CHAPITRE VINGTIEME
Après la bataille Découragement de l'armée française —
Conseil de guerre Il décide la retraite à Jacques- Cartier Lettre de Vaudreuil à Lé vis. — Dernière correspondance de Vaudreuil et de Montcalm Marche
nocturne de l'armée Derniers moments de Montcalm.
— Sa mort Sa sépulture. — Townshend à l'Hôpital- Général Consternation à Québec Arrivée de Lévis à
Jacques-Cartier. — Il ordonne la marche sur Québec
Kamezay s'obstine à capituler malgré les ordres de Vaudreuil Le brave Fiedmond Protestations de Joannès.
— Ramezay signe la capitulation. — Les troupes anglaises
dans Québec Proclamation de Murray Départ de
la flotte Démonstrations de joie en Angleterre
Indifférence à Versailles.
La bataille d'Abraham, considérée au point de vue du nombre, ne fut qu'une sanglante escarmouche, puisque les deux armées réunies ne formaient pas dix mille hommes. Mais observée au point de vue des résultats, elle est un événement dans le XVIIIe siècle. Elle a sonné l'heure de l'indépendance américaine, d'où est née la grande République qui tend aujourd'hui à déplacer le centre de la civilisation. Les
Anglais n'avaient eu que six cenl soixante-quatre hommes tués, blessés et manquants. Les régiments qui avaient le plus souffert étaient (.-eux des Highlanders, du Eoyal - Américain et d'Anstruther, les trois qui
s'étaient battus contre les Canadiens. La perte des Français n'avait guère été plus considérable que celle des Anglais. Elle était de sept ou huit cents bomm< tués, pris ou blessés, d'après le Journal tenu à /'"nuée ; seulement de six cents soldats et de quarante officier-. au rapport de Vaudreuil \
Mais jamais déroute n'avait été plus complète : elle fut d'autant plus irrépressible, qu'il n'y avait pas de corps de réserve. Il eût été pourtant si facile de faire sortir cinq ou six cents hommes de la ville, où ils étaient inutiles, puisque la bataille se livrait sous ses murs. Mais telle avait été la précipitation de l'attaque qu'on n'avait pas même songé à la possibilité d'un échec. L'armée avait été saisie d'un affolement incroyable. " Triste spectacle pour ceux qui regardaient des fenêtres de l'Hôpital-Général, écrit M. de Foligné. Jamais je ne me serais imaginé que la perte d'un général pouvait causer une déroute que j'ose dire sans exemple ". Les détachements de milices canadiennes appelés dès le matin du saut Montmorency pour garder l'ouvrage à cornes, et qui se composaient des meilleurs coureurs de bois, avaient bondi comme des lions dans leurs cages en voyant l'armée taillée en pièces, sans pouvoir lui porter secours.
1 — De cinq ou six cents tués ou blessés, d'après La Campagne du Canada, depuis le \er juin jusqu'au 15 septembre 1759.
Le chevalier Johnstone, qui servait à cheval en qualité d'aide de camp, avait été entraîné par le flot des fuyards jusqu'au penchant du coteau Sainte-Geneviève; il s'était arrêté au fond d'un ravin pour encourager des soldats à sortir d'une fondrière une pièce de campagne. En regagnant la hauteur, il fut fort surpris de se trouver au milieu de l'armée anglaise qui s'était avancée pendant qu'il s'attardait dans le ravin avec les canonniers. Comme il montait un superbe cheval noir, les ennemis le prirent pour un des commandants, et le saluèrent par une volée de coups de fusil Quatre balles déchirèrent ses habits. Une autre vint se loger dans le pommeau de sa selle, et quatre atteignirent son cheval, sans toutefois le renverser. Il le lança à toute bride vers la côte voisine qu'indiquait de loin un moulin à vent placé à son sommet. Il traversa les champs de Saint-Koch en prenant la direction de la boulangerie, et rentra dans l'ouvrage à cornes, où son cheval, épuisé par le sang qui jaillissait de ses blessures, s'affaissa sous lui.
" Il est impossible d'imaginer, dit-il, le désordre et la confusion qui régnaient dans l'ouvrage à cornes. La peur et la consternation paraissaient générales. Les troupes étaient tellement démoralisées qu'elles croyaient que l'ennemi n'avait qu'à se présenter devant les ponts pour se rendre maître de la place ".
C'était cependant un ouvrage solidement construit, placé sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, large en cet endroit de soixante-dix pas, et guéâble seulement à marée basse, à une portée de mousquet plus bas. Le côté regardant la rivière et les hauteurs se composait d'une rangée de hautes et fortes palissades,
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plantées perpendiculairement, et percées d'embrasures pour recevoir dos pièces de gros calibre. La lace donnant sur le chemin de Beauport consistait en terrassements, joints par deux ailes aux palissades.
Le tumulte et l'effarement augmentaient dans la pi. à mesure que les troupes s'y entassaient. Les derniers régiments étaient encore sur l'autre rive, celui de Royal-Koussillon même venait à peine de déboucher des rues du Palais, qu'un cri général retentit dans l'enceinte : Il faut couper le pont de bateaux! De vieux officier.-, tels que les capitaines de Montgay et de la Mothe, criaient tout haut au marquis de Vaudreuil que l'ouvrage à cornes allait être, dans un instant, pris d'assaut, le sabre à la main, que toute l'armée serait taillée en pièces sans merci ; et que la seule chose qui pouvait la sauver était une capitulation immédiate et générale, livrant le Canada à l'Angleterre.
S'il fallait en croire Johnstone, l'unique témoin qui ait laissé un récit circonstancié de cette scène, il aurait été le seul qui eût gardé son sang-froid et sa présence d'esprit. On a déjà vu comment au début du siège, il avait voulu faussement s'attribuer le mérite d'avoir, le premier, indiqué à Lévis l'existence des gués de la rivière Montmorency. Il prétend encore (pie c'est lui qui dans cette dernière occasion a empêché que le pont de bateaux ne fût coupé, et que Vaudreuil ne signât surle-champ la capitulation. Son récit quant au reste païaît digne de foi, et jette du jour sur les premières heures qui suivirent la bataille.
" Grâce, dit-il, au crédit dont je jouissais dans l'armée, à cause de l'estime et de la confiance que M. de Lévis
et M. de Montcalm m'avaient toujours témoignées publiquement, j'allai trouver M. Hugon, chargé de livrer les laissez-passer dans l'ouvrage à cornes, et je le priai de m'accompagner au pont. Nous y courûmes, et sans demander qui avait donné l'ordre de le couper, nous renvoyâmes les soldats dont les haches étaient déjà levées pour exécuter cet acte insensé et coupable.
" M. de Vaudreuil s'était enfermé dans une maison située dans l'ouvrage à cornes, avec l'intendant et quelques autres personnes. Je soupçonnai qu'ils étaient occupés à rédiger les articles de la capitulation, et j'entrai dans la maison. Je n'eus que le temps de voir l'intendant, une plume à la main, écrivant sur une feuille de papier. M. de Vaudreuil me dit que je n'avais pas le droit d'assister aux délibérations. Je lui répondis qu'il avait raison, et je me retirai, la rage dans le cœur ". Johnstone était encore sous le coup de la rebuffade qu'il venait de s'attirer, quand il vit s'approcher M. Dalquier, commandant de Béarn, vieil officier aussi loyal • ^^ que brave, couvert
de cicatrices apportées des champs de bataille. Johnstone s'emporta devant lui contre Vaudreuil, et conjura Dalquier de ne point consentir à la honteuse capitulation qu'allait proposer ce gouverneur, laquelle, d'un trait de plume, ferait perdre à la France une colonie dont la conservation avait coûté tant de sang et de dépenses. Johnstone ayant perdu son cheval, prit à pied le chemin de Beauport pour aller rejoindre Poulhariez, resté dans le ravin. A peine avait-il fait (rois ou quatre cents pas,
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qu'il vit venir cet officier au grand galop «le son cheval. Il l'arrêta et lui répéta ce qu'il venait de dire à Dalquier. Poulhariez répondit que plutôt que de consentir à une capitulation, il aimerait mieux verser jusqu'à la dernière goutte de son sang. Il dit ensuite à Johnstone d'aller prendre possession de sa maison, de s'y regarder comme chez lui, et de s'y rendre immédiatement pour y prendre quelque repos. Puis piquant des deux, il partit comme un éclair pour l'ouvrage à cornes. " Je continuai tristement ma route, reprend le chevalier, le cœur navré à la pensée de mon ami bien-aimé, M. de Montcalm, l'esprit bouleversé, perdu dans un abîme de réflexions à la vue des changements que la Providence avait amenés dans l'espace de trois ou quatre heures ".
