‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 15 sur 28 · SIÈGE DE OUÉBEC. — VICTOIRE DE .MONTMORENCY · texte numérisé non relu

SIÈGE DE OUÉBEC. — VICTOIRE DE .MONTMORENCY

Le 10 février 1759, durant une de ces soirées froides et brumeuses qui pèsent habituellement sur la ville de Londres à cette époque de l'hiver, le général Wolfe était descendu à la résidence de WilHam Pitt, qui venait de lui confier l'expédition prèle à ûùre voile pour mettre le siège devant Québec. La veille de son départ, Pitt, qui désirait lui réitérer ses dernières instructions, l'avait prié à dîner en compagnie d'un seul autre convive, lord Temple. A la fin de la soirée, Wolfe, surexcité sans doute par ses propres pensées, par les grands intérêts en jeu et par la présence des deux hommes d'État avec qui il était en léte-à-tête, se laissa emporter à son impétuosité naturelle, et, quoiqu'il eût été très sobre de vin durant le repas, il finit par se livrer à d'étranges bravades. Il se leva, sortit son épée, en frappa du pommeau la table, la brandit en faisant le tour de la salle et en disant les grandes choses que cette épée allait accomplir. Les deux ministres restèrent confondus de cette sortie si inusitée chez un homme de sens et de raison. Quand Wolfe fut parti, et que le bruit de sa voiture se perdit dans la rue, Pitt parut un instant ébranlé dans la haute opinion qu'il s'était faite du jeune général. Levant les yeux et les mains au ciel , et s'adressant ensuite à lord Temple :

232 MnNTC.vi.M KT I.ÉVI?

€ Grand Dieu! s'ccria-l-il, dire que j"ai confié le sort du pays et de mon administration à de telles mains! »

Lord Malion, qui rapporte cet incident dans son Histoire d'Angleterre, assure l'avoir appris de lord Grenville, son parent, homme doux et bienveillant, à qui lord Temple lui-même l'avait raconté... Ce trait, ajoute l'historien, confirme le propre témoii^nage de ^Vol^e, lequel avoue qu'il ne paraissait pas avec avantage dans les circonstances ordinaires de la vie. Parfois l'excès de la timidité fait tomber dans l'excès contraire; aussi, conclut Mahon, faut-il être indulgent pour un écart momentané qui peut très bien s'allier avec une vraie habileté et un mérite réel.

Serait-ce la rumeur de cet incident qui aurait fait dire au duc de Newcastle, en présence de George IF, que le nouveau général de Pitt était un fou enragé?

« S'il est enragé, repartit le vieux roi, j'espère qu'il mordra quelques-uns de mes généraux. »

Quelques jours après son retour d'Amérique, Wolfe était allé prendre les eaux de Balh pour refaire sa santé plus que jamais compromise.

« Je me suis établi en face du square, écrivait -il à son père, pour avoir plus de tranquillité, plus d'air, et être plus près de la campagne. Les femmes n'ont rien de remarquable ici, les hommes non plus. Il faut toutefois qu'un homme soit bien difficile à plaire pour ne pas trouver quelqu'un qui lui convienne. »

Wolfe ne tarda pas à aimer le séjour de Bath : c'est là, parait-il, qu'il renouvela ses intimités avec M"e Catherine Lowther. Il lui offrit sa main ; elle l'accepta. Elle lui donna son portrait, qu'il emporta en Amérique et qu'il porta sur lui jusqu'à la veille de sa mort.

Les heures dévouées au sentiment ne détournaient nullement le jeune officier de son devoir militaire. Peu de jours auparavant, écrivant à son ami le lieutenantcolonel Uickson, il découvrait le fond de sa pensée sur la dernière expédition.

« Je ne trouve pas que nous avons été heureux cette année en Amérique. Nos forces étaient tellement supérieures à celles de l'ennemi, que nous pouvions espérer de plus grands succès... Il me semble que ce n'aurait pas été une lâche très dillirile d'obliger le marquis de Montcalm de mettre bas les armes, et conséquemment de livrer tout le Canada... Entre nous soit dit, notre tentative de débarquer là où nous l'avons fait était téméraire et sans jugement; notre succès, à mes yeux, a été inattendu et immérité. Il n'y a pas eu de prodigieux efforts de courage dans celte alfaire; un officier et trente hommes auraient rendu imi)0ssible notre débarquement là où nous l'avons exécuté. Nos autres opérations ont été lentes et traînantes autant que cette tentative avait été malavisée et désespérée; mais ceci est pour votre information particulière seulement.

« Nous avons perdu du temps au siège, encore plus après le siège, et l'ait des bévues depuis le commencement jusqu'à la fin de la campagne.

« J'ai écrit aujourd'hui à M. Pitl qu'il peut disposer de mon fragile squelette comme il lui plaira, et que je suis prêt à toute entreprise à la portée et dans les limites de mon habileté et de mon adresse. Je suis dans un très mauvais état de santé, pris à la fois par la gravelle et par le rhumatisme; mais j'aime mieux mourir que de refuser aucune espèce de service qui se présente. »

Quand Wolfe blâmait si sévèrement l'heureuse faute conunise à Louisbourg, qu'aurait-il pensé si on lui eût dit que lui-même ne prendrait Québec qu'à la condition de commettre une faute semblable? Le peu de jours qu'il eut encore à

MO.NÏCAI.M KT l.ÉVIS 233

séjourner en Angleterre se passèrent entre les préparatifs de l'embarquement et les allenlions filiales. Son père, vieillard septuagénaire, usé par la guerre; sa mère, dont la santé avait toujours été chancelante, lui causaient de vives innuiétudes. Luimême n'en inspirait pas moins à ses parents. Les uns et les autres, réfléchissant à leurs fragiles existences, songeaient au peu de chance qu'ils avaient de se revoir, et cette pensée répandait sur leurs épanchements la mélancolie des éternels adieux.

« Tout ce que je souhaite pour moi, disait-il, est d'être prêt en tout temps à rencontrer d'un œil ferme le sort qu'on ne peut éviter, et à mourir avec honneur et grâce quand l'heure viendra. » Il fut exaucé au delà de ses rêves.

Wolfe devait avoir sous ses ordres trois brigadiers : Monckton, Townshend et Murray. Chacun d'eux était plus âgé que lui, quoique dans la vigueur de la jeunesse. Pitt lui avait laissé le choix de ses principaux officiers; mais Townshend, qui avait intrigué pour faire partie de l'expédition, lui avait été imposé. C'était un grand seigneur hautain, prétentieux, mo([ueur, passant une partie de son temps à faire la caricature de ses chefs. 11 avait de la bravoure, du talent, ne manquait pas de bonnes qualités, mais se rangeait toujours du côté des mécontents. Walpole, dans ses mémoires sur le règne de George III, prétend (ju'il mit tout en œuvre pour traverser les plans de Wolfe. Monckton et Murray étaient d'un tout autre caractère. Monckton, esprit large, droit et modeste, passait pour un parfait gentilhomme. 11 avait malheureusement joué un triste rôle lors de l'expulsion des Acadiens , en 1755. James Murray s'était attiré l'admiration et l'amitié de Wolfe par sa valeur et son activité au siège de Louisbourg. Il devint le second gouverneur anglais du Canada. Son plus bel éloge est dans la bouche des Canadiens français, à qui son nom est resté cher, malgré les temps difficiles i[u'il eut à traverser. Un autre ami de Wolfe, son premier officier d'état-major, le lieutenant-colonel Carleton, était destiné, après la conquête, à graver son souvenir en lettres d'or dans nos annales. Guy Carleton, plus tard lord Dorchester, sut si bien se faire aimer des Canadiens, les commanda avec tant de sagesse et de prudence, que l'Angleterre le nomma à quatre reprises différentes gouverneur du Canada.

Dans la soirée du 17 février, le vaisseau amiral le Neptune, de quatre-vingt-dix canons, sorti le même jour de Spithead, à la suite de la flotte anglaise, cinglait le long des côtes de l'Angleterre. Wolfe, debout sur le pont, cherchait à oublier la pensée du mal de mer qui commençait à le tourmenter, en regardant s'allumer l'un après l'autre les falots des navires qui bientôt étoilèrent tout l'horizon. Ce vaste armement, vingt-deux vaisseaux de ligne, cinq frégates, dix-neuf autres bâtiments de guerre et un nombre immense de transports, étaient aux ordres de l'invalide officier de trente-deux ans dont Pitt avait deviné le génie.

La destination de la flotte était Louisbourg; mais, à son arrivée en face du Cap- Hreton, elle trouva la rade fermée par des champs de glace, qui obligèrent l'amiral Saunders d'aller, en attendant qu'elle fût libre, chercher un refuge à Ilalilax. Deux autres escadres étaient parties d'Angleterre peu de jours auparavant : celle de l'amiral Holmes, en route pour ÎNew-Vork, d'où elle devait amener des renforts à Louisbourg; celle de l'aminiJ Durell, qui venait croiser à l'entrée du Saint-Laurent, pour intercepter tout secours de France. Ce ne fut qu'au milieu de mai que la flotte put entrer dans le havre de Louisbourg.

A peine Wolfe y avait-il mis pied à terre, qu'il apprit la mort de son père. « .le suis profondément affligé, écrivait-il à son oncle, qu'il n'ait pas été en

mon pouvoir de l'assislcr dans sa maladie, el de consoler ma mère dans sa douleur. »

Dans la suite de la lettre où Wolfe annon(;a quel était son plan d'atlaiiue sur Québec , on voit qu'il ne prévoyait pas la résistance qu'il allait y rencontrer, quoique peu de jours auparavant il eût écrit à Pitt que « au Canada chaque homme était soldat ».

« Nous avons ordre d'attaquer Québec : une très jolie opération. L'armée est de neuf mille hommes: dix bataillons, trois compagnies de grenadiers, quelques-unes de la marine,... et six des rangers de rAméricjue du Nord nouvellement levées, incomplètes et les plus mauvais soldats de l'univers. Les troupes régulières du Canada consistent en huit bataillons de vieille infanterie , environ quatre cents hommes par bataillon, et quatre compagnies de la marine ou troupes de la colonie, quarante hommes par compagnie. Ils peuvent réunir huit à dix mille Canadiens et peut-être mille Indiens. Comme ils sont attaqués du côté de Montréal par douze mille combattants effectifs, il faut absolument qu'ils divisent leurs forces; mais, comme la perte de la capitale implique celle de la colonie, leur principale attention sera là. Par conséquent, je compte que nous trouverons à Québec six bataillons, quelques compagnies de la marine, quatre ou cinq mille Canadiens et quelques Indiens, en tout un nombre peu inférieur à celui de leur ennemi... La ville de Québec est pauvrement fortifiée, mais le terrain autour est montagneux. Pour investir la place et couper toute communication avec la colonie, il sera nécessaire de faire camper notre droite sur la rivière Saint-Laurent, et notre gauche sur la rivière Saint-Charles. De la rivière Saint-Charles à Beauport, la communication devra être tenue ouverte par des postes et des redoutes fortement retranchés.

d L'ennemi peut passer cette rivière à marée basse, et il sera à propos de nous établir avec de petits postes retranchés depuis la Pointe -Lévis jusqu'à la Chaudière. Ce sera l'affaire de nos forces navales de nous rendre maîtres de la rivière tant au-dessus qu'au-dessous de la ville. Si je trouve que l'ennemi est fort audacieux et bien commandé, je procéderai avec la dernière précaution et circonspection pour donner le temps à M. Amherst de faire usage de sa supériorité. S'ils sont timides, faibles et ignorants, nous les pousserons avec plus de vivacité, afin de pouvoir, avant que l'été soit fini, assister le commandant on chef. Je compte que nous aurons un vif engagement au passage de la rivière Saint-(^barles, à moins que nous puissions faire monter à la dérobée un détachement en haut de la rivière et le débarquer trois, (juatre, cinq milles ou plus au-dessus de la ville, et avoir le temps de nous y retrancher si fortement, qu'ils n'o.seniiit nous attaquer'. »

Des brumes presque continuelles retardèrent la IlolLe à Louisbourg. Enfin, le ti juin , les derniers transports levèrent l'ancre. Pendant qu'ils cinglaient hors de la rade, les soldats attroupés sur le pont faisaient retentir les rochers voisins de leurs cris de joie; les officiers, non moins enthousiastes, échangeaient des santés entre eux en saluant d'avance « les couleurs brilanni(|ues sur tous les forts, ports et garnisons de l'Amérique- ».

Le 11, du haut des falaises de Gaspé, les senliiielles françaises reconnurent l'escadre aux blancheurs lointaines qui éclairaient l'horizon. Avant la fin du jour.

' Wriglil, Life of Wol/e, p. 'i97 et suiv. * Knojc'a Journal, p. 27f>.

MO.XTCALM ET I.ÉVIS 235

les innombrables navires aux ailes éployées comme des vautours doublèrent le cap des Rosiers.

L'avant-garde, composée des dix vaisseaux de l'amiral Durell , venait alors de jeter l'ancre au mouillage de la Prairie , entre l'ile aux Coudres et les Éboulements. Durell n'avait réussi à capturer que trois navires et quelques chargements de provisions.

11 avait à son bord un pilote français appartenant à une ancienne et honorable l'amille du Canada, dont le nom est resté flétri comme celui d'un traître. Jean- Denis de Vitré avait été pris en mer, et, s'il faut en croire son propre témoignage, forcé sous peine de mort de diiiger l'escadre. Au reste, il n'était pas le seul à subir celte dure nécessité; car en entrant dans le fleuve l'amiral avait arboré le pavillon Irançais et fait les signaux d'usage pour appeler les pilotes. Ceux-ci avaient aussitôt lancé leurs chaloupes à la mer et ne s'étaient aperçus de leur méprise que lorsque, montés sur les navires, ils avaient été faits prisonniers.

A sept heures du soir, le 22 mai, Montcalm était descendu à son hôtel de la rue des Remparts, harassé d'une marche de soixante lieues qu'il venait de faire tout d'une haleine , et irrité plus que jamais contre Vaudreuil , qui l'avait retenu malgré lui à Montréal, jusqu'à l'arrivée des dernières dépêches de la cour. « Il eut sur-le-champ une conférence avec l'intendant, dont il résulta qu'il n'y avait rien de prêt'. î

Dès l'automne de 1757, Montcalm avait fait, comme on l'a vu, en prévision d'un siège , l'inspection des environs de Québec , des deux côtés du fleuve jusqu'au cap Tourmente, car les fortifications de la ville n'étaient pas même « à l'abri d'un coup de main ». Sa situation, dit-il, t aurait dû inspirer à tout autre ingénieur que M. de Léry des ressources admirables pour en faire une bonne place; mais il semble qu'il s'est attaché, en dépensant des sommes immenses, à détruire les avantages que la nature avait prodigués à sa situation. »

Les remparts du côté de la campagne n'étaient formés <' que d'un très faible mur j> sans parapets, sans un seul canon fpii pût battre la plaine. On n'avait pas même songé à les proléger à l'extérieur par des ouvrages avancés. Le plan de Montcalm avait été dès lors d'empêcher une descente de l'ennemi au seul endroit qui lui paraissait accessible, la côte de Beauport, où la rive nord s'allonge en pente douce, coupée à droite par la rivière Saint- (;harles, à gauche par la rivière et la chute de Montmorency, d'y masser ses troupes et d'y établir un camp retranché.

Vaudreuil avait écrit à peu près dans le même sens au ministre, le i'^'^ avril précédent :

« Suivant ce que j'aurai, tant en troupes, milices, .sauvages et gens de mer, je ferai mes dispositions, soit pour m'opposer à la descente de l'ennemi à l'ile d'Orléans, ou pour me réduire à l'attendre au passage de la rivière de Montmorency jusqu'à Québec, et depuis Québec jusqu'à la rivière du Carrouge...

« Quelques efforts que fassent les Anglais, je me flatte... que la valeur des troupes, les intérêts personnels des colons, leur attachement au roi, le nombre de

' Journal de Montcalm. Montcalm on rejette ;i toit la faute sur Vaudreuil et en appelle au.v lémoicnages de lingénieur Pontleroy. <- qui , dit-il . n'a rencontré que des obstacles. ■> Or Pontleroy dit lui-même : ■< Le marquis de Vaudreuil m'a laissé le maître de faire ce que je jugerais nécessaire. Je vais, ajoutet-il à M. de Moras, faire travailler à l'indispensable en attendant vos ordres. •■ (Lettre au ministre, l"> mai 1758.)

