‹ Montcalm et Lévis (volume 3)Chapitre 10 sur 26 · CHAPITRE VINGT ET UNIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIEME

Retour de l'armée française à Jacques-Cartier Vaudreuil

rappelé à Montréal — Amherst s'avance sur l'Ile-aux-

Noix L'épouvante à Montréal Ferme attitude de

Bourlamaque — Amherst retourne à Samt-Frédéric

Une sotte campagne. — Surprise et destruction du village

de Saint-François du Lac Vengeance des Abénakis

Cantonnement des troupes françaises Québec et la

garnison anglaise Les hôtes de l'Hôpital-Général

Mission de Le Mercier en France L'hiver de 1760

La vie à Québec — A Montréal Les jeux de hasard

Détresse générale Les Canadiens se dévouent à nourrir

l'armée Projet de surprendre Québec en hiver Le

capitaine de Saint-Martin à Lévis Mort de Langy.

Le général de Lévis s'était d'abord replié à la Pointeaux-Trembles, après avoir laissé deux détachements à la garde des ponts du cap Rouge : l'un sous Bougainville, à l'embouchure de la rivière ; l'autre, sous Repentigny, à quelque distance plus haut. Il s'arrêta deux, jours pour donner un peu de repos à son armée, et se retira ensuite à Jacqiies-Cartier, où il fit travailler activement à la construction du fort. Son avant-garde

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campa au calvaire de Saint-Augustin, , et les régiments de Royal-Roussi lion et de Guyenne dans la plaine de Deschambault, pour y empêcher un débarquement et assurer ses communications avec Trois-Rivières.

Une lettre inquiétante du chevalier de La Corne rappela Yaudreuil à Montréal. Les Iroquois de la Présentation avaient fait prisonniers neuf découvreurs anglais, porteurs de dépêches d'Amherst indiquant que le brigadier général Gage, alors à Chouaguen, allait s'avancer par les rapides, pendant que lui-même attaquerait l'Ile-aux-Noix.

En entrant à Montréal, le gouverneur écrivit à Lévis : " J'arrivai en cette ville le 1er de ce mois, sur les dix heures du matin, avec M. l'évêque. Nous abrégeâmes beaucoup les fatigues du voyage en profitant d'une goélette qui était aux Trois- Rivières prête à mettre à la voile.

" Vous trouverez ci-joint deux lettres de M. de

Bourlamaque Il ne doute pas que la colonie ne soit

attaquée à l'Ile-aux-Noix dans six ou huit jours au plus tard.

" J'aurais déjà mis nos milices en mouvement, si les vivres ne m'arrêtaient. Tout ce que je puis faire de mieux actuellement, c'est de disposer toutes choses pour les faire marcher aussitôt que M. de Bourlamaque me les demandera. Il n'a encore aucune nouvelle de l'ennemi. Je lui ai fait passer une cinquantaine de sauvages de très bonne volonté qui, j'espère, lui mèneront des prisonniers.

" Je n'ai aucune inquiétude pour les parties où vous commandez ; il nie suffit, Monsieur, que vous soyez à

la tête des forces que j'y ai laissées. Ménagez, je vous prie, votre santé ; vous savez que rien n'égale l'intérêt que j'y prends ".

Bourlamaque, épuisé par les fatigues de la campagne, et souffrant d'une fièvre qu'il ne pouvait guérir, se préparait cependant sans relâche à recevoir Amherst, que la chute de Québec avait paru réveiller de sa torpeur. Bourlamaque n'avait alors à sa disposition que deux mille deux cents hommes, sur lesquels il serait peut-être obligé de prélever des détachements pour fortifier Chambly et Saint- Jean 1.

" Les bras manquent, écrit-il à Lévis le 21 septembre ; il ne reste ici que cinq cents Canadiens, dont plus de cent vingt malades ou estropiés. Les soldats vont aussi tous à l'hôpital; pluies continuelles, campés dans un marais, peu de nourriture. Je ne sais s'il en restera beaucoup de sains dans un mois. Quoi qu'il en soit, je tâcherai d'attraper le bout de la campagne, et de bien me battre d'ici là si l'ennemi se présente. J'espère qu'il ne me surprendra pas et qu'il ne me fera point de prisonniers. J'ai reconnu la baie de Missiscouy. Je voudrais être à la place de M. Amherst ; j'attaquerais par là sans difficultés. Au reste, je m'y prépare autant que je le puis avec si peu de monde, et si harassé de travail ".

Ce fut seulement au milieu d'octobre que le général anglais mit son armée en mouvement. " Elle est partie de Saint-Frédéric le 11, écrit Bourlamaque, au nombre de dix ou douze mille hommes, précédée d'une avant-

1 — Bourlamaque à Lévis, 2 octobre.

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garde de soixante bateaux ou berges, d'un brigantin de vingt pièces de canon de dix-huit, d'un senau * aussi fort que notre goélette, et de plusieurs bateaux armés de gros canons ; un seul en porte six de vingt-quatre.

" Nos chebecs 2 ont été surpris sans doute et n'ont point vu cette avant-garde. Ils étaient à leur poste ordinaire près des îles aux Quatre- Vents, quoique j'eusse mandé au commandant que pour peu qu'il craignît d'être coupé, il eût à rapprocher sa croisière et sa station, parce que l'essentiel était d'entrer dans la rivière avant les Anglais. La goélette était placée à la pointe de la Grosse-Ile pour garder le passage de la baie de Missiscouy. Le 12, au point du jour, elle fut accueillie par le brigantin et le senau. Le premier lui donna la chasse et allait le prendre lorsqu'il s'échoua. La goélette se réfugia dans le fond de la baie de Missiscouy.

" Les chebecs, que le brigantin n'avait pas vus, étaient aux prises avec les berges et en avaient enlevé une, lorsque le vent manqua tout-à-coup, puis vint le nordest. Le brigantin déchoué en profita pour retourner sur xles chebecs. A l'entrée de la nuit, M. de Laubara, après avoir vu le corps de l'armée anglaise près des îles aux Quatre- Vents, se réfugia dans l'anse des Tsonnonthouans, où il coula bas ses trois bâtiments, et se mit en marche le 13 au matin par les bois, ayant précédemment dépêché deux chaloupes pour m'avertir de la marche des ennemis et du rapport des prisonniers.

1 — Espèce de brick.

2 — Bâtiments à trois mâts à voiles et à rames.

" Le vent de nord-est qui a duré trois jours avec violence a empêché cette armée de s'approcher d'ici ; elle a peu marché depuis hier matin, et je la crois bien près de la rivière.

" La goélette, sortie par le nord-est de la baie de Missiscouy, est vis-à-vis l'extrémité de l'île Lamothe, près de la côte du nord, et attend inutilement depuis trois jours un vent de sud-ouest, le seul qui puisse la faire marcher. Il y a à parier dix contre un qu'elle est prise ou brûlée à présent. La perte de ces bâtiments est un grand malheur pour la défense de la rivière.

