‹ Montcalm et Lévis (volume 3)Chapitre 16 sur 26 · CHAPITRE VINGT-QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-QUATRIEME

Embarquement des troupes françaises à Montréal Une

succession de tempêtes Départ pour la France Le

naufrage de F Auguste Procès et condamnation de

Bigot et de ses complices Le roi reconnaît les services

de Vaudreuil. — Lévis à l'armée d'Allemagne — Sa brillante carrière La situation en Europe Mort de

George II Le pacte de famille Choiseul propose la

paix Pitt devant les Communes Le traité de Paris.

— Conclusion.

Le lendemain de la capitulation, les grenadiers anglais et quelques compagnies d'infanterie légère, aux ordres du colonel Haldimand, prirent possession de Montréal. Les sauvages alliés des Anglais s'étaient déjà répandus dans les campagnes où ils jetaient l'épouvante, en se livrant à des actes de violence et de brigandage. Des maisons furent pillées jusque dans la ville de Montréal 1 . Le marquis de Vaudreuil se plaignit hautement de cette rupture de la capitulation. Amherst fit pendre un des principaux coupables, et envoya des détachements en

J — Journal de Maîartic, p. 353.

différentes directions pour maintenir l'ordre. La plupart des familles possédanl encore quelques biens, surtout parmi la noblesse, se préparèrent à passer en France en même temps que les officiers civils et l'armée. Eli étaient fortement encouragées par les nouveaux maîtres du pays, qui espéraient par ce moyen parvenir plus facilement à asservir la population. Une partie de ces familles ne purent trouver place dans les navires, dont le nombre était insuffisant, et durent attendre à Tannée suivante.

Les régiments s'embarquèrent successivement, du lo au 17 septembre, sur tout ce qui put être rassemblé de transports, de goélettes et de bateaux. Ils ne comptaient plus que seize à dix-sept cents hommes sur deux mille deux cents tout compris, malades et invalides, etc., qu'ils étaient au jour de la reddition de Montréal. " Le reste, ajoute Lévis, est demeuré dans le pays où ils ont pris des établissements 1 ". Le marquis de Vaudreuil ne fut libre de partir que le 21 septembre. La descente de Montréal à Québec fut accompagnée de contretemps et de délais inouïs. Des semaines entières de vent contraire, des tempêtes qui plusieurs fois mirent en danger les embarcations, retardèrent leur marche, au point que les derniers navires n'arrivèrent * à Québec qne vingt-cinq jours après leur départ. La navigation de la goélette sur laquelle s'étaient embarqués M. Dalquier et de Malartic fut une espèce d'odyssée. Elle échoua trois fois, subit des avaries, des coups de vent à tout rompre. On manqua de vivres, et il fallut en

1 — Lévis à Berryer, de la RochelZ-e, 25 novembre 17(30.

envoyer chercher bien loin aux dépôts anglais chargés de les fournir. De temps en temps, on mettait des hommes à terre pour cuire du pain et apporter des légumes. Enfin la goélette mouilla dans la racle de Québec. Les voyageurs ahuris, impatients de se délasser des vingt et un jours de réclusion qu'ils venaient de subir, se préparaient à descendre à terre, lorsqu'on vint leur dire que la saison avancée ne permettait pas de retarder le départ, et que le vaisseau Y Isabelle, destiné à les transporter en Europe, était prêt à faire voile.

La descente du navire la Fanny, monté par Bigot et sa suite, fut une des plus lentes et des plus accidentées. L'intendant écrivit de la rade de Batiscan au chevalier de Lévis, alors à Québec : " Nous sommes mouillés ici depuis lundi, et il n'y a pas apparence que les vents qui nous retiennent veuillent changer. Ce retardement est fâcheux par rapport aux troupes qui sont les unes sur les autres dans certains transports ".

L'intendant se plaint ensuite de l'insuffisance des vivres. " Il est sûr, dit-il, que nos matelots et nos soldats ne peuvent se soutenir avec une aussi modique ration ; et je ne vois pas la raison que le général anglais pourra alléguer pour la justifier, puisqu'il est dit par la capitulation que la ration sera la même que celle que Sa Majesté britannique donne à ses équipages.