Parement, en effet, un revirement de fortune avait été plus soudain et plus complet. La veille encore tout faisait espérer une prochaine délivrance : la saison avancée, l'armée assiégeante découragée après plus de deux mois de tentatives toujours repoussées, l'inaction d'Amherst sur le lac Champlain, les nouvelles rassurantes venues des Eapides. Et maintenant tout était perdu ! les Anglais victorieux maîtres des hauteurs, Montcalm expirant dans les murs de Québec, l'armée française défaite, abattue, désorganisée, privée de son chef, n'ayant pas parmi les officiers supérieurs restés à sa tête un homme capable de le remplacer!
" Ah ! Monsieur, écrit Bougainville à Bourlamaque, quelle journée cruelle, et qu'elle a détruit tout ce qui nous intéressait! Mon cœur est déchiré par tousses endroits sensibles : le vôtre ne le sera pas moins. NTous
serons heureux si la mauvaise saison qui s'avance sauve le pays d'une ruine totale x ".
Bougainville, dans cette lettre, cherche à excuser sa conduite et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, '" la perte de la plus belle position du monde et presque de notre honneur ". C'était cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastre.- C'était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s'était le premier laissé surprendre. De son propre aveu, il fut averti à huit heures du matin. Joannès affirme même qu'il le fut par les fuyards, et par conséquent plus tôt 2. Quoi qu'il en soit, il savait dès huit heures parla lettre de Yaudreuil, la descente des Anglais au Foulon. Il se mit immédiatement en marche ; mais au lieu de voler au secours de Montcalm, il s'arrêta à Sillery où il se mit en tête de prendre d'assaut une maison en pierre où les Anglais s'étaient fortement retranchés. Il y sacrifia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec M. de Brigriolet, lieutenant de la Sarre 3. Il y fut repoussé et continua à perdre un temps précieux. C'était au moment même où Montcalm, prêt à livrer bataille, s'écriait : " — Est-il possible que Bougainville n'entende pas cela " ? Bougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu'il n'était qu'à une demi-lieue ■des plaines d'Abraham ; mais l'aveuglement qui s'était emparé de lui depuis la veille le poursuivait encore, et
1 — 18 septembre.
2 — Mémoires sur la campagne de 1759.
3 — Journal de Lévis, p. 210.
264 mmntcai.m et lévis
il semblail cloué au sol. Ce ne fut que vers midi qu'il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille.
Vaudreuil faisait défiler l'armée, dont chaque corps alla reprendre ses positions au camp de Beauport. Dans
le conseil de guerre convoqué au quartier général, les officiers supérieurs furent loin de montrer la fermeté que laisse entendre Johnstone 1. Ils furent tous unanimes à déclarer qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de retraiter à Jacques-Cartier. Le gouverneur et l'intendant déployèrent seuls quelque énergie. Ils étaient d'opinion de réunir les débris de l'armée au corps de Bougain ville et de renouveler l'attaque en la combinant avec une sortie de la garnison. Vaudreuil expédia un courrier à Montcalm pour lui demander son avis. Le général mourant lui répondit qu'il n'y avait que le choix entre trois partis : renouveler le combat, retraiter à Jacques-Cartier, ou capituler ; maïs il ne voulut pas donner de décision entre ces trois partis.
1 — Divers officiers des troupes de terre n'hésitèrent point à dire tout haut en présence du soldat, qu'il ne nous restait d'autre ressource que celle de capituler promptement pour
toute la colonie". Journal tenu à Vannée "11 (Vaudreuil)
pensait qu'on pouvait rattaquer le lendemain à la pointe du jour.... J'étais aussi de cet avis, mais tous les officiers du conseil insistèrent pour la retraite à faire à Jacques-* îartier '". Bigot au ministre, 25 octobre. L'intendant écrivait avec beaucoup de sens, au chevalier de Lévis :
"De la Pointe-aux-Trembles, le 15 septembre N'auriez-
vous pas pensé, Monsieur, comme moi, qu'il aurait été mieux de rassembler tous les corps de M. de Bougainville qui étaient l'élite des troupes et des milices, faire sortir tout de la ville, à la réserve de l'artillerie et des éclopés, et donner sur l'ennemi à la pointe du jour, si on n'avait pu le faire dès le jour même; vous auriez formé dix mille hommes au moins contre trois ou quatre. Il y aurait eu bien du malheur si vous ne les eussiez pas battus".
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" Si j'eusse attaqué, dit Vaudreuil, contre l'opinion de tous les officiers principaux, je m'exposais à perdre la bataille et la colonie, vu leur mauvaise volonté 1 ".
La retraite sur Jacques-Cartier fut donc décidée, mais tenue secrète jusqu'au moment du départ.
A quatre heures et demie du soir, Vaudreuil écrivit à Lévis : " Nous venons d'avoir une très malheureuse affaire. Dès l'aurore, les ennemis ont surpris M. de Vergor qui commandait à Fanse du Foulon. Ils se sont
bien vite emparés des hauteurs M. le marquis de
Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je faisais l'arri ère-garde et hâter le pas aux troupes de milices qui étaient sur ma route. J'avais fait prévenir M. de Bougainville qui, dans l'instant, s'est mis en marche du cap Eouge avec les cinq compagnies des grenadiers, deux pièces de campagne, la cavalerie et tout ce qu'il avait de meilleur. Quoique l'ennemi nous eût prévenus, sa position était très critique. Il ne nous fallait qu'attendre le moment de l'arrivée de M. de Bougainville, parce que, tandis que nous l'attaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières, mais le malheur nous en a voulu, au point que l'affaire s'est engagée avec trop de vivacité. L'ennemi, qui était sur une éminence, nous a. re poussés, et malgré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite.... Nous avons eu beaucoup de monde de tués et de blessés. Le temps ne saurait me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet ; d'ailleurs je n'en suis pas encore bien instruit. Ce qu'il y a de certain et de plus fâcheux,
1 — Vaudreuil au minisire, 5 octolnc
c'est que M. le marquis «le Montcalm a reçu plusieurs blessures également dangereuses; on craint beaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien. D'après cet événement, voici, Monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons réduits : 1° Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir, notre armée est trop découragée et nous ne saurions la ranimer. Si nous attendons à demain, l'ennemi sera retranché dans une position inattaquable. 2° Je ne puis ni ne consentirai jamais à capituler pour toute la colonie. 3° Notre retraite devient donc indispensable, d'autant mieux que nous y sommes forcés par nos propres subsistances. D'après toutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l'armée pour aller prendre poste à Jacques- Cartier, où je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me venir joindre sitôt ma lettre reçus. Vous sentez qu'il est •d'une très grande conséquence que vous fassiez toute la diligence possible. Je vous attendrai avec beaucoup d'impatience ".