236 MiiNTCAL.M l.T I.EVIS

sauvages que nous aurons, toutes ces forces réunies cl animées du morne désir, rendront la conquête de cette colonie bien difficile, pour ne jias dire impossible, s

Le 8 mai suivant, Vaudreuil ajoutait :

< Quelque triste et critique que soit notre situation , je n'ai pas moins de confiance en mes dispositions pour faire face à l'ennemi de tout côté, autant que nos moyens peuvent le permettre. Le zèle dont je suis animé pour le service du roi me fera toujours surmonter les plus grands obstacles. Je prends les plus justes mesures pour bien recevoir l'eunemi, quelque part qu'il veuille nous attaquer.

s Permettez, monseigneur, que je vous supplie de vouloir bien assurer Sa Majesté qu'à quelque dure extrémité que je puisse être réduit, mon zèle sera aussi ardent (ju'infatigable ; que je ferai jusqu'à l'impossible pour que nos ennemis ne fassent aucun progrès nulle part, ou pour du moins le leur faire acbeter extrêmement cber. »

Si Vaudreuil ne gardait pas devant l'ennemi la résolution qu'il avait dans son cabinet, il est certain du moins qu'il exprimait celle de la colonie tout entière.

Le lendemain de son arrivée, Montcalm convoqua au palais de l'intendant tous les capitaines de frégates et de navires, avec les officiers de port. A leur tête, on remarquait le capitaine Vauquelin, le héros de Louisbourg, aussi habile dans les conseils qu'intrépide au combat.

Là aussi se trouvait le vieux capitaine connu de tout le monde sous le nom du bonhomme Pellegrin, un peu sourd, mais encore actif et d'une expérience consommée. C'était lui qui avait servi de pilule à l'escadre sur laquelle étaient venus .'\Ioiitcaini et son corps de troupes. Toujours en mer depuis lors, il était devenu riKimnie de confiance de tous les officiers, qui le chargeaient de leurs messages pour leurs familles, et qui en recevaient les réponses à son retour.

A la première demande qui fut faite par le général dans le conseil, tous décidèrent d'un commun accord de mettre trois cents matelots à la disposition du génie pour travailler aux lignes de défense tracées le long de la rivière Saint-Charles. Le capitaine Duclos se chargea de construire une batterie flottante, des carcassières et des bateaux armés chacun d'une pièce de canon. Quatorze cents marins feraient le service de cette pclite flotte. '

il fut proposé de fermer le chenal le plus étroit du fleuve, celui de la Traverse, entre l'ile d'Orléans et l'ile Madame, en y coulant bas dix des plus gros navires, et d'ériger aux environs deux batteries, l'une au cap Tourmente, l'autre au cap Brijlé ; mais ni l'un ni l'autre de ces projets ne fut exécuté, parce que le capitaine Pellegrin, ayant été envoyé peu de jours après sonder le chenal de la Traverse, l'avait trouvé bien plus large qu'on ne le disait.

Le même jour, .Montcalm écrivit au chevalier de Lévis :

« Nous venons d'apprendre par deux capitaines marchands qu'ils ont vu à Saint-Barnabe scj)t ou dix vaisseaux. Ce pourrait être l'avant -garde des Anglais. Cependant on n'a point fait de signaux, et nous n'avons point d'avis; ce qui m'empêche, vu la nécesité de ménager nos vivres, de faire avancer nos bataillons. Mais faites-les tenir j)rêts, car avant vingt- quatre heures vous recevrez peut-être un second courrier pour les mettre en mouvement. M. Piigaud aura la bonté de faire tenir prêts les Canadiens que M. de Vaudreuil destine à la déi'en.se de cette partie. J'envoie des ordres pour que le bataillon de Languedoc marche...

« Je compte M. le marquis de Vaudreuil parti; s'il ne l'est pas, vous lui communiquerez ma lettre. »

MONTi:,vi.M i:t le vis

Vaudreuil était en marche, et Lévis devait le suivre de près.

Le soir du mùme jour, à minuit, toute la rive droite du Saint-Laurent fut illuminée de cap en cap jusqu'tà Québec , d'où l'on répondit par les signaux convenus. Un courrier dépéché de la baie Saint-Paul api)rit en même temps l'arrivée de l'avant-ararde anglaise au mouillage de l'Ile aux Coudres.

ih

JM-mt' 'il.rûJ'^i

ilôlel de Montcalm, rue des Remparts, à Québec.

Les derniers doutes étaient dissipés. Les optimistes, comme il s'en trouve toujours, s'étaient flattés que la flotte anglaise ne pourrait franchir les difficultés de navigation qu'elle rencontrerait dans le fleuve. L'escadre de l'amiral 'Walker s'était perdue, de leur vivant même, sur les rochers des Sept-Iles. Il fallut bien se rendre à l'évidence.

Une agitation et une activité fiévreuses régnaient dans la ville et dans les campagnes, d'où affluait vers la capitale la population en armes.

Un dernier billet de Montcalm trouva Lévis en route pour Québec.

« J'ai encore moins de temps, mon cher chevalier, pour écrire depuis l'arrivée (II' M. le marquis de Vaudreuil ; car il faut lui faire jouer le rôle de général, .le lui sers

238 MONTCAI.M ET LÉVIS

de secrétaire et de major. Il me tarde que nous vous ayons et de vous embrasser, n

C'était la première fois que Yaudreuil se trouvait à l'armée à côté de Montcalm, dont la position était devenue plu.^ que jamais diliicile par son élévation au i;rade de lieutenant général. Le ijouvorncur n'avait pas un grade élevé, et cependant le commandant en clief de l'armée était obligé de lui rendre les honneurs du généralat. Cette dualité dans le commandement était, comme on l'a vu, un vice inhérent au système colonial , et reparaissait dans l'ordre civil entre le gouverneur et l'intendant. Elle avait amené de tout temps cl devait fatalement amener des conflits. La cour n'avait su comment y échapper dans la dernière crise : Montcalm s'imposait par ses victoires, Yaudreuil par son influence auprès des colons. Remplacer le premier, c'était peut-être perdre la colonie; rappeler le second, c'était peut-être amener la défection des Canadiens, que le roi était honteux d'abandonner après avoir tant exigé d'eux. 11 crut tout concilier en donnant à Montcalm la direction des opérations militaires, et à Yaudreuil le droit d'être consulté : c'était consommer la discorde.

Les troupes furent campées, à mesure qu'elles arrivaient, en arrière de l'Hôpital- Général, sur la rive droite de la rivière Saint Charles, où elles furent employées d'abord à terminer cette ligne de défense, qui devait servir de retraite à l'armée au cas où elle serait forcée dans ses retranchements de Beauport. Le colonel de lîougainville se porta en avant avec les compagnies de grenadiers placées sous ses ordres, et les échelonna depuis la rive gauche de la rivière Saint- Charles jusqu'au ruisseau de iieauport, pour y travailler au camp retranché. Le nombre des travailleurs augmentait chaque jour par la rentrée des miliciens, qui accouraient en plus grand nombre qu'on n'avait osé l'espérer.

« On vit arriver au camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur âge'. »

Montcalm s'était senti soulagé en serrant la main à son cher chevalier, tant il avait de confiance dans son expérience militaire. Sa présence lui rendait moins importune celle du marquis de Yaudreuil.

Lévis, au reste, toujours en bons termes avec le gouverneur, adoucissait avec autant de tact que de prudence les rapports des deux ennemis. Montcalm et lui étaient montés à cheval dès le moment de leur réunion, et suivis de Pontleroy, avec quelques autres officiers du génie, ils avaient parcouru toute la rive du fleuve jusqu'au saut de Montmorency, et avaient fixé l'emplacement des batteries et des redoutes à construire de distance en distance.

M. Jacquot de Fiedmond se chargea de fortifier les têtes de ponts de la rivière Saint-Charles, pendant qu'un autre ingénieur, M. de Caire, arrivé de France depuis peu de jours, surveillait les travaux qui se pousuivaient le long de cette rivière. Deux autres ponts furent construits à son entrée et défendus par des ouvrages couronnés. On y éleva aussi, sur deux navires coulés à fond, deux batteries de dix pièces de canon. Enfin l'embouchure fut fermée par une forte estacade. Le palais de l'intendance allait être entouré d'une double enceinte de palissades, et le quai construit en face armé de plusieurs pièces de campagne. Autour de la base du cap régnaient quatre grandes batteries, que le chevalier de liernetz, nommé second

' Ejrirail d'un journal tenu à l'armée ijue cnmmanilait feu M. île Mi'ntailiii, /iciilninnl r/^néral.

MOXTCAI.M ET LÉVI? 239

commandant de la ville, faisait perfectionner. Une partie de ces batteries donnait sur la rade, le reste sur le cours du fleuve. Tous les édifices qui pouvaient en gêner le feu étaient démolis, tandis qu'on bouchait toutes les ouvertures des maisons adossées au cap, et qu'on barrait toutes les rues montant à la haute ville, hormis celle du Palais. A partir de ce dernier endroit, le sommet du promontoire, dont les fortifications n'étaient pas terminées, fut couronné de palissades crénelées de trois en trois pieds, se prolongeant jusqu'au delà de la porte de la basseville, et les différentes batteries réparées ou munies de nouvelles pièces d'artillerie. Deux batteries à barbettes, placées dans la côte de la basse -ville, en défendaient l'accès. Le palais épiscopal avait été abandonné par l'évèque pour servir de redoute.

Durant cet intervalle, on voyait s'élever comme par enchantement sur la côte de Beauport les lignes du camp retranché. « Jamais, dit le capitaine de Foligné, ouvrages ne s'élevèrent plus vivement; de sorte que nos généraux avaient la satisfaction de se voir bientôt en état de recevoir les ennemis. »

Le capitaine Duclos reçut le commandement de la batterie flottante nommée le Diable, dont il avait donné le plan et surveillé la construction. Elle était de forme hexagonale, et ne lirait que trois ou quatre pieds d'eau, quoiqu'elle portât douze pièces de canon de gros calibre. Huit brûlots et cent vingt cajeux, chargés de matière combustible, devaient être lancés sur la flotte ennemie dès qu'elle paraîtrait devant la rade. Les navires chargés de vivres reçurent ordre de monter aux Trois -Rivières, d'où l'armée tirerait ses approvisionnements. Les deux frégates du roi, mouillées à l'anse des Mères, à une demi-lieue de Québec, y empêcheraient une descente. M. de la Rochebeaucour formait un petit corps de cavalerie de deux cents hommes pour se porter aux endroits les plus menacés.

Montcalm, qui, malgré ses occupations sans nombre, dictait ou e'crivait luimême son Journal, y mêlait des réflexions mordantes comme celle-ci :

« Les voitures manquent pour les fortifications, mais non pour voiturer les matériaux nécessaires pour faire une casemate chez M"!" Péan. Quelque tragique que puisse et doive être le dénouement de tout ceci, on ne peut s'empêcher de rire.»

A la première visite de Yaudreuil aux travaux du camp retranché, il remarque ironiquement :

« M. le marquis de Yaudreuil, gouverneur général, et en cette qualité général de l'armée, a fait sa première tournée; il faut bien que la jeunesse s'instruise. Comme il n'avait jamais vu ni camp ni ouvrage, tout lui a paru aussi nouveau qu'amusant. \\ a fait des questions singulières. Qu'on s'imagine un aveugle à qui l'on donne la vue. »

Une nouvelle source de discorde avait surgi depuis la verte réprimande que le ministre Derryer avait adressée à l'intendant. Bigot s'était senti desservi par Bougainville et faisait retomber sa colère sur ses amis aussi bien que sur lui. Le conseil était le principal théâtre où éclataient ces animosilés. On s'y livrait à des altercations et à des violences qui obligeaient parfois de lever les séances.

L'intendant et le munitionnaire Cadet étaient allés s'établir à Beauport, d'où ils présidaient à l'approvisionnement de l'armée. Le peuple était dès lors réduit à deux onces de pain par jour; une partie n'en avait même pas, et des familles mouraient d'inanition'.

' L'ainii'e. qui avait la ration régulière, était moins à plaindre que le peuple. De là le dicton : «Les habitants mangent maigre . les soldats mangent gras. >>

2i0 MONTCAI.M KT I.ÉVIS

La Grande Sociélô n'en vivait pas moins ilans le luxe el l'abondance. Cadet Taisait jeter le i;rain à des milliers de volailles destinées à sa table et à celle de ses amis.

L'amiral Diirell avait trouvé l'ile aux Coudres déserte : les baiiilanls l'avaient abandonnée à l'apparition des voiles anglaises, par l'ordre de M. de Vaudreuil, el s'étaient retirés dans les bois de la baie Saint- l'aul. L'amiral établit un camp sur les plateaux cultivés de l'Ile et y fit descendre une partie des troupes, pour les reposer des fatigues de la mer. Elles s'y crurent bientôt en pleine sécurité, et les officiers s'amusèrent à se promener sur les chevaux abandonnés dans l'île et à y faire la chasse. Trois officiers canadiens, MM. de la Naudière, des Rivières et de Niverville étaient descendus de Québec à la baie Saint- Paul avec cent cinquante miliciens, une centaine d'Abénakis et quelques pièces d'artillerie, pour y empêcher une descente. Aidés des habitants du lieu, ils construisaient des retranchements et montaient des batteries à l'entrée de la rivière du GouflVe. Des partis de miliciens et de sauvages, guidés par des habitants de l'île, y faisaient souvent la traversée à la faveur de la nuit pour guetter les maraudeurs et en faire quelques-uns prisonniers. Du côté nord de l'île s'avance un promontoire escarpé nommé le cap à la Branche, au pied duquel passait un étroit chemin baigné par les eaux du lleuve. tjuclques insulaires, conduits par un des leurs, François Savard, homme aussi vigoureux que brave et intelligent, vinrent s'y embusquer, s'abrilant derrière un rideau de grands cèdres, dont les troncs recourbés s'allongeaient au-dessus du chemin. Ils virent venir deux officiers à cheval, dont l'un portait un jeune homme en croupe. Au moment où ils passèrent sous le cap à la lîranche, une décharge de fusils abattit leurs deux chevaux, et ils lurent tous trois faits prisonniers avant qu'ils eussent le temps de se reconnaître. Grande fut la surprise de François Savard et de ses compagnons quand ils apprirent qu'un de ces officiers était le petitlils de l'amiral Durell. Le capitaine des Rivières, qui faisait partie de l'expédition, le conduisit à Québec, où M. de Vaudreuil eut pour lui les plus grands égards, jusqu'à ce qu'il lut échangé avec d'autres prisonniers.

Une inspection de l'île d'Orléans, faite par liougainville et Ponlleroy, avait démontré l'impossibilité de protéger celte île contre une descente de l'ennemi, et ordre avait été donne aux habitants de l'évacuer. M. de Courtemanche s'y rendit avec cinq cents Canadiens et un parti de sauvages pour dresser une embuscade et tenter de faire quelques prisonniers.

Des vents de nord-est très fréquents avaient favorisé la marche de la flotte anglaise : le 2."3 juin elle était ancrée au pied des hautes montagnes de la baie Saint -Paul.

L'amiral Saunders était occupé en ce moment à faire sonder le dangereux pas- .sage de la Traverse, réputé infranchissable pour les grands vaisseaux de guerre, et d'où les Français avaient lait enlever les bouées et renverser les amers ])lacés sur les rivages.

« A trois heures après-midi, le 25, raconte le capitaine Knox, un pilote français fut embarqué à bord de chacun des transports. Celui qui échut au Good- Will s'exclamait de la façon la plus extravagante, nous faisant entendre que c'était bien contre sa volonté qu'il était devenu pilote anglais. Le pauvre homme, s'exprimant avec une grande liberté, disait que 4 sans doute quelques-uns des vaisseaux retourneraient en Angleterre, mais qu'ils auraient une triste histoire à raconter,

MONTCAI.M I:T LKVIS 241

parce que le Canada allait èlro la tombe de toute l'armée. Il espérait ([ue dans peu il verrait les murs de Québec ornés de chevelures anglaises ». iN'eùt été l'ordre de l'amiral de ne lui foire aucun mal, il aurait certainement été jeté par-dessus bord.