« jyjme p£aDj qUj s'ennuie beaucoup, comme vous le pouvez penser, me charge de vous faire mille compliments de sa part. Elle est incommodée de la mer, niais pas tant que moi qui le suis continuellement1".

] — Bigot à Lévis, mardi 28 septembre 1760.

Le navire sur lequel descendait le marquis de Vaudreuil se défonça sur les rochers, dans une tempêl dut être abandonné, ainsi que plusieurs bateaux jet la côte. Une partie des troupes firent à pied le reste du trajet.

Le chevalier de Lévis, connaissant les sentiments du général Murray, se rendit aux invitations qu'il lui fit à son retour à Québec. Les deux généraux se traitèrent ensuite en frères d'armes, et Murray ne perdit aucune occasion de lui faire oublier la journée du 8 septembre. En souhaitant au chevalier une heureuse traversée, au moment de son départ, " il l'assura, dit Malartic, que l'Angleterre consentirait à rendre le Canada à la France, à condition qu'on n'y enverrait pas pour gouverneur général M. de Lévis, vu qu'elle ne pourrait pas le reprendre x ".

La cour d'Angleterre était tellement sous cette impression, qu'en déliant le chevalier de son engagement de ne point servir, elle restreignit son autorisation à l'Europe seulement : " Si le roi excepte l'Amérique, fut-il répondu, c'est votre faute : vous y avez servi avec trop de distinction 2 ".

Le 18 octobre, le navire Y Aventure et la flûte la Marie mirent à la voile pour l'Europe. L'Aventure emportait à son bord le marquis et la marquise de Vaudrëuil, MM. de Eigaud, de Longueuil, Dumas et quelques autres officiers de la colonie. ■ Le général de

1 — Journal p. 369.

2 — Lettre du (jetterai Ligonier au chevalier de Lévis, 10 mars 1701.

Lévis emmenait avec lui le chevalier de Montre uil, le commissaire Bernier, la Bochebeaucour, Pontleroy, Montbeillard, Lapause et le célèbre officier partisan Wolff. Bourlamaque était resté à Québec pour surveiller le départ des derniers régiments 1.

Quatre ans et demi auparavant, Montcalm et Lévis avaient remonté ce même fleuve avec des rêves de gloire, qui s'étaient réalisés an delà de leurs espérances. Le premier s'était enseveli dans le drapeau de la France, et dormait sous les dalles des ursulines de Québec ; le second, encore au début de sa carrière, se préparait à conquérir le bâton de maréchal sur d'autres champs de bataille. Le marquis et la marquise de Yaudreuil, quittant pour toujours leur pays natal, qu'ils chérissaient d'un égal amour, allaient se faire à Versailles les derniers défenseurs du peuple dont ils emportaient les regrets.

U Aventure et la Marie, qui naviguaient de conserve, furent séparés, à la sortie du golfe, par une tempête qui fut sur le point de les engloutir l'un et l'autre. La Marie, qui portait Lévis, eut son mât d'artimon emporté, et pendant deux heures les passagers se crurent perdus.

Les mêmes parages devaient être témoins, l'année suivante, d'un accident bien plus triste : le naufrage de Y Auguste, vieux navire mal équipé, sur lequel retournaient en France plusieurs familles nobles du Canada.

1 — " Le nombre do personnes A embarquer pour France, tant troupes que familles employées au service, no sera guère moins de quatre mille". Lettre de M. Bernier à M. de Clémille. 25 septembre 1760.

