‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 8 sur 28 · SS · texte numérisé non relu

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Une église de campagne au xviii'î siècle : Sainte -Anne de Beaupré.

La société de Québec, accoutumée à cet isolement, n'en perdait pas une heure de sa gaieté habituelle.

Le célèbre botaniste suédois Pierre Kalm, qui a visité le Canada enlT^O et y a séjourné plusieurs mois, a tracé une peinture aussi curieuse qu'exacte de cette société.

« La dilïérence, dit-il, entre les manières et les coutumes des Français au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. Ici, les femmes en général sont belles; elles sont bien élevées et vertueuses et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même et prévient en leur faveur; elles s'habillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours elles s'occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure, qu'elles soignent extrêmement, ayant toujours les cheveux frisés et poudrés, ornés d'aiguilles brillantes et d'aigrettes. Chaque jour de la semaine, le dimanche excepté, elles portent un mantelet petit et élégant sur un court jupon qui va à peine à la moitié de la jambe; et dans ce détail de leur ajustement elles paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés et très étroits; je m'étonne qu'ainsi chaussées elles puissent marcher à l'aise. En fait d'économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu'elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés. Les femmes en Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple; on les

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vpittoujours aux champs, dans les prairies, aux établos, ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage. Cependant elles se relâchent un peu à l'égard de la propreté des ustensiles et des appartements... En général cependant, les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins du ménage; et j'ai vu avec plaisir les filles du meilleur monde, voire même celles du gouverneur, habillées pour l'occasion, aller dans les cuisines et les celliers pour s'assurer que tout y était en ordre.

« Les hommes sont extrêmement polis, et saluent, en ôtant leurs chapeaux, chaque personne indistinctement qu'ils rencontrent dans les rues, il est d'usage de remettre une visite le lendemain même, en eùl-on des vingtaines à faire dans la journée.

« La politesse des habitants, ici, est bien plus raffinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies appartenant à la (Irando- Bretagne; mais, en revanche, ces derniers ne donnent pas autant de temps à leur toilette que les Français. »

Telles étaient, au témoignage d'un savant étranger protestant dont on ne saurait suspecter l'impartialité, les mœurs du peuple canadien sous l'ancien régime. Kalm a complété ce tableau si vrai en décrivant avec non moins d'exactitude l'aspect des campagnes. Voici ce qu'il dit des environs de Montréal et de Québec :

4 Une population dense habite les bords de l'ile de Montréal, lesquels sont en pur terreau, très unis, et ne' s'élèvent guère à plus de trois verges de hauteur. Les bois ont été abattus le long de la rivière sur une profondeur d'un mille anglais. Les maisons sont bâties en bois ou en pierre, et blanchies à l'extérieur. Les dépendances, telles que granges, étables, etc., sont toutes en bois. Le terrain dans le voisinage de la rivière est converti en champs de blé ou en prairies. Çà et là nous apercevons des églises qui se font face sur chaque côté du fleuve...

« Les fermes, en Canada, sont séparées les unes des autres, de manière que chaque propriétaire a son bien distinct de son voisin. Chaque église, il est vrai, est entourée d'un petit village; mais il est formé principalement du presbytère, d'une école pour les garçons et les filles, et des demeures des commerçants et artisans , rarement d'iiabitations de fermiers.

« La pente des bords du Saint-Laurent s'accroil davantage' à mesure que l'on approche de (juébec. Vers le nord, l'horizon est borné par une haute rangée de montagnes. A environ deux lieues et demie de la ville, la rivière est très étroite, ses rives n'étant qu'à une portée de mousquet l'une de l'autre. Le pays, de chaque côté, est montagneux, accidenté, couvert d'arbres et parsemé de petites roches...

t Autour de Québec, toutes les collines sont cultivées : sur le sommet de plusieurs, on distingue des villages piltoresquement groupés autour de belles églises...» Des hauteurs de Beauport, « on jouit de la plus belle perspective possible. Le regard embrasse, comme dans un vaste panorama, Québec, qu'on voit distinctement au sud ; la rivière Saint-Laurent, à l'est, et la multitude de vaisseaux à voiles de toutes grandeurs qui en montent ou descendent le cours; et, à l'ouest, un long amphithéâtre de montagnes s'abaissanl graduellement, depuis celle dont la masse imposante borne l'horizon jusqu'aux collines dont le pied forme la berge du fleuve. Toute la contrée est en état de culture et divisée en champs et en prairies ou pâturages. La plupart des terres sont couvertes de riches moissons de blé, d'avoine blanche et de pois. La campagne est parsemée de fermes et d'habitations, dont quelques -unçs fort belles; il n'y en a pas deux qui se louchent. Les maisons sont généralement bâties en pierre à chaux noire, et blanchies à l'extérieur. Beaucoup

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de ruisseaux et de cours d'eau descendent des éminences des montagnes qui les dominent... »

A la date où nous sommes, il y avait à peine sept ans que le savant botaniste de Stockholm avait tracé ce tableau si riant et pourtant si vrai. Le Canada, alors sous l'administration d'un gouverneur éminent', était réellement prospère; et rien ne fait mieux voir combien la guerre, jointe à la malversation, pesait lourdement sur les Canadiens que le changement qui s'était opéré depuis. Une grande partie des terres, comme on l'a vu, n'avaient pu être ensemencées, et pour comble de malheur la récolte avait été mauvaise.

La neige avait à peine couvert le sol , que déjà la disette se faisait sentir, (^n était réduit à mêler de la farine d'avoine et de pois à celle de blé, et le peuple se disputait le pain à la porte des boulangeries.

Ecoutons un témoin oculaire : « Par une ordonnance de police, il a été réglé qu'on ne distribuerait le pain au public que l'après-midi. J'ai été voir cette distribution : elle présente l'image d'une famine. On se bat à qui approchera du guichet par lequel on passe le pain. Ceux qui n'en peuvent approcher tendent leur ordonnance au bout d'un bâton. C'est un spectacle dont il faudrait éloigner surtout les prisonniers anglais, qui viennent tous les jours y assister, et qui ne manquent pas d'en tirer des conséquences *. »

Ces scènes avaient lieu à quelques pas de l'intendance. Et quand les malheureux affamés, qui revenaient avec un morceau de pain sous le bras, après avoir attendu au guichet jusqu'à la nuit fermée, passaient devant la façade du palais, ils entendaient le bruit des fêtes auxquelles présidait l'intendant Bigot. Car, si on souffrait à Québec , on s'amusait aussi ; .surtout au palais de l'intendant , dont les salons étaient devenus le rendez -vous du monde élégant et frivole de la capitale. A cette heure de la soirée, on voyait affluer dans la cour, que formaient les deux pavillons avec le corps principal, les plus beaux équipages de la ville et des environs. Ces équipages d'hiver étaient d'élégantes carrioles, dont les sièges capitonnés étaient revêtus de riches fourrures dont la plus belle flottait au vent à l'arrière de la voiture. Ces équipages s'annonçaient de loin par le tintement argentin des clochettes ou des petits grelots suspendus au cou des chevaux. Ils se succédaient au pied de l'escalier à double rampe qui conduisait à la grande porte d'entrée, où des laquais en livrée enlevaient les vêtements de fourrures des invités. Parmi ceux-ci figuraient un trop grand nombre de représentants de la noblesse canadienne, la riche bourgeoisie et beaucoup d'officiers de l'armée, entre autres M. de Roquemaure, commandant du régiment de la Reine; le chevalier de Montreuil, MM. de Pascalis, de Germain, d'IIébécourt, d'Hert, Marin, deLaas, du même régiment; M. de Launay, commandant du régiment de duyenne, avec MM. de Mannevillc, Deblau, de Chassignolles, de Chabert, de Monlanier, du même régiment.

A Montréal, la vie rangée, honorable, vertueuse, que menaient le gouverneur et la marquise de Vaudreuil était une éclatante protestation contre les scantlales de l'intendance.

Les réceptions se faisaient au château avec une dignité et une simplicité qui seyaient aux malheurs des temps. Malgré les dissentiments qui régnaient entre

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Vaudreuil et Monlcalm, et qui commençaient à percer dans le public, leurs rapports de société en souffraient peu, et l'on voyait assez souvent Montcalni et son état-major assis à la lahle du gouverneur, qui, à son tour, agréait les invitations du général.

« M. le chevalier de Lévis, écrivait Montcalm, a donné un 1res beau bal à toutes les dames de la ville de Montréal ; il doit en donner encore un le lundi gras. Il y a eu beaucoup de profusion dans les ratraîchissements, et beaucoup d'attention dans les politesses. Les commandants des troupes de terre ont cherché à vivre honorablenient dans leurs quartiers, et ont lait plus de dépenses que leurs appointements ne leur permettaient; ils auraient même encore plus l'ait, si le goût de M. et M'"" la marquise de Vaudreuil n'était tourné vers la dévotion, et s'il n'avait l'allu ménager le ton d'un pays où il y a un mélange de dévotion italienne qui n'exclut pas la galanterie. »

Monlcalm ajoutait, dans une lettre à Bourlamaque :

« M. le chevalier de Lé\is s'amuse fort ici. Il passe sa vie chez M™* Pénisseault. 11 a été d'un grand souper chez M. Martel. Pour moi, je joue un trictrac et je fais un tri chez mon général. M"* Varin, rarement U'"^ Deschambault... Vous voyez que je n'ai pas étendu mes connaissances...

« Je vous prie, monsieur, de dire à M. de Solvignac que M. l'intendant paraît craindre que le séjour de l'hiver à Québec ne fût dispendieux. Ainsi, quand lui et M. de La Mothe auront passé le temps des plaisirs à Québec, il iaudra bien songer à venir faire le carême dans ce triste gouvernement de Montréal, pour, suivant les régies, faire Pâques avec son curé. »

Les Iroquois avaient ressenti plus qu'aucune autre nation le coup frappé sur Chouaguen, et depuis lors ils avaient cherché toutes les occasions de se rapprocher des Français. Au mois de décembre, une ambassade de cent quatre-vingts de leurs guerriers était arrivée à Montréal. Le gouverneur les reçut au château au milieu d'une brillante cour d'officiers civils et militaires, et leur présenta le général qui les avait étonnés par la rapidité de ses conquctes.

« Les députés des Iroquois du Saut et du Lac y étaient présents, raconte Montcalm dans son Journal. Les Outaouais et les Poutéolamis y ont aussi assisté, et tous ces sauvages étaient extrêmement parés et matachés. Ils s'étaient rendus à la salle d'audience avant l'arrivée des Cinq -Nations.

« Les Cinq-Nations se sont assemblés à la salle du séminaire, d'où ils sont partis pour venir chez M. le marquis de Vaudreuil. Le grand chef, à leur tête, est entré dans la salle en chantant, en dansant et en pleurant. Ils ont porté dix-huit paroles, et donné pour cet effet quatorze colliers et plusieurs branches de porcelaine.

« A chaque collier présenté par les Om-youts pendait une chevelure anglaise. Ils ont foulé aux pieds les médailles qui leur avaient été données par le roi d'Angleterre, i

Personne, les astucieux Iroquois moins que les autres, ne se laissait prendre à ces protestations d'amitié ; mais elles assuraient pour le moins une plus stricte neutralité de la part des Cinq-Nations durant la prochaine campagne.

On était à la lin de décembre. Vaudreuil se hâta de congédier l'ambassade pour se trouver à Québec à l'occasion de la nouvelle année. Il y fut suivi par Montcalm et Lévis.

« M. l'intendant, écrit Montcalm, y a tenu un très grand état et a donné deux

très beaii\ bals, où j'ai vu plus de quatre-vingts dames ou demoiselles très aimables et très bien mises. Québec m'a paru une ville d'un fort bon ton ; je ne crois pas que dans la France il y en ait plus d'une douzaine au-dessus de Québec pour la société; car, d'ailleurs, il n'y a pas plus de douze mille âmes. »

Le marquis fut témoin, pour la première fois, du jeu effroyable dont Bigot donnait l'exemple , et eut des scrupules de s'y voir mêler. Il en rejette la faute sur « le goût décidé de M. l'intendant pour les jeux de hasard, et sur la complaisance outrée de M. le marquis de Vaudreuil s.

« On a joué indécemment, dit-il, les jeux de hasard, et même les plus désavanlageux, comme le pharaon. Plusieurs officiers s'en repentiront pendant longtemps, comme M. Marin, lieutenant en second dans le bataillon de la Reine, qui, outre beaucoup d'argent comptant, a perdu cinq cents louis. La générosité française n'a pas permis que cet officier fût en peine vis-à-vis ceux de la colonie qui les lui avaient gagnés ; et M. de Roquemaure a eu le bon procédé de faire prêter l'argent et d'en répondre. »

On voit paraître ici une des malheureuses conséquences des divisions qui régnaient entre les deux commandants. Avec l'autorité absolue qu'ils avaient sur leurs troupes respectives, il eût suffi d'une ordonnance pour arrêter ces désordres; mais, au lieu de se concerter pour agir avec vigueur, ils fléchissaient, de crainte de perdre une popularité qu'ils commençaient à se disputer.

