‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 19 sur 28 · Md.NTC.Vl.M KT I.EVIS · texte numérisé non relu

Md.NTC.Vl.M KT I.EVIS

« Vous devez tous cire bien conlenls. Vous vous êtes couverls de L;loire en ■tléfendant pendant six campagnes cette colonie que nous aurions dû prendre dans une.

— Xous le serions, repartit Malartic, sans la dure capitulation qu'on nous a imposée. »

Murray le saisil par le bras et lui dit vivement :

« Vous n'y êtes pas compris, si vous le voulez. Je vous considère toujours comme officier de garde à l'hôpital génrral. »

Et il lui lit livrer peu de jours après Tautorisalion de servir pendant la guerre.

Le roi d'Angleterre répara autant que possible l'affront qu'avait reçu M. de Lévis, en levant dès son retour en France la défense qui lui avait été failc de servir durant la guerre '.

Le général ne garda pas rancune à Yaudreuil. Il lui rendit pleine justice dans son rapport au ministre de la marine : « Je crois pouvoir dire, écrivait -il, que M. le marquis de Yaudreuil a mis en usage, jusqu'au dernier niomeni, toules les ■ressources dont la prudence cl l'expérience liumaines peuvent être capables.

1 J'ai lait de mon côté tout ce qui a dépendu de moi pour le seconder, soit pour le concert des sentiments les plus unanimes entre nous deux, soit en exécutant ses ordres ou en lui suggérant les moyens qui nie paraissaient devoir être utiles au bien du service.

« Les troupes de la colonie, celles de terre, les habitants même, ont fait des prodiges de valeur. Ils ont donné des preuves réitérées, surtout le 3<S avril dernier, que la conservation de la colonie ne pouvait dépendre ni de leur zèle pour la gloire de Sa Majesté, ni de leur courage à se défendre, ni de leur bonne volonté à endurer les plus grandes fatigues et la privation des choses les plus ni'cessaires.

« C'est une suite des malheurs auxquels depuis quelque temps cette colonie était en butte, par une lataliti' inexplicable, que les secours envoyés celte année de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Ouelque médiocres qu'ils fussent, joints aux succès des armes du roi le 28 avril, je crois pouvoir assurer que (Juébec aurait été repris. »

Du moment que la capitulation eut été signée, Yaudreuil avait lourné toute sa sollicitude au .soulagement de la misère publique. Il se mit au service de tous ceux qui, ruinés par la guerre, vinrent assiéger son château. Le plus pauvre habitant était reçu avec la même alïabililé que le grand seigneur. Aux uns et aux autres, il promettait la même protection auprès du roi.

Dans la dépèche expédiée aux ministres de Louis XV pour annoncer la capitulation, Yaudreuil avait déjà rendu hommage aux habitants du Canada: «Avec ce beau et vaste pays, la France perd soixante et dix mille âmes, dont l'espèce est d'autant plus rare que jamais peuples n'ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince. Les vexations qu'ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité. »

' La IcIUc l'ciite par le général Ligoriicr, au nom du roi, contient un passage qui ne peut s'expliquer ciue coninie un désaveu île l'accusation portée par Amherst. n La manière généreuse avec laijuelle vous avez traité nos Anglais, y est-il dit. a d'aliord déterminé Sa .Majesté d'accorder voire demande.» (C.ollect. Lévis, Lettres et pièces 7nilil(iires.) C'était précisément le contr.iire c|n'.\nd)iT5t avait piétextr- p.mr refuser les honneurs de la guerre.