Parmi elles se trouvaient le célèbre chevalier de La

Corne et ses enfants, son frère, des officiers de distinction, entre autres le capitaine de Bortneuf, les lieutenants de Contrecœur et de Saint-Blin, plusieurs daines avec leurs enfants et leurs domestiques, outre des négociants et des ouvriers, enfin plusieurs soldats de Béarn et de Boyal-Boussillon, absents lors de l'embarquement général. Un des rares survivants de cette catastrophe, le chevalier de La Corne, en a laissé un récit émouvant. Il avait eu avant le départ de sinistres pressentiments, et fait des observations au général Murray sur l'inexpérience du capitaine. Au mouillage de l'Ile-aux-Coudres, Y Auguste perdit une de ses ancres et courut le risque de se briser sur les récifs. A trois différentes reprises, le feu se déclara dans la cambuse, et ne fut éteint en dernier lieu, qu'après avoir consumé une partie du gaillard d'avant. La société frivole qui donnait le ton parmi les passagers, se livrait à un dévergondage dont le chevalier, accoutumé pourtant à des scènes et à des propos soldatesques, était scandalisé. Les heures de tempêtes amenaient des démonstrations de repentir bien vite oubliées. " Que de vœux au ciel • s'éciïe-t-il, que de promesses !... le dirai-je ! combien de parjures 1 " ?

Les derniers accidents avaient détruit la meilleure part des provisions, et les passagers aussi bien que les matelots étaient réduits au biscuit sec. Une tourmente qui dura trois jours, poussa le navire en vue de Terre-

1 — Journal du voyage de M. Saint-Lac de La Corne dans le navire V Auguste.

neuve, d'où il fut rejeté par une autre tempête sur les côtes du cap Breton. Les matelots, à bout de forces, perdirent entièrement courage, et allèrent se jeter dans les hamacs, d'où ni les supplications, ni les menaces, ni les coups ne purent les arracher. Il ne restait plus d'autre espoir que de se jeter à la côte, en face d'une anse d'où paraissait sortir une rivière. Tout le monde était accouru sur le pont ; et au milieu des cris, des pleurs, des invocations, Y Auguste alla s'échouer sur un banc de sable, où les vagues le renversèrent sur le côté, emportant l'un après l'autre les malheureux naufragés, et une des chaloupes. M. de La Corne se tenait accroché aux cordages, avec un de ses enfants enlacé à son cou, quand il aperçut la dernière chaloupe, montée par le capitaine et un domestique, s'éloignant du navire. D'un bond prodigieux il s'y élança, mais perdit son enfant en voulant s'y cramponner. Un coup de mer emplit la chaloupe et la poussa sur le sable. Sept des naufragés seulement abordèrent vivants au rivage. Deux ou trois heures après, l'Auguste se brisa et joncha toute l'anse de ses épaves. Sur le sable de la grève gisaient cent quatorze cadavres, parmi lesquels le chevalier de La Corne reconnut ses enfants et son frère. Après leur avoir donné la sépulture, et pris quelques vivres, il se mit en marche pour gagner les habitations. Pendant dix-huit jours, il erra dans les montagnes couvertes de neige, au bord des rivières et des lacs, sans savoir où il était, sans rencontrer un seul être humain. Quelques sauvages micmacs, faisant la chasse dans ces parages, lui fournirent des raquettes et lui indiquèrent des guides acadiens. Cet

homme de fer fit à pied, au cœur de l'hiver, l'énorme trajet dû cap Breton à Québec, c'est-à-dire une marche de plus de cinq cents lieues à travers un pays presque partout inhabité.

Les vaisseaux qui portaient Vaudreuil et Lévis arrivèrent en France dans les derniers jours de novembre* ~U Aventure aborda à Brest, la Marie à la Rochelle, où était déjà débarquée une partie des troupes. Le r< entra en rade les jours suivants. L'impression pénible causée par la perte du Canada, se réveilla au passage des débris de l'armée dans les différentes provinces où elle fut envoyée en garnison. Le peuple, blessé dans son orgueil national, ne pardonnait pas au gouvernement l'abandon de la grande politique de Henri IV et de Eichelieu. La déchéance apparaissait aux yeux des moins clairvoyants. Il fallait satisfaire l'opinion publique, dont le grondement précurseur des tempêtes du règne suivant arrivait jusqu'au pied du trône. Les ministres saisirent avec empressement l'occasion que leur offraient les scandales administratifs du Canada pour détourner l'attention. Bigot fut accueilli à Versailles par les reproches de tous les ministres. En le voyant entrer au bureau de la Marine, Berryer lui dit : " — C'est vous qui &xez perdu le Canada. Vous avez trahi tous vos devoirs, votre administration a été criminelle, vous vous êtes joué des deniers publics. Vous avez enrichi vos favoris, et fait vous-même une fortune immense. Attendez-vous à toutes \es rigueurs de la justice ".