La traverse l'ut franchie sans accitlent.

« A l'Ile d'Orléans, continue Knox, nous avons devant nous une contrée claire et ouverte, parsemée de villages et d'églises innombrables. Vues de nos navires, les maisons blanchies à la chaux on! un air propret et élégant. «

A mesure que le capitaine Knox avançait, son admiration devenait plus vive, (juand, le malin du '^(i, le Good-Will jeta l'ancre devant la paroisse de Saint- Laurent, il écrivit sur son carnet :

« Ici, nous jouissons de l'aspect le plus agréable d'une contrée de tous côtés charmante : moulins à vent, moulins à eau, églises, chapelles, rangées de fermes toules bâties en pierre et couvertes les unes en bois, les autres en chaume; les terres paraissent partout bien cultivées, et à l'aide de ma lunette je puis distinguer qu'elles sont semées en chanvre, blé, orge, pois, etc., et que les propriétés sont fermées de clôtures en bois. Aujourd'hui la température est agréablement chaude; de légères vapeurs flottent ck et là sur les hauteurs, mais sur la rivière l'atmosphère est claire et pure.

« Pendant que nous montions h la voile, nous avons eu, au tournant du fleuve, une vue passagère de l'étonnante curiosité appelée la chute de Montniorcncv, dont j'espère, avant la lin de la campagne, donner à loisir la description. »

L'embuscade tendue par M. de Courtemanche à l'extrémité inférieure de Tile d'Orléans n'avait pas eu le succès qu'on en attendait, parce que, malgré ses recommandations, les sauvages s'étaient montrés trop tôt au moment où plusieurs berges anglaises s'approchaient du rivage. Une seule put être prise avec quelques prisonniers.

Le 20, au coucher du soleil, le lieutenant Meech, avec quarante rangers, fit une première reconnaissance dans l'ile. La croyant déserte, il s'engagea imprudemment dans un bois, où il tomba sur un parti de Canadiens qu'il crut occupés à faire une cache. C'était l'arrière-garde de M. de Courtemanche restée en observation, qui se mit à leur poursuite et fut sur le point de les envelopper. Meech n'eut que le temps de se jeter avec ses rangers dans une maison , sans même oser dans sa fuite ramasser un de ses hommes frappé d'une balle. Il s'y tint barricadé ju.squ'au jour. L'armée débarqua sans obstacles. {]\\ premier camp lut dressé sur un plateau ouvert un peu au-dessous de l'église de Saint-Laurent. Knox, avec quelques officiers, profitèrent du premier moment de loisir pour aller visiter l'église : « Edifice propre, dit- il, avec un clocher surmonté d'une flèche. » Les ornements en avaient été enlevés, hormis quelques peintures sans valeui'. Le curé de la paroisse, l'abbé Martel, y avait affiché en partant une lettre qui portait pour adresse: Aux di</ncs officiera de l'armée anglaise. Il les priait, au nom de l'humanité et de leur générosité bien connue, d'avoir soin de son église, ainsi que de son presbytère et de ses dépendances, sinon par égard pour lui, ilu moins par amour de Dieu, et par compassion pour ses malheureux paroissiens privés de leurs demeures. « J'aurais souhaité, ajoutait-il, que vous fussiez arrivés plus tôt, afin de pouvoir goûter les légumes, tels (pie asperges, raves, etc., que produit mon jardin, et qui maintenant sont montés à graine. » Le curé terminait son épître par ce que Knox appelle les fades complimenls habituels aux Français.

2i2 MONTCALM KT LE VIS

Le lendemain, au soleil levant, par une journée claire comme celle île la veille, Woli'e prit avec lui ringénieur on chef Mackeller, se fit escorter par quelques troupes léfcères. et remonta le ileuve jusqu'à l'extrémité de l'Ile d'Orléans, où il mil pied à terre. 11 n'a pas écrit, mais il est facile de deviner quelle fut sa première impression. 11 avait devant lui un des plus beaux points de vue et une des positions stratégi(|ues les mieux choisies de l'Amérique du Nord : à sa droite, la rivière et la cascade île Montmorency, formant une ligne de défense naturelle; à sa gauche, les falaises escarpées de Lévis; en lace, à une lieue de distance, s'avanrant comme la proue d'un immense navire, le promontoire de Québec dominant les deux rives. Il distinguait parfaitement les lignes du camp retranché, se prolongeant en zigzags avec leurs batteries et leurs redans, depuis les cimes du Montmorency jusqu'à la rivière Saint-Charles; et en arrière de cette première ligne, tout le long du coteau, la double rangée de jolies maisons blanches bordant le chemin. Il ne savait pas encore que le groupe de tentes qu'il apercevait sur son extrême droite était le camp de son plus habile ennemi, le chevalier de Lévis, avec les meilleures troupes régulières et ces fameux coureurs de liois de Montréal , redoutés de ses soldats presque autant que les sauvages; qu'au centre de cette côte, le manoir seigneurial de Salaberry, entouré d'une multitude de tentes, était le quartier général de Montcalm; et que plus loin, vers la Canardiére, se trouvait celui de Bougainville, qu'allait bientôt occuper le marquis de Vaudreuil. Sur toute l'étendue de cette côte, il voyait les lignes blanches des régiments français et celles des troupes coloniales, qui allaient prendre leurs positions respectives. A l'entrée de la rivière Saint-Charles lui apparaissaient les lignes confuses des ponts fortifiés, cl au loin, dans la vallée, le clocher à peine visible de l'IIùpilal général. A l'aide du plan do Québec déroulé devant lui, il pouvait déterminer la position des principaux édifices de la ville, dont les flèches et les toitures dominaient les remparts : le séminaire et l'Hôtel-Dieu au bord du cap, la cathédrale, le collège des jésuites, les monastères des ursulines et des récollots disposés au centre en quadrilatère irrégulior; sur la gauche, et couronnant le précipice, le château Saint-Louis vu de profil. Les deux grands bouquets d'arbres surgissant du milieu des toits indiquaient les jardins du séminaire et du collège.

Autour des crêtes palissadées de la montagne s'alignaient les batteries du château Saint-Louis, du séminaire, de riià{)ital; et au-dessous, allongeant leurs gueules à fleur d'eau, les batteries Saint-Charles, Daupliine, Uoyalc et de Construction. .Mais ce qu'il ne pouvait voir du point où il était, ce que lui cachait le cap Diamant qui fermait l'horizon à l'ouest, c'étaient les deux chaînes de rochers à pic entre lesquelles, à partir d'une distance de plusieurs lieues, le fleuve se fraye un passage. Sans les avoir vues, il savait, par les rapports les plus positifs, que du côté nord jusqu'au cap Rouge, trois lieues plus haut, la falaise est à peu près inabordable; que, dans les rares endroits où elle est accessible, elle peut être facilement défendue par de petits corps d'armée, et qu'au delà la rivière du cap Rouge Ibrnie, par ses rives encaissées, un obstacle non moins difficile que celui de la rivière Montmorency. Aussi cette position n'entrait-elle dans ses plans d'attaque que comme un dernier moyen auquel il ne devait songer qu'après avoir épuisé tous les autres.

Dans la lettre qu'il avait écrite de Louisbourg à son oncle , il po.sait doux hypothèses ; l'une où son adversaire serait audacieux, l'autre où il paraîtrait timide. n ne rencontrait ni l'une ni l'autre : le général français était évidemment déter-

MO.NTCAI.M ET l.KVIS

miné, mais il se montrait aus^i pruilont que ferme, et ne livrerait rien au hasard. Il l'atlenilrait derrière ses retranchements, lui disputerait pied à pied le terrain; en un mot, ferait tout pour traîner le siège en longueur, attendre que son ennemi eût épuisé ses forces, ou que la saison l'eût obligé de se retirer. Wolfe s'était imaginé pouvoir mettre pied à terre sans beaucoup de résistance sur la côte de Beauport , où il espérait se maintenir par un système de lorlificalions analogue à celui qui avait été employé à Louisbourg. Il avait supposé qu'il n'aurait d'engagement sérieux à soutenir qu'au passage de la rivière Saint-Charles. Mais voilà que du premier coup il se voyait rejeté à deux lieues de la ville au delà de la rivière Montmorencv, dont il embrassait d'un coup d'œil les difficultés.

CCMtLLC OC MILLES

Quand il eut examiné attentivement les positions formidables occupées par son ennemi, qu'il eut reconnu tous les obstacles que la nature y avait accumulés, tous ceux que des généraux habiles y avaient ajoutés et y ajouteraient encore, un sentiment de défiance s'empara de lui. 11 comprit que de loin il ne s'était pas rendu compte des difficultés qui l'attendaient.

Si du moins les douze mille hommes qui s'avançaient contre Carillon avaient été commandés par un général aussi entreprenant qu'il l'était lui-même, il aurait pu espérer faire à temps sa jonction avec lui. C'eût été la meilleure chance de succès; mais il connaissait trop bien le caractère d'Amherst, il avait trop souffert de ses lenteurs avant et après le siège de Louisbourg pour ne pas prévoir que ce général n'avancerait qu'à pas de tortue, et que la campagne serait finie avant qu'il eût descendu le Richelieu , d'autant plus que la tactique toute de prudence et de temporisation suivie par Montcalm lui disait d'avance quelle serait celle de Bourlaniaque. Cette première inspection avait suffi pour le désillusionner et renverser ses projets; et, comme si la nature avait voulu refléter les nuages qui montaient dans sa pensée, le ciel si pur à l'aurore s'assombrit, un orage se forma au-dessus du cap Diamant, s'étendit sur les deux rives, éclata dans l'après-midi en pluio torrentielle accompagnée d'éclairs, de tonnerre et d'un vent qui fit chasser la flotte sur ses ancres; plusieurs des transports, des bateaux et des berges furent jetés

'2i4 M 0 NT r. AL M KT I.KVIS

;hi rivMgc ol ini^ en ]iièces. llciinMisomiMil pour les eiinomis i|uo celte leiiipète s'éviiiKHiil aussi vile ([ifelle l'Iail vi'Uue, ri ((u'elle lil jilaec à nue nuil câline et sereine.

La même séréiiilé régnail la nuil suivante quand les vigies anglaises signalèrent à leurs rommandanls plusieurs points noirs glissant sur l'eau et grossissant à mesure qu'ils descendaient avec le courant. Se[)l brûlots avaient en effet été lancés sous la direction d'un capitaine de navire, nommé de Louche, jeune homme vantard et inexpérimenté, <pii avait lait accepter ses services malgré l'avis des officiers du génie. Monlcalni s'était mis en observation, avec ses principaux ofliciers, devant l'église de Bcauport, pour en suivre l'efTet. Il n'y avait guère confiance, et disait dans son Journal : ^< Nos chers brûlots! Cette épithèlc convient fort, car ils coûtent quinze à dix -huit mille francs... 11 faut espérer qu'ils auront un meilleur efl'el qiie n'en a eu la tempête sur la noltc anglaise. »

Le sieur de Louche fut saisi d'une teneur iiaiiiipie avant qu'il eût atteint le milieu de la rade, et fit mettre, pres(|ue aussitôt après, le feu aux brûlots. Un seul fut conduit avec sang- froid et incendié à propos. Le brave officier qui le dirigeait, M. Dubois de la Millelière, ne put s'échapper du milieu des Ijateaux en ilammes (pii l'entouraient, cl péril avec deux de ses hommes. Une partie des brûlots alla s'échouer sur l'île d'Orléans; les autres furent arrêtés par les marins anglais, qui y jetèrent leurs grap|uns et les louèrent au rivage, où ils achevèrent de brûler en projetant leurs sinistres lueurs sur la rade, le camp retranché et jusque sur le cap de Ouébec.

Le capitaine Knox, qui de son navire vil s'approcher ces machines infernales, dit que rien n'était plus extraordinaire que leur aspect à la fois terrible et magnifique. Les canons chargés à njilraille, placés à bord avec une grande (pianlilé de grenades cl d'autres projectiles, éclataient de toutes paris avec une telle rage, que les sentinelles placées à l'extrémité de l'Ile fiirenl saisies de terreur et se replièrent en désordre sur le camp, où elles jetèrent l'alarme. Les troupes légères marchèrent en avant, les régiments de ligne prirent les armes cl eurent ordre de charger les fuyards.

L'indignation fut aussi grande (pie le désappointement parmi les Français.

« Le sieur de Louche, observe Montcalm, se plaint que M. l'intendant et M. Le Mercier les ont lorcés de partir avant d'être cnlièrement préparés... Un des capitaines a dit : « .Messieurs, nous nous sommes lâchement comportés. Il reste encore « un brûlot, lavons notre lioiile dans le succès ou la mort. « Un seul a accepté; le reste n'a dil mol. "

Wolfe, .s'êlant.vu obligé de renoncer à une descente à lieauport, avait tourné son allcnlion du côté de la rive sud, par où il pouvait s'approcher de Québec. (Juelle résistance Monh alin lui oiiposcrail-il sur les hauteurs de Lévis? Il l'ignorait encore; mais elle ne lui paraissait pas devoir être bien forte, car il n'avait remarqué de ce côté ni travaux de lorlilicalions ni mouvements de troupes.

On voit encore aujourd'hui, en face, du village de Sainl-Laurenl, la petite église de llraniiiunt, conservée telle qu'elle était à la liatc du siège de Ouébec. Le :29, à cinq heures du .soir, rinfantcrie légère, les rangers, un régiment et un corps d'Écossais avaient été transportés de l'Ile d'Orléans à la rive sud, et s'étaient emparés sans résistance du village et de l'église do lieaumonl. La marée se trouvant trop basse, le reste de la brigade destiné à faire cette opération, sons les ordres de

MOMCALM ET LEVIS 245

Monckton, ne put être traversé et fut obligé de passer la nuit au bivouac sur le bord de la grève, grelottant de i'roid ; car à la chaleur du jour avait succédé un vent du nord si vil', qu'il gela en quelques endroits.

A sept heures du matin, pendant que les troupes légères escarmouchaient avec un parti de Canadiens qu'elles refoulèrent jusqu'au bord du bois, Monckton mit pied à terre avec ses troupes et gravil les étroits sentiers bordés de brous?;) il les qui conduisaient à l'église. Son premier soin fat de faire afficher sur le porlail une proclamation rédigée par le général Wolfe.

Cette proclamation était un appel très habile adressé aux Canadiens. Api es leur avoir parlé des forces irrésistibles qu'il avait conduites jusqu'au cœur de leur pays, auxquelles allait se joindre celles qui s'avançaient par le lac Champlain, il leur disait que l'Angleterre n'en voulait (ju'à la France, qu'elle ne faisait pas la guerre au peuple industrieux du Canada, ni à sa religion, ni aux femmes ni aux enfants sans défense; que les habitants pouvaient rester sans crainte sur leurs terres et rentrer dans leurs maisons; qu'en retour de cet inestimable bienfait il espérait que les Canadiens ne se mêleraient pas au conilit engagé entre les deux couronnes; mais que, s'ils osaient prendre les armes, ils verraient leurs moissons dévastées, leurs habitations réduites en cendres, leurs églises profanées par ses soldats exaspérés; que la seule issue par laquelle ils pouvaient recevoir des secours était fermée par une flotte formidable, cl que durant l'hiver ils seraient en proie à toutes les horreurs de la famine. Il terminait en disant que la France, impuissante à secourir le Canada, avait déserté sa propre cause, que les troupes qu'elle avait envoyées n'avaient été entretenues qu'en faisant peser sur les colons tout le poids d'une oppression sans frein ni loi.

Wolfe ne disait que trop vrai ; cependant pas un Canadien ne parla de se rendre. Ils ne comptaient plus leurs sairifices, s'obslinanl à rester attachés à celte mère-patrie qui n'avait plus d'entrailles pour eux.