Sur ces entrefaites, un incident qui fit éclater l'attachement des Canadiens pour le gouverneur rendit la position encore plus tendue. Vaudreuil venait de partir pour Montréal, lorsqu'on apprit tout à coup qu'une violente attaque de pleurésie l'avait arrêté aux Trois -Rivières et menaçait ses jours. L'alarme fut grande dans la colonie, et Ms'' de Pontbriand ordonna des prières publiques avec procession et exposition du saint Sacrement. On se demanda avec ironie, dans les cercles militaires, si sa mort ferait un aussi grand vide qu'on paraissait le craindre. L'alarme fut passagère, car le gouverneur se rétablit promptement.

Le 31 janvier, Montcalm, accompagné de son premier aide de camp, était sur le chemin de Montréal, où l'appelaient les préparatifs d'une prochaine expédition. Les deux voyageurs, enveloppés d'épaisses fourrures, jouissaient de cette promenade à laquelle ils étaient peu habitués. La carriole attelée de deux chevaux glissait tantôt sur la neige durcie du chemin, tantôt sur la glace du fleuve, avec une rapidité qui les émerveillait. Autour d'eux s'étendait, éclairée par les rayons obliques d'un pâle soleil, l'immense nappe blanche sur laquelle courait une poudrerie fine, emportée par un vent sec et glacé.

Le silence morne de la nature n'était interrompu que dans le voisinage des maisons, par le jappement de quelque roquet qui courait après la voiture, ou par le bruit cadencé des fléaux dans les granges où l'on battait le grain.

La nuit vient vite à cette saison de l'année : la scène changeait alors d'aspect. Les étoiles s'allumaient au ciel, et, dans cette atmosphère pure et limpide comme le cristal, elles êtincelaient par myriades dans l'azur immaculé. L'horizon s'approfondissait au loin dans un clair obscur indéfini aux lueurs vacillantes de l'aurore boréale. De distance en distance une petite lumière, scintillant à travers une fenêtre, indiquait la chaumière d'un habitant. Çà et là, au bord de la route, des bouquets d'épinettes et de mélèzes, avec leurs branches chargées de neige, ressemblaient à des fantômes qui s'avançaient en se balançant vers les voyageurs.

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En contemplant cette nature liyperboréenne, si différente des climats tempérés, ils songeaient coniliicn ils étaient loin do la France et se demandaient quand finirait celte dure expédition.

A l'un des relais, ils furent rejoints par un courrier de Carillon, qui leur apporta la nouvelle d'une alerte causée dans ce fort par un parti de francs -tireurs ou rangers américains. Ce parti de soixante- quatorze hommes avait pour chef un aventurier du New-llampshire, le capitaine Robert Rogers, qui, avant la guerre, avait fait la contrebande sur les frontières du Canada et de la Nouvelle-Angleterre. Ce commerce interlope lui avait fourni l'occasion d'apprendre un peu de français et de s'endurcir aux courses dans les bois. Il s'était déjà rendu célèbre par des coups d'audace qui avaient fait de lui le rival de nos plus hardis chefs de bandes, mais aussi par des actes d'atrocité qui lui avaient acquis la réputation d'un brigand. Son portrait a été conservé : à ses lèvres minces sous un nez énorme, à ses yeux de lynx, on reconnaît un homme aux instincts sanguinaires. Il avait été accusé comme faussaire , il fut plus tard soupçonné de trahison ; mais les services signalés qu'il rendit avec ses partis d'éclaireurs firent fermer les yeux sur ses crimes, augmentèrent d'année en année son crédit dans l'armée anglaise, et le firent placer à la tête de corps considérables.

Hogcrs, avec sa troupe, était sorti le Ki janvier du fort William-Henry, et, après avoir franchi le lac George sur la glace, il avait suivi en raquettes un sentier dans la montagne, nommé le chemin des Agniers, qui l'avait conduit sans être aperçu jusqu'au bord du lac Champlain, à mi-chemin entre Carillon et Saint-Fiédéric.

Le :2i janvier, une escouade de quinze soldats et d'un sergent aux ordres d'un officier canadien, M. de Uouilly, était sortie du fort Carillon, avait descendu la falaise et pris le chemin tracé sur la glace du lac. Ils emmenaient avec eux plusieurs traînes, sur lesquelles ils devaient charger des provisions que M. de Lusignan envoyait chercher à Saint -Frédéric. .Vu moment où, sans soupçonner le danger, ils passaient en face de l'embuscade dressée par Rogers, ils virent déboucher du rivage sa troupe sur quatre colonnes, qui s'avança sur eux au pas de course. Sept soldats furent pris avec trois traînes; le reste s'enfuit et arriva hors d'haleine au fort Carillon, où il répandit l'alarme.

M. de Lusignan fit partir immédiatement cent hommes de troupes de terre et de la colonie avec quelques volontaires canadiens et sauvages, ceux-ci presque tous Outaouais, sous le commandement de M. de Basserode, pour aller couper la retraite aux maraudeurs. Parmi les Canadiens qui faisaient partie de cette expédition se trouvait un fameux « officier partisan > très populaire parmi les tribus des grands lacs, Charles de Langlade. C'était lui qui avait dirigé les principales attaques des sauvages à la bataille de la Monongahéla. La troupe alla s'embusquer, à environ une lieue du fort, de chaque côté d'un ravin où l'on arrivait par une montée que devaient gravir les rangers pour aller regagner la glace du lac George.

Le temps était au dégel, et il faisait une pluie battante. Les soldats, sans raquettes, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige, se voyaient dans une position très désavantageuse pour combattre.

Il était trois heures de l'après-midi quand parut la colonne des rangers, qui s'avançait en raquettes sur une seule file, marchant i grands pas; car, dès que Rogers avait vu que l'alarme allait être donnée à Carillon, il s'était hâté de rebrousser chemin. A son tour il allait être surpris, car il vint donner en jilein dans l'em-

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buscade, san? rien aporcevoir. Ce ne liiL qu'à l'instant où le bruit sec de plusieurs fusils qu'on bande se fit entendre derrière le fourré, que son avant-garde lut mise en éveil ; mais, avant qu'ils eussent le temps de se mettre en défense, une décharge de balles s'abattit sur eux. Le lieutenant Kennedy et plusieurs ranijers furent tués sur le coup. Une balle raya le crâne de Rogers. Dans le moment de confusion qui

Le major Rogers, d'après une gravure de la bibliothèque de Tuniversité d'Han'ard.

s'ensuivit, les sept prisonniers se précipitèrent vers les Français; quatre les rejoignirent, les trois autres furent tués par les .\nglais. La décharge cependant n'avait pas été aussi meurtrière qu'on aurait pu le supposer, car un bon nombre de fusils, mouillés par la pluie, ne partirent pas. Les Français s'élancèrent, la baïonnette baissée, sur la tète de la colonne, qu'ils culbutèrent; mais celle-ci avait l'avantage que donne la raquette sur une neige molle. Une partie s'échappa et parvint à rejoindre l'arrière-garde, qui s'était ralliée autour de Rogers sur une éminence qui dominait les Français, Là, abrités derrière les troncs d'arbres et les rochers,

cnlolirés d'une neigo épaisse qu'on ne pouvait escalader sans raqueUes, les rangers étaient presque inattaquables.

On se fusilla de part et d'autre jusqu'à la tombée de la nuit. Les deux partis, qui se trouvaient à la portée de la voix, échangeaient des paroles de menace ou de pacification.

1 Rendez-vous! cria à jilusieurs reprises M. de Basserode à Rogers, qui avait été reconnu, nous vous traiterons bien. Pourquoi verser plus de sang et sacrifier inutilement vos braves? Nous allons recevoir des renforts, et vous allez tous être pris ou scalpés par nos sauvages. »

Les Outaouais appuyaient ces paroles en faisant trembler la forêt par leur épouvantable cri de guerre : le war-ivhoop, si redouté des Anglais. Rogers entra en effet en pourparlers; mais c'était par feinte, en vue de gagner du temps, et il profita de l'obscurité de la nuit pour battre précipitamment en retraite, abandonnant sur le champ de bataille vivres, armes, raquettes et quarante hommes, dont trois ofliciers, sans compter huit pri.^onniers.

Son expédition avait été aussi désastreuse qu'inutile ; il avait perdu plus de la moitié de ses rangers, et ne ramenait pas un seul des prisonniers qu'il avait faits.

Du côté des Français, la perte avait été de neuf hommes tués, dont un volontaire canadien, le brave Sanguinet, commis au magasin de Carillon, qui s'était distingué dans l'action, un sauvage et vingt et un blessés, parmi lesquels était le capitaine de Basserode.

Dans la soirée, arriva de Carillon un renfort de vingt-cinq hommes, avec un chirurgien, un aumônier et des munitions que, dans la précipitation du départ, on n'avait pas apportées en quantité suffisante; mais il était trop tard, les derniers coups de fusil avaient été tirés.

L'excitation causée à Carillon par cet événement rompit pour quelques jours l'ennuyeuse monotonie de l'hivernement. C'était là, en effet, un des côtés les plus pénibles de la vie de garnison, dans ces petits forts isolés le long des frontières, où il n'y avait d'autre société que celle des casernes. Quand la neige avait à moitié enseveli les baraques, et que le froid conlinait chacun à l'intérieur, le fort devenait un tombeau vivant. Les sentinelles qui veillaient aux remparts, toutes transies de froid, la barbe blanchie par le frimas, n'apercevaient autour d'elles que le même manteau uniforme couvrant le lac et les montagnes, encombrant la i'orèt avec ses cimes grises dépouillées de feuilles et les cônes verts de ses sapins. Elles n'entendaient d'autre bruit que le craquement des troncs d'arbres se fendant à la gelée, ou le hurlement loinlaiii de quelque loup-cervier. De temps en temps quelques chasseurs indiens poussaient le cri de reconnaissance sur la lisière du bois et s'avançaient en raquettes, à travers les troncs d'arbres, avec leurs traînes d'éclisse chargées de venaison, qu'ils apportaient au fort. C'élail une ressource ménagée par le gouverneur pour épargner les vivres, qui se faisaient de plus en plus rares, et poui procurer aux troupes une meilleure nourriture. PliJt au ciel que Vaudreuil eût apporté le même soin et plus d'énergie dans toutes les parties de son gouvernement !

L'administration coloniale avait toujours été plus ou moins entachée de péciilat, par suite de l'insuffisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics; mais le gouverneur La Jonquière avait inauguré un système de concussion inconnu avant lui, et Bigot venait d'y mettre le comble.

La cour de Versailles, elTrayée des dépenses qu'entraînait le Canada, crut l'aire de réconomie en altandonnanl la régie des vivres et en confiant l'approvisionnement de la colonie à une compagnie, dont le chef, sous le nom de munilionnaire général, élail un enrichi de la veille, le sieur Cadet, fils d'un boucher de Québec.

Le nouveau système fut mis en force le 1er janvier 1757. On verra par la suite que, loin de remédier au mal, il ouvrit la porte ta des abus plus criants que jamais.

Depuis le commencement de l'hiver, le marquis de Vaudreuil songeait à frapper un coup imprévu sur le fort William-Henry, où les Anglais avaient toute une flotte de bateaux prête à être lancée dès l'ouverture de la navigation pour jeter une armée sous les murs de Carillon. La maladie grave qui avait retenu le gouverneur aux Trois-Rivières avait retardé ses préparatifs, qui n'avaient pu être terminés qu'à la fin de février. 11 s'agissait de faire marcher quinze cents hommes en plein hiver, à soixante lieues de distance, pour aller tout incendier autour de AVilliani-Ilenry, peutêtre même pour prendre le fort. Cette dernière partie du plan n'était guère réalisable, mais le succès de la première suffisait pour justifier amplement les risques et les frais de l'entreprise; car elle paralysait l'ennemi en lui enlevant le moyen de prendre l'offensive au printemps. Un pareil projet aurait été téméraire, si le gouverneur n'avait eu à sa disposition des troupes aussi capables d'endurer la misère que d'affronter le danger.