L'intendant fut jeté à la Bastille, avec les chefs de la Grande Société. Ce fut le signal de dénonciations qui

atteignirent les innocents comme les coupables. Vandrenil fut cle ce nombre, et n'échappa point à la Bastille. Il n'y eut pas jusqu'à l'honnête Pouchot qui ne fût inculpé par d'ignobles délateurs. Des accusations d'un autre genre brisèrent la carrière de braves officiers de l'armée : Dalquier et Poulhariez perdirent leurs grades de commandants de bataillon, qui furent donnés à de jeunes officiers plus agréables aux dames de la cour * .

En décembre 1761, une commission, présidée par M. de Sartines, lieutenant général de police, et composée de vingt-sept juges au Châtelet, fut chargée de prononcer souverainement dans le procès intenté au nom dû roi " contre les auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications commis en Canada ". Bigot et Cadet nièrent tout effrontément, tant qu'on, n'eut pas mis sous leurs yeux les preuves irrécusables de leur culpabilité. Alors ils tâchèrent de se défendre en enveloppant autant de personnes que possible dans leurs accusations. Les juges mirent quinze mois à dépouiller l'énorme masse de documents qui formaient le dossier du procès.

Vaudreuil parut plutôt comme juge que comme accusé dans la cause. Le calme et la contenance honnête de ce vieillard sexagénaire, blanchi au service de l'Etat, la dignité de sa défense concise et probante, firent impression sur les juges. " Lorsque, dit-il en commençant son plaidoyer, un gouverneur a été chargé d'une administration purement militaire, qu'il s'en est acquitté avec honneur et de la manière la plus distinguée, sans

1 — Johnstone, Dialogue.

4l;ll MONTCÀLM ET l.KVis

jamais sortir du cercle tracé' paT ses instructions el pouvoirs, il a droit de regarder une procédure dont l'objet est de discuter l'administration des finances l'emploi des deniers du roi, comme une affaire qui lui est totalement étrangère 1 ". Le marquis de Vaudreuil avait gouverné la Nouvelle-France durant une des périodes les plus difficiles de son existence. Après avoir servi l'Etat pendant cinquante-six ans, et avoir eu toute espèce d'occasions de s'enrichir, il était rentré pauvre en France. Tour à tour gouverneur des Trois-Rivières, de la Louisiane et du Canada, il avait été obligé de vendre les belles plantations qu'il avait acquises au bord du Mississipi, pour soutenir sa dignité de gouverneur général. Durant la dernière guerre, il avait sacrifié tout son traitement, et jusqu'à sa vaisselle d'argent pour le soutien de l'armée. Selon sa propre expression, toute sa fortune consistait " dans l'espérance des bienfaits du roi 2 ".

Dédaignant de se justifier davantage des perfides insinuations de Bigot, il ne songea qu'à défendre ses compatriotes, les Canadiens, que cet intendant et ses complices cherchaient à dépouiller de leur honneur, après leur avoir enlevé tous leurs biens. " Elevé, dit-il, dans la colonie, il a eu tout le temps d'étudier et de connaître à fond les officiers qu'il a employés; et il soutient qu'ils étaient presque tous d'une probité aussi éprouvée que leur valeur. En général, les Français-

1 — Affaires du Canada, Mémoire de M. de Vaudreuil.

2 — Idem.