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La iiiieric ûlait finie de ce côlé de FAtlanlique. Elle avait duré six ans, six campagnes maniuces chacune par un succès de nos armes sur un ennemi incomparablement plus fort en hommes cl en ressources de tout genre : Monon"-ahéla Ghouaguen, William -Henry, Carillon, Montmorency, Sainte- Fove. Les trois revers du lac George, de Louisbourg et d'Abraham, n'en font que mieux ressortir le prestige. La cause en était due à la supériorité- des généraux français, à la solidité de l'armée régulière, mais surtout au concours des Canadiens, obéissant comme un seul homme, et dont l'élite éiail de tout temps endurcie à la guerre. Quelques poignées d'hommes échelonnés sur cinq cents lieues de frontières les avaient défendues, presque toujours victorieusement, contre des voisins quinze fois plus nombreux, et pour lesquels l'Angleterre était aussi prodigue que la France se montrait avare pour nous. Le nombre devait Unir par triompher; mais la plus large part de gloire est restée aux vaincus. Trois noms en sont sortis immortels : Montcalm et Lévis du côté des Français, AVolfe du côlé des Anglais. Mais, comme il arrive toujours, la gloire a été trop exclusivement confisquée à leur profit. On a souvent répété que ce sont les soldats qui gagnent les batailles, et les généraux qui en profitent. Ce paradoxe apparent est plus vrai ici qu'ailleurs. Les plus grands héros de celte guerre sont les chefs d'expédition, ces officiers partisans dignes d'être chantés par Homère, qui, en éclairant les armées par des marches prodigieuses et des luttes corps à corps dans les bois, ont préparé les victoires. C'est là le côté vraiment épique de celle histoire, par où elle touche au merveilleux dans ses détails, aulanl qu\à la grandeur dans son ensemble.

Le lendemain de la capitulation, les grenadiers anglais et quelques compagnies d'infanterie légère, aux ordres du colonel Haldimand, prirent possession de Montréal. Les sauvages alliés des Anglais s'étaient déjà répandus dans les campagnes, où ils jetaient l'épouvante, en se livrant à des actes de violence et de brigandage. Des maisons furent pillées jusque dans la ville de Montréal. Le marquis de Vaudreuil se plaignit hautement de celle rupture de la capitulation. Amherst fit pendre un des principaux coupables, el envoya des délai.hements en différentes directions pour mainlenir l'ordre. La plupart des familles possédant encore quelques biens, surtout parmi la noblesse, se préparèrent à passer en France en même temps que les officiers civils et l'armée. Elles y étaient fortement encouragées par les nouveaux maîtres du pays, qui espéraient par ce moyen parvenir plus facilement à asservir la population. Une partie de ces familles ne purent trouver place dans les navires, dont le nombre élait insuffisant, el durent allcndre à l'année suivante.

Les régiments s'embarquèrent successivement, du l."^. au 17 septembre, sur tout ce qui put être rassemblé de transports, de goélettes et de bateaux. Ils ne comptaient que seize à dix-sept cents hommes sur deux mille deux cents tout compris, malades et invalides, etc., qu'i's étaient au jour de la reddition de Montréal. « Le reste, ajoute Lévis, est demeuré dans le pays, où ils ont pris des élablissrmenls. » Le marquis de Yaudreuil ne fut lib.e de partir que le 21 septembre. La descente de Montréal à Québec fut accompagnée de conlre-temps et de délais inouïs. Des semaines entières de vent contraire , des tempêtes qui plusieurs fois mirent en danger les embarcalions, relardèrent leur marche, au point que les derniers navires n'arrivèrent à Québec que vingt- cinq jours après leur départ.

Le chevalier de Lévis, connaissant les sentiments du général .Murray, se rendit aux invitations qu'il lui fit à son retour à Québec. Les deux généraux se IrailèrenL

ensuite en frères d'armes, et Murray ne perdit aucune occasion de lui faire oublier la journée du 8 septembre. En soubaitant au cbevalier une heureuse Iraversi'e, au moment de son départ, « il l'assura, dit Malarlic, que l'AngletiTiv consentirait à rendre le Canada à la France à condition qu'on n'y enverrait pas pour gouverneur général M. de Lévis, vu qu'elle ne pourrait pas le reprendre. »

La cour d'Angleterre était tellement sous cette impression, qu'en déliant le cbevalier de son engagement de ne point servir, elle restreignit son autorisation à l'Europe seulement : « Si le roi excepte l'Amérique, fut- il répondu, c'est votre faute; vous y avez servi avec trop de distinction. »

Le 18 octobre, le navire l'Aventure et la ilùte la Marie mirent à la voile pour l'Europe. \J Aventure emportait à son bord le marquis et la marquise de Yaudreuil, MM. de Rigaud, de Longueuil, Dumas et quelques autres officiers de la colonie. Le général de Lévis emmenait avec lui le chevalier de Monlreuil, le commissaire Bernier, la Rochebeaucour, Pontleroy, Monlbeillard, Lapause et le célèbre officier partisan . Wolft'. Bourlamaque était resté à Québec pour surveiller le départ des derniers régiments.