Le corps expéditionnaire, dont le rendez- vous était au fort Saint-Jean, était commandé par M. de Rigaud et se composait de cinquante grenadiers, tirés des compagnies de la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc et Béarn ; de deux cents volontaires des mêmes régiments, de deux cent soixante-dix-neuf soldats des troupes coloniales, de six cents Canadiens et de trois cent cinquante sauvages, formant un clleclif de mille quatre cent soixante-dix-neuf hommes. Les principaux officiers commandant sous M. de Rigaud étaient : M. de Longueuil, lieutenant du roi à Québec, et à ce litre ayant le rang de lieutenant-colonel; le capitaine Dumas, faisant fonctions de major général'; M. de Poulariés, capitaine des grenadiers, commandant les troupes régulières; le chef d'artillerie Le Mercier, et un ingénieur, M. de Lotbinière.

La composition de ce délaclioment s'était ressentie de l'esprit de rivalité qui régnait entre les troupes : les milices et la marine, désireuses de se distinguer, avaient voulu être largement représentées, et tous les officiers supérieurs, à l'exception de M. de Poulariés, appartenaient à la colonie. Ces préférences avaient piqué au vif les officiers français, qui n'épargnèrent aux expéditionnaires ni les critiques ni les railleries. Ils se récriaient contre les dépenses de vivres et d'argent que cela entraînait, peut-être pour n'aboutir à rien. N'est-ce pas, disait l'un d'eux, la montagne qui va accoucher d'une souris? Pour tout dire, ils n'auraient pas été fâchés si l'expédition avait failli. Il en résultait un antagonisme plus violent que jamais, mais aussi une émulation entre les deux corps d'armée à qui se distinguerait davantage.

L'équipement des troupes, qui allaient être exposées îi toutes les rigueurs et à toutes les variations du temps, avait attiré l'attention particulière de Vaudreuil, Chaque soldat reçut un accoutrement d'hiver complet.

' .Manuscrits do Dumas : États de senice. — Journal de LCcis, p. i'M.

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Une Iniîne tl'cclisse étail nlloiu'i' à cliaquo ofiicier, et de deux on deux aux soldais.

Dans ces expéditions d'hiver, les chiens élaienl en grande réquisition pour traîner le bagage. On en élevait et dressait dans le pays une race de haute taille qui, allelés sur une traîne, pouvaient porter jus(|u'à cent cinquante à deux cents livres. Le roi eu accordait un à chaque oi'ficier, il lui allouait pour cela trente livres; « et, reman|ue Montcilm, lorsqu'il doit y avoir des partis d'hiver, ces chiens deviennent hors de prix. Il s'en est vendu jusqu'à soixante et (|uatre-vingts livres pièce. »

La petite armée se mit en marche sur (piatre divisions ; les trois premières partirent successivement le 20, 21, 22; la quatrième division fut retardée par un dégel suivi de violents orages, qui occasionnèrent la débâcle d'une partie du lac Cliamplain. On craignit un moment pour le succès de l'expédition.

Les trois divisions en marche eurent beaucoup à souffrir. Il fallut renvoyer chiens et chevaux, avec une partie des provisions, s'atteler sur les traînes et marcher péniblement, mouillés jusqu'aux os, dans une neige fondante, où l'on enfonçait à chaque pas. Quelques soldats et officiers tombèrent malades et furent renvoyés. Le S'i, la première division n'était encore ([u'à six lieues de Saint-Jean, la deuxième à tiois, la troisième à une lieue et demie.

Heureusement (lue, durant la nuit, un fort vent de nord -ouest lamena la température d'hiver, rendit l'air sec et serein et couvrit la neige durcie d'une couche de verglas.

Tout le corps expéditionnaire se trouva réuni le 9 mais à Caiillon, où il fut arrêté jus(|u'au 15, pour y attendre des vivres, malgré les assurances de Le Mercier, (jui avait annoncé que rien n'y manquait. On prolita de ce retaid pour réparer les armes, dont M. de Poulariés fut chaigé de faire l'inspection.

M. de Longueuil avait été envoyé en éclaircur avec un parti de sauvages. Les quatre divisions, munies de douze jours de vivics, sorliient de Carillon sur une même file, traversèrent la rivière à la Chute, et attcigniient la rive droite du lac Saint -Sacrement. Les trois cents échelles prépaiées en cas d'assaut étaient distribuées de (|uati'e en quatre soldats. On s'abrita pour la nuit au fond d'une anse. Un froid vif avait rendu la glace du lac très solide; on s'y mil en marche sur li'ois colonnes : M. de Poulariés au centre, avec la ligne; M. de Saint- Martin à droite, avec une division de la colonie; M. de Saint-Ours i gauche, avec une autre division, les sauvages sur les deux ailes. Cent sauvages étaient allés en observation sur le sommet d'un promontoire. Après quatre lieues de marche on cauqia sur la glace, au pied d'une haute montagne appelée le Pain-de-Sucre, qui baigne ses pieds dans le lac, en face d'un groupe d'îles : endroit charmant durant les mois d'été, mais d'un rude aspect en hiver.

La nuit était le temps le plus pénible dans de semblables expéditions. Les chasseurs canadiens, dont il y avait un grand nombie parmi les milices, avaient appris aux militaires français la manière de s'abiilcr pour dormir. Dès que les feux étaient allumés pour le repas du soir, on allait couper au bord du bois des branches de sapin, dont on faisait un lit épais sur la neigr ; on piquait ensuite ses raquettes du côh'' par où venait le vent; on y ajoutait (juelques rangées de branches, ou bien on étendait à la jilacc une toile ou un prélart. Le repas pris, le soldat s'enveloppait dans sa couverte, l'ofiicier dans sa p(,'au d'ours, et on se couchait sur le lit de

MONTC.U.M ET I.ÉVIS

sapin, les uns près des autres, pour se réchauffer mutuellement. On passait ainsi la nuit tant bien que mal, les pieds au l'eu, qu'on avait le soin d'entretenir de temps en temps. Auloui' du camp, les sentinelles aipentaient la neige à grands pas pour se réchauffer, prêtant l'oreille à tous les bruits noriurnes jusqu'à ce que l'aurore eût annoncé l'heure du réveil.

Le détachement circula une partie du jour suivant à travers les îles, s'avançant sur une même colonne, et vint s'abriter au l'ond d'une anse pour y attendre la

Canadiens en costumes de voyageurs, expéJilion d'hiver.

tombée de la nuit, afin de n'être pas aperçu. A huit heures, il reprit sa route et fit halle à onze heures, sur une pointe qui n'était qu'à deux lieues de William- Henry. On y passa la nuit sans feu.

Dès l'aube du jour cette pointe était franchie, et lorsqu'on fut arrivé à une lieue et demie du forl, MM. de Poulariés, Dumas, Le Mercier et deux autres officiers, MM. de Raymond et de Savournin, avec une escorte de cinquante sauvages, vingtcinq Canadiens et quatre grenadiers conduisant un prisonnier anglais, furent détachés pour aller reconnaître, du sonunet d'une montagne, la position du fort et le mouvement de la garnison.

M. de Poulariés, homme de guerre consommé, fit avec sa suite un examen long et minutieux. Le fort, solidement construit, lui parut en très bon état, et le mouvement des troupes considérable. Ce fort couronnait une petite éminence au fond du lac et avait la forme d'un carré irrégulier, à quatre bastions, avec un fossé. Tout auprès, un fortin en palissades protégeait des hangars et aulres constructions. On distinguait le long de la grève une énorme quantité de bateaux, à moitié ense-

volis dans la neige, et, sous les canons du forl, quatre navires ou liarques sur le clianlier.

Dumas et Le Mercier furent d'opinion que le côlé du fort qui faisait face à un marais était attaquable, vu le peu i]^ liauleur qu'il semblait avoir; mais M. de Poulariés, déployant devant eux un plan du fort, leur lit voir l'impossibilité d'un tel projet, sans toutefois les convaincre.

11 était Irois heures du soir quand ils furent de retour au camp. A cinq heures, M. de Ri^aud lit mander M. de Poulariés et lui lit part d'un plan d'escalade.

« Commandant, lui n'-pondit M. de Poulariés avec fermeté, je suis prêt à marcher à votre premier ordre, partout où vous le jugerez à propos; mais mon expérience dans le métier m'engage à vous représenter l'impossibilité de cette opération; l'ennemi, qu'on ne peut espérer surprendre, n'aura à défendre qu'une face de son fort, qui est en bon état. »

L'escalade fut cependant ordonnée. Vers minuit, trois colonnes devaient s'avancer sur le même côté du fort, tandis que de petits pelotons feraient les démonstrations sur les autres : la colonne de droite, formée de la ligne, sous M. de Poulariés; les deux autres, aux ordres de MM. de Saint-Ours et Saint-Martin, toutes trois ayant en tète un piquet de grenadiers. .\ onze heures, elles étaient à deux portées de fusil des remparts, lorsque M. de liigaud fit annoncer que l'assaut n'aurait pas lieu. MM. Dumas, Le Mercier et Savonrnin, escortés de deux sauvages et de huit grenadiers, avaient poussé une reconnaissance tout auprès du fort et avaient constaté qu'il n'y avait aucune probabilité de succès.

Jusqu'à ce moment la garnison de AVilliam-IIenry n'avait eu aucun soupçon de l'approche des Français; mais le craquement des pas sur la neige, à une petite dislance des glacis, donna l'éveil aux sentinelles, et })lusieurs coups de canon tirés des remparts répondirent à leurs cris d'alarme. La garnison était composée de quatre cent cinquante à cinq cents hommes.

On ne songea plus dans le camp de M. de Itigaud qu'à incendier les environs du fort, et on en fit l'essai cette nuit-là même, mais sans succès, car les fiigots dont on se servit étaient d'un bois trop humide.

Toute la journée du lendemain (19 mars), les francs -tireurs canadiens et les sauvages tiraillèrent autour des remparts, soutenus par les com})agiiies de la ligne. Durant la nuit, les volontaires canadiens, sous la conduite de MM. de Langy, de Saint-Simon et d'Albergatti, allèrent, sous le canon et la mousquelerie de la place, mettre le feu au fortin, à l'hôpital, aux bateaux et à de grands amas de bois. Le fort fut en quHques instants enveloppé d'immenses tourbillons de flammes, et n'aurait certainement pas échappé à la destruction si le vent se fût élevé. Pour donner moins de prise aux étincelles, le major Eyre, commandant du fort, avait fait enlever les toitures de tous les hangars.

M. de Rigaud jugea le moment propice pour faire une démonstration et sommer la garnison de se rendre. Dès le malin, tout le détachement, portant les échelles comme pour un assaut, sortit du camp sur une longue colonne, traversa le lac et alla prendre position dans une petite anse de la rive nord, dont la berge mettait à l'abri du canon. M. Le .Mercier, suivi de ,M. de Florimond et d'un interprète, gravit alors la berge en arborant un pavillon rouge. A cent pas de lui marchaient douze grenadiers guidés par un sergent.

« Qui vive? cria-t-on dès qu'il fut à la portée de la voix. — .l'ai à parler au

MONTC.Vl.M ET LEVIS 83

commandant , » répondit M. Le Mercier. Le major Eyre parut sur le boni du bastion. Après quelques pourparlers, il lit dire à M. Le Mercier d'avancer seul, et il détacha un de ses ol'liciers pour aller servir d'otage. M. Le Mercier fut conduit, les yeux bandés, dans la chambre du lommandant.

11 était venu, dit -il, au nom du marquis de Vaudreuil, le sommer de rendre la place, sinon que l'assaut allait être donné immédiatement par des forces auxquelles il ne pourrait résister; qu'alors il serait impossible de retenir le grand nombre de sauvages qui les accompagnaient, et que tout serait mis à feu et à sang Il venait l'avertir au nom de l'humanité, atîn d'épargner un carnage inutile.

Le major Eyre lui demanda le temps de consulter ses officiers. On le laissa, dit le Journal déjà cité, en compagnie de quatre ofiiciers, qui furent remplacés par quatre autres quand leur tour fut venu de donner leur avis. Ils lui Orent beaucoup de politesses, lui parlèrent de M. Dieskau, encore prisonnier à New- York, lui dirent qu'il était rétabli et qu'il allait bientôt passer en Europe. Ils lui demandèrent en même temps des nouvelles du marquis de .Montcalm.

Le major Eyre rentra après un assez long conseil , et répondit que lui et sa garnison étaient décidés à se défendre en braves, et qu'ils étaient prêts à courir les chances d'un assaut.