Canadiens semblent être nés soldats : une éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la fatigue, et les familiarise avec le danger ; ils apprennent à se servir des armes dès qu'ils peuvent les porter ; la nécessité et l'expérience les forment de bonne heure à tous les stratagèmes d'une guerre de surprise, et la férocité de l'ennemi qu'ils ont souvent à combattre dans leurs courses à travers les bois et les montagnes, les aguerrit en même temps contre les périls les plus redoutables. C'est de cette école que sortent les officiers et les commandants. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays, offre des miracles de courage, d'activité, de patience dans la disette, de sang- froid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux, qui ont coûté la vie à plusieurs, sans jamais ralentir l'empressement des autres, diminuer leur hardiesse à tout entreprendre pour le salut de la colonie. Ces commandants intrépides, avec une poignée de Canadiens et quelques guerriers sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces, et battu les ennemis huit à dix fois plus nombreux (pie leurs détachements. Ces talents étaient précieux dans un pays dont les frontières étaient si vastes". Vaudreuil ajoutait en concluant, " qu'il manquerait à ces généreux guerriers, à l'Etat et à lui-même, s'il ne publiait leurs services, leurs talents, leurs vertus et leur innocence l ".

1 — Mémoire de M. de Vaudreuil.

Cet éloge de Vaudreuil n'était que l'expression de la vérité. Le nombre des concussionnaires restés au Canada après la capitulation, fut presque nominal, et chacun d'eux a été marqué d'une tache qui ne s'est pas effacée.

Le président de la commission rendit son arrêt contre les accusés, le 10 décembre 1763. Vaudreuil fut déchargé de toute accusation. Bigot et le trésorier Varin bannis à perpétuité du royaume, et leurs biens confisqués. Cadet fut condamné à être banni neuf ans de Paris, et à restituer six millions. Les autres concussionnaires, Bréard, Pénisseault, Péan, Maurin, Corpron, Estèbe, Martel, eurent à restituer des sommes variant de trente mille à six cent mille livres. Des vingt et un accusés, dix furent condamnés, six acquittés, trois admonestés, et deux renvoyés faute de preuves. Sept des contumaces furent condamnés à diverses peines.

En apprenant l'acquittement de Vaudreuil, le roi lui écrivit une lettre de félicitations, et lui accorda une pension de six mille livres. Le marquis n'en jouit pas longtemps. Miné rjar le chagrin que lui avaient causé les persécutions dirigées contre lui encore plus que par l'âge, il mourut l'année suivante.

Mme Pénisseault, dit-on, sut gagner les bonnes grâces du duc de Choiseul, qui lui accorda des lettres de justification pour son mari, et lui conserva les gains frauduleux qu'il avait (Hé condamné à rendre. Bréard légua à son fils le soin de venger la flétrissure (pie lui avait infligée son souverain. Jean- Jacques Bréard, né à Québec, en 1751, se fit élire membre de la Convention, et vota la mort de Louis XVI.

Louis XV témoigna sa satisfaction au chevalier de Lévis en le créant, dès son retour, lieutenant général, par une promotion spéciale. A l'ouverture de la campagne, il alla rejoindre l'armée du Bhin, sous les ordres du maréchal de Soubise. Après avoir assisté aux •combats de Fillinghausen et de Schedinghem, il vint renforcer en Hesse le maréchal de Broglie, avec un corps de dix mille hommes. Chargé en 1762 du commandement de l'avant-garde du corps de réserve, placé sous les ordres du prince de Condé, il soutint victorieusement toutes les attaques du prince héréditaire de Brunswick. Il eut une large part à la brillante affaire de Gremighen. Attaqué par vingt-cinq mille hommes à deux lieues de l'armée, il ne put jamais être entamé. Durant une des nombreuses charges qu'il eut à repousser, il eut un cheval tué sous lui d'un coup de pistolet. Ce fut Lévis qui décida du succès des armes françaises à Johannisberg. Il y commanda la gauche de l'armée, qui eut à soutenir tous les efforts du prince de Brunsvick. Cinq jours après, n'ayant avec lui que quatre mille hommes, il se maintint pendant plus de trois heures sur la montagne de Johannisberg contre dixneuf bataillons et trente pièces de canon 1.

Les compagnons d'armes de Lévis, privés de se battre à ses côtés, applaudissaient de loin à ses succès. Bourlamaque lui écrivit de Paris : " Voulez-vous bien, mon général, recevoir mon compliment sur l'affaire du 25, et

1 — Lettre du chevalier de Lévis au duc de Choiseul, 18 septembre 1702 — A de< îardevaoque, Le quartier de Lévis à Arras.

sur ce qui l'a précédée. J'apprends avec grand plaisir que vous avez eu grande part au succès en cette affaire. X'allez pas, je vous prie, vous faire tuer au moment de la paix. Elle paraît sûre l ".