Les vaisseaux qui portaient Yaudreuil et Lévis arrivèrent en France dans les derniers jours de novembre. \J Aventure aborda à Brest, la Marie à la Rochelle, où était déjà débarquée une partie des troupes. Les autres entrèrent, en rade les jours suivants. L'impression pénible causée par la perte du Canada se réveilla au passage des débris de l'armée dans les différentes provinces où elle fut envoyée en garnison. Le peuple, blessé dans son orgueil national, ne pardonnait pas au gouvernement l'abandon de la grande politique de Henri IV et de Richelieu. La déchéance apparaissait aux yeux des moins clairvoyants. Il fallut satisfaire l'opinion publique, dont le grondement précurseur des tempêtes du règne suivant arrivait jusqu'au pied du trône. Les ministres saisirent avec empressement l'occasion que leur offraient les scandales administratifs du Canada pour détourner l'attention. Digot fut accueilli à Versailles par les reproches de tous les ministres. En le voyant entrer au bureau de la marine, Berryer lui dit :

<:' C'est vous qui avez perdu le Canada. Vous avez trahi tous vos devoirs, votre administration a été criminelle, vous vous êtes joué des deniers publics. Vous avez enrichi vos favoris et fait vous-même une fortune immense. Attendez-vous à toutes les rigueurs de la justice. )i

L'intendant fut jeté à la Bastille, avec les chefs de la Crande Société. Ce fut le signal de dénonciations qui atteignirent les innocents comme les coupables. Yaudreuil fut de ce nombre, et n'échappa point à la Bastille. W n'y eut pas jusqu'à l'honnête Pouchot qui ne fût inculpe par d'ignobles délateurs. Des accusations d'un autre genre brisèrent la carrière de braves officiers de l'armée : Dalquier et Poulariés perdirent leurs grades de commandants de bataillon, qui furent donnés à de jeunes oliiciers plus agréables aux dames de la cour.

En décembre 1701, une commission, présidée par M. de Sarlines, lieutenant" général de police, et composée de vingt-sept juges au Cbàlelet, fut chargée de prononcer souverainement dans le procès intenté au nom du roi « contre les auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications commis en Canada ». Bigot et Cadet nièrent tout effrontément, tant qu'on n'eut pas mis sous leurs yeux les preuves irrécusables de leur culpabilité. Alors ils tâchèrent de se défendre en enveloppant autant de personnes que possible dans leurs accusations. Les juges mirent quinze

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mois à dépouiller rénorme masse de documents qui formaient le dossier du procès.

Vaudreuil parut plutôt comme juge que comme accusé dans la cause. Le calme et la contenance honnête de ce vieillard sexagénaire, blanchi au service de l'État, la dignité de sa défense concise et probante, firent impression sur ses juges. « Lorsque, dit-il en commençant son plaidoyer, un gouverneur a été chargé d'une administration purement militaire, qu'il s'en est acquitté avec honneur et de la manière la plus distinguée, sans jamais sortir du cercle tracé par ses instructions et ses pouvoirs, il a le droit de regarder une procédure dont l'objet est de discuter l'administration des finances et l'emploi des deniers du roi comme une affaire qui lui est totalement étrangère. » Le marquis de Vaudreuil avait gouverne la Nouvelle-France durant une des périodes les plus difficiles de son existence. Après avoir servi l'Etat pendant cinquante-six ans et avoir eu toute espèce d'occasions de s'enrichir, il était rentré pauvre en France. Tour à tour gouverneur des TroisfUvières, de la Louisiane et du Canada, il avait été obligé de vendre les belles plantations qu'il avait acquises au bord du Mississipi pour soutenir sa dignité de gouverneur général. Durant la dernière guerre, il avait sacrifié tout son traitement et jusqu'à sa vaisselle d'argent pour le soutien de l'armée. Selon sa propre expression, toute sa fortune consistait « dans l'espérance, des bienfaits du roi i.

Dédaignant de se justifier davantage des perfides insinuations de Bigot, il ne songea qu'à défendre ses compatriotes les Canadiens, que cet intendant et ses complices cherchaient à dépouiller de leur honm'ur, après leur avoir enlevé tous leurs biens.

Le président de la commission rendit son arrêt contre les accusés le 10 décembre 17G.J. Vaudreuil fut déchargé de toute accusation. Bigot et le trésorier Varin bannis à perpétuité du royaume, et leurs biens confisqués. Cadet fut condamné à être banni neuf ans de Paris et à restituer six millions. Les autres concussionnaires, Bréard, Pénisseaull, Péan, Maurin, Corpron, Fstèbe, Martel, eurent à restituer des sommes variant de trente mille à six cent mille livres. Des vingt et un accusés, dix furent condamnés, six acquittés, trois admonestés, et deux renvoyés faute de preuves. Sept des contumaces furent condamnés à diverses peines.

