‹ Montcalm et Lévis (volume 3)Chapitre 7 sur 26 · CHAPITRE DIX -NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX -NEUVIEME

Xévis aux rapides A l'Ile-aux-Noix Bourlamaque s'y fortifie Sa correspondance avec Montcalm. — Abattement

et maladie de Wolfe 11 fait incendier les campagnes.

— Horreurs commises par les rangers. — Protestations

de Montcalm Descente des Anglais à Deschambault

Inquiétudes de Montcalm Bougainville en observation

au-dessus de Québec Perplexités de Wolfe Sa dernière lettre à sa mère. — Il évacue le camp de Montmorency. — L'amiral Holmes cherche à surprendre Bougainville Nouveau projet d'attaque Démonstration au cap Rouge Pressantes recommandations de

Vaudreuil à Bougainville Il n'en tient compte La

veille du 13 septembre Pressentiments de Montcalm

et de Wolfe. — Vergor surpris à l'anse du Foulon —

L'armée anglaise sur les plaines d'Abraham Montcalm

à la Canardière Nuit d'agitation. — Il refuse de croire

au débarquement des Anglais. — Sa stupéfaction. — L'armée française accourt de Beauport. — Vaudreuil

conjure Montcalm de ne pas précipiter l'action

Bataille d'Abraham. — Montcalm et Wolfe blessés à mort Héroïque résistance des Canadiens.

Pendant le trajet que le chevalier de Lévis avait fait

-de Québec à Montréal, il avait été attristé de L'aspect

désert des campagnes, où l'on ne voyait que des femmes,

des enfants et quelques vieillards occupés aux moissons,

dont la plus grande partie étàil encore but pied, i gâtait sous les averses fréquentes qui tombaient depuis le commencement du mois d'août. Le (langer de la disette lui parut plus pressant que celui de l'ennemi, et il laissa à Montréal la moitié de son détachement pour y être employée aux récoltes. " Il encouragea, dit-il, les femmes, les religieuses, les prêtres et généralement tout le monde de la Aille, à aider directement ou indirectement à ce travail dont dépendait le soutien du pays 1 ".

Peu de jours après, Vaudreuil écrivit à Lévis : " Votre arrivée à Montréal a produit un effet merveilleux ; les esprits timides ont acquis un degré de force supérieure ; les dames, à commencer par Mme de Vaudreuil, ont cessé de craindre l'ennemi ; votre présence les a non seulement rassurées, mais même aguerries ; les demoiselles, moins expérimentées, ne désirent pas moins de faire éclater la confiance qu'elles ont en vous. Elles méritent les unes et les autres que vous leur en teniez bon compte ; mais il fout nécessairement qu'elles vous donnent du répit. Vous avez une besogne beaucoup plus sérieuse et plus pressée. Vous allez, mon cher chevalier, être le héros de la colonie et celui des cœurs; vous en méritez le titre par les excellentes qualités que vous réunissez 2 ".

Le chevalier fit une inspection minutieuse du Saint- Laurent jusqu'à Frontenac, pour en reconnaître les endroits susceptibles de défense. Il fit immédiatement commencer, sur une île située à la tel» do rapides, un

J — Journal de Lévis, p. L94.

2 — Au quartier général, 18 août 1759.

petit fort auquel Vaudreuil donna le nom de Lévis. L'ingénieur Desandrouins avait été rappelé de l'Ileaux-Noix pour en faire les plans et eu surveiller la construction 1. Peu de temps auparavant était arrivé au camp du chevalier de La Corne, dressé dans l'Ileaux-Galops, M. de Langy, toujours prêt à accourir aux endroits les plus menacés. Sa présence avait communiqué une nouvelle ardeur aux partis de découvertes. Un de ces partis s'était rendu jusque sous les murs de Niagara et en avait rapporté des informations qui avaient calmé les appréhensions qu'inspirait cette frontière. L'armée de Johnson n'avait fait aucun mouvement depuis la prise de ce fort et ne paraissait occupée qu'à s'y fortifier.

Les sauvages de la Présentation, dont le village palissade n'était pas à l'abri d'un coup de main, l'avaient abandonné et s'étaient rapprochés du camp du chevalier de La Corne. Il avait fallu toute l'influence dont jouissait parmi eux l'abbé Piquet pour les maintenir dans la fidélité à la France. M. de Lévis s'appliqua à les rassurer, alla les visiter dans l'île où ils étaient campés, et y fit élever quelques retranchements. Il fit bénir avec solennité la première pierre du fort Lévis, et y fît célébrer la messe par leur missionnaire. Il se soumit même de bonne grâce à leurs ennuyeuses cérémonies. Les sauvagesses, qui jouent toujours un grand rôle dans leurs tribus, le convoquèrent à un conseil sous Ja tente de l'abbé Piquet. " On le fit asseoir, dit-il, sur un iau-

1 — Le chevalier de Beauclair au, chevalier de Lévis. ]:; et 15 septembre 1759.

tcuil avec ceux de sa suite d'un côté, et les missionnaires de l'autre. Le respectable conseil femelle entra, leur sibylle en tête. Après que chacun eut pris sa place et qu'elle fut assise, elle dit : " — Mon Père, c'est de tout notre cœur que nous remercions le Maître de la vie de t'avoir conservé; tu nous es cher, nous t'aimons, et nous comptons que tu penses de même pour nous. Nous avons eu un grand plaisir de te voir, et sommes sensibles à l'affection que tu nous as témoignée de la part d'Onouthio, et que tu sois venu pour nous défendre et mourir avec nous ". Elle sortit en même temps un grand collier pour lui dire que par ce collier elles l'arrêtaient auprès d'elles jusqu'à la paix. Et sortant ensuite quatre branches de porcelaine pour lui notifier qu'on le recevait comme naturel adoptif dans leurs cabanes, elle lui imposa le nom d'Orakouinton, qui veut dire en français le soleil suspendu * ".

La mission que le chevalier de Lévis avait à remplir à l'Ile-aux-Noix était assez délicate, car M. de Montcalm venait de lui écrire que Bourlamaque avait été froissé en apprenant sa visite d'inspection, et surtout le choix du du commandement qui lui était laissé sur l'une ou l'autre des deux frontières. Bourlamaque n'avait pas d'ailleurs pardonné à Lévis l'avancement que celui-ci avait eu aux dernières promotions, tandis que lui-même avait paru être laissé dans l'oubli : " Je crois, écrivait Montcalm, n'avoir pas besoin, mon cher chevalier, de vous recommander dans votre tournée à l'Ile-aux-Noix, d'agir

1 — Journal de Lévis, ]>. 198.

vis-à-vis de Bourlamaque comme vous voudriez qu'un lieutenant général en agît vis-à-vis de vous, s'il venait clans un poste que vous eussiez arrangé l ".

Lévis, avec son tact ordinaire, n'eut pas de peine à se conformer à ce conseil ; il n'eut d'ailleurs qu'à approuver les dispositions prises par Bourlamaque. De retour à Montréal, il manda à Montcalm : " Je me suis bien aperôu que Bourlamaque a de l'humeur. Il m'écrit froidement. Je continue à lui écrire sur le même ton d'amitié que j'ai toujours fait. Il faut bien qu'il s'accoutume à trouver sur son chemin des maréchaux de camp, comme je trouverai sur le mien des lieutenants généraux. Au surplus, j'espère qu'il aura lieu d'être content de moi, et j'en agirai avec lui comme je désirerais qu'en pareilles circonstances on en usât avec moi 2 ".

Bourlamaque n'en était pas moins un soldat aussi actif qu'intelligent. La belle retraite qu'il venait de faire devant des forces supérieures en était une preuve ; et il allait se distinguer encore davantage par sa conduite à l'Ile-aux-Noix. Cinq jours après son arrivée dans cette île, il avait écrit à son général les dangers de tout genre qui l'entouraient dans sa nouvelle position. Les retranchements commencés étaient mal faits, et il était obligé d'en modifier le plan. " Les terres, ajoutait-il, sont sèches à droite et à gauche de l'île, un

1 — Lettre de Mon irai m à Lévis, 19 août L759. 2 — Lettres du chevalier de Lévis, Montréal, 6 septembre

L88 MONTCALM ET LÊVIS

chemin magnifique mène à Saint-Jean par les profondeurs, cinq ou six lieues au plus. Le portage par la Laie de Missiscouy très aisé... tombe à une lieue audessous de l'Ile-aux-Xoix ; beau chemin, trois lieues et

demie d'une eau à l'autre La pointe en avant de

l'Ile-aux-Noix fournit un beau débarquement à couvert de mes retranchements, et mène jusqu'à un endroit de la rivière du Sud, enfoncé d'une lieue dans les profondeurs, d'où les bateaux peuvent venir dans la rivière Saint- Jean.... Voici donc trois portes pour gagner le fleuve Saint-Laurent l ". Dans une lettre précédente, Bourlamaque disait au même Montcalm : " Si vous étiez sur le lac Champlain, vous connaîtriez bientôt la baie de Missiscouy et cette rivière du Sud, et, en présentant une tête à l'Ile-aux-Noix, vous réussiriez à prendre Saint-Jean sans vous embarrasser de cette île.... Mais heureusement ils ne feront pas ce que l'on peut faire 2 ".

Si, en effet, Amherst eût débarqué au commencement d'août, à la sortie du lac Champlain, et marché directement sur Saint- Jean, comme le redoutait Bourlamaque, il n'aurait rencontré sur sa route qu'un petit corps d'armée de deux mille huit cents combattants, dont il n'y avait que dix-sept cent soixante - dix - huit de troupes régulières. Le reste se composait de miliciens parmi lesquels " un grand nombre (reniants

1 — Bourlamaque à Montcalm, à V He-aux-Noix, 7 août

'2 — A Carillon, le 11 juin 1759.

et de vieillards1". Sur cet effectif, Bourlamaque aurait eu encore à défalquer quelques centaines d'hommes pour garder l'Ile-aux-ISToix. Le camp d'observation placé à Laprairie, sous M. de Bigaud, n'était que de quatre ou cinq cents hommes et quelques sauvages. La flotte en miniature jetée sur le lac n'était montée que par cent soixante-dix-huit hommes, y compris les équipages. C'était avec ces moyens infimes que Bourlamaque avait à faire face aux onze mille hommes d'Amherst. Il y réussit à force d'activité. En quelques semaines, il eut élevé et armé fie canons de solides retranchements, barré la rivière de chaque côté de l'île par de fortes estacades, en un mot, mis la place en état

1 — Bourlamaque à Monfcalm, 7 août 1759.

ÉTAT DES TROUPES CAMPEES A L'iLE-AUX-NOIX

Trois bataillons des troupes de terre 1,165 hommes.

Un bataillon des troupes de la marine, de

huit compagnies 417 "

Deux compagnies de volontaires, composées en partie des piquets des cinq bataillons de Québec 98 «

'Canonniers 34 "

Soldats des piquets attachés au service de

l'artillerie 64 "

Canonniers de milice 10 "

Ouvriers attachés au génie 70 "

Miliciens attachés aux compagnies de volontaires 125 "

Miliciens en huit brigades (sic), à la suite des compagnies du bataillon de la marine, dontgrand nombre d'enfants et vieillards 1,157 "

Total 3,040

Dans cet état, ne sont pas cojipris cent soixante- treize officiers — Lettre de Bourlamaque à Montcalm, 6 août 1759.

MONTCALM ET I.hVIs

de soutenir un coup de main. A peine prenait-il quelques heures de repos. " Afin, disent les Mémoires sur le Canada, d'être toujours prêt à la première alerte, il

se couchait de travers sur son lit, pour qu'une blessure dont il se sentait encore ne le laissât pas dormir longtemps ; il faisait toutes les nuits quatre ou cinq rondes, et tous les jours il était aux travaux; lui seul ne reposait point, ayant soin de faire relever exactement les travailleurs par ceux qui avaient pris leur repos, et qu'au sortir de leurs travaux, ils trouvassent leur ordinaire prêt 1 ".

De temps en temps, un petit billet daté du camp de Beauport, et tout récemment du saut Montmorency, où Montcalm avait établi son quartier général, l'instruisait des opérations du siège de Québec. Mais ce que le marquis ne pouvait lui apprendre, c'était l'état de consternation où se trouvait l'armée assiégeante, à qui on avait vainement essayé de cacher la maladie grave dont était atteint le général Wolfe depuis sa défaite à Montmorency. Sa faible constitution, minée par les fatigues du siège, n'avait pu résister au choc qu'il avait ressenti, lorsque du haut du navire d'où il dirigeait la bataille, il avait vu tomber l'élite de ses soldats, et avec eux les espérances dont il s'était flatté jusqu'à ce jour. Il crut son expédition manquée ; il eut même l'idée d'aller se fortifier à l'Ile-aux-Coudres, et d'y laisser une partie de son armée, dans l'intention de revenir au printemps -. A]. rès l'échec du 31 juillet, il avait eu le tort d'en rejeter

1 — Mémoires sur le Canada.

2 — Knox' s Journal, vol. II, p. i>s.

MONTCALM ET LKVIS 191

la faute sur ses braves grenadiers, à qui il reprocha d'être montés à l'assaut avec trop de précipitation. La faute en était bien plus au général, qui n'avait pas suffisamment calculé les difficultés qu'il avait sous les yeux. C'était sous l'empire du même désappointement qu'il avait lancé le manifeste que les écrivains amis et ennemis lui ont reproché, et dans lequel il déclarait aux Canadiens qu'ils n'avaient plus droit à sa pitié, puisqu'ils avaient méprisé ses offres de protection, et refusé d'observer la neutralité qu'il leur avait demandée. En justice pour lui-même et pour son armée, il ne pouvait, disait-il, s'abstenir plus longtemps de les châtier de leur ingratitude, et il allait déchaîner ses soldats pour incendier leurs habitations, détruire leurs bestiaux et ravager leurs moissons. Il cherchait à excuser ces actes de barbarie en accusant les Canadiens d'exercer sur ses troupes les mêmes cruautés que les sauvages.