" J'ai demandé des secours à M. de Vaudreuil, ayant trop peu de monde pour espérer de garder cette frontière. J'ignore ce qu'il m'enverra. Mes retranchements sont finis depuis quelque temps, et j'étais après le fort d'hiver. Tout est suspendu ; il faut songer au plus pressé. Si l'on est assez heureux pour repousser ou lasser l'ennemi, on fera comme on pourra.

" Par le rapport des prisonniers, il paraît que M. Amherst s'est concerté avec M. Gage pour agir en même temps.

" La saison est avancée ; malheureusement il fait sec depuis longtemps, et le plus beau temps du monde, quoique froid, depuis peu de jours.

" Montréal est dans la consternation, et je crains fort ({lie cet abattement n'empêche les miliciens de marcher. Nous avons tous envie de bien faire. J'ai pris toutes les précautions que le temps, le peu de inonde que j'avais et la nature du pays m'ont permises. Nous nous battrons de notre mieux, arrivera ce qui pourra ".

Il est incroyable qu'après toutes ces démonstrations, Amherst n'ait pas agi. Contrarié par les vents, il jugea la campagne trop proche de sa fin pour continuer sa marche et retourna à Saint-Frédéric. Bourlamaque en disait sa surprise à Lévis : " Je crois la saison trop avancée (25 octobre) actuellement pour que M. Amherst entreprenne. Je ne comprends pas trop comment il mettra sa tête en sûreté : il fait là une sotte campagne ".

Bourlamaque jugeait sévèrement, dans la même lettre, la conduite de M. de Laubara : " La perte des chebecs est une énigme pour moi. Cet homme, aussi malheureux, je crois, qu'il est ignorant, a coulé ses bâtiments sans essayer sa marche, sans avoir essuyé un coup de canon, et sans avoir cherché à profiter de l'obscurité pour se sauver. Je ne lui donnerais pas, je crois, le commandement de la galiote de JSaint-Cloud ". Les équipages et les soldats débarqués des chebecs, furent réduits, pour ne pas mourir de faim en route, à manger jusqu'au cuir de leurs chaussures l.

Avant la clôture de la navigation, Vaudreuil écrivit une série de dépêches qu'un des vaisseaux du niunitionnaire devait essayer de porter en France après avoir risqué le passage devant Québec. En informant la cour des événements de la campagne, Araudreuil rendait Montcalm responsable des derniers malheurs, et lui attribuait la perte imminente de la colonie. Montcalm avait eu de grands torts vis-à-vis le gouverneur. L'ayant pour chef, il n'avait jamais cessé de miner son autorité. Il n'était pas d'invectives et de ridicules qu'il n'eût

1 — Mémoires sur le Canada.

déversés sur lui. Il avait tout fait pour le perdre et pour le supplanter dans le commandement. Mais Vaudreuil se donna un bien plus grand tort en portant des accusations après que la mort eut fermé les lèvres qui auraient pu lui répondre, et en s'attribuant à lui-même la plus large part dans les succès des campagnes précédentes.

Le général de Lé vis écrivit au marée bal de Belle-lsle : " Faute de munitions de guerre et cta bouche, il nous sera impossible de faire aucune expédition ni entreprise cet hiver; bien heureux si nous pouvons nous soutenir. Nous finirons de manger la plus grande partie du reste des bœufs et chevaux.

" Nous aurons à nourrir dans les postes de trois à quatre mille personnes, y compris les sauvages, ce qui achèvera de consommer le peu de ressources qui pourront rester dans la colonie.

" Nous n'avons d'autres ressources pour faire subsister les troupes que de les faire nourrir par les habitants des gouvernements de Montréal et des Trois- Rivières; celui de Québec ayant été dévasté par les armées, à peine pourra-t-il suffire pour nourrir ses habitants.

11 Nous conserverons trois frégates pour qu'au printemps nous puissions garder le courant du Richelieu, pour empêcher que les ennemis ne remontent le fleuve avec leurs berges ou d'autres bâtiments jusqu'aux Trois- Rivières et même jusqu'à Montréal.

" Si le roi veut soutenir cette colonie, elle n'est pas encore sans ressources, et s'il lui plaît d'envoyer au mois de niai une escadre qui devance celle d'Angle-

302 MOXTCALM ET I.hVIs

terre et qui nous rende maîtres du fleuve, avec six mille hommes de troupes de débarquement, et quatre mille hommes de recrues pour les bataillons et les troupes de la marine qui sont ici....

" Si le roi ne juge pas devoir nous donner du secours, je dois vous prévenir qu'il ne faut plus compter sur nous à la fin du mois de mai. Nous serons obligés de nous rendre par misère ; manquant de tout, il nous restera du courage, sans aucune ressource pour le mettre en usage x ".

La garnison de Niagara, échangée pour d'autres prisonniers, rencontra sur les frontières l'armée d'Amherst qui rentrait dans ses quartiers d'hiver. Le capitaine Pouchot y fut félicité pour sa belle défense, et fêté par les officiers anglais. " On ne peut rien ajouter, dit-il, aux attentions qu'ils eurent 2". Eetardé quelques jours à la chute par le commandant de Carillon, il y fut témoin de l'arrivée du major Rogers, d'une sanglante expédition d'où il n'avait ramené que " vingt et un de ses rangers, tous hâves et décharnés ". Amherst avait envoyé à la fin de septembre, un parti de rangers pour châtier les Abénakis de Saint-François du Lac de leur attachement aux Français, et de l'outrage récent qu'ils avaient fait à deux de ses ambassadeurs, les capitaines Kennedy et Hamilton. Le général les avait députés- auprès d'eux avec des dépêches pour Wolfe, dans l'espérance qu'ils accepteraient la paix et les laisseraient passer. Mais, dès leur arrivée à Saint-François, les chefs les

1 — 1er novembre 1759.

2 — Mémoires, vol. II, p. 153.

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avaient saisis et conduits à Montréal. L'intéressante mission de Saint-François, fondée vers 1680, était sise sur la rive droite de la rivière Saint- François, à deux lienes à pen près de son embouchure 1. Une des tribus abénakises s'y était fait un petit oasis à la manière des sauvages, c'est-à-dire une éclaircie dans la forêt, semée de maïs, avec un groupe de maisonnettes et une chapelle, d'un extérieur simple, mais riche à l'intérieur de beaux vases sacrés et d'ornements d'autels, offerts en partie par les rois de France. A force de patience et de labeurs, les missionnaires qui les avaient desservis de génération en génération, leur avaient inculqué quelques principes rudimentaires de catholicisme et de civilisation, qui avaient adouci sur certains points leur barbarie primitive ; mais ils étaient toujours restés les farouches enfants des bois, avec leurs instincts féroces et leurs habitudes imprévoyantes et vagabondes. Comme toutes les peuplades de l'Acadie, d'où ils avaient émigré à la suite des guerres d'extermination que leur avaient faites les habitants de la Nouvelle-Angleterre, ils étaient les ennemis implacables de ces colons, en même temps que les alliés fidèles des Français, dont ils comparaient la bienveillance avec la cruauté de leurs voisins. Durant la dernière guerre, comme dans les précédentes, ces Abénakis avaient été les plus acharnés ennemis des Anglais, se glissant partout sur leurs frontières, surprenant les colons dans leurs champs, incendiant les villages, aussi bien que les maisons isolées, exterminant les bestiaux, massacrant sans dis-

