CHAPITRE DIX-HUITIEME
Bourlamaque à Carillon. — Amherst, son caractère. — Il s'avance par lé lac George. — Bourlamaque fait sauter Carillon et Saint-Frédéric — Sa retraite vers l'Ile-aux-
Noix. — Lenteurs d' Amherst Marche du général Pri-
deaux sur Niagara. — Le chevalier de La Corne repoussé à Chouaguen. — Philippe et Daniel de Joncaire chez les
.Iroquois — Pouchot néglige leurs avis Siège du fort
Niagara Héroïsme de la défense Mort de Prideaux.
— Des Ligneris et Aubry viennent au secours de la place.
— Embuscade de Johnson. — Défaite et massacre des Français Capitulation de Niagara.
Les opérations de la campagne, du côté du lac Chain plain/ s'étaient ressenties de l'effet moral produit par la victoire de Carillon. Le souvenir de cette journée, terrifiant pour les Anglais, les avait rendus lents et timides dans leurs mouvements, tandis qu'il avait soutenu la confiance et le courage des Français. La décision du
conseil de guerre, enjoignant à Bourlamaque de faire sauter le fort de Carillon, s'il était attaqué par des forces trop supérieures, avait été tenue secrète, et les troupes
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mises sous l'impression qu'elles attendraient L'ennemi sur le même champ de bataille que L'année précédente.
Leur ardeur ne s'était pas ralentie, et la vue des lieux où elles s'étaient couvertes de gloire, ainsi que des nouvelles fortifications ajoutées aux anciennes, leur faisait espérer de nouveaux succès, malgré leur infériorité numérique. Les deux mille cinq cents hommes qui Les composaient étaient continuellement occupés à perfectionner les travaux de défense, comme s'il eût été décidé d'y tenir jusqu'à l'extrémité. On y creusa même un puits profond pour fournir de l'eau potable en cas de blocus \ " Deux années de travaux continuels faits à Carillon, dit l'ingénieur Desandrouins, pourraient faire soupçonner que ce poste est soutenable, et il n'en est rien 2 ".
Il est vrai que les lignes de fortifications qui barraient le plateau dans toute sa largeur, avaient été considérablement augmentées, ainsi que leurs deux ailes et les redoutes armées de canons, et que les deux petites plaines qui s'étendent de chaque côté avaient été garnies de solides retranchements. Mais il restait encore beaucoup de travaux à faire, et d'ailleurs les conditions étaient changées depuis la journée du 8 juillet. L'ennemi, cette fois, ne s'approcherait pas sans amener du canon. Il lancerait ses berges sur le lac, et menacerait pai' cette manœuvre de couper la retraite sur Saint-
] — En visitant les ruines de Carillon, au mois d'août 1890, j'ai remarqué que ce puits, dont la margelle en pierre fait saillie sur le terrain, est encore intact. Il est situe au tond du ravin qui s'étend entre le site du fort et le bord du lac.
2 — Mémoires de Desandrouinsi i». 285.
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Frédéric. En outre, la position de Carillon pouvait être tournée par le chemin des Agniers qui, à l'ouest de la Chute, suivait un ravin souvent parcouru par les coureurs de Eogers. Ainsi, l'armée française pouvait être prise à revers, du côté de terre et du côté du lac, et exposée à tomber tout entière entre les mains de l'ennemi. La route de Montréal restait alors toute grande ouverte, ce qui décidait-du sort de la colonie.
Le 1er de juin, Bourlamaque, escorté de deux compagnies, l'une de Berry, l'autre de la Heine, alla faire l'inspection de la rive gauche du lac jusqu'à Saint- Frédéric. La rivière à la Barbue lui parut présenter une ligne trop étendue à défendre, pour que sa petite armée pût en disputer le passage. Le fort Saint-Frédéric, dominé par une hauteur, comme celui de Carillon, était encore moins tenable, car cette hauteur n'était pas défendue, et le temps manquait pour y élever des retranchements. Bourlamaque résolut de ne s'arrêter à la rivière à la Barbue que le peu de jours nécessaires pour donner à la garnison de Carillon le temps de le rallier. Il ferait ensuite sauter le fort Saint-Frédéric, et se replierait sur l'Ile-aux-Noix, où les travaux de défense étaient déjà commeucés.
A cette date, Desandrouins note dans son Journal : " Le bruit court qu'on devait abandonner le fort de Carillon à ses propres forces, que M. d'Hébécourt y commandera, et que toute la garnison y est déjà nommée ".
En effet, le 26 juin, on commença à déblayer le fort. " Ce déblaiement, quoique fait le plus secrètement possible, n'en est que plus remarqué du soldat qui est
I t8 Mo \1V.\L M ET LÉVIS
surpris qu'on attende la nuit pour embarquer effets"
" Le 30 : Les malades sont envoyés à Saint-Frédéric : on déblaye à force depuis plusieurs jours tous les
effets du fort".
" Le 5: On a fait embarquer tous les gros équipag de l'armée de Carillon sur la gabare la Facile, et tout est préparé pour une retraite ".
C'est qu'en effet chaque jour les nouvelles devenaient de plus en plus alarmantes. Le bruit de l'arrivée des Anglais, jusqu'alors éloigné, se rapprochait petit à petit comme les grondements du tonnerre qui, sourds au début, vont sans cesse grandissant ; et leurs reconnaissances commençaient à se montrer autour de Carillon, pareilles aux éclairs, avant-coureurs de l'orage.
Ils s'étaient fait précéder par le feu. " Deux ou trois fois par semaine, continue Desandrouins, il sort de Lydius des partis qui ont ordre de faire courir le feu dans les bois : c'est vraisemblablement pour voir mieux les pistes. Mais n'est-ce pas aussi pour essayer de brûler nos lignes de fortifications, construites en grande partie en bois " ?
Quoi qu'il en soit, " le feu a pris dans la réserve, en avant des retranchements de la plaine à droite, très violemment, parce que les gens de corvée qui y étaient allés bûcher les jours derniers, y avaient laissé des feux allumés". Le feu dura trois jours et fut éteint avec peine.
Le 1 ^ juillet, presque immédiatement après, un nouvel incendie fut allumé. " Le feu a pris avec force à nos retranchements; on y a envoyé les piquets et les
MONÏCALM ET LÉVIS 149
Canadiens ; on y a fait des coupures ; mais il y a eu environ quarante toises de détraites ".
" Le 13 : Le feu continue en avant et en arrière des
retranchements On bouche la brèche faite hier. On
s'est occupé à écarter du retranchement tout ce qui est combustible ; on a fait ce qu'on a pu pour éteindre les feux qui duraient encore le 16 : ".