" M. de Vaudreuil, raconte Montcalm, avait écrit au sieur Parent, curé de l' Ange-Gardien, et envoyé des couteaux à quelques Canadiens, qui font une partie de l'équipement fourni par le roi. Le général Wolfe a intercepté la lettre et en a fait faire une au dit curé d'un style relatif à son caractère bouillant et emporté : " Dites à votre gouverneur que s'il veut indiquer le jour, je retirerai mon artillerie et nous déciderons l'affaire en rase campagne ". Kodomontade qui au fond ne signifie rien ! Il se récrie sur les couteaux envoyés pour faire des chevelures, à ce qu'il prétend. Cet article lui tient fort au cœur.... Il annonce aux habitants que, passé le 20, on ne pourra plus compter

! '.il' MONTCALM ET LÉVIS

sur sa clémence, el qu'il mettra bout à feu et à sang : ce naturel féroce fait précéder l'effet à La menace 1 ". Effectivement, Wolfe avait déjà fait incendier " plus

d'une lieue et demie de pays2", au sud de Québec, vis-à-vis la Pointe - aux - Trembles. L'effroi que lui inspirait l'opinion publique en Angleterre, où on lui demanderait compte du sang inutilement versé, et desommes énormes engagées dans cette expédition, tel était le motif qui le poussait à ces cruelles extrémités qu'il se reprochait intérieurement; mais il voulait au moins pouvoir dire qu'il n'avait laissé derrière lui que des ruines. A partir de ce moment, ses hordes de rangers, soutenues de l'infanterie légère et des Ecoss:ti-. se répandirent des deux côtés du fleuve, la torche à la main. On pouvait suivre leur marche, aux nuages de fumée, qui le jour s'élevaient dans les airs, et la nuit, aux lueurs sinistres qui marquaient de taches rouges les maisons, les granges, les étables en feu. Les familles retirées aux confins des paroisses stationnaient sur les montagnes ou les hauteurs qui dominent les forêts, et suivaient d'un œil de désespoir le progrès de ces dévastations. Des cris et des lamentations éclataient dans un groupe ou dans un autre, à mesure qu'ils apercevaient les flammes percer le toit de leurs habitations. Montcalm fut saisi de pitié pour les miliciens des paroisses les plus exposées. Il organisa neuf partis différents pour s'attacher aux pas des incendiaires et les décimer 3 : un

1 — Journal de Montcalm, 12 août.

2 — Siège de Québec, en 1759, Bibliothèque de Hartwell. 3 — Lettre de Montcalm à Lévis, au <•<(/)//> du saut Montmorency, 24 août 1759.

bon nombre, en effet, ne revinrent pas de ces incursions. Les rangers, de leur côté, sous le prétexte toujours facile à inventer, que les Canadiens se déguisaient en sauvages, scalpaient ceux qui tombaient sous leurs coups. Toutes les paroisses de l'île d'Orléans, celles de la rive sud en face, celles de la côte de Beaupré, depuis le saut Montmorency jusqu'au cap Tourmente, tout le littoral de la baie Saint-Paul, et vis-à-vis a a sud du fleuve, sur une étendue d'une dizaine de lieues, depuis la Eivière-Ouelle jusqu'à l'Islet, tout fut réduit en cendres. Malgré l'injonction faite par le général anglais d'épargner les églises, plusieurs furent détruites. Dans toute la paroisse du Château-Richer, un seul fournil était resté debout. A Sainte-Anne, il n'y eut que l'église et quatre maisons qui échappèrent à l'incendie ; encore, d'après une tradition transmise jusqu'à nos jours, l'église ne fut conservée que par un miracle attribué à une protection visible de la bonne sainte Anne, car le feu mis par trois fois, s'éteignit de lui-même. L'incendie de la paroisse de Saint-Joachim, où les habitants se mirent en défense, fut signalé par des horreurs qui révoltèrent les Anglais eux-mêmes.

Philippe-René de Portneuf, curé de Saint-Joachim, appartenait à l'ancienne famille des Robineau, barons de Bécancourt. Plusieurs de ses ancêtres et trois de ses frères s'étaient distingués à la guerre ; lui-même n'était paa homme à abandonner ses paroissiens parla peur des Anglais. Lorsqu'il vit le détachement de rangers et d'Ecossais débarquer sur la grève, en arrière du Petit- Cap, couronné alors comme aujourd'hui par le château

l'.'l MONTCALM ri LÉVIS

Bellevue \ il envoya un habitant porterai] commandant

un petit billet, dans lequel il l'invitait à dîner avec officiers, l'assurant que ceux qui lui feraient cel honneur

pourraient s'en retourner en toute sécurité. Il ajoutait que si le commandant anglais combattait pour son roi et pour la gloire, lui-même ne pouvait pas être blâme'' de combattre pour ses pauvres paroissiens et pour la défense de son pays. L'officier s'excusa de ne pouvoir accepter sa politesse, et ajouta qu'il se flattait de pouvoir avant peu avoir le plaisir d'inviter le brave ecclésiastique et ses adhérents dans le camp anglais 2.

Une cinquantaine d'habitants étaient alors rassemblés dans le voisinage, observant les mouvements des ennemis. Lorsqu'ils les virent occupés à détruire et à brûler le presbytère et l'église, ils comprirent que leurs habitations étaient menacées du même sort, et se déterminèrent à défendre leurs propriétés. Munis de leurs fusils de chasse, ils s'embusquèrent sur le penchant d'un coteau couvert de bois et commandant le chemin que devaient suivre les ennemis dans leur marche. Le brave curé ne crut pas pouvoir abandonner ses paroissiens dans cette occasion périlleuse ; il les accompagna pour les aider de ses conseils, et leur administrer au besoin les secours de la religion. Les Canadiens défendirent vaillamment leur poste ; mais enfin, pressés par des forces supérieures et menacés d'être cernés de toutes parts, ils prirent la fuite, laissant sur le champ sept à

1 — Maison de campagne des prêtres du séminaire de Québec.

2 — Knox's Journal, vol II, p. 31.

huit des leurs, ou morts ou dangereusement blessés. Les rangers et les Ecossais avaient chèrement payé cet avantage, car beaucoup d'entre eux étaient tombés sous les balles de ces adroits tireurs. Bien des années après, M. Fraser, présent à cet engagement, demandait à un vieillard, nommé Gagnon, s'il n'avait pas regretté la mort de son frère, tué dans cette occasion. — " Non, répondit Gagnon, car je l'ai aussitôt vengée ; j'ai tiré huit coups de fusil, et chaque coup a étendu un de vos Anglais ".

Grièvement blessé, M. de Portneuf put néanmoins suivre ses gens dans leur fuite. Mais, épuisé par la perte de son sang, il tomba sur une pierre que l'on montre encore près du moulin. Il y fut bientôt rejoint par les ennemis, qui le hachèrent à coups de sabre 1.

Les rangers se surpassèrent en atrocités dans cette occasion. Tous les prisonniers furent massacrés et scalpés " avec une barbarie sans exemple ", (unjiaralleled pièce of barbarity), dit le lieutenant Fraser. On voit clairement, par le Journal de cet officier, que les Canadiens n'étaient pas plus déguisés en sauvages que leur curé 2. " Le barbare capitaine Montgomery, qui nous commandait, dit-il, les fit massacrer de la manière la plus inhumaine et la plus cruelle, particulièrement deux que j'avais envoyés comme prisonniers par un sergent, àprè; leur avoir donné quartier et promis qu'ils ne seraien

1 — Le Foyer Canadien, Fragment, par l'abbé Ferland.

2 — Knox, qui n'était pas présent à l'action, a probablement répété les affirmations des rangers qui s'excusaient d'arriver au camp avec (les chevelures françaises, en disant qu'elles appartenaient à des habitants déguisés en sauvages.

L96 MOMTCALM E'J LÉVIS

! tués. Un le fut à coups de fusil, l'autre à coups de tomahawk, et tous deux scalpés en \\\<>u absence l. Des actes du même genre eurent lieu à la baie Saint-Paul -

et ailleurs.

" Les Anglais, remarque Montcalm, fidèles imitateurs de la férocité de nos sauvages, ont fait la chevelure à quelques habitants de la côte du sud. Croira-t-mi qu'une nation policée s'acharne de sang-froid à mutiler des cadavres? Cette barbarie aurait été abolie parmi les sauvages, s'il était possible de les corriger. On leur paye fort cher les prisonniers, très peu les chevelures. On s'y est pris de toutes les manières et sans fruit ; mais on n'a pas à se reprocher d'avoir suivi leur exemple 3 ".

Le système de stricte défensive adopté par Montcalm lui interdisait de s'opposer à ces ravages autrement que par de pietits partis qui ne pouvaient qu'inquiéter les incursionnistes. Il concentra son attention sur la côte nord du fleuve, au-dessus de Québec, où la ruine des campagnes s'aggravait du danger imminent de se voir couper de sa ligne de communication avec ses dépôts d'approvisionnements, ce qui en peu de jours l'aurait mis à la merci de son adversaire. Il détacha le colonel de Bougain ville, avec mille hommes et la cavalerie de

1 — Frase^s Journal. — "Ils ont été si mutilés qu'on a eu peine à reconnaître le cadavre de l'ecclésiastique'*. Journal de Montcalm. — " Le curé a eu la tête ouverte en (juatre, et toute la chevelure faite. M. Wolfe est cruel". Bigot à Lévis, 1er septembre.

2 — L'abbé Mai Houx, Histoire deVUe-aux-Coudres — Régis très de la baie Saint-Paul.

3 — Journal de Montcalm, 1er septembre.

la Rochebeaucour, et lui ordomia de s'échelonner le long du fleuve, d'épier tous les mouvements des ennemis, et de les repousser énergiquement partout où ils se présenteraient. Cette tâche allait être extrêmement ardue et fatigante, car les Anglais menaçant plusieurs points à la fois, forceraient les troupes à des marches et contremarches continuelles.

Le général Murray avait été expédié avec douze cents hommes montés sur des berges transportées par terre jusqu'à l'entrée de la rivière Chaudière. Il devait d'abord aider les vaisseaux anglais passés devant Québec, à détruire la petite flotte française stationnée aux rapides du Richelieu, vis-à-vis Deschambault ; puis saisir toutes les occasions d'attaquer les troupes postées le long du rivage, et y faire des incursions. A une première descente à la Pointe-aux-Trembles, il fut repoussé avec perte de quelques soldats ; et à une seconde, tentée une lieue plus bas, ses premières berges avaient été criblées de balles par les tirailleurs canadiens, cachés dans les buissons du rivage ; une partie des hommes avaient été tués ou blessés, le reste avait regagné précipitamment le large. Murray eut un meilleur succès à Deschambault, où il eut le temps de débarquer avant l'arrivée des Français. Il mit le feu et réduisit en cendres la maison d'un des principaux habitants du lieu, le capitaine Perrot, où se trouvaient Les équipages des officiers 1. Quinze hommes de la cavalerie, commandés par le major de Belcour, entrèrent en ce

1 — J.-C. Panet, Journal, du siîujede Québec. " Cette maison servait <lc retraite â la belle Amazone: c'est Mme Cadet".

moment au grand galop dans le village, et se présentèrent hardiment malgré leur petit nombre. Les Anglais, les prenant pour une avant-garde, se rembarquèrent précipitamment avec perte de vingt-deux hommes, sans compter les blessés.

Montcalm avait été si fort alarmé à la première nouvelle de cette descente, qu'il avait laissé le commandement de son camp à M. de Senezergues, et était parti incognito, décidé à tout risquer pour empêcher les Anglais de se fortifier.

Quelques jours après, Lévis décachetait le billet suivant : " L'ennemi a fait une incursion à Deschambault, qui nous a coûté nos équipages. Je n'ai jamais vu un meilleur ton et moins de regrets sur pareilles pertes. Bougainville, qui fit une marche de quatorze lieues, de sept heures du matin jusqu'à minuit, leur empêcha de prendre racine. J'accourais pour le même objet ; je fis dix-huit lieues.... Voilà, mon cher chevalier, tout ce qu'il y a à vous marquer. Aimez-moi autant que je vous aime, et je n'aurai rien à désirer a ".

Peu de jours auparavant, Montcalm notait dans son Journal : " Un vent de nord-est violent, avec un brouillard épais, a tenu l'armée et la garnison très alertes. On peut être battu, c'est un malheur ordinaire au plus faible ; mais le comble de l'infortune, c'est d'être surpris ".

On eût dit qu'il avait un vague pressentiment de ce qui devait lui arriver, lorsqu'il faisait cette interrogation

1 — Au camp du saut Montmorency , 24 août 1759.

à Bourlamaque : " Je ne sais qui de nous trois sera le plus tôt défait i " !

La situation était en effet désespérante. Le bombardement de la ville, qui n'avait pas cessé, y avait accumulé de nouvelles ruines. En une seule journée, cent soixante-sept maisons de la basse ville furent brûlées, et plusieurs caves voûtées, renfermant une grande quantité d'objets précieux, crevées et abîmées par les bombes. Ce quartier était le plus riche de la ville. Plusieurs citoyens opulents y avaient tout perdu. Autour de Québec et jusqu'à vingt-cinq lieues plus bas, les campagnes présentaient la même désolation. Dans l'armée, la détresse, devenue extrême, amenait le désordre et la désertion. Malgré les menaces et même les châtiments, une masse de Canadiens étaient retournés dans leurs ■foyers pour y faire les récoltes et amasser quelques autres provisions, afin de ne pas mourir de faim durant l'hiver. Un grand nombre d'entre eux, dont les habitations avaient été incendiées, étaient en outre obligés de se faire des abris pour leur famille et les quelques bestiaux qu'ils avaient pu sauver. Plus de deux mille Canadiens; disait-on, avaient abandonné le camp.

Chaque fois que le vent tournait au nord-est, quelques

] — 9 août 1759. "Ce général qui m'honorait de son amitié, m'a témoigné être fort occupé des différents mouvements des Anglais, et avoir des pressentiments fâcheux". Journal

de Malartic, p. 277 Montcalm donnait à ses pressentiments

•une tournure prophétique, lorsqu'il écrivait de Wolfe, dont il avait compris le caractère: "Il faut que cet homme finisse par un grand effort, par un coup de tonnerre". Journal, 26 août. (Jette appréciation rend encore plus incompréhensible l'obstination de Montcalm à mépriser les avis de Vaudreuil.

vaisseaux ennemis tentaient le passage 'levant Québec, et souvent y réussissaient, malgré la canonnade de la ville. A la fin d'août, l'amiral Holmes se trouvait à la tête d'une douzaine de vaisseaux, dont les uns ancraient depuis Sillery jusqu'à Saint-Augustin, et dont les autres montaient et descendaient avec la marée dans le but de fatiguer nos troupes. La proximité de cette flottille avait forcé les vaisseaux français de remonter le Bichelieu jusqu'aux Grondines. Le fleuve était tellement infesté . de berges anglaises que les convois de vivres, qui tous venaient par eau de Montréal et des Trois-Eivières, ne pouvaient continuer leur route sans un péril extrême. Le transport par terre était devenu si difficile et si lent, faute de chevaux, de voitures et d'hommes pour les conduire, que l'armée était à la veille de manquer de provisions. Les soldats étaient réduits à trois quarterons de pain, et le peuple à un quarteron, comme aux plus mauvais jours de la disette.

