VICTOIRE DE SAINTE-KOYE
Le dur liiver de 1759-00 loiicliail à sa fin. Avril ramcnail le grand soleil du printemps, les allernalives de pluies cliaudes el de fortes gelées; enfin l'effoiidrenient à vue des neiges, avec le fracas de la débâcle et le déchaînement des eaux.
a La fonte des glaces, écrivail Mnlarlic, ne répond pas à l'empressement que les troupes ont de partir, t
Lévis avait tout prévu pour (jue chaque l)ataillon , avec les miliciens incorporés dans ses rangs, fût prêt à partir au premier ordre. Chaque habitani devait avoir en réserve huit jours de vivres pour lui -même et pour les soldats qu'il logeait. Le premier acte du général, en rappelant l'armée sous les drapeaux, fut un hommage de reconnaissance envers les Canadiens, qui durant tout l'hivi'r avaient servi, pour ainsi dire, de pères aux soldats, les avaient logés, chauffés, velus, el achevaient de manger avec eux leur dernier morceau de pain. « iNous devons, disait Lévis, par celte entreprise audacieuse, marquer noire reconnaissance à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous y sommes. Les habitanis ont reçu les soldats comme leurs enfants, et nous ne i)onvons que nous louer de l'amilié cl de l'allacliemcnt que nous avons reçu de tous les Canadiens. »
Le général n'avait pas voulu reconnaître seulement par des paroles cet admirable dévouement; il n'avait rien omis pour réparer les loris qu'on avait eus envers les colons. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour mettre fin aux duretés dont Vaudreuil s'était tant de fois plaint inutilement. « Il sera défendu, disait une des instructions, de maltraiter les miliciens en paroles ou auLremenl. » Et aux chefs de bataillons Lévis recommandait de se concilier les capitaines de milices, d'agir de concert avec eux, de « traiter avec douceur les habitants. 'Vous savez qu'on nous accuse d'agir avec trop de sévérité envers eux; il est essentiel de les bien traiter el qu'ils vivent en bonne intelligence avec nos troupes ».
Ces procédés avaient gagné à Lévis le cœur de tous les Canadiens; il ne ïiiu\ pas chercher ailleurs l'explication du prodige de cette campagne, je veux dire l'éclalante revanche du 28 avril.
Lévis s'était cru assez sûr du dévouement des soldats el des miliciens pour ne leur rien cacher de ce qu'ils auraient à souffrir.
« Je vous prie, écrivait-il aux officiers, de les prévenir qu'ils doivent s'attendre à faire une campagne dure. Je ne vois la subsistance bien assurée qu'en pain , et lorsque nous serons devant Québec, nous ne mangerons, soit en cheval ou en bœuf, (|ue la viande que nous pourrons avoir. »
Il tant lire les réponses de Lévis aux demandes de l'armée pour se rendre compte du dénuement incroyable de toutes choses dans lequel elle se trouvait.
Les milices, sans autre uniforme qui' Irur coslume d'habitants, n'avaicnl pour armes que des fusils de chasse sans baïonnettes; on les remplaça par des couteaux
dont la poignée s'adaptait au bout du canon. L'insuffisance des munitions de guerre n'était pas moins grande. Après avoir recueilli tout ce qui en restai! dans les différents postes, on ne trouva pour la campagne que trois cent douze boulets et deux cent mille livres de poudre. C'est avec de pareils moyens que Lévis osait entreprendre de battre l'armée victorieuse de Murray et de ressaisir Québec. Depuis la fin de la dernière campagne il avait employé les ouvriers des environs de Montréal à faire des outils, des affûts de canon et jusqu'aux ustensiles de cuisine qui manquaient à l'armée. Dans l'impossibilité où l'on était de se procurer certains articles indispensables, on les fit voler dans Québec même à la barbe des Anglais. Lévis avait été l'âme de toute cette organisation, et il n'avait eu qu'à se féliciter de Vaudreuii, qui avait concouru dans tous ses plans avec une entière volonté. Le gouverneur avait réussi à entretenir dans (Juébec des espions qui l'informaient de l'état de la garnison et de ce qui se passait dans la ville. 11 savait que le scorbut y faisait de grands ravages, surtout parmi les soldats. Six ou sept cents morts avaient été ensevelis dans les bancs de neige, en attendant que le soleil du printemps eût dégelé la terre et permis de les inbumer. Certains rapports invraisemblables disaient que plus de la moitié de la garnison était sur la liste des invalides, et qu'il n'y avait plus que deux mille bommes en état de porter les armes. La vérité était que Murray pouvait encore amener sur le cbanip de bataille quatre mille buit cents bommes, qui, tout l'hiver, mieux favorisés que les habitants du pays, avaient eu des vivres, sinon frais, du moins en abondance. Sur le reste de la garnison, il y en avait encore un bon nombre qui n'étaient que légèrement indisposés.
A Sorel, le vaillant capitaine Vauquelin, resté à la garde des deux frégates du roi, l'Atalante et la Pomone, achevait le chargement des munitions de guerre et se préparait à faire voile au premier signal.
Chaque fois que le chevalier sortait du château du gouverneur où siégeait le conseil, il s'arrêtait sur la terrasse donnant sur le fleuve et examinait le travail des eaux sur le pont de glace, dont il aurait voulu hâter le départ. L'énorme cuirasse blanche soulevée par le gonflement du fleuve géant s'ouvrait en larges crevasses, qui se transformaient en lacs agités sur lesquels s'entreihoquaient, comme des murs éboulés, d'innombrables banquises. Enfin, le 15 avril, la navigation fut ouverte devant Montréal. Le même jour, deux transports, un bâtiment armé en flûte, la Marie, et une goélette, destinés à être convoyés par les frégates de Vauquelin, furent mis à flot, chargés des équipements et d'une partie des iiuinilions. Un petit corps de cavalerie, parti sur deux divisions le ii et le 15, était déjà en roule pour Jacques-Cartier. 11 ne se composait que de deux cents hommes, montés sur les meilleurs chevaux qui avaient pu être rassemblés dans l'île de Montréal. Le 17, tous les chefs de bataillon avaient en main l'ordre de marche du général, leur enjoignant de s'embanjuer le dimanche 20 au malin, avec leurs troupes, sur les bateaux (ju'ils trouveraient au rivage, vis-à-vis leurs cantonnements. <t Je vous prie, recommandait Lévis, de tenir la main à ce que les habitants emportent des fusils en état, les munitions qu'ils auront, des marmites et ustensiles, ainsi qu'il leur en est ordonné, et des vêtements, ne devant rien espérer des magasins, qui sont dépourvus de tout. Il faut avoir attention qu'on mette quelques planches ou écorces sous les vivres pour empêcher que les bateaux qui feraient eau ne les gâtent, et ordonner aussi qu'ils soient couverts avec les tentes; car il n'est point
de cas qui puissent leur procurer d'autres vivres avant l'expiration des huit jours. J'espère que vous ne négligerez rien iiuur accélérer noire départ et prendre toutes les précautions jiour qu'on ne fasse aucun tort aux haliilanls dans notre route. »
M. de Lapause, major général des logis de l'armée, partit en avant avec l'ingénieur Desandrouins pour préparer le campement des troupes à la Pointe -aux- Trembles.
L;i flottille des bateaux, peu nombreuse en quittant Montréal, se grossit à mesure qu'elle approcliait du lac Saint-Pierre. A la Chênaie elle fit sa jonction avec celle qui amenait la Sarre, et à Verchères avec les berges conduisant Guyenne. Les deux bataillons de Berry, cantonnés plus bas, défilèrent à l'avant-garde. Un bon nombre de canots d'écorce, portant deux cent soixante- dix-huit sauvages, glissaient à travers les lourdes embarcations avec leur prestesse accoutumée. Les deux frégates, les transports et quelques autres petits vaisseaux suivaient à peu de distance. Le chilTre total de l'armée, y compris les sauvages et la cavalerie, qui descendaient par terre, s'élevait à six mille neuf cent dix hommes, répartis en cinq brigades et onze bataillons, moitié troupes régulières, moitié milices; celles-ci presque toutes incorporées dans les régiments.
Lévis espérait recruter une partie des habitants du gouverncmenl de Québec après qu'il aurait investi la place; a mais, observe-t-il, ces miliciens ne pourraient servir qu'en qualité de pionniers, ayant été désarmés par les Anglais. » il était autorisé par Vaudreuil à les forcer de rentrer dans les rangs « sous peine de la vie », s'ils n'étaient amenés par les motifs de religion et de patriotisme.
Le général déroba un moment pour écrire à liougainville, qui venait do remplacer Lusignan à l'ile aux Noix.
« L'armée, disait-il, s'est mise en mouvement aujourd'hui. IM. de Bourlamaque part dans le moment, et je partirai demain malin. Les prières sont pour nous. Dieu veuille qu'elles soient exaucées ! Monsieur l'évéquc a fait un beau mandement. »
Mor de Pontbriand et son clergé avaient en effet poussé le peuple à l'expédition comme à une croisade. Les chaires de toutes les églises avaient retenti de prières et de prédications. L'évêque de Québec, qui n'avait jikis (jue deux mois à vivre, s'était arraché de son lit pour faire un appel suprême à ses ouailles. Sa parole avait été entendue.
Le fleuve, qui coulait à plein bord, emportait rapidement la longue procession de bateaux chargés, à couler bas, de leur population armée et accoutrée de toutes laçons. Des troupiers, à moitié vêtus en paysans, se pressaient à côté des grenadiers en capotes régulières, à larges ceinturons; des officiers galonnés, toujours élégants sous leurs chapeaux à plumet flétri, coudoyaient l'étofle grise de l'habitant en casque de fourrure.
Les vastes plaines des environs de .Montréal , à peine découvertes , avaient encore l'aspect triste et fatigué de l'hiver. D'énormes glanons, se détachant des deux rives, parsemaient le fleuve d'îlots blancs : les uns échoués, les autres entraînés par le courant. Les miliciens des paroisses devant lesquelles passaient les bateaux faisaient des signaux ou échangeaient quelques paroles avec leurs familles accourues au l)ord de l'eau pour les reconnaître et leur dire adieu.
La flottille traversa le lac Saint-Pierre et vint camper entre les paroisses de La Pérade et Deschambault.
Toute la journée du 23, un fort vent de nord -est, accompagne de pluie, arrêta
MONTCAl.M ET LÉVIS 351
l'arfnée. « M. le chevalier de Lévis nous a fait dire de n'arriver que demain à la Poinle-aux-Trembles. » On y aborda au coucher du soleil. « Les régiments ont eu beaucoup de peine à tirer leurs bateaux à terre à cause des glaces. > Les frégates, les transports et le canot monté par Lévis les avaient précédés de quelques heures. Le général fit camper les troupes autour de l'église et débarquer trois pièces de campagne qui devaient suivre par terre. L'armée arrivait au terme de son rude voyage. Elle avait été exposée pendant plus de cinquante lieues au froid humide de cette saison, plus pénétrant encore sur les eaux du lleuve. Grelottant tout le jour dans les embarcations, elle n'avait pour se désaltérer que de l'eau froide, et pour se nourrir qu'une maigre ration de viande salée; mais elle supportait sans murmure toutes ces souffrances, que le général et l'olïicier partageaient avec le soldat.
Le soleil matinal du 25 avril éclaira to^.Ite l'armée réunie sur la « terre de l'église )>. L'ennemi était proche; on le supposait au cap Uouge, où il pouvait disputer le passage de la rivière. 11 avait menacé les habitants de Saint -Augustin de brûler toutes leurs habitations. Les troupes reçurent des munitions et du pain pour un jour. Des découvreurs canadiens et sauvages, détachés en avant, éclairaient la marche. Le lendemain samedi, à huit heures du malin, malgré le vent de nordest, toutes les embarcations fuient remises à flot et tirent route pour Saint-Augustin, où elles accostèrent avant midi. La saison était moins avancée ici qu'à Montréal; le pont de glace, devant Québec, n'était parti que depuis trois jours, et d'immenses remparts adhéraient encore aux rivages. 11 fallut tirer à grand'peine les bateaux très loin sur la grève, afin qu'ils ne fussent pas emportés avec les bordages les jours de grande marée. La difficulté de débarquer le long des hautes falaises, qui pouvaient facilement être défendues par les ennemis, ne permettait pas de continuer plus loin la navigation. Deux hommes lurent laissés à la garde de chaque bateau. Les approches de (Juobec allaient être faites par terre. C'était, par la roule qu'on allait suivre, une marche de six lieues sur des chemins impraticables. Les obstacles qui. Tété précédent, avaient arrêté Wolfe au cap Rouge se présentaient aujourd'hui devant le général français. Persuadé que l'embouchure de la rivière était gardée, il résolut de tenter le passage à deux lieues plus haut. Pendant que l'armée recevrait une distribution de cartouches et trois jours de vivres, Bourlaniaque, avec une avant-garde composée des grenadiers, des sauvages et d'un détachement de l'artillerie, eut ordre d'aller rétablir les ponts détruits par les Anglais. L'entreprise ne pouvait être confiée à une plus forte main. A deux heures de relevée, deux ponts de piétons étaient construits, et Lévis, prévenu, mettait son armée en marche. Le vent du nord-est, qui soufflait depuis le matin, avait tourné à la tempête, et fut bientôt suivi d'une pluie glaciale, accompagnée d'éclairs et de tonnerre. Les soldats, trempés jusqu'aux os, faisaient face au vent et à l'orage, les pieds dans une boue épaisse, mêlée de neige. Les officiers, à pied comme les simples fantassins, donnaient l'exemple du courage et de la bonne humeur.
