LETTRES DE JAUBERT ET DE DUCHAT
Les lettres suivantes de deux officiers de l'armée, le lieutenant de Jaubert et le capitaine Duchat, écrites à leurs familles, donnent quelque idée de ce qu'éprouvait le soldat français transporté de la vieille Europe dans les solitudes du nouveau monde. Les lettres du lieutenant de Jaubert, du régiment de Béarn, ont à ce point de vue un intérêt tout particulier. Elles sont écrites par un jeune homme assez peu instruit, qui a quitté depuis peu le toit paternel, et qui fait part à son père de ses ennuis, du sentiment de profond isolement qui l'accable dans son lointain exil, et de ses embarras financiers. Il interrompt ses réflexions pour raconter, dans une première lettre, la marche de l'armée contre le fort George, et dans une seconde, la prise de ce fort. Je les reproduis à peu près dans leur entier, avec leurs imj^erfections de style et leurs incorrections, j^arce qu'elles traduisent bien les impressions du simple troupier.
La lettre du capitaine Duchat, d'un tout autre genre, est celle d'un soldat accoutumé à la guerre, qui crayonne, avec plus ou moins d'attention, ce qui le frappe dans le pays nouveau qu'il parcourt, et y mêle des appréciations, quelquefois hâtives ou hasardées, le plus souvent judicieuses et vraies. Cette lettre est écrite sous forme de Relation à son frère qui l^orte un nom différent du sien et s'appelle M. Lamy de ( hâtel. Je cite d'abord les lettres de Jaubert.
Au camp sous Carillon, ce 15 juillet 1757.
Je n'ai rien de plus pressé, mon très cher père, que de vous donner de mes nouvelles. Je saisis avec empressement cette' occasion pour Québec pour pouvoir vous assurer de nouveau de mes profonds respects, et en même temps, pour vous
demander la continuation des bontés que vous avez daigné avoir pour un fils qui cherche et qui cherchera avec empressement toutes les occasions de tâcher de les mériter et de répondre aux bontés que vous voulez bien avoir pour moi. J'ose espérer, quoique éloigné de vous, mon très cher père, que vous voudrez bien m'accorder cette grâce. Il n'y a personne dans le monde *qui s'aperçoive plus que moi d'être éloigné d'un père que j'aime tendrement. Que ne donnerais-je pas dans le monde si je pouvais être à même d'être auprès de vous et de pouvoir avoir le plaisir de vous voir. Les expressions me manquent avec raison pour pouvoir vous l'exprimer. Je ne fais qu'adresser tous les jours mes vœux au Ciel pour votre conservation et pour qu'il mè fasse la grâce de vous posséder de longues années. C'est la seule marque de reconnaissance que puisse vous donner un fils qui vous a été, toute sa vie, extrêmement dévoué.
J'ai reçu avec un plaisir et une satisfaction inimaginables, mon très cher père, deux de vos lettres, dont l'une datée du 20 janvier 1756, et l'autre du 16 janvier 17Ô7. Les expressions me manquent pour pouvoir vous exprimer le plaisir que j'ai eu de recevoir de vos nouvelles, aussi de mes très chers frères, après si longtemps que je n'avais pas eu ce bonheur, par les immenses espaces qui malheureusement nous séparent. J'ai reçu les deux lettres par le même courrier le 22 du mois de juin.
Ici, tous nos chers pays qui n'avaient pas reçu de nouvelles de Perpignan, m'écrivirent de vouloir bien leur en faire part. Je leur envoyai toutes Les nouvelles que vous m'avez mandées, et tout ce qui a concerné notre cher pays. Vous pouvez bien vous imaginer le plaisir que cela Leur ;i fait. Quand vousaurez La bonté de m'éerire, je vous prierai de vouloir bien me mar-
quer touchant chacun d'eux sur leur famille, parce que nous avons convenu que chacun en ferait la môme chose. J'espère que vous voudrez bien m'accorder cette grâce. Je vous prierai très instamment de vouloir bien me donner de vos nouvelles et de mes très chers frères le plus souvent que vous pourrez ; car la seule consolation que j'aie ici est de pouvoir recevoir de vos nouvelles. Vous me priveriez beaucoup si vous ne m'accordiez cette grâce. J'ai été charmé que mes lettres vous soient parvenues jusqu'à vous. Vous devez bien juger par vous-même le chagrin que j'ai du manque de vos lettres, puisque ce sont elles qui doivent faire mon unique consolation dans un pays si éloigné.