Depuis la journée de Montmorency, les vastes salles de l' Hôpital-Général n'avaient pas suffi à contenir les blessés qu'on y avait transportés. On avait converti en hôpital tous les appartements disponibles, même la chapelle et jusqu'aux greniers, hangars, granges, étables et appentis. Le site du monastère, au milieu de la vallée du Saint-Charles, le mettant à l'abri du bombardement de la ville, un bon nombre de familles s'y étaient réfugiées au commencement du siège, en même temps que les ursulines et les hospitalières de l'Hôtel-Dieu. Les trois communautés réunies, rivalisant de zèle et de charité, ] tassaient les jours et les nuits auprès des malades. Les soins délicats qu'elles prodiguaient aux blessés-

anglais étaient parvenus jusqu'à la connaissance de leurs généraux, qui en avaient témoigné leur gratitude.

Mgr de Pontbriand, retiré au presbytère de Charlesbourg, où il se consumait de la maladie qui allait bientôt l'enlever, descendait cependant presque chaque jour consoler les malades de l'Hôpital- Général.

A deux lieues plus loin, dans la mansarde d'une maison de l' Ange-Gardien, voisine du camp anglais, Wolfe était en proie à une fièvre qui épuisait le reste de ses forces. Le capitaine Knox, traversé un matin de la Pointe-Lévis afin de recevoir des ordres pour sa brigade, apprit qu'il n'avait pu descendre l'escalier pour prendre son dîner.

Depuis le commencement du siège, Wolfe avait été l'âme de son armée ; il la tenait dans sa main, parce qu'elle avait une extrême confiance dans ses talents militaires. Il l'avait étonnée par une activité en apparence incompatible avec sa frêle charpente. Passant sans cesse d'une rive à l'autre, il semblait multiplier sa présence. A l'apparition de sa longue et mince stature dans un camp, ses soldats, animés de son impulsion, enlevaient l'ouvrage ou couraient au combat avec l'ardeur qu'inspire le dévouemeut.

L'armée se sentit paralysée quand elle se vit privée de sa présence. L'inquiétude qui le tourmentait luimême s'empara des esprits ; on se répéta d'un camp à l'autre que la campagne tirait à sa fin, et qu'avant peu la flotte ferait voile pour l'Angleterre.

Wolfe, ne voulant pas que sa maladie retardât les opérations, remit le commandement aux trois brigadiers généraux, Monckton, Townshend et Murray, avec un

mémoire contenant trois projets d'attaque. Par le premier, il proposait de remonter de nuit le Montmorency avec une partie de l'armée, de le traverser à trois lieues dans la forêt, et de tomber sur les derrières du camp de Beauport, pendant que le reste des troupes l'attaquerait de front. Par le second, il faisait traverser de nuit le gué du saut au corps d'armée de Montmorency, et le faisait marcher le long des retranchements jusqu'à ce qu'on découvrît un endroit facile à escalader. Monckton, avec les troupes de la Pointe-Lévis, se tiendrait prêt à débarquer du moment que l'infanterie légère aurait gravi le coteau. Le troisième plan se réduisait à reuouveler l'attaque du 31 par la droite du camp de Beauport 1.

Les trois brigadiers n'accédèrent à aucun de ces projets, parce qu'en supposant même qu'on réussît à déloger Montcalm de sa position, il se retirerait derrière les retranchements de la rivière Saint-Charles, et la campagne serait finie avant qu'on pût l'en chasser.

Chose singulière, le seul plan dont Wolfe ne dit rien dans ce mémoire, était celui que le général français redoutait le plus ; c'est-à-dire de couper ses communications avec ses dépôts d'approvisionnements, en jetant un corps d'armée sur la côte nord, ce qui le forcerait à livrer bataille. Ce fut le plan que proposèrent en dernier lieu les trois brigadiers 2.

1 — Mante, Hisiory of the late ivar, p. 250 — Life of Wolfe, p. 544.

2 — " Il est heureux pour le pays qu'il (l'ennemi) se soit uniquement occupé de cette opération (d'incendier à Deschambault), au lieu de s'établir et retrancher ; il n'aurait pas été facile de les déloger. Nous L'avons tous craint, et

Wolfe y donna son adhésion, plus par condescendance que par conviction ; car il ne croyait pas au succès de l'entreprise. L'état d'affaissement moral et physique où il se trouvait, semblait lui enlever sa lucidité d'esprit ordinaire. Dans la dépêche qu'il écrivit le 2 septembre au ministre Pitt, il disait : " J'ai acquiescé à ce projet, et nous nous préparons à l'exécuter. L'amiral et moi avons examiné la ville en vue d'un assaut général ; mais après nous être consultés avec l'ingénieur en chef, qui en connaît bien l'intérieur, et après l'avoir observée avec une extrême attention, lions avons jugé que malgré la facilité qu'il y avait de réduire au silence les batteries de la basse ville au moyen des navires de guerre, l'assaut en serait peu avancé, parce que le petit nombre de passages qui conduisent de la basse ville à la haute sont soiorteusement retranchés... et les batteries supérieures ne peuvent être atteintes par les vaisseaux qui en souffriraient un dommage considérable, ainsi que des mortiers. L'amiral se serait volontiers joint à moi pour cela ou pour toute autre mesure d'intérêt public ; mais je ne pouvais lui proposer une entreprise aussi dangereuse et promettant si peu de succès. A la force peu ordinaire des lieux, l'ennemi a ajouté un grand nombre de batteries flottantes et de bateaux pour défendre la rivière. A cause de

M. de Montcalm avait si bien senti l'importance de cette situation, que fort ou faible, retranché ou non, il partait dans le dessein de l'attaquer. Plus de communications avec nos magasins, point ou très peu de vivres ici, le pays ouvert à L'ennemi, la colonie perdue ou bien près de l'être". Journal (k Mon/rafm, 20 août I7.V.).

204 MONTCALM ET I.LVls

leur vigilance et des indiens qui entourent nos différents postes, il est impossible de rien exécuter par

surprise Dans cette situation nous n'avons que le

choix des difficultés, à tel point que je suis en peine

de savoir comment me déterminer Toutefois, vous

pouvez être assuré que le peu qui reste de la campagne sera employé autant que j'en suis capable pour l'honneur de Sa Majesté et l'intérêt de la nation l ".

Du moment que le projet fut adopté, Wolfe mit à son exécution la même énergique volonté que s'il avait été certain du succès, sans toutefois y porter l'enthousiasme qui était dans sa nature. Son plus grand regret était de penser que peut-être il n'aurait pas assez de force pour marcher en personne à la tête de son armée. — " Je sais parfaitement, disait-il à son médecin, que vous ne pouvez me guérir ; mais pourvu que je ne souffre pas durant quelques jours, et que je sois capable d'agir, c'est tout ce que je demande ".

Le dernier jour d'août, il se sentit assez bien pour sortir. Knox s'était déjà empressé de noter dans son Journal : " Son Excellence le général Wolfe est en convalescence, à la joie inconcevable de toute l'armée ". La lettre que le général écrivit ce jour-là à sa mère, la dernière qu'il lui ait adressée, met à jour le complet abattement dans lequel il était tombé : " Chère Madame, le fait que je vous écris vous convaincra qu'aucun malheur personnel, autre que les défaites et les désappointements, ne s'est abattu sur moi. Mon antagoniste s'est sagement renfermé dans des retranchements inac-

] Life of Wolfe, p. 547.

cessibles, de façon que je ne puis l'atteindre sans verser un torrent de sang, et cela peut-être pour un mince résultat. Le marquis de Montcalm est à la tête d'un grand nombre de mauvais soldats, et moi à la tête d'un petit nombre de bons qui ne désirent rien tant que de combattre ; mais le prudent vieux évite une action, incertain qu'il est de la conduite de son armée. Il faut être du métier pour comprendre les désavantages et les difficultés contre lesquels nous avons à lutter, qui proviennent de la force naturelle extraordinaire du pays ".

En présence de ses intimes, Wolfe épanchait l'amertume de ses pensées, et s'écriait parfois dans ses plus noirs accès, que s'il ne réussissait pas, il ne retournerait jamais en Angleterre pour y être exposé, comme d'autres infortunés généraux, aux censures et aux reproches d'une populace ignorante 1.

Le général enviait son adversaire que la fortune semblait favoriser. Celui-ci cependant se croyait, à l'heure même, en face de difficultés non moins grandes ; et lui aussi épanchait avec ses intimes ses inquiétudes et ses ennuis. Le soir du 2 septembre, assis auprès de sa lampe, dans la maison qu'il occupait au saut Montmorency, il écrivait à Bourlamaque : " La nuit est obscure, il pleut, nos troupes habillées et éveillées dans leurs tentes, la, droite et la ville des plus alertes. Je suis botté el nies chevaux sellés, c'est à la vérité mon allure ordinaire La nuit, suite des interruptions, signatures, visites et conseils des sauvages.... Je vous voudrais ici... ; car je

1 — Sniollett, History of En gland Life of Wolfe, p. 556.

ne puis être partout, quoique je me multiplie bien et que je ne nie sois pas encore déshabillé depuis le 23 juin ! ".

Le nuage d'anxiété qui planait sur le camp de Beauport s'éclaircit pendant quelque temps. Les nouvelles venues de Montréal étaient plus rassurantes. M. de Lévis affirmait que l'armée de Johnson ne menaçait pas les rapides, qu'Amherst ne sortait pas de Saint-Frédéric, et que d'ailleurs Bourlamaque se trouvait en état de tenir à l'Ile-aux-Noix jusqu'à la fin de la campagne. Bourlamaque lui-même l'avait écrit à Vaudreuil. Les mouvements de l'armée anglaise autour de Québec paraissaient indiquer la prochaine levée du siège. Déjà, depuis plusieurs jours, Wolfe avait commencé à démonter ses batteries sur les hauteurs de Montmorency. Bientôt il fut évident qu'il déblayait le camp du saut, et le 3 septembre, il l'avait complètement évacué, après avoir mis le feu aux retranchements. " Si j'avais voulu croire tout le monde hier, disait Montcalm à Lévis le 3 septembre, il n'y avait plus que trois ou quatre cents hommes, qu'il fallait aller charger. Ce matin, il n'y avait qu'à entrer dans le retranchement. M. Wolfe nous tendait une embuscade avec deux mille cinq cents hommes qui ont descendu en bon ordre du saut. La pièce de vingt-quatre les a salués joliment, coulé une berge et incommodé une autre, ce qui était déjà arrivé hier. Dès ce soir, la droite est renforcée de deux mille hommes ; j'y passe demain, et Poulhariez reste général depuis le

1 — Montcalm à Bourlamaque, 2 septembre, à 3 heures après minuit.

saut jusqu'à l'église de Beauport. Nous avons toujours dix-neuf bâtiments au-dessus de Québec ; et Bougainville, garde-côte, toujours en l'air. Je m'établis de ma personne à la maison de Salaberry pour être en belle vue et à portée de tout 1 ".

Le ton de satisfaction qui règne dans cette lettre ne laisse qu'entrevoir l'impression de délivrance que fit naître dans le peuple et l'armée l'abandon du saut. Le bruit s'en répandit de tous côtés, et la colonie retentit d'éclats de joie 2 ; car on crut que c'était le signal de la levée du siège. Mais les généraux ne partageaient pas cette illusion. " Quelque flatteuse que puisse en être l'idée, écrit Yaudreuil à Lévis, je ne m'y arrête pas, et il est de la prudence que je m'arrange pour faire vivre l'armée jusqu'au 15 d'octobre 3 ".

Il était facile de voir que ce n'était qu'un premier mouvement pour opérer une diversion. Wolfe profitait de chaque bon vent pour faire monter de nouveaux vaisseaux au delà de Québec. Il rassemblait ses trois corps d'armée à la Pointe-Lé vis, afin de les jeter sur quelque autre point, et frapper, s'il était possible, un coup décisif. Quel était ce point ? il était impossible de

1 — Au camp du saui, ce 3 septembre au soir, 1759. — L'attitude respective des Anglais et des Fiançais sur les bords du Montmorency offre un nouvel exemple de la hardiesse et de la supériorité de ces derniers. Durant tout le temps que les Anglais restèrent auprès de cette rivière, pas un d'entre eux, rangers ou autres, n'osa mettre le pied sur la rive droite, au-dessus du saut ; tandis que les Français ne cessèrent de faire des incursions sur la rive gauche.

2 — Mémoires sur le Canada.

3 — Au quartier-général, le 4 septembre.

le deviner, car Wolfe lui-même ne le savait pas. Il avait

seulement résolu de tenter une descente au-dessus de Québec, et il attendait les circonstances pour en déterminer l'endroit précis.

Montcalm fit de nouvelles dispositions à son camp : quatre cents miliciens de Montréal gardèrent la gauche, et cent quatre-vingts les gués d'hiver. La réserve de M. de Eepentigny vint prendre les positions de Guyenne, qui alla camper à la droite, renforcée la veille par six cents hommes de Montréal; et Eoyal-Eoussillon se rangea auprès de M. de Eepentigny sur le plateau voisin de l'église de Beauport. Une chaîne de postes relia le saut Montmorency avec la ville, qui reçut quelques renforts. Déjà Malartic et plusieurs officiers de hauts grades, prévoyant la catastrophe du 13, ne se cachaient pas de dire que les précautions prises pour la ligne de Beauport étaient excessives, " et qu'on ne s'occupait pas assez des autres 1 ". Vaudreuil était du même avis, particulièrement pour l'anse du Foulon, qui n'était gardée que par une centaine d'hommes ; mais Montcalm persistait à croire que la falaise y était inaccessible. Aux observations que lui avait faites auparavant le gouverneur, il avait répondu : " Je vous jure que cent hommes postés arrêteront l'armée et nous donneront le temps d'attendre le jour et d'y marcher par notre droite ". Après de nouvelles remarques, il insistait : " Il ne faut pas croire que les ennemis aient des ailes pour, la même nuit, traverser, débarquer, monter des rampes rompues,

1 — Journal de Malartic, p. 27S.

et escalader, d'autant que pour la dernière opération, il faut porter des échelles 1 ".