M. Le Mercier fut conduit hors de la place comme il y était entré, et alla communiquer sa réponse à M. de lîigaud. La nuit suivante fut employée à brûler les magasins, un moulin à scie et les derniers bateaux. Restait une barque en chantier, percée pour quatorze ou seize pièces de canon, placée à quinze pas du fort, et qu'on avait vainement essayé par trois fois de faire brûler. Un des ofiiciers partisans, destiné à jouer un rôle brillant durant celte guerre, M. AVoIff, réclama l'honneur de cette dangereuse mission. Il partit à la nuit, avec vingt volontaires, soutenus de deux cents Canadiens et de soixante soldats de la ligne et grenadiers. « S. son approche, dit le Journal cité, .\1. WollT reçut une bordée de coups de fusil; cela ne l'empêcha pas de se rendre à la barque avec un volontaire qui lui portait une échelle de douze pieds. 11 s'en fallait même de six pieds qu'elle fût assez élevée. M. Wolff descendit dans la cale et fit mettre des fagots du côté du vent, avec une corde de bois qu'il arrangea lui-même. Lorsqu'il trouvait des bûches trop grosses, il les partageait avec une hache. Il fit ensuite replier son détachement, et, avec des allumettes de sa façon, il mit le feu. La ban[ue fut entièrement consumée. Nous y perdîmes deux soldats de Languedoc, et il y en eut un blessé du même régiment. »

Une neige abondante avait commencé à tomber et dura toute la nuit, mais le lendemain un soleil éblouissant se leva sur celte neige toute fraîche. La garnison de William-Henry, qui jusqu'au dernier moment avait craint un assaut, respira à l'aise lorsqu'elle vit le détachement de M. de Rigaud descendre en raquettes sur le lac et tourner vers le nord sa longue colonne noire, qui disparut enfin à l'horizon. L'éclat du soleil de mars affecta la vue de plusieurs, qui furent pris du mal de neige et obligés de se laisser conduire par leurs compagnons.

Les piquets de la ligne restèrent en garnison à Carillon, les compagnies de la marine à Saint- Frédéric; et les Canadiens, « qui sont ici laboureurs et soldais', » lurent renvoyés sur leurs terres pour les semences.

> Lettre de Montcalm, 1" avril IT.ïT.

8r> MUNTCALM m' LE VIS

L'expédition de .M. do Rigaiid avait réussi aulanl qu'on pouvait l'espérer et faisait lionneur à ee'ui (|ui l'avait conçue coninic à ceux qui l'avaient exécutée. Outre les grandes perles qu'elle avait inllitiées à l'armée anglaise, elle l'avait arrêtée dans son mouvement oITensii' en détruisant ses moyens d'attaques, et elle avait préparé la brillante campagne qui allait s'ouvrir.

SIKC.K ET PP.ISE m; F(II!T WILLIAM - HENRY. — LE MASSACriE

Avril était venu avec ce soleil intense et ses subites chaleurs qui ne sont connus que dans les hautes latitudes. La terre, réveillée a'ors comme en sursaut après six mois de léthargie, fait éclater l'écorcc de glace et de neige qui l'enveloppe; toutes les i)lan!es In^ssaillent sous l'action des puissances souterraines qui poussent la sève vers leurs cimes et gonflent les bourgeons qui, dans quelques jours, briseront leurs corsages pour s'épanouir en feuilles et en fleurs. La fonte rapide des neiges précipite des torrents d'eau des montagnes, noie les forêts et les champs. Les cascades et les rapides bondissent sous les murs de glaçons qui les emprisonnent, les soulèvent, les morcellent, les emportent dans leur course, avec un cri de délivrance, et recommencent au grand jour leurs murmurantes chansons. Les oiseaux reviennent de leurs lointaines migrations, s'abattent par bande sur la terre ou sur les eaux, et répandent la vie avec leurs notes joyeuses dans les airs. Quand les premiers de ces visiteurs ailés s'annoncent par leurs croassements, les habitants se répètent gaiement les uns aux autres : « Les corneilles .sont arrivées, voilà le printemps. )> C'est aussi l'époque où l'on entaille les érabh'S. Les sucriers (on désigne ainsi ceux qui vont faire le sucre d'érable) parcourent en raquettes les érabliéres, recueillent l'iau qui tombe des goudrilles et la rapportent à la cabane à sucre, où de grands feux, entnitenus luiit et jour, l'ont bouillir et condensent la sève. En ce temps-là, comme aujourd'hui, ce travail était l'occasion de promenades et de festins champêtres dans les sucreries.

Monlcalm et ses compagnons d'armes se donnèrent plus d'une fois celte distraction.

La débâcle du Saint-Laurent, l'ouverture de la navigation et l'arrivée des vaisseaux de France, étaient alors le thème général di- la conversation.

« Depuis la nouvelle du -JO juin, écrivait le mar(|uis à la marquise du lîoulay, sous la date du 15 avril, nous ne savons rien de ce qui se passe en France; celte privation est cruelle. L'approche des lettres fait toujours autant trembler qu'espérer. Quinze cents lieues ne font ({u'augmcnler les sentiments de tendresse et de respect que je vous ai voués et (pie je vous dois -iiar tant de raisons.

<t Ma santé a repris cet hiver, quoique je n'aie pas été sans peines, sans occultations et sans courses, ayant fait cent vingt lieues sur les glaces pour aller et revenir de Québec, où j'ai resté un mois.

« M. ic clicvalier de Lévis se porle à merveille; je ne saurais trop mo louer de l'avoir pour second, ainsi que M. de Bourlaniaque. Ma commission exigerait plus de talents; je ne néglige rien pour la bien remplir à tous égards. Une grande dépense nécessaire, la cherté des vivres, me met dans le cas de devoir au lieu d'épargnes; mais pourvu que l'on soit content de moi en France, je n'ai regret ni à la dépense ni même à ma santé, et pour me servir d'une expression sauvage :

La débâcle du Saint-Laurent.

J'ai jeté mon corps, et je ne trouve rien de valeur quand il s'agit du service d'Ononthio-Goa : c'est ainsi qu'ils appellent le roi. Ce qui me peine le plus est la privation de nouvelles di> personnes qui me sont aussi chères que vous, madame. »

Le lendemain , Montcalm écrivait à sa femme :

« Si je pouvais, ma très chère et bien-aimée, recevoir de vos nouvelles et de celles de ma mère, je trouverais moins affligeant mon éloignement; mais d'imaginer que depuis une lettre du 5 mai je n'en ai reçu, et que je n'en aurai que du 10 au 15 du prochain est dur. Cette lettre est destinée à passer à la première navigation par Louisbourg. Si elle vous arrive avant celles que je vous écrirai directement, je vous prie de la communiquer à nries trois sœurs.

« Je n'écris qu'à vous, à votre mère, à Mole, à Chevert et aux autres ministres à qui je dois écrire. Ma santé est assez bonne, malgré beaucoup de travail, surtout d'écriture.

« Tout est hors de prix. Il faut vivre liomiralilL'meul, et je Ir lais tous les jours. Seize personnes, une fois tous les quinze jours, i-liez le gouverneur général et M Ir

83 M0NT(:M.M 1:T l.KVIS

chevalier de Lévi.<, qui vil aussi très bien. 11 a doiiué trois beaux bals, l'our nidi, jusqu'au carême, outre les dîners, de grands soupers de dames trois l'ois la semaine. Le jour des dévoles prudes, des concerts. Les jours des jeunes, des violons d'hasard parce qu'on nie le deniaiidail; cela ne menait que jusqu'à doux heures après minuit, et il se joignait l'après souper compagnie dansante sans être priée, mais sûre d'être bien reçue à celle qui avait soupe. Fort cher, peu amusant, et souvent ennuyeux. A Québec, où nous avons passé un mois, ma maison m'y avait suivi sur les glaces, et j'y ai vécu cependant souvent chez l'inlendant, en des l'élcs.

« Si je n'étais pas une espèce de général, quoique très subordonné au gouverneur général, qui a, comme de raison, la voix décisive et prépondérante, je pourrais vous bavarder des projets de campagne qui commencera vraisemblablement à s'ouvrir du 10 au 15 mai dans la i'rontière du lac Saint-Sacrement; mais les généraux apprennent ce qu'ils ont fait et jamais ce qu'ils projettent, d'autant qu'ils sont incertains...

« Adieu, mon cœur, je vous adore et vous aime. J'embrasse mes filles, ma mère... »

Le secret des peines dont se plaignait Montcalm est indicpié à la lin de cette lettre : c'est le dualisme dans le commandement (jue la France avait eu le tort d'imposer. Montcalm ne se comparait pas à César; mais, ambitieux comme lui, il avait comme lui pour axiome: Le premier dans une bicoque plulùt que le second à Home.

Sa mauvaise humeur contre Ma' de Pontbriand s'était accrue depuis que ce prélat, par un mandement adressé à ses diocésains (ii février 1757), avait demandé des prières pour le succès de l'expédition organisée par le marquis de Vaudreuil et commandée par son frère, s Ce jirélat, disait-il, saint homme d'ailleurs et de bonnes mœurs, a tous les préjugés d'un Canadien, quoique né en France. »

Et quelques semaines plus tard, le général ne pardonnait pas à Mfl"' de Pontbriand d'avoir l;ùt chanter un Te Deum en action de grâces du succès de M. de iiigaud, malgré les éloges que dans ce même mandement l'évèque de Québec adressait à Montcalm.

Cela ne nuisait pas cependant aux bons rapports que le marquis entretenait avec le clergé. 11 écrivait à BourlauKupie ;

« Bougainville a passé la journée de lundi délicieusemenl à l'ile Sainte - Hélène ; celle du mardi, dévotement à la Montagne'. J'y fus à quatre heures, et j'eus la complaisance d'y souper, en réfectoire, à cinq heures trois quarts. »

De son côté, Bougainville parlait en ces termes de ses relations avec le clergé du Canada :

« Je deviens dévot; je suis très bien avec tous les jjrêtres et jésuites de ce continent. Je suis de leurs j)arties de campagne, et je parle théologie tout comme un autre. Il est vrai que de temps en temps il me faut au moins entendre quelques invectives contre Jansénius; mais alors je tousse, je crache et je proteste en secret contre ces propos. »

L'ouverture de la campagne occujja bientôt l'attention du marquis de Montcalm.

Les Canadiens, mis les premiers en réquisition, furent expédiés de Lachine, au

• Résidence des prêtres de Saint -Sulpico.

nombre de deux cent quarante (."50 avril), sur soixante bateaux chargés de vivres et de marchandises de traite pour les pays d'en haut. Quatre cents autres miliciens les suivirent de près pour aller fortifier les postes de la Belle-Rivière. L'affluence des sauvages, surtout à Niagara et à Frontenac, avait été extraordinaire durant tout l'hiver.

Jamais l'étoile de la France n'avait brillé d'un aussi vif éclat dans les solitudes américaines; jamais on ne vit une telle variété de tribus accourir sous ses drapeaux : depuis les Sakis, assis sur leurs nattes, au bord du Wisconsin, et les Illinois, chasseurs de buffles, jusqu'aux Abénakis et aux Micmacs, habitués à poursuivre le saumon au flambeau et à le darder avec le nigog; depuis les Kikapous du lac Michigan, encore païens et anthropophages, jusqu'aux Mohicans et aux Chaouenons des montagnes Bleues.

Les émissaires d'Ononthio , envoyés dans toutes les directions , depuis l'automne , pour chanter la guerre, avaient été partout bien reçus, même chez les Cinq-Nations. Les guerriers, tatoués de noir et de vermillon, avaient allumé le feu du conseil , fumé avec eux le calumet et accepté les branches de porcelaine. Le chichikoué, accompagnant les rondes guerrières, avait été entendu d'un village à l'autre, et les jongleurs accroupis dans leurs cabanes avaient vu dans leurs rêves quantité de chevelures et de prisonniers.

Des escadrilles de canots, venant de tous les points de l'horizon , convergeaient vers Montréal, qui, à la fin du printemps, présentait un des coups d'œil les plus étranges et les plus pittoresques qui se puissent imaginer. On voyait des dames, vêtues à la mode de Paris, se coudoyer dans la rue ou se croiser dans les antichambres du gouverneur avec des matrones outagamises ou huronnes, enveloppées des pieds

à la tète de leur couverte blanche, chaussées de mocassins, ayant sur le dos un petit bambin emmailloté dans sa ndganc. Des fonctionnaires en haltils de cour, portant la perruque et l'épée, étaient accostés sur la place publique par de fiers Iroquois ou de féroces Poutéotamis, la lance au poing, des chevelures anglaises à la ceinture.

Autour des tentes dressées sur la place ou dans les terrains vagues joignant les murs de la ville grouillait tout un peuple de Peaux-Rouges, d'interprètes, de coureurs de bois, de trafiquants de fourrures, où chaque groupe parlait un dialecte diflërent. On voyait les guerriers de certaines nations, comme celles des lowas des Prairies, dont on n'entendait pas la langue et qu'on n'avait jamais vus à Mon-

Jusqu'aux Abénakis et aux Micmacs, habitués à poursuivre le saumon au llambeau et à le darder avec le nigog.