Au reste, au moment même où le général anglais protestait qu'il venait faire contraster sa manière de conduire la guerre avec celle des Français, ses propres soldats le démentaient par leur conduite. Quelques Canadiens, tombés le malin même sous les coups des rangers, furent scalpés par eux à la façon des sauvages. Des femmes et des enfants furent brûlés vifs dans une maison à laquelle ils mirent le feu, quoiqu'ils sussent très bien que ces malheureux y étaient réfugiés.

Le parti de Canadiens resté en observation sur la lisière du bois descendit à l'église après le départ des Anglais, arracha la proclamation et envoya un des leurs la porter au marquis de Yaudreuil.

Vers midi, l'attention des oi'ticiers français stationnés au camp de Beauport fut attirée par le mouvement qui s'opérait sur les hauteurs de Lévis. Une longue colonne, au milieu de laquelle il était facile de distinguer les troupes régulières à leurs couleurs écarlates, débouchait par le chemin de Beaumonl et montait vers l'église de Lévis. Aux petits nuages blancs qui se détachaient sur la verdure des coteaux il élail facile de juger qu'elle était harcelée par des tirailleurs canadiens. C'étaient, en effet, soixante coureurs de bois, qui, après s'être allachés à ses pas pendant deux heures, étaient venus prendre position au pied du rocher boisé que domine au sud l'église de Saint-Joseph de Lévis. M. de Yaudreuil, prévenu du débarquement des .\nglais, au nondjre de sept à huit cents hommes, avait pris conseil du marquis de .Monlcalm et envoyé à leur secours trois cents Canadiens et

246 MONTCAl.M I.T LKVIS

marins, aux ordres de M. Dufils Cliarest, seigneur du lieu, ainsi qu'une quarantaine d'Oulaouais el d'Abénakis. Celle petite troupe se battit depuis trois jusqu'à six lieures du soir avec une vaillance et une obstination qui firent l'admiration des Anglais aussi bien que des liabilants de la ville accourus sur les remparts. L'église et le presbytère, qui servaient de redoutes, furent pris et repris plusieurs t'ois. A la fin de l'action, Moncklou ordonna h ses montagnards écossais de pénétrer dans le bois qui couvrait le coteau, pendant que l'inlanterie légère en lèrait le tour et que lui en personne attaquerait régli>e et le presbytère.

« Nos gens, dit le capitaine de Foligné, qui avait suivi l'action, eurent le dessus et obligèrent les ennemis de leur laisser le champ de bataille, où les sauvages firent à loisir environ une douzaine de chevelures, ayant déjà un prisonnier »

M. Dufils Charest, ne voulant pas perdre le fruit de cet avantage, assembla les sauvages, toujours empressés de partir après un premier succès, et leur proposa de rester avec sa troupe. Il enverrait cinq ou six d'entre eux conduire le prisonnier au gouverneur, et lui demanderait un renfort d'un millier d'hommes, avec lesquels il forcerait les Anglais de se rembarquer. Les sauvages, qui n'avaient eu ni tués ni blessés dans le combat, donnèrent leur consentement. Malheureusement le prisonnier amené à (Juébec déclara que le camp de Beauport devait être attaqué du côté de la Canardière durant la nuit, et il ne fut pas jugé prudent de le dégarnir. Ce mouvement de retraite donna aux Anglais le temps de profiler de la connaissance du terrain et de s'y fortifier de telle sorte qu'il ne fut plus possible de les en déloger.

Le marquis de Montcalin, (|ui était allé le malin même à la ville pour conseiller au gouverneur le mouvement qui venait d'avoir lieu à la pointe Lévis, annonça à son retour que le camp allait être attaqué sur la droite entre dix heures et minuit. La batterie flottanle de M. Duclos, le Diable, vint s'embosser à l'enlrée de la rivière de Deauport. Ordre fut envoyé iminédialeinent au chevalier de Lévis de se replier un peu vers le centre. « Les Canadiens bordèrent les retranchements vis-à-vis de leur camp en s'étendant sur leur droite; nos troupes au centre, et le reste des Canadiens appuyant leur gauche au ravin de lieauport; la troupe à cheval dans la cour de la Canardière, pour être prèle au besoin. M. le marquis de Montcalm parcourut toute la ligne avec M. de Bougainville et ses aides de camp, dont M. de Caire, ingénieur, faisait les fonctions suivant l'usage .. Je passai la nuit à la batterie de la Canardière avec Le Mercier. Les troupes attendirent inutilement la descente des Anglais; on les fil rentrer au point du juur. » Une alerte eut lieu en ce moment au camp des Canadiens, d'où parti! un feu de mousqueterie qui jeta l'alarme dans la ville. « On y battit la générale, croyant le camp attaqué. y< Celte fusillade achevée, les troupes rentrées dans les tentes, tout fut tranquille, « et je vins me coucher à sept heures du uuitin avec la fièvre, (jui m'empêcha d'aller tracer la batterie Saint- Louis, comme je l'avais promis à M. le chevalier de Lcvis. »

Montcalm prit à peine (juclques heures de repos, car il croyait à une attaque imminente el il n'était pas rassuré sur ses préparatifs. 11 trouvait (pie sa pelite armée était bien trop dispersée sur les deux grandes lieues (lu'embrassait sa ligne de défense; car il n'avait cédé qu'en liésitanl aux raisons du chevalier de Lévis, qui avait insisté pour que les retranchements fussent prolongés au delà de la rivière

MONTCAI.M I:T l.EVIS 247

de Beaiiport, jusqu'au saut Montmorency'. L'aile droite, formée des milices de Quéiiec et des Trois-Hivières, commandées par MM. do Saint-Ours et de Bonne, s'étendait depuis la rivière Saint-Charles jusqu'à la Canardière; le centre, composé des bataillons de la Sarre, Languedoc, Béarn, Guyenne et Hoyal-Roussillon, aux ordres du brigadier Senezergues, s'échelonnait depuis la Canardière jusqu'à l'église de lieauport; enfin la gauche, formée des milices de Montréal, sous .MM. Prudhomme et llerhin, se prolongeait jus(ju'à la rivière .Montmorency.

Après une nouvelle inspection des postes, le général craignit que dans le cas d'une attaque dirigée sur son centre il pût être enfoncé et coupé de sa ligne de retraite. Du camp de Uoyal-Houssillon il écrivit le soir à Lévis :

« Depuis vous avoir quille, mon cher chevalier, je suis à cheval et je cours, et je suis effrayé de notre position, sur laquelle je vous conjure de rélléchir, sans opiniâtreté pour une première opinion. »

Il dissertait ensuite avec lui sur les chances d'une descente des Anglais au centre ou bien sur une des ailes du camp :

« Comment voulez-vous que l'on garde cet espace immense depuis le poste de Royal -Roussillon jusqu'à la Sarre? Languedoc et Béarn, trop loin; si on peut, campons les plus près, fût-ce dans les blés, et par séparation, même par demibataillon... Je resserrerais ma ligne de la Canardière à Beauport, et j'espérerais avec deux mille Montréalistes et sauvages garder la gauche, et je n'y mettrais rien de plus... Je vous écris de chez Poulariès, sans cependant m'en communiquer avec personne, afin que vous dormiez dessus, comme vous dites très bien. » - Monlcalm donnait ensuite le chiffre exact des forces dont il disposait :

Cinq bataillons 2.'.ion

Trois -Hiviôres 1,100

Montréal :!,.soo

Québec , an pins :S,000

Total 10,îS0(i

<i Et avec les sinuosités de quatre à cinq lieues à garder : voilà le tableau, méditez-le ce soir...

« Je suis sûr que demain vous serez, la plume à la main, effrayé du détail des gardes. 11 faut fiure un habit suivant l'étoffe, qui est courte. Je vous écris avec ouverture; je défère volontiers à votre avis. Mais tâchons de n'en avoir qu'un, mon cher chevalier; l'amitié et l'intérêt nous y doivent porter. >■>

Montcalm ne s'imaginait pas en ce moment que son ami redoutait autant de l'attaquer dans ses positions que lui-même craignait d'y être forcé. Wollè avait cependant plus d'hommes de terre et de mer à opposer au général français, que celui-ci n'avait de soldats et de miliciens à sa disposition. Le premier pouvait mettre en ligne neuf mille hommes de troupes régulières, tandis que le second n'en avait que deux mille neuf cents sous la main. C'était trois contre un. Aux sept mille neuf cents miliciens le général anglais pouvait opposer un plus grand nombre de marins armés de toutes pièces, tandis qu'une grande partie des Cana-

' .\loiili-aliu l'ii était fiii'orc piiiiié lijisi|u'!l écrivait à IJoiulainailiiu : « L'uinniàtrclé, ciilie iiniis. ilii clu'valier de Lévis . iloiit l'oiiiiiioii lurvaiit à cello ile l'aïuiéi' ut à la iiiii'iiiK', ne me déjjtait nue pour le liiein •! ,Au c-aiiii) lie j'.faiipnil . le 7 juilli I l7o!i.)

diens n'avaient que des fusils de chasse sans Ijaïonneltcs. Il n'était paru à Québec que cinq ou six cents sauvages.

Pendant que Monckton se fortifiait à Lévis, quatre chaloupes canonnières se détachèrent de lieauport et vinrent s'aligner à une demi-portée de fusil de la pointe, comme pour y riiiro une descente. Les capitaines Cannon et Le Sage, qui les montaient, avaient le soin de dissimuler la présence de leurs pièces d'artillerie, en groupant autour une partie de leurs soldats. Ils attendirent que les troupes anglaises qui venaient s'opposer à son déliaïquement se lussent rangées au bord de la grève, et ils ouvrirent à l'improvisle sur elles un leu de mitraille qui, en moins d'une demi-licure, abattit une centaine d'honnues. Ils en auraient tué davantage, si une frégate angiai.-^e, avertie par des signaux, ne se fût approchée. Les chaloupes se retirèienl alors à l'abri des canons de la place sans qu'elles eussent perdu un seul homme.

Un petit nombre de sauvages micmacs envoyés par M. de lîoishébert, qui rôdaient sur les coleau.x et fusillaient avec les troupes légères, tombèrent dans une euibuscade et perdirent neuf des leurs, auxquels les rangers, qui avaient |)iis leurs coutumes barbares, enlevèrent la cbcvelure. Nos coureurs de bois, (|ue les écrivains anglais ont tant de lois accusés d'être pires (jue des Indiens, ne se livraient pas à (le pareils actes de férocité'.

Wolfe, accoutumé aux guerres d'Europe, fui bienlùl révolté de voir les rangers arriver de leurs courses avec d'horribles chevelures suspendues à leurs ceintures. Il défendit strictement la pratique inhumaine de scalper, excepté quand les ennemis seraient des Indiens ou des Canadiens habillés en Indiens; ce (pu n'empêcha pas les rangers de continuer à scalper indistinclemenl-.

Wolfe avait ordonné dès le malin à (larleton d'aller élablir un camp fortifié à l'e.xtrémilé occidentale de l'ile d'Orléans, et il partit lui-même pour la pointe Lévis, précédé d'un nouveau corps de troupes, avec lequel il s'avança jusqu'en face de la ville. Le capitaine Knox, qui s'y trouvait le même jour, ne l'ut pas moins frappé que son général de l'aspect que présenic de ce côté le cap Diamant. « Nous avons eu, dit-il, la plus agréable vue de la cité de (Juébec. Le fleuve n'a ici qu'un mille de largeur et vient battre la base du promontoire, qui, d'aucun côté, ne parait aussi formidaijie. <■

Wolfe avait en face àr lui le château séculaire des gouverneurs de la Nouvelle- France, auquel se raltaihaienl tani de faits importants de l'histoire dWmérique. C'est de là qu'était i)artie l'impulsion (pii avait poussé La Salle aux bouches du Mississipi, d'iberville à la baie d'Iludson, La Vérendrye aux .Montagnes-Rocheuses. C'est de là que Frontenac avait dit à l'envoyé de l'amiral l'hipps cette fameuse parole : « .\llez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons. »

' COtail une consi'(|ucni"i> dr j'uspiit ik' (louceui- et iriiuiiiaiiili' ciiscigiir Ui; tout Ii-mi|i.s par les l''iaiii;ai.s. Il n'y avait guère que les iinHis élevés ilaiis les Ijois l'I ilevcnus sauvages qui eussent piis l'hahituilo de scalper. En réponse au.v plaintes el au.\ menaces de lepiésailles faites par le général Wolfe, iMiuilcalni, de concert avec Vaudrcuil, répojiilit qu'il était assuré que les Canailiens n'avaient point été dans le cas de lever des clievcluies. •• Les menaces, concluait- il , ne nous rendront ni craintifs ni féroces. >• Lettre de Montcalm à Lévis, 26 juillet. — Journal de M. ite Foligné.)

- Les rangers ne se contentaient pas de scalper, ils décliiquetaienl il ninlilaiint les morts. «On a trouvé an did.i du saut ik'i corjis des nôtres mutilés d'une façon harljan. ■■ i l.rlti r île Munlcalin ii Lévis, i août 17.ji).)

A sa droite, le général anglais avait une vue plongeante sur le camp de Beauport, où il voyait les troupes françaises occupées sur toute la ligne à compléter des retranchements bien plus lormidables que les abatis derrière lesquels Montcalm avait repoussé à Carillon, l'année précédente, avec une poignée d'hommes, l'armée d'Abercromby. A la couleur des uniformes, il croyait remarquer qu'il n'y avait qu'un cinquième des soldats appartenant aux troupes régulières. Toutes les ouvertures des maisons de Beauport, formant une ligne ininterrompue le long du chemin, étaient barricadées pour servir à \a mousqueterie. Le rideau d'arbres qui bordait le Montmorency, et qu'il avait en ce moment en pleine vue, paraissait rendre impraticable le passage de cette rivière. Après ce dernier examen \\o\k hésita plus que jamais à risquer une descente sur Beauport. Mais par (luelle manœuvre dissimuler son inaction? Il n'en voyait d'autre que de bombarder la ville. C'était un moyen aussi inutile que barbare, qui, sans le rapprocher de son but, ne ferait qu'exaspérer la population; mais il satisferait ses soldats en les tenant occupés et en leur donnant l'illusion de quelques progrès. Il li.\a donc l'emplacement des batteries et lit immédiatement couper des fascines, faire des gabions, élever des parapets et traîner du canon. Les Français, qui de leurs remparts suivaient ces mouvements, essayèrent de les inquiéter; mais leurs canons, d'un trop faible calibre, atteignaient à peine les ouvrages et ne faisaient aucun mal à l'ennemi.

Montcalm, toujours préoccupé de sa position, dont il croyait le centre trop faible, avait incorporé trois cents Canadiens dans les bataillons de la ligne, qui en avaient déjà reçu un bon nombre. II fit un corps de réserve du bataillon de Guyenne, qui dut se tenir prêt à se porter à droite ou à gauche, depuis le ruisseau de Beauport jusqu'à la rivière Saint-Charles. L'armée passait la nuit aux retranchements, et le marquis s'étonnait de l'activité du chevalier de Lévis, qui, robuste et plus jeune que lui, supportait sans paraître s'en apercevoir les fatigues et les veilles: « Vous êtes heureux d'être infatigable. C'est toujours au mieux... Avant de vous coucher, je serai bien aise d'avoir de vos nouvelles... Tout ce que vous faites, mon cher chevalier, est toujours très bien. S'il ne fallait que votre vigilance pour sauver le pays, la besogne serait sûre; mais il f;uit autre chose. »

La Hotte anglaise, qui à son arrivée s'étendait sur deu.v lignes immenses entre l'île d'Orléans et la côte du sud, s'était rapprochée chaque jour et ancrait maintenant à l'entrée de la rade de Québec. Le capitaine Knox, qui était très sensible au côté pittoresque des choses, en était dans l'admiration: elle avait, dit-il, une apparence superbe sur la rivière. L'impression que sa présence produisait sur les Canadiens était bien différente : pour eux, c'était comme un nuage sombre recelant la tempête. De ces cavernes ilottantes sortaient les hordes étrangères et les engins de guerre qui allaient porter parmi eux la destruction et la mort.