Lévis, qui venait d'apprendre que les Anglais avaient abandonné les postes ipi'ils occupaient à Lorette pour se retirer à Sainte-Foye, fit dire à Bourlamaque de traverser la rivière et de s'emparer des postes et des maisons qui couvraient le passage.
K On parvint, raconte Lévis lui-même, à faire passer avant la nuit une brigade, qui occupa les postes des grenadiers; et .M. de Bourlamaque eut ordre de se porter
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en avant le plus qu'il le pourrail , sans cependant se compromellre, jusqu'à ce qu'il eût avis que l'armée était en marche. En conséquence, il franchit les marais de la Suèle, dont les ennemis auraient pu avec avantage nous retarder le passage, et fut prendre poste dans des maisons, à un quart de lieue des hauteurs de Sainle- Foye, où étaient les ennemis. M. le chevalier de Lévis ht avancer les brigades à mesure qu'elles avaient traversé, pour le soutenir, s'y porta de sa personne et y passa la nuit, ayant ordonné au sieur de Lapause de venir l'avertir dés que toute l'armée aurait passé les marais.
>! Il lit une nuit des plus affreuses, un orage et un froid terribles, ce qui fit beaucoup soullrir l'armée, qui ne put finir de passer que bien avant dans la nuit. Les ponts s'étant ronq)us, les soldats passaient dans l'eau. Les ouvriers avaient peine à les réparer dans l'obscurité, et sans les éclairs on eût été forcé de s'arrêter'. »
« Les troupes étaient dans un étal pitoyable-. » La tempête qu'elles venaient d'alTronter était une des plus formidaliles qu'on eût vues depuis plusieui's années. Le craquement des maisons faisait craindre qu'elles ne fussent renversées. Le vent ne s'apaisa que pour faire place à un froid plus vif et à une pluie mêlée de grêle.
Le général Murray était mieux instruit des mouvements de l'armée française que ne le pensait Lévis. Les rumeurs d'jibord vagues d'une attaque contre Québec avaient pris de la consistance dans le cours de l'hiver, et s'étaient changées en certitude à l'approche du printemps. Vers la mi-avril, trois déserteurs français, appartenant à l'armée régulière, puis un sergent des grenadiers, assurèrent que toutes les forces de la colonie seraient avant peu sous les murs de Québec. Le 21 , à dix heures du matin , le gouverneur fil afficher une proclamation ordonnant à tous les citoyens d'évacuer la ville dans les Irois jours.
« Il est impossible, dil Knox, de ne pas sympathiser avec ces malheureux dans leur détresse. Les hommes ont prudemment retenu l'expression de leurs sentiments; mais les femmes ont montré moins de réserve. Elles nous ont accusés de rompre la capitulation, disant qu'elles avaient souvent entendu dire que les .Vnglais sont des gens sans foi et qu'elles en sont maintenant convaincues. j>
Le général Murray ignorait la présence de l'armée française au cap Houge, lorsqu'une circonstance forluite l'averlil de l'imminence du danger. Le dimanche 27, à deux heures de miil, une sentinelle placée sur la frégale le Racchorse, alors abritée dans l'anse du Cul-de-Sac, crut entendre à travers le brouillard qui couvrait le Saint-Laurent de vagues lamentations ressemblant aux cris de détresse d'un homme (jui se noie. La marée montante faisait refluer en ce moment une grande quantité de glaçons, dont on entendait le bruissement dans l'obscurité. .\près avoir oui des appels réitérés, la sentinelle ne douta point que ce ne fût (juelque être vivant qui demandait du secours, et elle alla avertir le commandant. Le capitaine, Mac-Carlney, envoya sa chaloupe avec quel([ues marins à la recherche. Ils suivirent la direction d'où venaient les plaintes, el aperçurent un homme étendu presque gelé sur un glaçon. Ils le transportèrent à bord du vaisseau, où, à force de soins, on réussit à lui rendre la connaissance et la parole. Les révélations qu'il fil parurent si imi)or(anles, qu'on crut devoir en informer inmiédiatement le général, quoiqu'il ne fût que trois heures du matin. Le niouranl l'ut Iransporlé dans un
' .liiunial lie l.évis, \i. i>W.
- UUre à Vaiulreuil, p. ï'.i-i.
hamac à la haule ville, et déposé au quartier général, où Murray, réveillé sur l'heure, lui fit raconter son aventure. Il était sergent d'artillerie dans l'armée descendue avec M. de Lévis pour prendre Québec. La batterie flottante, qu'il montait avec six hommes, avait été renversée durant la dernière tempête par une banquise de glace sur laquelle il était parvenu à monter, tandis que ses compagnons se noyaient autour de lui. La nuit le surprit avant qu'il put appeler du secours, et le baissant l'entraîna jusqu'à l'île d'Orléans, d'où il remonta avec la marée, qui le poussa le long des quais de la basse ville. 11 eut le temps, avant d'expirer, de dire que Lévis arrivait avec une armée de douze à quinze mille hommes.
Murray fit aussitôt mettre la garnison sous les armes et sortit de la ville au lever du jour, avec les grenadiers, cinq régiments et dix pièces d'artillerie, pour reconnaître les positions des Français, leur disjiuter le terrain et au besoin rei)lier ses avant-postes. Il disposa ses troupes dans la rangée de maisons qui bordaient le chemin de chaque côté de l'église de Sainte-Foye, et fit canonner l'avant-garde française qui se montrait sur sa gauche aux abords de la forêt. Lévis, qui en ce moment poussait avec Bourlamaque une reconnaissance sur le chemin de Lorette, comprit la position avantageuse prise par Murray. Le village de Sainte-Foye est situé sur une colline qui, du côté de l'est, s'élève à mesure qu'elle s'approche de Québec, où elle prend le nom de côte Sainte-Geneviève, et du côté de l'ouest se prolonge en jiente moins raide jusqu'à la rivière du caji Rouge. En face de Sainte-Foye, cette colline devient un jilan incliné , au pied duquel s'étend une savane connue sous le nom de la Suète. Cette savane était couverte d'une épaisse couche de neige détremjtée par la pluie. C'était le chemin que devait suivre l'armée. Lévis savait que Murray était fortifié avec du canon dans l'église de Sainle-Foye et dans les maisons voisines « qui se flanquaient ». Il aurait fallu, pour l'y forcer, monter l'artillerie par des chemins impraticables , déboucher ensuite à travers des bois marécageux et se former sous le feu de l'artillerie et de la mousqueterie. L'armée était d'ailleurs accablée par trente heures de fatigues, outre que le temps était encore afireux : une pluie glaciale continuait à tomber. Le chevalier résolut d'attendre l'entrée de la nuit pour se mettre en marche et tourner par la droite la position des ennemis. Il venait d'arrêter ses colonnes qui déliouchaient du village de Lorette, lorsqu'il aperçut l'église de Sainte-Foye en flammes et le toit voler en éclats. Les Anglais se reliraient en faisant sauter leur dépôt de munitions. Le général ordonna immédiatement une marche en avant, et à six heures du soir il était en possession du village de Sainte-Foye. « Cette marche, dit Malartic, a été aussi dure que pénible. Tous les officiers l'ont faite à pied et ont eu à souffrir, aussi bien que les soldats, de la pluie, de la neige, ainsi que de l'incommodité de marcher dans l'eau jusqu'à demi-jambe. » La cavalerie et les grenadiers poursuivirent les Anglais jusqu'à une demi-lieue de la ville, où ils avaient un jioste fortifié dans une maison, et un moulin à vent appartenant à un nommé Duniont, situé au nord du chemin de Sainte-Foye, sur une petite éminence couronnant la côte Sainte-Geneviève. Sur l'emplacement de ce moulin s'élèvent aujourd'hui la colonne et la statue de Bellone, érigées en souvenir de la lutte héroïque qui s'y livra le lendemain. L'armée se cantonna dans les maisons et les granges du chemin de Sainte-Foye et des environs de Sillery.
Pendant que les soldats anglais, rentrés en ville, se réconfortaient avec le bon rhum qui leur était distribué et se chauffaient à même le bois enlevé aux maisons
de Saint-Rocli, leur général délibérait, dans un conseil de guerre, sur le [jarli qu'il devait prendre. En se bornant à la défensive, ou pouvait, soit se renfermer dans la place, soit se retrancher derrière les buttes à Neveu. Les fortifications étaient mauvaises, quoique bien meilleures qu'avant la prise de Québec, car les Anglais y avaient fait des réparations importantes. 11 parut préfi'rable de se retrancher en avant des murs, malgré les difficultés que présentait le sol, qui iic faisait que de commencer à dégeler. Murray ne parla point en conseil de prendre l'offensive, quoiqu'il inclinât secrètement vers ce parti. 11 était ardent comme les officiers de son âge, brave jusqu'à l'imprudence et très ambitieux. La gloire extraordinaire que s'était acquise le général Wolfe le séduisait et lui faisait rêver une renommée pareille.
Dès l'automne précédent, le commissaire des guerres. Dernier, qui avait eu beaucoup de rapports avec lui, le jugeait admirablement : « L'homme est jeune, disait-il à Bougainville, bouillant, fier de ses forces, décidé dans ses idées, chargé d'une province à laquelle il ne devait pas s'attendre, avide de figurer. Bon par le caractère, méchant ou à craindre par opposition, prompt à s'allumer, et, dans ces moments, prêt à tout faire. Vous savez que trop d'opinion de ses forces laisse souvent peu de liberté de rélléchir et de considérer, et qu'on se repent d'avoir été si vite. » Ce jugement explique la conduite de Murray. Avec des forces toutes composées de troupes régulières et le magnifique train d'artillerie dont il disposait, il se croyait sijr de battre les restes de l'armée vaincue qu'amenait Lévis. Le ramassis de miliciens dont ce général l'avait augmentée ne lui inspirait que du mépris.
La nuit avait été calme et sereine. Aux premières lueurs de l'aurore , le chevalier de Lévis était monté à cheval et s'était avancé vers les plaines d'Abraham, pour choisir le terrain sur lequel il voulait attendre l'ennemi s'il se présentait. Sa tactique de la veille lui faisait croire qu'il se tiendrait sur une stricte défensive. Le général avait fait même dire aux tran.sports d'aborder à l'anse du Foulon pour y descendre les vivres, qu'il avait l'intention de faire distribuer immédiatement à l'armée. Lorsque, suivi de son état-major et d'une escouade de cavaliers, il émergea du bois de Sillery, la plaine, éclairée par les rayons obliques du soleil levant, lui parut presque dé.serte. Des taches de neige ou des llaques d'eau glacée marquaient çà et là les ondulations du terrain. Les branches dénudées des buissons couverts de givre et de verglas étincelaient comme des cristaux, sous les premiers feux du jour. L'herbe, qui commençait à poindre sur les pentes orientales de la falaise, faisait pressentir le retour du printemps. A trois quarts de lieue en avant, le cap Diamant dressait vers l'est sa cime frangée de lumières. De rares détachements anglais se montraient à l'horizon. L'un d'eux abandonnail une redoute placée à droite sur une éminence dominant l'anse du Foulon. Le général la fit occuper par des cavaliers à pied, et s'avança au delà j)Our reconnaître de jtlus j)rès les mouvements de rriilirilii.