Les patrouilles ennemies apparaissaient de jour en jour plus nombreuses, et refoulaient nos éclaireurs jusqu'aux abords du Portage. Ces braves coureurs de bois, à la tête desquels se distinguait plus que jamais le brillant et infatigable Langy, comme s'il eût pressenti sa fin prochaine, ne s'étaient pas arrêtés depuis l'ouverture de la campagne. Au printemps, ils avaient pénétré jusqu'à une lieue d'Albany, d'où ils avaient ramené un prisonnier, et renouvelé ensuite leurs courses, tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche du lac George, suivant de semaine en semaine les progrès de l'ennemi. Depuis cinq ans que cette vallée du lac servait de rendez-vous aux deux armées, ils en connaissaient tous les sentiers et toutes les retraites. Ils avaient vu des légions de travailleurs ouvrir une large trouée de chaque côté du chemin qui conduisait du fort Edouard à la tête du lac. Le général Amherst n'avait pas voulu y engager son armée avant qu'elle pût circuler en plaine ouverte sans le moindre danger d'embuscade. Ce général, dont la tactique consistait à élever des postes fortifiés partout sur son passage, en fit construire une chaîne ininterrompue, séparés seulement d'une lieue
I — Le maréchal de camp Desandrouius.
les uns des autres, entre le fort Edouard et la tête du lac. On montre encore aujourd'hui, sur le plateau boisé occupé en 1757 par le camp retranché des Anglais, les ruines d'un fort inachevé appelé le fort Geoi qu'Amherst s'attarda à y construira, compromettant, par ses lenteurs et ses précautions exagérées, le succès de la campagne. C'était un homme d'un caractère diamétralement opposé à celui de Wolfe : il était flegmatique, taciturne et impassible, du moins en apparence. Les divisions et les rivalités qui s'agitaient autour de lui, les querelles, lui étaient si indifférentes qu'il semblait ne pas s'en apercevoir. Il n'avait aucune initiative, mais une ténacité à toute épreuve. Quoique son armée fût quatre fois plus nombreuse que celle de son adversaire, il ne se mesura pas une seule fois avec lui durant toute cette campagne. Si les autres généraux anglais lui eussent ressemblé, le Canada n'aurait pas été conquis ; et s'il se fit un nom, c'est qu'il cueillit les fruits de la victoire que d'autres avaient gagnée.
A la fin de juillet, les onze mille cent trente-trois hommes qu'il commandait, composés moitié de troupes régulières, moitié de milices coloniales \ soutenus d'une puissante artillerie, n'avaient pas encore quitté les ruines du fort William-Henry. Ils perdaient le temps le plus précieux de la saison à l'aire des cor> des manœuvres, des exercices à la cible, des voyages de découvertes, etc.
Les plus hardis de nos éclaireurs s'étaient approchés si près de leurs retranchements, qu'ils avaient entendu
] — Mante, History oftheladi war in N"orth America, p. 210.
aboyer leurs chiens. Le brave Langy avait même fait des prisonniers jusque dans le camp, d'où il avait ramené un sauvage mohican renommé pour sa bravoure et son esprit 1. Il avait compté leurs berges an nombre d'environ trois cents, mouillées à l'ancre au bord de la grève, outre plusieurs bateaux armés de canons. Quelques-unes de leurs berges sillonnaient continuellement le lac, fouillaient les anses et les îles pour débusquer nos partis de rôdeurs.
Enfin, le 21 juillet, la flottille de berges s'ébranla sur quatre colonnes comme avait fait celle qui portait l'armée d'Abercromby. Elle renouvela le même spectacle grandiose, le même déploiement de drapeaux et d'uniformes éclatants entre les montagnes et les îles du lac, mais non plus la même présomptueuse exultation. La terrible leçon infligée l'année précédente inspirait, au contraire, aux troupes d'Amherst une défiance qui était une meilleure garantie de succès. La brise qui soufflait du sud favorisait leur marche. Une partie des équipages retirèrent leurs rames, en firent des mâtures auxquelles ils attachèrent des couvertures en guise de voiles. Après le coucher du soleil, pendant qu'ils faisaient halte pour la nuit, aux environs de la Montagne-Pelée, ils furent assaillis par une de ces violentes tempêtes d'été, accompagnée de pluie, qui souleva le lac et ballotta les berges toute la nuit. Le lendemain, qui était un dimanche, dès l'aube du jour, l'avant-garde, formée de l'infanterie légère, aux ordres du lieutenant-colonel Gage, débarqua sans
| — Mémoires sur le Canada.
obstacle au Portage et s'avança jusqu'au mon] in de la Chute, suivie «lu reste de l'armée 1.
A huit heures, Bourlamaque, averti de la descente des Anglais, faisait battre la générale et border les retranchements par les grenadiers, un détachement de volontaires, cent Canadiens et les ouvriers du génie. Ils reçurent peu après l'ordre de les franchir et de se porter à la Chute pour retarder les ennemis au passage de la rivière ; mais les sauvages, qui étaient au nombre d'environ quatre cents, refusèrent de marcher, malgré les exhortations et les reproches de Bourlamaque. Alors, sur un ordre de celui-ci, les Canadiens et les volontaires de Bernard s'élancèrent en avant et poussèrent jusqu'à une hauteur que venaient d'abandonner les sauvageo. L'avant-garde de Gage et un corps de troupes régulières fort de quatre ou cinq mille hommes, étaient déjà massés en face d'eux de l'autre côté de la rivière, vis-à-vis une passerelle qu'on n'avait pas eu le temps de couper. A peine deux hommes pouvaient-ils y passer de front. Les rangers la franchirent au pas de course, suivis des régiments, qui se mirent en ordre de bataille à mesure qu'ils avaient traversé, et s'avancèrent sur nos soldats. Ceux-ci, profitant du terrain coupé d'abattis jusqu'au camp, les tinrent en respect, malgré l'extrême disproportion du nombre, fusillèrent jusqu'à la nuit avec un rare sang-froid, et rentrèrent en bon ordre derrière les retranchements, qu'ils bordèrent comme s'ils avaient dû être attaqués.
1 — Knox's Journal, vol. I, p. 39G — Ci'. Mante, p. 212.
La pluie avait commencé à tomber en abondance. Une brume épaisse qui montait du lac et envahissait la pointe, dérobait complètement à l'ennemi les mouvements de l'armée. A minuit, elle s'embarqua dans un profond silence, et s'éloigna, non sans regret, de ce promontoire où elle avait inscrit, en traits immortels, le nom de Carillon.
D'Hébécourt était resté dans le fort avec" cent quatrevingts soldats de la ligne, quatre-vingt-cinq de la marine, cent vino't Canadiens et treize canonniers.
La brume était devenue si intense que plusieurs des bateaux s'égarèrent sur le lac, et ne reconnurent l'entrée de la Barbue qu'après que le soleil levant eut dispersé le brouillard. L'ingénieur Desandrouins, avec un parti d'ouvriers et le deuxième bataillon de Berry, s'y étaient rendus dès la veille pour commencer les retranchements provisoires projetés par Bourlamaque.
Pendant toute cette journée du 23, " nous vîmes, dit l'ingénieur, une épaisse fumée du côté de Carillon ; c'étaient les deux hôpitaux, les hangars de la haute et de la basse ville et les baraques du camp qu'on incendiait. La garnison s'est occupée à détruire sur le champ tous les bâtiments du fort, ou au moins d'en enlever toutes les toitures. Cependant les sauvages semblaient honteux de n'avoir rien voulu faire la veille contre l'Anglais. Ils étaient d'une surprise étonnante de nous voir abandonner ces retranchements si célèbres par notre victoire de l'année précédente et par nos travaux pour les perfectionner. Us n'en voulaient rien croire, lorsqu'on le leur annonça... et disaient : — "Quoi! le Français abandonnerait la maison, la
cabane où il a tant travaillé? Non, cela ne peut être " !
Cet abandon de Carillon avait achevé de décourager les sauvages. Un seul, le brave Hotchig, était resté dans le fort avec M. d'Hébécourt.
Les Anglais ne s'étaient aperçus de l'abandon des retranchements qu'à huit heures du matin. Amhersl les fit occuper par ses grenadiers, et rangea les tenus •de ses soldats le long de la face extérieure, où elles se trouvaient abritées contre les boulets et les bombes que lançait le fort. La figure du taciturne général s'illumina quand il se vit maître, presque sans coup férir, de ces fameux remparts au pied desquels était venue tourbillonner et se briser la belle armée d'Abercromhv. Ceux de ses officiers qui s'y étaient trouvés s'étonnèrent des augmentations laites à ces retranchements, soit en bois, soit en terre, soit en pierre sèche. Amherst fît approcher son artillerie et commença un siège en règle, pendant que, de Carillon, les Français tiraient à toute volée.
