‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

ET SES ENVIRONS

en vaste carré. Le marquis de Montcalm, debout au centre du conseil et tenant en main un collier de porcelaine, haranguait son étrange auditoire. A mesure que M. Marin, l'interprète du jour, traduisait les paroles de l'orateur, les chefs répondaient par des inspirations gutturales répétées en chœur par la foule des guerriers. Singidière rencontre des deux extrêmes de la civilisation et de la barbarie.

L'éloquence du général parut convaincre toute l'assemblée, et le départ de l'expédition fut fixé au lendemain soir. Mais d'ici là un incident quelconque pouvait changer toutes les résolutions. En elïet, quelques Jroquois, revenant d'une découverte, rapportèrent sept chevreuils qu'ils avaient tués, et invitèrent leurs frères à leur festin. Force fut donc de remettre l'expédition jusqu'au matin du 1.5.

Enfin on se mit en marche. 11 était décidé qu'une partie du détachement irait frapper à gauche vers le fort Edouard, en remontant le lac Champlain et la rivière au Chicot qui s'y décharge, tandis que l'autre suivrait la route du lac Saint- Sacrement.

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4 Nous nous sommes ivndiis à six heures du soir au camp avancé de M. de Contrecœur.

(I Les sauvages, (jui devaient partir ce soir, ne partent plus. La destination même du détachement est changée. Ils veulent aller tous ensemble par le lac Sainl- Sacrenient.

« On dit que le départ est fixé à cette nuit, mais c'est un on dit, et le caprice sauvage est bien de tous les caprices possibles le plus capricieux'. »

La décharge du lac « est un pays de montagnes, de précipices s, fait exprès pour les embuscades « et pour les coups fourrés ».

« Les sauvages sont enfin déterminés à partir et quittent le camp de M. de Contrecœur vers six heures du soir.

f Les canots, au nombre de trente-quatre, ont attendu en ligne, derrière une pointe, que le jour fût tout à fait tombé. »

Ce sont « les sauvages qui décident la marche, les haltes, les découvertes, l'expédition à faire; et dans cette espèce de guerre, il faut s'en rapporter à eux ».

Us étaient .^oi-disant aux ordres de l'intrépide Marin, dont Montoalm reconnaissait la bravoure, mais qu'il jugeait sot, parce qu'il était vantard, comme presque tous les coureurs de bois.

La lune se levait à l'iiorizon et achevait de disperser de légères vapeurs à la cime des montagnes pittore.s<|ues qui bordent les deux rives du lac, l'un des plus beaux de tout ce pays. La iloltille s'avança dans un profond silence, en longeant la côte du nord, jusqu'au delà de l'ile à la Barque. Le reste de la nuit tut passé au bivouac, à la tête des bateaux tirés sur le rivage. Un canot d'écorce avait été dépêché en avant à la découverte. <r Ce canot rencontra dans le chenal des îles un petit bateau anglais qui était en croisière. Comme il faisait clair de lune, notre canot s'est plongé dans la partie où les arbres faisaient ombre, et a observé les mouvements du canot ennemi, i|ui pres(|ue aussitôt s'en est retourné sans nous avoir découverts. »

A la pointe du jour, tout le détachement se relira dans l'épaisseur du bois pour y attendre le retour de deux partis d'éclaireurs, dont l'un devait s'avancer le long du rivage, et l'autre côtoyer le versant de la montagne. Ils revinrent à la tombée du jour, après s'être approchés jusqu'en vue du fort George , mais sans avoir remanjué autre chose que de vieilles pistes et quelques feux dans les îles.

Sur ce rapport, « un héraut s'est avancé le long de la grève et a appelé au conseil les chefs des nations. Tous se sont rendus au camp des Iroquois, qui, comme supérieurs en nombre dans ce parti, donnaient le ton, sans même l'avis du commandant français. Les chefs, la couverte sur le corps, la lance à la main, se sont avancés gravement, ont pris leur place et fumé la pipe du conseil. Le harangueur a exposé l'objet du détachement, les rapports des découvreurs, et sur cet exposé on a longuement délibéré en présence toutefois d'un interprète français. Le résultat a été qu'on enverrait deux canots avec ordre de fouiller les îles; qu'à l'entrée de la nuit la Hotte partirait et camperait à deux lieues au-dessus, vers la côte du sud, ce qui a été exécuté.