90 MONTCALM ET LKVIS

tréal. Le palais du gouverneur, assiégé du malin au soir par les dépulalions, était le théâtre de cérémonies et de pantomimes aussi originales qu'interminables.

Au sortir d'une de ces audiences, trois cents Outaouais de Michilimakinac demandèrent à voir le grand général, dont la renommée les avait amenés de si loin jusqu'ici.

d Tous ces sauvages, dit Bougainville, sont faits à peindre, presque tous de la plus grande taille. Ils sont nus, à l'exception du brayet, se matachent de noir, de rouge, de bleu, etc. Leur tète est rasée : des plumes en font l'ornement; leur marche est noble et fière. Je leur trouve cependant l'air moins féroce qu'aux Iroquois, même domiciliés. »

En apercevant Montcalm, leur chef parut étonné.

« Nous avons voulu voir, dit-il, ce fameux chef qui, en mettant pied à terre, a foulé aux pieds l'Anglais. Nous pensions que sa tète se perdait dans les nues. Tu es petit, mon père; mais nous voyons dans les yeux la grandeur des pins et le vol de l'aigle. »

Le flot de ces barbares allait toujours grossissant, et au mois de juin leur nombre s'était élevé à plus de mille, « qui passait la journée à chanter, danser et boire'. » Les citoyens de Montréal, en proie à ces hordes sans frein, étaient témoins de bacchanales aussi impossibles à décrire qu'elles étaient impossibles à réprimer.

Les Mohicans, dont il y avait plusieurs venus de la Belle -Rivière, avaient passé l'hiver à dévaster les frontières de la Virginie.

« Un de leurs partis, rapporte Montcalm, a fait prisonnier un ofticier anglais qu'ils ont mangé, leur ayant paru bien gras. Quoiqu'ils n'exercent plus guère ces sortes de cruautés, il n'y a point d'années que dans de certains moments ils ne brûlent quelques prisonniers. En général, tous les sauvages domiciliés, depuis qu'ils sont de la prière, ont renoncé à ces sortes de cruautés. Dans les premiers moments, après le combat, ils tuent assez volontiers leurs prisonniers; mais, s'ils les conservent, ils se contentent de leur donner la bastonnade. i>

La difficulté pour le moment était de nourrir tous ces guerriers, qui faisaient une consommation énorme de vivres. La disette, particulièrement à Québec, était extrême :

« Le pain y manque, écrivait Bougainville, et le peu que l'on en a est de la plus mauvaise quahté. L'intendant a été obligé de faire distribuer aux habitants deux mille minots de grains pour faire les semences. Celte quantité n'est pas à beaucoup près suffisante, et une partie des terres demeurera non ensemencée. On sera même obligé de faire descendre des vivres des entrepôts destinés à la subsistance des troupes pour nourrir la capitale. »

La pénurie n'était pas aussi grande dans les paroisses de Montréal ; mais les dépôts de l'armée étaient presque vides. Montcalm proposa au gouverneur de faire une levée de vivres dans les campagnes pour nourrir trente hommes par compagnie pendant un mois. <r On ne sait, ajoute ironiquement le marquis, s'il acceptera cette sage proposition, qui n'est pas partie de sa minerve. »

Montcalm se trompait : Vaudreuil consentit. Si ce gouverneur avait un tort, c'est qu'il aimait trop les Canadiens; et s'il hésitait à les pressurer, c'est qu'il con-

' Jiiiiinal di- Montcalm.

MONTCAl.M 1:T I.KVIS 91

naissait leur dévouement 11 savait que ceux-ci ne lui refuseraient rien. « Prenez tout ce que nous avons, disaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé. »

« A peine, remarque Lévis, avions-nous des vivres pour tenir un mois; mais, comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort George. »

Dès le 8 mai, .M. de Bourlamaque était en marche pour Carillon avec les bataillons de Royal -Roussillon et de Béarn. Son corps d'armée allait être porté à treize cents hommes et avait ordre de camper entre le fort et la redoute construite sur le bord de la falaise et de s'y retrancher par des abatis.

Avant de l'aller rejoindre, la Sarre et Guyenne avaient été arrêtés sur le Richelieu pour réparer le l'ort Saint- Jean et le chemin de Chambly. La Reine, ramené de la côte de Beaupré, stationnait à Québec, où ce régiment pouvait être secouru en peu de jours si une flotte anglaise paraissait dans les eaux du fleuve.

Ce danger toutefois n'était guère à craindre pour le moment, car la France tenait encore à Louisbourg les clefs du Saint- Laurent.

Aucune escadre anglaise n'oserait s'aventurer dans les détroits du golfe tant qu'on verrait le drapeau blanc flotter au-dessus de la forteresse qui dressait làbas ses fiers bastions dans les brumes du Xord. C'était à l'abri de ses canons que venaient se réfugier les corsaires français qui croisaient dans ces mers et qui déjà avaient fait sur les Anglais des prises estimées à cent mille écus.

D'après les rapports des prisonniers faits récemment, on s'était convaincu au Canada que c'était de ce côté que l'Angleterre concentrait ses forces, lorsque arrivèrent enfin de France les nouvelles si impatiemment attendues. Elles ranimèrent tous les courages. La France avait, en effet, noblement répondu (hélas! c'était pour la dernière fois) aux appels que lui avait faits le marquis de Yaudreuil. Elle envoyait à peu près tous les secours en hommes, vivres et munitions , qui lui avaient été demandés. Les premiers navires arrivés en rade avaient amené des vivres et cent soixante-dix hommes d'un corps de volontaires étrangers nouvellement formé en France aux ordres du maréchal de Belle- Isle.

Quelques jours après, deux vaisseaux apportant quatre cents hommes de recrues, six officiers d'artillerie et vingt canonniers, annoncèrent l'arrivée à Louisbourg de l'escadre de M. Dubois de La Mothe, avec le régiment de Berry, en destination de Québec.

Désormais sans crainte de ce côté, Montcalm ne songea plus qu'à pousser ses troupes en avant. Le régiment de la Reine avait eu ordre de partir de Saint- Jean le 1«'" juillet; celui de la Sarre, le 2; celui de Languedoc, le 4; celui de Guyenne, le 6; les troupes de la marine, les milices et les sauvages, du 8 au 1 i. Outre les régiments de la ligne, l'armée se composait de mille hommes de la marine, deux mille cinq cents Canadiens, dix-huit cents sauvages, deux compagnies de canonniers avec un parc et une compagnie d'ouvriers.

« Je vais, le !•, chanter la guerre au lac des Deux -Montagnes, écrivait le marquis à sa femme; le 10, au Saut- Saint- Louis. Grande et ennuyeuse cérémonie. Je pars le 12, et je compte que nous aurons événement tout à la fin du mois ou les premiers jours du prochain. »

Le chevalier de Lévis, arrivé le 7 à Carillon, où il venait de remplacer le froid et méthodique Bourlamaque, hâtait le mouvement de l'armée. Il avait laissé ce colonel au lort avec deux bataillons pour y faire continuer les travaux et faire

avancer rartillcric et les munitions. Lui-même s'était établi à la Chute avec quatre bataillons, et en trois jours il avait ouvert un chemin entre Carillon et le lac Saint- Sacrement. Pour ne pas retarder la marclie de l'artillerie, il faisait passer de nuit les divisions et les bateaux tirés à bras à mesure qu'ils arrivaient.

Il était important de dérober ces opérations aux Anglais, d'autant plus qu'ils étaient plus alertes que l'année précédente et que leurs éclaireurs avaient eu des escarmouches avec nos patrouilles. Néanmoins la supériorité de nos troupes dans ce genre de guerre, qui leur donnait la plupart du temps l'avantage, augmentait leur conlîance et leur audace.

M. de Langy fut chargé d'aller avec cent Canadiens et sauvages explorer la côte occidentale du lac Saint- Sacrement jusqu'au fort George, afin de s'assurer s'il y avait possibilité d'y faire passer un corps d'armée. A peine avait- il fait cinq lieues de marche, qu'il tomba sur un parti de trente éclaireurs anglais. Quatre seulement de ces malheureux échappèrent; dix-huit furent tués, les huit autres faits prisonniers.

Sur ces entrefaites arriva à Carillon l'intrépide Marin , avec quatre cents Outaouais , Folles - Avoines , Sauteux et autres sauvages des pays d'en haut. M. de Lévis ne lui laissa que deux jours pour se préparer, adjoignit cent cinquante Canadiens à trois cents de ses sauvages, et le dépêcha du côté oriental du lac Saint -Sacrement, pour masquer nos mouvements sur la gauche et pousser une reconnaissance jusqu'au fort Edouard. Il suivit la grande voie qui menait de ce côté, c'est-à-dire la tète du lac Champlain, appelée alors la Baie, et la rivière au Chicot qui s'y décharge. A cinq lieues du fort Edouard, la navigation de cette rivière est interrompue par une cascade auprès de laquelle avait été bâti l'ancien fort Anne, alors abandonné. Marin y laissa ses canots. Lorsqu'il arriva en vue du fort Edouard, plus de la moitié de ses sauvages, cédant à leurs caprices ou à leurs superstitions, l'avaient quitté.

Il s'approcha cependant et tomba à l'improviste s\ir une patrouille de cent hommes, qu'il dispersa et poursuivit jusqu'auprès des remparts. Au bruit de la fusillade, une partie de la garnison sortit de ses retranchements. Elle s'avança « en bataille jusqu'à l'entrée du bois en faisant, sans aucun ell'et, des décharges régulières. Los sauvages, à l'abri de gros arbres, tiraient à coup sûr, et ils disent en avoir beaucoup tué. La fusillade a duré quelque temps, après quoi ils ont fait leur retraite, poursuivis pendant plus d'une lieue; mais qui pourrait atteindre un sauvage qui fuit ' ï?

Marin n'avait eu qu'un de ses hommes tué et cinq sauvages blessés légèrement. Les sauvages avaient fait quatre prisonniers et levé trente-deux chevelures; mais, observe Bougainville, ils savent avec une en faire deux et même trois.

Montcalm reconnut la main puissante de Lévis, en examinant les travaux faits aux camps de Carillon. Le parc d'artillerie et les bateaux étaient transportés ; il ne restait plus en arrière que quelques munitions de guerre et les munitions de bouche.

Le général, arrivé avec les dernières troupes de la marine et le reste des sauvages (18 juillet), se fixa à Carillon et envoya M. de Rigaud, venu avec lui commander au Portage et aux postes avancés, tandis que « les sauvages sis plaçaient où il leur plaisait». M. Dumas fut chargé d'organiser les milices par brigades et de former un bataillon des troupes de la marine, en choisissant pour officiers ceux qui

' Journal de Monicalm.

étaient moins propres à mnrclicr avec les sauvages et à faire la guerre de partisans. L'inspection des postes avancés que fit Montcalm, dans la journée du 21, fut accompagnée d'une scène caractéristique que le marquis s'est plu à retracer. 11 s'était embarqué, pour se rendre à la Chute, dans un canot pagayé par plusieurs sauvages des pays d'en haut. Durant tout le trajet, un jeune guerrier se tenait

Partis d'éclaireurs sur le lac Saint -Sacrement.

debout dans le canot et chantait en s'accompagnant du tambourinet indien. Derrière lui était assis le plus vieux sauvage de l'expédition, Pennahouel, le Nestor de la forêt. Dans son récitatif, modulé sur un ton qui ne manquait pas de grâce, le jeune guerrier disait ses derniers rêves : « Le manitou m'est apparu; il m'a dit : De tous ces jeunes gens qui te suivent à la guerre, tu n'en perdras aucun; ils réussiront, se couvriront de gloire, et tu les ramèneras tous sur leur natte. s> Des cris d'applaudissements l'interrompaient de temps en temps. Le vieux chef prit à la fin la parole, et lui dit d'un ton solennel : « Mon fils, avais-je tort de t'cxhorter à jeûner? Si, semblable aux autres, tu eusses passé le temps à manger, à sacrifier à ton appétit, tu ne te serais pas rendu le manitou favorable; et voilà qu'il l'a envoyé des rêves heureux et qui font la joie de tes guerriers. »

94 MO.NTCAI.M ET I.EVIS

Le camp de ces sauvages retentissait jour el iiuil do semblables jongleries. Ils piquaient en terre une perche au bout de laquelle clait suspendu leur manitou : c'était un équiiiement, une peau de b('te ou un chien mort, auquel ils offraient en sacrifice des bouts de tabac, quelques bouffées de leur pipe ou des morceaux de viande qu'ils jetaient au feu. Le reste du temps se passait à danser, à se divertir ou à se baigner. Leur habileté à nager et à plonger faisait l'étonnement des blancs.