En apprenant l'acquittement de Vaudreuil, le roi lui écrivit une lettre de félicitations et lui accorda une pension de six mille livres.

^[me Pénisseault, dit- on, sut gagner les bonnes grâces du duc de Choiseul, qui lui accorda des lettres de juslilicalion pour son mari et lui conserva des gains frauduleux qu'il avait été condamné à rendre. Bréard légua à son fils le soin de venger la flétrissure que lui avait infligée son souverain. Jean-Jacques Bréard, né à Québec en 1751, se fit élire membre de la Convention et vota la mort de Louis XVI.

Louis XV témoigna sa satisfaction au chevalier de Lévis en le créant, dès son retour, lieutenant général par une promotion spéciale. A l'ouverture de la campagne, il alla rejoindre l'armée du Bhin, sous les ordres du maréchal de Soubise. Après avoir assisté aux combats de Fiflinghausen et de Schedinghem, il vint renforcer en Hesse le maréchal de Broglie, avec un corps de dix mille hommes. Chargé en 1762 du commandement de l'avant-garde du corps de réserve, placé sous les ordres du prince de Condé, il soutint victorieusement toutes les attaques du prince héréditaire de Brunswick. 11 eut une large part à la brillante afl^aire de Gremighen. Attaqué par vingt- cinq mille hommes à deux lieues de l'armée, il ne put jamais

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être entamé. Durant uno des nombreuses chaînes qu'il eut à repousser, il eut un cheval lur sous lui d'un coup de pistolet. Ce l'ut Lévis qui décida du succès des armes françaises à Joliannisberg. Il y commanda la gauche de l'armée, qui eut à soutenir tous les efforts du prince de Brunswick. Cinq jours apivs, n'ayant avec lui que quatre mille hommes, il se maintint pendant plus de trois heures sur la montagne de .lohannislierg contre dix-neuf bataillons et trente pièces de canon.

Les compagnons d'armes de Lévis, privés de se battre à ses côtés, applaudissaient de loin à ses succès. Bourlamaque lui l'crivil de Paris : « Voulez-vous bien, mon général, recevoir mon compliment sur l'alTaire du 25, et sur ce qui l'a précédée'.' J'ap))rends avec grand plaisir que vous avez eu grande part au succès en celle allaire. IS'alIez pas, je vous en prie, vous faire tuer au moment de la paix. Elle parait sûre. t>

Bougainviile, de son côté, lui disait : « Mon général, il faudra donc tous les ordinaires vous f;iirc un compliment nouveau? Ilccevez, je vous prie, le mien sur la part que vous avez ccrtainemeni eue à la victoire de M. le prince de Coudé. Elle est belle et bien glorieuse pour la nation et liicn agréable au moment de la conclusion. C'est bien finir et rester sur la bonne bouche. .M. de Mvcrnais part demain matin et [jouria se montrer à Londres la tète plus haute. «

A la mort du duc de Chaulncs (\~ihi), le général de Lévis fut créé gouverneur de la province d'.Vrtois. En 1771, il fut nommé capitaine des gardes de M. le comte de Provence, depuis le roi Louis XVIIL Enfin, comme couronnement de sa glorieuse carrière, il fut créé chevalier des ordres du roi, maréchal de France, puis duc héréditaire. Il moui'ut d'apoplexie à Arras, le 2(3 novembre 1787, à l'agi' de .soixante -sept ans.

Il serait suiierllu de tracer ici le portrait de Lé'vis : il ressort de l'ensemble de cet ouvrage. On l'a entendu parler, ou l'a vu agir. Il s'est montré supérieur à tout ce qui l'enviroiniait. .Monlcalni n'hésitait pas à recoiuiaitre sa supériorité. Sa correspondance témoigne du .soin qu'il prenait de toujours le consulter, de modifier au besoin ses idées pour ne jtas être en op|>osilion avec lui. Lévis fut 'lé seul homme dont l'impérieux marquis subit l'asceiidant. Il se sentait dominé ]iar sa haute et iroide raison, par l'empire qu'il avait sur lui-même, la sagesse de ses conseils, la prudence de sa conduite. .Monlcalm et Lévis avaient de commun de grandes qualités militaires, une biavuuro à toute ('■preuve, une science et une expérience consommées dans l'art de la guerre; mais Lévis avait plus de sûreté dans lo coup d'œil, plus de largeur dans les vues, plus de sang-froid et de fermeté dans l'action. Ce l'ut la bonne fortune de AVolfe de ne pas rencontrer Lévis sur les plaines d'Abraham. La journée de Montmorency n'avait été poui' lui qu'un échec; celle du 13 septembre eût été un désastre.