Le 5 juillet, à l'heure où le soleil de midi éclatait sur la rade, on vit s'avancer une berge portant le pavillon parlementaire. Un bateau canonnier, expédié à sa rencontre, rapporta un message de l'amiral Saunders, demandant un échange de prisonniers, parmi lesquels plusieurs dames et des religieuses prises dans le bas du lleuve sur un navire (jui les ramenait en France. Le lendemain, le chevalier Le Mercier fut chargé d'aller porter la réponse du gouverneur. Parmi les prisonniers échangés se trouvait le petit-lils de l'amiral Durell, pris à l'île aux Coudres. A la vue du pavillon blanc, la frégate le Trent arbora les mêmes couleurs au mât de misaine, et lit monter à son bord le chevalier, qui fut reçu avec, beaucoup de dis-

250 MONTC.VI.M F.T l.ÉVIS

linclioii e[ de polilesse. Wolfe, qui s'élail rL'iidu sur la fivgale pour lui l'aire accueil et sans doule aussi pour essayer d'en lirer quelques renscii;nenicnls, se nioulra 1res aimable et l'invita à déjeuner. Une berge anglaise, conduite, dit- on, par le capitaine Cook', ayant profité de ce moment pour sonder le chenal au nord de l'Ile d'Orléans, fut aperçue \kiv un des canots d'écorc'e qui faisaient la garde nuit et jour autour de la haie. L'équipage d'Indiens oulaouais qui le montait s'élança à sa poursuite avec cette supériorité do vitesse que donnent ces légères embarcations, rejoignit la berge avant qu'elle eût touché le rivage, et fit une chevelure. Les sauvages, glorieux de ce premier succès accompli en présence des deux armées, descendirent sur la grève, où ils furent bientôt suivis de plusieurs canots chargés de guerriers.

Pendant près d'une heure, ils fusillèrent avec un détachement anglais venu à leur rencontre, tuèrent ou blessèrent une vingtaine d'hommes, et se rembarquèrent sans avoir perdu un seul des leurs. Cet incident, rapporté à bord du Trent pendant que le général Wolfe était à table, entouré de ses principaux ofliciers, obligea le chevalier Le .Mercier de se lever et de dire adieu h ses hôtes. Il rapporta qu'il y avait envu-on cinq mille hommes au camp de l'Ile d'Orléans, et trois mille à celui de la pointe Lévis.

L'indécision de Woll'e tenait les généraux français dans une incertitude qui, pour le moment, était leur principal embarras.

Plusieurs vaisseaux entourés de berges vinrent s'embosser en plein jour près du saut cl canonnèrent le camp de M. de Lévis. La batterie llottante, échouée alors au rivage, rejointe bientôt par les chaloupes canonnières, leur répondit avec une vigueur qui les força de s'éloigner. Au soleil couchant, les berges chargées de troupes de.scendirenl le long de l'Ile d'Orléans. On crut à une fausse attaque de ce côté i)our surprendre l'aile droite du camp; mais durant la nuit trois ou quatre mille houMucs, sous les ordres de Townshend et de Murray, traversèrent l'île d'Orléans, et vinrent occuper la rive gauche de la rivière .Montmorency, où ils commencèrent à se fortifier. De cette position qui domine la rive droite, ils pouvaient inquiéter le camp du chevalier de Lévis. Montcalm cependant, contre l'avis de Vaudreuil, ne crut pas prudent de faire traverser un gros détachement pour les déloger. Dès le 7 juillet, il avait envoyé M. de Lapause explorer les gués de la rivière pour y élever des épaulements. Le brave capitaine de Repentigny, avec ses onze cents Canadiens d'élite, on oui la garde.

Le chevalier Johnstone, oflicier jacobite que Lévis venait de prendre pour aide de camp, a prétendu sans aucune vraisoinblance que son commandant n'avait reconnu qu'au dernier moment que la rivière .Montmorency était guéable*, et que

' J;iiiii-s (viok, ciimiiKiniJatit ilii Mmiin/. i|ui ilcvail s'iii[iiiiiil.ili?iM' ]i;ir ^l'S voyages aulnui du iiiiiinli'. Tous li'S liistork'iis oui rciiiaïqur i|ui! dans li' niijip lraiii;ais su tiouvail eii iiii'iiic |piii|is ItoiiKaiiivilli', scui rival un ciicumiiavigaliini.

- Le clifvalicr Jolinslin»' élail un oainit mal rquililui-, hniuirl cl jinu ri'lli'rlii. I);ins uni' Iclliu à Uougaiiivillc (3« avril 1700). Vauilicuii disait du lui :

« Je suis lirs siir|iii.< de la légèrelé et de l'inconslanee de .M. de .lidiiisloiie à me demander aujourd'hui à joindie M. le elievalier de Lévis, à Québec, ne lui ayant aeconlé d'allei- à l'isle- aux -Noix iju'après les riollieitalions i|n'il a fait fairi' par .M. le i-lievalii'i de Lévis et vuus. .le n'ai aui-uri l'^iaÈd à ses iei)iésenliilioiis. »

Le elievalier Julnistone a écrit ti'nis uiémoiies sur le tlauada. .\lalf;ii' la rinmc et le litre laiilaisisti'S île relui i|u'il a intitulé : A llia/o;/ue in llailcs Dinlui/ue des MnrI.s •, il a nue valeur l]ist"ii(|ue. Lauti'Ui' met en piésciice, dans les r.|iami)S-l-;iysées. les nmluTS i\f Mipiilealui i-l di' Wullé. id les fait eauser i-u^-iMiililr.

MONTCALM ET I.ÉVIS 251

ce fut lui-même qui lui en donna le premier avis. Celte histoire, répétée par les historiens, est une pure invention contredite par Monfcalm et par Lévis même. Tous deux savaient, depuis leur arrivée, qu'il y avait non seulement un sué, mais plusieurs, dont le principal, distant de près d'une lieue, était connu des habitants sous le nom de liué ou passage d'Hiver.

Quatre cents sauvafies, la plupart Oulaouais, commandés par M. de Langlade, avec quelques Canadiens, les franchirent, descendirent lo lon^ de la rive alors couverte de forêts, et se jetèrent, le casse-tète à la main, sur un détachement de quatre cents hommes qui protégeaient les travailleurs du camp anglais. Les hurlements de cette bande répandirent la (erreur parmi les soldats, qui se replièrent en désordre sur le gros de l'armée, après avoir perdu quatre-vingts ou cent hommes tués ou blessés. Repoussés à leur tour par des forces supérieures, les sauvages perdirent une quinzaine de guerriers qui s'obstinèrent à lever des chevelures. Cette perte causa la mort de cinq prisonniers, qui furent immolés sur-le-champ. Les sauvages revinrent épuisés, avec trente-six chevelures. Les rangers rivalisèrent de cruauté avec eux. Ils avaient fait prisonniers deux enfants de la paroisse de l'Ange- Gardien. Ces petits malheureux pleuraient et se lamentaient, pendant que les soldats poursuivis par quelques Indiens les entraînaient avec eux : ils les tuèrent pour s'en débarrasser.

Les batteries de Québec produisaient si peu d'effet sur les ouvrages de la pointe Lcvis, que Montcaim, qui craignait de manquer de poudre, ordonna d'en cesser le feu. L'alarme était déjà grande parmi les citoyens, <à la veille de voir leur ville bombardée et réduite en cendres. Ils murmuraient hautement contre les généraux, qui ne faisaient rien pour déloger les ennemis. Les principaux se réunirent en assemblée et décidèrent d'envoyer une dépulation au camp de Beauport. Le lieutenant de police de Québec, M. Daine, au nom du peuple, et M. Taché, au nom du commerce, demandèrent qu'il fût permis aux citoyens de traverser le fleuve et d'aller détruire les batteries de la pointe Lévis. Montcaim venait de conseiller cette opération.

Le détachement se composait d'un ramassis de bourgeois de tout âge et de toutes conditions, n'ayant ni expérience de la guerre ni discipline. Ils avaient même ad(nis dans leurs rangs les élèves du séminaire, formant un piquet de trente hommes, que les badins avaient baptisé du nom de Royal -Syntaxe. En un mot, c'était un assemblage réunissant tous les éléments propres à amener un désastre. Une centaine de volontaires, tirés des bataillons de la Sarre et de Languedoc, leur furent adjoints, ainsi que quelques sauvages. Ils partirent, le soir du ii juillet, au nombre de quinze cents sous les ordres de M. Dumas, l'un des meilleurs officiers de la colonie, à qui était échu le dangereux honneur de commander cette expédition. Ils remontèrent jusqu'à Sillery, où des bateaux rassemblés d'avance les traversèrent à l'est de la rivière Etclicmin. Dumas y laissa cinquante hommes à la garde des bateaux et mit sa troupe en marche sur deux colonnes par une nuit très obscure. A une petite distance du camp anglais, il fit halte près de la maison d'un nommé Bourassa, d'où il envoya quelques Canadiens et sauvages à la découverte,

Il n'y ;i i\v liutif dan- ce ilialutri-U' ijuc l.i iiii>L' eu scène : Ics événements dont les cleux liéios s'entretiennenl sont les camiiagiies auxquelles ils ont pris paît. Les deux aulies mémoires ont pour titre : Tlie Campaii/n ijf l.ouiabuuri/, I7ô0-I7sg, — The Campiiign nf 1760 in Canada,

252 MON'TCAI.M ET I.ÉVJS

qui Irouvèrenl la campai^ne déserte devant eux. Le dclaclioiiicnl s'ébranla do nouveau; mais, les guides s'étani égarés, on s'arrêta pour se reconnaître. Heureusement que quatre-vingts habitants de la pointe Lévis arrivèrent en ce moment, qui rassurèrent M. Dumas sur sa marche. Comme l'avant-iiarde du détachement se relevait pour partir, elle fut entrevue dans l'ombre par l'autre colonne, qui s'était avancée le long d'une clôture et qui la pril pour un parti d'ennemis. Une terreur panique courut dans leurs rangs ; ils se débandèrent et prirent la luilc. Une fusillade, partie en cet instant du corps des étudiants, mit les deux colonnes en déroule. Tous les efforts de M. Dumas et de ses officiers pour réialilir l'ordre lurenl inutiles. Le vertige s'était emparé de cette foule (pii fuyait vers les bateaux. Deux autres décharges de mousquetcrie,. tirées pendant qu'on faisait la descente de la l'alaise, tuèrent deux hommes et en blessèrent trois. Quand M. Dumas arriva au lieu de l'embarqueMwnl, les deux tiers de la troupe étairnl déjà dans les bateaux prêts à s'éloigner du rivage. 11 eut des peines infinies à les l'aire débarquer et à réiahlir un peu d'ordre. Il les gourmanda sévèrement, mais ne jugea pas prudent de retourner sur ses pas, de crainte que la fusillade n'eût donné l'éveil aux Anglais. D'ailleurs le jour approchait. 11 était à peine huit heures du matin quand le délachement rentra en ville, couvert de honte et de confusion. Cette équipée lut appelée le « coup des écoliers > .

Ce fut le signal d'un déménagement général dans toute la ville. La plupart des familles s'enfuyaient vers la campagne; le reste s'entassait le long des remparts de l'ouest, hors de portée des bombes et des boulets, ou dans les faubourgs. Les rues étaient encombrées de voitures chargées de meubles et d'objets de ménage, dont on vidait les maisons. Dientôl la porte du l'alais ne suffit plus à la circulation; pn dut ouvrir celles de Saint-Jean et de Saint-Louis. 11 ne resta à la basse ville, et dans la partie exposée de la ville haute, ([uc la garnison et les hommes organisés en compagnies de sapeurs -pompiers, occupés à faire des approvisignnemcnts d'eau dans les dilférents quartiers. Les ursulines et les hospitalières laissèrent leurs monastères à la garde de quelques-unes de leurs sœurs et allèrent se réfugier à l'hôpital général. On relira la jioudre des magasins, et on en fit un dépôt à Sainle- Foye.

Déjà quelques bombes et boulets avaient été lancés sur la ville. A neuf heures du soir, sur un signal donné par une fusée partie du vais.^^eau amiral , les mortiers et les canons des batteries de la jiointe Lévis commencèrent à tirer à la fois. Toutes les bombi's élaient dirigées sur la haule ville, aux endroits où s'élevaient les plus grands édifices et les pâtés de maisons les plus compacts. Le dommage lut très considérable dès cette premier^ nuit. Plus de trois cents bombes et pots -à-feu furent lancés en moins de vingt-quatre heures. Cette pluie de fer et de feu ne cessa (|ue lorsque la malheureuse cilé ne fut plus qu'un monceau de ruines et de cendres. La cathédrale, une grande partie de la haute ville et toute la ville basse devinrent la proie des (lanmies. On |iouvait compter les maisons qui n'avaient pas été trouées ou endommagées par les |)rojectilcs. l'iusirurs ]»ersonnes lurent tuées. Les citoyens, dont un grand nombre étaient ruinés par celte mesure aussi cruelle (pie vaine, regardaient avec désesjioir les nuages de feu et de fumée montant imit et jour au-dessus de leurs remparts.

Le lendemain du bombardement, Montcalm écrivit dans son .loumal : « M. de Pontleroy, sensible au sort des malheureux, a ouvert toutes les poternes aux

.M ON TC Al. M ET l.EVIS -25o

femmes et aux enfanls; et notre regret, à lui et à moi, était tie n'avoir pas de jiain à donner h tant de misérables.

... Qua'quM' ipso miserrima viiii , Et quorum [lars magna fui ! "

L'aile oauclie de l'armée française se Irouva dans une position inquiétante du moment que les Aniilais se virent solidement retranchés sur la rive opposée du Montmorency. Les deux camps n'étaient séjiarés que par l'étroit chenal de la rivière, qui, après avoir formé les rapides des Marches naturelles, va se jeter dans un abîme de plus de deux cent cinquante pieds de hauteur, d'où elle traîne ensuite languissamment jusqu'au fleuve ses eaux, qu'on dirait étourdies de l'énorme bond qu'elles viennent de faire. Les deux rochers qu'elle divise par sa nappe mince et blanche, d'où monte sans cesse un nuage de vapeur irisé par l'arc-en-ciel, s'ouvrent en un entonnoir qui se prolonge jusqu'à la rencontre du rivage. A marée basse, un gué y est praticable pendant quelques heures. Les deux armées s'étaient abritées à portée de la voix jiar un fort épaulement, d'où les francs- tireurs échangeaient des balles d'une rive à l'autre. Chaque jour quel([ues-uns étaient tués ou blessés. Montcalni fut obligé de calmer l'ardeur de ses gens : i^t II faut tâcher, écrivait-il à Lévis, que nos sauvages, nos soldats et nos Canadiens se ménagent un peu en fusillant; car, quoique nous leur tuions du monde, je regrette bien les nôtres. » Plusieurs batteries, érigées de distance en distance sur chacune des deux rives, lançaient d'un camp à l'autre des bombes, des boulets et des grenades. Le capitaine Knox, qui, après un ])remier aperçu de la cataracte, s'était promis d'aller l'observer de près et d'en donner une description, s'y trouvait par une journée claire et ensoleillée qui la faisait voir dans toute sa beauté. Si le brave Ecossais, avec sa vive imagination, avait eu la tournure d'esprit classique de Bougainville ou de Monlcalra, il n'aurait pas manqué de la comparer à la robe blanche d'une naïade. Il ne put résister au plaisir d'y jeter un coup d'œil. Pendant qu'il se livrait à cet imjirudent examen, la sentinelle voisine qui l'aiierçut lui cria de s'éloigner s'il ne voulait pas être tué, car elle venait de voir un franc-tireur se glisser de l'autre côté, entre les jeunes pousses de sapins, et lever vers lui son fusil. Déjà une fois l'arme avait raté. Knox achevait à peine de descendre le talus, qu'une balle sifllant au-dessus de sa tète faillit interrompre brusquement son intéressant Journal.

L'infatigable et vigilant Lévis parcourait nuit et jour, d'un jarret aussi solide que celui d'un coureur de bois, la ligne qui s'étendait depuis son camp jusqu'à celui de M. de Repentigny, qu'il avait relié par un chemin de communication ouvert dans l'épaisseur du bois. Cette ligne étant devenue trop dangereuse pour être laissée à la garde des mêmes troupes, l'armée avait été divisée par détachements de quatorze cents hommes qui se relevaient toutes les vingt-quatre heures.

