse, était en harmonie avec la tristesse de ses pensées. Le vent du nord-est, qui s'engoutTrait entre les deux falaises, sifflait lugubrement dans les cordages en blanchissant les vagues autour du vaisseau amiral. La pluie qui fouettait les vitres des hublots ne laissait pénétrer qu'un demi-jour dans la cabine où Wolfe écrivait. Sa figure était d'une extrême pâleur, car il était à peine rétabli d'une dernière attaque de sa maladie. Après avoir donné au secrétaire d'Etat un résumé des opérations du siège, des obstacles qu'il avait rencontrés, des préparatifs d'une dernière tentative qu'il croyait inutile, il finissait par cet adieu découragé : t Je suis assez rétabli pour faire ma besogne, mais ma constitution est entièrement ruinée, sans la consolation d'avoir rendu aucun service considérable à l'Etat, et sans la perspective d'en rendre. !>

Était-ce pour s'excuser de n'avoir rien fait qu'il disait à lord Ilolderness n'avoir avec lui que trois mille six cents hommes, et ne parlait pas du reste des troupes stationnées à Saint- Nicolas, la pointe Lévis et l'Ile d'Orléans? La semaine précédente, il avait dit à l'amiral Saundcrs qu'il emploierait environ cinq mille hommes pour la dernière expédition, lohlch is ail I intend to takc , ajoutail-il : ce qui montre évidemment qu'il laissait derrière lui une réserve. D'après le rapport qu'il avait adressé le '1 septembre à William Pitt, il déclarait n'avoir perdu sur les neuf mille hommes débarqués devant Québec que huit cent cinquante et un tués ou blessés, y compris les officiers. En défahiuanl les malades, manquants, déserteurs, etc., il se trouvait encore avec un effectif de plus de sept mille hommes, sans compter les milliers de marins armés qui montaient la flotte.

Les dernières nouvelles reçues d'Amherst ne laissaient espérer aucun secours de ce côté, et une sage précaution de Yandreuil tenait fermé le Saint-Laurent audessus des rapides du Richelieu. Malgré les plus vives sollicitations, il avait refusé de risquer les vaisseaux qu'il y avait fait monter dans un engagement avec l'amiral Holmes. Leur présence empêchait WoXïa d'exécuter le dessein qu'il avait d'envoyer un détachement pour attaquer l'armée de Rourlamaque par les derrières et ouvrir le chemin du Canada à celle d'Amherst. « Tout cela , disait-il , aurait pu s'exécuter facilement avec dix batteries flottantes , portant chacune un canon , et vingt bateaux plats, s'il n'y avait pas eu de vaisseaux dans la rivière. »

Le matin du 10, le vent tourna au sud-ouest, et le soleil se Ima radieux derrière les coteaux de la pointe Lévis. Wolfe, qui avait déjà fouillé de l'œil toutes les anses et les rochers de la rive nord, dei)nis (Juébec jusqu'à la Pointe-aux-Trembles, prit avec lui le brigadier Townshend, l'ingénieur Mac-Keller, quelques officiers, et descendit jusqu'à une demi- lieue en amont de (Juébec, vis-à-vis l'anse au Foulon, mieux connue actuellement sous le nom d'anse de Woll'e. Cet endroit lui avait, dit-on, été indiqué ]tar le major Stobo.

Wolfe examina attentivement à l'aide d'une longue- vue une coulée par où descend le ruisseau Saint-Denis, ombragé aujourd'hui comme alors par de hautes futaies. De chaque côté, surtout à l'est, l'escarpement s'affaisse et forme une déclivité par où passe un chemin public. Wolfe compta soigneusement les tentes dont les cônes blancs se détachaient à travers les arbres sur le penchant de la falaise. 11 n'y en avait qu'une douzaine, et il paraissait y avoir peu de mouvement aux envi-

rons. Wolfe en conclut que le poste était peu gardé, et qu'une surprise de nuit y était peut-être possible. Mais l'entreprise semblait si téméraire, qu'il n'osa la proposer directenienl au conseil de guerre. 11 prit un moyen détourné. C'est du moins ce qu'alTirmcnt deux annalistes du siège, le chevalier Johnstone et l'auteur du Journal tenu à l'armée ^ tous deux servant dans le camp français. Il est assez

Wolfe déclara aux membres du conseil que, bien éloigné de penser autrement qu'eux, il était au contraire de leur avis.

étrange que les chroniqueurs anglais, pas même Knox, dont le récit est pourtant si complet, ne fassent point mention de ce fait. «: Les manœuvres que nous voyions faire depuis quelques jours à l'ennemi au-dessus de Québec, dit le Journal, et la connaissance que nous avions du caractère de M. Wolfe, ce guerrier impétueux, hardi et intrépide, nous préparaient à une dernière attaque. La résolution en était effectivement bien prise dans l'armée anglaise. On y avait tenu, ainsi que nous l'avons appris par différents officiers anglais, après la levée du camp du saut, un conseil de guerre où tous les officiers généraux opinèrent unanimement pour la levée du siège. Les officiers de mer observaient que la saison déjà avancée rendait de jour en jour la navigation du fleuve plus périlleuse; et les officiers de terre.

298 MONTCALM ET I.EVIS

dégoùlês par la longueur d'une campagne aussi infructueuse que pénible, regardaient comme inutile de rester plus longtemps devant des retranchements qui leur paraissaient inattaquables. D'ailleurs, les uns et les autres ajoutaient que leur armée, toujours en proie aux maladies, se fondait insensiblement. Alors M. Wolfe, voyant qu'il ne pouvait rien gagner en heurtant de front l'opinion générale, prit adroitement les clioses d'un autre côté : il déclara aux membres du conseil que, bien éloigné de penser autrement qu'eux , il était au contraire de leur avis sur l'inutilité de prolonger le siège de Québec; qu'aussi, dans la proposition qu'il allait faire, il voulait se dépouiller de la qualité de général pour ne rien attendre que de leur opinion pour lui.

<r — Enfin, messieurs, leur dit-il, la gloire de nos armes me semblant exiger que nous ne nous retirions point sans faire une dernière tentative, je vous demande avec instance de vouloir bien ne vous y point refuser. Je veux que, dans cette circonstance, notre premier pas nous mette aux portes de la ville. Je vais dans cette vue essayer de faire pénétrer par les bois de Sillery un détachement de cent cinquante hommes seulement. Que toute l'armée se prépare à suivre. Si ce premier détachement rencontre de la part de l'ennemi quelque résistance, je vous donne ma parole d'honneur que, regardant alors notre réputation comme à l'abri de toute espèce de reproche, je n'hésiterai plus à me rembarquer. )> Le zèle qui animait un .si brave général passa chez tous les officiers qui l'entendaient, et l'on ne s'occupa plus dans son armée que des dispositions nécessaires pour l'exécution d'un si noble projet. »

Wolfe, qui savait combien sa présence enflammait le courage de ses troupes, alla les visiter dans chacun des navires. Il donna à celte occasion un témoignage de sollicitude qui fit une profonde impression. Ayant appris que deux officiers du ■i3c régiment étaient indisposes, il leur exprima toute sa sympathie, leur offrit même son canot pour les conduire à la pointe Lévis. Mais ceux-ci, en lui témoignant leur gratitude de sa bonté et de sa condescendance, l'assurèrent qu'aucune considération ne les ferait quitter leur poste tant qu'ils n'auraient pas vu la fin de cette tentative. Quelqu'un remarqua qu'un de ces officiers était fort mal et n'avait qu'une faible constitution. ^Yolfe l'interrompit en s'écriant : « Ne me parlez pas de constitution; cet officier a de l'entrain, et avec de l'entrain un homme peut venir à bout de tout. s>

Depuis plusieurs jours, l'escadre de l'amiral Holmes levait l'ancre devant Sillery à chaque marée et se laissait dériver jusqu'à Saint-Augustin et souvent au-dessus, d'où elle redescendait avec le baissant. Ce va-et-vient continuel épuisait les troupes de lîougainville, forcées de marcher jour et nuit pour se tenir vis-à-vis des vaisseaux , afin d'empêcher un débarquement.