Nous reçûmes le 20 avril dernier des nouvelles de France par un vaisseau qui est arrivé à Louisbourg le 1er janvier, et qui était parti de France du mois d'octobre dernier, par lesquelles il nous a confirmé la prise de Port-Mahon avec toutes les dépendances, le détail du siège, et tous les préparatifs que l'on fait en Europe tant dans nos ports que sur terre, et la bataille qui a été donnée entre l'armée autrichienne avec celle du roi de Prusse, qui a passé et ravagé toutes les terres du roi de Pologne, et le secours que le roi de France doit y envoyer, commandé par le prince de Soubise, et le secours que la Czarine doit fournir en cette campagne, et six bataillons que l'on a fait passer dans l'île de Corse. Tous ces préj>aratifs nous font conjecturer que notre séjour dans ce pays sera plus long que nous n'avions pensé ; vos nouvelles n'ont fait que nous le confirmer. 11 nous tarde pourtant de repasser en France pour pouvoir avoir le plaisir de vous voir.
Il est étonnant comme toutes les déniées et les marchandises sont chères : il nous en a coûté très cher cet hiver ea
faisant ordinaire, et nos appointements ne suffisent pas pour pouvoir vivre, tant en campagne qu'en garnison. Et si vous ne suppléez pas par l'argent que vous voudrez bien m'envoyer, je puis vous assurer qu'il me sera impossible de pouvoir vivre. Il est très malheureux pour nous, étant éloignés comme nous sommes de nos pays, de devoir manger notre argent. Vous me direz : " Mais vous avez vécu jusqu'ici avec vos appointements, pourquoi n'en vivrez-vous pas dorénavant " ?
Si le roi nous avait donné les rafraîchissements de cette campagne, comme il nous les avait donnés les campagnes précédentes, nous aurions pu, en bien épargnant, nous tirer d'affaire. Depuis qu'il nous faut acheter les rafraîchissements pour la campagne sur nos appointements, il est impossible de pouvoir vivre.
Comme il serait inutile que vous m'envoyassiez de l'argent comptant, parce que les ennemis pourraient s'en emparer, je vous demanderai seulement une lettre de crédit que vous aurez la bonté de m'envoyer sur quelque commerçant de Québec. Comme je pourrais en avoir besoin pour mon hiver, j'en emprunterai, et par le moyen de la lettre de crédit que vous aurez la bonté de m'envoyer au printemps prochain, Je paierai par ce moyen aux personnes à qui j'aurai emprunté.
Vous devez être bien persuadé, mon très cher père, que je n'en ferai pas mauvais usage et que je ne le dépenserai pas mal à propos. Et mon propre intérêt est d'épargner le plus •que je pourrai, et ce sera assurément dans la dernière nécessité que je ferai usage de la lettre de crédit que vous voudrez bien m'envoyer. Il serait bien malheureux pour moi si vous n'aviez pas La bonté de me l'envoyer. Vous pouvez vous adresser A M. de Tabaris ou à M. Jue qui a des correspondants à Bordeaux, et ceux-là écriront à leurs correspondants
qu'ils ont à Québec de me compter l'argent dont j'aurai besoin* J'espère que vous ne voudrez pas Laisser dans L'embarras un
fils qui vous a été toute sa vie extrêmement dévoué, et j'ose espérer que vous voudrez bien m'accorder la grâce que je vous demande, et j'espère tout de vos bontés et que vous voudrez bien faire pour moi comme vous avez fait jusqu'ici.