Les mœurs des sauvages chrétiens formaient un contraste avec celles de ces païens. Vêtus en général avec plus de décence, ils se montraient plus trailables, étaient munis de mousquets dont ils se servaient avec une rare habileté, tandis que la plupart des autres n'étaient armés que de flèches, de lances ou d'espontons. Leurs missionnaires, qui les avaient suivis, exerçaient sur eux une grande influence: c'était l'abbé Piquet, de la Présentation; l'abbé .Matavet , du lac des Deux-Montagnes, tous deux sulpiciens; et le P. Roubaud, jésuite de la mission des Abénakis de Saint-François. Ces missionnaires les réunissaient matin et soir pour la prière, les prêchaient, les confessaient et leur disaient chaque jour la messe, qu'ils entendaient avec un recueillement qui était une leçon pour l'armée. Ils étaient cependant bien encore les enfants de la nature, avec des instincts grossiers et de violentes passions. Ils avaient leurs jeux, leurs danses et leurs festins de guerre.

De Carillon au pied de h^ Chute, où était débarqué Montcalm, il n'y avait guère plus d'une demi-lieue navigable. La cascade que forme la rivière à cet endroit, bondissant sur un lit de rochers, faisait mouvoir un moulin à scie, d'où on lirait le bois nécessaire aux constructions. Au delà, la rivière se fraye un lit sinueux et bruvant en se précipitant de rapide en rapide jusqu'à la Chute. C'est là, au milieu d'une vaste clairière fortifiée par des abatis cl une redoute, que se dressaient les lentes du chevalier de Lévis, avec ses quatre régiments de la Reine, Languedoc, Guyenne cl la Sarre. Après avoir accompagné .Montcalm autour de son camp, le chevalier lui fit visiter la demi-lieue de chemin qu'il venait d'ouvrir et qui aboutissait au Portage, où étaient lancés les bateaux en eau calme, pour entrer de là dans le lac George, à un quart de lieue plus haut. Le charroyage des munitions se faisait toujours avec une extrême activité, malgré les pluies fréquentes qui, en détrempant le chemin, avaient rendu les transports difficiles. La tète de ce chemin était gardée par le camp de M. de Rigaud, fortifié comme celui de la Chute. Après avoir passé en revue le bataillon de la marine et les brigades canadiennes, les deux commandants se rendirent aux postes avamés, el ils éprouvèrent une vive salisl'action en y voyant massée la plus grande partie des sauvages, qu'ils s'étaient donné des peines infinies à faire avancer jusque-là, afin d'éclairer la marche de l'armée dès qu'elle s'ébranlerait. « C'est que, dit Montcalm, au milieu des bois de l'Amérique, on ne peut pas plus se passer d'eux ipie de la cavalerie en plaine '. »

Le cordon de sentinelles établi autour du camp rendait presque impossible l'approche des espions. Tandis que les patrouilles faisaient la ronde aux environs, foudlaient les taillis el les ravins, les vigies montées sur des canots avaient l'œil sur le lac George. Malgré toutes ces précautions, quelques sauvages agniers parvinrent à se glisser à cent cinquante pas du camp, s'y tinrenl cachés toute la nuil dans un fourré, d'où ils tirèrent sur un piquet de grenadiers qui se rendaient à la Chute, et levèrent deux chevelures. M. de Villiers se lança à leur poursuite avec

' Journal de Muntcalnt, 23 juilli't.

MONTCAI.M ET I.KVIS 93

ses limiers, mais inutilement, car <? ceux qui avaient fait le coup étaient sûrs de leurs jambes. >

Chaque jour, une berge montée par neuf Canadiens et un ofllcier, sous le commandement de M. de Saint-Ours, allait à la découverte jusqu'aux environs des îles qui parsèment le milieu du lac. Le 20 juillet, elle revint après avoir eu une rencontre durant laquelle l'oiVicier, .M. de Gros-Bois, fut tué et M. de Saint-Ours blessé léi^èrement, avec deux miliciens. Encourages par ce petit succès, les édaireurs anglais s'aventurèrent plus avant dans le lac : six berges ayant paru entre les chenaux des îles dans la soirée du 23 juillet, quatre cents sauvages, cinquante Canadiens et soldats, sous la conduite de MM. de Langlade et de Corbière, allèrent se mettre en embuscade dans les îlots qui se trouvent au pied du Pain-de-Sucre, précisément à l'endroit où avait campe l'hiver précèdent le détachement de M. de Rigaud. Les canots tirés à terre et abrités sous le feuillage, ils attendirent jusqu'aulendemain le passage des berges qu'on apercevait dans le lointain. Ces berges, au nombre de vingt-deux, montées par trois cent cinquante miliciens du New-Jersey, commandés par le colonel Parker, étaient parties la veille du fort George et s'étaient mises en panne pour la nuit. A l'aube du jour, elles s'étaient remises en mouvement sur trois divisions, à une assez bonne distance les unes des autres. Elles s'avancèrent silencieusement à travers le groupe .^'Hes qui allait être témoin d'une des plus horribles tragédies dont il soit fait mention dans les annales de l'Amérique.

Dès que les trois berges qui faisaient l'avant-garde furent parvenues en face de l'embuscade, elles furent cernées et prises sans avoir tiré un coup de fusil. Les trois autres qui suivaient eurent le même sort. Les seize dernières s'avancèrent en bon ordre jusqu'à la portée du fusil. Selon leur habitude invétérée, les sauvages tirèrent trop tôt. Les berges répondirent par quelques décharges, puis commencèrent à tourner pour battre en retraite; mais les sauvages ne leur en donnèrent pas le temps. Avec une agilité incroyable ils se précipitèrent dans leurs canots et les assaillirent de toutes parts. Alors commença une scène de carnage indescriptible et qu'on se refuserait à croire, si elle n'était racontée par les témoins oculaires. La vue, les cris, l'agilité de ces géants cuivrés, brandissant leurs lances ou leurs casse-tête rougis de sang, frappèrent les équipages d'une telle épouvante, qu'ils ne firent presque aucune résistance. « Les sauvages, dit Montcalm, plongeaient dans l'eau pour les darder, comme ils font pour le poisson et aussi pour couler bas les berges, en les prenant par dessous et les faisant chavirer. » Deux berges seulement réussirent à s'échapper. Près de deux cents prisonniers tombèrent entre les mains des sauvages et, malheureusement aussi, plusieurs barils de rhum avec lequel ils .s'enivrèrent. Ce fut ensuite une orgie et des cruautés sans nom exercées sur les prisonniers, dont trois furent mis à la chaudière et mangés. Le commandant Parker, fait prisonnier avec les autres, eut le bonheur de s'échapper.

Le P. Roubaud, témoin de la rentrée de l'expédition au camp, en a fait un récit tout plein de l'épouvante qu'il en ressentit : « On vit paraître au loin, dans la rivière, une barque française qui nous amenait cinq Anglais Hés et conduits par des Outaouais dont ils étaient les prisonniers. La vue de ces malheureux captifs répandit la joie et l'allégresse dans le cœur des assistants; mais c'était, dans la plupart, une joie féroce et barbare, qui se produisit par des cris elTroyables et par des démarches bien tristes pour l'humanité. Un millier de sauvages, tirés des trente-

Qfi MONTCALM ET I.EVIS

six nations réunies sous l'étendard français, étaient présents ol bordaient le rivage. Dans l'instant, sans qu'il parût qu'ils se fussent concertés, on les vit courir avec la dernière précipitation vers les bois voisins. Je ne savais à quoi devait aboutir une retraite si brusque et si inopinée. Je lus bientôt au fait. Je vis revenir un moment après ces furieux, armés de bâtons, qui se préparaient à faire à ces infortunés Anglais la plus cruelle des réceptions. Je ne pus retenir mon cœur à la vue de ces cruels préparatifs. Les larmes coulaient de mes yeux; ma douleur cependant ne fut point oisive. J'allai, sans délibérer, à la rencontre de ces bêtes farouches, dans l'espérance de les adoucir; mais, hélas! que pouvait ma faible voix, que pousser quelques sons que le tumulte, la diversité des langues, plus encore la férocité des cœurs, rendaient inintelligibles? Du moins, les reproches les plus amers ne furent-ils pas épargnés à quelques Abénakis qui se trouvèrent sur mon chemin; l'air vif qui animait mes paroles les amena à des sentiments d'humanité. Confus et honteux, ils se séparèrent de la troupe meurtrière en jetant les cruels instruments dont ils se disposaient à faire usage. Mais qu'était-ce que quelques bras de moins sur deux mille déterminés à frapper sans pitié? Voyant l'inutilité des mouvements que je me donnais, je me déterminai à me retirer, pour n'être pas témoin de la sanglante tragédie qui allait se passer. Je n'eus pas fait quelques pas, qu'un sentiment de compassion me rappela sur le rivage, d'où je jetai les yeux sur ces malheureu.ses victimes dont ou préparait le sacrifice. Leur état renouvela ma sensibilité. La frayeur qui les avail saisies leur laissait à peine assez de force pour se soutenir; leurs visages consternés et abattus étaient une vraie image de la mort. C'était lait de leur vie. Kn effet, ils allaient expirer sous une grêle de coups, si leur conservation ne fût venue du sein même de la barbarie, et si la sentence de mort n'eût été révoquée par ceux mêmes qui, ce semble, devaient être les premiers à la prononcer.

« L'officier français qui commandait dans la barque s'était aperçu des mouvements qui s'étaient faits sur le rivage. Touché de cette commisération si naturelle à un honnête homme à la vue des malheureux, il tâcha de la faire passer dans le cœur des Outaouais, maîtres des prisonniers; il mania si adroitement leurs esprits, qu'il vint à bout de les rendre sensibles el de les intéresser en faveur de la cause des misérables. Us s'y portèrent avec un zèle (jui ne pouvait qu'infailliblement réussir. A peine la berge fut-elle assez près du rivage pour que la voix pût y porter, qu'un Outaouais, prenant fièrement la parole, s'écria d'un ton menaçant : « Ces prisonniers sont à moi; je prétends qu'on me respecte en respectant ce qui « m'appartient; trêve d'un mauvais traitement, dont tout l'odieux rejaillirait sur ma « tète, i Cent officiers français auraient parlé sur le même ton, que leurs discours n'auraient abouti qu'à leur attirer, à eux, des mépris, et à leurs captifs des redoublements de coups; mais un sauvage craint son semblable et ne craint que lui. Leurs moindres disputes vont à la mort; aussi n'en viennent-ils guère là. Les volontés de l'Outaouais furent donc aussilùl respeclées que noiiliées; les prisonniers furent débarqués sans tumulte et conduits au fort... s

A leur passage au camp de Lévis, le chevalier tenta de racheter un colonel de la milice anglo-américaine qui se trouvait au nombre des captifs; mais, dit-il, il ne fut pas possible de le retirer de leurs mains, quelque offre qu'il lit faire pour cela, et il fut emmené dans le pays des sauvages.

Le P. Roubaud ajoute dans son récit qu'il vit passer i)ar bandes les infortunés captifs, traînés, la corde au cou, le visage terrifié, le corps ruisselant de sueur.

MONTCAI.M ET LEVIS

Ayant remarqué l'un d'eux, qu'il reconnut pour un officier à quelques lambeaux d'uniforme qui lui restaient, il s'approcha d'un des Outaouais qui l'emmenait, et, lui adressant la parole de l'air le plus caressant qu'il pût, il lui fit comprendre qu'il désirait racheter ce prisonnier. L'Outaouais le repoussa avec un geste si menaçant, que le Père se relira tout effrayé.

Pennahouel assistant au conseil du Portage.

Quelque temps après, comme il parcourait à l'entrée de la nuit le camp indien, il remarqua un groupe de sauvages faisant festin autour d'un bûcher. Au bout de quelques perches plantées en terre pendaient des morceaux de viandes qui grillaient à la flamme. Le Père s'approche et recule d'horreur eu apercevant un des Indiens tenant une tête humaine qu'il dévorait : c'était celle d'un prisonnier qui venait d'être jeté à la chaudière. Aux remontrances que lui fit le Père, le sauvage répondit froidement, en continuant sou festin : « Toi avoir le goût français; moi, sauvage, celte viande bonne pour moi. »

Montcalm prend occasion de ces horreurs pour rendre ju>lice aux sauvages chrétiens, t Ce ne sont, dit-il, que ceux d'en haut qui commettent ces cruautés; nos domiciliés n'y prennent aucune part. Ils se confessent toute la journée. »

MoiUcalin tint conseil sur cousoil avec les sauvages duraiil loule la journée du 25, sans réussir à racheter les malheureux eaplils, qui, exposés à chaque instant à être assommés, élaienl en proie à dos terreurs pires que la mort. La victoire avait rendu les sauvages plus insolents et plus iiitraitahles que jamais.