Bougainville de son côté lui disait : " Mon général, il faudra donc tous les ordinaires vous faire un compliment nouveau ? Recevez, je vous prie, le mien sur la part que vous avez certainement eue à la victoire de M. le prince de Condé. Elle est belle et bien glorieuse pour la nation et bien agréable au moment de la conclusion. C'est bien finir et rester sur la bonne bouche. M. de Nivernais part demain matin et pourra se montrer à Londres la tête plus haute 2 ".

A la mort du duc de Chaulnes (1765), le général de Lévis fut créé gouverneur de la province d'Artois. En 1771, il fut nommé capitaine des gardes de M. le comte de Provence, depuis le roi Louis XVIII. Enfin, comme couronnement de sa glorieuse carrière, il fut créé chevalier des Ordres du Roi, maréchal de France, puis duc héréditaire. Il mourut d'apoplexie à Arras, le 26. novembre 1787, à l'âge de soixante-sept ans 3.

Il serait superflu de tracer ici le portrait de Lévis : il ressort de l'ensemble de cet ouvrage. On l'a entendu parler ; on l'a vu agir. Il s'est montré supérieur à tout ce qui l'environnait. Montcalm n'hésitait pas à reconnaître sa supériorité, Sa correspondance témoigne du

1 — Lettre de Bourlamaque à Lévis, 1er septembre 17('>2.

2 — L/ettre de Bovgain cille à Lévis, 4 septembre 1702.

3 — Voir, à l'appendice : Notes sur la famille de Lévis.

soin qu'il prenait de toujours le consulter, de modifier au besoin ses idées pour ne pas être en opposition avec lui. Lévis fut le seul homme dont l'impérieux marquis subit l'ascendant. Il se sentait dominé par sa haute et froide raison, par l'empire qu'il avait sur lui-même, la sagesse de ses conseils, la prudence de sa conduite. Montcalm et Lévis avaient de commun de grandes qualités militaires, une bravoure à toute épreuve, une science et une expérience consommées dans l'art de la guerre ; mais Lévis avait plus de sûreté dans le coup d'œil, plus de largeur dans les vues, plus de sang-froid et de fermeté dans l'action. Ce fut la bonne fortune de Wolfe de ne pas 'rencontrer Lévis sur les plaines d'Abraham. La journée de Montmorency n'avait été pour lui qu'un échec ; celle du 13 septembre eût été un désastre.

La guerre de Sept Ans touchait à sa fin. Un million d'hommes y avaient péri, sans changer la carte de l'Europe. Toutes les puissances belligérantes soupiraient après la paix, l'Angleterre victorieuse aussi bien que la France vaincue. La mort du vieux roi George II, auquel succédait son petit-fils, George III, modifia la politique de la Grande-Bretagne. Le jeune roi, seul souverain vraiment anglais qui eût régné depuis la chute des Stuarts, fut salué avec transports, à son avènement au trône. La, puissance de Pitt fat dès lors ébranlée, car le roi le haïssait. Son favori, lord Bute, conseillait la paix.

En France, le petit Choiseul était devenu tout puissant. 11 avait acquis la terre de Chanteloup, où il tenait

une cour. Sa fortune personnelle s'était accrue, dit-on, de six mille livres à un million de revenu. 11 entama

des négociations avec l'Angleterre, après avoir conclu le laineux pacte de famille qui unissait dans une étroite alliance les différentes branches de la maison de Bourbon. Pitt traîna les négociations en longueur, afin de frapper de nouveaux coups. L'Espagne perdit Cuba et Manille. Le drapeau anglais flotta sur le territoire de France : Belle-Isle fut prise malgré la belle défense de M. de Sainte-Croix.