Enfin, tout étant prêt, la nuit du 12 septembre fut fixée pour la descente. A partir de ce moment, une succession de circonstances inouïes concoururent au plus étonnant succès. La fortune qui jusque-là s'était montrée si hostile au général anglais parut bù accorder toutes ses faveurs, (^etle puissance invisible que les païens appelaient la fatalité, et que les chrétiens nomment la Providence, voulait le triomphe de sa cause. Deux déserteurs de Royal-Roussillon, échappés du camp de Bougainville dans la journée du mercredi 12, assurèrent que le poste de Foulon était à peine gardé , et que le soir même un convoi de vivres devait descendre pour ravitailler le camp de Deauport. La difficulté des transports par terre avait con-

traint le miinitionnaire de recourir à ce périlleux expédient. L'essai on avait été fait depuis quelque temps et avait réussi. Les bateliers choisissaient les nuits noires et se laissaient dériver en silence avec leur cliargement le long- du rivage nord, dans les ténèbres doublement épaisses projetées par les falaises. L'occasion ne pouvait être plus belle pour Wolfe, et il résolut d'en profiter. Il ferait précéder le convoi et tâcherait de tromper les sentinelles en se faisant passer pour Français.

Dès le matin de ce jour, les détachements de Saint-Nicolas s'étaient embarqués, et le colonel Burton avait ordre de réunir à la nuit tombante tout ce qui restait de troupes disponibles, tant à la pointe Lévis qu'à l'île d'Orléans, de remonter, en suivant le pied de la falaise, jusque vis-à-vis l'anse du Foulon, où il se tiendrait prêt à traverser au premier signal.

Ce même jour, Wolfe lança du vaisseau amiral, le Sutherland, sa dernière proclamation :

« Les forces des ennemis sont divisées, dit-il; il y a maintenant une grande disette de vivres dans leur camp et un mécontentement universel parmi les Canadiens. Le second commandant est allé à Montréal ou à Saint-Jean, ce qui nous donne raison de penser que le général Amherst s'avance dans l'intérieur de la colonie. Un coup vigoureux frappé par notre armée dans cette conjoncture peut décider du sort du Canada. Nos troupes au-dessous de Québec sont prêtes à se joindre à nous ; toute notre artillerie légère et les outils sont embarqués à la pointe Lévis, et les troupes débarqueront là où les Français semblent s'y attendre le moins. Le premier corps qui mettra pied à terre marchera directement à l'ennemi et le chassera de tous les petits postes qu'il peut occuper; les officiers auront soin que les corps qui suivront ne tirent pas par erreur sur ceux qui marcheront en avant. Les bataillons se formeront sur la hauteur avec promptitude et se tiendront prêts à charger tout ce qui se présentera. Quand l'artillerie et les troupes seront débarquées, un détachement sera laissé pour garder le lieu de débarquement, tandis que le reste marchera en avant et tâchera de forcer les Français et les Canadiens à livrer bataille. Les ofùciers et les troupes doivent se rappeler ce que le pays attend d'eux, et ce qu'un corps de soldats déterminés, endurcis à la guerre, est capable de faire contre cinq faibles bataillons français mêlés à des paysans sans discipline. )i

Par une nouvelle faveur de la fortune, cette proclamation ne fut connue dans l'armée anglaise qu'après le départ d'un déserteur du Royal -Américain, qui s'esquiva le jour même.

Deux petits billets, écrits la veille par Montcalm, l'un à Bourlamaque, l'autre à Lévis, révèlent dans quelle situation d'esprit il était avant le coup de foudre du 13. Il disait à Bourlamaque :

« Je suis accablé de travail, et l'humeur me saisirait souvent comme vous, si je ne pensais que j'ai été payé par l'Europe pour n'en avoir pas. »

Contre son habitude, il écrivit tout entières de sa main les quelques lignes adressées à Lévis, les dernières probablement qu'il ait tracées.

d Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à la lettre que vous m'avez écrite le 7. Je manquai le courrier par la faute de Saint-Sauveur. Rien de nouveau ici. -L'article des vivres, pain et viande; mais n'importe, l'Anglais restàt-il jusqu'au 1er novembre, nous soutiendrons. »

Au coucher du soleil, le marquis descendit au rivage de Beauport accompagné

de Marcel, et, après avoir examiné une ballerie qu'il venait de l'aire augmenter, il se promena longtemps avec lui le loni; des relranchemenls, en observant de l'ois à autre la flotte de l'amiral Saunders, dont les gros vaisseaux avaient ouverl leurs voiles et se rapprochaient des grèves de la Canardière, tandis qu'un grand nombre de berges, chargées de marins, se rassemblaient vers la pointe de l'île d'Orléans. C'était le commencement d'une fausse attaque convenue entre WoMe et l'amiral, pour retenir au-dessous de Québec la masse des troupes françaises. Bientôt toute la flotte fut en mouvement : les vaisseaux échangèrent des signaux entre eux et entre l'Ile d'Orléans et la pointe Lévis ; le bombardement de la ville reprit avec une nouvelle fureur et joignit ses grondements lointains à la canonnade plus rapprochée des vaisseaux qui balayaient les battures de Beauport, comme pour préluder à une descente. Ce déploiement de forces, co'incidant avec la fin du jour, reportait aux scènes grandioses du 31 juillet et acheva de tromper Montcalm sur les vrais desseins des ennemis A mesure que s'éteignirent les dernières lueurs du crépuscule pour faire place à une nuit obscure, les feux de bivouac allumés dans le camp étoilèrent toute la côte de Beauport, depuis Montmorency jusqu'à la ville. Le général, conversant toujours avec Marcel, remontait vers le manoir de Salaberry, lorsque M. de Poulariés vint l'avertir que plusieurs berges s'approchaient vis-à-vis le plateau occupé par .son régiment. Montcalm fit alors prendre les armes aux Iroupes et border les retranchements. Il détacha en même temps le capitaine Marcel avec une de ses ordonnances auprès de M. de Vaudreuil, en recommandant de venir lui donner avis au premier incident qui surviendrait. Il continua à circuler entre le manoir et le ravin de Beauport, en s'entretenant avec M. de Poulariés et le chevalier Johnstone. Sa conversation, toujours animée, prit un accent de vive émotion à mesure que la nuit s'avançait. Il avait le pressentiment d'un danger prochain qu'il ne pouvait préciser. A une heure du malin, il envoya Poulariés à son régiment et continua sa marche avec Johnstone. Son inquiétude se portait surtout vers les bateaux de provisions qui, d'après l'avis de Bougainville, devaient descendre cette nuit-là même : « Je tremble, répétait-il souvent au chevalier, qu'ils ne soient pris, et que cette perte nous ruine sans ressource, car nous n'avons de provisions que pour peu de jours. »