Dans la journée du 3, Bougainville vint passer une heure au manoir de Salabeny, pour faire part au commandant des inquiétudes que lui causaient les dernières manœuvres de l'amiral Holmes, dont la flotte s'était rapprochée de la ville. Ce fut probablement la dernière fois que Bougainville vit le général qu'il aimait comme un père et admirait comme un héros. Le lendemain, le bataillon de Guyenne eut ordre de s'avancer sur les hauteurs d'Abraham pour être à portée de secourir au premier signal, soit Bougainville, soit le camp, soit la ville. Les canons anglais rapportés du saut Montmorency à la Pointe-Lévis, ayant servi à augmenter les batteries, le bombardement redoubla d'intensité. " La

1 — Monicalm à Vaudreuil, 27 et 29 juillet " Ces mouvements de l'ennemi ne changèrent que j)eu de chose aux premières dispositions que M. le marquis de Montcalm avait faites. Il jugea que la partie de Beauport était toujours le point essentiel à garder et... où l'ennemi pouvait venir avec plus de succès à la conquête de la ville. Journal du siège de Québec. 4 septembre, Bib. Hartwell.

u M. de Vaudreuil a plus d'inquiétude que moi pour la

droite". Monicalm à Bougainville, 10 septembre 1759 On

le savait si bien dans l'armée française, qu'un déserteur rapporta au général Wolfe : u That Monsieur Montcalm will not be prevailed on to quit his situation, insisting that the rlower of our army are still below the town". Knox's Journal. 1er septembre, vol. II, p. 66.

;t Je sais sûrement que M. de Vaudreuil avait dit de mettre dans ce quartier quatre cents hommes de plus, et de faire quelques redoutes ; ceux qui conduisaient les opérations militaires et l'artillerie pensaient le tout inutile". Jugement impartial des opérations militaires de la campagne du Canada* en 1759.

ville, remarque M. de Foligné, ne peut être dans un état plus pitoyable, à moins d'être rasée ".

Durant la veillée du 4, l'ennemi, profitant d'un bon vent et d'une nuit obscure, réussit à faire passer devant

Québec, tout un convoi de bateaux chargés de bagages et de munitions. Dans l'après-midi du 5, Murray sortit du camp de Lé vis avec quatre bataillons pour aller rejoindre au-dessus de Sillery les vaisseaux de l'amiral Holmes ; et le lendemain, Monckton et Townshend le suivirent avec trois autres. M. de Rumigny, qui commandait un détachement de la Sarre, à Sillery, avait vu passer les régiments le long des falaises de Lévis, et les avait incommodés du feu de ses batteries, pendant qu'ils traversaient à gué la rivière Etchemin pour s'embarquer dans l'anse voisine.

A la nouvelle de cette marche, on avait battu la générale au camp de Beauport, et fait avancer les compagnies de grenadiers et la réserve de M. de Repentigny avec presque tous les sauvages, dont le nombre était encore considérable, quoiqu'il en fût parti beaucoup pour retourner dans leurs pays. La réserve de M. de Repentigny stationna au pied de la côte qui conduit à la porte Saint-Jean, et les compagnies de grenadiers à la fourche des chemins de Sam os et de Sillery. Vaudreuil mandait à Bougainville : " Je n'ai pas besoin de vous dire Monsieur, que le salut de la colonie est entre vos mains, que certainement le projet des ennemis est de nous couper la communication en faisant des débarquements au nord ; il n'y a que la vigilance qui puisse y parer ".

Il lui détaillait ensuite ses dernières dispositions, et ajoutait : " Par cet arrangement, voici ce qu'il y aurait

depuis l'anse des Mères jusqu'au cap Eouge : cent cinquante hommes entre l'anse des Mères et l'anse au Foulon ; trente hommes à Samos ; cinquante hommes à Saint- Michel; cinquante hommes à Sillery ; deux cents hommes au cap Eouge ".

Puis il lui donnait le tableau des forces dont il disposait en sus, " tant pour garnir les autres postes que pour frapper en masse, non compris les sauvages ", ce qui formait un effectif de deux mille cent hommes 1. Et il concluait : " Je crois, Monsieur, qu'avec cela et un peu de bonheur, vous ferez de la bonne besogne.

" Je n'ai pas besoin de vous recommander... d'établir le régiment de Guyenne dans le point central.... En un mot, carte blanche sur les moyens 2 ". Enfin, dans l'inquiétude que lui inspirait toujours le poste du Foulon, il lui conseillait de l'augmenter de cinquante hommes tirés de la compagnie de Repentigny, la plus aguerrie des troupes canadiennes.

1 — Du détachement de Saint-Martin... 150 hommes.

Idem de Rumigny 50 "

Idem de Beaubassin 250 "

Idem de Villejoin 180 "

Idem de Demey 180 "

Volontaires de Duprat 240 "

Cavalerie 130 "

Détachement de M. de Blau 200 "

Guyenne 500 lt

Détachement de Royal-Roussillon, "

avec 60 hommes de Repentigny. 1 10 "

Détachement de Béarn, avec (30 "

hommes de Repentigny 110 "

2,100 " Vandreuil à Bougainville, 5 septembre.

2 — Vandreuil à Bougainville^ 5 septembre 1759.

Le lendemain, M. de Montbeillard accompagnait

l'envoi de deux pièces de campagne d'un petit billet où percent les anxiétés déjà exprimées par Malartic:

" Je voudrais bien que toute votre plage lût hérisf comme celle-ci et retranchée de même, cela vous épargnerait bien des allées et mihics. Au demeurant, vous faites une bien belle campagne ; puisse-t-elle finir comme elle a commencé, et puissions-nous voir couronner vos peines et vos travaux comme je le désire l ".

L'armée anglaise achevait de s'entasser sur les vaisseaux, et un ordre du jour du général Wolfe, qui l'avait rejointe dans la nuit du 6, l'avait prévenue de se tenir prête pour un prochain débarquement. Elle était fatiguée des longueurs du siège et impatiente d'agir.

La frégate le Seahorse avait reçu à son 1 >ord le 43me régiment, dans lequel servait John Knox. " Le capitaine Smith et ses officiers nous donnèrent, dit-il, l'hospitalité d'une façon princière, et n'oublièrent rien pour rendre aussi agréable que possible l'état d'encombrement où nous étions ".

Le matin du 7, après une nuit d'orage et de vent, le soleil s'était levé dans une atmosphère tiède et claire. L'escadre de l'amiral Holmes leva l'ancre devant Sillery et remonta le fleuve en louvoyant à la faveur d'une légère brise et de la marée montante. Chaque fois que les vaisseaux tiraient une bordée vers la côte nord. les sentinelles françaises et les sauvages cachés au bord de la grève envoyaient quelques balles parmi les habits

1 — Montbeillard à Bougainville, 7 septembre, à neuf heures du matin.

rouges et les uniformes bariolés qui fourmillaient sur les ponts. L'escadre jeta l'ancre vis-à-vis la rivière du cap Rouge, dont les deux rives ouvertes en entonnoir présentaient en ce moment un spectacle aussi animé que pittoresque. Bougainville y avait établi son quartier général, et élevé quelques retranchements au bord cle l'anse, où mouillaient plusieurs des batteries flottantes. " Les ennemis, dit Knox, sont au nombre d'environ seize cents, outre la cavalerie qui est vêtue de bleu et montée sur de légers chevaux jolis et cle différentes couleurs. Ils paraissent très alertes et font des évolutions dans les bois qui couvrent les hauteurs et le lono- de leurs retranchements, afin de montrer leur nombre avec plus d'avantage ".

Les batteries françaises s'avancèrent à l'embouchure de la rivière et se mirent en ligne de bataille ; la cavalerie descendit de cheval et se forma à droite de l'infanterie, puis tout le détachement descendit la côte et borda les retranchements, en poussant des cris que Knox qualifie de ridicules. " Quelle différence, remarque -t- il, avec la coutume des troupes britanniques ! Comme le silence de celles-ci est bien autrement noble et terrible, et qu'il exprime bien mieux le véritable courage " !

Le chroniqueur anglais ne réfléchit pas que les Français avaient des sauvages dans leurs rangs, et que le meilleur moyen de les entraîner au combat était d'imiter leurs cris de guerre.

Les batteries flottantes canonnèrent quelques-uns des vaisseaux, dont les berges remplies de troupes montaient et descendaient le fleuve comme pour tenter une descente ; mais après divers mouvements, elles se

retirèrent sans s'être approchées. Ce n'était qu'une fausse démonstration destinée à retenir le corps principal de Bougainville aux environs du cap Bouge, <( tandis qu'une descente était préméditée ailleurs, peut-être plus bas ", augurait Knox. De son côté, l'amiral Saunders feignait de menacer la droite du camp de Beauport, en faisant exécuter des sondages et poser des bouées en face de la Canardière.

Wolfe, monté sur la corvette le Hunter, en compagnie de quelques officiers, poussa une reconnaissance jusqu'à la Bointe-aux-Trembles, d'où il redescendit aussi perplexe qu'avant son départ. Les pluies continuelles qui tombèrent, les deux jours suivants, suspendirent les opérations et firent craindre pour la santé des troupes entassées sur les vaisseaux. Seize cents hommes durent être débarqués à Saint-Nicolas, sous la conduite de Monckton, qui les cantonna dans l'église et quelques maisons échappées à l'incendie.

Ce mauvais temps exposait plus (pie jamais l'armée française à manquer d'approvisionnements. " Vous êtes fort heureux, mandait Bigot à Bougainville, que vos voisins ne vous fassent pas promener : comment l'infanterie s'en tirerait-elle ? Notre camp est plein d'eau, les ponts des chemins sont soulevés, et les charrettes ne peuvent marcher. 11 faut espérer que le beau temps reviendra bientôt, sans quoi nous serions très embarrassés 1".

Montcalm profita de ce temps de répit pour dicter h son secrétaire Marcel, un projet de cantonnemenl pour le prochain hiver. " Il s'en faut bien, disait-il à Lévis

1 — 9 septembre 1759.

-en lui adressant ce projet, que la campagne soit finie ici, depuis le départ du saut. Ains, au contraire, augmentation de batteries et de feu sur la ville. Une petite escadre de vingt bâtiments, cinquante ou soixante berges, depuis trois jours, vis-à-vis Sillery et le cap Rouge. Bougainville côtoyant ; la ligne très longue ! Hier, sur les dix heures du soir, démonstration d'attaque ; cent berges en bataille à mi-chenal. J'avoue que je vous voudrais ici, et que je voulais que M. le marquis de Vaudreuil vous en envoyât un ordre conditionnel, s'il n'y avait rien à craindre et que tout fût bien ".... A la fin de la même lettre, il ajoutait : " Je vous voudrais ici pour cette épineuse queue, où je crois à une tentative quelque

part " Et le lendemain : " Voici un travail à faire, où

Lapause peut vous servir d'avance, au cas où la colonie soit sauvée; car elle ne l'est pas encore. N'en écrivez rien au marquis de Vaudreuil, mais à moi seul

" En vérité, s'il n'y a rien à craindre pour votre partie, j'avoue, mon cher chevalier, que je vous désirerais bien pour celle-ci, où tout n'est pas encore dit ".

Le jour même que le général français traçait ces lignes anxieuses, son antagoniste exprimait des idées plus sombres encore dans une lettre à Lord Holderness, écrite à bord du Sutherland, ancré vis-à-vis le cap Rouge. L'état du ciel, dans cette journée orageuse, était en harmonie avec la tristesse de ses pensées. Lèvent de nord-est qui s'engouffrait entre les deux falaises si l'Hait lugubrement dans les cordages en blanchissant les vagues autour du vaisseau amiral. La pluie qui fouettait les vitres des hublots ne laissait pénétrer qu'un demi-jour dans la cabine où Wolfe écrivait. Sa figure

était d'une extrême pâleur, car il était à peine rétabli d'une dernière atl iquede >i maladie. Après avoir donné au secrétaire d'Etat un résumi des opérations du siè

des obstacles qui] avait rencontrés, des préparatifs d'une dernière tentative qu'il croyait inutile, il finissait par cet adieu découragé : " Je suis assez rétabli pour faire ma besogne, mais ma constitution est entièrement ruinée. sans la consolation d'avoir rendu aucun service considérable à l'Etat, et sans la perspective d'en rendre l ".

Etait-ce pour s'excuser de n'avoir rien fait qu'il disait à Lord Holderness n'avoir avec Inique trois mille six cents hommes, et ne parlait pas du reste des troupes stationnées à Saint-Nicolas, la Pointe-Lévis et l'île d'Orléans ? La semaine précédente, il avait dit à l'amiral Saunders qu'il emploierait environ cinq mille hommes pour la dernière expédition, " which is ail I intend to tàke "'. ajoutait-il : ce qui montre évidemment qu'il laissait derrière lui une réserve. D'après le rapport qu'il avait adressé le 2 septembre à William Pitt, il déclarait n'avoir perdu sur les neuf mille hommes débarqués devant Québec que huit cent cinquante et un tués ou blessés, y compris les officiers 2. En défalquant les malades, manquants, déserteurs, etc., il se trouvait encore avec un effectif de plus de sept mille hommes, sans compter les milliers de marins armés qui montaient la flotte

Les dernières nouvelles reçues d'Amherst ne laissaient espérer aucun secours de ce côté, et une sage précaution de Yaudreuil tenait fermé le Saint-Laurent au-dessus

1 Life of Wolfe, p. 565.

2 — Idem, p. 547.

des rapides du Eichelieu. Malgré les plus vives sollicitations, il avait refusé de risquer les vaisseaux qu'il y avait fait monter, dans un engagement avec l'amiral Holmes. Leur présence empêchait Wolfe d'exécuter le dessein qu'il avait d'envoyer un détachement pour attaquer l'armée de Bourlamaque par les derrières et ouvrir le chemin du Canada à celle d'Amherst. " Tout cela, disait-il, aurait pu s'exécuter facilement avec dix batteries flottantes, portant chacune un canon, et vingt bateaux plats, s'il n'y avait pas eu de vaisseaux dans la rivière i .

Le matin du 10, le vent tourna au sud-ouest, et le soleil se leva radieux derrière les coteaux de la Pointe- Lévis. Wolfe, qui déjà avait fouillé de l'œil toutes les anses et les rochers de la rive nord, depuis Québec jusqu'à la Pointe-aux-Trembles, prit avec lui le brigadier Townshend, l'ingénieur MacKeller, quelques officiers, et descendit jusqu'à une demi-lieue en amont de Québec, vis-à-vis l'anse au Foulon, mieux connue actuellement sous le nom d'anse de Wolfe. Cet endroit lui avait, dit-on, été indiqué par le major Stobo.