Nous avons reçu hier au soir un courrier qui était dépêché par M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général du Canada, à M. le marquis de Montcalm, par lequel il nous annonce deux vaisseaux de guerre qui sont en rivière, et qui escortent plusieurs vaisseaux marchands, et les deux bataillons du régiment de Berry qui étaient destinés pour Louisbourg. Mais M. de Drucour, gouverneur de Louisbourg, n'ayant pas besoin de ces deux bataillons dans la place, ayant une bonne garnison, et étant gardée par la flotte de M. Dubois de laMothe, portant pavillon de vice-amiral, ayant avec lui seize gros vaisseaux et cinq frégates, se croit assez fort pour battre l'ennemi qui oserait se présenter devant cette place ; par ce moyen, l'entrée de la rivière nous est libre. Notre escadre croise depuis plus d'un mois devant Louisbourg. Ils n'ont pas vu le moindre vaisseau anglais sur nos côtes, et on ignore où ils sont et ce qu'ils veulent faire ; leur projet était de venir faire le siège de Louisbourg et, après cela, de venir tout droit à Québec. On ignore ce qu'ils sont devenus. Mais la fin de la campagne nous développera le tout.
Notre armée est rassemblée depuis quelques jours et, sur la fin de ce mois, nous allons marcher pour aller faire le siège du fort George, quoiqu'il y ait beaucoup d'obstacles qui se présentent pour le transport des vivres et de l'artillerie, et pour le portage que nous sommes obligés de faire d'une lieue-
pour entrer au lac Saint-Sacrement. Tous les obstacles n'empêcheront pas les projets que Ton a faits de faire le siège de ce fort. J'ose espérer que, vers le 20 du mois d'août, je pourrai vous annoncer la réussite, si Dieu me fait la grâce d'en revenir.
Nous avons eu un des plus cruels hivers qu'il ait jamais fait dans le pays ; jamais personne du Canada n'avait vu un hiver plus terrible que celui que nous avons passé ; nous avons eu huit pieds de neige pendant l'hiver, et la rivière a été prise jusqu'au 17 du mois d'avril, où les glaces ont commencé à partir. Nous avons eu, pendant tout l'hiver, de petits partis sauvages en campagne, sans en compter un, qui a été très considérable, de quinze cents hommes commandés par M. de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur desTrois- Rivières. Sa mission était d'aller brûler tous les hangars qui étaient hors du fort William- Henry (ainsi que nous appelons le fort George au bout du lac Saint-Sacrement), et de l'enlever d'assaut, s'il y avait jour, sans pourtant sacrifier l'armée du roi. Il avait avec lui une compagnie de grenadiers, tirés des quatre régiments de la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc et Béarn, et quatre piquets tirés de ces quatre régiments, et le reste de troupes de la marine, Canadiens et sauvages. Ils ont brûlé quatre barques et tous les bateaux, un petit fort où il y avait environ quinze maisons, et toutes les maisons qui étaient aux environs du fort. Ne pouvant pas monter à l'assaut, parce que les ennemis avaient été prévenus, on les a sommés -de se rendre. Ils ont répondu qu'ils ne se rendraient pas à une armée qui n'avait pas du canon. Si on en avait eu, ou autrement dit, si l'on avait pu traîner sur les glaces deux ou trois pièces de canon, le fort aurait peut-être étéà nous, et actuellement il nous en coûtera peut-être beaucoup pour l'avoir.
Nous sommes partis de notre quartier d'hiver pour entrer -en campagne depuis le 3 de mai, et nous travaillons conti nuellement au fort pour le mettre en état de défense. Nous travaillons actuellement aux demi-lunes et au chemin couvert et il nous tarde déjà d'être à la fin de la campagne pour nous aller reposer.
Je vous suis bien obligé des nouvelles que vous voulez bien me donner de Perpignan, touchant toutes les personnes de ma connaissance. Je vous prierai très instamment de continuer à me donner des nouvelles de Perpignan, car j'en fais la lecture avec un plaisir inexprimable. J'ai été très sensible à la mort de la tante Soler et de celle de la cousine Grau.
Depuis que nous sommes dans le pays, il n'y a eu aucun changement au régiment : il n'y a eu que le pauvre M. de L'Hôpital, notre commandant, qui est mort, il y a cinq ou six jours, d'une maladie qu'il avait depuis longtemps, et qui s'était renouvelée depuis qu'il était dans ce pays. Nous l'avons tous beaucoup regretté, et nous ne trouverons jamais un commandant si aimable et qui aimât plus le corps que lui ; son plus grand plaisir était de pouvoir rendre service à tout le monde ; vous verrez bien par là que le régiment a beaucoup perdu.