A la même heure Wolfe avait les mêmes pressentiments d'une mort prochaine. Il fit ses dernières dispositions testamentaires, comme s'il eût eu la certitude qu'il ne survivrait pas au lendemain. En témoignage d'estime et d'attachement pour ses collègues dans le commandement, il légua son argenterie à l'amiral Saunders, ses équipages à Monckton , et à Carleton ses papiers avec ses livres. Tous ses ordres donnés, et n'ayant ])lus qu'à attendre la marée, il fit venir dans sa cabine, à bord du Suthrrland, un de ses compagnons de jeunesse en qui il avait une particulière confiance, John Jarvis, commandant la corvette le Porc-Epic, qui devint plus tard amiral avec le titre de lord Saint-Vincent. 11 passa une heure avec lui, dans l'intimilé, et lui fit part df ses pressentiments. Au moment de lui dire adieu, il sortit de son gilet le médaillon contenant le portrait de M'ic Lovvther et le remit à son ami, en le priant de le rendre à sa fiancée lorsqu'il serait de retour en Angleterre, si ses appréhensions se réalisaient.

Les vingt-deux vaisseaux de l'amiral Holmes ne levèrent l'ancre, au cap Bouge, qu'à l'entrée de la nuit. La marée, qui achevait de monter, ne les entraîna qu'à une petite distance de Saint-Augustin, d'où ils redescendirent avec le reflux, comme

ils avaient fait les jours précédents, sans qu'aucun mouvement inusité éveillât le soupçon des factionnaires du rivage. Tout était activité cependant sur les navires. Les troupes savaient qu'une descente aurait lieu celte nuit même, mais un petit nombre d'officiers seulement connaissaient en quel endroit elle allait se faire. Les soldats nettoyaient leurs armes, les équipages se préparaient à la manœuvre des bateaux. Le colonel llowe, commandant de l'infanterie légère, frère du héros

Wolfe, sans rien laisser voir de la joie qu'il éprouvait, donna l'ordre d'avancer.

tombé l'année précédente devant Carillon, faisait appel à l'élite de ses soldats. Il choisissait vingt-quatre braves à qui il réservait l'honneur de marcher les premiers au combat.

Les moiteurs de la nuit flottant sur le fleuve épaississaient les ténèbres et empêchaient de voir à distance. Aux ombres vagues qui glissaient sur les eaux les sentinelles françaises placées en vigies sur les cimes du cap Rouge reconnurent et signalèrent le passage de la flotte; mais Bougainville, convaincu qu'elle remonterait avec le flux, comme aux autres marées, ne jugea pas à propos de la suivre.

Depuis quelques jours il semblait frappé d'aveuglement. Malgré les ordres les plus formels de Yaudreuil, lui enjoignant de garder sur les hauteurs d'Abraham le régiment de Guyenne pour se porter en peu d'instants aux endroits menacés, il

l'avait laissé partir pour le camp de Beauporl. 11 avait également négligé de suivre le conseil du gouverneur, qui, après lui avoir fait remarquer que le poste du Foulon n'était pas assez gardé, lui avait dit d'y ajouter cinquante hommes de la compagnie de Uepentigny.

« Bougainville, dit Johnslone, avait im grand fonds d'esprit, du bon sens et beaucoup de bonnes qualités; mais à une très grande bravoure se joignait chez lui beaucoup d'ignorance de l'art militaire, qu'il n'avait jamais étudié, s

Grâce à des influences de cour et à la faveur de M"ie de Pompadour, il était passé de simple aide de camp au grade de colonel, au grand mécontentement de plusieurs officiers plus anciens et plus méritants que lui. Le soir du \'2, il avait envoyé dire, contre toute apparence, que l'armée anglaise était rentrée au camp de la pointe Lévis; puis, au lieu de suivre la flotte sans jamais la perdre de vue, comme il en avait l'ordre formel, il resta inactif au cap Rouge avec tout son détachement. Pourquoi ne se rapprocha- 1- il pas des hauteurs d'Abraham, comme les manœuvres des Anglais le lui indiquaient? Pourquoi ne renvoya-t-il pas les grenadiers et les volontaires, qui sont l'âme de leurs régiments? Pourquoi, après avoir informé Vaudreuil et Montcalm, ainsi que les postes de Piumigny, de Douglas et de Yergor, qu'il enverrait cette nuit même des bateau.\ chargés de provisions, n'a-l-il pas averti de son changement de résolution pour qu'ils ne les attendissent plus? Tout cela, conclut Jolmstone, est inexplicable.

Mais ce qui est impardonnable de la part de Bougainville, c'est d'avoir, au mépris des avertissements du gouverneur réitérés dans la lettre où il lui donnait carte blanche sur les moyens, changé ou du moins laissé partir trois ou quatre jours après le commandant du Foulon et laissé le poste aux mains de Vergor, cet officier mis en jugement peu d'années auparavant pour avoir livré presque sans résistance le fort de Beauséjour '. L'armée, comme les généraux, se reposait entièrement sur lui. L'avant- veille encore, Montbeillard lui écrivait de Beauport :

(t >'ous passons ici les nuits au liivouac, et nous avons grand tort; c'est vous qui veillez pour nous, d

Durant tout l'été, il avait eu sous les yeux l'infatigable vigilance de Lévis, qui, placé dans la même position que lui sur la rivière Montmorency, n'avait jamais été mis en défaut. Mais Lévis n'était plus à Québec.

A miimit, deux lanternes furent hissées l'une au-dessus de l'autre au grand mât du Sutherland. C'était le signal convenu. Aussitôt la première division prit place dans les bateaux et se mit en ligne, suivie de proche par le reste de l'armée, l'infanterie légère faisant l'avant-gardc. A deux heures, sur un signe du général, dont le canot s'était placé en tète, tous les bateaux se mirent en mouvement. Les soldats avaient ordre de garder un profond silence, les équipages de faire le moins de bruit possible, et de ne se servir de leurs rames que pour diriger légèrement leurs embarcations, car la marée baissante et la bri.se du sud-ouest qui s'était élevée les faisait dériver rapidement. Les vaisseaux de l'amiral Holmes devaient descendre trois quarts d'heure plus lard avec le reste des troupes. La nuit était sereine mais sans lune, cl la lumière des étoiles, laniLsée par les vapeurs de septembre, était à peine visible. Le silence nocturne n'était troublé que par le clapotement de l'eau sur les flancs des embarcations et par le bruit du vent dans

' M. de Foligné, Journal mémorulif.

les arbres de la falaise, qui tout près, sur la gauche, dressait sa muraille de pierre dans l'obscurilé.

Durant plus d'une heure la longue file de bateaux glissa dans le même silence en suivant les contours du rivage. Aucun bruit insolite ne se faisait entendre sur les hauteurs, et tout portait à croire qu'ils n'étaient pas découverts. Wolfe, assis à l'arrière de son canot, conversait de temps en temps à voix basse avec les ofliciers rangés auprès de lui. L'un d'eux, John llobinson, jeune garde-marine, qui devint plus lard professeur de sciences naturelles à l'université d'Edimbourg, a raconté l'impression profonde qu'avait faite sur lui la conversation du général. Les idées mélancoliques qui l'avaient obsédé lui revenant à l'esprit, il en chercha l'expression dans la poésie, et il se mit à réciter la belle élégie de Gray sur un cimetière de campagne, dont la publication était encore récente. Eut-il une intuition plus vive du sort qui l'attendait, lorsque d'une voix émue il répéta ce vers qui no lut jamais .^i vrai que pour lui-même :

Tlic paths of glory lead but to tlie grave.