Les bataillons de la Sarre, Béarn et Guyenne, avaient été rapprochés de la gauche, afin de border plus vite les retranchements dans le cas où les Anglais tenteraient le passage de la rivière. Le bataillon du Languedoc et les milices de Québec et des Trois -Rivières, aux ordres de Bougainville, étaient restés à la garde de l'aile droite. De temps en temps un drapeau blanc, agité au-dessus de l'épaulement, faisait taire la mousqueterie et les canons, et, pendant quelques heures d'armistice, les parlementaires échangeaient des poignées de mains, des politesses ou des j)risonniers.

2?56 MONTRAI. M ET I.KVIS

Un (les ])arlomenlairos français dit au m'iiérai \Voire :

« Koiis ne doutons pas que, vous ne détruisiez la ville; mais nous avons résolu que voire armée ne moite Jamais le pied dans ses murs. »

A quoi le tiénéral répliqua :

« Je serai maître de Ouébec si je reste ici jus(|u'à la lin de novembre. •>

Un autre olïicier français disait à Knox que Lévis avait sollicité Montcalm de délo<ier AVolfe du saut Montmorency. Montcalm lui aurait répondu :

« Si nous les chassons de là, ils nous donneront plus de trouble ailleurs; tant qu'ils seront là, ils ne peuvent pas nous faire de mal; laissons- les s'y amuser. »

L'maclion dans laquelle l'armée française avait été tenue depuis l'ouverture de la campagne, le manque de vivres, la nécessité de couper les foins, qui en plusieurs endroits étaient déjà trop mûrs, et plus que tout cela l'Iiabitiide des miliciens de faire ce qu'ils appelaient « un coup » puis de rentrer dans leurs loyers, commençaient à occasionner des désertions que les conmiandants essayaient d'arrêter par de sévères exemples. 11 ne se passait guère de jours non plus sans qu'on vit arriver quelques déserteurs anglais, de qui on tirait parfois d'utiles révélations. Un de ces déserteurs avait fait partie d'une garde placée en face de Québec. 11 avait prétexté d'aller voir une pèche tendue au bas de la côte, et s'y était jeté à la nage. Quelques canonniers français l'aperçurent à mi-chenal, se lancèrent dans un canot et le hissèrent à bord. Après l'avoir interrogé, Montcalm écrivit à Lévis : « .le suis d'avis de garder strict un homme qui nage si bien et que je soupçonne déserteur-es[)ion pour s'en retourner. »

A mesure que les jonrs s'écoulaient, his hésitations de Wolfe devenaient plus apparentes. Les Français s'étonnaient de voir qu'un général aussi actif passât son temps à tâtonner. L'armée régulière ne s'en impatientait pas moins que les milices. Plus que tout autre, Montcalm avait peine à contenir son ardeur, et il avait besoin de toute .sa raison et de l'avis des autres commandants pour continuer à se tenir sur la défensive. « En général, disait-il, tout le monde désire la Cm de tout ceci... L'ennemi hérisse de canons et de mortiers tous les points du saut qui en sont susceptibles... Ces travaux, de la part d'un ennemi qu'on disait extrêmement expéditif, nous font soupçonner qu'ils veulent nous épuiser à tous égards. Je le soupçonnr aeluellemi'nt de n'avoir d'auli-e but (pie de nous lasser et nous faire quitter notre position. On doit envoyer ce soir un gros détachement de sauvages. Je crois qu'on no peut trop en envoyer à la guerre : sauvages. Canadiens, .soldats. Français, seul moyen de les tenir on haleine et d'empêcher les désordres qui naissent de l'oisiveté. On en tirerait encme un bon |iaili m harcelant l'ennemi et en augmentant la crainl'' ipi'il a des sauvages. Car, ajoutait- il à Lévis, ils ont diablement peur des sauvages... M. de Lusignan me l'elève ce soir au camp, et je vais passer mes huit jours en ville. »

Chemin faisant, il rcmaripiait le soin que jirenait le géméral Wolfe d'organiser ses marins en armée régulière. « Quinze cents matelots, dit-il, descendent tous les jours à la pointe Lévis et y sont exercés au manirmi'nl des ai'mos et à tirer; le soir ils retournent à bord. »

Les chaleurs étouffantes du mois de juillet amenaieni de brusques changements de température : des orages chargés de tonnerre et d'éclairs montaient à l'horizon, jetaient un voile noir sur le discpie du soleil et enveloppaient bienlùt dans la même obscurité le cap de Québec, l'Ile d'Orléans et les deux rives du lleuve. Alors

MOMCALM ET LEVIS 257

un singulier concert coinniençait entre le ciel et la terre : les coups de canons tirés entre la pointe Lévis et la ville, et à deux lieues plus loin, d'une rive à l'autre du Montmorency, répondaient aux éclats de la Ibudre roulant au-dessus du bassin avec des ébluuissements d'éclairs et des sillons de feu, coupant le ciel en deux, quand le tonnerre tombait quelque part. Les déluges d'eau qui éclataient ensuite faisaient taire les canons et rentrer les soldats sous leurs tentes menacées d'inondation. Le tonnerre s'éteignait peu à peu dans le lointain , et durant quelques heures le calme et la paix de la nature remplaçaient le tumulte de la guerre. Après ces orages, quand le soleil perçait les nuées et que l'atmosphère redevenait sereine, les montagnes semblaient s'être rapprochées, tant les objets y apparaissaient nets et distincts sous le ciel éclatant de l'été. Le bassin de Québec était devenu comme un amphithéâtre aux proportions gigantesques avec ses coteaux pour gradins, où stationnaient des multitudes attentives aux divers combats qui se Uvraient, tantôt sur l'eau entre les canonnières et les vaisseaux anglais, tantôt sur terre, d'un côté ou de l'autre du littoral.

Les nuits ne taisaient que changer le genre du spectacle : la flotte, qui s'était encore rapprochée avec ses transports, illuminait la rade d'une multitude de falots; les bombes traçaient dans l'obscurité des courbes de feu, et les incendies qui continuaient à consumer Québec donnaient au cap Diamant l'apparence d'un volcan en éruption.

La ville presque déserte était devenue le repaire des voleurs, qui y commettaient toute espèce de désordres. A peine une bombe avait- elle brisé une porte ou les fenêtres d'une maison pendant la nuit, qu'elle était pillée ou dévastée. Pour arrêter ce désordre, on publia une ordonnance de peine de mort contre les voleurs, et, pour effrayer plus par la menace que par la réalité du châtiment, on dressa deux potences près des remparts. Des patrouilles furent organisées pour faire la garde dans les dilTérents quartiers.

Les nouvelles qui arrivaient fréquemment de Carillon inspiraient peu d'inquiétude, car le général Amherst opérait avec la même lenteur qui avait désespéré Wolfe à Louisbourg. .Mais celles venues de Niagara au milieu de juillet furent des plus alarmantes. M. Pouchot s'y était cru trop peu menacé, et avait eu l'imprudence de diviser ses forces en envoyant un fort détachement à la Belle- Rivière, a .\insi que je l'avais prévu, mon cher chevalier, malgré les raisonnements canadiens de Pouchot, les ennemis ont débanjué, le G, trois mille hommes sans qu'il s'en soit douté. 11 a envoyé des courriers pour rappeler son armée du Ibrt Duquesue. Ya-t'en voir, Jean, s'ils viennent. Il était plus simple de ne pas les y faire aller. Je vois le Canada attaqué par six endroits : le saut .Montmorency, la pointe Lévis, Carillon, la tête des rapides, Miagara et le fort Machault. Le bel ex-voto si nous en sauvons une partie cette campagne!»

Quelques lamilles affamées descendaient de temps en temps aux camps anglais pour s'y faire nourrir; d'autres, surprises dans les bois et amenées prisonnières, étaient remises en hberté avec des présents et des copies de la proclamation de Wolfe. Mais ces invitations ne produisaient pas plus d'effet que la première; car, si la population gémissait du joug présent, elle redoutait encore plus celui de l'Anglais.

Dans la nuit du 18 juillet, les sentinelles en faction sur les remparts de Québec crurent reconnaître, à de vagues blancheurs glissant sur l'eau, l'approche de quelques vaisseaux anglais ; c'étaient, en effet, le Sutherknid, vaisseau de cinquante

258 MONTCAl.M ET I.EVIS

canons, une fréiialc et cinq aiilres voiliers, (|iii clierciiaient à renionlei' le fleuve. A peine pouvail-on les distinguer, car la iiui( Liait très obscure. Une fraîche brise de nord -est avait couvert le ciel de nuages. Toutes les batteries de la basse -ville et des remparts tirent feu; mais, avant qu'elles eussent cause aucun dommage, les vaisseaux, favorisés par la marée montante et le vent, eurent dépassé la ville.

Le lendemain matin, les Anglais, stationnés à la pointe Lévis, purent remarquer deux cadavres suspendus à un double gibet, vis-à-vis la terrasse du ciiàleau : c'étaient ceux de deux marins faisant partie de la « patrouille flottante » , condamnés pour mutinerie et pour défaut de vigilance. Le châtiment avait été sommaire, mais le mal était fait. Jusque-là on avait espéré pouvoir arrêter tout vaisseau qui tenterait le passage.

Maintenant le siège entrait dans une nouvelle phase : pour la première fois, Monlcalm se voyait contraint do diviser ses forces. La communication avec ses dépôts de vivres et de munitions de guerre était menacée, et son armée pouvait être prise à revers : « Nous serions serrés de trop près, disail-il, et hors d'état de tenir, si jamais l'ennemi s'établissait sur les hauteurs qui dominoni du cùlé de la terre. »

Cette dernière manœuvre de ^Volle était un nouveau làlonnenient qui faisait dire à Montcalm: « Tout ceci devient tous les jours plus obscur, t L'armée anglaise, déjà dispersée sur trois points difliciles à secourir : le saut Monlmorency, l'Ile d'Orléans et la pointe Lévis, se trouva occuper une quatrième position. 11 fallait, pour se justifier, que Wolfe comptât sur la détermination bien arrêtée des Français de rester sur la défensive. L'extrémité où était la colonie leur imposait cette tactique.

Les vaisseaux anglais, ancrés à l'anse des Mères, mirent le feu à un brûlot et tentèrent de détruire les cajeux qu'on achevait d'y construire ; mais ils furent repoussés. M. Dumas s'y était porté avec six cents hommes, de la cavalerie, du canon et des sauvages. Un autre corjis de troupes le rejoignit le lendemain, sur l'avis qu'un grand nombre de beri^es avaient été transportées par. le chemin de Lévis et lancées à la Chaudière. Le colonel Carleton s'y était embarqué avec six cents hommes, et avait remonté le fleuve jusqu'à .sept lieues au delà de Ouébec. il avait pour guide un ancien otage nommé Robert Stobo, qui cinq ans auparavant avait été livré par >Vashington à de Viiliers, lors de la prise du fort Nécessité. Conduit d'abord au fort Duquesne, puis à Québec, où il avait séjourné longtemps, il avait abusé de la trop grande liberté qu'on lui avait laissée pour étudier la ville et ses environs. 11 s'était échappé au mois de mai piécédeut par un coup d'audace combiné avec un autre prisonnier nommé Slevens, oiïicier dans les rangers, et était descendu à Halifax, d'où il était revenu pendant le siège. Il s'était rendu important par les renseignements qu'il était en état de fournir. Carleton aborda sur la rive gauche du fleuve, non loin du village de la Poinlc-aux-Tremblcs, où, d'après les rapports de certains prisonniers, on croyait trouver quelques-uns des principaux magasins de l'armée et des p-ipicrs importants. A l'aube du jour, il entoura le village, après avoir repoussé une quarantaine de sauvages (jui lui tuèrent ou blessèrent quelques hommes. 11 y passa le reste de la journée sans être molesté, mais ne trouva à peu près rien de ce qu'il cherchait, et se rembarqua, emmenant avec lui une centaine de j)ersonnes, vieillards, enfants et femmes, parmi lesquelles plusieurs dames de Ouébec qui s'y étaient réfugiées.

Une partie des troupes de Dumas, envoyées à la nouvelle de cette descente,

n'arrivèrent que pour l'usillor avec l'arrière -garde, dont ils blessèrent quelques soldats. Les Indiens, plus redoutables que les ennemis, retournèrent au village et pillèrent les maisons abandonnées. Wolfe, qui s'était rendu à bord des vaisseau.\ mouillés à l'anse des Mères, accueillit les prisonnières avec une parfaite courtoisie, invita même les dames à souper, et les plaisanta beaucouj) sur la circonspection des généraux français, à qui, dit-il, il avait donné des occasions bien lavorables de l'attaquer : il était surpris qu'ils n'en eussent point prolité. Le lendemain, il fit hisser un })avillon parlementaire et offrit quelques heures d'armistice, à la condition qu'on laissât passer devant Québec les berges chargées de ses blessés qu'il voulait faire conduire aux ambulances de l'île d'Orléans. Les officiers anglais, dit un chro-

Le brigadier Carlelon, plus laril loril Dûrcliesler el gouverneur du Canada, d'après un portrail apparlenanl au D'' Emmett, de New-York.

niqueur du temps, poussèrent la galanterie jusqu'à inscrire leurs noms sur les carnets de leurs prisonnières, qui mirent pied à terre à l'anse des Mères, aussi surprises que satisfaites de la promenade forcée dont elles revenaient. Elles étaient loin de soupçonner en ce moment que peu d'années après elles feraient leur cour, dans le château Saint- Louis, au chef de celte expédition devenu lord Dorchester et gouverneur du Canada.

Montcalm passait des nuits entières sur les remparts de Québec, pour veiller de plus près à ce qu'aucun vaisseau ne franchit le passage. Il choisit, i)armi les meilleurs officiers, des gardes sur lesquels il pouvait compter comme sur lui-même. Plusieurs frégates mirent à la voile par un bon vent nord -est, et s'avancèrent jusqu'à la portée du canon ; mais elles furent accueillies par une telle grêle de boulets, qu'elles virèrent de bord. Le marquis était sans inquiétude pour son aile gauche, car son altcr ego, Lévis, était là toujouis sur i)icd et prenant si peu de sommeil, que son ami s'en inquiétait. Il faisait dire à M. de Senezergues « d'être très attentif et de n'avertir le chevalier que pour des choses importantes ».

Vaudreuil, malgré ses soixante ans, ne se montrait guère moins actif que Lévis.

260 MOMCALM ET l.ÉVIS

« Nous avons été sur pied jusqu'au jour, lui écrivail-il, ainsi que le bataillon de Languedoc et le détacliement que nous avons formé pour se porter au secours de la partie qui aurait été attaquée. Nous comptions Tort que ce sérail vers Sillery; il y avait etl'ectivement toute apparence que l'ennemi y tenterait son débarquement; mais M. Dumas m'écrit qu'il a passe une nuit très tranquille.