Murray élail soili de la villr avec loute sa garnison, précédée de vingt-deux pièces d'arlillerie, dont deux obusiers. Chaque soldat porlait, outre .ses armes, soit un pic, soit une bêche, comme si le général n'avail eu que l'inleiilion de se retrancher en avant des forlificalions. Élaii-ce pour dissimulei' son vérilable dessein, et laisser croire qu'il ne s'était déleiminé qu'au momeiil di' l'aclion? Il est assez difficile d'en douter, quand on considère sa précipilalion à engager le combal. Arrivé aux bulles à Neveu, il déploya ses régimenis en ordre de balaille sur deux lignes de front, et se mil en marche vers les hauleurs où l'aulonuie piécétli'iil Wolfe avait
MO.NTCAI.M F.T I.ÉVIS
allendu raraiée do Jlontcalm. C'csl à ce moment que Lévis les vit surgir du ravin, couvrant toute la plaine depuis la cime du rivage jusqu'au chemin de Sainle-Fove. Ils avançaient en étendant leurs lignes, afin d'occuprr ic plus d'espace possible sur le plateau. Dès que le chevalier eut reconnu qu'il avait affaire à toute l'armée anglaise, il fit retirer de la redoute les cavaliers, et donna ordre au major général Montreuil de resserrer ses troupes et de les itousser de l'avant. 11 enjoignit en même temps à Bourlamaque de placer cinq compagnies de grenadiers dans le moulin et la maison de Dumont, que les Anglais avaient abandonnés pendant la nuit, et de
Plan de Québec et de la bataille de Sainte -Foye.
A Ctiemin de Sainte -Foye.
B Premières maisons ilu village de Sainte-
Foye.
C La Reine, un bataillon, i
résorvG D Languedoc, un bataillon. 1
E Corps de cent quatre -vingts Canadiens à
cheval.
F Royal-RoussilloD.
G Guyenne.
U Berry.
I Compagnie de la marine.
K Béarn.
L La Sarre.
M Trois pièces des Français.
N Vingt-deux canons ou ol>usiers des Anglais.
G Moulin à vent.
P Terrain disputé par les dix compagnies de
grenadiers français. Q Retraite des Anglais.
R Hôpital général.
S Faubourg Saint -Roch.
T Le Palais.
U Haute ville.
V Basse ville.
porter les cintj autres compagnies sur une jtetite hauteur commandant la droitr. Si's deux ailes ainsi appuyées, il jtosta M. de Lapause au débouché du chemin de Sainte-Foye, par où s'avançait l'armée, pour indiquer à chaque commandant la place assignée à ses bataillons. Les deux brigades de la droite, celles de Royal- Roussillon et de Guyenne, eurent le temjis di' se mettre en position, et la troisième, celle de Berry, débouchait du chi'min, lorsque l'armée anglaise, à qui Muiiay avait fait jeter ses outils, parut sur le terrain élevé au bas duquel défilaient les régiments français. En avant du moulin de Dumont, le brave d'Aiguebelie, avec ses grenadiers, conlrnail l'infanterie légère di- Dalling, tandis que ciîux de la droite n'foulaient les volontaires et les rangers de Ilazen. Murray, avec son état-major, se porta à quelques pas en avant de ses lignes. 11 se vit alors en présence d'un spectacle cajtabli' d'enllammer une âme moins iirdente que la sienne. Le terrain qu'il occupait était aussi favorable que celui d'où WoH'e, au mois de septembre jtrécédent.
3o6 MONTCALM KT LE VI S
avait foudroyé rannéo di' Monlcalm. Il avail de plus une artillerie formidable ol une armée encore touh' pliùno du souvenir de sa victoire. Sur sa gauche, il était maître de la redoute que venaient d'abandonner les cavaliers français. A sa droite, l'infanterie légère n'était qu'à quelques pas du moulin de Dumont. En arrière de ce moulin se creusait, comme une défense naturelle, une ravine au fond de laquelle coulait un ruisseau, gonflé jiar la fonte des neiges, et qui venait tomber en cascade dans la côte Sainte-Geneviève. Sur la lisière de la forêt de Sillery s'avançaient à grands pas les brigades de Beriy et de la marine, qui allaient prendre poste au centre, tandis que le bataillon de Béarn émergeait du chemin de Sainle-Foye. La droite seule de Lévis achevait de se ranger en bataille.
Le moment ne jiaraissail pas pouvoir être jilus propice pour écraser en détail chaque tronçon de l'aimée française. Muri-ay commanda l'attaque. L'artillerie ouvrit, à cent pas de distance, un feu de mitraille qui fit un effet terrible, ]irincipalement sur les deux dernières brigades en marche. Lévis ajierçut le danger et jiril sur-le-champ la résolution hardie de faire retraiter son armée à l'entrée du bois. 11 aUa lui-même ordonner ce mouvement, qui, dit-il, « s'exécuta avec la plus grande valeur et activité sous le feu du canon et de la mousquelerie. » Murray se méprit sur cette marche rétrograde : il ciul à un commencemenl de fuite et ordonna à ses troupes de charger en inclinant vers la droite, pour s'emparer du moulin et de la maison de Dumont, qui commandaient le chemin de Sainte-Foye. Plusieurs pièces d'artillerie balayaient déjà cette roule, en travers de laquelle commençait à se déjiloyer la brigade de la Sarre, formant la gauche des Français. Une lutte furieuse s'engagea autoui du moulin entre les grenadiers et l'infanterie légère, derrière laquelle s'avançait toute la droite anglaise, composée des régiments de AVebb, d'Amherst et d'une partie du Royal -Améiicain, aux ordres du colonel Burton. Les grenadiers, écrasés i)ar le nombre, évacuèrent le moulin et se replièrent sur la Sarre. Lévis jiassait en ce moment devant sa ligne de bataille, tenant son chaiieau au bout de son épée : c'était le signal convenu jiour l'attaque générale. La brigade de la Sarre, que le vieux colonel Dalquier, qui la commandait, avait fait relirer un peu en arrière jiour la former en alignement des autres brigades, ramena les grenadiers et rejirit le moulin, ainsi que deux monticules voisins dominant la route. L'infanterie légère fut si maltraitée durant cette attaque, qu'elle se retira à l'arrièregarde et ne revint plus à la charge. A la droite, les cinq compagnies de grenadiers, soutenues jiar les francs-tireurs canadiens, venaient de chasser de la icdoute les rangers et les volontaires et marchaient vers une seconde redoute, couronnant une butte à quelques pas plus loin. Les deux brigades de la droite, appuyées de trois |>ièces d'artillerie, dis]iutaient le teirain avec ojiiniàlreté aux formidables Ilighlandeis et aux deux régiments de Bragg et deLascelles, formant la gauche des Anglais.
L'attention du général français se portait surtout sur ses deux ailes; car le centre où comb.iltail la masse des Canadiens, avec la marine et Berry, lui j)arut toujouis inébianlabk'. Chaque bataillon était |)récédé et flanqué d'une nuée de coureurs de bois, aux ordres du vaillant Ue|ientigny, qui éciaircissaient les rangs anglais avec une effrayante rai)idilé. Ces admiiables tireurs, répandus dans les plis du terrain, ajustaient avec la même jnécision que s'ils eussent été à la chasse, et abattaient un homme à chaque couji de fusil. Ils se couchaient ensuite pour lais.ser passer la mitraille ou une décharge de mousqueterie, puis se relevaient de nouveau jiour mettre enjoué. Pendant plus de deux heures que dura la bataille, le gros des
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ennemis, formé des meilleures Iroupos d'Anglolerre, essaya de profiler de l'avaiilage de la position pour écraser ces miliciens mal armés. Chaque Ibis il fut forcé de reculer el d'aller se reformer sous la protection de son arlilierie.
Le colonel de liourlamaque communiquait à la gauche qu'il commaiidail son invincible ténacité. Au plus fort de l'action, il traversa un instant vers la droite pour aller prendre des ordres du général. Pendant qu'il redescendait vers le chemin de Sainle-Foye, son cheval fut renversé sous lui, et un boulet lui em|iorla une partie du gras de la jambe. 11 fut transporté chez M. de la Gorgendière, établi dans le voisinage.
Un détachement d'Écossais, envoyé pour remplacer l'infanterie légère, s'égorgeait en ce moment au moulin de Dumont avec les grenadiers de d'Aiguebelle. <t Antagonistes dignes les uns des autres! dit le chevalier Johnstone, les grenadiers, la baïonnette au poing, forçaient les Highlanders de sauter par les fenêtres de la maison, et ceux-ci, la dague à la main, revenant par la porte, obligeaient les grenadiers de sortir par le même chemin. La maison fut prise et reprise plusieurs fois, et la lutte aurait continué tant qu'il y aurait eu un Ilighlander et un grenadier, si les généraux des deux armées ne les avaient rappelés et abandonné pour le moment la maison commi' un li-rrain neutre. Les grenadiers étaient réduits à quatorze au plus par compagnie, et les Highlanders décimés dans les mêmes proportions, î Le chevalier de Lévis accourut pour soutenir la brigade de la Sarre de sa présence, et traversa ensuite « de la gauche à la droite enliv les deux armées, ordonnant en passant à ses brigades de charger », et aux grenadiers de s'emparer de la dernière redoute. L'élan fut irrésistible, et les rangers culbutés avec les volontaires, laissant à découvert le flanc gauche du régiment de Bragg, qui commença à plier.
La brigade de la Sarre, après avoir traversé le ruisseau, s'avançait' sans tirer sur l'aile droite des Anglais. Elle n'en était plus qu'à une trentaine de pas; mais une épaisse couche de neige dans laquelle elle enfonçait jusqu'aux genoux l'emiièchait d'aller plus loin. D'ailleurs le terrain qu'elle occupait, s'affaissant graduellement vers la côte Sainte-Geneviève, l'exposait au feu plongeant des canons anglais chargés à mitraille. Elle souffrait si cruellement et se trouvait en si grand danger, que Lévis envoya M. de Lapause, puis un autre officier, dire de faire demi-tour <à droite et de s'appuyer à quelques maisons rangées un peu en arrière. Quoique l'ordre fût transmis par un homme aussi intelligent que Lapause, il fut mal interprété et faillit compromettre la journée. Malartic, n'osant y contrevenir, se porta sans rien dire à quinze pas en avant de la brigade, afin qu'elle vit qu'il fallait avancer. Une minute après , Dalquier, tout saignant d'une blessure qu'il venait de recevoir au côté , le rejoignit et lui dit :
<t Major, je prends sur moi de contrevenir à l'ordre du général. Profitons de l'ardeur de nos soldats. Ne tirons pas, tombons sur l'ennemi avec la baïonnette, et nous le vaincrons. j>
Puis s'adressant aux soldats :
« Mes enfants, s'écria-t-il, ce n'est pas le temps de se retirer quand on est à vingt pas de l'ennemi. Fonçons sur lui à la baïonnette, c'est ce qu'il y a de mieux à faire. »
Le centre, voyant avancer la gauche, fit la même manœuvre. Les grenadiers se jetèrent dans le moulin et s'emparèrent des deux monticules , d'où il ne
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fut plus possible de les déloger. Lévis arriva en ce moment, et dit à Dalquier :
î Vous avez rendu au roi le plus grand service possible en ne faisant pas demitour à droite. Tenez cinq minutes : je vous réponds de la victoire. »
Le général disparut ensuite derrière les touffes d'arbres disséminées sur le plateau, et regagna la droite. Le moment était venu de porter un coup décisif. L'intention du chevalier était d'opérer un mouvement de flanc avec les brigades de Royal -Roussilion et de la Reine, de refouler l'armée anglaise vers la côte Sainte- Geneviève, de l'en précipiter et de lui coupei' la retraite sur Québec. Mais, par suite d'un ordre mal exécuté, la Reine se trouvait placé en arriére de l'aile gauche. Lévis prit sur-le-champ le paiti d'opérer son mouvement avec la seule brigade de Royal-Roussillon, el en donna l'ordre ta Poulariés, qui, profitant d'un pli du terrain, défila sans être aperçu le long de la falaise. La panique se répandit parmi les Anglais, quand ils virent briller les rangées de baïonnettes sur la crête du rivage. Murray, éperdu, jeta son corps de réserve sur ses deux ailes à la fois; mais il était trop tard. « L'ennemi, dit Johnstone, prit la fuite avec une telle précipitation et une confusion telle, qu'au milieu de la panique pas un soldat anglais ne put être rallié par les officiers. »
« Si la brigade de la Reine, dit Lévis, eût été à son poste, on aurait enveloppé les ennemis par leur gauche, et vraisemblablement on leur aurait coupé la retraite sur la place, ce qui aurait été décisif. Mais ils se retirèrent avec tant de précipitation, et ils étaient si prés de la place qu'on ne put les joindre, nos troupes étant excédées de fatigue; mais ils abandonnèrent toute leur aiiillerie, munitions, outils, morts et ble.sscs. »
Les Canadiens s'étaient montrés aussi feimes en rase campagne que les troupes régulières. Pendant que celles-ci se formaient à l'entrée de la forêt, ils avaient établi en avant d'elles un cordon infranchissable. Les Anglais, effrayés de la précision de leur tir, n'osèrent jamais s'approcher du bois. « Les Canadiens des quatre brigades, dit .Malartic, ceux qui étaient dans les intervalles ou en avant des brigades, ont tiré longtemps et fort à propos. Ils ont fait beaucoup de mal aux Anglais. »
Le capitaine de Laas, du régiment de la Reine, qui commandait un détachement de Canadiens à l'exlrème droite, ne reçut pas l'ordre de tourner l'aile gauche anglaise avec Royal-Roussillon. 11 le fit cependant avec autant d'intelligence que de bravoure, et Lévis a noté cette charge comme une des plus brillantes de la journée.