Cette lettre de Vaudreuil est beaucoup plus calme qu'on serait porté à le croire, en lisant ce que disent ses ennemis sur l'état d'agitation et de trouble où il aurait été plongé. On remarque encore plus les égards et le ton de modération avec lesquels il parle de Montcalm, si peu d'heures après la défaite qu'il se croyait en droit de lui reprocher pour n'avoir pas suivi son avis.
Vaudreuil disait à Montcalm lui-même dans la dernière lettre qu'il lui écrivait à six h jure3 du soir : " Je ne puis assez vous réitérer combien je suis vivement
peiné de vos blessures ; je me flatte que vous en guérirez dans peu, et que vous êtes bien convaincu que personne n'y prend plus d'intérêt que moi pour l'attachement que je vous ai voué de tous les temps. J'aurais fort souhaité entamer dès aujourd'hui une nouvelle affaire avec l'ennemi, mais tous les commandants des corps m'en ont représenté l'impossibilité, eu égard à la position avantageuse des Anglais, à la diminution et au découragement de l'armée, et qu'il n'y avait pas à différer notre retraite. L'opinion de ces messieurs se trouvant appuyée de la vôtre, je consens, quoique avec douleur, par l'envie que j'ai de me soutenir dans la colonie à quelque prix que ce soit, d'autant mieux que ce n'est qu'en prenant ce parti que je puis me servir des uniques et faibles ressources qui nous restent pour la subsistance de l'armée. Je joins ici, Monsieur, la lettre que j'écris d'après cela à M. de Kamezay avec l'instruction que je lui adresse, contenant les articles de la capitulation qu'il doit demander à l'ennemi. Vous verrez qu'ils sont les mêmes dont j'étais convenu avec vous. Ayez la bonté de lui faire tenir le tout après que vous l'aurez lu; ménagez- vous, je vous prie, ne pensez qu'à votre guérison ".
Montcalm fit répondre par son secrétaire Marcel : ■" Monsieur le marquis de Montcalm, sensible à vos attentions, me charge d'avoir l'honneur de vous écrire qu'il approuve tout ; je lui ai lu votre lettre, et le modèle de capitulation que j'ai remis à M. de Ramezay, suivant vos intentions, avec la lettre que vous lui écrivez à cette occasion ".
Marcel ajoutait, en post-scriptum : " Monsieur le
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marquis de Montcalm ne va guère mieux, cependant il a le pouls un peu meilleur à 10 heures du soir".
Le défaut d'énergie de Vaudreuil ne se lit jamais autant sentir qu'après la défaite du 13 septembre. Sans
doute qu'il avait raison de ne pas renouveler la bataille contre l'avis de ses principaux officiers ; mais il n'était pas nécessaire de combattre immédiatement : l'objet essentiel était de conserver Québec. Il ne devait donc pas décamper avant d'y avoir pourvu, d'autant plus que sa position au delà du Saint-Charles était pour le moment sans danger. Les Anglais, épuisés de veilles et de fatigues, occupés à se retrancher, ne pouvaient songer à venir l'attaquer. Une pareille témérité les aurait exposés a perdre le fruit de leur victoire et l'espérance de prendre Québec, objet de leurs vœux. L'armée française avait encore plus besoin de repos. Vue nuit de sommeil l'aurait ranimée et remise de sa consternation. La ville ne se serait pas réveillée avec le désespoir de se voir abandonnée, et l'on aurait pu prendre le temps de la ravitailler en y transportant les dix jours de vivres qui se trouvaient au camp de Beauport, et qui furent en partie perdus. Enfin, la retraite à Jacques-Cartier n'était nullement nécessaire. L'armée n'avait qu'à faire sa jonction avec Bougainville qui se repliait sur Lorette, et à venir dresser ses tentes à Sainte-Foye où, adossée à de grandbois, elle aurait été en peu de temps mise hors d'attaque derrière de bons retranchements 1.
1 — Le Journal tenu à Vannée, rédigé évidemment par un
militaire de grande expérience, insiste sur ce projet de retraite dont il démontre l'opportunité et les avantages.
MON'TCALM ET LÊVIS 269
Elle eût été plus rapprochée de ses dépôts de vivres, dont le transport n'était pas plus difficile qu'avant la bataille. Vaudreuil, avec toutes ses forces réunies, aurait pu se tenir en continuelles communications avec Québec, que les Anglais n'étaient pas en état d'investir. La saison avancée ne leur aurait pas permis de prolonger longtemps le siège, dont les opérations auraient pu être sans cesse arrêtées ou retardées par des attaques de jour et de nuit combinées avec des sorties de la garnison. Il est*probable que ce fat l'opinion de Montcalm, jointe à celle de tous les chefs de corps ne suggérant d'autre plan de retraite que celui de Jacques-Cartier, qui l'emporta sur toutes les autres considérations.
Une nuit sombre et froide succéda à la funeste journée du 13 septembre. Le silence régnait dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus. Seules les batteries de la Pointe-Lé vis grondaient encore, lançant de fois à autre quelques projectiles qui rayaient d'un trait de feu le ciel bas et obscur. A neuf heures, l'armée se mit eu marche sur une seule colonne au milieu d'un profond silence. Les tentes restèrent dressées et le soldat n'emporta avec lui que des munitions et quatre jours de vivres. Le " gouvernement " de Québec, avec six cents hommes de celui de Montréal, faisait l'avantgarde, suivi de la brigade de la Sarre, formée des cinq bataillons. Enfin, l'artillerie et une partie des équipages, escortés par lu garde du pont, fermaient la marche l. Un ottioier de cavalerie laissé dans le camp avec cent trente hommes fit enclouer les canons restés dans les batteries,
1 — Tournai de Malartic, j>. 287.
270 MONTCALM ET LhVIS
sauter un dépôt de poudre, couper les ponts et mettre le feu à la batterie flottante. La colonne s'allongea sur le chemin de Charlesbourg, où elle arriva à trois heures du matin, et à six au village de Lorette où elle fit halte. Une foule de miliciens affamés et découragés profitèrent de l'obscurité pour regagner leurs foyers, afin de veiller aux soins de leurs familles et de leurs récoltes, " peu inquiets, dit un contemporain, du maître auquel ils appartiendraient désormais : ".
Johnstone, dont ou connaît les sentiments, exagère les désordres de cette marche nocturne. " Ce n'était pas une retraite, dit-il, mais une horrible et abominable fuite, mille fois pire que celle du matin sur les plaines d'Abraham. Elle se fit avec un tel désordre et une telle confusion que, si les Anglais l'avaient connue, trois cents hommes envoyés à la poursuite de notre armée auraient suffi pour la tailler en pièces et la détruire. A l'exception du régiment de Eoyal-Eoussillon que Poulhariez, toujours strict et rigide observateur de la discipline, maintint en ordre, on ne pouvait voir trente soldats du même régiment. Ils étaient tous mêlés, éparpillés, dispersés et courant aussi vite qu'ils pouvaient, comme si les Anglais avaient été sur leurs talons ".
L'armée fit halte vers midi à Saint- Augustin, et arriva à cinq heures du soir à la Pointe-aux-Trembles, où elle fut loçée dans le village. Elle n'atteignit
Jacques-Cartier que dans l'après-midi du 15, après avoir 1 — Journal de Montcalm, rédigé par Marcel.
été retardée au passage de la rivière par les réparations qui se faisaient au pont.
Enfiu, épuisée par quatorze lieues de marche 1, et encore plus par l'abattement de la défaite, elle put prendre quelque repos et sécher ses vêtements, trempés de pluie, dans les maisons et les granges du voisinage.