« Messieurs, murmura-t-il en terminant la citation, j'aimerais mieux avoir fîiit celte élégie que de prendre Québec. »

< Qui vive? cria une sentinelle invisible dans l'ombre à l'un des bateaux de l'infanterie légère, au moment où il rasait le rivage de Samos à une portée de pistolet.

— France! d répondit un des capitaines des Fraser's Iliglanders, qui savait très bien le français.

La sentinelle, croyant que c'était le convoi de vivres annoncé par Bougainville, laissa passer le bateau, en commettant la faute de ne pas demander le mot d'ordre et de ne pas aller elle-même s'assurer de la vérité.

Quelques minutes après, un froissement de branches, indiquant que quelqu'un descendait la côte du Foulon, se fit entendre, suivi d'un nouveau : « Qui vive?

— France! répéta le capitaine; et il ajouta : Ne faites pas de bruit; ce sont les vivres ; on pourrait nous entendre. »

La corvette le Hunter était, en effet, ancrée à peu de distance.

« Passez, » dit la sentinelle, qui ne descendit pas plus loin.

La force du courant entraîna les bateaux de l'infanterie légère un peu au-dessous de l'anse. Les vingt- quatre volontaires, conduits par le capitaine Delaune, sautèrent sur le sable et s'avancèrent jusqu'au pied de la falaise, qui en cet endroit est très escarpée et couverte aujourd'hui comme alors de bois et de broussailles. Leurs fusils en bandoulière, ils se mirent hardiment à la gravir en s'aidant des branches et des arbustes. Ils arrivèrent au sommet sans avoir reçu un coup de fusil, et s'avancèrent jusqu'à la clairière ouverte sur le plateau, suivis de près par un plus fort détachement. Le jour commençait à poindre et permettait de distinguer la toile blanche des tentes sur le fond obscur du sol et du feuillage. Ils s'élancèrent vers les sentinelles, qui en les apercevant tirèrent quelques coups de fusil cl se replièrent vers les lentes. Vergor dormait profoudéaient dans son lit et ne fut réveillé que par les détonations et les cris d'alarme. 11 sortit précipitamment et se mit en défense avec les soldats de son poste accourus des tentes voisines. Ils n'élaient qu'au nombre d'une trentaine, car Vergor avait envoyé le

304 MONTCALM ET I.EVIS

reste, composé d'habitants de Lorelte, travailler à leur recolle. Un piquet de l'infanterie léi;ère, débarqué un peu plus haut, gravissait alors le ravin et marchait au secours des volontaires. A'ergor, pris entre deux feux, ne fit qu'une faible résistance, reçut une balle au talon et se rendit prisonnier avec quelques-uns des siens. Les autres réussirent à s'échapper à l;i laveur de l'obscurité et des bois voisins.

VVolfe, resté sur le bord de la grève, attendait un signal avant de lancer de nouvelles troupes. Pendant un temps assez long, rien ne rompit le silence de la nuit que les rafales du vent et le murmure du ruisseau Saint-Denis, qui, gonflé par les dernières pluies, tombait en cascade sur le flanc de la monlagnc. Soudain éclatèrent quelques coups de fusil suivis d'appels aux armes, puis de nouvelles décharges accompagnées de clameurs confuses. Knfin des hourras poussés par cent poitrines anglaises annoncèrent que le poste était pris. Wolfe, sans rien laisser voir de la joie qu'il éprouvait, donna l'ordre d'avancer. Toute la première division, formée d'environ seize cents hommes, s'élança hors des bateaux, précédée des sapeurs qui en peu d'instants eurent débarrassé le ravin des abatis qui l'obstruaient et rendu libre le chemin tracé sur le penchant de la côte. Une partie de la division s'y engagea, tandis (|uc le reste grimpait à droite et à gauche en s'accrochant aux buissons et aux angles des rochers. VVolfe, à qui l'excitation du moment donnait de nouvelles Ibncs, gravit la côle d'un pas léger el rangea rajmienient les troujtes en ijataille à mesure qu'elles débouchaient sur le plateau, l'aile gauche du côté de Sillery, l'aile droite du côté de Québec, toute la ligne faisant face au chemin Saint-Louis. L'éveil avait été donné à la batterie de Samos par la fusillade du P'oulon, et elle ouvrit un feu vif sur les bateaux, dont elle endommagea quchpiesuns, tua ou blessa plusieurs soldais et officiers. Le colonel llowc fut détaché avec l'infanlerie légère pour aller s'emparer de ce poste et de celui de Sillery, dont la batterie tirait maintenant à toute volée sur l'escadre, qui achevait de dériver et jetait l'ancre devant l'anse du Foulon. Les deux postes, assaillis par des forces supérieures et se voyant sur le point d'être cernés, battirent en retraite du côté du cap Houge. Une partie du régiment d'.\nstruther alla prendre position dans les maisons échelonnées sur la route de Sillery.

Le transport des troupes s'était fait avec une telle célérité, (ju'avant six heures du malin les plus éloignées, celles du colonel Burton, stationnées de l'autre côté de la rivière, avaient été traversées et déposées dans l'anse du Foulon. Les gardes françaises, entretenues par la ville le long de la grève, essayèrent d'inquiéter le débarquement, mais furent refoulées par des détachements soutenus du canon des vaisseaux.

Durant ces opérations, le grand jour était venu. Le soleil du 13 septembre se leva dans les nuages : du ciel gris d'automne tombaient de temps en temps de légères ondées qui faisaient craindre une journée pluvieuse. Sur la plaine ondulée et semée de bouquets d'arbres qui s'étendaient devant l'armée, aucun ennemi n'avait encore fait son apparition. On eût dit ijue les régiments anglais n'y avaient été rassemblés que pour l'exercice d'une parade. Seul le canon du bombardement, qui avait redoublé à la nouvelle du succès de la descente, rappelait la guerre. Quand on .«ongc que, pour obtenir un tel avantage, il n'avait fallu que la peine d'une montée difficile et trois escarmouches insignifiantes, on reste confondu. Toutes les causes qui auraient dû faire ni.uKpier celte audacieuse tentative avaient conspiré pour sa réussite.

Premièrement, le régiment de Guyenne, posté sur les plaines d'Abraham, avait été retiré contre toute raison ' ;

Secondement, il l'avait été à l'insu de Vaudreull, sans quoi ce gouverneur aurait insisté à le faire renvoyer;

Troisièmement, Bougainville, contre l'avis de Vaudreuil, n'avait pas renforcé le poste du Foulon avec les cinquante hommes d'élite de Repentigny;

Uuatrièmement, les deux déserteurs de Royal- Koussillon révélèrent à Wolfe le passage projeté du convoi de vivres, dans la nuit du 12;

Cinquièmement, Bougainville le fit annoncer aux différents postes, et, quoique ce convoi ne descendit pas, il négligea de contreniander son ordre;

Sixièmement, le déserteur du Royal-Américain s'évada avant de connaître la proclamation de Wolfe et ne put ainsi révéler le projet de descente;

Septièmement, Bougainville, qui avait toujours suivi pas à pas la flotte de l'amiral Holmes et ne l'avait pas perdue de vue, la vit descendre du cap Rouge et y resta précisément durant la fatale nuit du lo;

Huitièmement, le commandant du Foulon avait été remplacé trois ou quatre jours auparavant par le capitaine de Vergor, le plus mauvais soldat de la colonie;

Neuvièmement, celui-ci, le soir du 12, avait permis à presque tout son monde de s'absenter;

Dixièmement, il n'exerçait aucune vigilance et dormait profondément au moment du débarquement des Anglais.