Dans la nuit du 24, la garnison fit une sortie, attaqua les gardes de tranchée, y jeta la confusion, tua un lieutenant, plusieurs soldats, et en blessa un plus grand nombre 1.
" M. d'Hébécourt est très content de son artillerie et des bombes. M. de Louvicourt, commandant de l'artillerie, travaille continuellement et court d'un lieu ;'i l'autre pour faire exécuter ses ordres avec plus de diligence et de succès.... Notre artillerie continue à faire
J — Knox's Journal, vol. I, p. 399.
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merveille, on a tué un ingénieur qui piquetait la tranchée ". Cet officier était le colonel Townshend 1.
Pendant quatre jours consécutifs, les quatre cents Français de d'Hébécourt arrêtèrent les onze mille hommes d'Amherst. Une plus longue résistance eût été impossible sans exposer la garnison tout entière à être enveloppée et faite prisonnière, car les berges ennemies se montraient en grand nombre sur le lac Champlain. Le 26, à dix heures du soir, la garnison évacua le fort avec armes et bagages, et prit place dans les bateaux. D'Hébécourt et Louvicourt sortirent les derniers, après s'être assurés que tous les canons des remparts étaient chargés jusqu'à la gueule, et les mines prêtes à être allumées. Trois déserteurs arrivaient en ce moment hors d'haleine au camp anglais, où ils confirmaient la nouvelle de l'évacuation, qu'on soupçonnait déjà au mouvement inusité qu'on avait remarqué autour de la place.
Il était près de minuit ; les derniers bateaux venaient de prendre le large au milieu du silence d'une belle nuit d'été, lorsque tout à coup une immense gerbe de lumière monta vers le ciel, accompagnée d'une épouvantable détonation qui fit trembler le promontoire et secoua les eaux du lac. Un épais nuage de poussière, mêlé de pierres, de bois, de débris de toutes sortes, tourbillonna un instant dans les airs, puis s'abattit avec fracas sur la pointe et sur le lac. Quand le soleil se le vn sur ces ruines, le feu courait encore parmi les
I — Cet officier ne doit pas être confondu avec le brigadier Townshend, <!<• L'armée de Wolfe.
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décombres et faisait partir de temps en temps quelque canon resté chargé. Les Anglais furenl assez longtemps sans s'approcher, de crainte de quelques autres explosions 1. Un des bastions avait été complètement détruit ; les autres, affreusement mutilés, étaient encore reconnaissables. C'est là tout ce qui restait de Carillon, ce petit fort dont l'existence avait été de courte durer. mais dont le souvenir est impérissable.
D'Hébécourt avait reçu ordre de ne s'arrêter qu'à Saint-Frédéric, où Bourlamaque le rejoignit le lend main. . L'armée ne devait pas y séjourner, et l'on n<* débarqua ni le matériel ni l'artillerie ; les hommes seuls mirent pied à terre. Le fort Saint-Frédéric avait été miné d'avance, ainsi qu'un petit poste voisin appelé- le Moulin -à- Vent.
Le 31, à sept heures du matin, toute l'armée se rangea en bataille vis-à-vis les bateaux, les berges et les barques échelonnés le long du rivage. L'embarquement se fit dans l'ordre suivant : la colonie, c'est-à-dire toutes les femmes, les enfants, les commerçants et Inemployés civils. Puis, vinrent les bateaux portant les vivres; les ambulances avec les blessés et les malades ; les berges chargées de poudre ; la troupe du génie ; ensuite les deux bataillons de Berry, celui de la Reine, les volontaires et les Canadiens. Enfin, les trois compagnies de grenadiers fermaient la marche avec M. de Bourlamaque.
Toute la flottille resta en panne à quelque distance de Saint-Frédéric pour attendre l'explosion. Le Moulin-
1 — Knox' s Journal, vol. T, p. 402.
à- Vent sauta ; mais les mines du fort ne partant pas, un brave canonnier s'y fit ramener, et constata que la secousse partie du moulin avait fait tomber la dernière lance à feu qui restait à prendre. Il la replaça et y mit le feu. A peine était-il éloigné d'une cinquantaine de pas que le fort Saint-Frédéric vola en éclats, l'enveloppant d'un nuage de fumée, de poussière, de décombres, de débris de toutes sortes, dont heureusement pas un ne l'atteignit 1,
Le 2 août, dans la soirée, on arriva en vue de l'Ile-aux-Noix, où l'on débarqua, le lendemain, par une pluie battante. C'était la dernière étape de l'armée ; elle devait s'y défendre à outrance, y périr, s'il le fallait, pour sauver la colonie. Les travaux de foi tifi cations, déjà avancés, furent poussés avec toute la vigueur que pouvait y mettre le stoïque et énergique Bourlamaque.
Amherst, qui aurait dû s'attacher à sa poursuite, n'avait pas encore quitté le plateau de Carillon le 3 d'août. Il absorbait toutes les forces de son armée à relever les ruines du fort, quand il apprit par ses éclaireurs que Saint-Frédéric avait été évacué.
Dans le moment d'exultation qu'il éprouva lorsqu'il prit possession de ce fort, il parut sortir de son caractère habituel, et vouloir faire autre chose que de prendre des forts abandonnés. Du moins l'écrivit-il. Mais cet instant passé, il reprit sa tactique ordinaire, et manda au gouverneur de New- York " qu'il se mettait immédiatement à l'œuvre pour bâtir un fort tel, que
1 — Six jouis auparavant, Amherst avait inutilement offert cenl guinéesà celui qui irait éteindre la mèche qu'on supposait allumée pour faire sauter le fort de Carillon. Mante, p. 213.
par sa situation et aa solidité, il garantirait très efficacement la possession de tout le pays1". On ne peu! s'empêcher de faire contraster cette lenteur et & timidité avec la promptitude et la hardiesse déploj
par les Français sur la même route militaire. A la même date, deux ans auparavant, Montcalm, avec une armée beaucoup moins nombreuse, avait franchi toute la distance entre Montréal et la tête du lac George, et achevait de réduire William-Henry.
Avant que le nouveau fort qui reçut le nom de Crown Point fût terminé, Amherst en construisit sur les éminences voisines trois autres qui devaient servir d'ouvrages avancés; et sur l'avis donné par des dés teurs que les Français avaient quatre vaisseaux armés sur le lac Champlain, il chargea le commandant de sa marine, le capitaine Loring, de bâtir un brigantin, une batterie flottante, et un peu plus tard, une corvette, destinés à protéger la marche de son armée. Il était évident que tous ces travaux ne pouvaient être finis avant l'automne. On a peine à croire qu'Amherst ait achevé de paralyser son armée en organisant des expéditions aussi inutiles que celles qu'il dirigea, d'un côté vers les sources de l'Hudson, de l'autre au fond du lac I îhamplain, et à l'est jusqu'à la rivière Connecticut, sous prétexte d'explorer ces voies de communication, connues depuis longtemps. Il donnait ainsi à Bourlamaque le temps de se fortifier à l'Ile-aux-Xoix, de lui
1 — Amherst an lieutenant-gouverneur De Lance}/, camp de Crown Point, 5 août 17Ô'.). X.-)'. Documents, vol. VII, p. 403.
MONTCALM ET LbVIS 159
barrer le chemin de Montréal et de l'empêcher de faire sa jonction avec Wolfe.
L'armée d'invasion, lancée vers la frontière de l'Ouest,, contre Niagara, était conduite avec plus d'activité. Le général Prideaux, avec cinq mille hommes de troupes régulières et de milices l, outre neuf cent quarante-trois sauvages 2, rassemblés par Sir William Johnson, avait remonté la rivière Mohawk et débouché sur le lac Ontario, après avoir jeté une garnison dans le fort Stanwix 3 et dans quelques postes le long de sa route. Il fit halte sur les ruines de Chouaguen, où il assura ses communications en laissant un corps de mille hommes commandés par le colonel Haldimand 4, avec ordre de se fortifier de l'autre côté de la rivière, sur l'emplacement du fort Ontario, et remonta, le premier juillet, dans ses bateaux pour atteindre Niagara, en suivant les bords du lac.