Le dernier billet de Montcalm écrit par Marcel, à dix heures du soir, avait été remis à Vaudreuil avant qu'il eût quitté le camp de Beauport. Le porteur de ce billet ne lui avait pas caché que le général était expirant. Lorsque Marcel l'avait quitté sur la rue Saint-Louis pour obéir aux ordres du chevalier de Berne tz, Montcalm avait été transporté dans la maison du docteur Arnoux, chirurgien du roi, lequel se trouvait alors à l'Ile-aux-Noix avec Bourlamaque. Son frère, le jeune Arnoux, chirurgien comme lui, fut appelé à sa place. Il examina attentivement la plus grave des deux blessures, puis hochant la tête, il regarda l'illustre patient.
— ■ La blessure est mortelle ? interrogea Montcalm.
— Oui, répondit Arnoux sans ambages.
— J'en suis content, répliqua Montcalm, combien ai-je encore de temps à vivre ?
— Pas vingt-quatre heures !
— Tant mieux ! repartit le mourant ; je ne verrai pas les Anglais dans Québec.
Son fidèle secrétaire Marcel, revenu du camp de Beauport où l'avaient/appelé des ordres pressants, s'établit à son chevet et ne le quitta plus.
1 — Par les détours que L'armée avait faits ; car il n'y a que dix lieues de Québec à la rivière Jacques-Cartier.
C'est à .Marcel que Montcalm confia ses dernières recommandations ; il le chargea d'écrire à Oandiai d'aller à son retour en France porter un Biiprême adieu
à sa mère, à sa femme, à. ses enfants. Au chevalier de Lévis, son meilleur ami, il légua tous ses papier-.
On a vu comment il avait répondu aux lettres du marquis de Vaudreuil. Mais quand M. de Ramezay commandant de la garnison, vint lui demander des avis sur la défense de Québec, il le congédia en lui disant : " — Je n'ai plus d'ordres ni de conseils à donner, le temps qui me reste est très court et j'ai à traiter des affaires bien plus importantes " !
Cependant, à travers les ombres de la mort qui l'enveloppaient, il entrevit un dernier devoir public à remplir : celui d'implorer la clémence du vainqueur pour le peuple de colons dont la défense lui coûtait la vie. Il écrivit au successeur de Wolfe, le brigadier Townshend : " L'humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils m'avaient inspirés. Qu'ils ne s'aperçoivent pas d'avoir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur protecteur ".
Un instant après entra le vénérable évêque de Québec, dont la figure de mourant portait l'empreinte d'une douleur inexprimable. 11 le prépara à la mort et lui administra les derniers sacrements (pie le général reçut avec l'ardeur de sa foi méridionale. Mgr de Pontbriand ne voulut pas le quitter avant d'avoir reçu son dernier soupir. " — Je meurs content, répéta de nouveau le généra], car je laisse les affaires du roi, mon maître,
entre de bonnes mains ; j'ai toujours eu une haute opinion des talents de M. de Lévis ". Il rendit le dernier soupir le 14 septembre à l'aube du jour. Il n'était âgé que de quarante-sept ans et six mois.
Du moment que Marcel lui eut fermé les yeux, il écrivit au chevalier de Lévis : " C'est avec un cœur pénétré de la plus vive douleur que j'ai l'honneur de vous donner avis de la perte que nous venons de faire de M. le marquis de Montcalm, ce matin à cinq heures. Je ne l'ai pas quitté un moment jusqu'à sa mort, et je crois que c'était ce que je pouvais faire de mieux, surtout après en avoir eu la permission de lui. C'était une marque d'attachement et de reconnaissance que je lui devais des bontés dont il m'a honoré et des services qu'il m'a rendus ; aussi ne les oublierai-je de ma vie " !
Telle était la confusion qui régnait dans Québec, qu'il fut impossible de trouver un ouvrier pour faire le cercueil de l'illustre général. " Voyant cet embarras, dit l'annaliste des ursulines, notre contre-maître, vieux français du Dauphiné, connu dans nos traditions sous le nom de Bonhomme Michel, ramassa à la hâte quelques planches et parvint à confectionner, en versant des larmes abondantes, une boîte informe, peu en rapport avec la précieuse dépouille qu'elle devait renfermer l ". Le corps du brave soldat y fut déposé, et à neuf heures du soir, le cortège funèbre se mit en marche vers l'église des ursulines, traversant des rues jonchées de débris et de pans de murs renversés. Derrière le
1 — Histoire des ursulines de Québec, vol. III, p. 8.
cercueil, marchaient, mornes et silencieux, le commandant de la garnison avec ses officiers, suivis de plusieurs citoyens, auxquels se joignirent, à mesure qu'ils avançaient, des gens du peuple, des femmes et des enfants. Aucun son de cloches, aucune salve d'artillerie n'annonçaient les funérailles d'un général. Les ra coups de canons qui éclataient lançaient des projectiles. La foule emplit l'église, dont les ténèbres n'étaient éclairées que par les cierges rangés autour des tréteaux sur lesquels la bière fut déposée. A droite, tout près de la grille de la chapelle conventuelle, une bombe avait défoncé le plancher et fait une excavation dans le sol : la cavité avait été agrandie et creusée en fosse.
Le curé de Québec, l'abbé Eesche, assisté de deux chanoines de la cathédrale, entonna le chant du Libéra auquel répondirent les assistants et le chœur des huit religieuses restées à la o-arde du monastère. Puis le cercueil fut descendu dans la fosse. " Alors, dit la chronique du couvent, éclatèrent les pleurs et les sanglots ; il semblait que la Nouvelle-France descendît dans la tombe avec la dépouille du général ". Ses ennemis le crurent ; mais ils se trompaient. L'épée de la France venait seulement de passer dans une autre main. Les vaincus devaient se relever de ce désastre, en vaincre de plus grands et se frayer un nouvel avenir.
Le deuil régnait aussi dans le camp des vainqueurs. Sur la flotte, les pavillons avaient été mis en berne, et la sentinelle veillait, l'arme renversée, devant la cabine où reposait le corps inanimé de Wolfe. Parmi les blessés des deux partis transportés sur les vaisseaux gisait, frappé à mort, un des principaux officiers de l'armée
française, le sage et intrépide Senezergues, trop oublié de l'histoire.
Lorsque, à la fin de la bataille, Townshend eut rejeté les Français jusqu'à la rivière Saint-Charles, il rappela ses régiments sur les plaines d'Abraham et les remit en ordre de bataille pour faire face à un autre ennemi qui, d'un moment à l'autre, pouvait tomber sur ses derrières. La cavalerie de la Rochebeaucour et les têtes de colonnes de Bougainville commençaient en effet à se montrer à l'horizon ; mais elles se replièrent avant d'en venir aux mains et disparurent derrière le rideau des bois. Dès que le commandant anglais se fut assuré que tout le corps de Bougainville battait en retraite, il fit commencer les travaux de retranchements. Avant la nuit, il avait déjà fait enlever du plateau toutes les broussiiilles et les touffes d'arbres, amener des pièces d'artillerie, tracer des redoutes, fortifier les maisons et armer de canons le moulin à vent de la côte Sainte-Geneviève.
Un grand nombre de blessés avaient été portés à l'Hôpital-Général. " Nous étions, raconte la Mère de Saint-Ignace, témoin oculaire, au milieu des morts et des mourants que l'on nous amenait par centaines à la fois, dont plusieurs nous touchaient de très près. Il fallut ensevelir notre juste douleur et chercher à les placer.
" L'ennemi était maître de la campagne, et à deux pas de notre maison ; il semblait que nous eussions tout
à appréhender La nuit, qui approchait, redoubla nos
inquiétudes ".