Je me trouve toujours le dernier lieutenant 5 j'ose espérer qu'à notre retour en France, je serai des premiers à avoir une compagnie, parce qu'il y a beaucoup de nos messieurs qui attendent d'être de retour en France pour quitter ; et, par ce moyen, je pourrai être à même de faire un accommodement pour avoir une compagnie.
J'ai été très sensible aux marques de souvenir que tous mes chers parents veulent bien se ressouvenir de moi. Je vous prierai de faire bien mes compliments à l'oncle et à la chère
tante Lassus, à toute la famille, à toutes les familles d'Oms, à l'oncle et à la chère tante Palmarolle, et surtout à ma chère marraine, et à toute la famille de Térésa, (sans pourtant oublier les cousinettes), à M. et à Mme de Rox, à Mme Denonville, à l'abbé Prat, à la chère tante de Sainte-Catherine, à la cousine Palmarolle et Soler, à toute la famille, à mon très cher beau-frère, à mes très chers neveux Eonira, à toute la famille, (mes très chers frères ne sont pas oubliés), à tous mes chers parents et pays. Je les prie de vouloir bien m'accorder un peu de part dans leurs souvenirs.
Tous nos chers pays se portent à merveille. Palmarolle, d'Oms, Serve, Lassus et Malia m'ont chargé de vous assurer de leur respect, et plus particulièrement Auguste Selve.
Vous pouvez dire à la chère cousine Palmarolle que son cher mari se porte à merveille.
Il ne me reste plus qu'à vous demander de m'écrire le plus souvent que vous pourrez, car la seule consolation que j'aie est de pouvoir recevoir de vos nouvelles et de mes très chers frères. Je ne saurais comment pouvoir vous exprimer combien il me tarde d'avoir le plaisir de vous revoir. Il ne me reste plus qu'à vous demander la continuation des bontés que vous avez bien voulu avoir pour moi, et qu'à vous assurer du profond respect avec lequel
J'ai l'honneur d'être,
Mon très cher père,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Jaubert.
M. de Malartic a été très sensible à votre marque de souvenir, et m'a, chargé de vous assurer de ses respects, comme uissi au COUsill d'( lins.
Du camp de Carillon, ce 25 aoûl 1757.
Je saisis avec empressement, mon très cher père, l'occasion d'un vaisseau qui doit partir pour France, pour annoncer La conquête que l'armée du roi a faite du fort William-Henry, ainsi que nous appelons le fort George, à douze lieues dé distance du fort de Carillon, qui était situé au fond du lac Saint-Sacrement. Je n'ai pas voulu laisser passer cette occasion, quoique pressé, sans vous en faire part.
Je suis fort en peine de savoir l'état de votre santé, comme aussi celle de mes très chers frères, après les immenses espaces qui malheureusement nous séparent. J'ai reçu encore une de vos lettres datée du 16 janvier 1757, avec une autre que j'ai reçue aussi par le courrier du 20 janvier 1756. Cette dernière était restée infailliblement dans quelque bureau de la poste. Il est déjà arrivé à Québec vingt navires marchand-, dont la plus grande partie partis de Bordeaux et de La Eochelle. Je suis fort en peine, après me l'avoir annoncé, de ne pas en recevoir de vous. Si je ne connaissais pas les bontés que vous daignez avoir pour moi, cela me donnerait à augurer que vous m'avez oublié totalement. J'ose pourtant espérer que vous voudrez bien vous ressouvenir d'un fils qui n'a cherché et qui recherchera avec empressement toutes les occasions pour vous demander la continuation de toutes les bontés que vous voulez bien avoir pour moi. Je ne saurais comment pouvoir vous exprimer la peine et le chagrin «nie j'ai de ne pas recevoir de vos nouvelles ni de mes très chers frèresdans un pays si éloigné, où c'est mon unique consolation. Je suis au moins très charmé (pie mes lettres parviennent jusqu'à vous. J'ai appris avec bien du plaisir par votre lettre que vous en aviez reçu cinq. Vous ne nie taxerez pas d'être paresseux à vous écrire. Je désire beaucoup que celles que je
vous écrirai cette année-ci puissent vous parvenir. Aussi je n'épargne rien à ce sujet. Voici ma seconde que j'ai l'honneur de vous écrire cette année ; je vous écrirai dorénavant tous les douze jours, et toujours par numéro ; ainsi vous verrez celles qui vous manqueront ; je vous prierai très instamment de vouloir bien nr accuser la réception des numéros que vous aurez reçus.