1 — L'abbé Maurault, Histoire des Abénakis, p. 273.

tinction hommes, femmes et enfants, ou les emmenant prisonniers. Chaque maisonnette de Saint-François avait son trophée de chevelures, accroché à des poteaux devant sa porte. La troupe de rangers qu'Amherst avait déchaînée contre eux. formée par Rogers, n'avait rien à envier aux mœurs de ces indiens : on a vu qu'ils avaient pris jusqu'à l'habitude de scalper. Montés sur dix-sept berges, ils descendirent de nuit le lac Champlain, échappèrent à la vigilance des croiseurs français, et abordèrent dans la baie de Missiscou)r, formée, on le sait, par une expansion du lac, à l'est de sa sortie. Ils y cachèrent leurs berges sous les fourrés de la rive, et mirent en sentinelles dans le voisinage deux de leurs indiens, chargés de venir les avertir si elles étaient découvertes. Rogers se mit ensuite en marche. Il ne mit pas longtemps en défaut les découvreurs de Bourlamaque. Deux jours après, des courriers furent dépêchés à Montréal, Trois-Rivières et Jacques-Cartier. Bourlamaque écrivit à Lévis : " Les Anglais sont partis de la baie de Missiscouy le 23 au matin. Trois cents hommes que j'ai envoyés sur les pistes de ces Anglais ont trouvé qu'ils dirigeaient leur marche vers Chambly, Masca ou Saint-François. On juge qu'ils peuvent être deux cents ou deux cent quarante hommes. Il se pourrait faire que ce détachement eût ordre d'aller vers Québec. Toutes les apparences sont cependant qu'ils veulent punir le village de Saint-François de sa fidélité 1 ".

] — 27 septembre.

Le 25 au soir, les deux sentinelles avaient rejoint Bogers et l'avaient prévenu que les Français étaient à sa poursuite. L'alarme ne pouvait manquer d'être donnée du côté du Saint-Laurent, d'où seraient dirigés d'autres partis pour lui couper toute retraite. En effet, le marquis de Vaudreuil allait au premier avis, mettre en mouvement les Abénakis de Bécancour, et ceux même de Saint-François, avec quelques marcheurs canadiens 1. Bogers ne vit d'autre moyen de réussir dans son projet qu'en devançant ses ennemis par la rapidité de sa marche. Ayant sur eux l'avantage de deux jours, il pouvait, en suivant la vallée de la rivière Yamaska qui coule en ligne droite vers le lac Saint- Pierre, fondre sur le village Saint-François avant que l'éveil y fût donné, le détruire et s'en retourner en remontant vers le sud-est, le long du Saint-François. Des sources de cette rivière, il atteindrait le lac Memphrémagog, et descendrait ensuite le Connecticut. Il dépêcha en conséquence le lieutenant McMullen, avec dix hommes, vers Saint- Frédéric, en lui enjoignant de faire un détour pour éviter d'être pris, et d'aller avertir Amherst d'envoyer •des provisions au confluent des rivières Ammonoosuc et Connecticut. Bogers accéléra sa course à travers les mille obstacles des bois, les rochers, les savanes inondées par les pluies d'automne, laissant derrière lui beaucoup de traînards estropiés, malades ou incapables de le suivre.

I — Lettre de Vaudreuil à Léois, 3 octobre.

Enfin, après plusieurs jours de marche, inclinant à droite, il atteignit la rivière Saint-François, qu'il traversa à quatre ou cinq lieues du village. Pendant que ses hommes faisaient sécher leurs vêtements, Rogers partit en avant avec deux de ses officiers, le lieutenant Turner et l'enseigne Avery 1. Arrivé à un mille de la mission, il grimpa sur un arbre, d'où il examina attentivement sa position et les moyens de s'en approcher. Les rangers s'avançaient à sa rencontre pendant que le soleil clu 3 octobre 2 se couchait derrière le rideau de feuillage au delà duquel montaient les fraîcheurs bruineuses du lac Saint- Pierre. A la nuit fermée, Rogers, habillé à l'indienne comme un grand nombre de ses compagnons, traversa seul le village sans être observé, et reconnut qu'on n'y avait pas eu vent de son approche. Les feux étaient allumés dans la salle du conseil où la jeunesse chantait, criait, dansait au son du chichikoué. Rogers rejoignit sa bande, restée à distance, et attendit que le village fût enseveli dans un profond sommeil. A trois heures du matin, il le fit cerner, en recommandant à ses rangers de s'approcher en silence. Au signal convenu, tous poussèrent le cri de guerre à la façon des sauvages, enfoncèrent les portes et massacrèrent tout ce qui tomba sous leurs mains, sans distinction d'âge ni de sexe. Il y avait heureusement peu de familles, encore moins de guerriers dans le village. La plupart de ceux-ci, rappelés du camp de Lévis par Vaudreuil, et lancés à la poursuite des incursionnistes,

] — L'abbé Maurault, Histoire des Abénakis, p. 491. 2 — Vaudreuil à Lévis, 5 octobre.

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n'avaient pas eu le temps d'arriver. Eogers prétend avoir immolé au moins deux cents personnes. C'est une grossière exagération. Mgr de Pontbriand dit formellement qu'il n'y eut qu'environ trente indiens de tués, sur lesquels, ajoute-t-il, plus de vingt étaient des femmes et des enfants *. Le reste eut le temps de prendre la fuite. Quelques Abénakis se mirent en défense, tuèrent un sauvage mohican, et blessèrent plusieurs des assaillants. Eogers donne le chiffre invraisemblable de six cents scalpes trouvés aux portes des cabanes.

Le village fut pillé et incendié. Avant de mettre le feu à l'église, les rangers enlevèrent les objets les plus précieux, les reliquaires et les statuettes en or, en argent, les vases sacrés dont ils jetèrent les hosties et les foulèrent aux pieds. Eogers fit ensuite emporter tout ce qu'il put de provisions, consistant surtout en maïs, et prit la fuite, emmenant avec lui cinq prisonniers anglais qu'il avait délivrés, trois petites sauvagesses et deux jeunes Abénakis, Antoine et Xavier Gill 2.

Eogers prétend avoir su par les prisonniers qu'il y avait aux environs deux partis de sauvages et de Canadiens épiant son arrivée. Si pareil fait eût été connu dans le village, comment la population se serait-

1 — N.- Y. Documents, vol. X, p. 1058. Lettre de Mgr de Pontbriand.