Wolfe examina attentivement' à l'aide d'une longue vue une coulée par où descend le ruisseau Saint-Denis, ombragé aujourd'hui comme alors par de liantes futaies. De chaque côté, surtout à l'est, l'escarpement s'affaisse et forme une déclivité par où passe un chemin public. Wolfe compta soigneusement les tentes dont les cônes blancs se détachaient à travers les arbres sur le penchant de la falaise. 11 n'y en avait qu'une douzaine, et il

l — Lifeof Wo!fe,p. 564.

paraissait y avoir peu de mouvement aux environs. Wolfe en conclut que le poste était peu gardé, et qu'une surprise de nuit y était peut-être possible. Mais l'entreprise semblait si téméraire, qu'il n'osa la proposer directement au conseil de guerre. Il prit un moyen détourné. C'est du moins ce qu'affirment deux annalistes du siège, le chevalier Jolmstone et l'auteur du Journal tenu à Vannée, tous deux servant dans le camp français 1. Il est assez étrange que les chroniqueurs anglais, pas même Knox, dont le récit est pourtant si complet, ne fassent point mention de ce fait. " Les manœuvres que nous voyions faire depuis quelques jours à l'ennemi audessus de Québec, ait \q Journal, et la connaissance que nous avions du caractère de M. Wolfe, ce guerrier impétueux, hardi et intrépide, nous préparaient à une dernière attaque. La résolution en était effectivement bien prise dans l'armée anglaise. On y avait tenu, ainsi que nous l'avons appris depuis par différents officiers anglais, après la levée du camp du saut, un conseil de guerre où tous les officiers généraux opinèrent unanimement pour la levée du siège. Les officiers de mer observaient que la saison déjà avancée rendait de jour en jour la navigation du fleuve plus périlleuse, et les officiers de terre, dégoûtés par la longueur d'une campagne

] — Bigot confirme cette version dans salettre au* ministre, du 25 octobre 1759: "Je sais tontes les particularités de cette descente par des officiers anglais de ma connaissance qui me l'ont fait dire, en ajoutant que M. Wolfe n'avait pas compté réussir; qu'il n'avait tenté que de descendre au-dessus de Québec, et qu'il ne devait sacrifier que son avant-garde, qui était, de deux cents hommes j < iiu- si on eut tiré dessus, ils se rembarquaient tous".

aussi infructueuse que pénible, regardaient comme inutile de rester plus longtemps devant des retranchements qui leur paraissaient inattaquables. D'ailleurs, les uns et les autres ajoutaient que leur armée, toujours en proie aux maladies, se fondait insensiblement; alors, M. Wolfe voyant qu'il ne pouvait rien gagner en heurtant de front l'opinion générale, prit adroitement les choses d'un autre côté : il déclara aux membres du conseil que bien éloigné de penser autrement qu'eux, il était au contraire de leur avis sur l'inutilité de prolonger le siège de Québec ; qu'aussi, dans la proposition qu'il allait faire, il voulait se dépouiller de la qualité de général pour ne rien attendre que de leur opinion pour lui.

" — Enfin, Messieurs, leur dit-il, la gloire de nos armes me semblant exiger que nous ne nous retirions point sans faire une dernière tentative, je vous demande avec instance de vouloir bien ne vous y point refuser. Je veux que, dans cette circonstance... notre premier pas nous mette aux portes de la ville.

" Je vais dans cette vue essayer de faire pénétrer par les bois de Sillery un détachement de cent ci nqu tinte hommes seulement. Que toute l'armée se prépare à suivre. Si ce premier détachement rencontre de la part de l'ennemi quelque résistance, je vous donne ma parole d'honneur que regardant alors notre réputation comme à l'abri de toute espèce de reproche, je n'hésiterai plus à me rembarquer ". Le zèle qui animait un si brave général passa chez tous les officiers qui l'entendaient, et l'on ne s'occupa plus dans sou armée que des

dispositions nécessaires pour l'exécution d'un si uoble projet !".

Wolfe, qui savait combien sa présence enflammait le

courage de ses troupes, alla les visiter dans chacun des navires. Il donna à cette occasion un témoignage de sollicitude qui fit une profonde impression. Ayant appris que deux officiers du 43me régiment étaient indisposés, il leur exprima toute sa sympathie, leur offrit même son canot pour les conduire à la Pointe-Lé \ is. Mais ceux-ci, en lui témoignant leur gratitude de sa bonté et de sa condescendance, l'assurèrent qu'aucune considération ne les ferait quitter leur poste, tant qu'ils n'auraient pas vu la fin de cette tentative. Quelqu'un remarqua qu'un de ces officiers était fort mal et n'avait qu'une faible constitution. Wolfe l'interrompit en s'écriant : " — Xe me parlez pas de constitution : cet officier a de l'entrain, et avec de l'entrain un homme peut venir à bout de tout ".

Depuis plusieurs jours, l'escadre de l'amiral Holmes levait l'ancre devant Sillery à chaque marée et se laissait dériver jusqu'à Saint- Augustin et souvent au-dessus, d'où elle redescendait avec le baissant. Ce va-et-vient continuel épuisait les troupes de Bougainville, forcées de marcher jour et nuit pour se tenir vis-à-vis des vaisseaux, afin d'empêcher un débarquement 2.

Enfin, tout étant prêt, la nuit du 12 septembre fut fixée pour la descente. A partir de ce moment, une succession de circonstances inouïes concoururent au plus

] — Journal tenu à l'urinée.

2 — Archives <h la guerre. Mémoire sur ht campagne d< 1750, par M. Joannès, major de Québec.

étonnant succès. La fortune qui jusque là s'était montrée si hostile au général anglais parut lui accorder toutes ses faveurs. Cette puissance invisible que les païens appelaient la fatalité, et que les chrétiens nomment la Providence, voulait le triomphe de sa cause. Deux déserteurs de Eoyal-Boussillon, échappés du camp de Bougain ville dans la journée du mercredi 12, assurèrent que le poste du Foulon était à peine gardé, et que le soir même un convoi de vivres devait descendre pour ravitailler le camp de Beauport. La difficulté des transports par terre avait contraint le munitionnaire de recourir à ce périlleux expédient. L'essai en avait été fait depuis quelque temps et avait réussi. Les bateliers choisissaient les nuits noires et se laissaient dériver en silence avec leur chargement le long du rivage nord, dans les ténèbres doublement épaisses projetées par les falaises. L'occasion ne pouvait être plus belle pour Wolfe, et il résolut d'en profiter. 11 ferait précéder le convoi et tacherait de tromper les sentinelles en se faisant passer pour Français.

Dès le matin de ce jour, les détachements de Saint- Nicolas s'étaient embarqués, et le colonel Burton avait ordre de réunir à la nuit tombante tout ce qui restait de troupes disponibles tant à la Pointe-Lévis qu'à l'île d'Orléans, de remonter, en suivant le pied de la falaise, jusque vis-à-vis l'anse du Foulon, où il se tiendrait prêt à traverser au premier signal.

Ce même jour, Wolfe lança, du vaisseau amiral, le Sutherland , sa dernière proclamation : " Les forces des ennemis sont divisées, dit-il, il y a maintenant une grande disette de vivres dans leur camp, et un mécon-

-J.-1'l MONTCALM ET LÉVIS

tentement universel ])itnni les Canadiens. Le second commandant est allé à Montréal ou à Saint- Jean, ce qui nous donne raison de penser que le général Amherst s'avance dans l'intérieur de la colonie. Un coup vigoureux frappé par notre armée dans cette conjoncture peut décider du sort du Canada. Nos troupes au-dessousde Québec sont prêtes à se joindre à nous ; toute notre artillerie légère et les outils sont embarqués à la Pointe- Lé vis, et les troupes débarqueront là où les Français semblent s'y attendre le moins. Le premier corps qui mettra pied à terre marchera directement à l'ennemi, et le chassera de tous les petits postes qu'il peut occuper ; les officiers auront soin que les corps qui suivront ne tirent pas par erreur sur ceux qui marcheront en avant. Les bataillons se formeront sur la hauteur avec promptitude et se tiendront prêts à charger tout ce qui se présentera. Quand l'artillerie et les troupes seront débarquées, un détachement sera laissé pour garder le lieu de débarquement, tandis que le reste marchera en avant et tâchera de forcer les Français et les Canadiens à livrer bataille. Les officiers et les troupes doivent se rappeler ce que le pays attend d'eux, et ce qu'un corps de soldats déterminés, endurcis à la guerre, est capable de faire contre cinq faibles bataillons français mêlés à des paysans sans discipline 1 ".

Par une nouvelle faveur de la fortune, cette proclamation ne fut connue dans l'armée anglaise qu'après le départ d'un déserteur du Eoyal-Américain, qui s'esquiva, le jour même.

1 — Knox's Journal, vol. II. p. 66.

Deux petits billets, écrits la veille par Montcalm, l'un à Bourlamaque, l'autre à Lévis, révèlent dans quelle situation d'esprit il était quelques heures avant le coup de foudre du 13. Il disait à Bourlamaque : " Je suis accablé de travail, et l'humeur me saisirait souvent comme vous, si je ne pensais que j'ai été payé par l'Europe pour n'en avoir pas ". Contre son habitude, il écrivit tout entières de sa main les quelques lignes adressées à Lévis, les dernières probablement qu'il ait tracées. " Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à la lettre que vous m'avez écrite le 7. Je manquai le courrier par la faute de Saint-Sauveur. Eien de nouveau ici. L'article des vivres, pain et viande; mais n'importe, l'Anglais restât-il jusqu'au 1er novembre, nous soutiendrons "

Au coucher du soleil, le marquis descendit au rivage de Beauport accompagné de Marcel, et après avoir examiné une batterie qu'il venait de faire augmenter, il se promena longtemps avec lui le long des retranchements, en observant de fois à autre la flotte de l'amiral Saunders, dont les gros vaisseaux avaient ouvert leurs voiles et se rapprochaient des grèves de la Canardière, tandis qu'un grand nombre de berges, chargées de marins, se rassemblaient vers la pointe de l'île d'Orléans. C'était le commencement d'une fausse attaque, convenue entre Wolfe et l'amiral, pour retenir au-dessous de Québec la masse des troupes françaises. Bientôt toute la flotte fut en mouvement : les vaisseaux échangèrent des signaux entre eux et entre l'île d'Orléans et la Pointe- Lévis ; le bombardement de la ville reprit avec une nouvelle fureur, et joignit ses grondements lointains à la canon-

nade plus rapprochée! des vaisseaux qui balayaient les battures de Beauport, comme pour préluder à une

descente. Ce déploiement de forces, coïncidant avec la fin du jour, reportait aux scènes grandioses du 31 juillet, et acheva de tromper Montcalm sur les vrais desseins des ennemis. A mesure que s'éteignirent les demi lueurs du crépuscule pour faire place à une nuit obscure, les feux de bivouac allumés dans le camp étoilèrent toute la côte de Beauport depuis Montmorency jusqu'à la ville. Le général, conversant toujours avec Marcel, remontait vers le manoir de Salaberry, lorsque M. de Poulhariez vint l'avertir que plusieurs berges s'approchaient vis-à-vis le plateau occupé par son régiment. Montcalm fît alors prendre les armes aux troupes et border les retranchements. Il détacha en même temps le capitaine Marcel, avec une de ses ordonnances, auprès de M. de Vaudreuil, en recommandant de venir lui donner avis au premier incident qui surviendrait. Il continua à circuler entre le manoir et le ravin de Beauport, en s'entretenant avec M. de Poulhariez et le chevalier Johnstone. Sa conversation, toujours animée, prit un accent de vive émotion à mesure que la nuit s'avançait. Il avait le pressentiment d'un danger prochain qu'il ne pouvait préciser. A une heure du matin, il envoya Poulhariez à son régiment et continua sa marche avec Johnstone. Son inquiétude se portait surtout vers les bateaux de provisions qui, d'après l'avis de Bougainville, devaient descendre cette nuit-là même : " — Je tremble, répétait-il souvent au chevalier, qu'ils ne soient pris, et que cette perte nous ruine sans

ressource ; car nous n'avons de provisions que pour peu de jours 1 ".

A la même heure, Wolfe avait les mêmes pressentiments d'une mort prochaine. Il fit ses dernières dispositions testamentaires, comme s'il eut eu la certitude qu'il ne survivrait pas au lendemain. En témoignage d'estime et d'attachement pour ses collègues dans le commandement, il légua son argenterie à l'amiral Saunders, ses équipages à Monckton, et à Carleton ses papiers avec ses livres. Tous ses ordres donnés, et n'ayant plus qu'à attendre la marée, il fit venir dans sa cabine, à bord du Sutherlancl, un de ses compagnons de jeunesse en qui il avait une particulière confiance, John Jarvis, commandant la corvette le Porc-Epic, qui devint plus tard amiral avec le titre de Lord Saint- Vincent. Il passa une heure avec lui dans l'intimité, et lui fit part de ses pressentiments.1 Au moment de lui dire adieu, il sortit de son gilet le médaillon contenant le portrait de MUe Lowther, et le remit à son ami en le priant de le rendre à sa fiancée, lorsqu'il serait.de retour en Angleterre, si ses appréhensions se réalisaient.

Les vingt-deux vaisseaux de l'amiral Holmes ne levèrent l'ancre au cap Rouge qu'à l'entrée de la nuit. La marée, qui achevait de monter, ne les entraîna (pi 'à une petite distance de Saint- Augustin, d'où ils redescendirent avec le reflux, comme ils avaient fait les jours précédents, sans qu'aucun mouvement inusité éveillât

] — Tous ces détails sont tirés des dernières pages du Journal de Montcalm et du Dialogue du chevalier Jolmstone.

le soupçon des factionnaires du rivage. Tout était activité cependant sur les navires. Les troupes savaient qu'une descente aurait lieu cette nuit même, niais un petit nombre d'officiers seulement connaissaient en quel endroit elle allait se faire. Les soldats nettoyaient leurs armes, les équipages se préparaient à la manœuvre des bateaux. Le colonel Howe \ commandant de l'infanterie légère, frère du héros tombé l'année précédente devant Carillon, faisait appel à l'élite de ses soldats. Il choisissait vingt-quatre braves à qui il réservait l'honneur de marcher les premiers au combat.

Les moiteurs de la nuit flottant sur le fleuve épaississaient les ténèbres et empêchaient de voir à distance. Aux ombres vagues qui glissaient sur les eaux, les sentinelles françaises placées en vigies sur les cimes du cap Rouge, reconnurent et signalèrent le passage de la flotte ; mais Bougainville, convaincu qu'elle remonterait avec le jusant, comme aux autres marées, ne jugea pas à propos de la suivre.