Si une seule de ces chances avait fait défaut, la descente aurait probablement été empêchée, ou du moins arrêtée dans son exécution, et peut-être tournée en effroyable désastre. Si, par exemple, le régiment de Guyenne avait été retenu sur les plaines d'Abraham par Bougainville, comme celui-ci en avait l'ordre positif de Vaudreuil , il serait arrivé à temps pour surprendre les régiments anglais dans le désordre de la montée, les culbuter du haut en bas des caps, et lancer sur eux un feu plongeant qui en aurait fait un terrible massacre, tandis que les batteries de Samos et de Sillery, les prenant en enfilade, auraient complété l'hécatombe. Wolfe aurait perdu devant Québec sa réputation d'homme de guerre et serait aujourd'hui placé au rang de l'hipps ou de sir Hovenden Walkcr. L'Angleterre, découragée par la ruine de cette expédition qui lui avait coûté d'énormes dépenses, aurait probablement renoncé à son projet de conquête; et la Nouvelle -France serait restée à ses anciens maîtres, en proie aux abus qui l'auraient entraînée sur la pente que suivait la France de Louis XV, jusqu'à ce qu'elle fût tombée avec celle-ci dans l'abîme de la révolution.

Pendant que les trois brigadiers complétaient les dispositions, AVolfe s'avança à une petite distance du côté de Québec pour choisir le terrain sur lequel il voulait livrer bataille. Il s'arrêta sur un plateau assez uni qui, à partir de ce jour, allait devenir immortel sous le nom de plaines d'Abraham. Cette désignation avait été donnée à ce lieu parce qu'un des premiers colons du Canada, Abraham Martin, ancien pilote surnommé maître Abraham, y avait acquis une terre qu'il avait défrichée. Le plateau, large à peu près d'un quart de lieue, est coupé à droite par

' Dan? la soirée même ilu l:i. il'ainès Vainlniiil : a Je lis, .lil-il, rester l'armée au liivouac la nuit du \i au 13. Je eomiiluis |jeaiicou|i sur le bataillon ilo Guyenne, je le croyois toujours sur la hauteur de Québec; mais M. de ."\lontcalm l'avait raiiiielé le même jour à l'entrée de la nuit sans m'en prévenir, i. {KoHeclion Morcan de Saint-Mèri/ ; Vaudreuil au ministre, 'i octobre I73!i.)

306 MO.NTCALM KT I.ÉVIS

l'éiiornie anfracluosité au fond de laquelle coule le fleuve Saint-Laurent; à gauche, par le coteau Sainte-Geneviève, au pied duquel s'étend la vallée où la rivière Saint- (lliarles traîne en serpentant ses eaux lentes et boueuses. Les deux falaises forment en se réunissant, à une demi- lieue vers l'est, le cap Diamant, sur lequel est assise la citadelle de Québec. Deux chemins courant parallèlement traversent les plaines d'Abraham : l'un, le chemin Saint-Louis, .sort de la porte de ce nom, et mène à Sillery; l'autre, le chemin Sainte- Foye, émerge de la porte Saint- Jean et conduit à la paroisse de Sainte-Foye. En avant du plateau règne un léger ravin qui descend en pente douce et remonte un peu plus loin pour former les buttes à Neveu, lesquelles se prolongent jusque sous les murs de la ville. A travers les champs de blé et les prairies qui couvraient ces plaines, surgissaient çà et là des bouquets d'arbres et des touffes d'arbustes. De la crête du coteau Sainte-Geneviève, la vue embrasse toute l'étendue des paroisses de Lorette, de Charlesbourg et de Beauport, le bassin de Québec, l'île d'Orléans et toule la côte de Beaupré, c'est-à-dire les paroisses de l'Ange-Gardien, du Ghàteau-Hicher, de Sainte-Anne et de Saint-Joachim , bornées à l'horizon parle cap Tourmente. Gette vue rappelle, par son étendue et son aspect pilloresque, la roule de Naples à Castellamare. H ne manque à la montagne Sainte- Anne, qui dresse son cône bleu à sept lieues de distance, qu'un panache de fumée pour ressembler au Vésuve.

Les tirailleurs canadiens et sauvages commençaient à se montrer aux abords des bois et lançaient des balles qui tuaient ou blessaient (juelques hommes. L'armée avait exécuté un changement de front et faisait face à la ville. Le général la disposa sur trois colonnes et la fit avancer vers les plaines.

C'est à ce moment que Montcalm reçut le premier avis d'une descente au Foulon '. Vaudreuil l'ignorait encore. Marcel n'était plus auprès de lui; il avait suivi à la batterie de la Canardière le major Dumas, qui, prévenu par les patrouilles d'eau que les berges signalées à Poulariés remontaient vers la ville, avait fait sortir des retranchements et marcher au bord de la grève les milices de Québec. Aux premières lueurs de l'aube, tout danger semblait disparu, et l'armée rentrait dans les tentes lorsque des coups de canon retentirent du côté de Samos. Montcalm venait de quitter Johnstone après avoir pris une tasse de thé avec lui pour se réveiller, n'ayant pas dormi de la nuit, et avait ordonné de seller ses chevaux. Il arrivait à la Canardière. En rentrant avec Marcel dans la maison du séminaire, il dit avec saisissement que .ses craintes se réalisaient, et (pie le convoi de vivres était attaqué, peut-être rnème pris. Peu d'instants après entra un Canadien tout hors d'haleine, qui n'avait fait qu'une course du Foulon au camp. Il dit qu'il était le seul échappé du poste de M. de Vergor, que ce poste avait été surpris, emporté, et que les Anglais étaient maîtres des hauteurs. « Nous connaissions si bien, dit le secrétaire de Montcalm, les diflicultcs de pénétrer par ce point, pour peu qu'il fût défendu, qu'on ne crut pas un mot du récit d'un homme à qui nous crûmes que la peur avait tourné la tète. J'allai me reposer chez moi, en priant M. Dumas d'envoyer au

' Le Journal île Munlvulm s'arrôte ;i la jouiiiée ilu \i scpteniluc. Son spciétaiic n'eut le couia^'C de le ie|iivnilre que ili.v jours apiès, jiour laconter eu quelques pages la tiataille ilu 13, la mort ilu général et les (Jernieis incidents de la canipagni'. Avant île eomnienccr sou récit, daté du cap Santé, le 23 septeuibic 1759, il s'écrie: « Je n'ai plus que des mallieurs à éciire ; vingt fois j'ai pris la plutne, et vingt fois la douleur l'a fait tombei- de mes mains! Gomment me rappeler une suite d'événements aussi assommants? Nous étious sauvés, et nous sonmies perdus 1 »

quartier général pour avoir des nouvelles, et de me faire avertir s'il y avait quelque chose à faire. On entendait toujours quelques coups de fusil de loin en loin. » La ville fit des signaux. <t Par quelle ûilalité n'envoya-t-on pas savoir des nouvelles'? »

Le chevalier de Bernetz avait expédié au camp un courrier qui rencontra chemin faisant le major général Montreuil, lequel venait d'être prévenu par un fuyard. Montreuil fit marcher immédiatement le régiment de Guyenne et courut avertir le marquis de Montcalm, qui fit aussitôt avancer un piquet par bataillon et six cents hommes de Montréal. 11 les suivit de près, après avoir laissé le camp sous le commandement de M. de Senezcrgues.