Je vais vous faire en peu de mots le détail du siège que nous venons de faire ; je vous enverrai plus au long le détail par ma première lettre.
Nous sommes partis du Portage, où est l'entrée du lac Saint-Sacrement, le premier, étant au nombre de sept mille hommes, y compris quinze cents sauvages. M. le chevalier de Lévis a marché par terre avec trois mille hommes depuis le Portage pour favoriser notre marche, faire l'avant-garde de l'armée et aller protéger notre débarquement au fort George. Notre armée, qui était par eau, arriva la nuit du 2 au 3 à une anse éloignée d'une lieue et demie du fort George, et dont M. le chevalier de Lévis s'était emparé. L'armée, qui était dans deux cent cinquante bateaux, où étaient les six bataillons des régiments de la Reine, la Sarre, Royal-Roussi lion, Guyenne et Béarn, et le reste des troupes, marine, Canadiens et sauvages, y débarqua au point du jour et se porta au-dessus du fort George, pour en faire l'investiture et pour aller à la rencontre d'un secours de douze cents Anglais qui devaient se jeter dans le fort, il se trouva que le secours était entré pendant la nuit. On en fut informé par les prisonniers que nos sauvages firent sur une sortie de quatre cents hommes, que les ennemis voulurent tenter, dont il y <ut beaucoup de tués. L'armée, le même soir du 3, campa très pics du fort, et, la nuit du 4 au 5, la tranchée fut ouverte
par six cents travailleurs et quatre cents pour les soutenir.
Les travaux ont été poussés avec fcani de vivacité que, le G au matin, une batterie de huit pièces de canons et un mortier
ont tiré pour ruiner les défenses de la place ; et, le 7 au matin, une autre batterie de huit pièces de canons, et trois mortiers ou obusiers ont fait la même chose. La nuit du 7 au 8 et celle du 8 au 9 ont été employées à construire un boyau et une seconde parallèle, et à y établir deux autres batteries pour pouvoir battre en brèche. Les ennemis, pendant tout le siège, ont fait une très vigoureuse résistance ; s'étant aperçus, le 9 au point du jour, que nous avions avancé nos travaux jusqu'au glacis de la place, ils demandèrent le même jour à sept heures du matin, à capituler. On dressa les articles de la capitulation aux conditions suivantes : la garnison et les troupes qui étaient dans le camp retranché sous le fort George, seraient renvoyées au fort Lydius avec les honneurs de la guerre, armes et bagages, une pièce de canon et un chariot couvert. La garnison, avec les retranchements, était composée de deux mille cent hommes, sans compter la perte qu'ils ont faite pendant le siège. Les dites troupes ne serviraient pas leur prince de dix-huit mois, et ils nous renverraient sous trois mois, du jour de la capitulation, tous 1rs prisonniers qu'ils nous ont faits pendant cette guerre, dé cette colonie. Nous leur avons pris vingt-trois pièces de canons, un mortier, trois mille quarts de farine ou de lard, et quatre barques qui ont été brûlées, dont deux prêtes à lancer. Tous les magasins ont été donnés au pillage aux sauvages. Voilà, mon très cher père, de tics grands avantages pour cette colonie. Nous n'avons perdu que cinquante hommes, tant tués que blessés, depuis le Ie1' jusqu'au 16. Les ennemis en ont perdu au moins trois fois autant. Une partie de
l'armée a été employée à démolir le fort et à combler le fossé. Toute l'armée est partie le 16, pour se rendre au Portage, dont une partie est descendue le même soir 5 ceux qui faisaient l'arrière-garde se sont rendus le lendemain.
On a reçu dernièrement des nouvelles de la Belle-Rivière, par lesquelles on mande qu'on y est très tranquille. Nous y avons continuellement des partis en campagne, qui ravagent la Virginie, la Caroline et toutes les provinces. Nos sauvages font des merveilles, et nous sommes fort heureux qu'ils soient jDOur nous. Ils sont pires que des pirates, ils inventent toutes les cruautés inimaginables pour faire souffrir, et cela se passe tous les jours sous nos yeux, saris pourtant pouvoir y apporter aucun remède. Je ne vous en dis pas davantage, parce que le cœur me soulève toutes les fois que j'y pense. Je vous assure qu'il me tarde beaucoup de repasser en France....