Depuis quelques jours il. semblait frappé d'aveuglement. Malgré les ordres les plus formels de Vaudreuil, lui enjoignant de garder sur les hauteurs d'Abraham le régiment de Guyenne, pour se porter en peu d'instants aux endroits menacés, il l'avait laissé partir pour le camp de Beauport. Il avait également négligé de suivre le conseil du gouverneur qui, après lui avoir fait remarquer que le poste du Foulon n'était pas assez gardé, lui avait dit d'y ajouter cinquante hommes de la compagnie de Eepentigny. " Bougainville, dit Johnstone, avait un

1 — Lord Manon, History of England, vol. IV, p. 104.

grand fonds d'esprit, du bon sens et beaucoup de bonnes qualités... ; mais à une très grande bravoure se joignait chez lui beaucoup d'ignorance de l'art militaire, qu'il n'avait jamais étudié ". Grâce à des influences de cour et à la faveur de Mme de Pompadour, il était passé de simple aide de camp au grade de colonel, au grand mécontentement de plusieurs officiers plus anciens et plus méritants que lui. Le soir du 12, il avait envoyé dire, contre toute apparence, que l'armée anglaise était rentrée au camp de la Pointe-Lévis ; puis, au lieu de suivre la flotte sans jamais la perdre de vue, comme il en avait l'ordre formel, il resta inactif au cap Rouge avec tout son détachement. Pourquoi ne se rapprocha-t-il pas des hauteurs d'Abraham, commes les manoeuvres des Auglais le lui indiquaient ? Pourquoi ne renvoya -t-il pas les grenadiers et les volontaires qui sont l'âme de leurs régiments ? Pourquoi, après avoir informé Vaudreuil et Montcalm, ainsi que les postes de Rumigny, de Douglas et de Yergor, qu'il enverrait cette nuit même des bateaux chargés de provisions, n'a-t-il pas averti de son changement de résolution pour qu'ils ne les attendissent plus ? Tout cela, conclut Johnstone, est inexplicable.

Mais ce qui est impardonnable de la part de Bougainville, c'est d'avoir, au mépris des avertissements du gouverneur réitérés dans la lettre où il lui donnait carte blanche sur les moyens, changé, ou du moins laissé partir trois ou quatre jours après, le commandant du Foulon, et laissé le poste aux mains de Vergor, cet officier mis en jugement peu d'à nuées auparavant, pour avoir livré presque sans résistance le fort de Beausé-

jour1. L'armée, comme les généraux, se reposait entièrement sur lui. L'avant-veille encore, Montbeillard lui écrivait de Beauport: "Nous passons ici les nuits au bivouac et nous avons grand tort ; c'est vous qui veillez pour nous ". Durant tout l'été, il avait eu sous les yeux l'infatigable vigilance de Lévis,qui, placédans la même position que lui sur la rivière Montmorency, n'avait jamais été mis en défaut. Mais Lévis n'était plus à Québec.

A minuit, deux lanternes furent hissées l'une audessus de l'autre au grand mât du Sutherland. C'était le signal convenu. Aussitôt la première division prit place dans les bateaux et se mit en ligne, suivie de proche par le reste de l'armée, l'infanterie légère faisant l'avant-garde. A deux heures, sur un signe du général, dont le canot s'était placé en tête, tous les bateaux se mirent en mouvement. Les soldats avaient ordre de garder un profond silence, les équipages de faire le moins de bruit possible, et de ne se servir de leurs rames que pour diriger légèrement leurs embarcations, car la marée baissante et la brise du sud-ouest qui s'était élevée, les faisaient dériver rapidement. Les vaisseaux du général Holmes devaient descendre trois quarts d'heure plus tard avec le reste des troupes. La nuit était sereine mais sans lune, et la lumière des étoiles, tamisée par les vapeurs de septembre, était à peine visible. Le silence nocturne n'était troublé que par le clapottement de l'eau sur les flancs des embarcations, et par le bruit du vent dans les arbres de la falaise qui

] — M. de Foligné, Journal mémoratif.

tout près, sur la gauche, dressait sa muraille de pierre dans l'obscurité.

Durant plus d'une heure la longue file de bateaux glissa dans le même silence en suivant les contours du rivage. Aucun bruit insolite ne se faisait entendre sur les hauteurs, et tout portait à croire qu'ils n'étaient pas découverts. Wolfe, assis à l'arrière de son canot, conversait de temps en temps à voix basse avec les officiers rangés auprès d;j. lui. L'un d'eux, John Eobinson \ jeune garde-marine, qui devint plus tard professeur de sciences naturelles à l'université d'Edimbourg, a raconté l'impression profonde qu'avait faite sur lui la conversation du général. Les idées mélancoliques qui l'avaient obsédé lui revenant à l'esprit, il en chercha l'expression dans la poésie, et il se mit à réciter la belle élégie de Gray sur un cimetière de campagne, dont la publication était encore récente. Eut-il une intuition plus vive du sort qui l'attendait, lorsque, d'une voix émue, il répéta ce vers qui ne fut jamais si vrai que pour lui-même :

" The paths of glory lead but to the grave ".

— Messieurs, murmura-t-il, en terminant la citation, j'aimerais mieux avoir fait cette élégie que de prendre Québec.

— Qui vive ? cria une sentinelle invisible dans l'ombre à l'un des bateaux de l'infanterie légère, au moment où il rasait le rivage de Samos à une portée de pistolet.

1 — Robison, d'après Lord Mahon, vol. IV, p. 163.

— France! répondit un capitaine des Fraser's High-

landers, qui savait très bien le français.

La sentinelle, croyant que c'était le convoi de vivres annoncé par Bougainville, laissa passer le bateau en commettant la faute de ne pas demander le mot d'ordre et de ne pas aller elle-même s'assurer de la vérité 1.

Quelques minutes après, un froissement de branches, indiquant que quelqu'un descendait la côte du Foulon, se fit entendre, suivi d'un nouveau : — Qui vive ?

— France ! répéta le capitaine ; et il ajouta : — "Ne faites pas de bruit, ce sont les vivres ; on pourrait nous entendre ". La corvette le Hanter était en effet ancrée à peu de distance. — Passez, dit la sentinelle, qui ne descendit pas plus loin.

La force du courant entraîna les bateaux de l'infanterie légère un peu au-dessous de l'anse 2. Les vingtquatre volontaires, conduits par le capitaine Delaune, sautèrent sur le sable et s'avancèrent jusqu'au pied de

1 — Les historiens anglais et américains prétendent que la sentinelle aurait ajouté : — A quel régiment? Et que le capitaine aurait répondu : — De la Reine. S'il eut véritablement fait cette réponse, elle l'aurait trahi,, car le régiment de la Reine ne se trouvait pas à Québec, il était à l'Ile-aux-Noix. Smollett (History of England, vol. VIII, p. 376, édition de 1864), et Wright (Life of Wolfe, p. 576), affirment que ce régiment faisait partie du corps d"armée de Bougainville. M. Parkman dit seulement qu'il y avait une partie de ce régiment au-dessus de Québec. La liste détaillée du détachement de Bougainville citée plus haut prouve le contraire. Aussi bien, les relations françaises les plus circonstanciées, comme celle de M. de Vaudreuil au ministre (5 octobre 17~>',h. et celle de M. de Foligné (Journal mémorattf), se taisent mu cette seconde question.

2 — Les postes français se succédaient, depuis Québec jusqu'à. Sillery dans l'ordre suivant : L'anse des Mères, L'anse du Foulon. Samos et Sillery.

la falaise, qui en cet endroit est très escarpée et couverte aujourd'hui comme alors de bois et de broussailles 1. Leurs fusils en bandoulière, ils se mirent hardiment à la gravir en s'aidant des branches et des arbustes. Ils arrivèrent au sommet sans avoir reçu un coup de fusil, et s'avancèrent jusqu'à la clairière ouverte sur le plateau, suivis de près par un plus fort détachement. Le jour commençait à poindre et permettait de distinguer la toile blanche des tentes sur le fond obscur du sol et du feuillage. Ils s'élancèrent vers les sentinelles qui, en les apercevant, tirèrent quelques coups de fusil et se replièrent vers les tentes. Vergor dormait profondément dans son lit, et ne fut réveillé que par les détonations et les cris d'alarme. Il sortit précipitamment et se mit en défense avec les soldats de son poste accourus des tentes voisines. Ils n'étaient qu'au nombre d'une trentaine, car Vergor avait envoyé le reste, composé d'habitants de Lorette, travailler à leur récolte, à la condition, paraît-il, qu'ils iraient achever les siennes sur la terre qu'il possédait dans cette paroisse 2. Un piquet de l'infanterie légère débarqué un peu plus haut, gravissait alors le ravin et marchait au secours des volontaires 3. Vergor, pris

1 — Afin de bien me rendre compte des obstacles que présente la montée, je m'y suis transportée 31 mai 1891. A une centaine de pas à l'est de la côte suivie par les voitures, c'està-dire à l'endroit même où montèrent les soldats de Howe, la falaise est restée absolument dans le même état, ombragée d'arbres et de broussailles comme au siècle passé. Je l'ai gravie avec, mes jambes de soixante ans en moins de cinq minutes, la montre à la main.

'1 — Mémoires sur le Canada.

;; — Vaudreuïl au ministre, 5 octobre 1759.

232 MONTCALW ET LÉVIS

entre deux feux, ne fit qu'une faible résistance, re

une balle au talon et se rendit prisonnier avec quelques-uns des siens. Les autres réussirent à s'échapper à la faveur de l'obscurité et des bois voisins.

Wolfe, resté sur le bord de la grève, attendait un signal avant de lancer de nouvelles troupes. Pendant un temps assez long, rien ne rompit le silence de la nuit que les rafales du vent et le murmure du ruisseau Saint-Denis qui, gonflé par les dernières pluies, tombait en cascade sur le flanc de la montagne. Soudain éclatèrent quelques coups de fusil suivis d'appels aux armes, puis de nouvelles décharges accompagnées de clameurs confuses. Enfin, des hourras poussés par cent poitrines anglaises annoncèrent que le poste était pris. Wolfe, sans rien laisser voir de la joie qu'il éprouvait, donna l'ordre d'avancer. Toute la première division, formée d'environ seize cents hommes, s'élança hors des bateaux, précédée des sapeurs qui, en peu d'instants, eurent débarrassé le ravin des abattis qui l'obstruaient et rendu libre le chemin tracé sur le penchant de la côte. Une partie de la division s'y engagea, tandis que le reste grimpait à droite et à gauche en s'accrochant aux buissons et aux angles des rochers. Wolfe, à qui l'excitation du moment donnait de nouvelles forces, gravit la côte d'un paslégei et rangea rapidement les troupes en bataille à mesure qu'elles débouchaient sur le plateau, l'aile gauche du côté de Silleiy, l'aile droite du côté de Québec, toute la ligue faisant face au chemin Saint-Louis. L'éveil avait été donné à la batterie de Sainos par la fusillade du Foulon, et elle ouvrit un feu vif sur les bateaux dont elle endommagea quelques-uns, tua ou blessa plusieurs

soldats et officiers 1. Le colonel Howe fut détaché avec l'infanterie légère pour aller s'emparer de ce poste et de celui de Sillery, dont la batterie tirait maintenant à toute volée sur l'escadre qui achevait de dériver et jetait l'ancre devant l'anse du Foulon. Les deux postes, assaillis par des forces supérieures, et se voyant sur le point d'être cernés, battirent en retraite du côté du cap Bouge. Une partie du régiment d'Anstruther alla prendre position dans les maisons échelonnées sur la route de Sillery.

Le transport des troupes s'était fait avec une telle célérité, qu'avant six heures du matin les plus éloignées, celles du colonel Burton, stationnées de l'autre côté de la rivière, avaient été traversées et déposées dans l'ause du Foulon. Les gardes françaises entretenues par la ville le long de la grève, essayèrent d'inquiéter le débarquement, mais furent refoulées par des détachements soutenus du canon des vaisseaux.

Durant ces opérations le grand jour était venu. Le soleil du 13 septembre se leva dans les nuages : du ciel gris d'automne tombaient de temps en temps de légères ondées qui faisaient craindre une journée pluvieuse. Sur la plaine ondulée et semée de bouquets d'arbres qui s'étendaient devant l'armée, aucun ennemi n'avait encore fait son apparition. On eût dit que les régiments anglais n'y avaient été rassemblés que pour l'exercice d'une parade. Seul, le canon du bombardement, qui avait redoublé à la nouvelle du succès de la descente,

1 — Dans le bateau où était le capitaine Knox, il y eut sept hommes tués ou blessés.

rappelait la guerre. Quand on songe que pour obtenir

un tel avantage, il n'avait fallu que la peine d'une montée difficile, et trois escarmouches insignifiantes, on

reste confondu. Tontes les causes qui auraient dû faire manquer cette audacieuse tentative avaient conspiré pour sa réussite.

Premièrement, le régiment de Guyenne posté sur les plaines d'Abraham, avait été retiré contre tonte raison 1 ;

Secondement, il l'avait été à l'insn de Vaudreuil, sans quoi ce gouverneur aurait insisté à le faire renvoyer ;

Troisièmement, Bougainville, contre l'avis de Vaudreuil, n'avait pas renforcé le poste du Toulon avec les cinquante hommes d'élite de Eepentigny ;

Quatrièmement, les deux déserteurs de Royal- Boussillon, révélèrent à Wolfe le passage projeté du convoi de vivres, dans la nuit du 12 ;

Cinquièmement, Bougainville le fit annoncer aux différents postes, et quoique ce convoi ne descendît pas, il négligea de contremander -son ordre ;

Sixièmement, le déserteur du Royal - Américain s'évada avant de connaître la proclamation de Wolfe, et ne put ainsi révéler le projet de descente ;

Septièmement, Bougainville, qui avait toujours suivi pas à pas la flotte de l'amiral Holmes et ne l'avait pas perdue de vue, la. vit descendre du cap Rouge et y resta précisément durant la fatale nuit du 13;

Huitièmement, le commandant du Foulon avait été remplacé trois ou quatre jours auparavant par le capitaine de Vergor, le plus mauvais soldat de la colonie;

1 — Dans La soirée même du 12, d'après Vaudreuil. Lettre au ministre, 5 octobre 1759.

Neuvièmement, celui-ci, le soir du 12, avait permis à presque tout son monde de s'absenter ;

Dixièmement, il n'exerçait aucune vigilance et dormait profondément au moment du débarquement des Anglais.

Si une seule de ces chances avait fait défaut, la descente aurait probablement été empêchée, ou du moins arrêtée dans son exécution, et peut-être tournée en effroyable désastre. Si, par exemple, le régiment de Guyenne avait été retenu sur les plaines d'Abraham par Bougainville, comme celui-ci en avait l'ordre positif de Vaudreuil, il serait arrivé à temps pour surprendre les réoirnents anglais dans le désordre de la montée, les culbuter du haut en bas des caps, et lancer sur eux un feu plongeant qui en aurait fait un terrible massacre, tandis que les batteries de Samos et de Sillery les prenant en enfilade, auraient complété l'hécatombe. Wolfe aurait perdu devant Québec sa réputation d'homme de guerre, et serait aujourd'hui placé au rang de Phipps ou de Sir Hovenden Walker. L'Angleterre, découragée par la ruine de cette expédition qui lui avait coûté d'énormes dépenses, aurait probablement renoncé à son projet de conquête ; et la Nouvelle-France serait restée à ses anciens maîtres, en proie aux abus qui l'auraient entraînée sur la pente que suivait la France de Louis XV. jusqu'à ce qu'elle fût tombée avec celle-ci dans l'abîme de La révolution.