« L'aimée des ennemis, dit le chevalier, était d'environ quatre mille hommes, et la nôtre d'enviion cinq mille, dont deux mille quatre cents miliciens; mais il y a eu plus de quatorze cents hommes dudit nombre, comme la brigade de la Reine et la cavalerie, ipii n'ont jamais eu part à l'action. Nous avions été obligés de laisser des détachements derrière, et nos sauvages, s'étant retirés, ne combattirent point. »
A la fin de l'action, Malartic fut blessé par un raisin qui vint mourir sur sa poitrine. « Ce coup, dit-il, me renversa et me causa une grande commotion. En revenant à moi, je me trouvai entre les mains d'un sergent et d'un soldat qui voulaient me relever. Je les priai de me laisser mourir sur la place. Comme ils me soulevaient malgré moi, je sentis quelque chose de froid glisser sur l'estomac. J'ouvris ma veste, que je trouvai percée, la partie inférieure du sein gauche grosse comme
MOISTCAl.M ET I.EVIS
le poing et fort noire. » Malartic l'ut transporté à l'hôpital général avec les blessés des deux armées.
Les Anglais avouèrent une perte de plus de mille hommes tués, blessés ou manquants. Le chifTre exact des morts du côté des Français fut de deux cent soixantesix, dont trente -trois officiers; celui de leurs blessés s'éleva à sept cent soixantetreize. Sur ce nombre, les Canadiens avaient deux cent trois morts et blessés. Ils eurent à regretter le commandant du bataillon de Montréal, le brav(! colonel Réaume, et quelques-uns de leurs meilleurs officiers partisans, tels que les capitaines de Saint- .Martin et de Corbière. Les sauvages, qui, comme on vient de le voir, s'étaient lâchement tenus à l'écart durant l'action, ne poursuivirent pas les Anglais
Monument ùlevé en 1860 sur le cliamp de bataille île Sainte -Foye.
en déroute. Ils se répandirent sur le plateau, pendant que l'armée victorieuse s'attachait aux pas des fuyards, et scalpèrent indistinctement les Français et les Anglais restés sur le champ de bataille.
La plaine offrait un spectacle horrible à voir. L'œil ne s'arrêtait que sur des mares de sang que la terre gelée ne pouvait boire. Dans les plis du terrain, la neige en était rougie. Autour du moulin et de la maison de Dumont, le sol disparaissait sous les monceaux de cadavres. Aussitôt après la bataille, le général de Lévis envoya un officier avec des gardes prendre possession de l'hôpital général, situé en face, au fond de la vallée du Saint-Charles. On y avait suivi avec une émotion facile à comprendre les péripéties du combat.
« Il ne se tira pas un coup de canon ni de fusil qui ne vint relenlir à nos oreilles, raconte une des religieuses; jugez par là de notre situation! L'mlérèt de la nation était en jeu, ainsi que celui de nos proches qui se trouvaient au nombre des combaltants; cet état de souftrance ne se peut peindre.
« II faudrait une autre plume que la mienne pour peindre les horreurs que nous eûmes à voir et à entendre pendant vingt-quatre heures que dura le transport
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des blessés, les cris des mourants et la douleur des intéressés. Il faut dans ces moments une force au-dessus de la nature pour pouvoir se soutenir sans mourir.
« Après avoir dressé plus de cinq cents lits, que nous eûmes des magasins du roi, il en restait encore autant à placer. Nos granges et nos étables étaient remplies de ces pauvres malheureux. ÎNous avions dans nos infirmeries soixante -douze officiers; il en mourut trente-trois. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroît d'affliction, le linge nous manqua : nous fûmes obligés de donner nos draps et notre linge de corps. Il n'en était pas de celte bataille comme de la première. Nous ne pouvions espérer de secours des hospitalières de Québec ; les Anglais s'étaient emparés de leur maison ainsi que de celle des ursulines pour loger leurs blessés, qui étaient encore en plus grand nombre que les nôtres. Il nous vint encore une vingtaine d'officiers qu'ils n'eurent pas le temps d'enlever, et dont il fallut aussi nous charger, d
La nouvelle de la victoire de Sainte-Foye se répandit rapidement de paroisse en paroisse et fit éclater une explosion de joie. Au premier moment, on se crut sauvé. La plupart des Canadiens, s'obstinant à espérer que la France ne les avait pas abandonnés, s'imaginèrent que les secours demandés avaient été expédiés, et que la flotte qui les apportait allait, comme l'année précédente, devancer celle des Anglais et fournir à Lévis les moyens de reprendre Québec, ce qui aurait décidé (le la campagne.
K .Mon général, lui écrivait Bougainville, agréez mon compliment sur votre belle victoire. J'en suis d'autant plus enchanté que j'y vois belles manœuvres dans l'action, difigence incroyable dans votre marche, et fermeté faite pour être citée. Ma foi! vous .serez notre père, puisque vous nous avez rendu l'hoimeur. Et ne prissiezvous pas la ville, vous n'en serez pas moins couvert de gloire. Ah! mon général, vous n'avez pas voulu que je fusse avec vous! J'en ai une douleur mortelle. Mais dans ce métier il faut obéir et non choisir. Nous avons bien perdu, il n'était pas possible de le faire à moins. C'est ici une jubilation .^ans égale. Nous attendons avec impatience des nouvelles de la suite. C'est affaire à vous de ne pas perdre de temps.
« Ilien ici de nouveau; nous travaillons tandis que vous gagnez des batailles. »
Vaudrcuil avait déjà écrit au chevalier :
« 11 n'a fidlu rien moins que votre expérience et votre coup d'œil militaire pour déterminer la victoire en votre laveur. Cette journée sera mémorable et entièrement votre ouvrage. Il me serait bien difficile de vous exprimer la vive joie que je ressens.
« Je regrette inlininicnt les braves officiers, soldats et Canadiens que nous avons perdus : ils ne pouvaient que signaler leur valeur, combattant sous les yeux d'un général qu'ils aimaient également, et dont la bravoure doit être admirée. »
iMONTCALM KT LÉVIS 3G3
CAMPAGNE DE 'I7C0. — CAPITILATIUX DE MONTRÉAL. — LE CANADA CÉDÉ A l'aNIjLETERRE. — CONCLUSION
« Les ennemis ont manqué un coup d'or {a (jolden opportiinity) , » écrivait Knox à la date du '1 mai. Il ajoute que si le général de Lévis eût donné l'assaut dans les trois jours qui suivirent la bataille de Sainte-Foye, il est très probable que Québec serait retombé entre les mains de ses anciens maîtres. La garnison était, en effet, complètement démoralisée. Les soldats, devenus incontrôlables, prolitaient du désordre et de la confusion qui régnaient dans la ville pour se livrer à toute espèce de violences. Us pillaient les dépôts de provisions, enfonçaient même les maisons des particuliers afin de se procurer de l'eau-de-vie et de s'enivrer. Ces excès se commettaient en plein jour, sous les yeux des officiers incapables de les réprimer. « C'était, conclut l'annaliste, le résultat de la panique et du désespoir portés à leur comble par l'ivrognerie. » Murray se vil obligé d'en venir aux dernières rigueurs pour rétablir la discipline ; il fit même pendre un des émeutiers sans aucune forme de procès.
Le chevalier de Lévis n'aurait pas laissé échapper une aussi bonne occasion de reprendre Québec s'il avait pu supposer une pareille désorganisation; mais il n'en sut rien. Le soir même de la bataille, il fit camper son armée sur le revers des buttes à Neveu, à six cents toises des Ibrtilications. « Ce côté de Québec, dil-il, est défendu par une enceinte de six bastions revêtus, et presque sur une ligne droite. Un fossé peu profond, dont l'excavation en quelques endroits n'est que de cinq à six pieds; quelques terres rapportées sur la contrescarpe, six ou sept redoutes de bois, construites par les Anglais, couvraient cette enceinte. Le terrain pour les approches est pierreux; il devient presque roc en approchant de la place, et les hauteurs même dont nous nous étions emparés ont à peine six pouces de terre. Il fut décidé, après avoir reconnu la place, qu'on couronnerait par une parallèle les hauteurs qui sont devant le front des bastions Saint-Louis, de la Glacière et du cap Diamant, et qu'on y établirait des batteries, d'où on espérait, malgré l'éloignement et la faiblesse du calibre de nos pièces, qu'elles pourraient faire brèche, le revêtement étant mauvais dans cette partie. »
Toute la journée du :i9 fut employée à charroyer de l'anse du Foulon, où avaient abordé les frégates et les transports, une partie du matériel de siège, quelques pièces d'artillerie et une grande quantité de fiiscines apportées de Montréal. A l'entrée de la nuit, six cents travailleurs ouvrirent la tranchée. Elle fut continuée sans relâche les jours suivants, « malgré des difficultés incroyables. » On cheminait sur le roc; la terre gelée était presque aussi dure que la pierre; il fallait, de plus, la prendre très loin et la transporter dans des sacs par des sentiers montueux.
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Le 30 avril, Lévis écrivil à Yaudreuil :
Les ennemis démasquent beaucoup d'embrasures, ce qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne serait rien si nous avions l'artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre ; mais il faut espérer qu'il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que j'y grimperais le premier, et que le succès ne dépendra ni de moi ni des troupes , qui sont très bien disposées. »
Murray, qui manquait de science stratégique, mais non de volonté, avait trouvé un moyen eflicace de rétablir l'ordre dans ses Iroupes. Il les avait sorties de leurs casernes, dispersées dans les différents quartiers de la ville, et les avait rassemblées sous sa main en les faisant camper sur le terrain vague qui s'étendait en arrière des fortifications, depuis le bastion de la Caserne, placé au-dessus de la côte Sainte- ( 'icneviève, juscju'à celui du cap Diamant. Aucun soldat qui n'était pas de service ne pouvait sortir de l'enceinte du camp sans un permis. Le rhum ne leur était distribué que largement coupé d'eau et seulement en présence des officiers. Ceux-ci leur remontaient le moral en faisant eux-mêmes les travaux du soldat et en les assurant de la prochaine arrivée de la flotte anglaise. Le gouverneur de la place avait expédié le Racehorse à Halifax et Louisbourg pour la faire hâter. Lévis, qui avait vu partir celte frégate, n'en espérail pas moins que la première voile qui paraîtrait devant Québec serait française.
Assiégeants et assiégés avaient les yeux tournés vers le bas du lleuve, attendant avec une égale anxiété les vaisseaux de leurs nations.
« Les Anglais dans Québec avouaient, dit Johnstone, que le premier pavillon ([ui apjiaraîtrait dans le Saint- Laurent déciderait de la question de savoir si le Canada resterait au pouvoir de l'Angleterre ou retournerait à la France. »
En attendant, les travaux d'attaque et de défense se poursuivaient avec une fiévreuse activité. Les obstacles que rencontraient les troupes françaises augmentaient chaque jour par les nouvelles batteries que démasquaient les Anglais. Outre les obus et les bombes lancés dans la parallèle, ils tiraient avec plus de soixante canons avant que les assiégeants eussent eu le temps de monter une seule pièce. Il ne se passait guère de jour sans que le drapeau parlementaire fût arboré d'un côté ou d'un autre, tantôt pour faire passer des effets ou des vivres aux blessés anglais soignés à l'iiôpital général, tantôt pour Iraiter de l'échange des prisonniers.