Jaubert.
Le chevalier de Jaubert fut fait prisonnier le 6 juillet 1758 aux avant-postes de Carillon, et envoyé en Angleterre, d'où il revint en France. Durant sa captivité dans les colonies anglaises, il chargea M. de Malartic d<i régler ses amures au Canada. Sa situation financière n'était pas aussi mauvaise qu'on pourrait le croire d'après ses lettres. Déduction faite de ses dettes, il lui revenait 1387 livres.
M. de Jaubert devait être un officier élégant, si on en juge par l'énumération des effets vendus lors de sa captivité. A l'aide de l'inventaire qui en a été conservé, on pourrait reconstituer la toilette d'un officier, telle qu'elle était aux jours de gala, A une récepl ion chezle gouverneur, par exemple, ou à un de ees bals chez L'intendant, dont il a été si souvent question au cours de aette histoire. L'inventaire porte que le
chevalier de Jaubert avait des chemises brodées, des ba> et des vestes de soie, des manchettes, une culotte à jarretière d'or, des cols blancs en mousseline, deux devante de veste en
satin brodé d'or, etc.
M. Pasquier, archiviste du département de l'Ariège, de qui je tiens ces renseignements, m'écrit de Foix que le chevalier de Jaubert était aide-major de la ville de Perpignan lors de son mariage. Sa famille, très ancienne dans le Midi, existait encore au commencement du siècle.
La lettre du capitaine Duchat dont je ne donne ici que de courts extraits, fait partie des archives de la Guerre, à Paris. Dans le Mémoire adressé au ministre par le général de Lévis pour demander " des grâces " en faveur des troupes de terre, figure le nom du capitaine Duchat, du régiment de Languedoc. " C'est un ancien officier, y est-il dit, qui a toujours servi avec zèle et application et qui mérite ". (Lettres du chevalier de Lévis, pp. 418-446).
Au camp de Carillon, ce 15 juillet 1756.
... La Nouvelle-France contient plus de terrain que les deux tiers de l'Europe ; je ne parle seulement que du pays où les Français vont trafiquer des castors avec les sauvages, où ils ont des. forts, des magasins et des établissements ; il serait beaucoup plus -grand que l'Europe si l'on comptait toutes les terres du Nord-Ouest, pays jusqu'ici inconnu.
Il y a vingt ans que le Canada était aussi peuplé qu'aujourd'hui ; les guerres que les habitants sont obligés de soutenir
les affaiblissent cruellement et les voyages qu'on leur fait faire dans les postes d'en haut, dès que l'Anglais paraît vouloir envahir ou interrompre notre commerce ; ces courses sont pour l'ordinaire de trois ou cinq cents lieues, ne mangeant autre chose que du lard, du biscuit et quelques coups d'eaude-vie.
Les Canadiens ou Créoles sont grands, robustes et infatigables, surtout pour les marches, fort ignorants, n'ayant aucune idée des sciences, ne s'attachant seulement qu'à leur commerce. Cela n'empêche pas qu'ils ne soient présomptueux et remplis d'eux-mêmes, s'estimant au-dessus de bien des nations ; grands menteurs. Le sang du Canada est assez beau, les femmes y sont généralement jolies, grandes, bien faites ; spirituelles, babillardes, maniant la parole avec aisance, paresseuses en tout, et pour le luxe au dernier point.
Tous les lacs et rivières fournissent quantité de poissons. Outre l'espèce que l'on trouve en Europe, il y en a une infinité d'autres très bons ; aussi les voyageurs, officiers et soldats, ont soin de se munir d'hameçons pour leur faire la guerre c'est à quoi nous nous amusons pendant nos campagnes, et nous pouvons dire que la vertu de patience est bannie de la pêche, tant elle est abondante.
Les arbres que produit le Canada sont d'une beauté à ne pouvoir se lasser d'admirer, tant par la hauteur que par leurs droits (sic) ; les troncs ont jusqu'à soixante pieds (de hauteur), aussi gros à un bout qu'à l'autre ; c'est pourquoi l'on construit chaque année un vaisseau de guerre ou frégate à Québec.