Vers minuit, de grands coups retentirent à la porte du monastère. Deux jeunes religieuses qui portaienl
des bouillons passaienl près de lu porte, et vinrent l'ouvrir. Elles reculèrent de frayeur en se voyant en face d'une escouade de soldats anglais. Celui qui les commandait paraissait un officier de haut grade. " Il entra sans escorte, continue la chronique de l'hôpital, et demanda à voir les trois supérieures qu'il savait être réunies ici. Les révérendes Mères se présentèrent avec une contenance calme et digne, mais non pas toutefois sans trahir quelque peu leur surprise au sujet de cette visite nocturne. — " Rassurez- vous, mesdames, et veuillez aussi rassurer toutes vos sœurs ; vous ne serez inquiétées en aucune sorte, leur dit avec courtoisie le brigadier général Townshend, car c'était lui. Seulement, ajouta-til, afin de pouvoir mieux vous protéger, je vais faire investir votre maison ".
" Nos Mères n'eurent qu'à s'incliner et à subir leur sort. Aussitôt un détachement de deux cents hommes se rangea en ordre sous nos fenêtres 1 ".
Avant l'aurore du 14, le bruit se répandit dans Québec que l'armée avait abandonné le camp de Beauport. On ne voulut pas d'abord y croire, en apercevant aux clartés du soleil levant — un beau soleil d'automne — les tentes dressées, comme auparavant, le long de la côte. Mais quand on se fut assuré que le camp était désert, la panique s'empara de toute la population et gagna jusqu'aux officiers de la garnison. Malheureusement, le commandant de la place n'était pas à la hauteur du danger. " 11 ne savait pas seulement donner l'ordre",
1 — Mc/r de Saint- Val ter et V Hôpital- Général de Québec, ,,. 351.
MONTCALM ET LKVIS 277
dit le capitaine Pouchot 1. " La désolation fut entière, écrit Bamezay, le découragement universel et porté à l'excès ; les plaintes et les murmures contre l'armée qui nous abandonnait devinrent un cri public ; je ne pus dans un moment aussi critique empêcher les négociants, tous officiers des milices de la ville, de s'assembler chez M. Daine, lieutenant général de police et maire de la ville ; là, ils prirent le parti de capituler et me présentèrent en conséquence une requête, signée du dit sieur Daine et de tous les principaux citoyens 2 ".
Ce qui surtout jetait l'épouvante dans la population, c'était l'irritation des Anglais depuis le massacre du fort William-Henry, les menaces qu'ils faisaient continuellement d'en tirer vengeance, les ravages commis dans les campagnes à la fin du siège, enfin, les cruautés des rangers. C'était pour soustraire la ville à ces vengeances qu'à l'ouverture du siège, Montcalm et Vaudreuil s'étaient concertés pour rédiger les articles de la capitulation remise à Ramezay le soir du 13. Une foule de familles qui, à l'approche des Anglais, s'étaient réfugiées des faubourgs dans l'intérieur des murs, avaient porté la population de la ville à six mille âmes, dont deux mille sept cents femmes et enfants, mille malades ou invalides à l'Hôpital-Général, quinze cents miliciens ou marins et six cents hommes de l'armée régulière 3 . Pour toute cette population déjà
] — . Mémoires, vol. I, p. 32.
'2 — Mémoires du sieur de Ramezay.
'■') — Vaudreuil au ministre, 5 octobre. — Joannès, Mémoire sur la campagne de L759. Au rapport des Anglais, il y avait dans Québec six cent quinze hommes de L'armée régulière, outre les miliciens et marins. Knox, vol. Il, p. 104.
affamée depuis longtemps, il n'y avait que pour huit
jours de vivres à demi-ration 1 . Dans la soirée du 1 3, l'intendant n'avait pu faire passer dans la ville, faute de voitures, qu'une cinquantaine de quarts de farine, sur le dépôt de provisions qui se trouvait au camp 2 . Lorsque Eamezay envoya chercher ce qui en restait, il avait été pillé par les indiens et par la population famélique du voisinage.
Eamezay convoqua un conseil de guerre, auquel assistèrent quatorze officiers de divers corps. Il communiqua les instructions du marquis de Vaudreuil le prévenant de ne pas attendre que la ville fût prise d'assaut, et de capituler dès qu'il manquerait de vivres. Le conseil se montra aussi déconcerté et abattu que les commandants de bataillons assemblés l'avant-veille par Vaudreuil, et se prononça pour la capitulation, l^n
seul, l'héroïque Jacquot de Fiedmond, commandant de l'artillerie de la ville, fut d'avis de réduire les rations et de résister jusqu'à la dernière extrémité. Cet officier s'était déjà distingué à Beauséjour en s'opposant à la capitulation proposée par Vergor, et avait été souvent remarqué par Montcalm 3.
Si, au moment du conseil de guerre, Eamezay était excusable de capituler, il ne l'était plus le lendemain ;
1 — Requête des bourgeois de Québec. M. de Ramezay mandait qu'il ne restait que pour six jours de vivres.
2 — Bigot au ministre, 25 octobre
3 — Montcalm en parle avec éloges, à plusieurs reprises, pans son Journal.
car, avant la fin de cette journée, il avait reçu de Vaudreuil deux messages : l'un verbal, l'autre par écrit, l'assurant d'un prompt secours de vivres et de troupes x . Un officier d'ordonnance, le chevalier de rf s? yO yy Saint-Kome,
fa CA£A£ ^•e^V^^L^;-, était arrivé
en même temps au cap Rouge, où il avait remis à Bougainville une lettre du gouverneur, lui enjoignant de faire escorter de Saint-Augustin à Québec un convoi de soixante quarts de farine que cet officier y conduisait. " La cavalerie, mandait Vaudreuil, me paraît la troupe la plus convenable. L'objet le plus intéressant est maintenant d'empêcher la ville de manquer, et de s'assurer de l'objet qui occupe les ennemis ". Le gouverneur insistait dans un post-scriptum : " Donnez tous moyens possibles à M. de Saint-Rome pour exécuter sa mission 2 ".
Bougainville écrivit en même temps à Ramezay un billet dans lequel il lui indiquait plusieurs endroits dans la ville où il pourrait trouver des farines recelées par des particuliers.
Le commandant, résolu à capituler, ne communiqua à personne les lettres de Vaudreuil et de Bougainville. Celui-ci avait exécuté avec promptitude les ordres du gouverneur. Malgré la pluie torrentielle qui tombait depuis deux jours, le capitaine de Belcour était entré dans Québec, le matin du 17. A une heure après midi, ce jour-là, la Eochebeaucour écrivit de Charlesbourg à
1 — Joannès, Mémoire sur la campagne de 1759.
2 — Lettre de Vaudreuil à Bougainville, 16 septembre.
280 MONTCALM BT LÉVIS
Bougainville : " Je viens d'envoyer M. de Belcour, que
vous connaissez très intelligent, à la ville, dire à M. de Ramezay que sûrement je lui porterai ce soir crut quintaux de biscuits. Belcour et moi avons bien reconnu le terrain et la position de l'ennemi, et certainement il ne nous empêchera pas d'entrer ce soir à marée basse ".
En sortant de Québec, l'intrépide Belcour, qui n'avait avec lui que trente cavaliers, alla prendre possession de l'ouvrage à cornes, d'où il canonna les détachements anglais qui venaient à sa portée.