<t .Vu reste, les sauvages nous traitent impérieusement, font des lois pour nous, aux(iuelles ils ne s'assujettissent pas; et l'on soupçonne les Iro<]uois de n'être pas de bonne foi...

' Journal de Buugainville.

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« Après avoir marché une partie de la nuit suivante, on alla camper, vers deux heures du matin, à quatre lieues du fort (ieorge.

a Les défenses de faire du feu ni le moindre bruit ont été réitérées; les sauvages font l'un et l'autre. »

A onze heures du soir, sur le rapport d'un canot d'éclaireurs qui prétendaient avoir découvert quelques tentes sur une pointe de la côte nord du lac, « on le traversa dans le plus grand silence pour aller frapper... Nous marchions dans le bois sur plusieurs files, les sauvages presque nus, malachés de noir et de rouge. »

Arrivé sur la pointe , on la trouva déserte. Alors tous les sauvages de s'écrier que les Iroquois les trahissaient; ce qui força ceux-ci à remettre le commandement aux autres nations.

De retour au point du départ, « on choisit d'un commun accord cent dix sauvages, et les meilleures jambes de tout le détachement, qui partent avec une trentaine de Canadiens, les plus lestes, aux ordres de Marin, dans l'intention d'aller jusqu'au fort, et de ne revenir qu'après avoir fait coup. »

Sur les deux heures, ils arrivèrent à l'improviste sur un détachement de cinquante- trois Anglais, dont trois officiers, qui s'étaient avancés à une lieue et demie environ du fort, le cernèrent do tous côtés, en tuèrent une partie et firent le reste prisonnier à l'exception d'un seul, qui alla porter la terrible nouvelle dans le camp et le fort George. La panique y fut si grande, que lord Loudon crut à une attaque générale des Français, et mit en marche toute son armée.

« Les Iroquois ont eu deux morts et deux blessés. Les sauvages ont fait sur le champ de bataille des cruautés dont le récit même est horrible. »

Le même jour Bougainville, Le Mercier et Desandrouins gravirent avec une escorte la cime d'une montagne, d'où ils aperçurent le camp et le fort anglais, mais de trop loin pour en juger; et à la tombée de la nuit ils étaient de retour à Carillon.

Dans la soirée du lendemain , des décharges de mousqueterie annoncèrent l'arrivée des sauvages au poste de M. de Contrecœur.

« Parvenus à la hauteur du camp, raconte Bougainville, ils se sont mis en panne et ont fait des cris de perte; un canot vemi au-devant leur a demandé le sujet de leur douleur. « Marin est mort, ont-ils dit (car, lorsqu'ils ont quelques morts, « le chef du parti est censé mort) ; nous sommes tués. » Quelques mots de consolation. Ensuite ils ont fait les cris de mort et ont débarqué en fusillant. »

Dans la matinée, le marquis de Montcalm, venu pour passer en revue les troupes de M. de Contrecœur, harangua les guerriers, et, selon la coutume, couvrit leurs morts par des présents.

Une escouade de trente soldats, aux ordres d'un lieutenant, fut détachée pour assister aux funérailles.

« Les sauvages, dit Bougainville en terminant ce récit, ont avec eux dix- sept prisonniers. Ils en ont déjà assommé quelques-uns... Les cruautés et l'insolence de ces barbares font horreur et répandent du noir dans l'âme. C'est une abominable façon de faire la guerre; la représaille est effrayante, et l'air qu'on respire ici est contagieux pour l'accoutumance à l'insensibilité. »

Montcalm n'avait pu tirer qu'un seul prisonnier des mains de ces monstres. Tous se débandèrent immédiatement et reprirent avec leurs malheureuses victimes le chemin de leurs villages. Trente-six seulement se laissèrent persuader de rester à force de présents et de promesses. Ces sauvages appartenaient à la nation des

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Pouléolamis, encore païenne et livrée aux pratiques de lu jonglerie, dont ils donnèrent souvent le spectacle sur le plateau de Carillon.