Ce ne fut qu'après minuit qu'ils consentirent, non à rendre la liberté à leurs captifs, mais à permettre de les envoyer au marquis de Vaudreuil, en se réservant le droit de les reprendre au retour. Ils exigèrent même que le marquis de Montcalm donnât à chaque bande un reçu signé de sa main. L'escorte et les canots étaient prêts à recevoir ces malheureux, qui furent dirigés sur Montréal.

Depuis leur victoire, les sauvages ne parlaient plus que de partir; ils voulaient à tout prix s'en retourner dans leur pays. Ils avaient fait coup, disaient-ils, et c'était tenter le Maître de la vie que de s'exposer à de nouveaux combats. Montcalm se hâta de convoquer deux grands conseils de toutes les nations sauvages : l'un au camp de la Chute, l'autre à celui du Portage, pour les rattacher à l'expédition et leur faire connaître la marche de l'armée. Trois orateurs célèbres y portèrent la parole : Kisensik , de la tribu des Népissings; Lamolte, de celle des Folles-Avoines; et le vieux Pennahoucl, orateur des Outaouais, le plus remarquable de tous. C'était un homme d'un esprit et d'une sagacité extraordinaires, aulnîlbis l'ennemi acharne des Français, mais devenu leur ami dévoué, surtout depuis (pi'il s'était lié d'amitié avec le marquis de la Galissonnière, qui avait admiré son intelligence et s'était amusé de ses spirituelles saillies.

Pendant que Montcalm prononçait son discours, un gros arbre tomba fortuitement à quelques pas de l'assemblée. Le général, sans perdre sa présence d'esprit, interpréta pour lui ce présage: « Voilà, s'écria-t-il, comment l'Anglais sera renversé, comment tomberont les murs du fort George. C'est le Maître de la vie qui 'lous l'annonce. »

Lamotte accepta l'augure au nom des tribus d'en haut; et Pennahouel, se levant avec solennité, ra[)j)uya par ces paroles :

ï Mon père, moi, qui de lous les sauvages compte le plus de lunes, je te remercie, au nom de toutes les nations et au mien, des bonnes paroles que tu viens de nous doimer, je les approuve; personne ne nous a jamais mieux parlé que toi. C'est le manitou de la guerre qui t'inspire. »

Un grand nombre d'ofiiciers français, attirés par la curiosité, étaient accourus au Portage, et formaient un second cercle autour du grand conseil qui siégeait au centre du camp. Aucun de ces officiers, quelque accoutumé qu'il fût aux scènes d'opéra et aux féeries des boulevards parisiens, n'avait vu de spectacle plus théâtral et mieux fait pour frapper l'imagination. Tout y prêtait à la fois : le lieu, les hommes et les choses. Ce camp militaire, avec ses tentes dressées dans une clairière, au milieu d'une vallée déserte, entre deux chaînes de montagnes couvertes de la base au sommet de forêts vierges, dans toute la splen(l(;ur de leur feuillage d'été, exhalant sous un ciel napolitain de chauds eilluves chargés de senteurs sauvages; ces officiers pimpants, aux blancs uniformes galonnés d'or, aux cheveux poudrés sous leur chapeau à panache, qu'on eût dit de petits maîtres déplacés en un tel lieu, s'ils n'avaient été aussi braves qu'élégants; et autour d'eux, les coudoyant, les frôlant de leur corps nu, des Sakis, des lowas de l'extrême ouest, des Mascoulins, mangeurs d'hommes; enfin toute cette agglomération plus semblable à une mascarade qu'à une armée, et, en perspective, une victoire assombrie par une sanglante tragédie.

MdNTCAL.M ET LÉVIS 99

Kisensik, l'orateur des Népisslngs, debout au milieu du conseil, porta la parole au nom des sauvages chrétiens :

« Mes frères, dit-il en s'adressant aux nations des pays d'en haut, nous sauvages domicihés, vous remercions d'être venus nous aider à défendre nos terres contre l'Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne, et le Maître de la vie la favorise. En pouvez-vous douter, mes frères, après le beau coup que vous venez de faire? Nous l'avons admiré, nous vous en faisons notre compliment; il nous couvre de gloire, et le lac Saint-Sacrement, teint du sang de Corlar', attestera éternellement cet exploit. Que dis-je? il couvrira aussi de gloire nous, vos frères, et nous en tirons vanité. Notre joie doit encore être plus grande que la tienne, mon père, continua-t-il en s'adressant au marquis de Montcalm, toi qui as passé le grand lac non pour ta propre cause, car ce n'est pas sa cause qu'il est venu défendre, c'est le grand roi qui lui a dit : Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants. Il va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nœuds. Acceptez-le avec joie, ce nœud sacré, et que rien ne puisse plus le rompre. »

Cette harangue fut rendue aux nations par les différents interprètes et reçue avec applaudissements.

Le marquis de Montcalm leur fit dire ensuite :

<r Mes enfants, je suis ravi de vous voir tous réunis pour les bonnes affaires. Tant que durera votre union, l'Anglais ne pourra vous résister. Je ne puis mieux vous parler que votre frère Kisensik vient de le faire. Le grand roi m'a sans doute envoyé pour vous protéger et vous défendre, mais il m'a recommandé surtout de chercher à vous rendre heureux et invincibles, en établissant entre vous cette amitié, cette union, ce concours pour opérer les bonnes affaires, qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du grand Ononthio. »

Alors Montcalm, levant le collier à six mille grains, qu'il tenait entre ses mains, ajouta : « Par ce collier, gage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous les uns avec les autres, de manière qu'aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l'Anglais et la destruction du fort George. »

Cette parole fut alors rapportée par les divers interprètes , et le collier jeté au milieu de l'assemblée.

Il fut relevé par les orateurs des différentes nations, qui les exhortèrent à l'accepter, et Pennahouel, en le présentant à celles des pays d'en haut, leur dit :

« Voilà maintenant un cercle tracé autour de nous par le grand Ononthio, qu'aucun de nous n'en sorte; tant que nous resterons dans son enceinte, le .Maître de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire et favorisera toutes nos entreprises. Si quelqu'un en sort avant le temps , le Maître de la vie ne répond plus des malheurs qui pourront le frapper; que son infortune ne retombe que sur lui, et non sur les nations qui se promettent ici une union indissoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père. j>

Les officiers français s'étaient peu à peu glissés à travers les rangs et obstruaient la vue des orateurs. Les Sakis, les Folles -Avoines et les Renards quittèrent alors l'assemblée, parce que, disaient -ils, on les empêchait de voir leur père et d'entendre sa parole.

' .Nom sous Ipquel les sauvages désignaient les Anglais. . '

îî'^iversiia} B18U0TV-'.E<^A )!

100 MONTCAl ..M KT I.KVIS

Le marquis de Monlcalm, averti à temps, les envoya chercher et fit retirer les curieux.

L'assoiublée paraissait avoir réussi, quand on apprit que les Miamis s'étaient dérobés secrètement avec leurs canots, qu'ils iiviùenl portat/és à travers les bois, de crainte d'être retenus. Cette désertion amena un ébranlement général : deux cents sauvages s'en allèrent, le reste no fut rclenu qu'à l'orcc de cajoleries, de présents et de promesses. La plupart d'entre eux, bivouaques à la sortie du lac, s'y livraient jour et nuit à des orgies indescriptibles. Les bûchers qu'ils allumaient de tous côtés, sans la moindre précaution, mirent le feu au camp de M. de Contrecœur, qui à partir de ce jour porta le nom de Camp -Brûlé. Faute de viande fraîche ou de prisonniers anglais à manger, ils envahirent un parc où l'on tenait en réserve un troupeau de bétail, tuèrent dix-huit de ces animaux et les dévorèrent. Cette hécatombe, ou, comme l'appelle Bougainville, cette Saint-Barlhélemy de bestiaux les calma.

Knfin, le :2!1 juillet, l'armée commença à se mettre en mouvement. Elle comptait huit mille dix -neuf hommes de toutes armes, répartis comme suit :

12570 hommes de troupes de terre;

3 i70 hommes de troupes de la marine et de la milice; 180 canonniers;

I 700 sauvages.

Chaque tribu, imitant, sans le savoir, une coutume de la plus haute antiquité, fit le dénombrement de sa troupe en présentant autant de bûchettes qu'elle comptait de guerriers.

II avait été convenu que l'armée marcherait en deux divisions : la première, sous M. de Lévis, suivrait par terre la rive occidentale du lac, tandis que la seconde irait par eau. Le rendez-vous était à la baie de Ganaouské (North West Bay), où M. de Lévis devait signaler son arrivée par trois feux placés en triangle sur le flanc de la montagne. Comme la roule de terre à travers un pays montueux, obstrué d'épaisses forêts, était beaucoup plus pénible et plus longue, le détachement du chevalier partit deux jours avant celui de Monlcalm. Ce premier détachement, de deux mille cent soixante-dix hommes, l'élite des troupes françaises et canadiennes, était accompagné de huit cents sauvages ; chaque homme portait pour tout liagage une couverte, son havresac et ses armes.

Le soir du :iO juillet, il alla bivouaquer à une demi-lieue du Portage, au Camp- Brûlé. On se mil en marche à quatre heures du malin. Les sauvages et les volontaires de Viliiers, coureurs des bois à toute épreuve, formaient l'avant-garde , frayant la roule à travers les broussailles, les branches d'arbres et les troncs renversés couverts de mousse, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville du pied. II faut avoir marché dans nos forêts primitives pour avoir une juste idée de l'enchevêtrement de végétations inextricables qui s'élèvent partout, sur un terrain semé de toute espèce d'inégalités et d'obstacles. On fit ainsi la montée et la descente de la montagne Pelée par une chaleur d'Italie. Le détachement marchait sur trois colonnes : les grenadiers au cenire, deux brigades canadiennes avec les piipiets de la ligne et de la marine à droite, deux brigades canadiennes sur la gauche. On campa à quatre heures du soir dans une forte position, après avoir fait quatre lieues. Les troupes, non accoutumées à ce genre de marche, étaient éreinlées. Un bon nombre de traînards, deux officiers, un de la ligne, l'autre de la marine, étaient restés en arrière à bout de forces.

MONTC.VLM ET LÉVIS 101

L'expédition continua sa marche dans le même ordre les deux jours suivants, et arriva, le soir du l'>" août, à la baie do (uinaouské par une pluie d'averse. Le chevalier de Lévis, aussi ferme de corps que de volonté, avait supporté galamment les fatigues du soldat. Après avoir solidement établi son camp au bord d'un ravin, qui le protégeait de front, tandis que sa gauche s'appuyait sur le lac et sa droite sur le flanc de la montagne, il fit allumer les signaux convenus.

En partant du Portage, les Indiens avaient suspendu à des arbres un capot, une paire de mittasses et un brayet, auxquels ils avaient sacrifié. Les missionnaires, qui avaient élevé leur autel dans le voisinage, en conçurent des scrupules et eurent l'idée assez singulière de consulter Montralm pour savoir si on pouvait célébrer la messe en un lieu où l'on sacrifiait au diable. Le casuiste militaire, dit ironiquement Bougainville, répondit qu'il valait mieux la célébrer là que de ne pas la célébrer du tout.

Les sauvages restés au camp, ennuyés d'une longue inaction, mécontents d'ailleurs de la défense qui venait d'être faite de leur livrer de la boisson, n'eurent pas la patience d'attendre la levée du camp. Ils partirent en canots le dimanche soir, S\ juillet, avec trois cents Canadiens qu'on leur avait adjoints, et allèrent camper à quatre lieues sur une pointe du lac, où ils devaient attendre le marquis de Montcalm. Ce lieu était infesté de serpents à sonnettes, que les sauvages s'amusèrent à poursuivre et à tuer. Çà et là, le long de la grève, gisaient des berges abandonnées et des cadavres en putréfaction, tristes vestiges de la défaite des Anglais.

Le matin du hr août, les deux cent quarante-sept bateaux de transport étaient échelonnés à la sortie du lac, prêts à recevoir l'armée.