Lorsque, vers six heures du matin, les lignes blanches du régiment de Guyenne commencèrent à serpenter à travers les buttes à Neveu, Wolfe fit faire halte à son armée et la mit en bataille sur trois rangs de profondeur, à une petite distance du ravin. Elle couvrait l'espace compris entre le sommet de la falaise et le chemin de Sainte-Foye, et regardait la ville, distante seulement d'un quart de lieue, mais dont les buttes lui dérobaient la vue. Monckton commandait la droite avec les grenadiers de Louisbourg, les régiments d'Otway, de Bragg et de Kennedy; Murray, le centre avec ceux de Lascelles, des Highianders et d'Anstruther; Townshend, la gauche avec le régiment d'Amherst et le Royal-Américain. Cette aile n'atteignait pas le coteau Sainte -Geneviève. Wolfe s'était solidement établi dans la maison d'un nommé Borgia et dans quelques autres constructions voisines du chemin de Sainte- Foye, le long duquel les deux derniers régiments étaient disposés en potence, afin de repousser l'aile droite des Français si elle essayait de déborder de ce côté. L'infanterie légère, ramenée de Sillery, se rangeait sur trois colonnes à quelques pas en arrière. Le colonel Burton commandait la réserve avec le régiment de Webb, subdivisé en huit corps séparés par de grands intervalles. L'effectif de cette armée était de cinq mille deux cent vingt-neuf hommes de toutes armes. Le troisième bataillon du Royal -Américain avait été laissé à la garde du débarquement. Enfin le détachement d'Anstruther, établi, comme on l'a vu, dans les maisons de Sillery, devait tenir en échec le corps de Bougainville.

Vaudreuil n'avait été prévenu qu'à six heures moins un quart par un billet contradictoire du chevalier de Bernetz, qui lui annonçait que l'ennemi était descendu au Foulon , mais qu'il le croyait rembarqué. Il ne connut la vérité qu'après le départ de M. de Montcalm. A sept heures moins un quart, il envoya un exprès à Bougainville avec ces quelques mots : t 11 parait bien certain que l'ennemi a fait un débarquement à l'anse du Foulon; nous avons bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles et de savoir si l'ennemi a fait quelque tentative de votre côté. » Vaudreuil ajoutait en post-scriptum : « Les forces de l'ennemi paraissent considérables. Je ne doute pas que vous soyez attentif à ses mouvements et à les suivre; c'est sur quoi je m'en rapporte à vous. »

Les courriers se succédaient avec des nouvelles de plus en plus alarmantes. Montcalm put à peine en croire ses yeux , lorsqu'en arrivant à la rivière Saint- Charles il aperçut distinctement les rangées d'uniformes écarlates sur le penchant du coteau Sainte -Geneviève :

' Journal de Montcalm.

31(1 MONTC.VLM ET I.EVIS

«L'affaire est sérieuse, dit-il à .lohnslone qui l'accompagnait; retournez au plus vile à Beauport, et ordonnez à Poulariés de m'envoyer en toute hâte le reste de la gauche sur les hauteurs d'Abraham. » Puis il pi([ua des deux, et, le regard fixe, sans proférer une parole, il traversa à fond de train le pont et la vallée Saint- Charles en se dirigeant vers la côte d'Abraham.

Toute l'armée fut bientôt en mouvement, à l'exception de la garde des batteries et de la lète de pont. Dans la ville, l'excitation et l'alarme étaient indesciiplihles. Les citoyens avaient été réveillés en sursaut en entendant crier : « Les Anglais sont aux portes! » Tout ce qui ne portait pas les armes, vieillards, femmes, enfants, accourus au nord de la ville, stationnaient soit aux remparts, soit au bord du cap, et regai'daient dans une unicité anxiété défiler les Iroupes depuis le chemin de Beauport jusqu'à la ville. Elles s'iivan(;aient à marche forcée, les régiments de la ligne reconnaissables à leurs uiiilonnes blancs, drapeaux déployés, tambours battants, les milices vêtues de toutes façons, la plupart en costume d'habitant. Après avoir traversé le pont, elles .se divisaient en trois colonnes, la première montant par la côte du Palais, la seconde par la côte à Coton, la troisième par celle d'Abraham. Tandis que ces deux dernières longeaient à l'ouest les murs d'enceinte, la première, entrée par la jKirte du Palais, traversait la cité en ruines et débouchait par les portes Saint-Jean et Saint-Louis. Les femmes, les enfants reculaient au passage des bandes de sauvages aux allures et aux regards féroces sous leur tatouage de guerre, avec leurs pendeloques, leurs scalpes, leurs plumets agités par une marche rapide. Des familles cherchaient parmi les miliciens soit un fils, soit un époux, soit un père, pour les embras.'^er avant la bataille, qui s'annonçait par une fusillade intermittente. Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu. Tout ce qu'un peuple a de cher: sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, étaient en jeu.

Monlcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui non pas un détachement, comme il s'y attendait, mais toute l'armée de \Volfe. Il courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Ecossais, tranchant, par ses uniformes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes anglaises, par la musique nasillarde de leurs cornemuses mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se détachaient de petites ondées qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fontbonne, commandant de Guyenne, avait fait les i)remières dispositions avec autant d'intelligence que de bravoure. Après avoir étendu le Iront de son régiment pour en imposer à rennemi, il avait profilé des accidents du terrain pour jeter en avant des pelotons (pii entretenaient un feu bien nourri avec ceux des Anglais. Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche dans un champ de blé en épis, au centre derrière des touffes d'épinettes, de cèdres et d'aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de Sainte- P'oye, ineonunodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles. Monlcalm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu'elle arrivait: les milices sur les deux ailes; les régiments de ligne au centre, dans le même ordre qu'ils occupaient au camp de Beauport, c'est-à-dire Royal-Roussillon le plus prés du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie des Canadiens placés à droite. Quelques pièces d'artillerie demandées à la ville funmt amenées « avec promptitude » pour

répondre au feu de mitraille que venaient d'ouvrir deux canons anglais. Montcalm ordonna à son secrétaire, qui arrivait avec des munitions, de placer deux pièces sur le chemin de Sainte-Foye, lesquelles concentrèrent leur ieu sur la maison de Borgia, dont trois cents hommes de l'infanterie légère s'étaient emparés en avant de leurs lignes. Quel([ues Canadiens s'y glissèrent, malgré les balles qui pleuvaieiit

Plan lie la bataille d'Abraham.

des ouvertures, y mirent le ieu, en chassèrent les ennemis et les forcèrent de se rahattre sur leurs régiments.