« Leurs vieillards, qui sont restés ici, raconte Bougainville , ont fait hier la médecine pour savoir des nouvelles du détachement de leurs frères. La cabane a tremblé, les jongleurs ont sué des gouttes de sang, et le diable est enfin venu qui leur a dit que leuis frères reviendraient incessamment avec des chevelures et des prisonniers. Un jongleur dans la cabane de médecine est exactement la pythonisse sur le trépied, ou Canidie évoquant les ombres. »

Deux jours après, Bougainville ajoutait dans son Journal : « Le jongleur pouléotamis a fait encore une fois la médecine. Il est venu ce matin trouver M. le marquis de Montcalm; il lui a apporté un bâton marqué de seize crans avec quatre crans aux derniers, ce qui voulait dire que ses frères, partis il y a seize jours, ont fait coup depuis quatre jours, et qu'ils reviendront aujourd'hui avec chevelures et prisonniers. Notre prophète était hâve et défait; il jeûnait depuis deux fois vingtquatre heures, aussi a-t-il dévoré ce qu'on lui a donné à manger. »

Le jongleur se trouva pour cette fois avoir deviné assez juste. Les Poutéotamis revinrent le même jour avec un prisonnier fait aux environs d'Albany.

A la fm d'octobre, Montcalm, persuadé que l'ennemi n'entreprendrait rien d'important le reste de la campagne, repartit pour Montréal, abandonnant à Lévis le soin d'acheminer les régiments vers leurs cantonnements d'hiver.

C'était la première fois depuis son arrivée au Canada que le général pouvait se donner quelques moments de relâche. En redescendant le lac Champlain, il se plut à admirer les beautés pittoresques et primitives de ce lac, qui lui apparaissait sous un aspect qu'il n'avait pas encore vu.

Montcalm avait remarqué, comme tout le monde, la grandeur des paysages du Canada; il les avait vus dans tout l'éclat du printemps, dans toute la richesse de l'été mais alors ils étalaient leur brillante parure d'automne, quand les premières "elées ont coloré le feuillage de nuances si vives et si variées, depuis le rouge vermillon jusqu'au jaune paille le plus délicat. L'œil reste ébloui en présence du panorama qui se déroule de tous côtés, et devant lequel Titien aurait brisé son pinceau.

Le 15 novembre, les dernières lentes du camp de Carillon étaient levées. Le régiment de la Reine prit ses quartiers d'hiver à la côte de Beaupré; Guyenne à Québec, sous les ordres de Bourlamaque; la Sarre dans l'Ile de Montréal; Languedoc à Montréal même, avec Montcalm et Lévis; Royal -Boussillon sur la rivière Chambly; Béarn à Laprairie et aux environs. Dix compagnies des troupes de la marine stationnèrent à Québec, quatre aux Trois- Rivières et seize à Montréal. M. de Lusignan commanda à Carillon une garnison de trois cent quinze hommes, et eut sous ses ordres, à Saint- Frédéric, le capitaine de (laspé avec un détachement de la marine.

Sur la rivière Saint-Jean, M. de Boishébert avait .sous son commandement quelques débris des malheureux Acadiens dispersés l'année précédente.

M. de la Valtrie commandait à Frontenac, M. Pouchot à Niagara et M. des Ligneris au fort Duquesne, où il venait de remplacer M. Dumas.

Cet officier, qui s'était immortalisé l'année précédente à la bataille de la Monongahéla, avait rassemblé au cours de l'été un grand nombre de sauvages pour faire une diversion pendant le siège de Chouagucn; mais la brusque attaque et la chute de cette place ayant rendu ce mouvement inutile, «r il avait, selon l'expression de

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Bougainville , lAché celle meule » sur les frontières de la Pensylvanie et de la Virginie. Leurs ravages et leurs cruautés furent d'autant plus épouvantables, qu'ils avaient à se venger d'une agression toute récente.