"1 — Descendants de Samuel Gill, jeune Anglais de quatorze ans, enlevé et adopté par les Abénakis un demi-siècle auparavant, du village de Grilltown, dans Le Massachusetts. La mère des deux jeunes Gill fut tuée en route par les rangers. Ces enfants recouvrèrent plus tard leur liberté et revinrent à Saint- François.

elle livrée aux réjouissances sans avoir la moindre conscience du péril ? Nul doute que se voyant sans défenseurs, elle n'eût suivi son instinct traditionnel, et pris la fuite. Quoi qu'il en soit, Rogers comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et avant que le soleil fût haut sur l'horizon, il s'était enfoncé dans la plaine par où descend la rivière Saint-François. Sa bande allait payer cher le coup d'audace qui lui avait réussi. La vengeance sauvage accourait avec les guerriers de Bécancour et de Saint -François. Ils les suivirent à la piste. Le général de Lévis, avec son froid laconisme, qui rappelle les commentaires de César, se contente de dire : " Ils les écharpèrent x ".

Les rangers n'avaient eu de provisions que pour se rendre au sud du lac Memphrémagog. Là ils furent obligés de se diviser en petites bandes, et de ralentir leur fuite pour vivre de chasse. Les Abénakis les y rejoignirent et les traquèrent avec cet acharnement qu'inspire la rage dans le cœur d'un indien. Rogers aVoue qu'une bande d'une vingtaine, aux ordres des lieutenants Turner et Dunbar, fut à peu près toute tuée ou prise, qu'une autre, conduite par l'enseigne Avery. fut chaudement pourchassée, et perdit cinq de ses rangers faits captifs. Une relation française porte à cinquante le nombre des victimes que firent les Abénakis 2. Ceux des fugitifs qui ne périrent pas de faim ou de fatigue, atteignirent les sources du Connecticut, d'où ils se traînèrent péniblement jusqu'au con-

J — Journal de Lévis, p. 224.

2 — Journal tenu à l'armée.

fluent de l'Ammonoosuc, soutenus par l'espoir d'y trouver le dépôt de vivres demandé par Rogers. Amherst y avait en effet envoyé un parti d'hommes, avec d'abondants secours. Les feux qu'ils avaient allumés brûlaient encore ; les restes des repas qu'ils venaient d'y prendre gisaient çà et là, sur la mousse ; mais eux-mêmes, qu'étaient - ils devenus avec leurs provisions ? Sans doute qu'ils étaient allés camper un peu plus loin, dans un endroit plus favorable. On se mit à la recherche, on appela, on fit des décharges de mousqueterie. Nulle réponse, nul signe de vie : partout la solitude aride, morne, silencieuse. Le lieutenant Stephen, expédié par Amherst, s'était rendu coupable d'un acte indigne qui le fit chasser honteusement de l'armée. Il s'était impatienté d'attendre, et deux jours seulement après son arrivée, il était reparti avec ses provisions. Le désespoir des rangers en se voyant complètement abandonnés, est plus facile à comprendre qu'à exprimer. Presque tous se trouvaient à bout de forces, incapables d'avancer plus loin. Rogers seul avait conservé un reste de vigueur, Il s'offrit d'aller chercher du secours au poste le plus voisin, Charlestown, autrement dit Number Four, situé à cinq jours de marche plus bas sur la rivière Connecticut. En attendant, comme le gibier était rare, ses compagnons tâcheraient de se soutenir en mangeant des racines, quelques bulbes, l'écorce tendre des arbres, et des petites baies sauvages croissant sur certains buissons des alentours. Rogers leur promit qu'il serait de retour dans dix jouis. 11 construisit un radeau avec le bois sec de pins renversés, s'y embarqua awcle

capitaine Ogden, un des rangers, le plus vigoureux des jeunes Abénakis, et s'abandonna au courant de la rivière. Durant le trajet du second jour, il faillit être entraîné dans un rapide avec son radeau. Il fallut en construire un autre au pied du courant. Rogers n'ayant plus assez de force pour bûcher les arbres, en renversa et coupa quelques-uns en y mettant le feu, pendant que le capitaine Ogden tuait les écureuils qui sautaient en criant sur les arbres voisins. Enfin, après cinq jours de cette navigation, il arriva au poste anglais, d'où il fit partir immédiatement un canot chargé de vivres. Il le suivit deux jours après. C'est à la suite de cette fatale expédition qu'il arriva à Carillon avec vingt et un de ses rangers, dans l'état pitoyable où les vit le capitaine Pouchot \ Dix des prisonniers faits par les Abénakis furent ramenés à Saint- François, où les familles échappées aux massacres erraient encore parmi les ruines, en cherchant les ossements calcinés de leurs proches. Malgré toutes les instances des Canadiens, les captifs furent livrés aux femmes qui leur firent cruellement expier leur terrible exploit 2.

1 — "Il est arrivé à l'Ile-aux-Noix, depuis quatre jours, cinq Anglais pris au fond de la baie de Missiscouy, qui y sont arrivés demi-morts de faim. Ils en annoncent encore dix, dont deux sont mourants, qu'ils ont laissés dans la rivière de Missiscouy. C'est un débris du parti de Rogers". Yaudreuil à Lévis, 6 novembre. Bourlamaque, dans une lettre à Lévis (30 novembre), dit que ces rangers s'étaient égarés. " Trois Abénakis les ont pris sans peine ".

2 — Journal tenu à V armée. Cf. Maurault, Histoire des Abénakis ; Parkman, Montcalm and Wolfe.

Les preuves d'inexpérience données par Bougainville au cours du siège de Québec, le firent reléguer au second rang par Lévis. Le général se disposait à partir pour Montréal, afin d'y préparer, durant l'hiver, sa fameuse campagne de 1760. Avant de quitter Jacques- Cartier, il remit le commandement de ce poste avancé à un soldat éprouvé, le major général Dumas, qui s'était si fort distingué à la Monongahéla, et tout récemment à la bataille d'Abraham. Sur les six cents hommes qu'il lui laissa, deux cents environ resteraient aux ordres de Bepentigny à la Pointe-aux-Trembles. A l'Ile-aux- Noix, M. de Lusignan commanderait les quatre cents soldats de garnison, tandis que le colonel de Bourlamaque irait prendre quelque repos à Montréal. Aux rapides, le capitaine Desandrouins continuerait les travaux du fort Lévis avec trois cents hommes. Le régiment de la Eeine prit ses quartiers d'hiver sur la rivière Chambly ; celui de Guyenne, entre Sorel et Varennes ; Royal-Eoussillon à Boucherville et à Laprairie ; Béarn dans l'île de Montréal ; la Sarre à l'Ile- Jésus ; Berry entre Terrebonne et Berthier ; et Languedoc dans le gouvernement des Trois-Rivières.

Autour de la rade déserte de Québec, les froids de novembre jetaient des franges d'écume glacée et des taches de neige sur les cimes des Laurentides. L'hiver du Canada s'annonçait par de fortes gelées, avec un temps calme, un soleil éclatant, ou par des coups de vent presque toujours nord-est, amenant les jours sombres, un ciel gris, des nuages de plomb versant de froides averses. Le tonnerre du canon, le roulement de la mousqueterie avaient cessé. Les rivages de Beauport

312 MONTCALW ET LÉVIS

et de la Pointe-Lévis étaient devenus des solitudes.