La guerre de Sept ans touchait à sa fin. Un million d'hommes y avaient péri sans changer la carte de l'Europe. Toutes les puissances belligérantes soupiraient après la paix, l'Angleterre victorieuse aussi bien que la France vaincue. La mort du vieux roi (jcorge II, auquel succédait son petit-fils, George III, modifia la politique de la Grande-Bretagne. Le jeune roi, seul souverain vraiment ang'ais qui eût régné depuis la chute des Sluarls, fut salué avec transports à son avènement au trône. La puissance de Pitt fut dès lors ébranlée, car le roi le baissait. Son favori, lord Bute, conseillait la paix.

En France, le petit Choiseul était devenu loul-puis.sant. Il avait acquis la terre

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de Chanleloup, où il tenait une cour. Sa fortune personnelle s'était accrue, dit-on, de six mille livres à un million de revenu. II entama des négociations avec l'Angleterre, après avoir conclu le fameux pacte de famille qui unissait dans une étroite alliance les différentes branches de la maison de Bourbon. Pitt traîna les négociations en longueur, afin de frapper de nouveaux coups. L'Espagne perdit Cuba et Manille. Le drapeau anglais flotta sur le territoire de France : Belle -Isle fut prise, malgré la belle défense de M. de Sainte -Croix .-

Les négociations recommencèrent en septembre 1762. Pitt n'était plus ministre; le roi et son conseil, fatigués de son arrogance, avaient accepté sa démission qu'il

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Le château Frontenac, bâti sur le site du château Saint- Louis, à Québec.

avait offerte, et Bute était devenu premier ministre. Le duc de Bedford fut envoyé à Paris, le duc de Nivernais à Londres. Bute exigeait l'abandon de l'Inde et du Canada; de plus, la démolition de Dunkerque «comme un monument éternel du joug imposé à. la France ».

Dans les deux royaumes une question passionnait les esprits : Le Canada serait-il rendu à la France? Voltaire, chez qui le sentiment national était éteint, en réclamait l'abandon. L'occupation de ces quelques arpents de neige ne serait, selon lui, « qu'une cause éternelle de guerre et d'humiliations. » Les esprits clairvoyants, — Bougainville et le commissaire Bernier étaient de ce nombre, — pensaient bien difTéremment. Bougainville écrivit un mémoire très curieux, plein d'idées fécondes, sur la Nouvelle -France, ses ressources, son avenir, le grand intérêt qui s'attachait à sa conservation.

Bernier écrivait de son côté à M. de Crémille : « Je pleurerai avec vous et tous les vrais patriotes la perte de cette belle colonie. Si elle doit revenir à la France, c'est un bien; si elle doit être séparée pour toujours, la perte en est irréparable. »

En Angleterre, les esprits étaient également divisés; mais la masse de la nation,

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partageant les sentiments de Pitt, voulait retenir le Canada. L'homme d'État le plus cminent des colonies anglaises, Franklin, se Bloquait de ceux qui prophétisaient que l'acquisition du Canada amènerait leur prochaine indépendance. « J'ose dire, écrivait-il, que l'union entre elles pour un tel objet est non seulement improbable, mais impossible, s L'Amérique allait, dans bien peu d'années, lui donner un éclatant démenti.

A Québec, le général Murray se montrait plus perspicace.

« Croyez-vous que nous vous rendions le Canada? dit-il un jour à M. de Malartic.

— Je ne suis pas assez versé dans la politique pour voir les choses de si loin,' répondit celui-ci.