A mesure que le siège avançait, le général anglais devenait plus soucieux. Du haut des remparts de l'ouest, il suivait avec une poignante inquiétude les progrès de la tranchée. Si par malheur les Français reprenaient Québec, il savait quel compte terrible lui demanderait l'Angleterre du sang qu'il avait inutilement fait verser le 28 avril. Dans la matinée du 9 mai, il était rentré à son quartier général de la rue Saint- Louis, après une de ces visites, et se livrait à ses sombres pensées en se chaufrant devant sa cheminée, lorsque le commandant de l'arlillerie vint frapper à sa porte et lui annoncer qu'un navire de guerre apparaissait dans le chenal de l'île d'Orléans. Il se leva en sursaut, ordonna de faire hisser le drapeau anglais sur la citadelle et courut à la terrasse du château Saint-Louis. La nouvelle s'était répandue, et une foule île militaires de lous grades bordaient la cime du cap, depuis la grande batterie jusqu'à celle du fort Saint-Louis. Le vaisseau doublait lentement la pointe de Lévis, poussé par une fraîche brise de l'est. Etait-il français ou anglais? Chacun se le demandait, hésitant entre la crainte et l'espé-
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rance. Tout à coup un pavillon parut à la tète du grand mât et déroula au vent les couleurs d'Angleterre.
« Cependant, rapporte Knox, il y en eul quelques-uns parmi nous qui, s'étant enrichis durant la guerre et craignant de perdre leurs gains , se tenaient prudemment sur la réserve. Nous restâmes quelque temps en suspens, n'ayant pas assez d'yeux pour regarder. >
Enlin la frégate jeta l'ancre devant le quai du Roi et dissipa tous les doutes en saluant la ville par vingt et un coups de canon. Le capitaine Deane, commandant du Lowestoff, descendit à terre et annonça qu'une escadre anglaise remontait le Saint-Laurent et ne tarderait pas d'arriver. « La joie des troupes est impossible à exprimer; otiiciors et soldats montèrent sur les remparts, en face de l'ennemi, et remplirent l'air de hourras, en agitant leurs chapeaux pendant près d'une heure. La garnison, le camp des ennemis, le bassin et tous les environs, à plusieurs milles de distance, retentirent de nos acclamations et du tonnerre de notre artillerie. Les canonniers étaient si transportés, qu'ils ne firent que tirer et charger pendant un temps considérable. »
Les Français sortirent de la tranchée en entendant ce bruit, et répondirent à chaque hourra des Anglais par les cris de : Vive le roi' !
Lévis dissinuila ses appréhensions et poussa les travaux avec un redoublement de vigueur. Enfin le 11 de mai, vers midi, il ouvrit le feu sur la ville. « Notre artillerie, dit-il, était de mauvaise espèce; elle était composée de pièces de fer, la plus grande partie de dix-huit ou douze, excepté une seule de vingt-quatre, qui creva, ainsi que plusieurs des autres, les jours suivants. Le peu de poudre que nous avions et le peu d'effet qu'on devait attendre de cette artillerie, qui était d'ailleurs trop éloignée, obligèrent M. le chevalier de Lévis, pour ne pas se trouver totalement dépourvu, d'ordonner qu'il ne fût tiré que vingt coups par pièce dans les vingt-quatre heures et de continuer, en restant dans la situation où on était, jusqu'à l'arrivée des secours qu'on espérait recevoir, croyant que la cour les aurait fait partir de bonne heure. On avait instamment demandé, avec quelques vivres, de la grosse artillerie et de la poudre, et l'on ne doutait pas de part ni d'autre que la place ne fût assurée à celui qui recevrait les premiers secours. »
Chaque jour le feu des Anglais devenait plus vif. La certitude d'une prochaine délivrance les avait transformés, et ils couraient à l'ouvrage avec enthousiasme. Ils transportèrent, des batteries de la basse ville, plusieurs pièces de gros calibre, et en armèrent les murailles de l'ouest. Bientôt plus de cent quarante canons vomirent la mort sur la tranchée et sur les plaines d'Abraham, labourées par les boulets à plus d'une demi-lieue de distance. Ils abritèrent leurs artilleurs en accumulant sur les remparts des sacs de terre et des fascines, dont ils avaient fait de grands amas dans le cours de l'automne, construisirent des ouvrages extérieurs pour protéger la porte Saint-Louis et garnirent de chevaux de frise les parties les plus faibles de l'enceinte.
Cependant le courage des Français ne se démentait pas; ils avaient approché leur parallèle jusqu'à deux cents toises de la place et placé près de la rivière Saint- Charles une batterie qui prenait à revers les fortifications. Les soldats, travaillant à tour de rôle, ne quittaient leurs outils que pour reprendre les armes. Ils étaient
' Journal de Malaiiic, p. 3â'i.
sur pied à peu près nuit et jour. Pendant les deux semaines que dura le siège, Desandrouins fut pour sa part dix fois de garde à la tranchée. Les soldats des divers corps, moitié vêtus en habitants, d'autres absolument comme les miliciens, tous harassés et couverts de boue, ressemblaient moins à des militaires qu'à des ouvriers surmenés.
L'indomptable Lévis persistait toujours à prendre Québec, quoiqu'il eiît perdu à peu près tout espoir de secours. Le 13 de mai, il écrivait à Vaudrouil :
d Vous devez être persuadé combien je suis pénétré de tous les accidents et malheurs qui nous arrivent. Pour peu que nous eussions eu du bonheur, nous aurions certainement réussi ; mais il faut se soumettre aux décrets de la Providence, ï
Le Lj, il insistait :
« Nous faisons moralement tout ce qu'il est possible de l'aire; nous ne sommes point heureux, car si nos pièces de canon n'eussent pas crevé, nous aurions pu faire brèche. 11 est temps que cela finisse d'une façon ou d'une autre; je crois que cela ne lardera pas, attendu qu'il vente gros nord-est et que nous sommes aux grandes mers. Je suis peiné de voir que nous perdons tous les jours quelqu'un à la tranchée; mais cela ne peut être autrement. Si nous sommes assez heureux j)our qu'il nous arrive des secours, nous prendrons bientôt Ouébec. s
Dans l'après-midi du même jour, le général, assis dans sa tente agitée du vent et fouettée par la pluie, traçait ces lettres amères à l'intendant :
« Vous aurez vu, par ce que j'ai mandé à M. le marquis de Vaudrcuil, notre situation. Klle est des plus inquiétantes. Je crains bien que la France ne nous ait abandonnés. Nous avons fait et faisons ce que nous pouvons. Je juge la colonie perdue sans ressource. Il n'y a point de notre faute, et il me semble que Dieu ait abandonné celte misérable colonie. »
A la tombée de la nuit, deux navires de guerre anglais, le Vanrjuard et la frégate Diana, mouillèrent dans la rade de Ouébec. Vers onze heures du soir, un parti de sauvages arriva à la tente du chevalier avec un prisonnier qui lui assura que l'escadre anglaise était attendue d'heure en heure. Il n'y avait pas de temps à perdre. Le Vanrjuard (t[!à\. un vaisseau de ligne de soixanlc-quatorze canons, qui, joint aux deux frégates ancrées près de lui, et au Porcupine, qui avait hiverné à Ouébec, donnait déjà une grande supériorité à l'ennemi sur le fleuve. Lévis expédia sur-le-champ les premiers ordres jiour la levée du siège, et envoya un officier avertir Vauquelin d'a|i(iareillcr avec ses frégates et les transports, afin de mettre en sûreté les approvisionncmenls de l'armée. Malheureusement le temps était si affreux, la nuit si obscure, que l'officier ne put transmettre ses ordres avant le jour.
Les deux frégates anglaises, suivies de près par le Vanrjuard, étaient déjà parties de Québec et arrivaient à toutes voiles sur la flottille de Vau(|uclin. Celui-ci ordonna à ses vaisseaux de couper leurs câbles. La Pomone abattit trop en appareillant, et vint s'échouer sur la côte de Sillery. Son commandant y mit le feu et regagna l'armée avec son équipage. LWtalante rejoignit les transports à la hauteur du cap Rouge, orî ils l'avaient devancé. Vauquelin, s'apercevant qu'ils allaient être pris, leur cria de s'échouer. V'Atalanlc continua sa route jusqu'à la Poinle-aux-Trembles , ori les deux Irégates l'atteignirent et lui coupèrent la rclraite. Vauquelin échoua son vaisseau, débar-qua lorrs les hommes qui ne lui étaient pas
absolument nécessaires, et soutint avec le reste, pendant deux heures, un combat acharné, jusqu'à ce qu'il eût épuisé toute sa poudre. Le poni de VAtalantc était couvert de blessés. Les deux frégates, voyant qu'il n'amenait pas son pavillon, continuaient à le cribler de boulets. A la fin, un canot se détacha d'une des (régates, et rofficicr qui le montait, s'approchant de YAtalante, demanda à Vauquelin pourquoi il ne tirait plus ou n'abattait pas son pavillon. Vauquelin répondit fièrement que s'il avait eu de la poudre il n'aurait pas gardé si longtemps le silence; que, si on voulait prendre son pavillon, il (allait venir le descendre. Pour lui, son habitude était d'abattre les pavillons ennemis et non le sien.
L'héroïque marin, ramené à Québec couvert de blessures, fut l'objet de l'admiration générale et renvoyé en France selon son désir.
Le combat de la Pointe-auxTrembles fut le digne couronnement de cette expédition de (luébec, qui a rendu à jamais immortel le nom de Lévis et jeté sur nos derniers malheurs un tel reflet de gloire, qu'ils ressemblent à un triomphe. Ce soulèvement d'un peuple désespéré, courant sous les drapeaux avec sa dernière bouchée de pain, est aussi touchant que sublime. « On peut être fier, dit un écrivain français, quand on a un ancêtre ou un compatriote parmi de tels héros; mais aussi quels reproches amers l'histoire ne doit- elle pas adresser au triste gouvernement qui les a si lâchement abandonnés ' ! d
Le chevalier de Lévis congédia les Canadiens du gouvernement de Québec, qui avaient rejoint l'armée en grand nombre depuis la bataille. Les Anglais les virent défiler toute la journée sur les chemins de Charlesbourg, de Beauport et de la côte du sud. Il était évident cjue le général français levait le siège; cependant Murray n'osa se montrer hors des murs. La leçon du :28 avril, encore fraîche dans sa mémoire, lui inspirait une tardive réserve. La destruction de la flotte avait rendu impossible le transport de tout le matériel de siège. L'artillerie de fer fut jetée en bas de la côte du Foulon, et les canons de fonte, ainsi que les pièces de campagne, expédiés en avant. L'armée resta fièrement en position toute la journée du 16. Les sauvages profitèrent de la levée du camp pour se livrer au pillage, s'enivrer et commettre des horreurs. Ils tuèrent un grenadier et en blessèrent un autre; un troisième ne put éviter la mort c^u'en tuant le sauvage qui voulait l'égorger.
A dix heures du soir l'armée se mit en marche, au bruit de toute l'artillerie de la ville, qui faisait ricocher des boulets .sur la surface entière des plaines d'Abraham. C'était la seule poursuite qu'osait faire le général Murray. L'armée traversa le lendemain, au lever du jour, la rivière du cap Rouge, où elle fut occupée à charger les bateaux des vivres et des munitions restés sur les transports échoués, qui furent ensuite brûlés. Bourlamaque, qui se faisait porter sur un brancard, stationna toute la journée sur la grève pour diriger et hâter les travaux. Les bateaux, avec la flûte la Marie, qu'on parvint à remettre à flot, échappèrent à la vigilance des frégates anglaises, grâce à une nuit pluvieuse très obscure et au vent de nord-est, qui tourna à la tempête et fit périr quelques-uns des bateaux cl une des frégates, le Loirestoff.
Dumas, en qui Lévis avait une entière confiance, fut laissé à Deschambault, avec un corps de onze cents hommes, pour barrer aussi longtemps que possible le
' Lalitii- Galuiel. le Maréchal de camp Desandruuins, p. '.Vi'j.
passage de Montréal aux Anglais. Deux postes avancés étaient également sous ses ordres: l'un à la Pointe -aux -Trembles, gardé par la Rochebeaucour, avec quatre cents hommes; l'autre à Jacques -Cartier, où Repentigny occupait le fort avec trois cents miliciens et soldats.