Toutes les forêts sont re nplies de gibier; la tourterelle est l'espèce la plus féconde en Canada, elles y fourmillent et
ressemblent beaucoup au pigeon ramier de France, à la réserve qu'elle est un peu plus petite. Les arbres en sont si chargés que je puis dire y en avoir vu presqu'autant que de feuilles, si l'on peut se servir de cette expression. L'on en tue jusqu'à cent cinquante d'un coup de fusil, c'est sur le témoignage des Canadiens ; pour moi je n'altère point la vérité en assurant que plusieurs soldats de nos régiments en ont abattu jusqu'à quatre-vingts, et en mon particulier qua rante. Il me semble que ce soit une manne que Dieu envoie, puisqu'elle nourrit pendant quatre mois tous les habitants du Canada.
Le passage commence au mois de juin et finit à la fin de septembre où elles se réfugient vers le Midi.
Les oies, outardes, canards de dix espèces et d'autres oiseaux inconnus en Europe abondent aussi dans ce pays.
La perdrix qui, à le bien prendre, est une gelinotte grosse comme une petite poule, se tient continuellement dans le bois, se perche attroupée sur les arbres, et se laisse tuer les unes après les autres à coup de fusil sans branler.
Il y a aussi un grand passage, au mois d'octobre, de merles aussi bons que des grives, et qui sont en si grand nombre que chaque jour nous en rapportions cinq à six douzaines : c'était notre divertissement tous les matins, joint à cela que la nécessité nous y engageait, étant réduits aux pois et au lard.
Vous avez su sans doute le projet que l'Anglais avait formé depuis trois ans, par des papiers que l'on trouva au général Braddock, à l'affaire de la Belle-Rivière, de ranger sous sa puissance tout le Canada ; mais le désavantage qu'il a eu dans cette affaire que l'on doit regarder comme un coup du cielr et l'envoi des régiments français auquel il ne s'était jamais
attendu, l'ont étourdi à un point qu'il ne songe aujourd'hui qu'à être sur la défensive. Quoique la Nouvelle Angleterre soit dix fois plus peuplée que notre continent, il est à remarquer que ce sont des gens qui n'ont aucune teinture de la guerre, et que ces misérables sont obligés d'abandonner leurs femmes et tout ce qu'ils possèdent pour courir à un fusil. Outre cela les subsides et les frais sont tirés des provinces, car l'ancienne Angleterre leur a signifié qu'il n'y avait plus ni argent ni hommes à espérer de l'Europe. Jugez si de pareilles troupes sont à craindre : vous me direz peut-être que le Canadien ne peut se glorifier d'être plus aguerri, puisqu'il est dans le même cas ; il est aisé à concevoir que ne payant ni taille ni impôt et défendant son propre foyer, il soit meilleur soldat, joint à cela que dans toutes les affaires du passé, l'Anglais a toujours été battu par le Canadien ".
CHAPITEE HUITIÈME
LÉGENDE DE TICONDÉROGA
(Vair p. 419)
Cette légende m'a été racontée par le Dean Stanley, lors de son passage à Québec, il y a quelques années. J'ai appris depuis que le marquis de Lomé se plaisait à en faire le récit, à l'époque où il était gouverneur du Canada.
Sur le versant occidental des montagnes d'Ecosse, s'élève le vieux château d'Inverawe, encadré dans un paysage renommé pour ses beautés pittoresque?. Ce château a été restaurée différentes époques, mais le hall, vaste pièce nue
et froide, appelée la Salle du revenant, esl resté tel qu'il étail .
il y a un siècle et demi.
C'était vers 1742. Le Laird d'Inverawe, Duncan Campbell, veillait un soir devant sa cheminée, n'ayant d'autres compagnons que ses chiens de chasse, couchés autour de lui. Rien ne troublait le silence de sa rêverie, quand tout A coup ses chiens dressèrent les oreilles, et se mirent à aboyer. Un instant après, de violents coups retentirent à la porte du château. Le Laird se leva et alla ouvrir. Un montagnard du voisinage, Stuart of Appin, se précipita vers lui tout hors d'haleine et les traits bouleversés. ' Son plaid était couvert de sang.