Le chevalier de La Corne, placé en observation aux rapides du Saint- Laurent, s'était mis en marche deux jours auparavant pour venir attaquer le corps expéditionnaire de Prideaux. Il amenait avec lui deux cent quarante soldats, huit cent vingt miliciens et cent dix
1 — Ainsi répartis: deux régiments anglais, un bataillon du Royal-Américain, un détachement de l'artillerie royale, le
reste formé des milices de New-York Mante, History of
the laie war in No ri h America, ]>. 224.
2 — Stone, Life of Sir William Johnson: Jolinson to Secretary Pitt, 24th October, 1760, vol. II, p. 96.
3 — Bâti en 1758.
4 — Plus tard gouverneur du Canada. Les troupes qu'il avait avec lui au fort Ontario se composaient d'environ cinq cents hommes du Roy al- Américain el de cinq cent vingt
recrues de New- York DeLancey to the Lordsqf Trade, 24th
July, L759. X.-Y. Documents, vol. VII, p. 395. '
Bauvages, la plupart Iroquôis de la Présentation, eo tout, onze cent quatre-vingt-onze hommes, en y comprenant les officiers, parmi lesquels on comptait des chefs de bandes, tels que MM. de Corbière, Hertel, de Lorimier et l'honnête chevalier Benoist. L'abbé Piquet s'était offert et avait été accepté comme aumônier de la troupe. M. de La Corne avait appris en route, par ses découvreurs, que les Anglais étaient arrivés à Chouao-uen et se retranchaient à droite de la rivière. Le 4 juillet, à onze heures du soir, il avait abordé sans être aperçu, à l'anse où, trois ans auparavant, Montcalm avait débarqué son artillerie. Aux premiers rayons du jour, il divisa ses hommes en neuf petites colonnes, afin d'attaquer par autant de côtés à la fois, et s'avança en silence à travers la forêt.
Les sauvages qui éclairaient la marche vinrent peu après dire qu'ils avaient aperçu sur la lisière du bois un parti d'Anglais travaillant à bûcher des arbres. Soixante hommes, moitié sauvages, moitié blancs, furent immédiatement envoyés pour les cerner. En ce moment, des cris partirent de l'aile gauche par où marchaient les Canadiens. Une des colonnes, prenant probablement pour des ennemis celles qui marchaient dans les taillis voisins, fut saisie de panique, et prit la fuite en criant : " — Sauve qui peut ! nous sommes cernés " ! A ce bruit, les Anglais s'enfuirent à toutes jambes et se jetèrent dans leurs retranchements. L'abbé Piquet, voulant arrêter les Canadiens, fut entraîné et culbuté. Enfin s'accrochant à l'un d'eux : " — Au moins, s'écria- t-il, sauvez votre aumônier"! On parvint à les rallier; mais l'avantage d'une surprise était manqué. M. de La Corne
alla faire une reconnaissance et y envoya ensuite ses principaux officiers ; ils jugèrent, comme lui, que les Anglais étaient bien fortifiés. Ils avaient élevé à l'endroit " où gisait le fort Ontario ' un redan auquel s'appuyaient de solides retranchements, ouvrages en bois qui communiquaient avec une redoute placée sur la gauche. Ces retranchements, très considérables, firent présumer que les ennemis étaient " nombreux ", ou du moins que l'armée qui allait assiéger Niagara était passée 1. On tint conseil, et la majorité fut d'avis qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre que celui de la retraite, puisque la chance d'une surprise était perdue, et que les retranchements étaient trop forts pour être emportés sans artillerie.
Pouchot, qui n'a connu l'expédition de M. de La Corne que par ouï-dire, puisqu'il commandait alors à Niagara, en a fait un récit qui diffère, sur certains points, du Journal de V expédition. Il prétend que les Anglais, qui pourtant avaient eu quatre jours pour se fortifier, n'avaient d'autres retranchements que des quarts de lard et de farine. Le Journal entre dans des détails trop précis à ce sujet pour qu'il puisse être révoqué en doute. D'ailleurs, les relations des Anglais mêmes disent qu'ils avaient eu le temps de se fortifier 2.
1 — Coll. Lévis. Manuscrit intitulé : Relation de la campagne de M. le chevalier de La Corne à Chouaguen, en 1759.
2 — Le gouverneur De Lancey, qui écrivait d'après des lettres reçues d'Oswego, dit que llaldimand " had thrown up a breast work ". Lieutenant- g ouvernor De Lancey to the Lords of Trade, New- York, 24th July, 1759. N.- V. Documents, vol. Vil, p. 396. Cf. Journal de Lévis, p. 188, Mante, p. 230. M. Parkman a suivi le récit de Pouchot.
Poucliot ajoute que l'abbé Piquet aurait compromis
par son zèle religieux le succès de l'entreprise. Au moment de l'action, il aurait fait arrêter les troupes pour les exhorter et leur donner l'absolution, ce qui aurait occasionné un retard durant lequel les Anglais auraient été mis en éveil. Le Journal, qui note defaits d'une moindre importance, ne fait aucune allusion à cet incident.
Pendant que les colonnes regagnaient les bateaux, les sauvages, accompagnés de quelques soldats, se répandirent autour des retranchements, envahirent la clairière obstruée d'arbres renversés et fusillèrent jusqu'à la nuit avec les travailleurs anglais, qui leur répondirent sans oser faire aucune sortie. Les sauvages, voyant que les Anglais s'obstinaient à se tenir sur la défensive, vinrent demander à M. de La Corne l'assistance de cinquante hommes que commanderait M. de Lorimier, pour aller briser une cinquantaine de berges, tirées à. sec, à portée du feu de l'ennemi. M. de La Corne y consentit, et le lendemain, dès l'aurore, il fit marcher tout son détachement pour investir le poste, afin de faciliter l'entreprise. Mais les Anglais avaient eu le loisir de mettre quelques canons en batteries. Ils tinrent les assiégeants à distance, et l'escouade qui poussa jusqu'aux berges fut si maltraitée, qu'elle n'eut le temps d'en briser qu'un petit nombre. L'expédition reprit le chemin de ses embarcation s, emportant ses blessés au nombre de vingt, et ses morts au nombre de dix, parmi lesquels on eut à regret 1er M. Hertel, un des officiers partisans les plus connus, et qui soutenait la réputation de bravoure traditionnelle
dans sa famille. Les Anglais, qui ne s'étaient pas montrés eu plaine ouverte, n'avaient eu que trois hommes de tués et douze blessés. Si les Canadiens avaient été de ceux que les officiers français appelaient " de la bonne espèce ", il est probable que le chevalier de La Corne aurait réussi à enlever d'assaut les retranchements des Anglais ; car, remarque Pouchot, " ils étaient surpris et déconcertés dans le premier moment ". Du même coup Niagara était sauvé ; car le général Prideaux se trouvait coupé de sa ligue de retraite, privé de ses moyens d'approvisionnements, et exposé par suite aux plus grands dangers.
La v flottille qui portait son armée abordait en ce moment, sans avoir rencontré un seul ennemi, à la tête du lac Ontario. Mais avant de l'y suivre, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur le théâtre de ses opérations.