Un cavalier d'ordonnance de Vaudreuil, lequel s'avançait avec le reste des troupes, vint dans ce moment remettre à .Montcalm un billet, où il le conjurait de ne pas précipiter l'attaque: .( L'avantage, disait ce billet, que les .\nglais avaient eu de forcer nos postes devait naturellement être la source de leur défaite ; mais il était de notre intérêt de ne rien prématurer. Il fallait que les .anglais fu.'^sent en même temps attaqués par notre armée, par quinze cents hommes qu'il nous était fort aisé de faire sortir de la ville, et par le corps de M. de Bougainville, au moyen de quoi ils se trouveraient enveloppés de toutes paris et n'auraient d'aulre ressource que leur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infaillible'. »

' Archives de la marine; Collection Moreaii de SainI -Mi'i-tj: Vaudreuil à M. de Hernjer. ;> oclobri' 1759. — Journal tenu ù l'armée.

Ce billet contenait, de l'aveu de tous les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre; mais Monlcalm le rejeta avec dédain. « Il n'en fallut pas davantage, dit le Journal tenu à l'armée, pour déterminer un général qui eût volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eût pris à ses succès ; son ambition était qu'on ne nommât jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraître. »

Le premier soin de Montcalm, en voyant à son arrivée sur les plaines qu'il avait atfaire à toute l'armée de Wolfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communication avec Bougainville. Il n'était pas encore sept heures du matin. En moins d'une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint -Charles, remonté la route de Lorette à l'église de Sainte -Foye, et remis à Bougainville l'ordre d'accourir au plus vite. Celui-ci, dont l'armée était en marche à neuf heures, aurait pu en hâtant le pas signaler son approche dès onze heures.

Dans l'intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu'amenait le gouverneur. Il aurait ainsi attaqué de front l'armée anglaise avec plus de six mille hommes, tandis que l'élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l'aurait prise en queue. L'issue était facile à prévoir. Mais l'homme qui, selon l'expression de Monlcalm, savait si bien faire la guerre à l'œil, n'était pas là.

« Je m'arrêtai, dit le secrétaire du général, un moment avec le marquis de Montcalm, qui me dit : « Nous ne pouvons éviter le combat. L'ennemi se retranche; <t il a déjà deux pièces de canon. Si nous lui donnons le temps de s'établir, nous « ne pourrons jamais l'attaquer avec le peu de troupes que nous avons. » Il ajouta avec une espèce de saisissement: « Est-il possible que Bougainville n'entende pas « cela? » 11 me quitta sans me donner le temps de lui répondre autre chose sinon que nous étions bien petits. »

Montcalm tint un conseil de guerre avec les commandants des divers corps; mais ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l'attaque, n'osèrent le contredire ou le firent timidement, comme le chevalier de Montreuil. Lévis seul, s'il eût été présent, aurait pu par son sang-froid calmer l'agitation du général, et, par l'ascendant qu'il exerçait sur lui, l'empêcher de précipiter l'action.

Les troupes régulières et coloniales que Montcalm avait en ce moment sous la main ne s'élevaient pas ù plus de trois mille cinq ou six cents hommes, la plus grande partie composée de mihces. L'élite de l'armée, les grenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Rouge avec Bougainville. On avait en outre, un mois auparavant, détaché de l'armée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes des meilleurs soldats, choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.

La seule partie de l'armée engagée jusqu'à ce moment était les Canadiens de la droite (|ui, conduits par Dumas, avaient délogé l'infanterie légère de la maison de Borgia. Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de course et s'élançaient sur cette infanterie chaque fois qu'ils la voyaient s'avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois. <r Les Canadiens arrangés de la sorte, dit le Journal tenu à l'armée, surpassent certainement, par l'adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l'univers, n Les succès obtenus coup sur coup par ces braves miliciens, et l'ardeur que montrait le reste des troupes, inspirèrent tro]) de confiance à Montcalm. Il oublia que les Canadiens per-

daient leur supériorité en rase campagne; qu'en outre ils étaient la plupart mal armés, n'ayant que leurs fusils de chasse. Une partie d'entre eux n'avait pas même de baïonnettes, ([u'ils avaient remplacées par des couteaux fixés tant bien que mal au bout de leur fusil'. L'armée, inférieure en nombre, fatiguée d'une marche forcée d'une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufflés, allait perdre l'avantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarras.sé de buissons, où les rangs seraient infailliblement rompus avant d'atteindre l'ennemi sur la hauteur qu'il occupait. La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d'augmenter son nombre l'emporta sur toutes ces raisons. Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille et parcourut les rangs en les animant par .sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats. Un jeune milicien de dix-huit ans, présent à l'action, et qui vécut dans un âge très avancé, Joseph Trahan, a souvent raconté l'impression singulière que lui avait laissée la vue du général. « Je me rappelle très bien, disait-il, l'attitude de Montcalm avant le combat. 11 montait un cheval brun ou noir, au front de nos lignes, tenant haut son épée comme pour nous exciter à faire notre devoir. Il portait un uniforme à larges manches, dont l'une, rejetée de l'arme qu'il tenait, découvrait le linge blanc de sa manchette. »

Il était dix heures. Les nuages s'étaient dissipés, et le soleil éclairant la plaine de tout son éclat faisait briller devant les Français les baïonnettes, les sabres, les uniformes garance des Anglais, les tartans des bigblanders. Wolfe, ([u'on eût dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tète de ses régiments, qu'il avait fait avancer jusqu'au bord du ravin. Personne mieux que lui ne comprenait la position dangereuse où il se trouvait. Quelques coups de fusils entendus du côté de Sillery lui faisaient penser que Bougainville s'avançait et serait bientôt sur ses derrières. Si le général français retardait l'attaque pour combiner son mouvement avec celui du colonel, il sentait que sa position était presque désespérée. Mais la fortune qui avait si bien favorisé le coup d'audace qu'il venait d'accomplir lui donnait foi dans le triomphe. Il passait devant ses régiments en montrant l'ennemi de son épée, haranguant ses soldats d'un air inspiré, leur disant que pour eux c'était la victoire ou la mort, car la retraite était impossible.

Montcalm fit sonner la charge. Son armée s'ébranla en Iront de bandière, poussant le cri de guerre à la façon des anciens. Elle s'avança avec rapidité, recueillant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui n'avaient pas eu le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au fond du ravin, que les lignes rompues par les dilTicuUés du sol firent croire aux Anglais que l'attaque se faisait en colonnes irrégulières.

Les régiments essayèrent de se reformer en gravissant la montée, et firent halte à une demi-portée de fusil. Dans l'instant de silence qui suivit, on n'entendit que les cris de commandements répétés sur tout le front de l'armée, puis une décharge générale par les trois rangs à la fois, sans qu'on eût le soin de réserver de coups pour entretenir le feu. Cette première décharge, faite à distance et avec précipitation, produisit peu d'efTet. Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne, se couchèrent à terre pour recharger, selon leur coutume, et causèrent ainsi quelque

' « Ces gens (les Canadiens) mal armés, n'ayant point de baïonnettes et que de simples fusils de chasse. » (Mémoires de Pouchot , t. Il, p. 142.)