Il Je n'ai pas reposé de la nuit, et vraisemblablement je n'en aurai pas le temps de la journée. »

^Vol^e commençait à préparer une attaque vers la rivière Montmorency et y multipliait ses mouvements. Il tenta plusieurs fois de jeter un pont sur la rivière en se couvrant par une forte artillerie. Après une escarmouche, le marquis écrivait à son ami : « Les Anglais ont montré peu de vigueur, car tout avait pris la fuite, hors vingt Canadiens qui ont bien fait... » Quelques heures après il ajoutait : k Je suis bien convaincu qu'ils n'attaqueront pas la gauche. Je commence à croire qu'ils n'attaqueront nulle part, chercheront à intercepter nos vivres et à désoler le pays en courses, n Le soir même Montcalni ap])rit qu'un détachement remontait vers les gués. « Ayes; des postes de ce côté-là, pour donner un coup de peigne à ce petit corps, qui nous embarrasserait terriblement s'il avait l'audace de se fourrer sur nos derrières, malgré les risques qu'il courrait. i>

Ce petit corps, entrevu à l'entrée de la nuit, était une colonne de deux mille hommes, conduite par le général AVolfe en personne, qui venait examiner le gué, gardé seulement par onze cents Canadiens, et tenter de forcer le passage. Huit ou neuf cents sauvages, accourus à son approche avec l'intrépide Langlade, se jetèrent sans être aperçus sur la rive gauche du Montmorency, et s'y tinrent tapis ventre à terre à une portée de pistolet de la colonne anglaise, qui s'était arrêtée et qui se préparait à passer le reste de la nuit au bivouac. Le silence de la forêt, qui n'était troublé que par le glouglou des rapides voisins et par le passage des brises nocturnes dans la cime des arbres, lit croire aux Anglais qu'il n'y avait pas d'ennemis de ce côté dr la rivière. Le chevalier Johnstone, qui rapporte cet incident, s'étonne qu'un si grand nombre de sauvages aient pu se tenir cachés durant plusieurs heures si près d'un corps ennemi, sans que le moindre bruit ait trahi leur présence. C'était une des merveilles de la stratégie indienne. .M. de Langlade, voyant son embuscade si bien préparée, lit signe aux chefs qui l'entouraient de l'attendre, puis se glissa furtivement en arrière, traversa la rivière, courut au camp du chevalier de Lévis, et lui demanda de l'ajipuyer par un gros détachement. 11 l'assura que, s'il était soutenu, il envelopperait avec son détachement la troupe anglai.'^c, et qu'un bien petit nombre retournerait à leur camp. L'occasion était belle et tentante; mais M. de Lévis ïie pouvait ordonner une expédition qui exposait à entraîner une action générale sans y être autorisé par le commandant en chef, et le quartier général était trop loin pour qu'il pût en avoir une réponse à lem[)S. Tout ce que le chevalier put faire fut d'expédier un fort détachement, en écrivant à .M. de lîepentigny qu'il lui en conliail le commandement, laissant le reste à son habileté et à son expérience. Repentigny, aussi brave et non moins prudent que Lévis, se trouva dans le même embarras que lui. Les sauvages allL-ii(iirenl le retour de M. de Langlade. Ils avaient été cinq heures étendus à terre, immobiles, le cassetête à la main, ne renmant que leurs yeux de lynx dans l'ombre. Aux premières lueurs de l'aube, ne voyant venir aucun secours, ils ne purent retenir plus longtemps leur ardeur. L'n cri, poussé par huit cents poitrines sauvages, lit trembler

les bois et tressaillir les soldats anglais, qui sautèrent sur leurs armes; mais les sauvages qu'ils craignaient tant étaient sur leurs talons, brandissant leurs tomahawks. Ils reculèrent en désordre. Wolfe et ses officiers empêchèrent une panique ; mais la colonne dut retraiter précipitamment. M. de Repentigny n'osa jeter tout son monde de l'autre côté du gué; mais il détacha une forte escouade qui alla prêter main forte aux Indiens. Wolfe, refoulé jusque dans son camp, dont tous les régiments avaient pris les armes, fit avancer du canon et marcher le gros de son armée contre les sauvages, qui revinrent triomphants au Passage-d'Hiver, après avoir tué ou blessé environ cent cinquante Anglais, sans presque aucune perle de leur part. Au Itruit de la fusillade, le camp français fut sur pied, et M. de Lévis porta le bataillon de Royal-RoHssillon sur le chemin du gué, pour appuyer au besoin M. de Repentigny. On se crut pendant quelque temps à la veille d'une action générale.

Le moment parut propice pour lancer les cajeux, dont la direction avait été confiée cette fois à un homme d'expérience et de sang-froid, M. de Courval, officier des milices canadiennes. Ils étaient formés d'environ soixante -dix embarcations : bateaux, chaloupes et berges, remplis de matières inflammables, de bombes, potsà-feu, grenades, vieux canons chargés à mitraille, le tout attaché ensemble par des chaînes. Cet appareil, étendu en travers du Ileuve, n'avait pas moins d'une centaine de brasses de longueur. Il fut conduit avec toute l'intelligence possible et amené jusqu'à une demi -portée de fusil de la frégate qui faisait l'avant-garde. Le feu se communiqua d'un cajeu à l'autre avec rapidité ; mais comme leur marche était très lente, et que la nuit n'était pas extrêmement obscure, les vaisseaux eurent le temps ou de couper leurs chaînes ou de lever leurs ancres. Au premier signal des vigies, les matelots de la flotte se précipitèrent dans leurs berges, s'accrochèrent aux cajeux avec des grappins et les remorquèrent au rivage, où ils achevèrent de se consumer. Les Anglais en furent quittes pour une alarme; mais elle fut si grande, ijue Wolfe fit savoir que si on renouvelait une aulre l'ois une pareille tentative, les prisonniers français en seraient les premières victimes; cju'il allait les placer sur deux de ses transports, où ils seraient abandonnés quand leurs propres compatriotes y auraient mis le feu.

11 y avait un mois que le général anglais était débarqué devant Québec, et il n'était guère plus avancé que le premier jour. La ville ne présentait plus, il est vrai, qu'un monceau de cendres; mais elle n'en était pas moins hors de sa portée. Il espérait moins que jamais opérer sa jonction avec le tardif Amherst, tenu en échec par le prudent et méthodique Bourlamaque. Son espoir de lasser la patience des Canadiens ou d'obtenir leur défection avait été déçu. Il ne vit plus d'autres moyens de les réduire que d'exercer contre eux les dernières rigueurs, comme il avait fait pour Québec. Le 25 juillet, les habitants de Saint-Henri de Lauzon avaient lu en pâlissant la proclamation suivante, affichée au portail de leur église :

« Son Excellence, blessée du peu d'égards que les habitants du Canada ont eu à son placard du 27e du mois dernier, a résolu de ne plus écouter les sentiments d'humanité qui le portaient à soulager des gens aveuglés dans leur propre misère. Les Canadiens se montrent, par leur conduite, indignes des oflres avaritageuses qu'il leur faisait. C'est pourquoi il a donné ordre au commandant de ses troupes légères et autres officiers de s'avancer dans le pays pour y saisir et amener les habitants et leurs troupeaux, et y détruire et renverser ce qu'ils jugeront à propos. Au reste, comme il se trouve fâché d'en venir aux barbares extrémités dont les

262 MONTCALM ET I.ÉVIS

Canadiens et les Indiens lui montrent l'exemple, il se propose de différer jusqu'au 1*^'' août prochain à décider du sort des prisonniers qui peuvent rtre faits, avec lesquels il usera de représailles; à moins que pendant cet intervalle les Canadiens ne viennent à se soumettre aux termes qu'il leur a proposés dans son placard, et par leur soumission toucher sa clémence et le porter à la douceur. »

Les malheureux Canadiens des environs de Québec se trouvaient placés dans la plus affreuse alternative : s'ils continuaient à rester fidèles à la France, leurs maisons allaient être incendiées, leurs champs dévastés, le peu qui leur restait détruit et eux-mêmes traqués comme des fauves: s'ils faisaient la paix avec les Aniilais, les sauvages seraient immédiatement déchaînés contre eux. Les habitants de la côte de Itcaupré étaient déjà sous le coup de ce châtiment. Montcalm écrivait le même jour à Lévis : <t Je crains que les gens de l'Ange -Gardien et de la côte de Beaupré ne fassent leur paix particulière... Il faudrait quelque gros détachement de sauvages et de Canadiens pour les corriger... Et, pour soutenir les Canadiens et les sauvages, nous enverrons, s'il le faut, des grenadiers et soldats volontaires avec des officiers, une centaine. »

Les habilants de Saint- Henri avaient eu à peine le temps do lire la proclamalion de Wolfe et d'en porter la nouvelle à leurs familles, que leur principal groupe, caché dans les bois avec leur curé, fut cerné et fait prisonnier.

Wolfe était aussi sensible qu'aucun de ses officiers aux maux dont il était le témoin et le principal auteur; mais il pensait y trouver le moyen de désarmer la population, d'affaiblir les forces de son ennemi, et peut-être même de le décider à sortir de ses retranchements. C'était là le but de ses efforts; car, s'il pouvait l'amener à un engagement général, il se croyait sûr de le battre, ayant trois fois plus de troupes régulières et mettant à peine en ligne de compte les milices canadiennes, qu'il méprisait. Depuis qu'il avait réussi à franchir le passage de Québec, il avait examiné avec soin toute la falaise jusqu'au cap Rouge. Elle lui parut presque partout inaccessible, coupée à pic et baignée par les eaux du fleuve. Alors comme aujourd'hui, un rideau d'épinettes, de pins, de hêtres, de chênes et de sapins, en couronnait le sommet. Les rares endroits où la côte s'affaisse ou se creuse pour livrer passage à îjuelque torrent avaient été rompus et occupés par des corps de troupes. Il tint sa lunette braquée sur une coulée qui s'ouvre à un quart de lieue en deçà de la pointe de Sillery, au fond de l'anse à laquelle il a légué son nom; mais ce point, comme les autres, parut Irop bien gardi' pour qu'il fût possible d'y l'aire une descente. On peut dillicilenient s'expliquer pourquoi il n'eut pas l'idée de s'établir fortement sur quelques points accessibles de la rive nord sous la protection de ses vaisseaux : c'était, on l'a vu, ce que Montcalm redoutait le i>lus. Il lui aurait coupé toute comnuuiicalioii avec ses dépôts d'approvisionnements, l'aurait forcé de venir à lui et de lui offrir le combat, l ne bataille gagnée lui aurait livré Québec en peu de jours, sans coup férir, car la famine l'aurait réduit à capituler. La perte de Québec entraînait celle de la colonie. Quoi qu'il en soit, il revint au saut, convaincu plus que jamais de la difficulté de son entreprise. C'était encore le rivage de lîeauport qui lui semblait le plus vulnérable. Après un long et dernier examen, il crut qu'il lui serait peut-être possible d'attirer .Montcalm hors de ses retranchements, en attaquant les redoutes qu'il avait fait construire sur le bord même de la grève.

A partir du saut .Montmorency la falaise s'incline graduellement et se divise en

plusieurs coteaux d'un accès plus facile. Elle forme un ravin vers la rivière de Beauport et continue à s'abaisser jusqu'à Maizerels, où elle devient un plan doucement incliné qui va mourir à la ligne de la marée. Tout le long de la grève règne un vaste estuaire qui a environ un tiers de lieue de largeur.

Sur celte grève, à moins d'un quart de mille du saut, se trouvaient la redoute de .lohnstone, remarquée par Wolfe, et une autre plus importante située un peu plus à l'est, en face du gué de la rivière. Les retranchements qui longeaient la crête de la falaise étaient munis de redans dont les feux se croisaient. En arrière couraient plusieurs lignes de défense ou traverses, érigées pour mettre les troupes à l'abri des batteries anglaises de la rive gauche du saut qui, dominant la droite, enfilaient la tranchée. Toute l'artillerie de cette aile consistait en vingt pièces, qui battaient d'un rôle la rivière, de l'autre le fleuve.

Le plan de Wolfe était de diviser les forces des Français en menaçant leur camp sur trois points à la fois. Une fausse attaque serait dirigée sur la droite, et une autre sur l'extrême gauche : la première vis-à-vis la Canardière, la seconde vers le (jué-d'Hiver, tandis que l'attaque réelle se ferait en face du camp de Lévis. La masse de l'armée régulière marcherait sur deux divisions : celle de droite, sous Townshend, descendrait la falaise de l'Ange -Gardien et déboucherait par le gué du saut; celle de gauche, sous Monckton, montée sur les berges, prendrait terre en deçà de la chute. Elles y opéreraient leur jonction, attaqueraient les deux redoutes et monteraient à l'assaut des retranchements. Toutes les embarcations de la flotte seraient réunies pour transporter les soldats et les marins. Chaque marin était armé d'un mousquet, d'une cartouchière, d'un pistolet et d'un coutelas ou épée courte.

Le général anglais avait commencé à préparer son attaque dès le 28 juillet, et il avait cherché à détourner l'attention du saut Montmorency en faisant bombarder et canonner nuit et jour la ville avec plus de violence que jamais. Chaque jour il poussait vers les gués de forts détachements qui en venaient aux mains avec les Canadiens de M. de Repentigny et avec les sauvages. Un de ces détachements parut si considérable, qu'il causa une alarme dans le camp, dont les bataillons prirent les armes. Wolfe se rendit plusieurs fois de sa personne aux différents gués : partout il trouvait les Français en alerte. Il connaissait maintenant et appréciait le redoutable antagoniste qui gardait leur gauche. Sa personne même ne lui était pas inconnue. Le 10 juillet, pendant que l'un et l'autre faisaient à la même heure la visite des postes, le chevalier de Lévis se trouva face à face avec lui, et les deux commandants purent se toiser de près, n'étant séparés l'un de l'autre que par l'étroite rivière Montmorency.

Le matin fixé pour l'attaque, le régiment d'Anstruther, l'infanterie légère et les rangers avaient ordre d'avancer vers les gués en laissant à peine voir leur marche à travers les arbres et en allongeant autant que possible leur ligne pour paraître plus nomltreux. Parvenus aux gués, ils devaient se dérober à la vue de l'ennemi en s'enfonçant davantage dans la fon'^t et revenir à marche forcée pour se mettre à l'arrière-garde de Townshend.

Quand l'aurore du 31 juillet éclaira les hauteurs des AUéghanys, une forte brise du sud-ouest soufflait sur le Saint-Laurent et favorisait le mouvement des vaisseaux anglais, dont quelques-uns commençaient à déployer leurs voiles. C'était une pareille journée que souhaitait Wolle pour l'exécution de son projet. Dans le

2f.4 MONTCAI.M ET LÉYIS

camp de M. de Lcvis, les soldats sorlaieni déjà de leurs tentes. Plusieurs officiers stationnaient devant la maison f|u'il avait clioisic pour son quartier général. Le chevalier était sur pied, donnant des ordres pour expédier un renfort à M. de iîepenlignv, qui venait de lui faire dire qu'un corps de troupes très considérable apparaissait dans la direction du Passage-d'IIiver. Le bataillon de Béarn et une des bricrades canadiennes montaient en ce moment la garde aux retranchements de la gauche. Les batteries anglaises du saut s'étaient tues depuis la veille, et trois cents travailleurs en profilaient pour continuer les ouvrages de défense. Pendanl que i M. de Malartic faisait la visite de ses ouvrages, il aperçut une douzaine d'ofiiciers anglais qui examinaient attentivement les positions. Vers onze heures, deux transports armés chacun de vingt canons mirent à la voile, el, louvoyant à la faveur de l'étalé de la marée, vinrent se placer en face de la redoute de Johnstone, où ils se firent échouer à une portée de fusil. Peu après, un vaisseau de ligne de soixantequatre canons, monté par l'amiral Saunders, vint s'embosser un peu plus bas visà-vis la redoute de l'est. C'était le fameux Cnitiirio», aussi connu dans la marine anglaise que devait l'être plus tard le Victonj. qui portait Nelson à Trafalgar. Aussitôt ces trois vaisseaux, dont les feux se croisaient, ouvrirent une vive canonnade sur les redoutes, les batteries et les retranchements, pendanl que les quarante gros canons braqués sur la rive gauche du saut les prenaieni en flanc. Les Français n'avaient, comme on l'a vu, à opposer à ces cent quaranle-(iuatre bouches à feu i|ue vingt canons d'un moindre calibre. Toute la gauche, qui s'était mise en mouvement à l'approche des vaisseaux, descendit la déclivité el vint border la tranchée. Une flottille de berges portant deux régiments, les grenadiers de cin([ autres et un détachement du Royal -Américain avec le brigadier Monckton, se détacha de la pointe Lévis et descendit vers l'île d'Orléans, où une autre flottille (|ui émergeait du milieu de la flotte avec les marins vint la rejoindre. Elles y furent renforcées par une troisième venue du camp de l'île. Ces trois ou quatre cents embarcations se rangèrent sur trois lignes à mi-chenal, et y restèrent immobiles jusqu'à de nouveaux ordres, laissant les Français dans l'incertitude du point (|ui allait être attaqué. Wolfe, durant cet intervalle, attendait l'effet de ses batteries. Il espérait que la pluie de boulets et de bombes qu'il faisait jeter sur les retranchements de la gauche ébranlerait les troupes régulières et ferait lâcher pied aux Canadiens; mais ceux-ci tinrent aussi fei'me (|iie leurs ((impagnons d'armes. Monlcalm élail on observation avec Vaudreuil au (piarlier général, prêt à se porter avec les bataillons (pi'il avait sous la main à l'endroit où les ennemis se décideraient à aborder. Lévis, descendu aux retranchements, ]iarcourait toute la gauche, prenant ses dispositions et encourageant les Soldais par sa présence. « Ouelipie chose, dit Malartic, (|u'on pût lui dire pour .sa conservation, qui nous était très précieuse, exposé à une grêle de bombes et de boulets, il y donnait ses ordres avec une tranquillité et un sangfroid admirables. »