L'énorme masse d'eau qui forme la cataracte de Niagara continue sa course échevelée en tourbillonnant au fond d'une crevasse dont les murailles gigantesques ne s'abaissent qu'en approchant du lac Ontario, quatre lieues plus bas. Le fort Niagara, dont le site est encore marqué par des ruines, avait été bâti à l'extrémité de l'angle que décrit la rive droite de la rivière avec les " écores " du lac l. Il n'avait d'abord été qu'un simple poste de traite, établi par le sieur de Joncaire 2, coureur
1 — Voir Fort Xiayara, Tue Dominion Illustrated, vol. V, p. 318. : ~
2 — Louis-Thomas de Joncaire, sieur de Chabert, natif des environs d'Arles, en Provence. Il était interprète du roi et Lieutenant dans les t roup.es.
L64 munit ai. m et lévis
de bois très influent parmi tes [roquois, qui L'avaient adopté dans une de leurs tribus (1721;. Lorsque dans l'automne de 1755, le capitaine Pouchot y fut < n\
avec le régiment de Guyenne, pour en refaire les fortifications, il n'y trouva qu'une enceinte de palissades à demi-pourries, gardées par une soixantaine de Canadiens 1. Il en lit une petite forteresse solidement construite selon les règles de l'art militaire. Elle était de forme triangulaire, munie de bastions et d'un fossé. Le côté qui faisait face au la celui qui regardait la rivière longeaient les écores, dont les pentes assez raides étaient une protection naturelle. Le côté le plus vulnérable était celui de terre, dont les approches étaient faciles. L'ingénieur y multiplia les travaux de défense. En avant du fossé régnait un chemin couvert, protégé par des ouvrages avancés reliés à la campagne par des glacis. Ces fortifications étaient encore inachevées quand Pouchot fut rappelé à Montréal et remplacé par M. de Vassan. A son retour au printemps de 1759, il se hâta de reprendre les ouvrages abandonnés en son absence, et y travaillait encore avec toute sa garnison au moment du siège.
Les deux corvettes lancées à la Pointe-au-Baril, YIroquoise et YOutaouaise> armées chacune de dix
1 — Mémoires de Pouchot} vol. I, p. ô"). Un fort de palissades y avait été construit, en 1687, par le gouverneur Denonviïle, mais abandonné et démoli l'année suivante.
canons, avaient remis la France en possession du lac Ontario. Elles avaient rétabli les communications entre Niagara et la Présentation, servant à la fois de bâtiments de transports et de croisières.
Les deux fils de M. de Joncaire, Philippe et Daniel \ établis comme leur père chez les Iroquois, où ils avaient plusieurs parents métis et de riches comptoirs, y jouissaient comme lui d'une grande autorité. Ils avaient longtemps balancé l'influence de Sir William Johnson, le plus accrédité des Anglais auprès des Cinq-Nations. Celui-ci, à l'est chez les Agniers; ceux-là, à l'ouest chez les Tsonnontouans, dominaient dans les conseils et faisaient osciller les tribus entre les deux partis. Un chef iroquois exprimait naïvement, mais avec une rare perspicacité, la position critique de sa nation: " — Le Français, disait-il, nous attire d'un côté, l'Anglais de l'autre. Tous les deux, vous nous donnez des raisons spécieuses. L'Anglais nous dit de nous défier du Français, qui a de l'esprit et qui tâche de nous tromper finement. Chaque nation nous accable de présents. Pour nous, ce que nous savons, c'est que le Maître de la vie nous a donné l'île de 1* Amérique à nous autres sauvages qui l'habitons. Nous ne comprenons rien aux prétentions des Anglais et des Français. Nous ignorons quel est le motif secret qu'ils ont de faire la guerre. Notre véritable intention est de rester neutres. Vous êtes tous les deux si gros que nous nous voyons écrasés malgré nous 2 ".
1 — Sieur de < îhabert et de Clausonne.
2 — Mémoires de Pouchot, vol. 23 p. 21.
Mais la puissance toujours croissante des Anglais, leurs ressources incomparablement plus grandes qui leur permettaient de multiplier leurs séductions, le prestige surtout qu'ils s'étaient acquis depuis la destruction de Frontenac et la prise du fort Duquesne, avaient fini par anéantir l'autorité des Joncaire.
Vers le milieu de mai, Philippe, l'aîné des deux frères, écrivit à Pouchot que les Troquois s'étaient déclarés et avaient accepté la hache de guerre des mains de Johnson. Il l'avertissait en même temps qu'une armée anglaise se préparait à venir attaquer Niagara. Malheureusement, Pouchot ne tint pas assez compte de ces avertissements, et une suite d'incidents dont on lira plus loin les détails, l'entretinrent dans cette fausse sécurité. Il crut le danger assez éloigné pour risquer une division de ses forces et organiser une expédition dont les avantages le séduisaient. Le nouveau fort de Pittsburg où les Anglais, décimés par les maladies, n'avaient pu guère travailler dans le cours de l'hiver, n'était pas à l'abri d'un hardi coup de main. Le camp de Loyalhannon même, réduit comme le fort, pouvait être emporté. Un parti de sauvages onontagués, commandé par M. de Saint-Blin, alla enlever aux environs un convoi de seize chariots, chargés de vivres, et escortés par cent hommes. Vingt-sept furent tués, trois faits prisonniers, le reste dispersé dans les bois. Les sauvages brûlèrent les chariots et emmenèrent
quatre-vingt-quatre chevaux.
M. Pouchot confia à M. de Montigny un corps de troupes, avec des vivres, des marchandises de traite, des armes 4et même du canon. Pans la lettre qu'il
-écrivait à M. Des Ligneris, à qui il envoyait ces .secours, il lui disait : " Si vous étiez assez heureux d'enlever Loyalhannon, vous devez être sûr que tous les postes depuis Raystown jusqu'à la Belle- Rivière tomberont d'eux-mêmes, se trouvant abandonnés à leurs propres forces, et ne pouvant recevoir aucun secours de vivres a ".
Un pareil exploit aurait eu sans doute un grand éclat, aurait fermé la route aux Anglais de ce côté et rallié les tribus de l'Ohio ; mais il était chimérique à l'heure présente. Le fort Niagara étant la clef des pays d'en haut, tout le reste devait être subordonné à sa sécurité. C'était, au surplus, d'après le dire de Pouchot lui-même, ce que portaient les instructions de Vaudreuil 2.
Toute la population française de l'Ouest, obéissant mx appels de ce gouverneur, était alors en armes. Elle accourait de la Baie- Verte, de Michilimakinac, du Détroit et jusque de la Louisiane, entraînant à sa suite tout ce que les officiers partisans les plus en renom, tels que Marin, Langlade, Aubry, Des Ligneris et autres, avaient pu rassembler de coureurs de bois, de métis et de sauvages.
Ces bandes suivaient un double courant : celles de l'extrême Ouest descendaient par l'Outaouais pour rejoindre les armées de Montcalm et de Bourlamaque ■où nous les avons vues. Les autres avaient pour point de ralliement le fort de la Presqu'île, sur le lac Eiïé, où commandait M. de Portneuf.
1 — Mémoires de Pouchot, vol. 2, p. -il
2 — Idem, vol. 2, \>. 15.
Le commandant du Détroit, M. de Bellestre, amenait
cent Français et cent cinquante sauvages ; le capitaine Aubry, six ou sept cents hommes des bords du Mississipi ; M. de Linctot 1 et Bayeul, sept ou huit centsauvages des postes intermédiaires. M. Marin, revenant avec deux cent quatre-vingts sauvages et quelq Canadiens d'une incursion du coté de Pittsburg, allait bientôt se joindre à eux. M. Des Ligneris, au fort Machault, attendait la réunion de tous ces corps pour exécuter le plan du capitaine Pouchot.