Pendant (pie les trois brigadiers complétaient les .dispositions, Wolfe s'avança à une petite dislance du côté de Québec pour choisir le terrain sur lequel il voulait livrer bataille. Il s'arrêta sur un plateau assez

uni qui, à partir de ce jour, allait devenir immortel sous le nom de Plaines d'Abraham. Cette désignation avait été donnée à <■•' Lieu parce qu'un des premiers colon- du Canada, Abraham Martin, ancien pilote surnommé

maître Abraham, y avait acquis une terre qu'il avait défrichée. Le plateau, large à peu près d'un quart de lieue, est coupé à droite par l'énorme anfractuosité au fond de laquelle coule le fleuve Saint-Laurent ; à gauche, par le coteau Sainte-Geneviève, au pied duquel s'étend la vallée où la rivière Saint-Charles traîne en serpentant ses eaux lentes et boueuses. Les deux fala forment en se réunissant, à une demi-lieue vers l'est, le cap Diamant, sur lequel est assise la citadelle de Québec. Deux chemins courant parallèlement traversent les plaines d'Abraham : l'un, le chemin Saint-Louis, sort de la porte de ce nom, et mène à Sillery ; l'autre, le chemin Sainte-Foye, émerge de la porte Saint-Jean et conduit à la paroisse de Sainte-Foye. En avant du plateau règne un léger ravin qui descend en pente douce et remonte un peu plus loin pour former les buttes à Neveu, lesquelles se prolongent jusque sous les murs de la ville. A travers les champs de bit' et les prairies qui couvraient ces plaines, surgissaient çà et là des bouquets d'arbres et des touffes d'arbustes. De la crête du coteau Sainte-Geneviève, la vue embi toute l'étendue des paroisses de Lorette, de Charlesbourg et de Beauport, le bassin de Québec, l'île d'Orléans et toute la côte de Beaupré, c'est-à-dire les p;irois><>s do l'Ange-Gardien, du Château-Richer, de Sainte-Anne et de Saint-Joachim, bornées à l'horizon par le cap Tourmente. Cette vue rappelle par sou étendue et son aspect

pittoresque, la route de Naples à Castellamare. Il ne manque à la montagne Sainte-Anne, qui dresse son cône bleu à sept lieues de distance, qu'un panache de fumée pour ressembler au Vésuve.

Wolfe apprit en rejoignant son armée qu'un officier avait reçu une balle au travers du poumon. Il donna, dans cet instant critique, une marque de bonté et de sympathie qui explique l'affection qu'avaient pour lui ses soldats. Il alla lui presser la main, lui exprimer toute sa douleur, et l'assura que s'il guérissait, il le recommanderait pour une promotion, ajoutant qu'il allait en prévenir Monckton, en cas que lui-même tombât dans la bataille.

Les tirailleurs canadiens et sauvages commençaient à se montrer aux abords des bois, et lançaient des balles qui tuaient ou blessaient quelques hommes. L'armée avait exécuté un changement de front et faisait face à la ville. Le général la disposa sur trois colonnes et la fit avancer vers les plaines.

C'est à ce moment que Montcalm reçut le premiei avis d'une descente au Foulon 1. Vaudreuil l'ignorait encore. Marcel n'était plus auprès de lui ; il avait suivi à la batterie de la Canardière le major Dumas

1 — Le Journal de Montcalm s'arrête à la journée du 12 septembre. Marcel n'eut le courage de le reprendre que dix jours après pour raconter en quelques pages la bataille du L3, la mort du général et les-derniers incidents de la campagne. Avant de commencer son récit, daté du cap Santé, le 23 septembre L759, il s'écrie : "Je n'ai plus que des malheurs à (Mine ; vingt fois j'ai pris la plume et vingt fois la douleur L'a l'ait tomber de mes mains! Comment me rappeler une suite d'événements aussi assommants? Nous étions sauvés et nous -uni nés perdus " !

238 MONTCALM KT LÊVIS

qui, prévenu par les patrouilles d'eau que les be] signalées à Poulhariez remontaient vers la ville, avait fait sortir des retranchements et marcher au bord de la grève les milices de Québec. Aux premières lueurs de l'aube, tout danger semblait disparu, et l'armée rentrait dans les tentes lorsque des coups de canon retentirent du côté de Samos. Montcalm venait de quitter Johnstone après avoir pris une tasse de thé avec lui pour se réveiller, n'ayant pas dormi de la nuit, et avait ordonné de seller ses chevaux. Il arrivait à la Canardière. En rentrant avec Marcel dans la maison du séminaire, il dit avec saisissement que ses craintes se réalisaient, et que le convoi de vivres était attaqué, peut-être même pris. Peu d'instants après entra un Canadien tout hors d'haleine, qui n'avait fait qu'une course du Foulon au camp. Il dit qu'il était le seul échappé du poste de M. de Vergor, que ce poste avait été surpris, emporté, et que les Anglais étaient maîtres des hauteurs. " Nous connaissions si bien, dit le secrétaire de Montcalm, les difficultés de pénétrer par ce point, pour peu qu'il fût défendu, qu'on ne crut pas un mot du récit d'un homme à qui nous crûmes que la peur avait tourné la tête. J'allai me reposer chez moi, en priant M. Dumas d'envoyer au quartier général pour avoir des nouvelles, et de me faire avertir s'il y avait quelque chose à faire. On entendait toujours quelques coups de fusil de loin en loin ". La ville fit des signaux. " Par quelle fatalité n'envoya-t-on pas savoir des nouvelles 1 " ?

1 — Journal de Montcalm.

Le chevalier de Bernetz avait expédié au camp un courrier qui rencontra chemin faisant le major général Montreuil, lequel venait d'être prévenu par un fuyard \

Montreuil fit marcher immédiatement le régiment de Guyenne et courut avertir le marquis de Montcalm qui fit aussitôt avancer un piquet par bataillon et six cents hommes de Montréal. Il les suivit de près, après avoir laissé le camp sous le commandement de M. de Senezergues 2.

Lorsque, vers six heures du matin, les lignes blanches du régiment de Guyenne commencèrent à serpenter à travers les buttes à Neveu, Wolfe fit faire halte à son armée et la mit en bataille sur trois rangs de profondeur, à une petite distance du ravin. Elle couvrait l'espace compris entre le sommet de la falaise et le chemin de Sainte-Foye, et regardait la ville, distante seulement d'un quart de lieue, mais dont les buttes lui dérobaient la vue. Monckton commandait la droite avec les grenadiers de Louisbourg, les régiments d'Otway, de Bragg et de Kennedy ; Murray, le centre avec ceux de Lascelles, des Highlanders et d'Anstruther ; ïownshend, la gauche avec le régiment d'Amherst et le Boyal-Américain. Cette aile n'atteignait pas le coteau Sainte-Geneviève. Wolfe s'était solidement établi dans la maison d'un nommé Borgia et dans

1 — Journal de Lévis, p. 207.

2 — Journal de Malartic, p. 284.

quelques autres constructions voisines «lu chemin de Sainte- Foye, le long duquel les deux derniers régiments étaient disposés en potence, afin de repousser l'aile droite des Français si elle essayait de déborder de ce côté1. L'infanterie légère, ramenée de Sillery, se rangeait sur trois colonnes à quelques pas en arrière. Le colonel Burton commandait la réserve avec le régiment de Webb subdivisé en huit corps séparés par de grands intervalles 2. L'effectif de cette armée était de cinq mille deux cent vingt-neuf hommes de toutes armes. Le troisième bataillon du Eoyal- Américain avait été laissé à la garde du débarquement. Enfin, le détachement d'Anstruther établi, comme on l'a vu, dans les maisons de Sillery, devait tenir en échec le corps de Bou gain ville 3.

Vaudreuil n'avait été prévenu qu'à six heures moins un quart par un billet contradictoire du chevalier de Bernetz qui lui annonçait que l'ennemi était descendu au Foulon, mais qu'il le croyait rembarqué. Il ne connut la vérité qu'après le départ de M. de Montcalm 4. A sept heures moins un quart, il envoya un exprès à

1 — Mante. History of the laie u-ar, p. 255 Voir à la

tin du chapitre, A view of the action gained by the Englisk, September 13/A, 1759, near Québec, brovght from thence by an ojpcer of distinction. Sur ce plan l'infanterie légère est placée, partie en avant, partie en arrière du Royal- Américain.

2 — Mante, p. 255. 3 — Idem, p. 255.

4 — " M. de Vaudreuil n'en fut exactement informé que vers les six heures et demie". Journal tenu à /'armée. Vaudreuil avait son quartier général dans la maison de M. De Vienne, située sur le chemin de Beauport, vis-à-vis la route de Bourg-Royal. Lettre de Vaudreuil à Bovgainville, 17 septembre 1759. De Vienne y avait d'abord reçu son cousin Bougainville durant les premiers jours du siège.

Bougainville avec ces quelques mots : " Il paraît bien certain que l'ennemi a fait un débarquement à l'anse du Foulon ; nous avons mis bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades

Il me tarde d'avoir de vos nouvelles et de savoir si l'ennemi a fait quelque tentative de votre côté ". Vaudreuil ajoutait en post-scriptum. " Les forces de l'ennemi paraissent considérables. Je ne doute pas que vous soyez attentif à ses mouvements et à les suivre ; c'est sur quoi je m'en rapporte à vous ".

Les courriers se succédaient avec des nouvelles de plus en plus alarmantes. Montcalm put à peine en croire ses yeux, lorsqu'en arrivant à la rivière Saint- Charles, il aperçut distinctement les rangées d'uniformes écarlates sur le penchant du coteau Sainte-Geneviève :

— " L'affaire est sérieuse, dit-il à Johnstone qui l'accompagnait; retournez au plus vite à Beauport, et ordonnez à Poulhariez de m'envoyer en toute hâte le reste de la gauche sur les hauteurs d'Abraham ". Puis il piqua des deux, et le regard fixe, sans proférer une parole, il traversa à fond de train le pont et la vallée Saint-Charles en se dirigeant vers la côte d'Abraham.

Toute l'armée fut bientôt en mouvement, à l'exception de la garde des batteries et de la tête de pont. Dans la ville, l'excitation et l'alarme étaient indescriptibles. Les citoyens avaient été réveillés en sursaut en entendant crier : Les Anglais sont aux portes ! Tout ce qui ne portait pas les armes, vieillards, femmes, enfants accourus au nord de la ville, stationnaient soit aux remparts, soit au bord du cap, et regardaient dans une muette

anxiété défiler les troupes depuis le chemin de Beauport jusqu'à la ville. Elles s'avançaient à marche foi ■ les régiments delà ligne reconnaissables à Leurs uniformes blancs, drapeaux déployés, tambours battant-, les milices vêtues de toute façon, la plupart en costumes d'habitant. Après avoir traversé les ponts, elles se divisaient en trois colonnes, la première montant pai la côte du Palais, la seconde par la côte à Coton, la troisième par celle d'Abraham. Tandis que ces deux dernières longeaient à l'ouest les murs d'enceinte, la première, entrée par la porte du Palais, traversait la cité en ruine et débouchait par les portes Saint-Jean et Saint-Louis. Les femmes, les enfants reculaient au passage des bandes de sauvages aux allures et aux regards féroces sous leur tatouage de guerre, avec leurs pendeloques, leurs scalpes, leurs plumets agités par une marche rapide. Des familles cherchaient parmi les miliciens soit un fils, soit un époux, soit un père, pour les embrasser avant la bataille, qui s'annonçait par une fusillade intermittente. Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu. Tout ce qu'un peuple a de cher : sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, étaient en jeu.

Montcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui, non pas un détachement, comme il s'y attendait, mais toute l'armée de Wolfe. Il courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Ecossais, tranchant, par ses uniformes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes anglaises,. par la musique nasillarde de leur cornemuse mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se

clétacliaient de petites ondées qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fontbonne, commandant de Guyenne, avait fait les premières dispositions avec autant d'intelligence que de bravoure. Après avoir étendu le front de son régiment pour en imposer à l'ennemi, il avait profité des accidents du terrain pour jeter en avant des pelotons qui entretenaient un feu bien nourri avec ceux des Anglais. Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche, dans un champ de blé en épis au centre derrière des touffes cl'épinettes, de cèdres et d'aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de Sainte-Foye, incommodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles. Montcalm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu'elle arrivait : les milices sur les deux ailes ; les régiments de ligne au centre, dans le même ordre qu'ils occupaient au camp de Beauport, c'est-à-dire Royal-Roussilloii le plus près du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie des Canadiens placés à droite. Quelques pièces d'artillerie demandées à la ville, furent amenées " avec promptitude l ", pour répondre au feu de mitraille que venaient d'ouvrir deux canons anglais 2. Montcalm ordonna à Marcel qui arrivait avec des munitions, de placer deux pièces sur le chemin de Sainte-Foye 3, lesquelles concentrèrent leur feu sur la maison de Borgia, dont trois cents hommes

1 — M. de Foligné.

'1 — Knox's Journal, Vol. II, p. 70.

.'5 — Journal de Montcalm Journal de Lévis, p. 208.

!44 MONTCALM ET I.hVls

de l'infanterie Légère s'étaient emparés eD avant de leurs lignes. Quelques Canadiens s'y glissèrent, malgré les balles qui pleuraient des ouvertures, y mirent le feu, en chassèrent les ennemis, et les forcèrent de se rabattre sur leurs régiments.

Un cavalier d'ordonnance de Vaudreuil, lequel s'avançait avec le reste des troupes, vint dans ce moment remettre à Montcalm un billet où il le conjurait de ne pas précipiter l'attaque : " L'avantage, disait ce billet, que les Anglais avaient eu de forcer nos postes, devait naturellement être la source de leur défaite ; mais il était de notre intérêt de ne rien prématurer. Il fallait que les Anglais fussent en même temps attaqués par notre armée, par quinze cents hommes qu'il nous était fort aisé de faire sortir de la ville, et par le corps de M. de Bougainville, au moyen de quoi ils se trouveraient enveloppés de toutes parts, et n'auraient d'autres ressources que leur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infaillible 1 ".

Ce billet contenait, de l'aveu de tous les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre, mais Montcalm le rejeta avec dédain. " Il n'en fallut pas davantage, dit le Journal .tenu à l'armée, pour déterminer un général qui eut volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eût pris à ses succès ; son ambition était qu'on ne nommât jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraître ".

] — Archives de la Marine, Collection Moreau de Sainl- Méry, Vaudrai il à M. de Berryer} 5 octobre 1759 Journal

tenu à Varmée.