Il ne restait plus à l'armée que du pain pour nourriture. La plupart des Canadiens furent renvoyés dans leurs foyers et les bataillons échelonnés au-dessus des Trois- Rivières, sur les deux rives du fleuve, où les habitants partagèrent avec eux le peu qu'il leur restait. Lévis se rendit à Montréal pour concerter avec Vaudreuil les derniers moyens de défense.
L'entrée en rade de l'amiral Colville avec l'escadre anglaise (19 mai) anéantit tout espoir de secours. Le blocus du Saint- Laurent était dès lors complet, et le Canada, resserré entre Jacques -Cartier, l'Ile aux Noix et le fort Lévis, se trouvait enveloppé dans un cercle de fer. Les petits corps d'armée préposés à la défense de ces trois frontières étaient encore plus dépourvus de munitions de guerre que de movens de vivre. Néanmoins Vaudreuil ne songea pas à se rendre : il avait juré de se défendre jusqu'à l'extrémité, et il tenait parole. Sa force de volonté grandissait avec la crise. La dernière espérance était dans la paix, dont il était fortement question en Europe. Si elle se concluait avant qu'il eût capitulé, le Canada resterait à la France.
Les premières paroles qu'il avait adressées à Lévis, en apprenant la levée du siège, avaient été pour le consoler de son cruel désappointement ; « Il n'y a pas de notre faute, disait-il. Nous aurons en tout temps la consolation de dire, et tout l'univers en conviendra, que nous avons fait même au delà de ce qui était possible aux hommes.
« Quant à moi, je ne vois rien de désespéré; nous persévérerons l'un et l'autre de notre mieux : il faut espérer que la divine Providence bénira nos travaux... »
Le gouverneur tâchait en même temps de faire peser le moins possible le fardeau de la guerre sur les malheureux Canadiens, i aussi dociles que braves, » (jui se pressaient autour de lui et lui faisaient un rempart de leurs personnes. Il recommandait au général de Lévis de choisir de préférence pour le service les hommes non mariés, et de les prendre en égal nombre dans les diverses paroisses, afin que l'une ne fût jias plus pressurée que l'aulrc. Les pères de famille s'occuperaient à ensemencer les terres. « D'ailleurs, ajoutait Vaudreuil, ils sont toujours prêts et (le bonne volonté à servir, et nous les trouverons au besoin. »
Tout le printemps se passa sans qu'on eût aucune nouvelle de France. Enlin, dans la nuit du 13 de juin, un courrier expédié de la baie des Chaleurs par M. de Danjac, qui s'y était réfugié avec quelques vaisseaux pour échapper à la poursuite des .\nglais, apporta à Montréal les dépêches de Versailles. Le chevalier Le Mercier y avait trouvé installée une nouvelle créature de la reine Pompadour, le jeune comte de Stainville, petit roué, intelligent, léger, ambitieux, un des personnages les plus néfastes de l'histoire de France. Il était à la veille de devenir célèbre sous le nom de Choiseul. Grâce à la protection de M™'' de Pompadour, il fut créé duc et pair de France, ministre à trois porli'leuilles : les affaires étrangères, la guerre et la marine. La Pompadour sacrifiait la France à sa vanité; il l'immola à son ambition et à l'étranger. Son triste prédécesseur aux affaires étrangères. Remis, promettait dix-huit mille hommes à l'Autriche; il en donna cent mille et une somme annuelle
MONTCAl.M ET I.EVIS 36!)
de huil millions, sans coQipter ce que la France payait, elle seule, à la Suède et à la Saxe, pour aider Marie-Thérèse à faire la guerre au roi de Prusse. La France, avec ce l'avori, perdit l'Inde et l'Amérique, c'est-à-dire l'empire du monde abandonné à l'Angleterre.
Sans l'influence du duc de Choiseul, la paix aurait été signée, et les espérances de Vaudreuil et de Lévis réalisées, leur héroïque résistance couronnée de succès. L'Autriche épuisée, la France haletante, elïrajée de la banqueroute, voulaient la paix. Bernis osa en parler tout haut, il fut éloquent une fois dans sa vie. Le roi partageant son effroi, le dauphin, le conseil, appelaient la paix de leurs vœux. Bernis fut perdu, cl Choiseul conclut cet étrange traité qui étonna le monde, la Turquie elle-même. La France y était livrée pieds et poings liés à l'Autriche : nulle paix sans elle. Tout ce que la France avait conquis, tout ce qu'elle pourrait conquérir, appartenait d'avance à l'Autriche.
Le roi et la cour accordèrent un soupir à Montcalm, puis détournèrent la tète. Le deuil du Canada faisait ombre dans le ciel de Babiole et de Trianon.
« Sa Majesté, écrivit Berryer à Vaudreuil et à Lévis,... compte sur votre zèle et votre expérience pour faire usage des forces qui se trouvent dans la colonie. »
Ce qui fut à peu près tout l'encouragement donné aux braves qui se faisaient tuer pour la France aux bords du Saint-Laurent. Les ministres eurent honte au dernier moment, et frétèrent deux mois trop tard quelques vaisseaux qui vinrent se faire brûler par l'escadre de lord Byron, au fond de la baie des Chaleurs (8 juillet 1 700).
Le grand ministre qui gouvernait l'Angleterre attachait une toute autre importance au Canada. En apprenant la levée du siège de (Juébec, Pitt écrivit ta sa femme :
« Joignez -vous à moi, ma chère, pour adresser au Tout- Puissant les actions de grâces les plus humbles et les plus ferventes. Heureux, heureux jour! ma joie et mes transports sont inexprimables. »
Les Communes avaient accordé tous les subsides nécessaires pour achever la conquête du Canada, et obtenu le concours unanime des provinces américaines. Chacune de leurs législatures avait voté de puissants secours en hommes et en argent, afin de frapper un coup décisif. Trois armées envahissaient à la fois le Canada, ayant pour objectif Montréal, la dernière ville qui restait à conquérir. Le général en chef Amherst s'avançait par le lac Ontario, le brigadier Haviland par le lac Champlain, et Murray se préparait à aller leur donner la main pour enfermer les débris de l'armée française dans un triangle de baïonnettes. Ce plan, inventé par le cauteleux .\mherst, était presque ridicule à force d'être prudent. Maître absolu du lac Champlain avec la flottille qu'il avait mis toute une campagne à construire, il n'avait qu'à débanjuer à la sortie du lac son armée, jointe à celle de Haviland, et à marcher droit sur .Montréal, comme le fit Haviland seul au mois de septembre. H aurait eu à sa disposition, outre tous ses matelots armés, quatorze raille deux cent quaianle-huit hommes, y compris ses sauvages, et « plus de cent cinquante bouches à feu' j. Montréal n'étant pas à l'abri d'un coup de main, Amherst aurait forcé Vaudreuil à capituler avant la fin de juin ; car les régiments français, réduits à deux cent cinquante hommes par bataillon, c'est-à-dire a deux
' Journal de Lévis, p. :5U3.
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mille hommes en tout, n'avaient plus de poudre que pour un seul engagement, el d'artillerie que les canons pris le 28 avril, avec quarante boulets à tirer par pièce. Rien ne démontre mieux que ces chilTres authentiques l'effroi qu'inspirèrent jusqu'à la fin les derniers restes de notre armée.
Le général Murray mil à la voile pour Montréal le 1i juillet, laissant dans Ouébec deux mille sept cent cinquante -neuf hommes de garnison, y compris les invalides. Il emmenait avec lui tout le reste de ses troupes, outre un très grand nombre de marins armés, distribués sur « une flotte de trois frégates de vingt, trente et quarante canons, de plusieurs brigantins et senaux armés, de douze chaloupes carcassières portant du 2i, iS et 12, et d'autres transports, faisant en tout trente-cinq voiles sans compter les bateaux- ».
In rentbrt composé de deux régiments complets, venant de Louisbourg sur une escadre de vingt vaisseaux commandée par lord Rollo, était attendu de jour en jour. Au rapport de Murray lui-même, l'ensemble de ces deux corps donnait un effectif de six mille cinq cents hommes de débarquement. Ainsi, les forces ennemies qui allaient se réunir sous les murs de .Montréal formeraient une armée de vingt mille sept cent quarante- huit combattants, sans compter les équipages des trois divisions, faisant une réserve de plusieurs milliers d'hommes armés de toutes pièces.
Les actes de rigueur commis par Murray avant son départ de (juébec avaient répandu la terreur dans les campagnes. Il avait forcé les habitants des environs de Québec, qui avaient osé se joindre à Lévis, de venir eux-mêmes démolir les travaux du siège, remplir les tranchées et niveler le sol autour des fortifications. Il avait fait pendre un de leurs commandants devant sa propre maison, à Saint- .Michel. Au passage de la flotte anglaise, les familles s'enfuyaient dans les bois, comme l'été précédent.
La petite armée de Dumas, échelonnée le long du rivage, se tenait à la hauteur des vaisseaux, leur jetant quelques boulets, escarmouchant avec les berges qui s'approchaient de la grève.
La flotte avançait lentement et faisait des débarquements sur les deux rives. Murray descendait en personne et envoyait des émissaires aux habitants pour les inviter à venir conférer avec lui. C'était une nature sympathique, qui avait le don de persuader. Il traita avec une extrême douceur tous ceux qui se rendirent auprès de lui, leur démontra l'inanité d'une plus longue résistance et la ruine totale qui en serait la suite. La confiance s'établit peu à peu, et les soins qu'il mit à protéger ceux qui vinrent prêter serment de fidélité en firent augmenter le nombre. Les femmes et les enfants s'approchaient ensuite et faisaient avec les troupes un petit commerce de légumes, de lait, de volailles et de quelques autres produits.
Le A d'aoiît, la Hotte arriva en vue des Trois -Rivières, où Dumas, qui s'attendait à y être attaqué, avait rassemblé son détachement. « Mais, raconte Knox, il eût été absurde de s'y attarder, car ce misérable poste devait suivre le sort de Montréal, lors de la jonction de notre armée avec celles qui descendent par les lacs, s
Bourlamaque, rétabli de sa blessure, avait été envoyé à Sorel vers le 42 août, pour élever quelques retranchements et disputer le passage des îles. « En vérité,
• Journal de Léiis, p. illi. Ciiiquaule-dcux voiles et vingt-six bateaux, d'apiès Mante, p. 33.').
écrivait-il à Lévis, il est fou de vouloir garder autant de pays avec huit cents mauvais hommes. Presque pas de voitures sur cette roule.
« Mon détachement est déjà sur les dents. Je suis excédé de fatigue, n'ayant l)ersonne sur qui compter et ne dormant point.
« Nous sommes fort alertes; au bivouac nuit et jour. Toute la poudre est mouillée, et les coups de fusil sont faibles. »
L'impatience de se signaler fit commettre à Murray des cruautés qui étaient contre son caractère. Il lança une proclamation qu'il fit distribuer dans les paroisses,
Le général Murray, d'après une gravure du Bi'ithh Museuni.
annonçant qu'il ferait brûler les maisons, granges, élables et autres dépendances de tous les habitants qu'il trouverait absents de chez eux, tandis qu'au contraire il protégerait la personne et les propriétés de tous ci'ux qui mellraieiit bas les armes et resteraient paisiblement sur leurs terres.
L'exécution suivit de près la menace. Lord Rollo, arrivé le lendemain, se chargea de celte triste besogne, à laquelle il s'élait endurci après la prise de Louisbourg, en incendiant tous les établissements français de l'ile Saint-Jean.
Dans la matinée du 2-2, tout le bas de la paroisse de Sorel fut livré aux flammes. Murray sentit le besoin de s'excuser auprès du premier ministre. Il écrivit à l'ilt ; 4 J'ai été dans la cruelle obligation de brûler la plus grande partie des maisons de ces malheureux habitants. Je prie Dieu que cet exemple suffise, car ma nature se révolte quand cela devient une partie de ma tâche. »
L'effet produit sur l'esprit des Canadiens fut terrible. Bourlamaque s'en indignait en l'apprenant à Lévis : « Les habitants de Soiel, qui avaient très bien servi jusqu'à celte heure, sont tous retournés chez eux. Ceux de Saint-Ours, que j'avais
gardés chez oux pour le service de l'arniée, refusent toul service, el je suis obligé d'envoyer un détachement de soldats dans celte }iaroisse pour en tirer quelques secours. J'ai fait à main armée une levée dans Masca et les autres paroisses : ils déserloni tous. Agréable besogne! »
Le chaos augmentait chaque jour. Presque tous les soldats mariés désertaient à la suite de ces miliciens el regagnaient leurs foyers. L'exaspération de Bourlamaque le rendait impitoyable. 11 écrivit tour à tour à Lévis et à Vaudreuil pour obtenir l'autorisation de faire quelques exemples, afin de rétablir la discipline.