— Si nous sommes sages, repartit Murray, nous ne le garderons pas. Il faut que la Nouvelle-Angleterre ait un frein à ronger, et nous lui en donnerons un qui l'occupera en ne gardant pas ce pays -ci. »

Les préliminaires de la paix signés à Fontainebleau (.j novembre 17(")2) entre la France, l'Angleterre et l'Espagne, soulevèrent de longs et vifs débats dans le parlement anglais. Pitt, quoique souffrant de la goutte, s'y fit transporter. Il affecta d'y entrer au milieu de la séance, soutenu par deux de ses amis. Il parla pendant trois heures, tantôt debout, tantôt assis, contrairement aux usages parlementaires. La scène théâtrale qu'il avait montée n'eut pas l'effet qu'il en espérait. Il fut écouté assez froidement, la chambre voulait la paix.

Par égard pour l'Autriche, le cabinet de Versailles avait ajourné la signature du traité, qui ne devait être que la reproduction exacte des jtréliminaires. La France cédait le Canada et tout ce qu'elle possédait dans l'Amérique du Nord, à l'est du Mississipi, à l'exception de la Nouvelle -Orléans et d'un petit territoire adjacent. Elle renonçait à toutes prétentions sur l'Acadie, le Cap-lireton et toutes les îles du Saint- Laurent, ne conservant que le droit de pèche sur une partie des côtes de Terre-Neuve et les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon comme station maritime, mais à condition que ces îles ne seraient ni fortifiées ni munies de garnison. Dans les Antilles, l'Angleterre restituait les îles de la Guadeloupe, la Martinique, Marie- Galante et la Désirade, qu'elle avait conquises. La France ne gardait des îles neutres que Sainte-Lucie. L'Espagne recouvrait la Havane, mais cédait en retour la Floride (t toutes ses possessions à l'est du Mississipi. La France lui livrait en compensation la Nouvelle-Orléans et toute la Louisiane, c'est-à-diic l'iMimense territoire s'clcndant à l'ouest du Mississipi jusqu'au Pacifique.

En Europe, la France se soumettait <à l'humiliante condition de démolir les fortifications de Dunkerquc. Elle rendait Minorque aux Anglais, et l'Angleterre lui restituait Belle- Isle. Les deux puissances s'obligeaient à ne plus fournir aucun .secours à leurs alliés respectifs qui resteraient engagés dans la guerre d'Allemagne. La France abandonnait le Sénégal, où elle ne gardait que les îlots de Corée. Dans l'Inde, elle perdait tous les territoires qu'elle avait acquis depuis le traité d'Aixla-Chapelle, mais recouvrait quelques postes de commerce en s'engageant à n'en fortifier aucun dans le Bengale.

Le traité de Paris, signé le 10 février 1703, mit lin à la guerre de Sept ans. Il parai.«;sait n'avoir rien changé à la physionomie de l'Europe; en réalité, il marquait une évolution dans l'histoire de l'humanité. La France, confinée dans le vieux continent, allait se replier sur elle-même, se livrer tout entière aux idées nouvelles qui fermentaient dans son sein, et qui, avant la fin du siècle, devaient faire explo-

sion sur le monde. L'éclatante revanche qu'elle prit sur l'Anijleterre , vingt ans après le traité de Paris, l'ut le prélude de ce vaste embrasement qui a creusé un abîme entre le passé et le présent.

Le traité de Versailles, conclu en 178.:J, a consacré l'indépendance des colonies anglaises, devenues la république des États-Unis. Par ce traité, l'Angleterre ne conservait plus en Amérique qu'une partie de la Nouvelle- France, avec le petit

Monument de WcUe et de Montcalm, à Québec'.

peuple qu'elle avait conquis et qui commençait à renaître de ses ruines. Si M. de Malartic, interrogé par le général Murray, avait pu lire dans l'avenir, il lui aurait répondu :

Le cabinet de Londres sera moins prévoyant que vous : il ne laissera pas de frein à ronger aux colonies voisines, qui avant peu briseront celui de leur allégeance. Devenus indépendants, les États-Unis étonneront l'univers par leur rapide accroissement. Dans un siècle ils formeront im peuple de cinquante millions d'hommes. Vous me demanderez sans doute comment s'accomplira ce prodige? Il viendra de toutes les parties de l'Europe un tel flot d'émigration , que les inva-

' Éiigé en 1827 par les soins de lonl Dalhouàie, gouverneur du Canada. Sur le piédestal fut gravée celle inscription, si souvent reproduite depuis :

M0HTE3I. VIHTIS. CO.MMl NE>1.

FAJIAM. niST01U.\.

MOXI-MENTIM. POSTEIUT.VS.

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