Cependant, se passait à Jacques-Cartier un événement qui relevait les espérances : le chevalier de Lé vis, arrivé de Montréal, prenait le commandement de l'armée. Il n'avait fait qu'une course de cette ville à Jacques-Cartier, où il avait trouvé le désastre plus grand encore qu'il ne l'avait craint. A son premier mot, on reconnut l'homme supérieur. Il s'était fait indiquer, en arrivant, le quartier général où Yaudreuil s'entretenait avec les principaux officiers. " — On n'abandonne pas dix lieues de pays pour une bataille perdue ! leur dit-il 1 ". Il blâma hautement la retraite sur Jacques- Cartier, et ordonna une marche en avant. La joie de son arrivée fut immense. La confiance revint aux plus faibles, et Vaudreuil reprit toute l'énergie dont il était susceptible. Le roseau avait trouvé l'appui du chêne. " Le grand nombre de fuyards que je commençai à rencontrer aux Trois-Rivières, écrit Lé vis, me prépara sur le désordre où je trouverais l'armée.
] — Journal de Malartic, p. 289.
" Je ne connais point d'exemple pareil. On avait généralement tout abandonné au camp de Beauport, tentes, marmites et tous les équipages.
" La situation où je trouvai l'armée, manquant de tout, ne me découragea pas. Sur ce que M. de Vaudreuil me dit que Québec n'était pas pris et qu'il y avait laissé une assez nombreuse garnison, je pris la résolution, pour réparer la faute qu'on y avait faite, d'engager M. de Vaudreuil à faire remarcher l'armée au secours de cette place. Je lui représentai que c'était le seul moyen pour empêcher l'évasion entière des Canadiens et des sauvages, qui se retiraient chez eux, et de ranimer en même temps le courage de tout le monde ; qu'en -marchant en avant, nous ramasserions beaucoup de traîne urs ; que les habitants des environs de Québec rejoindraient l'armée ; que par la connaissance que nous avions du pays, nous pourrions nous approcher fort près des ennemis ; que, si nous trouvions leur armée mal postée, nous pourrions l'attaquer, ou qu'au moins, en nous approchant (de la place), nous prolongerions le siège par les secours que nous ferions passer en hommes et en vivres ; que nous pourrions aussi l'évacuer et la brûler, quand nous ne pourrions plus la soutenir, afin qu'il ne restât aucune ressource aux ennemis pour s'y établir l'hiver ] ".
Lévis eut bien vite rétabli la discipline et communiqué son activité autour de lui. Dès quatre heures le lendemain matin, 18, l'armée était en marche, et Bougainville en avait été prévenu. Depuis la journée du 13, celui-ci avait tâché de réparer par sa belle conduite
1 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 240.
ce qu'il avait eu à se reprocher dans les derniers événements. Pendant que l'armée battait en retraite, il avait proposé à Vaudreuil, qui l'avait approuvé, de garder sa
position au cap Rouge et d'occuper Lorette, pour se tenir en communications avec la ville 1. Le 17 au matin, le mauvais temps ayant rendu les chemins affreux et retardé le convoi de M. de Saint-Rome, il fit partir en avant ses cavaliers, avec des sacs de provisions posé- <jn travers de leurs selles. Vaudreuil, qu'il en avait informé, lui écrivait le même jour : " J'apprends avec plaisir par votre lettre que la cavalerie est à Charlesbourg. J'approuve fort le projet que vous avez d'aller au camp avec sept à huit cents hommes pour protéger le passage à Québec du biscuit qui est à Charlesbourg, et dont la cavalerie se chargera, et d'affecter beaucoup de vous montrer dans le camp, afin de donner à croire à l'ennemi que nous l'occupons.
" Je ne doute pas que vous n'ayez prévu à avoir de bons guides. Cependant je vous observe que vous pourriez faire votre route par Bourg-Royal. Vous ne manquerez pas sans doute de profiter du retour de votre cavalerie pour faire transporter tout ce qu'il sera possible de tirer des magasins ou du camp ".
Ramezay était informé de ces mouvements et des secours de toute espèce qui lui arrivaient; mais au lieu d'en profiter pour relever le moral de la garnison, il ne chercha que des prétextes pour capituler au plus vite. Un grand nombre de soldats, profitant de ses disposi-
1 — Bougainville. Trêve de Québec. Du camp de Lorette, 21 septembre 1759.
tions, refusaient de combattre et mettaient bas les armes-. D'autres désertaient à l'ennemi ou se jetaient dans la campagne ; certains officiers donnaient l'exemple de l'insubordination. Il y eut de violentes altercations, et le major de la ville, Joannès, s'emporta au point de frapper deux d'entre eux du plat de son épée.
Bien loin de partager les sentiments de Eamezay, le brave Fiedmond redoublait le feu de son artillerie. Pendant que les canons de la basse ville tiraient à toute volée sur la Pointe-Lévis, les nouvelles batteries qu'il avait fait ériger du côté de terre foudroyaient les ouvrages et le camp des Anglais. Ceux-ci avaient poussé leurs approches du côté de la porte Saint-Louis, où. ils avaient commencé une redoute dont Fiedmond retardait la construction, en la faisant battre continuellement en brèche.
A dix heures du matin, Ramezay ordonna à Joannès
d'arborer sur les remparts le drapeau parlementaire, et d'aller proposer la capitulation ; mais Joannès se révolta avec indignation contre cet ordre. " Je protestai, dit-il, devant tout le monde, de l'avis que j'avais donné au conseil de guerre, puisque les choses changeaient de face ; et je proposai de faire par moi-même des recherches plus exactes pour trouver de la farine. On
28 i MONTCALM ET LÉVIS
ne parla donc plus de capitulation jusqu'à quatre heures
du soir".
Mais alors, l'amiral Saunders, profitant «lu vent de nord-est qui soufflait depuis deux jours, avec des orages de pluie, fit avancer six de ses gros vaisseaux qui vinrent s'embosser en face de la basse ville. La garde de tranchée des Anglais s'approchait en ce moment de la porte Saint- Jean pour débarrasser le terrain des 1 missons et des abris qui pouvaient servir d'asile aux francstireurs. La ville crut à une attaque simultanée du côté de terre et de mer : on battit la générale. Fiedmond et Joannès proposèrent à Eamezay d'évacuer la b: ville, " séparée de la haute par des coupures", et de renforcer celle-ci par les troupes qu'on y ferait monter. Mais cet officier qui, au dire de Joannès, n'avait jamais vu la guerre que dans un bois, et ignorait la façon de défendre une place, refusa de suivre cet avis. Il fit arborer le drapeau du côté de la rade et de la terre. " Je le fis arracher, continue Joannès, ne croyant pas qu'on eût changé d'avis, mais je reçus dans l'instant un ordre par écrit d'aller capituler, et le -mémoire me fut remis en conséquence ". Joannès ne songea plus dès lors qu'à traîner les négociations en longueur, et à faire surgir des difficultés, afin de donner aux secours annoncés le temps d'entrer en ville. " Je gagnai parla, dit-il, jusqu'à onze heures du soir, que le général anglais me prescrivit pour avoir la réponse ; je rentrai donc dans la ville et rendis compte à M. de Ramezay des difficultés que j'avais fait naître ". La Rochebeaucour chevauchait en ce moment avec sa cavalerie, à travers la pluie, le vent et l'obscurité, le long des battures de Beauport, et s'en-
MONTCALM ET LKVIS 285
gageait dans le gué de la rivière Saint- Charles. Dans une demi-heure, il allait pénétrer dans la ville. Onze heures sonnaient. Ramezay, bien loin d'écouter les adjurations de Joannès, se hâta de lui donner un second ordre par écrit pour conclure la capitulation, et le renvoya au camp anglais. A peine était-il sorti de la porte Saint-Louis, que la Rochebeaucour entrait par celle de la Canoterie, avec ses sacs de biscuits ruisselant d'eau. Ramezay, tout déconcerté, lui balbutia qu'il était trop tard, que Joannès était rendu auprès du général anglais pour conclure la capitulation. " Après lui avoir représenté, dit la Rochebeaucour, que certainement il allait avoir du secours, il m'a laissé entrevoir que si on lui refuse quelque article, il romprait tout, à condition que le lendemain vous lui enverriez de quatre à cinq cents hommes, chose qui peut être exécutée jusqu'à présent, quant à la communication. Je me chargerais si vous vouliez, de les faire passer avec les vivres 1 ".