Le gouverneur était trop enclin à la mansuétude pour se porter à des mesures extrêmes. Il est vrai que pour contrebalancer l'effet de la proclamation de Murray, il avait fait battre un ban par lequel il décrétait la peine de mort contre ceux qui remettraient leurs armes aux Anglais; mais ce n'était qu'une menace dont secrètement il défendait l'exéculion.
Bourlamaque s'en plaignit à Lévis : « Ce ban que j'ai fait battre a maintenant l'ail- d'une plaisanterie. «
Le sort des Canadiens était trop lamentable pour que Vaudreuil , Canadien luimême, songeât à l'aggraver par d'inutiles rigueurs. Une dernière iniquité de la cour de Versailles, révélée par les dépêches, avait consommé leur ruine. Le roi refusait de payer les lettres de change : c'était la seule monnaie livrée par ses agents en retour de tout ce qu'ils avaient enlevé en son nom aux habitants du pays.
Soit que Murray ail reculé à la dernière heure devant un second coup d'audace, soit qu'il ait reçu des ordres formels, il n'osa pas devancer les deux autres armées et s'arrêta vis-à-vis l'île Sainte-Thérèse, où il fit camper une partie de ses troupes. Il n'était plus qu'à quatre lieues de Montréal.
A l'Ile aux Noix, Bougainville n'avait que mille quatre-vingts hommes, Canadiens el Français, à o))poser aux trois mille quatre cents qu'amenait llaviland. Le 41 août, il écrivit à Vaudreuil : « 11 n'y a pas un endroit de File à l'abri. Lorsque les batteries joueront, il faudra que tout le monde soit à la belle étoile; nul blindage, nul coin que le boulet ou la bombe ne laboure. J'entre dans ce détail, non que je sois intimidé par l'armée qui m'avoisine, mais afin qu'on tienne pour certain ce qui l'est, qu'il s'en faut beaucoup que nous soyons inexpugnables. Voilà le vrai. Après cela , comptez que les troupes et moi ne manqueront ni de vigueur ni de tête, et que, si nous sommes pris, d'autres l'auraient été. »
Il y avait six jours que llaviland était devant l'ile aux Noix, au moment où Bougainville instruisait Vaudreuil de sa situation. L'ariuce anglaise élait partie le 11 de Saint- Frédéric, sur « cinq bâtiments armés de canons de dix -huit à vingt pièces chacun, deux batterie? llotlanles portant du 24, cl nombre de carcassières. *
Le 23 au soir, llaviland « démasqua une ballerie de seize pièces de canon et une chambre à bondjes de huit mortiers, qui firent un feu continuel toute la nuil ». Quatre nouvelles batteries furent érigées les jours suivants.
lîoquemaure, in.>truil des progrès du siège par les blessés envoyés au fort Saint- Jean où il commandait, en informait chaque jour son général : i Les ennemis, lui écrivait-il le 2i, sont venus par trois fois, avec cinq berges, pour couper la chaîne. Ils ont toujours été bien reçus par les grenadiers qui étaient dans les fredoc/ics, et sur lesquels on tirait à mitraille.
< Je vais faire passer les blessés à Chambly tout de suite, n'ayant rien ici pour
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les panser, d'aulant plus que les sauvages, avant de partir, ont enfoncé la chambre de M. Duhuisson et pris le linge et les médicaments qui y étaient. »
Après dix jours de tâtonnements, Ilaviland devina le plan qu'aurait dû suivre, l'année précédente, le général Amherst : celui de prendre à revers l'ile aux Noix. L'infanterie légère du major Derby, soutenue des rangers du major lîogers, traînèrent sept ou huit pièces de campagne à travers la plaine boisée qui s'étendait à l'est de l'ile aux Noix , et vinrent les braquer sur la petite marine française mouillée au-dessous de l'ile. Cette marine se composait d'une grande et d'une petite tartane, d'une barque et de quatre chaloupes canonnières. Le capitaine Le Sage, commandant de la grande tartane, fut tué après quelques heures de combat, et l'équipage se rendit. La barque, poussée par un vent d'ouest, alla s'échouer sous le feu de l'ennemi. Les chaloupes canonnières furent jetées à terre en cherchant à échapper par la fuite. Cet échec, qui mettait en danger les communications avec Saint-Jean, décida du sort de l'ile aux Noix.
La place avait été canonnée et bomliardée pendant seize jours. Bougainville assembla un conseil de guerre, où il fut décidé d'évacuer le fort. Un ofJicier de la colonie d'une bravoure éprouvée, M. Le Borgne, devait y rester avec quarante hommes, pour continuer le feu, afin de dissimuler la sortie de la garnison. Le 27, à dix heures du soir, elle se rangea en ordre de bataille dans le plus profond silence, sans le moindre cliquetis d'armes, vis-à-vis un endroit marécageux de la rive gauche du Richelieu, où les Anglais n'avaient pas encore établi de postes. Le passage de la rivière se fit sans désordre ni confusion et avec si peu de bruit, que les ennemis n'en n'eurent pas le soupçon, quoiqu'on entendit distinctement la voix des sentinelles sur la droite.
« Aussitôt la rivière traversée, dit le chevalier Johnstone qui assistait à cette retraite, nous partîmes pour Montréal à travers les bois, distants seulement de huit lieues de l'île aux Noix. Nous courions continuellement les uns à la suite des autres sans nous arrêter. Après avoir ainsi marché depuis minuit jusqu'au lendemain midi, dans des marécages couverts de mousse, de fougères, où l'on enfonçait souvent jusqu'à la ceinture, nous restâmes foudroyés en nous apercevant que, bien loin d'être près de Montréal, nous n'étions qu'à une demi-lieue de l'ile aux Noix. Notre guide, s'étant égaré, nous avait fait continuellement tourner pendant douze heures.
« Nous étions si près d'un poste anglais, qu'un grenadier du régiment de Berry, voyant son commandant Cormier tomber de fatigue et incapable d'aller plus loin, enleva un cheval de ce poste qui se trouvait près du bois, y fit monter son commandant; autrement il aurait été abandonné, fait prisonnier par les Anglais ou scalpé par les sauvages.
« Ayant perdu toute espérance d'arriver à Montréal par les forêts, nous prîmes le chemin du fort Saint- Jean, bâti quatre lieues plus bas que l'ile aux Noix. Mes forces étaient tellement épuisées, que je pouvais à peine traîner mes jambes l'une après l'autre. Mais la crainte de tomber entre les mains des sauvages, l'idée des horribles cruautés qu'ils font subir à leurs prisonniers, m'empêchèrent de tomber de lassitude et me donnèrent des forces pour continuer.
t Arrivé, vers quatre heures du soir, à un établissement situé à une lieue et demie environ du fort Saint- Jean, Bougainville fit faire halte pour la première fois depuis notre départ de l'île aux Noix. J'eus seulement la force de me jeter dans un bateau que j'aperçus, se dirigeant vers le fort Saint-Jean. Nous perdîmes dans cette
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niarolic environ qualre-vingls hommes; ceux qui ne purent suivre furent abandonnés et devinrent victimes des sauvages. »
M. de Lapause, qui se trouvait à Saint-Jean, se htàta d'écrire à M. de Lévis : « Mon général, il faut que le munitionnaire mette tout en usage pour donner des vivres aux débris du pauvre corps de l'Ile aux Noix, qui est exténué et excédé de fatigue. On fera en sorte d'attendre ici jusqu'au dernier moment, pour sauver le plus de monde qu'il sera possible des gens qui sont perdus dans les bois. M. de Bougainvillc va arriver; Launay et Manneville le sont, ayant trouvé un canot au détroit. On porte sur un brancard M. de Trivio. »
Roquemaure n'avait avec lui que mille quarante-trois hommes, soldats el miliciens, presque nu-pieds, manquant de vivres, et pas un seul sauvage. Du jour où les Canadiens avaient apjiris l'incendie de Sorel, il n'avait plus été possible de les retenir, et ils déclaraient ouvertement leur intention de retourner chez eux, malgré la défense faite par Roquemaure de s'absenter du camp sous peine de vie. « Vous voyez par là, mandait cet officier à Lévis, dans quelle situation je vais me trouver. Je ne puis compter que sur les deux bataillons, qui ne montent qu'à quatre cents hommes. »
A l'approche de l'armée de Haviland , Roquemaure et Bougainville abandonnèrent le fort Saint- Jean après y avoir mis le feu, et se replièrent sur Longueuil, où lîourlamaque les avait devancés. Au nord du fleuve, Dumas, qui avait disputé le terrain d'étape en étape, était refoulé dans l'ilc de Montréal. Haviland et Murray réunis n'eurent |ilus qu'à attendre l'arrivée d'Amherst.
Le généralissime avait mis tout le printemps et l'été à faire l'inutile détour d'Alhany à Oswego, et de là à la sortie du lac Ontario. Le V> août, sa flotte de bateaux, la plus nombreu.se qu'on eût vue depuis le commencement de la guerre, émergea des Mille-Iles. Enfin, le 18, elle parut devant le fort Lévis. k Toute leur armée, dit Pouchot, resta près de quatre heures en bataille dans des bateaux, au commencement des courants. Klle formait un très beau coup d'œil. s
Amherst fit descendre une partie de ses troupes au-dessous de l'iie, afin d'attaquer le fort par plusieurs côtés à la fois. Pendant le défilé des bateaux sous le feu (Je la place, Pouchot, qui se tenait debout sur les remparts, reconnut plusieurs officiers anglais avec qui il avait souvent causé durant son séjour dans les colonies américaines. Plusieurs le saluèrent au passage, en lui souhaitant le bonjour ou en lui criant de ne pas tirer sur eux, parce qu'ils étaient ses amis. Le fort Lévis, de forme irrégulière, conviait à peu près toute la surface de l'Ilot sur lequel il était construit, et n'avait pas trois cents pieds de diamètre intéTieurement. 11 avait pour toute garnison deux cent trente hommes, dont la jilus grande partie étaient des miliciens.
Trois jours après l'investissement du fort, les ennemis démasquèrent leurs batteries, formées de soixante-quinze pièces d'artillerie, les unes placées sur la rive du sud, les autres dans les ilôts voisins du fort. Trois de leurs vaisseaux, embossés au-dessus de l'ile, ouvrirent le feu avec vingt-cinq canons. Avant la fin du jour, la petite enceinte fut couverte de boulets, d'éclats de bombes et de mitraille, qui avaient fait voler le fort en pièces. Pouchot, quoique blessé, n'en continua pas moins à commander. Amherst, le croyant déconcerté, fit approcher les vaisseaux à la portée du pistolet. Us étaient remplis de monde jusque dans les hunes, et soutenus par le feu de toutes les batteries de terre. Trois mille hommes, montés sur
des bateaux, se tenaient à l'abri des îles voisines, prêts à voler à l'assaut au premier signal. Heureusement pour les assiégés que les vaisseaux ne purent approcher que l'un après l'autre. Pouchot les fit battre successivement avec tant de vigueur, qu'il en força deux à s'rchouer; le troisième, qui s'était jeté à terre sur l'île, fut si maltrailé, qu'il amena son pavillon. Il était servi par trois cent cin-
Ils élaient remplis de monde jusque dans les hunes, et soutenus par le feu de toutes les batteries de terre.
quante hommes. Le capitaine en second et quelques matelots descendirent sur l'île pour capituler. Mais Pouchot, « ne pouvant recevoir tout ce monde qui aurait été plus nombreux que sa garnison, les garda en otages. » Cet échec empêcha Amherst d'ordonner l'assaut. L'action avait duré depuis cinq heures du matin jusqu'à sept heures et demie du soir. Quarante hommes de la garnison avaient été tués ou blessés. Officiers, soldats et miliciens s'étaient montrés admirables de sang-froid et de fermeté. Les canonniers, qui étaient presque tous des matelots, avaient fait des merveilles. « Trois ou quatre de ces derniers, dit Pouchot, élaient impayables, à cause de leur adresse et de leur vivacité à servir leurs pièces.