— " Je viens d'avoir une rencontre avec des brigands, ditil, et je suis poursuivi. Cache-moi, et jure sur ta dague que tu ne me trahiras pas ". Duncan Campbell, sous le coup de la surprise et de l'émotion, jura sur sa dague. A peine avait-il conduit l'étranger dans les oubliettes du donjon, que de nouveaux coups retentirent à la porte. En ouvrant, le châtelain se trouva en face de plusieurs montagnards, dont le chef lui dit :
— "Ton cousin Donald vient d'être lâchement poignardé par Stuart of Appin ; nous le cherchons ; il a pris le chemin du château ".
Duncan Campbell demeura confondu â ces paroles. Il comprit pourquoi Stuart l'avait fait jurer sur sa dague de ne pas révéler sa présence. Cependant il ne laissa rien voir de l'horreur qu'il éprouvait, ne voulant pas violer son serment, et congédia les montagnards, sans rien leur dire. A peine Duncan était-il étendu sur son lit. qu'il vit se dresser, au fond de la salle, un spectre qui s'avança vers lui. 11 reconnut
distinctement les traits de Donald ; mais sa figure était celle d'un mort, et ses vêtements maculés de sang. Duncan se releva de son lit glacé d'épouvante — u Inverawe ! Inverawe ! dit le spectre d'une voix solennelle, mais sépulcrale, il y a eu du sang de répandu. Xe cache pas le meurtrier ".
Dès l'aube du jour, Campbell descendit dans le donjon et
dit au meurtrier qu'il ne pouvait le garder plus longtemps
" Tu as juré sur ta dague, lui répondit Stuart ". Campbell l'assura qu'il ne le trahirait pas, et le conduisit dans la montagne, où il lui indiqua une caverne pour asile. La nuit suivante, Campbell essaya vainement de dormir. Vers minuit, ses chiens poussèrent de sourds grondements, et il vit de nouveau l'ombre de Donald éclairée par la flamme de la cheminée. La même voix retentit dans le silence, mais cette fois lamentable et suppliante " Inverawe ! Inverawe ! Il y a eu du
sang de répandu ; le sang demande du sang. Ne cache pas le meurtrier "'.
Duncan se leva dès le jour ; il. courut dans la montagne. Mais la caverne était vide, Stuart avait pris la fuite. Le
même soir, pendant que le Laird se promenait, en proie à
une fiévreuse agitation, dans la salle solitaire, le spectre lui
apparut pour la troisième fois, plus pâle et plus livide, mais
moins attristé qu'auparavant, et lui dit : — " Adieu, Inverawe !
adieu jusqu'à ce que nous nous rencontrions à Ticondéroga ".
Le bruit de cette vision fut bientôt répandu dans tout le pays. Mais, qu'était-ce que Ticondéroga? Campbell eut beau interroger, personne n'avait entendu parler d'un tel lieu.
Quelques années après, il servait en qualité de major dans !<■ 42me régiment des Highlanders, surnommé The Black Watcli, qui fut appelé en Amérique pendant- la. guerre de Sept A.ns. Campbell fut terrifié en apprenant que son régi-
ment avait reçu l'ordre de marcher à L'attaque de Ticondér<
La veille de la bataille, les officiers, qui connaissaient L'histoire de l'apparition et s'étaient aperçus de ses crainte-, tâchèrent de le rassurer en lui faisant croire qu'on n'était pas encore arrivé à Ticondéroga, et que c'était le fort George qui allait être attaqué le lendemain. Mais à la pointe du jour, Campbell vint à leur rencontre, la figure consternée,
les yeux hagards " Vous m'avez trompé, leur dit-il, je l'ai
vu cette nuit, il est entré dans ma tente. Nous sommes à Ticondéroga. -Je serai tué aujourd'hui".
Ses prévisions furent réalisées.
Telle est la légende. Le fait incontestable, c'est que Duncan Campbell, blessé d'une balle au bras, le 8 juillet, fut emporté au fort Edouard, où il mourut et fut inhumé.
Sur la pierre qui marque son tombeau, on lit encore distinctement le nom de Duncan Campbell d'fnverawe, avec la date de sa mort, 17 juillet 1758.