Un parti de trois cents Anglais, commandé par le colonel John .Vrmstrong, s'était approché à la faveur de la nuit de la bourgade d'Altigué, habitée par les Loups ou Mohicans, et située entre le fort Duquesne et le fort Machault. Il l'avait assaiUie à

M. de Villiers surprit les sentinelles, et pénétra à travers les portes, l'épée à la main.

l'improviste à l'aube du jour et mis en fuite ses habitants. Heureusement qu'un officier canadien, M. de Normandville, avec quelques autres Canadiens, venus là pour recruter des guerriers, s'y trouvaient encore en ce moment. Ils firent face à l'ennemi avec intrépidité, jusqu'à ce que les sauvages eussent le temps d'aller mettre à l'abri leurs femmes et leurs enfants. Une lutte acharnée s'engagea ensuite, durant laquelle les assaillants mirent le feu à quelques cabanes, oit se trouvait le dépôt des munitions, consistant en deux barils de poudre qui sautèrent; ce qui empêcha les Mohicans de poursuivre leurs ennemis, dont ils tuèrent ou blessèrent plusieurs autour du villase. Les cris de vengeance des habitants d'.\ttiirué trouvèrent un terrible écho parmi les tribus de l'Ohio.

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Plus de soixante lieues ilo IVonlières furent dévastées par ces hordes farouches : les maisons incendiées, les moissons et les bestiaux détruits, des familles entières massacrées ou enlevées. La population éperdue s'enfuit de toutes parts au delà des montagnes, ne se croyant en sûreté que dans les villes.

M. de Villiers, à la tùle de cinquante-cinq hommes seulement, s'avança jusqu'à vingt lieues de Philadelphie cl prit le fort Granville, jiàli sur le bord de la rivière Juniata. Ce fort de cinq cents pieds carrés, flanqué de quatre bastions, muni d'artillerie, avait une garnison de soixante- quatre soldats. M. de Villiers surprit les sentinelles, pénétra à travers les portes l'épée à la main, lua une partie de la garnison avec son commandant, le lieutenant Bradford, fit le reste prisonnier et brûla le fort.

Le colonel Washington , forcé de reculer devant ce torrent dévastateur, s'écriait dans son désespoir : « Je déclare solennellement que je m'olTrirais volontiers en sacrifice à nos barbares ennemis, si, en donnant ma vie, je pouvais contribuer au soulagement du jieuple. n

Cependant, quelque sangianlcs que fussent ces incursions, elles auraient été plus cruelles encore si les commandants français n'eussent sans cesse recommandé aux chefs d'expédition d'empêcher par tous les moyens possibles les sauvages de commettre des cruautés sur les prisonniers. Les commissions données par écrit à ces officiers sont remplies de ces recommandations.

Le prestige de la France dans les pays d'en haut était en ce moment à son apogée. Les deux victoires consécutives de Monongahéla et de Chouaguen avaient rallié toutes les tribus autour de son drapeau. On va les voir, dans la campagne suivante , accourir de toutes les profondeurs de l'Ouest et venir pousser leur terrible cri de guerre jusque sous les murs de William- Henry.

Montcalm avait consenti à se séparer pour l'hiver de son premier aide de camp, dont la santé avait été altérée par la dernière campagne. Il lui avait permis d'aller loger chez un de ses parents, M. de Vienne, pour qui Bougainville avait obtenu de l'intendant Bigot une place de garde- magasin à Québec.

On était au mois de novembre. La descente de .Montréal, sôii;par terre, soit par eau, était à cette saison aussi pénible qu'ennuyeuse. Les chemins, défoncés ])ar les pluies et ensuite durcis par la gelée, étaient presque impraticables. La route par eau, sous un ciel bas, humide et froid, n'était guère plus agréable.

Pendant que l'embarcation qui emportait Bougainville glissait lentement sur les eaux du fleuve, au-dessus de sa tète passaient de nombreuses bandes de harnaches et d'outardes qui se renvoyaient par intervalle leurs cris rauques et stridents. Tout dans la nature, à celle heure désolée de l'aulomne, portait à la tristesse et à l'ennui.

Bougainville, souffrant et brisé de lassitude, était obsédé par les noires pensées de l'exil, que rendait plus vif encore le désœuvrement du voyage. C'est dans cet état d'esprit qu'il descendit un soir dans l'île à la Bague, non loin des Trois- Rjvières, où un brave habilant lui offrit l'iiospitalité sous son humble toit. Il y passa une partie de la nuit à rédiger son .lournal el à écrire à son frère une longue lettre (7 novembre), où il donnait libre cours à son humeur et lui révélait la guerre intestine qui existait ici entre Français et Canadiens.