« Une chose qui amusa la garnison dans des moments si sérieux, fut que les sauvages qui étaient montés sur les tranchées et les batteries pour voir le combat
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de ces vaisseaux (lu'ils regardaient comme à eux, à cause du nom qu'on leur avait donné', et parce qu'ils portaient un sauvage peint sur leurs grands pavillons, faisaient des cris affreux, les voyant si maltraités. Les Anglais leur avaient persuadé qu'avec ces bâtiments seuls ils nous feraient rendre. Lorsque ces sauvages les virent dériver en travers pour aller s'échouer, ils redoublèrent leurs cris et chantèrent pouille aux Anglais, en leur disant : « Tu n'as pas voulu tuer notre père à Niagara, vois comme tu le prendras. Si tu nous avais crus, nous ne le trouverions pas ici. Une poignée de Français te fait bouquer. j>
Pendant trois jours consécutifs, les Anglais concentrèrent leur fou, augmenté de nouvelles batteries, sur l'étroit îlot dont les fortifications n'étaient plus qu'un monceau de décombres. Les assiégés ne tiraient presque plus, faute de munitions, flnfin, le i5, Amherst, furieux d'une si opiniâtre résistance, inonda la place de boulets rouges et de pols-à-feu. Les sunivants restés autour de Poucliot ne suffisaient pas à éteindre les flammes. Il n'y avait plus que deux canons en état de tirer, et pas un seul toulet. Ce ne fut cependant qu'à la tombée du jour que la brave garnison consentit à capituler.
Lorsque, le 20 au matin, les Anglais entrèrent dans la place, « i's lurent extrêmement surpris de ne voir que quelques soldats dispersés dans les postes qu'ils remettaient, et une soixantaine de miliciens, un mouchoir sur la tète, tous en chemises s et déguenillés, c Ils demandèrent à M. Pouchot où était donc sa garnison. Il leur répondit qu'ils la voyaient toute. » Des officiers qui avaient survécu, pas un seul n'était sans blessure. Ainsi, deux cent trente hommes derrière une bicoque avaient retardé pendant huit jours les dix mille soldats d'Amherst. Plusieurs colonels vinrent complimenter le capitaine Pouchot et le conduisirent à la tente du général. Elle était entourée d'un grand nombre de sauvages, parmi lesquels Pouchot reconnut plusieurs des principaux ciiefs, à qui il reprocha d'être passés aux Anglais. « Ne sois pas Aiché, mon père, répondirent-ils; tu vas de l'autre côté du grand lac. Nous nous débarrasserons bien des Anglais, d Ceux-ci furent surpris de les voir si tranquilles-. »
Amherst choisit parmi les Canadiens trente-six guides pour conduiie les bateaux, et il renvoya le reste de la garnison par Ghouaguen à New-York.
Itestaient à franchir les passages les plus difficiles de la route, les rapides du Saint- Laurent, épouvanlail pour les Anglais, mais dont les Canadiens se jouaient depuis plus d'un siècle. Les bateaux descendirent en longues files et sans beaucoup de difficultés les Galops, le Rapide -Plat, le Long -Saut; mais en franchissant le Coteau -du -Lac, qui n'est pas le plus dangereux, plusieurs embarcations furent mises en pièces et une partie de leurs équipages noyée. Peut-être, observe malicieusement Pouchot, leurs guides canadiens choisissaient -ils les passages les plus mauvais. Les pluies fréquentes avaient grossi les eaux du fleuve, et les formidables rapides des Cèdres, du Buisson, des Cascades, rugissaient en fouettant leurs troupeaux de vagues à crinières blanches, au grand soleil d'août. Quarante-six bateaux volèrent en éclats, dix-huit furent défoncés, et quatre-vingt-quatre hommes se noyèrent. Enfin l'armée respira à l'aise après avoir sauté la dernière cascade , et la flotte de bateaux glissa tranquillement sur la nappe unie du lac Saint -Louis.
' L'Oulaouaise et VOneyoul.
' Pouchot , p. 281.
.Md.NTCAI.M ET I.EVIS
Le chevalier de La Corne avait été envoyé avec un délachemenl de Canadiens, pour retarder la marche d'Anilicrst aux dillërents portages des rapides ; mais la désertion s'était mise dans les rangs à la nouvelle proclamation de Murray, et le chevalier était revenu presque seul. En apprenant la sortie d'Amherst du lac Saint- Louis, Lévis avait replié ses bataillons dans l'intérieur de Montréal et s'était contenté d'aller, de sa personne, observer à Lachine le débarquement de l'armée anglaise, qui vint, le soir du 7 septembre, camper sous les murs de la ville. Le lendemain, Murray débanjua ses troupes à la Longue -Pointe, et, le même jour, Vaudreuil et Lévis purent apercevoir de la terrasse du château les lentes de llavi- Lnnd dressées à Longueuil.
Moiitri'al fil IToU.
Montréal, aujourd'hui la plus grande et la plus belle ville du Canada, n'était à cette date qu'un assemblage de maisons d'une modeste apparence, la plupart en bois, d'un ou deux étages, d'où surgissaient les clochers des églises de la paroisse, des jésuites, des récollets, de l'Hôtel -Dieu et des sœurs de la congrégation de Notre-Dame. 11 n'y avait d'autres édifices importants que le château du gouverneur, le séminaire de Saint-Sulpice et les couvents. La ville n'était protégée que par une longue et étroite enceinte de murailles de deux ou trois pieds d'épaisseur, armée de cinq ou six petits canons. A l'intérieur, un cavalier surmontant une éminence située du côté de l'est, et à l'extérieur un fossé sec et peu profond, complétaient ce système de défense fait pour résister à une incursion de sauvages, mais nullement à l'artillerie. Une foule de familles, réfugiées de Québec et des campagnes, encombraient les maisons. Les derniers miliciens restés à l'armée se hâtaient de rentrer dans leurs foyers afin d'éviter les nouvelles rigueurs inventées contre eux. AYarennes, plusieurs maisons venaient d'être incendiées et d'autres livrées au pillage. Les généraux anglais ne cessaient de répéter que tous les Canadiens pris les armes à la main seraient transportés en France comme les troupes régulières. Nombre de soldats mariés avaient, comme on l'a vu, rejoint leurs femmes, de sorte que tout ce qui restait de combattants ne dépassait guère deux mille hommes.
378 MONTC.ALM ET LEVIS
Les derniers événements avaient en oulrc tellement anéanti la discipline, que les troupes ne pouvaient guère plus être commandées que par la persuasion. Le rigide Bourlama(|ue en était au désespoir. Le l^r et le 'i septembre, après avoir averti son général (]ue la désertion s'était mise même parmi les grenadiers, il ajoutait : « Les officiers disent que la plupart des soldats ont résolu de ne pas retourner en France, d II terminait une autre lettre par ce cri de rage : « La maraude se joint à la désertion; je viens de faire passer par les verges, mais il faudrait bientôt fouetter toute la troupe. »
Les reproches de Roquemaure n'étaient pas moins amers : « La position de l'armée est des plus déplorables pour moi et pour tous les officiers. Le mécontentement ne fait qu'augmenter. La désertion est totalement dans l'armée, même dans les grenadiers, qui partent par demi- douzaine à la fois... Ce qui me désespère le plus, c'est que les olViciers marquent encore plus leur mécontentement.
« Il Mie parait, par la lettre que m'écrit M. de Bourlamaque, que son armée fond comme la mienne. »
Lévis avait à peine assez de munitions pour une affaire de mousqueterie, et des vivres pour quinze à vingt jours seulement, tandis que son adversaire, abondamment pourvu de tout, pouvait s'approcher dans une heure avec ses trois armées réunies, Ibrmanl, ou le sait, plus de vingt mille hommes, outre ses milliers de matelots, et plus de cent cinquanle bouches à feu.
Pendant la nuit du 0, le gouverneur avait assemblé au chàleau un conseil de guerre, composé des principaux officiers des troupes de terre cl de la marine. Tous déclarèrent unanimement que, vu l'état de l'armée réduite à un effectif de deux iriille cent trente-deux soldats presque sans moyens de défense, î l'inlérèt de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu'il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes qu'elle conserverait au roi, à une défense opiniâtre qui ne différerait que de deux jours la perle du pays', s Vaudreuil fit ensuite lire par l'intendant un projet de capitulation qui fut adopté à l'unanimité.
Dans la matinée du 8, Bougainville se rendit à la tenle d'Amherst pour demander une trêve de six mois. Sur le refus du général anglais, Bougainville fut renvoyé à dix heures avec les articles de la capitulation. Ils furent acceptés avec quelques modifications qui ne parurent pas esseulielles; mais Amherst eut la bassesse de refuser les honneurs de la guerre à la brave armée de Lévis, et d'exiger qu'elle ne servit pas de toute la guerre. Tous les officiers protestèrent avec indignation contre cet outrage, et Lévis, de concert avec le gouverneur, renvoya Bougainville MU camp; mais Amherst demeura inflexible. Enfin, durant la nuit, M. de Lapause fil une troisième lenlalive qui n'eut pas plus de succès. Le chevalier de Lévis adressa alors au marquis de Vaudreuil un mémoire, dans lequel il lui proposait de rompre toutes négociations et de se défendre jusqu'à l'extrémité. «Il serait inouï, concluait-il, de se .«oumetire à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes sans être canonnés.
« Si M. le marquis de Vaudreuil, par des vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demandons la liberté de nous retirer avec les troupes dans l'Ile Sainte -Hélène, pour y soutenir en notre nom
' Jiiiiriiiil de I.Ovia , p. .'idl.
l'honneur des armes du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d'extrémités plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires. »
Le gouverneur, tout en admirant la conduite du général français, répondit que l'intérêt de la colonie dont le sort lui était confié ne lui permettait pas de refuser les conditions favorables qui lui étaient offertes. Toute la population qui encombrait la ville était affolée et le suppliait de ne pas la livrer à la fureur des sauvages et d'une armée exaspérée.
Amherst donna pour raison de son refus les cruautés commises par les sauvages alliés des Français, dont il rendait l'armée responsable; mais ce n'était là qu'un prétexte pour cacher son véritable motif : il voulait venger la honteuse capitulation de Closter-Severn, qu'il avait été forcé de subir avec l'armée du duc de Cumberland, lequel avait perdu en celte occasion sa réputation d'homme de guerre. La conduite d'Amherst est d'autant plus injustifiable, que les Anglais aussi bien que les Français avaient accepté comme alliés les nations sauvages avec leur manière de faire la guerre. Bien plus, les Anglais seuls avaient donné l'exemple d'un corps d'armée tel que celui des rangers, scalpant leurs ennemis absolument comme les Indiens. On se rappelle avec quelle énergie Montcalm avait flétri cette pratique indigne d'un peuple civilisé, et l'avait fait contraster avec la conduite des Français.
En apprenant que toute espérance était perdue, Lévis brisa son épée et ordonna aux officiers « de brûler leurs drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis' ». 11 refusa ensuite de voir le général Amherst.
Le malin du 8 septemlire fut ,fignée cette célèbre capitulation, qui fit passer la Nouvelle -France au pouvoir de l'Angleterre, t Ainsi tomba, dit Henri Martin, cette race d'hommes que l'habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l'Inde on avait pu admirer quelques grands hommes; ici, ce fut tout un peuple qui fut grand. »
La capitulation était en somme trop avantageuse pour que Yaudreuil pût se dispenser de la signer. Elle a été la sauvegarde des Canadiens, qui en ont con.servé un souvenir reconnaissant au dernier des gouverneurs français. Le libre exercice de la religion catholique était garanti aux nouveaux sujets ; les séminaires et les communautés de femmes maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et privilèges. Quant aux articles concernant les ordres religieux d'hommes, les dîmes, les lois, usages et coutumes, ils furent réservés à la sanction du roi. Le peuple aurait la jouissance de ses propriétés, et les seigneurs celle de leurs droits féodaux et autres. Tous les officiers civils et militaires, les soldats et les matelots seraient renvoyés en France sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique. Enfin, tous les miliciens détenus prisonniers dans les colonies américaines seraient renvoyés sur leurs terres. Le même droit était demandé pour les malheureux Acadiens, mais il fut refusé.
Murray, qui s'était mesuré avec les troupes du Canada, les appréciait bien mieux qu'.\mhersl. S'il eût été général en chef, il eût consenti aux mêmes conditions honorables qu'avait faites Townshcnd à la garnison de Québec. Il l'insinua délicatement peu de jours après la capitulation. A un dîner auquel il avait invité M. de Malartic, il le combla de politesses et le plaça à côté de lui. Au cours de la conversation, il lui (lit :
' Journiil (if Lévis, p. :i»s.