31 i MONTCALM ET LÉVIS

confusion. Les Anglais, à qui leur conimaïKlant avait ordonne de mellre deux balles dans leur fusil, s'approclièrenl avant de tirer, et, de la hauteur d'où ils dominaient, répondirent par un feu bien dirigé qui décima le premier rang et le lit osciller. Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résonna « comme un coup de canon », lit d'affreuses trouées dans les régiments. Un nuage de fumée enveloppa les deux armées, qui continuèrent à marcliei- de l'avant. Le combat (ut court, mais d'une extrême vivacité. Les deux bi'aves commandants de la Sarre et de Guyenne, Senezergues et Fontbonnc, furent tués en <e moment, ainsi que le .second commandant de la droite, M. de Saint-Ours. Le lieutenant-colonel de Languedoc, Privât, fut blessé dangereusement. L'aide-major Malartic eut deux chevaux lues sous lui.

Du côté des Anglais, le colonel Carlelon reçut une blessure h. la tète, le brigadier Moncklon une balle au travers du corps. Pendant que Montcalni courait d'un point à l'anlre pour ralTermii' ses bataillons ébranlés, Wolfe diiigeait l'attaque eh personne à la droite de son armée. Une balle l'avait atteint au poignet, et il s'était lait nn bandage avec son moucboir. Il marcliait en avant des grenadiers et leur doiuiait l'ordre de charger, lorsqu'une seconde balle le frappa dangereusement. Mais fidèle à l'axiome tpi'il répétait souvent : « Tant qu'on peut marcher et tenir .ses armes, c'est une honte de reculer, » il continua d'avancer. Son brillant uniforme le signalait a\ix francs -tireurs canadiens cachés dans les buissons, d'où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. Il chancela, et, voyant qu'il perdait connais.sance, il dit à un oflicicr d'arlillerie qui se trouvait près de lui : « Soutenez- moi, il ne faut pas qu(! mes braves soldats me voient tomber. » Le lieutenant lirowii, du corps des grenadiers, le grenadier Henderson et un autre soldat accoururent, le prirent dans leurs bras et l'emportèrent en arriére du champ de bataille. A sa demande, ils le disposèrent sur le gazon, dans un pli du leirain. Un des officiers voulut aller chercber un chirurgien. « C'est inutile, soupira le général; c'en est fait de moi. » Il paraissait sans connaissance, lorsqu'un de ceux (|ui l'assistaient cria : « Ils fuient! ils fuient! — Qui fuit? demanda vivement W'oll'e connue s'il se réveillait d'un profond sommeil. — Les ennemis, répondit rollicier, ils cèdent de tous côtés. »

Wollè reprit :

« Que l'un de vous coure vile dire an colonel lîurlon de descendre en tonte hâte avec son régiment vers la rivière Sainl-Cliarles et de s'enipai'cr du pont, poiu' coupei' la reiraile aux fuyaids. u

Il se tourna sur le (;ôlé, mmninia huit bas : « Dieu soit loué, je meni's en paix, « et il expira.

Les dernières décharges des deux armées s'élaient faites presqu(! à bout portant. Wolfe avait communiqué son impétuosité à ses troupes. La charge à la baïonnetle commandée par lui au moment où il tomba avait l'ait plier le centre et faire volteface à toute l'armée francai.se; mais « la déroute ne fut totahr que parmi les ti'oupes ri'glées. Les Canadiens, accoutnmiîs à reculer à la manièn; des anciens Parthes, et à retourner ensuite à riiimemi avec plus de conlianci! (pi'auparavant, se rallièrent en quelques endroits >< , principalement dans le petit bois de la droite, où ils tinrent en échec une partie des régiments anglais.

La masse des fuyards, n'écoulant ni le général ni les officiers, se précipita dans la vallée pour regagner l'ouvrage à cornes; le reste s'enfuit vers la ville. Montcalm, entraîné par ce torrent, cherchait à rallier quelques compagnies en face de la porte

Saint-Louis, quand il reçut deux blessures coup sur coup : une à la cuisse, l'autre dans l'aine. Son secrétaire était occupé, à quelques pas de lui, à sauver une des pièces d'artillerie.

« Je vis, dit-il, arriver M. le marquis de Montcalm à cheval, soutenu par trois soldats. J'entrai avec lui dans la ville, où le chevalier de Bernelz me donna quelques ordres que je courus exécuter sur le rempart, j

La foule, qui s'y était pressée pour voir l'issue du combat, en descendait et inondait la rue Saint-Louis. Quelques femmes, le voyant passer, pâle et inondé de sang, s'écrièrent en pleurant :

î 0 mon Dieu ! mou Dieu ! le marquis est tué !

— Ce n'est rien, ce n'est rien, répondit le général mourant en se tournant vers elles; ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies. )>

Vaudreuil était arrivé près des hauteurs au moment de la déroute. Il avait vainement cherché à rallier les régiments ; sa voix s'était perdue dans le tumulte de la fuite. Une partie des Canadiens, plus dociles à sa parole, étaient retournés sur leurs pas et couraient au secours des braves miliciens, qui défendaient le terrain avec le courage du désespoir dans le bois du chemin de Sainte-Foye et dans quelques taillis plus rapprochés de la porte Saint-Jean.

Les sauvages, suivant leur instinct d'oiseaux de proie, s'étaient retirés à l'écart au commencement de la mêlée et attendaient le moment de se répandre sur le champ de bataille pour scalper et dépouiller les morts et les blessés. Townshend, à qui le commandement était dévolu, ne profita pas de la victoire autant qu'il l'aurait pu, car il lui eût été facile de s'emparer des portes et de pénétrer dans la ville au milieu de la confusion générale. Murray était retenu sur la gauche par l'opiniâtreté des Canadiens. Au moment de la déroute, les liighlanders qu'il commandait s'étaient élancés les premiers, la claymore à la main, en poussant leur farouche cri de guerre, ils avaient tout fait fuir devant eux, et s'étaient avancés jusqu'à l'orée du bois; mais là ils avaient été arrêtés par un feu de mousqueterie aussi bien nourri qu'habilement dirigé. Après d'inutiles eftbrts pour en déloger les Canadiens, les Highlanders avaient été forcés de battre en retraite pour aller se reformer sur le chemin Saint-Louis. Murray les fit ensuite descendre plus à l'ouest, jusqu'au bord du coteau Sainte-Geneviève, afin de prendre le bois à revers et chasser en même temps du penchant de la côte des bandes de francs-tireurs canadiens qui en défendaient la descente.

« Ils tuèrent et blessèrent un grand nombre de nos hommes, dit le lieutenant Fraser, et nous forcèrent de retraiter un peu plus loin pour refaire nos rangs. »

Murray les ramena pour la troisième fois à l'attaque, mais renforcés à droite et à gauche du régiment d'Anstruther et du second bataillon du Royal-Américain. Une nouvelle lutte s'engagea et fut soutenue « avec une ardeur et un acharnement incroyables », au dire du chevalier Johnstone, témoin de cette lutte héroïque. « Quand ils furent écrasés par le nombre, ils disputèrent pied à pied le terrain depuis le sommet jusqu'au bas des hauteurs. »

Au milieu de la vallée s'élevait la boulangerie de l'armée, entourée de quelques maisons. Les Canadiens s'y rallièrent une dernière fois et arrêtèrent encore assez longtemps les trois régiments ennemis. « Ce fut là et autour du bois, rapporte Fraser, que notre régiment souflrit davantage. » Le chevalier Johnstone, qui a raconté en détail ce brillant fait d'armes, dit que ces infortunés héros se firent

presque tous luer sur place, mais qu'ils sauvèrent un grand nombre de l'ugitils et donnèrent le temps à l'armée française de se réfugier dans l'ouvrage à cornes'.

Page 1