Celui-ci avait envoyé, de bonne heure, dans le mois de juin, la corvette YOutaouaise croiser à l'entrée de la rivière (3houaguen. Elle fut assaillie en route par un ouragan qui brisa son grand mât et son beaupré et faillit l'engloutir. Une troupe de sauvages mississagués qui se trouvaient à bord et qui n'avaient jamais essuyé de tempête sur un navire, furent si effrayés qu'ils jetèrent à la mer leurs armes, leurs ornements et des morceaux de tabac pour apaiser le manitou du lac Cet accident donna lieu à une scène de comédie qui aurait pu tourner au tragique. Il y avait à bord un bossu, si petit de taille qu'il paraissait un vrai nain. Les Mississagués, qui n'avaient jamais vu d'être humain si petit, se persuadèrent qu'il était un manitou, et voulurent à toute force le jeter à la mer comme un autre Jouas. Le commandant eut toutes les peines du monde à les arrêter. UOutaouaise fut retardée plusieurs jours à la Présentation pour être réparée. A son
1 — Godefroy de Linctot.
retour vis-à-vis Chouaguen, elle détacha un canot monté par M. de Blainville et quelques sauvages, pour aller à la découverte. L'armée de Prideaux franchissait en ce moment la chute de la rivière à quelques lieues de son embouchure. Par une incroyable incurie, le canot ne remonta pas jusque-là, et n'ayant rien aperçu, M. de Blainville confirma M. Pouchot dans son illusion. La seconde corvette fit la croisière avec aussi peu d'intelligence. UIroquoise, qui remontait le lac dans le temps même où les longues files d'embarcations anglaises en longeaient la côte méridionale, et qui n'aurait eu qu'à louvoyer durant quelques jours pour les découvrir, n'eut aucun soupçon de leur présence. La corvette jeta l'ancre devant Niagara dans l'après-midi du 6 juillet, précisément à l'heure où Prideaux débarquait son armée à uue lieue et demie du fort. Le commandant venait de faire son rapport à M. Pouchot, lorsqu'un soldat chassant aux tourtes dans la clairière, vit sortir du bois une bande de sauvages qui s'élancèrent sur deux de ses camarades occupés un peu plus loin, et les entraînèrent avec eux. Il courut en avertir le commandant qui fit sur le champ sortir une cinquantaine d'hommes. Ce piquet n'était pas encore arrivé à la lisière du bois qu'il reçut une décharge de plus de deux cents coups de mousquet, dont la régularité fit reconnaître des troupes réglées. Deux soldats furent blessés et cinq faits prisonniers. Le piquet opéra .sa retraite sous la protection des canons du fort, (pii lancèrent quelques boulets aux ennemis.
11 n'y a yait que quatre cent quatre-vingt-six hommes de garnison, tirés en nombre à peu près égal des troupes
de terre, de la colonie et de la milice, outre trenteneuf employés, dont cinq femmes ou enfants l.
A une lieue et demie au-dessus de la cataracte, avait été placé un petit fort en bois, appelé le Portage, où commandait Daniel Chabert de Clausonne 2. Un courriel lui fut immédiatement dépêché pour lui ordonner de se replier sur Niagara avec ses hommes, après avoir brûlé son fort. Le même courrier se rendit au fort Mâcha ult avec des dépêches enjoignant à M. Des Ligneris de rassembler tout ce qu'il y avait de Français et de sauvages à la Presqu'île et dans les forts voisins, et d'accourir au secours de Niagara.
Dans la matinée du 9, pendant que les boulets du fort balayaient les broussailles des environs, il parut dans la clairière un officier agitant un drapeau blanc. M. Pouchot envoya vers lui un de ses lieutenants qui lui banda les yeux et l'amena au fort. Ce parlementaire était un capitaine du Eoy al- Américain, porteur d'une sommation du commandant anglais, disant " que le roi d'Angleterre lui ayant donné le gouvernement du fort Niagara, il eût à lui remettre cette place ; sinon qu'il l'y obligerait par les forces supérieures qu'il avait avec lui ". M. Pouchot répondit qu'il n'entendait pas l'anglais, qu'il n'avait point de réponse à faire. 11 avait
1 — Cent quarante-neuf hommes de troupes régulières j cent quatre-vingt-trois de la colonie ; cent trente-trois de la milice, et vingt el un canonniers. Mémoires de Pouchot, vol. II. ,,.44.
2 — " Aucun officier u*avait plus de zèle pour le bien du service, et il était l'homme Le plus accrédité, le plus essentiel de l'Amérique pour ménager les sauvages, et bien au-dessus de Johnson pour la confiance que les uations avaient en lui". Mémoires <h Pouchot, vol. II, p. 52.
cependant bien compris la lettre. L'officier insista sur les grandes forces qu'il avait. M. Pouchot répliqua que le roi lui avait confié' cette place, qu'il se trouvait en état de la défendre, et qu'il espérait que M. Prideaux n'y entrerait jamais ; que du moins, auparavant, il voulait faire connaissance avec eux, que sûrement il gagnerait leur estime. Il fit déjeuner cet officier, et le renvoya les yeux bandés jusqu'où on l'avait pris 1.
Le général Prideaux, qui avait échelonné une partie de son armée sur son passage, avait encore devant Niagara deux mille deux cents hommes, outre ses neuf cents sauvages 2. Durant les premiers jours du siège, la corvette embossée vis-à-vis son camp, l'incommoda si fort, qu'il fut obligé de dresser ses tentes hors de sa portée. Elle retarda ses opérations en arrêtant ses bateaux et le forçant à transporter par terre tout son matériel de siège.
La petite garnison était sur pied jour et nuit, mais l'espérance qu'elle avait d'un secours prochain soutenait son courage et son entrain. Le matin du 10, quand le soleil levant eut dissipé le brouillard qui s'était levé du lac à la suite d'une nuit pluvieuse, on s'aperçut que l'ennemi avait commencé à trois cents toises de distance une parallèle obliquant vers le lac. Les boulets et les bombes dirigés sur ces travaux les ralentirent sans les arrêter.
Les jours suivants furent marqués par des épisodes d'une étrangeté achevée : c'étaient des entrevues et des
1 — Mémoires \$e Pouchot, Vol. I T, p. .">4. 2 — Letterfrom Cap tain De Lancer, Niagara, July 25th, 1759. i\'.- )'. Documents, vol. VII, p. 402.
conférences entre les Iroquois restés amis des Français et leurs frères passés à l'ennemi. ( les pourparlers avaient pour théâtre l'enceinte même du fort. Quand on en voit la description dans les Mémoires de Pouchot, on croii lire des passages de l'Iliade. Chabert et son frère Joncaire, qui l'avait rejoint à l'ouverture du sièg faisaient jouer tous les ressorts de leur diplomatie. Les hésitations et les regrets exprimés par les orateurs du parti anglais, font voir jusqu'à quel point les préférences des tribus auraient été pour la France, si le déclin de son pouvoir et leur propre intérêt ne les eussent entraînés ailleurs. Un orateur poutéotamis terminait ainsi sa harangue : " — Mes oncles, dit-il, en s'adressa nt aux Iroquois, le Maître de la vie nous a tous rassemblés dans cette île (l'Amérique). Qui est-ce qui a plus d'esprit que nos ancêtres ? N'est-ce pas eux qui ont les premiers tendu la main au Français ? Pourquoi ne serions-nous pas liés avec lui ? nous ne connaissons pas l'Anglais. Nous sommes charmés que vous soyez dans le dessein de bien vivre avec notre Père. C'est le moyen que nous ne nous quittions pas la main ni les uns ni les autres ".