Ramezay se débarrassa de la présence importune de la Rochebeaucour, en le berçant de promesses qu'il était décidé à ne pas remplir.
Joannès prolongea la négociation jusque dans la matinée du lendemain. Lévis était alors en marche avec toute l'armée. Il descendit de cheval à la Pointeaux-Trembles, pour écrire à Bougainville : "Vous ne devez pas douter de tous mes regrets de la perte que nous venons de faire (de M. de Montcalm), elle est des plus grandes. Je l'ai regretté comme mon
1 — Collection Mo r eau de Saint-Méry) La Rochebeaucour à \'<tii<lr<>)il '. I s septembre L759.
général et mon ami. Il me laisse une besogne bien difficile à faire, et nos plus habiles en seraient embarrassés. Il faut faire pour le mieux La position où
nous trouverons les ennemis nous décidera pour le parti à prendre 1 ".
liévis venait d'écrire à Bourlamaque dans le même sens en lui annonçant qu'il était en marche pour secourir Québec. Il le priait de cacher le désastre autant que possible et ménageait sa susceptibilité. L'Ile-aux-Xnix, si bien défendue par Bourlamaque, ne l'inquiétait pas. Il comptait sur lui pour le seconder et l'aviser. Enfin, il le priait de le tenir au courant de tout 2.
Le retour du beau temps, qui rendait la marche de l'armée plus facile, la présence de Lévis qui avait le soin de se montrer d'un régiment à l'autre, faisant paraître sur sa figure martiale un air calme et confiant, avaient ramené dans les rangs la bonne humeur et l'entrain. On se rassurait sur le sort de Québec, dans la pensée que le commandant n'oserait agir sans de nouveaux ordres, puisque le gouverneur avait révoqué ses premières instructions, et ordonné de tenir jusqu'à
1 — Manuscrits de Bougainville: Lévis à Boitgainville, 18 septembre.
2 — Bourlamaque répondit à cette lettre, le 21 septembre : " La confiance que votre arrivée a rendue aux troupes battues a passé jusqu'à celles-ci, et l'on s'attend à vous voir bientôt rétablir nos affaires. Ce qui est sûr, et je le dis sans compliment, parce que je suis dans l'usage de n'en point taire, c'est qu'elles sont en bien bonnes mains.
"Je me ferai toujours gloire de vous seconder de mon mieux.... Ce ne sera jamais par mes avis, dont vous n'avez assurément pas besoin, mais par mon attention à vous aider, encore moins comme citoyen que comme votre serviteur et votre ami. Je vous supplie de me regarder comme tel ".
l'extrémité. L'armée marcha toute la journée du 18. Elle entrait le lendemain, au soleil couchant, à Saint- Augustin, et se préparait à y passer la nuit, lorsqu'éclata l'incroyable nouvelle que Eamezay avait signé la capi-
tulation. Le capitaine Daubrespy, de la garnison de Québec, expédié par lui, en remit les articles à Vaudreuil. Un cri d'indignation se leva dans toute l'armée. " Il est inouï, écrit le général de Lévis, que l'on rende une place sans qu'elle soit ni attaquée ni investie * ".
Bougainville qui marchait à l'avant-garde, avait dépassé Charlesbourg le 18 au soir, et n'était plus qu'à troisquarts de lieue de Québec, prêt à s'y jeter avec six cents hommes d'élite, quand il apprit la fatale nouvelle : " Telle a été, dit-il avec amertume, la fin de la campagne du monde la plus belle jusqu'à ce moment ".
Townshend s'était montré très facile sur les termes de la capitulation, car sa position était très critique et il voulait Québec à tout prix. Il s'étonnait même de la bonne fortune qui lui en ouvrait les portes avant qu'il eût tiré un seul coup de canon 2. La garnison obtint
1 — Lettre du chevalier de Lévis au maréchal de Belle-I.sle7 p. 243.
2 — " Its early submission, even before a gun was fîred against it, has saved the troops from much fatigue ". Ordre du jour du général Townshend. Knox, Vol. II, p. 84.
Les honneurs de la guerre : elle devait sortir de la ville tambour battant, mèche allumée, avec deux pièces de
campagne et douze coups à tirer; les soldats et les marins seraient transportés en France ; les citoyens ne seraient pas inquiétés pour avoir servi, et conserveraient leurs biens, leurs droits et privilèges avec le libre exercice de la religion catholique. Les habitants des campagnes qui mettraient bas les armes auraient droit aux mêmes avantages.
Le 18, avant le coucher du soleil, les portes de la cité furent ouvertes. Le général Townshend, avec son étatmajor, suivi de trois compagnies de grenadiers et d'un détachement de l'artillerie traînant une pièce de campagne sur laquelle flottait le drapeau britannique, traversa la haute ville, et s'arrêta en face du château Saint-Louis. Le commandant de la place qui l'y attendait, lui en remit les clefs. Les blancs uniformes de France s'alignèrent une dernière fois devant les portes et défilèrent en silence pour faire place aux sentinelles anglaises. Un corps de marins, détaché de la flotte sous le commandement du capitaine Palifer, prit possession de la basse ville. Des salves d'artillerie saluèrent le drapeau d'Angleterre, arboré à la fois sur le sommet de la côte de la montagne et sur la citadelle, d'où il ne devait plus descendre1 .
1 — " The Union flag was displayed on the citadel ". Knox, vol. II, p. 85. La citadelle actuelle n'existait pas: les fortifications coupaient la pointe du cap à peu près en ligne droite, et se terminaient du côté du fleuve par un ouvrage à double bastion, relié par une courtine
Eestait le soin de garder cette conquête en passant l'hiver au milieu des ruines, privé de toute communication, et à portée d'un ennemi actif et audacieux. L'orgueilleux Townshend, impatient de retourner en Angleterre pour jouir d'un triomphe que d'autres avaient plus mérité que lui, confia cette difficile tâche au brigadier James Murray. Les neuf régiments de la ligne, avec l'artillerie et une compagnie de rangers, formant un effectif de sept mille trois cent treize hommes, restèrent sous ses ordres. Les autres compagnies de rangers, avec les grenadiers de Louisbourg et les marins, se préparèrent à remonter sur la flotte. Le major Elliot, avec un corps de cinq cents hommes, alla déloger les Français de l'ouvrage à cornes, et y laissa une forte garnison. En attendant qu'un nombre suffisant de maisons fût réparé pour servir de casernes, les troupes vinrent camper sous les murs de la ville.
Le capitaine Knox ne tarda pas à porter son œil observateur sur tous les points de la cité guerrière. Le 20, ayant des ordres à transmettre à la Pointe-Lévis " Je partis, dit-il, en canot de la basse ville, ce qui me donna l'occasion ,de voir plus distinctement le errand effet produit par notre artillerie de la rive sud : de fait le ravage est inconcevable. Les maisons restées debout sont toutes plus ou moins perforées par nos boulets. La ville basse est tellement en ruines qu'il est presque impossible de circuler dans les rues. Les parties de la ville les moins endommagées sont les rues qui conduisent aux portes Saint- Jean, Saint- Louis et du Palais. Cependant, quoique plus éloignées de nos batteries,
elles portent les marques d'une destruction presque générale. Les maisons bâties sur le sommet de la montagne, depuis le palais de l'évêque jusqu'au cap Diamant, sont les plus endommagées, et doivent subir d'incroyables réparations pour être tant soit peu habitables 1 ".