Les négociations recommencèrent en septembre 1762. Pitt n'était plus ministre ; le roi et son conseil, fatigués de son arrogance, avaient accepté sa démission qu'il avait offerte, et Bute était devenu premier ministre. Le duc de Bedford fut envoyé à Paris, le duc de Nivernais à fondre s. Bute exigeait l'abandon de l'Inde et du Canada, de plus la démolition de Dunkerque " comme un monument éternel du joug imposé à la France ".

Dans les deux royaumes une question passionnait les esprits : le Canada serait-il rendu à la France ? Voltaire, chez qui le sentiment national était éteint, en réclamait l'abandon. L'occupation de ces quelques arpents de neige ne serait, selon lui, " qu'une cause éternelle de guerre et d'humiliations 1 ". Les esprits clairvoyants — Bougain ville et le commissaire Bernier étaient de ce nombre — pensaient bien différemment. Bougainville écrivit un mémoire très curieux, plein d'idées fécondes

1 — Lettre au marquis de Chauvelin, le 3 octobre 1760.

sur la. Nouvelle-France, ses ressources, son avenir, le grand intérêt qui s'attachait à sa conservation *.

Bernier écrivit de son côté à M. de Crémille : " Je pleurerai avec vous et tous les vrais patriotes la perte de cette belle colonie. Si elle doit revenir à la France, c'est un bien ; si elle doit être séparée pour toujours, la perte en est irréparable 2 ".

En Angleterre, les esprits étaient également divisés ; mais la masse de la nation, partageant les sentiments de Pitt, voulait retenir le Canada. L'homme d'Etat le plus éminent des colonies anglaises, Franklin, se moquait de ceux qui prophétisaient que l'acquisition du Canada amènerait leur prochaine indépendance. " J'ose dire, écrivait-il, que l'union entre elles pour un tel objet est non seulement improbable, mais impossible ". L'Amérique allait, dans bien peu d'années, lui donner un éclatant démenti.

A Québec, le général Murray se montrait plus perspicace.

— Croyez-vous que nous vous rendions le Canada, dit-il un jour à M. de Malartic ?

— Je ne suis pas assez versé dans la politique pour voir les choses de si loin, répondit celui-ci.

— Si nous sommes sages, repartit Murray, nous ne le garderons pas. 11 faut (pie la, Nouvelle- Angleterre ait un frein à ronger, et nous lui en donnerons un qui l'occupera en ne gardant pas ce pays-ci 3 .

1 — Considérations sur le Canada. Ce manuscrit, tout A fait inconnu, convie cinquante - trois pages de papier grand in-folio.

2 — 8 octobre 17f>0.

3 — Journal de Malartic, p. 331.

Les préliminaires 'le la paix signés à Fontainebleau (3 novembre 1762) entre la France, l'Angleterre et l'Espagne, soulevèrent de longs el vifs débats dans 1*' parlement anglais. Pitt, quoique souffrant de la goutte, s'y fit transporter. 11 affecta d'y entrer au milieu de la séance, soutenu par deux de ses amis. Il parla pendant trois heures, tantôt debout, tantôt assis, contrairement aux usages parlementaires. La scène théâtrale qu'il avait montée n'eut pas l'effet qu'il en espérait. 11 fut écouté assez froidement, la chambre voulait la paix.

Par égard pour l'Autriche, le cabinet de Versailles avait ajourné la signature du traité, qui ne devait être ({ne la reproduction exacte des préliminaires. La France cédait le Canada et tout ce qu'elle possédait dans l'Amérique du Nord, à l'est du Mississipi, à l'exception de la Nouvelle-Orléans et d'un petit territoire adjacent. Elle renonçait à toutes prétentions sur l'Acadie, le cap Breton et toutes les îles du Saint-Laurent, ne conservant que le droit de pêche sur une partie des côtes de Terreneuve et les petites îles de Saint- Pierre et Miquelon comme station maritime, mais à condition que ces îles ne seraient ni fortifiées ni munies de garnison. Dans les Antilles, l'Angleterre restituait les îles de la Guadeloupe, la Martinique, Marie-Galante et la Désirade qu'elle avait conquises. La France ne gardait des îles neutres que Sainte-Lucie. L'Espagne recouvrait la Havane, mais cédait en retour la Floride et toutes ses possessions à l'est du Mississipi. La France lui livrait en compensation la Nouvelle-Orléans et toute la Louisiane, c'est-à-dire l'immense territoire s'étendant à l'ouest du Mississipi jusqu'au Pacifique.