Ces entrevues, qui durèrent plusieurs jours, n'interrompirent ni le feu de la place ni les travaux des ennemis. Ils prolongèrent leurs tranchées du côté du lac et montèrent successivement" trois batteries, dont la plus proche était à moins de cent toises du fort. Une autre batterie, érigée sur le côté opposé de la rivière. croisait ses feux avec les trois autres, et prenait à revers la principale ligne de fortifications. Le canon grondait jour et nuit de part et d'autre. Depuis le 6 juillet,,
personne dans le fort n'avait clos l'œil. Les soldats aux embrasures tombaient de sommeil en épaulant leurs armes. Sur dix fusils, il n'y en avait guère qu'un qui partît. Sept armuriers étaient continuellement employés à les raccommoder. Faute de baïonnettes, les soldats de la colonie et les Canadiens avaient adapté des couteaux bûcherons au bout de bâtons et les emportaient aux postes avec eux. Les ftnimes servaient les blessés et les malades ou travaillaient à coudre des gargousses. On remplaçait les parapets éboulés par des sacs de terre ; mais la plupart étaient déchirés par les projectiles, et on manquait d'étoffe pour en faire d'autres ; on fut obligé pour les remplacer de se servir des paquets de fourrures qui se trouvaient dans les magasins. On était même réduit à bourrer les canons avec des chemises, des couvertures, des paillasses de lit.
Le soir du 18 1, les assiégés remarquèrent une grande fumée qui montait de la tranchée : ils crurent qu'un de leurs boulets avait mis le feu à un dépôt de poudre. ( l'était une bombe qui avait éclaté au sortir du mortier, et dont un éclat avait frappé à la tête le général Prideaux et l'avait tué instantanément.
Il fut remplacé dans le commandement par Sir William Johnson.
A mesure qu'approchait le temps où l'armée de M. 1 tes Ligueris devait se montrer sur le chemin de la cataracte, les regards de la garnison se portaient de plus en plus de ce côté. Mais le secours si impatiemment attendu arriverait-il à temps? L'ennemi avait fini ses
1 — Mante, page 225, dit !<■ I'.'.
I , I MONTCALM ET li.VIS
approches, el Les brèches, grandissant d'heure en heure, allaieni bientôt être prêtes pour L'assaut.
Le 23, à dix heures du matin, entrèrent au fort quatre sauvages, porteurs de lettres de MM. Des Ligneris et Aubry. Ces sauvages dirent que leur armée était forte de six cents Français et de mille sauvages ï ; que lorsque ses bateaux avaient passé à la sortie du lac Erié, ils couvraient tellement la rivière qu'elle paraissait une île flottante. M. Pouchot répondit par les mêmes courriels que les assiégeants lui semblaient être de quatre à cinq mille hommes, sans compter les sauvages ; que si M. Des Ligneris ne se croyait pas assez fort pour les battre, il ferait mieux de traverser la rivière Xiagara et de descendre par sa rive gauche jusque vis-à-vis le fort, où il n'y avait que deux cents Anglais qui seraient sûrement écrasés, parce qu'ils pouvaient être difficilement secourus; qu'ensuite les bateaux du fort traverseraient son armée. Malheureusement ce conseil ne fut pas suivi.
Les troupes indisciplinées de Ligneris, après avoir tiré leurs canots à terre, défilèrent en longue colonne, bariolées de toutes couleurs, au bord du précipice creusé par la cataracte. Le chemin du Portage, qui menait au fort Xiagara, n'était qu'une trouée mal tracée à travers la forêt, sur un terrain inégal et rocailleux. Le 23 au soir, les feux de bivouac durent être allumés en vue de la Chute. De toutes les hordes américaines réunies sous les bannières de France, celle-ci était certainement une des plus extraordinaires
1 — Mante, p. 226, dit douze cents hommes. Knox, vol. II, ]). 134, écrit douze cents hommes sans eompter les sauvag
MONTCALM ET LKVIS 175
qu'on eût vues, par la variété des tribus et des dialectes, des costumes et des armes, des chants et des danses guerrières. Elle renfermait les éléments les plus disparates, depuis le Français élégant des bords de la Seine et du Rhône jusqu'à l'aborigène du Mississipi chasseur de buffles ; depuis le gentilhomme canadien endurci aux courses, jusqu'au Sang-Mêlé retroussant ses cheveux avec des plumes d'oiseaux et fier de son tatouage, aussi bien que des scalpes flottant à sa ceinture. Tout cela, étalé en face d'une des plus grandes merveilles du monde.
Le lendemain, à l'aurore, la troupe se remit en marche et descendit les pentes au pied desquelles le grondement distinct du canon annonçait la proximité du fort assiégé. Le chemin du Portage n'avait qu'une dizaine de pieds de largeur. Les éclaireurs indiens rôdant sur les ailes surprirent un avant-poste anglais, le mirent en fuite, tuèrent une douzaine d'hommes dont ils coupèrent les têtes et les plantèrent sur des piquets. Comme on approchait du fort, une députation de chefs iroquois venant du camp anglais, s'avança avec des signes d'amitié jusqu'à un endroit nommé la Belles- Famille, et proposa à nos alliés une conférence pour traiter de la paix. Les officiers français firent tous leurs efforts pour l'empêcher, mais n'y purent réussir, M. Marin, qui marchait en avant avec un parti de Français, voulut y mettre fin en criant aux sauvages de le suivre ; mais une trentaine seulement lui obéirent.
Sir William Johnson, prévenu d'avance de la marche de M. Des Ligneris, avait transporté la plus grande
partie de son armée sur le chemin «lu Portage, où il l'avait disposée eu embuscade derrière un abattis, après avoir placé ses indiens dans le bois, de chaque côté du chemin. La troupe de Marin s'était ('lancée en poussant le cri de guerre auquel les neuf cents sauvages de Johnson avaient répondu, et la fusillade avait commencé. Elle fut entendue distinctement dans le fort, et M. Pouchot, accompagné du commandant de l'artillerie, M. Bonnafoux, accourut sur le bastion d'où l'on avait vue sur le chemin. Il aperçut une escouade d'Anglais qui fuyaient vers leurs grand'gardes, tandis que des troupes venant du camp défilaient le long de la lisière du bois en se dirigeant vers les abattis. Un instant après, quelques sauvages débouchèrent du chemin en déployant un drapeau blanc. Comme ils ne paraissaient pas soupçonner qu'ils allaient tomber dans une embuscade, M. Pouchot fit tirer deux coups de canon entre eux et les Anglais, pour indiquer qu'il y avait des ennemis de ce côté. Mais avant qu'ils eussent fait d'autres mouvements, une épaisse colonne, marchant confusément, " sans rangs ni files ", sortit de l'étroit chemin, et parut chercher à se mettre en bataille avec beaucoup de sang-froid, quoiqu'elle fût fort proche de l'ennemi. Le feu fut ouvert par l'aile droite, composée de sauvages, et devint bientôt général. Les Français avaient le désavantage de combattre à découvert, tandis que les Anglais étaient cachés derrière leurs abattis. Cependant la colonne de M. Marin tint ferme. Vu moment les Anglais s'avancèrent hors de leurs retranchements ; mais ils furent reçus par des salves si bien nourries qu'ils s'y réfugièrent de nouveau en toute hâte.
Les Français se portèrent alors en avant et mirent genou à terre pour tirer à travers les interstices des abattis ; mais la pluie qui commença à tomber avec abondance mouilla leurs armes et les obligea à battre en retraite. La tête de la colonne, continuant toujours à tirer, disparut dans la trouée du chemin, poursuivie par les régiments anglais qui, sortis des retranchements, la chargeaient à la baïonnette. Cette colonne, la seule partie des troupes de Ligneris qui se fût montrée dans la clairière, avait paru si peu considérable, que M. Pouchot resta sous l'impression que ce n'était qu'une avant-garde qui s'était retirée après un premier engagement. L'épaisseur de la forêt lui avait dérobé ce qui se passait au delà. Or, c'était l'armée entière qui était venue donner tête baissée dans l'embuscade. En même temps qu'elle était attaquée de front par les xlnglais, elle fut assaillie par les sauvages de Johnson. La plupart de nos alliés ayant refusé de se battre, les Français s'étaient trouvés en présence de forces supérieures qui les avaient écrasés et mis en déroute. La fin du combat ne fut plus qu'un massacre dont les horreurs sont restées le secret des solitudes de Niagara l. Tel fut le courage désespéré avec lequel les officiers avaient conduit leurs troupes, que de trente qu'ils étaient, trois seulement s'échappèrent ; tous les autres furent tués ou faits prisonniers. Les principaux chefs, presque tous blessés, étaient de ce nombre, cuire autres les deux commandants Des Ligneris et
1 — " Sur quatre cents hommes, dit Pouchot, il y en eut plus de deux cent cinquante de tués, presque tous soldats de la colonie qui étaient très braves". Vol. II, p. \'24.