Les édifices publics, sur lesquels s'était principalement concentré le feu des ennemis, avaient été, les uns entièrement détruits, les autres criblés de coups et crevés par les projectiles. Il ne restait de la cathédrale que ses murs calcinés et la tour en pierre de son beffroi. Les églises des jésuites et des récollets, attenantes à leurs maisons, étaient ouvertes à tous les vents ; leurs toits, leurs planchers et même leurs caveaux défoncés. Les pots-à-feu, en éclatant parmi les tombes, avaient mis à découvert les cercueils et les ossements des morts. Seule, l'église des ursulines fut assez épargnée pour servir, après quelques réparations, aux exercices du culte dans le cours de l'hiver. Grâce à leur solide construction, le château Saint-Louis, le palais de l'évêque, le séminaire et le collège des jésuites étaient restés debout, mais horriblement troués et labourés par les boulets. Dans l'évêché, il n'était pas resté une seule chambre habitable, et dans le séminaire, uniquement la cuisine, où s'étaient retirés le curé et son vicaire 2. L'Hôtel-Dieu, plus éloigné des batteries anglaises, avait moins souffert, quoiqu'il eût reçu quinze projectiles, dont quelques-uns avaient éclaté dans les salles des
1 — Knox's Journal, vol. II, pp. 94-114.
2 — Mandements des évêques de Québec. Description imparfaite de la misère au Canada, vol. II, p. 6.
malades et dans les cellules des religieuses. La basse ville, vue de la terrasse Saint-Louis, paraissait un amas de pierres parmi lesquelles surgissaient des cheminées branlantes et des pans de murs lézardés 1.
Le 21 septembre, Murray lança une proclamation annonçant qu'il était permis aux habitants des environs de Québec de rentrer dans la paisible possession deleurs biens, et de vaquer librement à leurs affaires. " Mais, dit Foligné, quels biens veut-il que nos habitants aillent occuper après les ravages qu'il a fait commettre, brûler leurs maisons, emmener les bestiaux et piller les meubles. C'est à partir de ce jour qu'on vit sortir du fond des bois nos pauvres femmes, traînant après elles leurs petits enfants mangés des mouches, sans hardes, criant la faim. Quel coup de poignard pour de pauvres mères qui ne savent si elles ont des maris et où elles les prendront, et quelle assistance elles donneront à leurs pauvres enfants à l'entrée d'une saison pendant laquelle elles ont de la peine à se garantir, lorsqu'elles sont arrangées dans leurs ménages ; les sièges de Jérusalem et de Samarie ne représentent rien de plus affreux ". Il n'y eut cependant que les familles des environs immédiats de Québec, n'ayant pas le moyen d'aller chercher un asile ailleurs, qui firent la paix avec les Anglais. A l'exception de ces infortunés qui n'avaient plus qu'à choisir entre la mort et la soumission, les Canadiens en masse s'obstinèrent à vouloir
1. — H existe douze vues de Québec prises après le siège et publiées à Londres en 1761. Elles lurent dessinées, à la demande de l'amiral Saunders, par Richard Short, commissaire à bord du vaisseau Le /'rince d'Orange.
292 MOMTCALM ET u'.Yls
combattre, à rester attachés à cette France qui ne songeait plus à eux. On ne trouve pas dans l'antiquité d'exemple d'une fidélité pins touchante, ni d'un courage
plus persévérant.
Les gelées d'automne commençaient à se faire sentir. Toutes les troupes et les matelots furent mis en réquisition pour faire disparaître des plaines les travaux d'approches, enlever les décombres des rues, réparer les maisons, compléter les fortifications, couper et transporter du bois de chauffage, enfin débarquer et emmagasiner les vivres et les munitions. Au commencement d'octobre, l'armée put être logée, tant bien que mal, dans l'intérieur des murs et dans le palais peu endommagé de l'intendance. Les ursulines et les hospitalières de l'Hôtel-Dieu rentrèrent dans leurs monastères respectifs, occupés en partie par les troupes. La plus stricte discipline fut établie dans tous les postes. Jour et nuit, par le froid, la pluie ou le beau temps, des patrouilles sillonnaient les routes du voisinage, afin de prévenir toute surprise. Le commandement de la place aurait pu être confié à un plus habile tacticien, mais non pas à un homme mieux doué pour s'attirer l'estime et la confiance des Canadiens.
Dans les derniers jours d'octobre, le canon des remparts répondit au salut de la flotte qui appareillait pour l'Angleterre. Le Royal-William emportait à son bord les restes embaumés du général Wolfe.
Peu de jours auparavant, le capitaine Marcel, au moment de partir pour la France avec la garnison prisonnière, était allé dire un dernier adieu, dans l'église des ursulines, aux restes de son général qui, lui, ne devait
plus revoir le beau ciel de Provence, ni ses plantations d'oliviers, ni son moulin à l'huile, ni les hôtes tant aimés de Candiac !
A l'arrivée de la garnison en France, le capitaine de Fiedmond demanda de revenir au Canada, et fit partie de l'expédition de M. de Danjac. Le navire la Fidélité, qu'il montait sombra en mer, à plus de cent lieues des Açores. Une partie des équipages et des passagers s'était réfugiée sur un radeau. Le capitaine de Fiedmond, avec quelques officiers et marins, parvint à gagner en canot l'île de Flore, où il chercha inutilement le moyen d'envoyer au secours des malheureux naufragés 1. Un navire le ramena à Lisbonne, d'où il rentra en France.
En Angleterre, la nouvelle du succès de Wolfe eut l'air d'avoir été préparée comme un coup de théâtre. La lettre désespérée qu'il avait adressée à Pitt, peu de jours avant sa mort, venait d'être publiée et causait un désappointement universel. " Puisque le général doutait, disait-on, le public avait raison de désespérer". Trois jours après, on apprit du même coup la défaite de Montcalm, la mort de Wolfe et la chute de Québec. " Les incidents d'un drame, dit Horace Walpole, n'auraient pu être conduits avec plus d'art pour faire passer un auditoire de l'abattement à une soudaine exultation. On désespérait, on triomphait, on pleurait ; car Wolfe était tombé à l'heure de la victoire 2 ". Le jeune héros fut porté aux nues. Toute la surface du royaume parut en
1 — Il était resté à bord soixante-huit soldats, dont vingt de la colonie, trente-trois matelots et quelques domestiques d'officiers.
2 — Memoirs of the reign of George II, vol. II, p. 385.
294 MONTCALM ET LKVIS
feu sous les clartés des illuminations. Un seul endroit, Blackheath, demeura obscur et silencieux ; car là une mère, veuve depuis peu, pleurait la mort du meilleur des fils. Ses concitoyens, respectant sa douleur, s'abstinrent de toute réjouissance publique. Lady Montagu écrivait à la comtesse de Bute : " Il faut regretter le général Wolfe, non le plaindre. Je suis de votre sentiment : on ne doit avoir de compassion que pour sa mère et pour sa fiancée * ". Le grand ministre qui avait deviné le génie du héros de Québec, fit son panégyrique dans la chambre des Communes, et la reconnaissance du peuple anglais lui a élevé un monument dans l'abbaye de Westminster.
La France de Louis XV se hâta d'oublier la mémoire de Montcalm qui lui pesait comme un remords. La France d'Amérique s'en est toujours souvenue. Elle a oublié ses fautes, pour ne se rappeler que ses vertus et son héroïsme. Le nom de Montcalm est inscrit sur ses monuments et ses places publiques. L'histoire et la poésie se sont donné la main pour célébrer sa gloire, devenue un héritage national. Le mausolée élevé sur son tombeau, un siècle après sa mort, n'est pas moins honoré que celui de Wolfe à Westminster.
I — Lady M. W. Montagiïs letters,\o\. III, p. 191.