L'agitation et la vie s'étaient concentrées sur le cap de Québec. L'enceinte des murs regorgeait de soldats anglais, écossais, anglo-américains, se croisant sur les places publiques, dans les rues, sous les portes, avec u mpopulation muette, atterrée, en quête d'un abri ou d'une bouchée de pain. Un témoin oculaire écrit qu'on ne peut se faire une idée du chaos qui régnait dans la place tant parmi les Anglais que parmi les Français. Elle était devenue le rendez- vous des filous, de tous les êtres sans aveu qui se livraient au désordre et au pillage, malgré les exemples de sévérité donnés par le commandant. On voyait des gens courir à droite, à gauche, sans savoir où ils allaient. Chacun cherchait son bien, et ne le trouvant pas, prenait celui de son voisin 1. Une partie des habitants chassés de leurs maisons pour faire place aux troupes, sortaient de la ville et allaient se réfugier au delà de Jacques-Cartier. D'autres, trop pauvres pour fuir, avaient à peine un coin pour se retirer dans leurs propres demeures envahies par les Anglais. La ville se réveillait chaque matin au son des tambours et du clairon, comme dans un camp. Tout y annonçait la proximité de l'ennemi, la sévérité de la discipline militaire, la rigueur de la loi martiale appliquée aux citoyens, les précautions prises contre les allants et venants, les gros corps de garde stationnant à toutes les issues, le cordon de sentinelles faisant cercle autour des remparts, les postes avancés échelonnés sur

1 — Le commissaire général Bernier à Bourlamaque, 27 septembre 1759.

les routes jusqu'à Lorette et Sainte-Foye. A l'intérieur des maisons, toute lumière devait être éteinte à dix heures du soir ; aucun citoyen ne pouvait sortir dans la rue, la nuit, sans un fanal à la main, et jamais après dix heures.

Avant la fin de l'automne, la froideur des rapports entre ennemis commença à s'adoucir. Les vainqueurs furent bientôt subjugués par les grâces, la courtoisie et la spirituelle conversation des dames canadiennes. Knox s'en fait l'écho dans plus d'une page de son Journal. Il avait eu en partage pour logement une espèce de hangar attenant à une écurie. Le local qu'il y occupait etp.it assez spacieux, mais en bois brut, ouvert d'un côté par le râtelier d'une crèche, et n'ayant d'autre plafond que des planches volantes, servant de grenier à foin. Malgré cela, après y avoir fait monter un poêle, et exécuter quelques travaux de charpente, il s'y trouva mieux installé que bien d'autres officiers de son rang.

Bien, dans la cité conquise, n'échappait à son œil inquisiteur, ni le Chien d'Or avec son inscription légendaire, ni les niches pratiquées aux angles des rues avec leurs statues de grandeur naturelle, représentant Saint- Joseph, Saint-Augustin, Saint-Denis, Sainte-Ursule, ni les costumes des ordres religieux, ni les cérémonies du culte auxquelles il assistait, en se félicitant des attentions qu'on y avait pour lui II ne tarit pas d'éloges sur les religieuses hospitalières, celles de l'Hôpital-Général en particulier, dont il. eut occasion de connaître la charité et le dévouement. Ce fut pour lui une'agréable diversion quand il reçut l'ordre d'aller pendant une semaine y commander la garde, veiller à la discipline et observer

l'ennemi, dont la cavalerie s'était montrée dans le voisinage. Ce monastère, avec son hôpital délicieusement situé dans un endroit salubre au bord de la rivière Saint-Charles, à un mille de Québec, était alors ouvert aux blessés des deux armées qui y jouissaient des mêmes soins.

" Quand, dit-il, nos pauvres malades recevaient l'ordre de sortir de nos détestables hôpitaux militaires pour y être transportés, ils ne pouvaient assez exprimer leur joie et leur contentement. Chaque patient a son lit entouré de rideaux, avec une religieuse qui en prend soin. Les lits sont rangés de chaque côté des salles, séparés chacun par un espace suffisant pour qu'une personne y circule ; les salles sont balayées et époùssetées chaque matin, puis aspergées de vinaigre, de façon que l'étranger qui y passe ne s'aperçoit d'aucune odeur désagréable. Chaque officier a son appartement particulier. Les religieuses sont en général jeunes, d'un extérieur agréable, polies, mais de la plus stricte réserve ".

Knox continue : "Je vivais ici à la table du roi de France avec une société agréable et polie, composée d'officiers, des directeurs et des commissaires. Quelquesuns étaient mariés, et leurs femmes nous honoraient de leur compagnie. Elles étaient généralement gaies, excepté quand la conversation tombait sur les désastres de la dernière campagne. Alors elles donnaient cours à leur affliction, qu'elles exprimaient par des soupirs et par des : 0 mon Dieu " !

La communauté de l'Hôpital-Général, dont une bonne partie était issue des familles nobles ou distinguées du pays, avait pour supérieure la Mère de Saint-Claude

de la Croix, sœur de M. de Bamezay, commandant de Québec. Elle semblait avoir été choisie tout exprès pour traverser ces temps difficiles. Femme du monde accomplie, en même temps que parfaite religieuse, elle sut se concilier non seulement l'estime, mais l'amitié des conquérants, par son tact, son esprit, sa haute raison.

" Deux ou trois jours après mon arrivée, dit Knox, une des sœurs me remit un gracieux billet de la Mère de Saint-Claude, m'invitant à prendre part à ce qu'elle appelait un déjeuner anglais.

— " Si vous êtes prêt, me dit la sœur, j'aurai l'honneur de vous conduire.

" Je suivis mon guide qui m'introduisit dans une salle spacieuse, où je trouvai la supérieure avec plusieurs religieuses occupées à des ouvrages d'aiguille. Sur une table au centre de la pièce étaient placés deux cafetières et deux autres vases, un gros pam, une assiette de beurre et un couteau ; sur une autre assiette étaient empilées cinq ou six tranches de pain, beurrées d'un pouce d'épaisseur, et de la moitié de la grandeur du pain. En entrant, je saluai la plus âgée des dames qui se trouva être la supérieure, et ensuite les autres. Deux chaises furent immédiatement approchées de la table, et Mme de Saint-Claude me faisant signe de prendre ma place, je m'assis en même temps qu'elle. Elle me dit en me montrant les deux cafetières, que l'une contenait du thé, l'autre du lait.. S'apercevant que le thé n'était pas à mon goût, car il était noir comme de l'encre, elle m'assura qu'il y en avait une demi-pinte dans la cafetière, et qu'il avait été bien bouilli dans l'eau. Je lui dis qu'il était vraiment trop bon pour

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moi, et que je ferais un bon repas avec du pain et du lait. Je fus confus des excuses qu'elle me fit, me priant de remarquer que ce n'était pas la coutume dans le pays de prendre du thé, si ce n'est en cas de maladie. Là-dessus elle m'offrit avec empressement de faire venir du café, ce que je refusai. Je fis un excellent repas de ce qui se trouvait sur la table ; et je passai près de deux heures des plus agréables en conversation avec cette vieille dame et ses virginales compagnes. Quand le temps le permettait et que j'étais libre, je me promenais assez souvent dans le jardin, avec un ou deux des officiers français. D'autres fois je jouais au piquet avec eux ".