Aubry, les capitaines Marin, de Montigny, de Repentigny, de Villiers et Gamelin ; trois lieutenants, deux officiers de milice, quatre cadets et le chirurgienmajor 1. Les débris de l'armée regagnèrent les bateaux laissés dans une île au delà de la cataracte, remontèrent le lac Erié, firent sauter et brûler, sur leur passage, les forts de la Presqu'île, aux Bœufs, Machault, et se retirèrent au Détroit, anéantissant ainsi les derniers restes de la puissance française dans cette région si longtemps disputée de l'Ohio.
Pendant que M. Pouchot se tenait en observation sur les remparts, un sergent était venu lui demander de faire une sortie, car les Anglais s'étaient portés en masse au lieu du combat, et le silence qui régnait dans la tranchée faisait croire qu'elle était déserte. Il y consentit, mais recommanda de ne sortir du chemin couvert qu'avec précaution, et de faire d'abord monter quelques soldats sur les palissades, afin d'attirer l'attention de l'ennemi. Ceci ne fut pas plus tôt exécuté, que la tranchée parut toute remplie d'assiégeants qui se découvrirent jusqu'à la ceinture. La sortie n'eut pas lieu.
Un guerrier iroquois, ami des Français, qui se trouvait dans le fort, demanda et obtint du commandant la permission d'aller se mêler au combat. Il traversa les lignes anglaises sans être remarqué, rejoignit l'armée de Ligneris, fut témoin de sa défaite, et revint dans l'aprèsmidi en apporter la première nouvelle. Quoiqu'il donnât des détails précis, et désignât les noms des officiers faits prisonniers, M. Pouchot refusa d'y croire.
1 — Stone, Life of Sir William Johnson, vol. II, p. 394.
Deux heures après, un pavillon parlementaire fut arboré sur la tranchée, et le major Hervey vint lui remettre une lettre de M. Johnson, dans laquelle il lui disait d'ajouter foi à la parole du gentilhomme, qu'il lui députait, fils de Lord Bristol, qui lui apprendrait la déroute de l'armée de secours, et lui remettrait la liste des officiers français captifs dans son camp. Pouchot feignit de ne rien savoir, et demanda qu'il fût permis à un de ses officiers d'aller parler aux prisonniers. Il confia ce message à M. de Servies, capitaine au régiment de Boyal- Koussillon. Cet officier vit en effet MM. Des Ligneris, Aubry, Marin, blessés, gisant " dans une feuillée " avec leurs compagnons d'infortune auprès de la tente de Sir William Johnson, qui s'occupait de les racheter par des présents. Les sauvages avaient fait cent cinquante chevelures et quatre-vingt-seize prisonniers, qui ne furent pas rachetés, et qui, par conséquent, étaient condamnés, selon la coutume indienne, soit au bûcher, soit à l'esclavage 1. Ce destin inspira à un sauvage un acte de pitié qui ne pouvait naître que dans la pensée d'un Peau-Bouge. Ce guerrier était l'ami intime d'un cadet de la colonie, nommé Moncour. Le voyant captif, il alla le trouver et lui dit : " — Mon frère, je suis au désespoir de te voir mort : mais sois tranquille ; je veux empêcher qu'on te fasse souffrir". Et d'un coup de casse-tête, il retendit mort à ses pieds 2.
1 — "I divided among the several nations the prisoners and scalps". Stone, Life of Johnson, vol. II, p. 395.
2 — M. Des Ligneris avait été blessé mortellement. " L'Anglais a la dureté de l'abandonner dans une cabane, seul et
sans secours, et il meurt dans les plus vives douleurs. Il (emporte en mourant le regret de laisser presque toute sa
Dans Le conseil de guerre tenu par Pouchot, il fut reconnu qu'il n'y avait plus d'effectifs que trois cent quarante hommes de la garnison : les autres gisaient
dans les hôpitaux ou avaient été tués. Il n'y avait en outre que cent quarante fusils en état de servir1. LTne plus longue résistance n'aurait d'autre résultai que d'exposer tout ce qu'il y avait d'êtres vivants dan- Le fort a être égorgés par les sauvages.
Aux termes de la capitulation, qui fut signée le 25 juillet, la garnison devait sortir du fort avec Les honneurs de la guerre, être protégée de toute insulte de la part des sauvages et conduite à New- York. Les femmes, les enfants et l'aumônier seraient escortés jusqu'au prochain poste français.
Avant d'ouvrir les portes du fort, le commandant rangea en ordre de bataille sur la place d'armes toute la garnison, armée jusqu'aux dents, les havresacs entre les jambes de chaque soldat. Il leur fit comprendre la nécessité de cette manœuvre, s'ils ne voulaient pas se faire égorger comme des moutons, à. l'exemple de la garnison de William-Henry. S'il fallait mourir, leur dit-il, mieux valait être tué en se battant en brave, qu'au milieu des tortures. Du moment qu'un sauvage les attaquerait, ils devaient le repousser à grands coups de poings ou de pieds dans le ventre. Ils savaient qu'aux yeux des indiens ce n'était pas une insulte, et qu'ils ne chercheraient à venger que des coups portés avec des
famille prisonnière". Affaire du Canada; Mémoire de M.
Duverger de Saint-Blin "MM. .Marin et de Montigny ont
reçu la bastonnade par les Agniers". Journal de Montcalm.
1 — Mémoires de Pouchot, vol. II, pp. 108 et suivante-.
armes. Le mauvais temps commencé la veille ayant tourné en une tempête qui dura jusqu'au 26, et empêcha toute embarcation de sortir sur le lac, la garnison, déjà exténuée, fut près de trente heures en bataille. Les Anglais, qui avaient pris possession du fort, auraient voulu que la garnison livrât ses armes, sous prétexte qu'ils auraient moins de peine à la défendre. Le commandant s'y refusa obstinément, les assurant qu'ils n'étaient pas capables d'empêcher les sauvages d'entrer. Effectivement, il n'y avait pas deux heures que le fort était rendu, que les murailles étaient escaladées de toutes parts par plus de cinq cents sauvages, qui entourèrent la garnison et cherchèrent à enlever les armes aux soldats ; mais ceux-ci, résolus à tout, les bousculèrent si rudement qu'ils les tinrent en respect. Dès lors ils se montrèrent paisibles, et essayèrent plutôt à les consoler qu'à les insulter. La même chose serait arrivée à William-Henry, si les Anglais avaient montré la même énergie .
Dans l'après-midi du 26, la garnison du fort Niagara sortit de la place, " le fusil sur l'épaule, tambour battant, et deux pièces de gros canons à la tête de la colonne ". Les soldats ne livrèrent leurs armes qu'après être montés dans les embarcations, qui prirent immédiatement le large. Ils partaient plutôt écrasés par le nombre que vaincus, après s'être montrés braves jusqu'à la fin. Avec eux, disparaissait la puissance française dans le pays des lacs où elle avait régné pendant plus d'un siècle. D'autres races étaient destinées à le peupler ; mais aucune n'y a laissé d'empreinte plus glorieuse ni de souvenir plus aimé.