Les ber^p'es s'ébranlèrent et poussèrent une pointe vers la rivière Saint-Charles, comme pour y faire une descente. Elles revinrent ensuite et continuèrent à exécuter divers mouvements, menaçant tantôt le centre, tantôt la gauche, tantôt la droite. Un soleil éblouissant, une chaleur éloulTante et (juel(|ues nuages à l'horizon présageaient pour la fin du jour un de ces violents orages accompagnés de foudre qui rafraîchissent l'atmosphère. La marée qui baissait rapidement découvrait les batlures, laissait à .sec les deux transjiorts el allait bientôt rendre guéable le passage

ilA'

V" Ml

MOXTCALM ET LÉVIS 26"

du saut. A une heure et demie, le capitaine Duprat, qui commandait les volontaires stationnés au Gué-d'Hiver, vint avertir le chevalier qu'une colonne qui paraissait forte de deux mille hommes s'avançait pour attaquer M. de Repentigny. Lévis détacha aussitôt cinq cents Canadiens les mieux rompus à la i^uerre des bois, ainsi que les sauvages, pour aller porter secours à M. de Repentigny, avec ordre au capitaine Duprat de suivre la colonne ennemie avec ses volontaires et de lui donner avis de ses mouvements. 11 fit avancer Royal-Roussillon à la droite des Canadiens, qui occupaient les retranchements entre les deux redoutes, à côté du bataillon de Béarn aligné sur l'escarpement de la gauche. Montcaim s'avançait en ce moment avec le bataillon de Guyenne, accueilli partout aux cris de : «Vive notre général! » Il rejoignit Lévis, qui lui rendit compte de l'apparition d'une colonne anglaise en arrière du saut, des ordres qu'il avait donnés pour la tenir en échec, et lui demanda quelques renforts qu'il fit placer derrière lui, sur le chemin de Beauport, afin de les porter au besoin, soit au secours de M. de Repentigny, soit aux retranchements. « Nous convînmes, écrit Lévis, que nous ferions la guerre à l'ccil, et que, si la gauche était attaquée, il ferait avancer les troupes du centre pour la soutenir, et que j'en ferais de même si la droite était attaquée. Après cet arrangement, M. de Montcaim me quitta et me dit qu'il allait rejoindre M. le marquis de Vaudreuil et lui rendre compte de notre situation. »

Peu après, sur l'avis de Duprat que la colonne rétrogradait, Lévis dépêcha son aide de camp Johnstone pour faire revenir les renforts qu'il avait expédiés à M. de Repentigny. Les berges qui jusque-là avaient monté et descendu le long de l'estuaire, menaçant surtout le centre et la droite, rentrèrent dans le chenal de l'île d'Orléans et vinrent se placer en arrière des deux transports échoués.

Il était alors cinq heures du soir; la marée achevait de baisser, et le passage du saut était guéable. Dans le ciel, d'épais nuages chargés d'éclairs et de tonnerre avaient caché le soleil, et de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. L'armée, qui s'était tenue en ordre de bataille sur la falaise de l'Ange-Gardien, venait de la descendre et se formait en colonne sur le bord de la grève pour franchir le gué. Les batteries et les vaisseaux anglais n'avaient pas cessé la canonnade, qu'ils dirigeaient avec habileté, mais sans produire beaucoup d'effets sur les travaux ni sur les troupes françaises. Les sauvages, revenus avec le détachement de Canadiens, furent dis|)Osés en tirailleurs entre la redoute de Johnstone et les retranchements. Le chevalier fit avertir Montcaim du mouvement des Anglais et descendre la réserve qu'il tenait sur le chemin de Beauport. A six heures, les berges s'approchèrent, après avoir eu quelque peine à franchir une chaîne de roches à fleur d'eau.

A mesure que les troupes débarquaient, Monckton les rangeait en bataille à l'abri des transports, les grenadiers à l'avant-garde suivis du Royal-Américain. Au même instant l'armée de Townshend commença à franchir le gué, et la canonnade devint plus furieuse que jamais. Lévis, prévenu que la redoute de Jonhstone manquait de boulets, ordonna à M. de la Perrière, qui y commandait, de l'évacuer après avoir encloué légèrement les canons. Les troupes de Monckton s'avancèrent « de bonne grâce î, au dire de Lévis. Les grenadiers, impatients de se distinguer, prirent les devants et coururent à la redoute, qu'ils dépassèrent sans s'y arrêter. Là ils rencontrèrent un terrain spongieux qui retarda leur marche. Les Canadiens, qui se composaient de ce qu'il y avait de meilleurs tireurs parmi les coureurs de bois,

268 MOXTCAI.M ET LÉVIS

ouvrirent un feu meurtrier qui al)atlit les premiers rangs. Les grenadiers oscillèrent un instant, puis s'élancèrent de nouveau en avant, et commencèrent à gravir la côte, qui était beaucoup plus raide que Wolfe ne l'avait supposé. Les plus hardis n'étaient pas arrivés à moitié de la déclivité, qu'ils lurent fauchés par les balles et tombèrent sur ceux qui les suivaient, en les entraînant dans leur chute. Pendant que cette lutte désespérée se prolongeait, Townshend, qui venait de traverser le gué du saut, lança son corps d'armée sur l'autre redoute, où commandait le brave capitaine de Mazerac. En ce moment , les nuages, qui avaient enveloppé le bassin d'une demi-obscurité, crevèrent au-dessus des combattants avec des éclats de tonnerre qui couvrirent le bruit de la canonnade. La montée du coteau devint de plus en plus diflîcile, à mesure (|ue la pluie qui tombait par torrents détrempait la terre et la rendait vaseuse et glissante. Les assaillants décimés reculèrent en désordre, enjambant par-dessus les rangées de cadavres, et vinrent se reformer en arrière de la redoute pour se préparer à un nouvel assaut; mais Wolfe, qui de loin avait suivi l'action, en comprit l'inutilité et fit sonner la retraite. Le feu de la mousqueterie et du canon avait en partie cessé de part et d'autre, car la poudre, exposée à la pluie, était devenue humide.

Des cris et des hourras retentirent sur toute la ligne des remparts, quand les Français virent les assaillants reprendre le chemin de la grève en emportant leurs blessés. Montcalm, descendu en ce moment à la gauche, fut .salué par les acclamations de : « Vive notre général ! »

Les sauvages se répandirent sur l'estuaire pour faire des prisonniers et lever des chevelures. Un incident se produisit alors, qui donna lieu ensuite à (pielques correspondances entre les généraux des deux armées. Le capitaine Ochterlony, blessé à mort, épuisait le reste de ses forces pour échapper aux grilTes des Peaux- Houges. Un soldat de Guyenne l'aperçut au moment où un de ces barbares brandissait son couteau pour lui lever la chevelure; le soldat saisit l'Indien à brasle-corps et le retint, au ris(jue de se faire luer lui-même, jus(iu'à ce que des officiers français venus à son secours eussent entouré le malheureux Anglais, ([ui fut transporté à l'hôpital général La pluie tombait en si grande abondance, (ju'elle empêchait de voir à distance. L'orage fut de courte durée, et, quand le ciel s'éclaircit, les Français aperçurent les derniers détachements de Moncklon (|ui s'éloignaient du rivage dans la direction de la pointe Lévis, et l'armée de Townshend, repliée au delà du saut, remontant la falaise. Le fort du combat s'était livré autour de la redoute de Johnstone, où les perles des Anglais avaient été des plus sensibles. La division de Townshend, qui avait été lente à s'engager, s'était avancée encore avec plus de lenteur et n'avait pas osé monter à l'assaut dr la redoute. L'amiral Saunders, craignant que les Français ne s'emparas.«ent des deux transports, ordonna aux é([uipages de les abandonner après y avoir mis le feu.

Le rapport officiel des Anglais avoua une perte de quatre cent (luarante-trois hommes tués ou blessés, au nombre desquels étaient le colonel Burton, du 4.8'', huit capitaines, vingt et un lieutenants et trois enseignes. Le chevalier de Lévis l'estima bien plus considérable. Les Français n'eurent que soixante- dix hommes tués ou blessés.

Lévis écrivit sur-le-champ au ministre de la guerre : « On ne peut assez faire l'éloge des troupes et des Canadiens, (jui ont été inébranlables, et ipii ont continuellement témoigné la plus grande volonté. »

De retour au quartier général, Montcalm adressa ce petit billet à son ami : « A l'entrée de la nuit, nous serons tous sous les armes à notre poste. Il y a du mouvement dans l'escadre vis-à-vis de nous. La démonstration (|u'ils ont laite en plein jour me persuade que ce sera la iausse attaque. Vous avez le coup d'œil bon. Si ce qui vous occuperait ne vous paraissait pas considérable, il faudrait, mon cher chevalier, nous l'aire appuyer. »

Une heure après, Lévis avait rassuré son général, (jui lui répondit : j Je doute d'une attaque pour ce soir, mon cher chevalier... Vous faites la guerre à l'œil, et il n'y a rien de mieux... Je veux vous laisser dormir, vous devez en avoir besoin; j'irai cependant vous voir sur les onze heures. » Lévis avait passé dix heures consécutives à cheval.

Vaudreuil rivalisait (raltcnlions pour le chevalier : k Cet heureux événement est une suite de vos conjectures que j'ai toujours bien goûtées. Recevez-en, je vous prie, mon conijiliment, et soyez bien persuadé que je vous le fais d'un très grand cœur. Je serais bien flatté d'avoir le plaisir de vous voir, et que vous puissiez me donner un détail de l'action. Elle est pour nous une très bonne époque. J'en conçois les plus grandes espérances pour la campagne. . Je n'ai pas ignoré la vivacité et la fermeté des mouvements que vous ordonnâtes. Je sais que vous avez constamment surveillé et ([ue vous vous êtes porté partout. Tout le monde était occupé du danger au(iuel vous vous exposiez. C'était mon unique inquiétude par les sentiments que je vous ai voués. Je vous prie d'éviter à l'avenir, autant que vous le pourrez, des risques aussi évidents. Ménagez- vous, je vous prie, nous en avons besoin. »

On eût dit que Vaudreuil pressentait l'événement qui allait bientôt placer Lévis à la tète de l'armée. Par quel chef-d'œuvre d'habileté et de prudence le chevalier avait-il réussi à se concilier une égale estime et une égale amitié de la part des deux ennemis? Il était devenu l'homme nécessaire, l'homme de conseil, le point de contact et de ralliement entre eux. Quel tact il lui avait fiillu pour ne porter ombrage ni à l'un ni à l'autre , surtout pour ne pas éveiller l'extrême susceptibilité de Montcalm, d'autant plus que Vaudreuil était en continuels rapports avec Lévis, qu'il consultait sans cesse, préférant ses avis, et qu'il en était venu avec lui à la plus grande intimité! Toutes ses lettres en font foi. <r Vous savez, lui disait-il souvent, qu'on ne peut rien ajouter à la confiance que je vous ai vouée... Je m'étais arrangé à aller diner avec vous; mais au moment que j'ai voulu partir, je n'ai eu ni cocher ni voiture. Je m'en serais dédommagé en allant vous voir cet après-midi, si je n'avais appris que vous alliez visiter vous-même le poste de Repenligny... » Le lendemain, Vaudreuil insistait : <r J'aurai le plaisir d'aller diner avec vous, mais à condition que vous me receviez sans façon ; je profiterai du premier intervalle que j'aurai pour m'absenter. »

Le gouverneur en était aux petits soins avec Lévis. En lui envoyant un billet : «Je recommande bien fort, disait-il au porteur, qu'on ne l'éveille point s'il dort.»

Montcalm se vengeait de ces délicatesses par de plus grandes attentions pour son ami.

Le capitaine Ochlerlony lui entouré de soins si délicats par les religieuses de l'hôpital général, qu'il en fut touché jusqu'aux larmes. Il l'écrivit au généranVolfe, qui manifesta sa vive reconnaissance et fit savoir aux sœurs hospitalières que, s'il s'emparait de leur monastère, elles pouvaient être assurées de sa protection. Son

270 MONTCALM ET l.KVIS

message, adressé à Yaudreiiil, renfermait uno somme de vinL^t livres sterling, qu'il priait de remettre au soldat de Guyenne qui avait empêché le capitaine d'être scalpé. Vaudreuil renvoya celle somme et répondit avec politesse et fierté que le soldat n'avait fait (lu'obéir à son devoir et aux ordres des commandants.

La vicloire île Montmorency avait relevé le moral de l'armée et ranimé riiuun'ur guerrière de la jiopulation, malgré le spectacle de ruines qu'elle avait sous les yeux. Wolfe se vengeait, en effet, de sa défaite en accablant de projectiles ce qui restait de Québec et en ordonnant d'incendier les campagnes. On calcula que du 13 juillet au 5 d'août, la ville ne reçut pas moins de neuf mille bombes ou pols-à-feu et dix mille boulets. Ces ravages n'avaient d'autre but que de satisfaire l'opinion publique en Angleterre, qui lui demanderait un compte sévère des énormes déiienscs faites pour celle expédition s'il retournait à Londres sans avoir rien accompli. S'il ne pienait pas Québec, il voulait du nmins pouvoir dire qu'il n'avait laissé après lui que des ruines.

Des événements d'une extrême gravilé se passaient en ce moment aux frontières. Lorsque la nouvelle en parvint au camp, dans la soirée du !t d'août, la confiance se changea en consternation, et l'on craignit l'envahissement prochain de la colonie.

Bourlamaque avait évacué Carillon et le fort Saint -Frédéric après les avoir fait sauter, el retraitait vers l'ilc aux Noix, faible et dernier rempart de la frontière sur le lac Champlaiii. Les trois mille hommes qu'il y ramenait y seraient bientôt forcés, si les douze mille d'Amherst élaient vigoureu-sement commandés. Les nouvelles de Niagara élaient plus désolantes encore. La petite armée rassemblée par Des Ligneris el Aulirv jxmr venir au secours de Pouchot était tombée dans une embuscade et avait été déiruile ou dispersée. Niagara avail capitulé; sa garnison était faite prisonnière, cl le chevalier de La Corne écrivait que si l'armée viclorieuse de Johnson se tournait contre lui, il était incapable de tenir à la lèle des rapides. Le succès d'une des armées anglaises sur l'une ou l'aulre frontière décidail de la campagne.

A neuf heures du soir, les généraux français élaient réunis en conseil de guerre au manoir seigneurial de Salaberry, transformé, comme on l'a vu, en quartier général. Monlcalm et Vaudreuil, d'accord celte fois, convinrent qu'un seul homme était de taille à faire face au danger : c'était le chevalier de Lévis. Il partit la nuit même en chaise de posle avec M. de Lapause. Huit cents hommes, distraits de l'armée, devaient le suivre dans les vingt-quatre heures. 11 avail le ])ouvoir de faire tout ce qu'il jugerait nécessaire pour organiser une défensive, visiterait les deux frontières, prendrait le commandement de celle (pii serait la plus menacée, et disputerait le terrain pied à pied.

Lévis emportait avec lui la fortune ou, pour mieux dire, la sagesse de l'armée. Les deux antagonistes irréconciliables, restés seuls en présence, n'eurent ]j1us le contrepoids dont ils avaient besoin pour conserver leur calme et la reclilude de leur jugement aux heures criti(iues. Les derniers jours du siège furent manpiés par une >uile de fautes el de désastres qui amenèrent la catastrophe finale.

MONïCALM ET LE VIS 271

Page 1