Cette semaine passée avec les habitués du cloître, s'écoula trop vite au gré du brave Ecossais, et lui parut comme une idylle au milieu de sa rude vie de soldat.

En rentrant dans ses quartiers, le capitaine trouva la ville toute pleine de rumeurs. Les cavaliers de la Kochebeaucour et des partis de sauvages s'étaient montrés à Sainte-Foye, et jusqu'à Beauport, où ils avaient fait quelques prisonniers. Le capitaine Canon, avec la. flotte du munitionnaire, ancrée au-dessus du Richelieu, avait dessein de forcer le passage devant Québec pour retourner en France. Ce ne fut cependant que le 22 novembre qu'elle parut à la hauteur du cap Rouge. Elle ne se composait que d'une douzaine de voiles, deux frégates et deux autres navires en ayant été détachés pour hiverner à Sorel1. Le capitaine Canon appareilla hardiment durant la nuit obscure du 24, et franchit le

1 — Journal de Lévis, p. 231.

passage, malgré les boulets et les bombes lancés de la haute et basse ville. Trois frégates et un navire s'étaient échoués dans le trajet. Les équipages les abandonnèrent, après y avoir mis le feu. Un de ces vaisseaux, YElizabeth, n'ayant pas brûlé, les Anglais envoyèrent une goélette armée pour s'en emparer ; mais le commandant français lança sur elle deux de ses embarcations, montées de ses plus biaves marins, conduits par son second, M. de la Giraudais. Ils l'abordèrent sous le feu de ses canons et de sa mousqueterie, la saisirent et allèrent triomphalement rejoindre la flotte. Après qu'elle eut disparu, le capitaine Miller, du Macehorse, destiné à hiverner à Québec avec le Porcupine, vint, avec une quarantaine d'hommes, prendre possession du vaisseau échoué, que l'imprudence de ses propres gens fît sauter avant qu'ils l'eussent quitté. Un habitant du voisinage, attiré par l'espoir de recueillir quelques provisions parmi les épaves, les trouva entourées de morts et de blessés affreusement mutilés. Il porta chez lui les survivants avec l'aide de ses voisins, leur prodigua les premiers soins et vint donner avis à Québec, où ils furent transportés ; presque tous moururent en peu de temps.

Dans les derniers jours de novembre, la bordée de neige de La Suinte-Catherine étendit, comme d'habitude, -mi voile blanc sur le front chauve du cap Diamant et sur la contrée qu'il domine. Les vieux chasseurs prédisaient un hiver précoce et rigoureux : ils faisaient remarquer le départ hâtif des outardes, dv^ harnaches et autre gibier d'automne. Ils prétendaient en voir encore des indices dans l'instinct prévoyant des

bêtes forestières. A la mi-décembre, le fleuve charriait déjà d'énormes champs de glaçons. L'hiver du Canada

était définitivement établi, avec ses avalanches de neige enveloppant tout de sa blancheur uniforme, ses ouragans, ses nuages de poudrerie, ses froids hyperboréens, ses bises glaciales fouettant les joues, les déchirant comme des morsures. Et quand le ciel redevenait serein, le soleil versait un déluge de lumière sans chaleur, sur la nappe éblouissante déroulée à perte de vue ; puis venaient les longues nuits claires, avec leurs aurores boréales et leurs myriades d'étoiles. Les soldats, trop légèrement vêtus, ne savaient comment se défendre contre les rigueurs d'un tel climat. Les sentinelles, quoique relevées d'heure en heure, revenaient avec les pieds, les doigts insensibles, et presque sans connaissance. " Il y a eu à Québec, écrivait Malartic, deux sentinelles de gelées ; nos partis enlèvent quelquefois celles des postes avancés 1 ".

" Aux heures de parade, rapporte Knox, sur la place d'armes, nos gardes ont une apparence des plus grotesques sous leurs divers accoutrements. Les moyens que nous inventons pour nous garantir contre l'extrême rigueur de ce climat sont variés au delà de toute imasination. L'uniforme si propre et si régulier du soldat est enseveli sous la grossière robe de fourrure des habitants de la froide Laponie. Nous ressemblons plutôt à une mascarade qu'à un corps de troupes régulières; et il m'arrive souvent d'être accosté par des personnes de ma connaissance que je reconnais à la voix, mais qu'il

1 — Journal, p. 303.

m'est impossible de distinguer sous leur costume. Eu outre, tout le monde paraît être continuellement pressé, car au lieu de marcher tranquillement dans les rues,, chacun se précipite et va au pas de course : ".

Le capitaine fut nommé de garde à la basse ville, un jour que le sol s'était couvert de verglas à la suite d'un dégel accompagné de pluie. " 11 nous fut impossible, dit-il, de marcher dans la côte sans danger d'accident avec nos fusils chargés. Force nous fut de nous asseoir et de nous laisser glisser du haut en bas l'un après l'autre ".

Les Highlanders, avec leurs genoux à l'air, selon leur costume national, avaient plus à souffrir du froid' que les autres troupes, ceux du moins qui n'eurent pas l'avantage d'être de garde à l'Hôpital-Général et aux ursulines ; car les bonnes religieuses, touchées de pitié, employèrent leurs rares loisirs à tricoter des grands bas, dont elles leur firent présent.

La coupe et le charroi du bois de chauffage étaient devenus la principale occupation des troupes, malgré les réquisitions de combustible exigées desraroisses voisines. Chaque matin, quand le temps le permettait, des escouades de bûcherons, escortés par de forts détachements destinés à les défendre en cas d'attaque, se rendaient dans les bois de Silkry et de Sainte-Foye, où ils abattaient et débitaient les arbres. D'autres soldats attelés sur des traîneaux transportaient le bois en ville.

A Montréal, la population avait à lutter contre un ennemi plus redoutable que le climat, c'était la faim..

] — Knox's Journal) vol. II, p. 231

Jamais depuis le commencement de la guerre elle ne s'était aussi cruellement fait sentir. Une barrique de

vin se vendait deux mille quatre centslivres; un minot de sel de trois à quatre cents; le pain valait huit sous la livre, le lard quarante, le bœuf vingt, un chou coûtait vingt sous, une douzaine d'œufs cinquante. Durant l'été suivant, la barrique de vin fut portée jusqu'à dix mille livres, et le reste en proportion.