Cent hommes de garnison et cent travailleurs armés avaient été laissés à Carillon; cinquante au camp du Portage, où se trouvait le dépôt des vivres. De fortes averses avaient retardé l'embarquement des troupes, qui ne fut terminé que dans l'aprèsmidi. A cinq heures du soir, la (lottille avait rejoint les sauvages, dont les cent cinquante canots d'écorce, lancés à son approche et se plaçant à l'avant- garde, attirèrent tous les regards par l'aspect original qu'ils olïraient. « Ce coup d'œil, dit Montcalm, était curieux, même pour un militaire accoutumé à voir les armées européennes, mais qui ne peut se représenter le spectacle de quinze cents sauvages nus dans leurs canots. »

Le lac, avec ses promontoires abrupts et son archipel d'îles, à travers leque circulait la flottille, disparut peu à peu dans les ténèbres d'une nuit pluvieuse. Vers les onze heures, on vit briller, à l'horizon des montagnes, quelques lumières qui paraissaient comme trois étoiles, et qui grandirent à mesure qu'on s'approchait. Elles annonçaient la présence du chevalier de Lévis. Avant le jour, les deux corps d'armée s'étaient rejoints et prirent quelque repos.

« Comme nous étions, dit Montcalm, à portée des découvreurs ennemis, on avait défendu de tirer et de faire du feu, ni de battre la caisse, dans la crainte d'être découverts. Le Français, qui ne doute de rien, a tiré, fait du feu et même sonné du cor, comme pour une partie de chasse. »

La matinée fut employée à distribuer des vivres pour quatre jours au détachement de M. de Lévis, qui reprit son mouvement vers onze heures, à travers un pays plat, couvert de belles forêts, mais entrecoupé de marécages qui rendaient la marche extrêmement fatigante. Les bateaux avaient ordre de s'avancer en se tenant toujours à la hauteur du détachement. A cinq heures du soir, au pied d'une pointe

102 MONTCALM ET l.ÉVIS

du sommet de laquelle on découvrait le fort William-Henry à une lieue de dislance, le chevalier de Lévis assit son camp dans une position avantageuse, défendue en avant par un ruisseau, à gauche par le lac, à droite par la montagne, et envoya MM. de Bougainviile et \Volff avertir le marquis de Montcalm que les bateaux pouvaient aborder en arrière de ses lignes.

Le beau temps était revenu, tout était tranquille dans le camp avant minuit, lorsqu'on aperçut, à la clarté des étoiles, deux berges qui s'approchaient sur le lac. Personne ne pouvait s'expliquer pourquoi ces berges couraient ainsi à une perte certaine, car il était impossible de supposer que les Anglais n'eussent eu aucune connaissance de l'approche de l'armée. Cependant les deux berges avaU' çaient toujours, n'entendant aucun bruit et attirées par un objet éclatant qu'elles ne pouvaient discerner: c'était une tente dressée sur un des bateaux qui, éclairée par les étoiles, ressortait sur l'ombre du rivage. Tout à coup un des moutons vivants amenés dans les bateaux se mit à bêler. A ce bruit, qui décelait une embuscade, les berges firent volte-face et se mirent à fuir précipitamment le rivage opposé. Aussitôt des hurlements épouvantables sortiront du gosier de mille sauvages, qui se précipitèrent dans leurs canots pour les poursuivre. Berges et canots disparurent dans l'ombre, et l'on n'entendit plus que les cris, qui continuaient toujours en s'éloignant. Les équipages des berges, en arrivant au rivage, tirèrent quelques cou|)S de fusil et .'^e jetèrent dans les bois. Un sauvage uépissing avait été tué et deux autres blessés. Trois prisonniers anglais furent amenés au camp et interrogés. Ils apprirent que le commandant du fort George avait su la veille l'approche de l'armée; « qu'à six heures du soir il lui était arrivé un renfort de mille hommes avec quatre pièces de canon et un convoi de vivres de cinquante chariots; que l'ordre avait été donné de venir au-devant de nous pour nous attaquer; qu'à minuit on devait tirer un coup de canon qui était le signal pour prendre les armes, et que l'on marcherait à la pointe du jour'. »

A la suite de cette déposition, les malheureux prisonniers, dont les sauvages ne voulurent pas se dessaisir, furent ramenés dans leur camp et massacrés la nuit même par les parents du Népissing tué dans le combat. Ce chef fut inhumé avec toute la pompe des cérémonies indiennes. « Le cadavre, dit le P. Roubaud, avait été ])aré de tous les ornements que la plus originale vanité puisse mettre en œuvre : colliers de porcelaine, bracelets d'argent, penilauts d'oreille et de nez, habits magnifiques, tout lui avait été prodigué; on avait emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparaître sous ces couleurs éclatantes la pâleur de la mort. On n'avait oublié aucune de's décorations d'un militaire sauvage : un haussecol, lié avec un ruban de feu, pendait négligemment sur sa poitrine, le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Dans cette attitude guerrière, on l'avait assis sur une éminence revêtue de gazon qui lui servait de lit de parade. Les sauvages, rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques moments un silence sombre. L'orateur le rompit en prononçant l'oraison funèbre du mort; ensuite .succédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours de basque entourés de grelots. »

A l'aube du jour, la dépouille du guerrier fut déposée dans la tombe, avec des provisions pour son voyage au pays des âmes.

' Journal de J.ivis, ji. iw.

MONTCALM ET l.EVIS 103

OiiiUHl le voyageur s'arrêle aujourd'hui à la tête du lac George, il a peine à recouaaitre remplacement qu'occupait le fort William-IIenry. De ses murailles et de ses fossés, il ne reste que de vagues ondulations de terrain. Des champs cultivés ont été taillés çà et là dans la forêt, et de gracieux villages, s'élèvent au bord du lac ; mais les grandes lignes de l'horizon ont gardé leur aspect sauvage. Les belles montagnes du lac Saint -Sacrement mirent toujours leur panache de verdure dans ses eaux limpides. Quand revient cette quinzaine d'août témoin des tragiques événements que nous allons dire, les promontoires et les îles revêtent toujours les mêmes teintes d'une fin d'été; et, quand le sifflet de l'engin à vapeur qui a remplacé le canon de Montcalm a cessé de retentir, les feuilles mortes que la brise emporte sur le lac y retombent dans le même silence qu'autrefois.

Le 3 d'août, l'armée fut sur pied dès que l'aurore eut paru à Ia cime des montagnes. Le canon entendu à minuit, comme l'avaient annoncé les prisonniers, faisait croire à une attaque des ennemis. L'armée se mit en marche à travers les bois, le détachement de Lévis faisant l'avant-garde éclairé par les sauvages. Montcalm commandait à sa suite le gros de l'armée. Cinq cents hommes, aux ordres du lieutenant de Privât, avaient été laissés à la garde des bateaux.

Les Anglais ne sortirent pas de leurs retranchements. Une escouade conduisit le colonel Bourlamaquc, chargé de la direction du siège, et l'ingénieur en chef Desandrouins sur les hauteurs voisines pour examiner le fort ; ils reconnurent que le côté le plus vulnérable était précisément celui par où s'avançait l'armée. A droite, c'est-à-dire au sud-est, le fort George était défendu par un marais impra ticable ; à gauche, par le lac; et des deux autres côtés par un bon fossé palissade.

Ces remparts étaient formés par un assemblage de grosses pièces de bois croisées les unes sur les autres et solidement liées ensemble ; les insterstices en étaient remplis de terre et de gravier.

On avait pratiqué à une portée de canon de la place un désert dont les arbres, à demi brûlés et couchés l'un sur l'autre, offraient, ainsi que leurs souches, un obstacle presque inconnu dans les approches des places d'Europe. A l'est du fort, un camp retranché avait été construit sur une hauteur très avantageuse, dominant le fort lui-même et protégée en grande partie par des marécages. Les retranchements en étaient faits de troncs d'arbres posés les uns sur les autres ; ils avaient peu d'étendue, beaucoup de flancs munis d'artillerie, et pouvaient être bordés par les ennemis.

Le Ibrt et le camp retranché, qui communiquaient par une chaussée construite le long du rivage, étaient défendus par vingt-neuf canons, trois mortiers, un obusier, dix-sept pierriers, en tout cinquante pièces d'artillerie, et par une garnison de deux mille quatre cents hommes, commandée par le lieutenant-colonel Monro, du 35« régiment de l'armée anglaise, vétéran écossais d'une bravoure personnelle incontestable, mais d'un caractère faible, comme le démontrèrent les événements.

Bourlamaque et Desandrouins revenus de leur expédition et le plan d'attaque décidé, l'armée, qui avait fait halte de onze heures à midi, accéléra le pas pour s'emparer avant la fin du jour des hauteurs qui dominaient la place. Tandis qu'une partie des Indiens opéraient sur la droite en escarmouchant avec les avant- postes ennemis, qu'ils refoulaient sous les murs du fort, le reste des sauvages menaçaient la gauche en foisant une démonstration sur le lac. Leurs canots rangés de front sur

une même ligne s'étendant d'une rive à l'autre, ils pagayaient à coups réguliers, en faisant tressaillir les échos par des milliers de cris, auxquels répondaient les guerriers échelonnés sur le cercle des hauteurs voisines. Les bateaux de l'artillerie, qui s'avançaient en arrière d'une pointe, débouchèrent alors sur la droite et répondirent aux cris dos Indiens par une décharge générale à laquelle ripostèrent les canons des deux retranchements. En ce moment le soleil , qui baissait à l'horizon des montagnes auxquelles s'adossait l'armée, mettait en pleine lumière le vallon où s'élevait le fort (îeorge, avec ses solides bastions au-dessus desquels llottait le drapeau britannique, avec sa vaste clairière embarrassée de souches et de squelettes d'arbres renversés et noircis par la llainme, avec les lignes irrégulières de son camp retranché. Tout autour s'arrondissait la ceinture des grands bois s'étageant en amphithéâtre jusqu'au bord du ciel. Plusieurs rangées de tentes, placées non loin des glacis à l'ouest du tort, étaient repUées en toute hâte et transportées au camp, tandis qu'une centaine de soldais anglais essayaient de rassembler et de sauver un troupeau de cent cinquante bestiaux qui paissaient dans les bas-fonds du voisinage. Les sauvages, dont les cris démoniaques retentissaient sur toute la lisière du bois, effrayèrent les soldais, les repoussèrent sous les murs de la place, amenèrent le troupeau et vinrent offrir vingt-cinq bœufs au général, lui disant que c'était pour remplacer ceux qu'il avait mangés au Portage, et qu'il pouvait s'en servir pour tramer ses gros fusils.

Le chevaUer de Lévis, par un mouvement hardi, s'était avancé au delà du camp retranché, où il avait divisé ses troupes en deux corps : le premier occupant le chemin du fort Edouard, pour intercepter les secours qui pouvaient venir de cette place; le second stationnant un peu en arrière, pour masquer et observer les mouvements qui se faisaient au fort et au camp retranché. Le marquis de Montcalm , que le chevalier prévint de ses dispositions , fil faire halte à son armée et alla le rejoindre. Tous deux examinèrent de nouveau les fortifications ennemies, et se convainquirent par leurs propres yeux qu'elles exigeaient, pour être emportées, un siège régulier.

Ordre fut donné à Bourlamaque, qui se trouvait alors à la hauteur du fort George avec les régiments de la Sarre et de Royal-Roussillon, de rétrograder et d'aller prendre une position que le général venait de reconnaître. C'est l'endroit où s'élève aujourd'hui le village de Caldwell : la gauche y était ap|)uyée au lac, la droite à des cavités inaccessibles, le iront à un ravin au fond duquel coulait un petit ruisseau, et dont la berge masquait le fort. Une petite anse, formée par cette berge qui s'avance dans le lac, favorisait l'accès des bateaux.

Aussitôt leur cam}) dressé, les deux régiments se mirent à couper des fascines, à faire des saucissons et à déblayer le ravin destiné au dépôt de l'artillerie.

Le régiment de la Reine alla bivouaquer à un quart de lieue en arrière du chevalier de Lévis, pour le soutenir au besoin.

Le soir même, le marquis de Montcalm fit porter par M. di' Fontbrune, aide de camp de Lévis, une lettre au colonel .Monro pour le sonnner de se rendre, l'avertissant au nom de l'humanité que, s'il attendait l'assaut, il serait impossible d'arrêter les sauvages, qui massacreraient toute la garnison. Le colonel répondit, en homme de cœur, qu'il était résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Durant l'armistice, les sauvages se montrèrent en si grand nombre dans la clairière, que les assiégés furent frappés de stupeui' en voyant l'effroyable contin-

gent qu'ils apportaient à l'armée française. De tous les guerriers de ces différentes nations, nuls ne haïssaient les Anglais autant que les Abénakis, leurs voisins, avec qui ils avaient presque toujours été en guerre. Les New-Englanders, loin de chercher à les humaniser, rivalisaient souvent de cruauté avec ces barbares. Pour n'en citer qu'un exemple, un parti de rangers, ayant un jour surpris et capturé quatorze

Plan du fort William -Henry ou fort George.

.\. Fort William -Henry.

B. Camp retranché.

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