En Europe, la France se soumettait a l'humiliante condition de démolir les fortifications de Dunkerque. Elle rendait Minorque aux Anglais, et l'Angleterre lui restituait Belle-Isle. Les deux puissances s'obligeaient à ne pins fournir aucun secours à leurs alliés respectifs qui resteraient engagés dans la guerre d'Allemagne. La France abandonnait le Sénégal, où elle ne gardait que les îlots de Gorée. Dans l'Inde, elle perdait tous les territoires qu'elle avait acquis depuis le traité d'Aix-la- Chapelle, mais recouvrait quelques postes de commerce, en s'engageant à n'en fortifier aucun dans le Bengale.

Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, mit. fin à la guerre de Sept Ans. Il paraissait n'avoir rien changé à la physionomie de l'Europe ; en réalité, il marquait une évolution dans l'histoire de l'humanité. La France, confinée dans le vieux continent, allait se replier sur elle-même, se livrer tout entière aux idées nouvelles qui fermentaient dans son sein et qui, avant la fin du siècle, devaient faire explosion sur le monde. L'éclatante revanche qu'elle prit sur l'Angleterre, vingt ans après le traité de Paris, fut le prélude de ce vaste embrasement qui a creusé un abîme entre le passé et le ] aésent. Le traité de Versailles, conclu en 1783, a consacré l'indépendance des colonies anglaises, devenues la république des Etats-Unis. Par ce traité, l'Angleterre ne conservait plus en Amérique qu'une partie de la Nouvelle- France, avec le petit peuple qu'elle avait conquis, et qui commençait à renaître de ses ruines. Si

M. de Malartic, interrogé par 1" général Murray, avait

pu lire dans l'avenir, il lui aurait répondu :

— Le cabinet de Londres sera moins prévoyant que

vous : il ne laissera pas de frein à ronger aux colonies voisines qui, avant peu, briseront celui de leur allégeance. Devenus indépendants, les Etats-Unis étonneront l'univers par leur rapide accroissement. Dans un siècle, ils formeront un peuple de cinquante millions d'homi: Vous me demanderez sans doute comment s'accomplira ce prodige ? Il viendra de toutes les parties de l'Europe un tel flot d'émigration, que les invasions des barbares peuvent seules en donner une idée. Il vous est facile d'en prévoir la conséquence. Cette invasion pacifique sera plus funeste aux colons primitifs des Etats-Unis, que ne le sera pour les Canadiens la conquête violente de la Nouvelle-France. A la fin du XIXe siècle, les descendants des Pilgrim Fathers, c'est-à-dire vos colons les plus intelligents et les plus actifs, auront à peu près disparu de la Nouvelle-Angleterre. Ils auront été remplacés par d'autres races qui donneront au pays une toute autre physionomie, si bien que si les Elders du temps de Cotton Mather revenaient sur la terre, ils ne retrouveraient plus rien des mœurs, des usages, de la religion d'autrefois.

Il en sera tout autrement des Canadiens. Délai — par la France dans un état de ruine inconcevable, et livrés à un vainqueur qui emploiera sa toute-puissance à les anéantir comme race, ils survivront à tout. Sans immigration étrangère, par le seul développement de leurs familles, ils accroîtront si rapidement, qu'à la fin

du siècle prochain, ils formeront un peuple homogène de plus de deux millions, uni comme un seul homme, et resté si français, qu'un de leurs poètes pourra dire en toute vérité :

Nous avons conservé le brillant héritage Légué par nos aïeux, pur de tout alliage, Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.

Ils jouiront alors des libres institutions de la Grande- Bretagne, qu'ils auront conquises par des luttes non moins héroïques que celles qu'ils viennent de soutenir. Et ils n'auront plus qu'à rester fidèles à eux-mêmes, pour réaliser les desseins que la Providence a eus en vue dans la fondation de la Nouvelle-France.

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