On se demande comment la constance du peuple ne se démentit pas plus que le courage du soldat en présence d'une misère si profonde, venant s'ajouter aux malheurs de la dernière campagne. Deux choses y contribuaient plus que tout le reste : l'accord rétabli entre les chefs, lequel amenait l'unité dans le commandement ; et la confiance extraordinaire qu'inspirait l'habileté du général de Lé vis. Grâce à son exemple et à ses paroles, les dissensions qui naguère avaient causé tant de maux, disparaissaient rapidement. " Des citoyens aisés, dit Pouchot, se faisaient un plaisir de nourrir leurs défenseurs ; l'on vivait fort cordialement ensemble, des malheurs communs resserrant cette union". Pouchot en cite des exemples personnels :

— " Monsieur, lui dit un jour une dame, les vivres sont très chers ; on a bien de la peine à avoir des provisions. Faisons ordinaire ensemble : ce que vous y mettrez et ce que j'ai, nous feront vivre plus aisément".

Durant les deux mois et demi qu'il séjourna à Montréal, Pouchot pressait souvent cette dame de recevoir quelque argent pour les dépenses qu'il lui causait.

— " Nous compterons à la fin de l'hiver, lui répondaitelle invariablement ". A son départ, il lui devait deux

mille livres, et malgré les instances les plus vives, il ne put réussir à faire accepter la moindre somme à cette femme généreuse. " Plusieurs autres officiers, ajoute Poucliot, ont eu à se louer de procédés pareils 1 ".

A la fin de l'automne, l'armée avait suivi par la pensée la garnison de Québec embarquée pour l'Europe. A la veille du départ, quelques-uns de ses officiers, comme Joannès, Marcel et autres, avaient obtenu l'autorisation d'aller dire adieu à leurs camarades, à Jacques-Cartier, et s'étaient chargés de messages pour leurs familles et leurs amis. Durant la dernière campagne, on avait été privé de toute communication comme pendant l'hiver. Les derniers liens qui rattachaient au vieux monde s'étaient brisés au départ de la flotte du munitionnaire. Personne ne pouvait dire quand ces liens pourraient être renoués. Le chevalier Le Mercier avait été chargé par Vaudreuil d'aller exposer à la cour de Versailles l'extrémité où était la colonie, ■et demander de prompts et énergiques secours. Il avait emporté avec lui les dernières dépêches du gouverneur et la correspondance de l'armée. Dans une lettre écrite à Mme Hérault de Séchelle-, Bougaiu ville a exprimé, sans y songer, le sentiment général, en écrivant ses propres pensées. Il résume d'abord, en quelques mots, les derniers événements. " La neiçe et les «laces vont

enfin terminer notre campagne, ma chère maman ; je reste pour faire l'arrière-garde et conduire les dernières troupes dans leurs quartiers. Il est temps de prendre

J — Mémoires, vol. 11, p. 160.

un peu de repos. J'ai passé près de quatre-vingts

nuits blanches, souffert des fatigues incroyables et des misères d'un genre inconnu en Europe. Je ne m'en sens ({ne plus zélé à défendre nos malheureux débris, et il ne tiendra pas à moi qu'on n'affronte et ne supporte les dernières extrémités avant que de quitter la partie. Soyez assurée, , ma chère maman, que le nom de votre enfant ne se prêtera jamais à rien de faible.

" Par le départ de la garnison de Québec, je vous ai informée du fatal événement qui nous a coûté notre général et Québec ; des efforts que j'avais faits pour empêcher la prise ' de cette place ; des commissions particulières que j'ai eues pendant toute la campagne où l'on m'a toujours confié un corps d'élite ; des petits succès que la fortune m'a procurés. Il ne me reste qu'à vous dire que chaque instant me rend plus sensible la perte de M. le marquis de Montcalm, quoique je trouve dans M. le chevalier de Lévis les mêmes bontés et la même confiance dont m'honorait notre infortuné général. Je le pleurerai toute ma vie, et j'ai du moins la consolation de voir que tout le monde ici partage ma douleur.

" Si la paix se conclut cet hiver, au nom de Dieu ! procurez-moi mon rappel, et ne me laissez pas dans

cet exil éloigné de vous et de tout ce qui m'est cher

Je suis maintenant comme l'oiseau sorti de sa cage, et je ne crois pas que l'on m'y rattrape.

" Vous sentez bien, ma chère maman, qu'enfermés comme nous le sommes, il ne nous est parvenu aucune nouvelle d'Europe. Si j'en avais seulement reçu de votre santé, je serais tranquille, au lieu que j'ai la plus

vive inquiétude, et en vérité je n'y vois point de bornes. Il y a tant à gagner à vous faire l'interprète des sentiments du cœur, que je vous supplie, ma chère maman, de vouloir bien l'être des miens auprès de mon camarade et de sa charmante femme. Je ne puis leur écrire, manquant de papier et de temps. Je mets dans un autre bâtiment une lettre pour mon frère, afin que tous mes œufs ne soient pas dans un panier. Je vous prie de le lui dire, en cas qu'elle ne lui parvienne pas. Le sort de ces vaisseaux est extrêmement aventuré.... Aimez toujours, ma chère maman, un enfant qui vous aime de tout son cœur. Hélas ! quand pourra-t-il vous le dire lui-même 1 ".

Le peuple aussi bien que l'armée sentaient que le dénouement de la crise ne pouvait tarder. Cette pensée rendait les uns et les autres plus impatients de la paix : les Français pour rentrer dans leur patrie, les Canadiens pour rétablir un peu d'ordre dans leurs foyers dévastés et réparer leurs ruines. En attendant, la société de Montréal s'étourdissait comme avait fait celle de Québec durant les hivers précédents. Le faible traitement des officiers pouvait à peine suffire aux premiers besoins de la vie, attendu le prix exorbitant de toutes choses. On conçoit l'avidité avec laquelle ces officiers couraient à toutes les distractions, au sortir de l'esclavage militaire et dé la dure campagne qu'ils venaient de foire. Où prenaient-ils des ressources ? " Le jeu y suppléait, dit Pouchot. Le plus gros qu'on imagine en France n'est rien en comparaison de celui qui se jouait. L'intendant et

1 — 9 novembre.

les dames de sa société, ainsi que les officiera canadiens qui, la plupart avaient beaucoup gagné par leurs pacotilles, perdaient dv* sommes dont les officiels français profitaient. Quelques-uns de ceux-ci ont rapporté encore en France beaucoup d'argent 1 ".

Vaudreuil et Lévis fermaient les yeux, ou ne réagissaient que faiblement contre ces entraînements qui surgissaient, en partie, de la situation. Ces amusements jetaient la ville dans un tourbillon qui y maintenait la vie et faisait oublier bien des privations. Les deux commandants étaient d'ailleurs absorbés par un bien plus grand souci: celui de préparer la revanche. La parfaite entente qui régnait entre eux doublait leurs moyens d'action ; d'autre part, le tyrannique intendant, menant de front, comme toujours, les plaisirs et les affaires, créait des ressources à force d'activité, portait partout son œil d'oiseau de proie, et se faisait livrer par les habitants ce qui leur restait de grains et de bestiaux, sans autre compensation qu'un papier-monnaie tellement discrédité qu'on n'en voulait plus. " Guerre et pitié ne s'accommodent point ", écrivait-il à Lévis 2.