«f Je suis fatigué de la campagne, dit-il. Depuis mon arrivée en Canada, j'ai fait près de cinq cents lieues. Ces voyages continuels, la mauvaise nourriture, les

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veilles fréquenlos, les nuils passées dans les bois à la belle étoile, les courses avec les sauvages ont un peu altéré ma poitrine. J'ai même craché du sang à la fin du mois dernier, et cette nuit encore, que j'ai passée au fond de l'eau, dans le chemin de Monlréal à Ouéber. J'ai eu une attaque d'asthme. Le régime et le repos me rétabliront et me mettront en état de recommencer au printemps. Au reste, je n'ai pas souffert seul de la rudesse de cette campagne. Nous avons eu beaucoup de malades, et M. de Monlcalm a sa santé fort dérangée. 11 faudrait, en effet, un corps de fer pour ne pas se ressentir de ces fatigues. Je continue à bien vivre avec mon général. 11 me comble de bontés. Je fais aussi tout mon possible pour le satisfaire; il doit être content de sa campagne. Elle a été heureuse et même brillante, puisque partout, très inférieurs en nombre, nous avons enlevé aux Anglais une des places les plus importantes de ce pays, et qu'ils n'ont pu nous entamer en aucune partie. Puissent cette campagne et les succès que nous avons eus en Europe nous valoir la paix! Nous la désirons ici plus vivement que personne. Quel pays, mon cher frère, et qu'il faut de patience pour supporter les dégoûts qu'on s'attache à nous y donner! Il semble que nous soyons d'une nation dilférente, ennemie même. Mais il faut être prudent, et j'admire la manière dont se conduit notre général. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en quittant ce pays nous chanterons de bon cœur Vin exitu Isracl. »

Deux jours après, Bougainvilie ajoutait (9 novembre) : « J'arrive enfin à Québec sur eau, à pied, en cahotant, et j'ai fait mon entrée dans la capitale en charrette. C'est ainsi qu'on voyage dans ce pays-ci...

« Qu'il va se passer de temps avant que j'entende parler de vous ! C'est un désagrément de ce malheureux pays auquel je ne m'accoutumerai jamais. »

Sans doute c'était une rude épreuve pour les militaires Irançais d'être relégués si loin de leur pays et séquestrés du reste du monde pendant la plus grande partie de l'année. Mais s'ils avaient comparé avec moins d'égoïsmc leur sort avec celui des Canadiens, ils auraient compris que les sacrifices que la guerre imposait aux Franrais étaient loin d'être aussi pénibles que ceux qu'elle infligeait aux colons. Ils les avaient vus dès le printemps arrachés en masse de leurs foyers par une conscription qui n'épargnait pas même les enfants trop faibles pour supporter la guerre. Ils avaient vu leurs terres abandonnées, presque sans culture, faute de bras. S'il y avait un poste dangereux à garder, un parti d'éclaireurs à former, une expédition à envoyer au loin dans les bois pour aller frapper avec les sauvages contre l'ennemi, c'était presque uniquement les Canadiens qui en étaient chargés.

Dans l'intérieur du camp, les préférences pour la nourriture et pour le logement étaient aux soldats français. Tandis que ceux-ci étaient logés sous des tentes, les Canadiens s'abritaient comme ils le pouvaient. Quand la rareté des vivres se faisait sentir, c'était par les Canadiens qu'on commençait les retranchements.

Maintenant que la campagne était terminée, presque toute l'armée était distribuée dans les paroisses, où l'habitant, à peine arrivé de cette campagne, durant laquelle il n'avait pas reçu de solde, était forcé de recevoir dans sa maison, de chauffer et de nourrir le nombre de militaires qu'on lui imposait. Tout cela pour dix sous par jour par personne, payés presque toujours en papier- monnaie déprécié, qui devait à la fin être en grande partie renié par le roi. Ajoutons à cela la corruption administrative dont le peuple était la première victime, et dont les militaires étaient les premiers à se plaindre.

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Si du moins, en compensalion de tant de sacrifices, les Canadiens avaient senti leurs services reconnus et appréciés! mais, au contraire, ils se voyaient traités avec hauteur, quelquefois avec dureté, trop souvent avec mépris. De là les récriminations, les antipathies qui dégénéraient en haines nuituellcs.