Le premier soin de Montcalm en voyant, à son arrivée sur les plaines, qu'il avait affaire à toute l'armée de Wolfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communication avec Bougainville. Il n'était pas encore sept heures du matin. En moins d'une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint-Charles, remonté la route de Lorette à l'église de Sainte-Foye, et remis à Bougainville l'ordre d'accourir au plus vite. Celui-ci, dont l'armée était en marche à neuf heures, aurait pu, en hâtant le pas, signaler son approche dès onze heures.

Dans l'intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu'amenait le gouverneur. 11 aurait ainsi attaqué de front l'armée anglaise avec plus de six mille hommes, tandis que l'élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l'aurait prise en queue. L'issue était facile à prévoir. Mais l'homme qui, selon l'expression de Montcalm, savait si bien faire la guerre à l'œil, n'était pas là.

" Je m'arrêtai, dit Marcel, un moment avec le marquis de Montcalm qui me dit : " — Nous ne pouvons éviter le combat. L'ennemi se retranche ; il a déjà deux pièces de canon. Si nous lui donnons le temps de s'établir, nous ne pourrons jamais l'attaquer avec le peu de troupes que nous avons ". Il ajouta avec une espèce de saisissement : " — Est-il possible que Bougainville n'enfcende pas cela"? Il me quitta sans me donner le temps de lui répondre autre chose sinon que nous étions bien petits ".

Montcalm tint un conseil de guerre avec les commandants des divers corps ; mais ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l'attaque, n'osèrent le contredire, ou le firent timidement comme le chevalier de Montreuil 1. Lévis seul, s'il eût été présent, aurait pu par son sang-froid, calmer l'agitation du général, et par l'ascendant qu'il exerçait sur lui, l'empêcher de précipiter l'action.

Les troupes régulières et coloniales que Montcalm* avait en ce moment sous la main, ne s'élevaient pas à plus de trois mille cinq ou six cents hommes 2, la plus grande partie composée de milices. L'élite de l'armée, les grenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Eouge avec Bougainville. On avait en outre, un mois auparavant, détaché de l'armée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes, des meilleurs soldats choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.

La seule partie de l'armée engagée jusqu'à ce moment était les Canadiens de la droite qui, conduits par Dumas, avaient délogé l'infanterie légère de la maison de Borgia. Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de course et s'élançaient sur cette infanterie chaque fois qu'ils la voyaient s'avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois 3. " Les

1 — Poulhariez, en qui Montcalm avait plus de confiance que clans tous les officiers généraux de son camp, avait été laissé à la garde de l'ouvrage à cornes.

2 — Journal de Lévis, p. 208. Voir la note à la fin du chapitre.

3 — Vaudreuil au ministre, 5 octobre 1759.

'Canadiens arrangés de la sorte, dit le Journal tenu à ■l'armée, surpassent certainement par l'adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l'univers ". Les succès obtenus coup sur coup par ces braves miliciens, et l'ardeur que montrait le reste des troupes inspirèrent trop de confiance à Montcalm. Il oublia que les Canadiens perdaient leur supériorité en rase campagne ; qu'en outre, ils étaient la plupart mal armés, n'ayant que leurs fusils de chasse. Une partie d'entre eux n'avaient pas même de baïonnettes, qu'ils avaient remplacées par des couteaux fixés, tant bien que mal, au bout de leur fusil 1, L'armée, inférieure en nombre, fatiguée d'une marche forcée d'une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufflés, allait perdre l'avantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarrassé de buissons, où les rangs seraient infailliblement rompus avant d'atteindre l'ennemi sur la hauteur qu'il occupait. La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d'augmenter son nombre, l'emporta sur toutes ces raisons. Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille, et parcourut les rangs en les animant par sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats. Un jeune milicien de dix-huit ans, présent à l'action, et qui vécut dans un âge très avancé, Joseph Trahan, a souvent raconté l'impression singulière que lui avait laissée la vue du général. " — Je me rappelle très bien, disait-il, l'attitude de Montcalm avant le combat. Il montait un cheval

1 — " Ces gens (les Canadiens) mal armés, n'ayant point de baïonnettes et que do simples fusils de chasse ". Mémoires • de Pouchot, vol. II, p. 142.

brun ou noir, au front de nos lignes, tenant haul son épée comme pour nous exciter à faire notre devoir. Il portait un uniforme à larges manches, dont l'une, rejetée de l'arme qu'il tenait, découvrait le linge blanc de sa manchette a ".

Il était dix heures. Les nuages s'étaient dissipés, et le soleil éclairant la plaine de tout son éclat, faisait briller devant les Français, les baïonnettes, les sabres, les uniformes garances des Anglais, les tartans des Highlanders. Wolfe, qu'on eût dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tête de ses régiments qu'il avait fait avancer jusqu'au bord du ravin. Personne mieux que lui ne comprenait la position dangereuse où il se trouvait. Quelques coups de fusils entendus du c ôté de Sillery lui faisaient penser que Bougainville s'avai: çait et serait bientôt sur-ses derrières. Si le général français retardait l'attaque pour combiner son mouvement avec celui du colonel, il sentait qu< position était presque désespérée. Mais la fortune qui avait si bien favorisé le coup d'audace qu'il venait d'accomplir, lui donnait foi dans le triomphe. Il passait devant ses régiments, en montrant l'ennemi de son épée, haranguant ses soldats d'un air inspiré, leur disant que pour eux c'était la victoire ou la mort, car la retraite était impossible.

Montcalm fit sonner la charge. Son armée s'ébranla en front de bandière, poussant le cri de guerre à la façon des anciens. Elle s'avança avec rapidité, recueil-

1 — Revue Canadienne. Le régiment des montagnards écossais, par M. J.-M. LeMoïne, vol. IV, p. 85G.

lant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui n'avaient pas eu le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au fond du ravin, que les lignes rompues par les difficultés du sol firent croire aux Anglais que l'attaque se faisait en colonnes irrégulières.

Les régiments essayèrent de se reformer en gravissant la montée, et firent halte à une demi-portée de fusil. Dans l'instant de silence qui suivit, on n'entendit que les cris de commandements répétés sur tout le front de l'armée puis une décharge générale par les trois rangs à la fois, sans qu'on eût le soin de réserver de coups pour entretenir le feu. Cette première décharge, faite à distance et avec précipitation, produisit peu d'effet. Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne, se couchèrent à terre pour recharger selon leur coutume et causèrent ainsi quelque confusion. Les Anglais, à qui leur commandant avait ordonné de mettre deux balles dans leurs fusils, s'approchèrent avant de tirer, et de la hauteur d'où ils dominaient, répondirent par un feu bien dirigé qui décima le premier rang et le fit osciller. Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résonna" comme un coup de canon ", fit d'affreuses trouées dans les régiments. Un nuage de fumée enveloppa les deux armées qui continuèrent à marcher de l'avant. Le combat fut court, mais d'une extrême vivacité. Les deux braves commandants de la Sarre et de Guyenne, Senezergues et Fontbonne, furent tués en ce moment, ainsi que le second commandant de la droite, M. de Saint-Ours. Le lieutenant-colonel de Languedoc, Privât, fut blessé dangereusement. L'aidemajor Malartic eut deux chevaux tués sous lui.

Du côté des Anglais, le colonel Carie ton reçut une blessure à la tête, le brigadier Monckton une balle au travers du corps. Pendant que Montcalm courait d'un point à l'autre pour raffermir ses bataillons ébranlés,

Wolfe dirigeait l'attaque en personne à la droite de son armée. Une balle l'avait atteint au poignet, et il s'était fait un bandage avec son mouchoir. Il marchait en avant des grenadiers et leur donnait l'ordre de charger, lorsqu'une seconde balle le frappa dangereusement. Mais fidèle à l'axiome qu'il répétait souvent : " Tant qu'on peut marcher et tenir ses armes, c'est une honte de reculer ", il continua d'avancer. Son brillant uniforme le signalait aux francs-tireurs canadiens cachés dans les buissons, d'où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. Il chancela, et vovant qu'il perdait connaissance, il dit à un officier d'artillerie qui se trouvait près de lui : " — Soutenez-moi, il ne faut pas que mes braves soldats me voient tomber ". Le lieutenant Brown, du corps des grenadiers, le grenadier Henderson et un autre soldat accoururent, le prirent dans leurs bras, et l'emportèrent en arrière du champ de bataille. A sa demande, ils le déposèrent sur le gazon, dans un pli du terrain. Un des officiers voulut aller chercher un chirurgien. — "C'est inutile, soupira le général; c'en est fait de moi ". Il paraissait sans connaissance, lorsqu'un de ceux qui l'assistaient cria : — "Us fuient ! ils fuient ! — Qui fuit '. demanda vivement Wolfe, comme s'il se réveillait d'un profond sommeil.

— "Les ennemis, répondit l'officier, ils cèdent de tous côtés " :

Wolfe reprit : — " Que l'un de vous coure vite dire au colonel Burton de descendre en toute hâte avec son régiment vers la rivière Saint-Charles et de s'emparer des ponts pour couper la retraite aux fuyards ". Il se tourna sur le côté, murmura tout bas : " Dieu soit loué, je meurs en paix", et il expira 1.

Les dernières décharges des deux armées s'étaient faites presque à bout portant. Wolfe avait communiqué son impétuosité à ses troupes. La charge à la baïonnette commandée par lui au moment où il tomba avait fait plier le centre 2, et faire volte-face à toute l'armée française ; mais " la déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées. Les Canadiens accoutumés à reculer à la manière... des anciens Parthes, et à retourner ensuite à l'ennemi avec plus de confiance qu'auparavant, se rallièrent en quelques endroits 3 ", principalement dans le petit bois de la droite, où ils tinrent en échec une partie des régiments anglais.

La masse des fuyards, n'écoutant ni le général ni les officiers, se précipita dans la vallée pour regagner l'ouvrage à cornes ; le reste s'enfuit vers la ville. Montcalm, entraîné par ce torrent, cherchait à rallier quelques compagnies en face de la porte Saint-Louis, quand il reçut deux blessures coup sur coup, une à la cuisse, l'autre dans l'aîne. Le capitaine Marcel était occupé à quelques pas de lui, à sauver une des pièces d'artillerie. ;' Je vis, dit-il, arriver M. le marquis de Montcalm à cheval, soutenu par trois soldats. J'entrai avec lui dans La ville <»ù le chevalier de Bérnetz me donna quelques

1 — Knox, vol. Il, [». i S.

'2 — Journal loin à farinée. 3 — Idem.

L'.C ÏTCALM ET la. Vis

ordres que je courus exécuter sur le rempart".... La foule qui s'y était pressée pour voir l'issue du combat, en descendait et inondait la rue Saint- Loui<. Quelques femmes le voyant passer, pâle et inondé de sang, s'écrièrent en pleurant : " — 0 mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué !

— " Ce n'est rien ! ce n'est rien ! répondit le général mourant, en se tournant vers elles, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies l ".

Vaudreuil était arrivé près des hauteurs au moment de la déroute. Il avait vainement cherché à rallier les régiments : sa voix s'était perdue dans le tumulte de la fuite. Une partie des Canadiens, plus dociles à sa parole, étaient retournés sur leurs pas et couraient au secours des braves miliciens qui défendaient le terrain avec le courage du désespoir, dans le bois du chemin de Sainte - Foye et dans quelques taillis plus rapprochés de la porte Saint- Jean.

Les sauvages, suivant leur instinct d'oiseaux de proie, s'étaient retirés à l'écart au commencement de la mêlée, et attendaient le moment de se répandre sur le champ de bataille pour scalper et dépouiller les morts et les blessés. Townshend, à qui le commandement était dévolu, ne profita pas de la victoire autant qu'il l'aurait pu ; car il lui eût été facile de s'emparer des portes et de pénétrer dans la ville au milieu de la confusion générale. Murray était retenu sur la gauche par l'opi-

1 — Cette anecdote ;i souvent été racontée par feu M. Mialcolm Fraser, fils du Lieutenant des Fraser's Êighlanders, qui l'avait apprise d'une vieille dame de Québec. Celle-ci, toute jeune tille, se trouvait parmi le groupe de femmes à qui Le général adressa ces paroles.

MONTCALM ET LKVIS 253

niâtreté des Canadiens. An moment de la déroute, les Highlanders qu'il commandait s'étaient élancés les premiers, la claymore à la main, en poussant leur farouche cri de guerre. Ils avaient tout fait fuir devant «ux, et s'étaient avancés jusqu'à l'orée du bois ; mais là ils avaient été arrêtés par un feu de mousqueterie aussi bien nourri qu'habilement dirigé. Après d'inutiles efforts pour en déloger les Canadiens, les Highlanders avaient été forcés de battre en retraite, pour aller se reformer sur le chemin Saint-Louis. Murray les fit ensuite descendre plus à l'ouest, jusqu'au bord du coteau Sainte-Geneviève, afin de prendre le bois à revers, et chasser en même temps du penchant de la côte, des bandes de francs-tireurs canadiens qui en défendaient la descente. " Ils tuèrent et blessèrent un grand nombre de nos hommes, dit le lieutenant Fraser, et nous forcèrent de retraiter un peu plus loin pour refaire nos rangs.". Murray les ramena pour la troisième fois à l'attaque, mais renforcés à droite et à gauche du régiment d'Anstruther et du second bataillon du Koyal- Américain. Une nouvelle lutte s'engagea et fut soutenue " avec une ardeur et un acharnement incroyables ", au dire du chevalier Johnstone, témoin de cette lutte héroïque. " Quand ils furent écrasés par le nombre, ils disputèrent pied à pied le terrain depuis le sommet jusqu'au bas des hauteurs ".

Au milieu de la vallée s'élevait la boulangerie de l'armée, entourée de quelques maisons. Les Canadiens s'y rallièrent une dernière fois et arrêtèrent encore assez longtemps les trois régiments ennemis. " Ce fut Là <'t autour du bois, rapporte Fraser, (pie notre régiment souffrit davantage ". Le chevalier Johnstone qui

MONTCÀLM ET LÉVIa

a raconté en détail ce brillant fait d'armes, dit que infortunés héros se firent presque tous tuer sur place, mais qu'ils sauvèrent un grand nombre de fugitifs donnèrent le temps à l'armée française de seréfugier dans l'ouvrage à cornes.

FORCES RESPECTIVES DES ARMEES ANGLAISE ET FRANÇAISE A LA BATAILLE D'ABRAHAM.

M. Parkman, dans Montcalm and Wolfe, estime à moins de trois mille cinq cents les troupes qui soutinrent le choc des Français, ce qui ne peut se concilier avec le tableau suivant. extrait du Journal de Knox, où se trouve indiqué le nombre de soldats de chaque régiment présent à l'action, avec le chiffre des tués et blessés dans chacun de ces régiment-. (Voir vol. 2, pp. 74 et 81.)

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