Le plan de campagne du général fut prêt avant le 1er décembre : il était aussi hardi (pie promptement conçu, et clairement élaboré. 1 >ans le mémoire qu'il présenta au gouverneur, il lui faisait comprendre que la célérité était la condition du succès, et il proposait d'emporter Québec d'assaut au cœur de l'hiver. Vaudreuil, séduit par l'exposé lucide du général, donna son assentiment sans hésitation, et l'entreprise fut résolue.

1 — Mémoires, vol. II, p. 158.

2 — 4 octobre 17-V.t.

On prépara un grand nombre d'échelles, et tout ce qui était nécessaire à l'expédition. L'ordre de marche fut même écrit et prêt à être proclamé. La question la plus difficile était celle des vivres ; on espérait cependant la résoudre. Chaque habitant fut requis de tenir prêt un mois de provisions, tant pour lui-même que pour les soldats qu'il logeait. Mais un obstacle imprévu força d'ajourner l'expédition : les froids excessifs rirent arrêter les moulins, et empêchèrent de réduire les blés en farine. On fut même obligé de faire descendre près des deux tiers de la garnison du fort Lé vis, sans quoi elle serait morte de faim. Le général aurait voulu entretenir pendant tout l'hiver un gros corps de sauvages et de coureurs canadiens dans les bois de Lorette, d'où ils auraient fait des courses continuelles aux environs de Québec, pour empêcher la garnison anglaise de couper du bois, et la tenir nuit et jour en alerte ; mais la même difficulté des vivres le contraionit de renoncer à ce projet. Le major Dumas, réduit à sa faible garnison de Jacques-Cartier, ne put que détacher de petits partis pour inquiéter les avant - postes anglais. Ceux - ci s'étaient établis avec du canon dans les églises de Lorette et de Sainte-Foye, qu'ils avaient entourées de solides retranchements palissades, munis de nombreuses garnisons.

Le fort Jacques-Cartier, dont on distingue encore très bien les restes sur le côté droit de la rivière, avait une forme oblougue fort irrégulière. Son enceinte contournait la crête d'un promontoire qui rappelle Québec en miniature. Les constructions du fort étant trop petites pour loger toute la. garnison, uni; partie des

soldats s'étaient fait à l'extérieur des cabanes avec tout ce qu'ils avaient pu trouver. La misère s'y montrait plus grande encore qu'à Montréal. Les troupes étaient presque nues ; leurs vêtements usés et déchirés tombaient en loques 1. Elles ne pouvaient vivre qu'en achevant de ruiner les habitants des paroisses environnantes.

" A peine, dans chaque famille, raconte un ancien curé du lieu, put-on conserver ce qui était absolument nécessaire pour la subsistance. Heureuse celle où on laissait une seule vache. Ceux des habitants qui purent conserver un mouton ou deux, n'y réussirent qu'en cachant soigneusement ces animaux jusque dans leurs caves, pour les soustraire aux recherches continuelles que l'on faisait pour se procurer des aliments 2 ".

Le fort Jacques- Cartier devint le dépôt général du matériel et de l'équipement destinés à l'expédition contre Québec. Lé vis n'avait attendu que l'ouverture des chemins d'hiver pour en faire commencer le transport, sur des traîneaux expédiés de Montréal et des forts voisins. Tandis que Bourlamaque, épuisé, gardait la chambre pour réparer ses forces ; que Bougaiuville, plus exténué encore, prenait le lit 3, le général ne parais-

1 — Lettre de la Rocliebeancour à Bougainville, 28 octobre

2 — L'abbé Gatien, Histoire de la paroisse du Cap-Santé. " Nous sommes obligés de leur enlever de iorce le peu d'animaux qui leur restent pour leur vie, étant à la dernière extrémité à ce sujet ". Lettre du chevalier de Lé vis. 14 juillet 1760, p. 371.

3 — Il avait même été forcé de le garder avant de quitter la Pointe-aux-Trembles. De Caux à Bon gain ville. 1er novembre

sait pas s'apercevoir des fatigues et continuait à se livrer à un travail herculéen. Voyant l'impossibilité de faire avancer immédiatement son armée, il songea à profiter du temps où le passage des glaces devant Québec, au fort de l'hiver, y rend la traversée du fleuve difficile et dangereuse, pour porter un détachement de quatre cents hommes à la Pointe-Lévis. Par cette manœuvre, il enlèverait aux Anglais la meilleure partie de leurs approvisionnements venant de cette cpte, et s'en servirait pour sa propre armée. Malheureusement, la continuité du froid retardant toujours la mouture des grains, fit ajourner jusqu'à la fin de janvier le départ de l'expédition. Le capitaine de Saint-Martin, qui la commandait, émule de Eepentigny en bravoure et en intelligence, n'arriva à la Pointe-Lévis que pour voirie pont de glace se former devant la ville.

La rumeur de l'attaque projetée du chevalier de Lévis y avait transpiré, causé de vives alarmes et donné cours à des rapports fantastiques. Le général français, disait-on dès le mois de novembre, rassemblait une armée de quinze mille hommes, composée des troupes régulières et de tout ce qu'il y avait de plus aguerri parmi les Canadiens, et s'avancerait bientôt pour emporter Québec d'assaut. En décembre, on précisait le jour de cet assaut : il se ferait dans la nuit du 2'2 ; car le nouveau Don Quichotte (c'est ainsi qu'on désignait le général) se vantait de venir dîner à Noël dans Québec, à l'ombre du drapeau français. Il avait fait construire une quantité d'échelles, et exerçait ses troupes en leur faisant escalader des remparts de neige. Des informa-

tions prises à de meilleures sources firent taire les moqueries.

L'infatigable Repentigny se montrait si actif, avec sa poignée d'hommes campés à la Pointe-aux-Trembles, il surprenait, tuait ou enlevait si souvent les sentinelles ou quelques-uns des " bûcheurs " qu'on craignait l'apparition de ses francs-tireurs jusque sous les murs de Québec. Ses partis de sauvages venaient de prendre coup sur coup six Anglais qui s'amusaient à patiner sur les glaces au pied du cap 1. Le général Murray réitéra la défense déjà faite de ne laisser franchir les portes de la ville à aucun soldat sans qu'il eût un passeport.

Saiut-Martin se fortifia dans l'église et le presbytère de la Pointe-Lé vis, et mit en marche plusieurs convois de vivres. Connaissant bien quel épouvantait étaient les sauvages pour les Anglais, il fit savoir à Québec qu'il avait à sa disposition un bon nombre d'habiles perruquiers prêts à faire la chevelure à tous les demandants.

Le 13 février, à la pointe du jour, le major Dalling traversa le fleuve sur la glace avec l'infanterie légère, quelques pièces d'artillerie, et commença à canonner l'église, pendant qu'un autre corps de deux cents hommes descendu plus bas, l'attaquait du côté de l'est. Le capitaine de Saint-Martin, dont le détachement était beaucoup diminué par l'envoi de plusieurs partis dans les paroisses environnantes, pour y faire des levées de vivres, fut abandonné aux premiers coups de canon par les sauvages qui gagnèrent les bois. Il fit cependant

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