Chaque partie devenait injuste l'une envers l'autre. Les Canadiens, trop confiants en eux-mêmes, n'ayant jamais connu la grande guerre, n'estimaient pas à leur juste valeur ces régiments français, rompus à la discipline, éprouvés au feu, seuls capables de tenir tète aux masses européennes qui menaçaient le Canada. De leur côté, les soldats de France blessaient proi'ondément l'orgueil des miliciens en se moquant de leur manière de combattre el en les taxant de lâcheté. La vérité est que ces deux corps de troupe avaient chacun des qualités particulières également précieuses, dont la réunion, sous une main habile, formait l'armée la mieux adaptée au genre de guerre qui se faisait en Amérique. La campagne qui venait de s'achever glorieusement en était une preuve éclatante.

Le véritable mot de la situation avait été prononcé par Lévis avec une sûreté de jugement qui ne se démentit pas un seul jour, depuis le commencement jusqu'à la fin de cette guerre. 11 écrivait de Carillon au maréchal de Bclle-lsle (9 octobre) :

« Malgré le succès de cette campagne, où, s'il y a eu du bien joué, il y a eu aussi du bonheur, la paix est à désirer partout et surtout dans un pays où il y a des obstacles inconnus en Europe. »

Lévis était incontestablement l'homme le plus complet, le caractère le plus remarquable qu'il y eût alors dans la colonie. On va le voir grandir avec les événements; et à la fin de cette guerre, quand après la défaite d'Abraham tout semblera perdu, on le verra rassembler les débris de l'armée et venir sur le même champ de bataille gagner une dernière victoire, qui aurait probablement sauvé la colonie si le roi Louis XV ne l'avait pas trahie par un lâche abandon.

Lévis se tint toujours au-dessus des mesquines querelles qui l'entouraient. Il chercha sans cesse à les apaiser; il n'en parle dans sa correspondance que pour tâcher d'y apportiT remède.

^ Dans les scènes de celle guerre, qui souvent rappellent celles de Vl/iade, Lévis,

à côté de Montcalm, représente le sage Ulysse auprès du bouillant Achille.

Le général écrivait à sa femme (."i novembre) :

(S Je passerai mon hiver avec le chevalier de Lévis, qui est bien mon ami. Dites à M. de Mirepoix qu'il fait toute ma douceur, et il n'y a nul compliment à cela. Je ne suis pas sans sujets d'humeur, mais je n'en écris pas. Embrassez ma mère, mes filles; aimez-moi tendrement. Au lieu d'un baril d'anchois et un d'olives, doublez celle provision. Je vous adore, ma très chère, et je serai au comble de mes vœux de vous réjoindre en octobre 1757. Ainsi soit.

<r Tous les enfants de .Montpellier, au nombre de quatre-vingts, cm bonne santé. »

Six jours après, il ajoutait à sa mère : « Je vais donc èlre, ma mère, .'^ix à sept mois sans vous écrire. Aussi, ([uoiqu'il n'y ait que quelques jours que j'aie écrit à .M""^ de iMonlcalm, je veux aussi vous renouveler les assurances de ma respertueu.se tendresse. .Ma santé est bonne, el j'espère (jue le repos de l'hiver dont j'avais grand besoin me fera grand bien, 'foui ce qui issl avi'C moi est en bonne santé. Je compte passer mon hiver ici, sauf un mois (jue j'irai j)asser à Ouébec lorsque nous pourrons voyager sur les glaces. J'embrasse tendrement la très chère, ma lille cl noire chère Massillan.

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o; M. de La Corne envoie six belles queues de martre à Mme de Montcalm. Si elles arrivent à bon port à Paris, la très chère aura un manchon. Une autre année je songerai à en envoyer un à ma fille; mais j'aimerais mieux lui porter. »

Le 15 novembre, deux coups de canon tirés des remparts de Québec répondirent au signal d'adieu de la frégate t Abénaquke, qui venait de mettre à la voile, emportant les dernières dépèches du Canada. Désormais toute communication avec la France était interrompue jusqu'au mois de mai suivant. Parmi les citoyens et les militaires qui la suivirent de l'œil jusqu'à ce qu'elle eût disparu derrière la falaise de Lévis, se trouvait probablement Bougainville , le plus attristé de tous, quoiqu'il fût un des mieux partagés.

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