‹ Montcalm et Lévis (volume 4)Chapitre 13 sur 35 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

Description de William-Henry et de ses environs Approches du fort La flottille indienne Lévis à l'avant -

garde. — Les travaux du siège Conseil avec les sauvages Message intercepté — Une alerte Le capitaine

Fesch. — Capitulation Evacuation du fort Premiers

désordres La nuit dans le camp retranché Le colonel

Young et les otages Première alarme Départ de la

garnison. — Hésitations de Monro — Le massacre Kécit

des témoins oculaires. — Désertions des sauvages. — Injustes remarques de Bougainville contredites par Lévis. — Démolition de William-Henry.

Quand le voyageur s'arrête aujourd'hui à la tête du lac George, il a peine à reconnaître l'emplacement qu'occupait le fort William-Henry. De ses murailles et de ses fossés, il ne reste que de vagues ondulations de terrain. Des champs cultivés ont été taillés çà et là clans la forêt, et de gracieux villages s'élèvent au bord du lac ; mais les grandes lignes de l'horizon ont gardé leur aspect sauvage. Les belles montagnes du lac Saint-Sacrement mirent toujours leur panache de verdure dans ses eaux limpides. Quand revient cette

quinzaine d'août, témoin des tragiques événements que nous allons dire, les promontoires et les îles revêtent toujours les mêmes teintes d'une fin d'été ; et quand le sifflet de l'engin à vapeur, qui a remplacé le canon de Montcalm, a cessé de retentir, les feuilles mortes, que la brise emporte sur le lac, y retombent dans le même silence d'autrefois.

Le 3 d'août, l'armée fut sur pied dès que l'aurore eût paru à la cime des montagnes. Le canon entendu à minuit, comme l'avaient annoncé les prisonniers, faisait croire à une attaque des ennemis. L'armée se mit en marche à^travers les bois, le détachement de Lévis faisant l'avant-garde, éclairé par les sauvages. Montcalm commandait à sa suite le gros de l'armée. Cinq cents hommes, aux ordres du lieutenant-colonel Privât, avaient été laissés à la garde des bateaux.

Les Anglais ne sortirent pas de leurs retranchements. Une escouade conduisit le colonel Bourlamaque, chargé de la direction du sièçe, et l'ingénieur en chef Desandrouins, sur les hauteurs voisines pour examiner le fort; ils reconnurent que le côté le plus vulnérable était précisément celui par où s'avançait l'armée. A droite, c'est-à-dire au sud-est, le fort George était défendu par un marais impraticable ; à gauche, par le lac ; et des deux autres côtés, par un bon fossé palissade.

Ces remparts étaient formés par un assemblage de grosses pièces de bois croisées les unes sur les autres, et solidement liées ensemble ; les interstices en étaient remplis de terre et de gravier.

On avait pratiqué à une portée de canon de la place un désert dont les arbres, à demi brûlés et couchés l'un sur l'autre, offraient, ainsi que leurs souches, un obstacle presque inconnu dans les approches des places d'Europe. A l'est du fort, un camp retranché avait été construit sur une hauteur très avantageuse, dominant le fort luimême, et protégée en grande partie par des marécages. Les retranchements en étaient faits de troncs d'arbres posés les uns sur les autres ; ils avaient peu d'étendue, beaucoup de flancs munis d'artillerie, et pouvaient être bordés par les ennemis.

Le fort et le camp retranché qui communiquaient par une chaussée construite le long du rivage, étaient défendus par vingt-neuf canons, trois mortiers, un obusier, dix-sept pierriers, en tout cinquante pièces d'artillerie, et par une garnison de deux mille quatre cents hommes 1, commandée par le lieutenant-colonel Monro, du 35me régiment de l'armée anglaise, vétéran écossais d'une bravoure personnelle incontestable, mais d'un caractère faible, comme le démontrèrent les événements.

Bourlamaque et Desandrouins revenus de leur expédition, et le plan d'attaque décidé, l'armée qui avait fait halte de onze heures à midi, accéléra le pas pour s'emparer avant la fin du. jour des hauteurs qui dominaient la place. Tandis qu'une partie des Indiens opéraient sur la droite, en escarmouchant avec les avant-postes ennemis qu'ils refoulaient sous les murs

1 — Montcalm, Lévis et Desandrouins s'accordent sur ce chiffre.

du fort, le reste des sauvages menaçaient la gauche en faisant une démonstration sur le lac. Leurs canots, rangés de front sur une même ligne, s'étendant d'une rive à l'autre, ils pagayaient à coups réguliers, en faisant tressaillir les échos par des milliers de cris, auxquels répondaient les guerriers échelonnés sur le cercle des hauteurs voisines. Les bateaux de l'artillerie qui s'avançaient en arrière d'une pointe, débouchèrent alors sur la droite et répondirent aux cris des Indiens par une décharge générale, à laquelle ripostèrent les canons des deux retranchements. En ce moment, le soleil qui baissait à l'Jiorizon des montagnes auxquelles s'adossait l'armée, mettait en pleine lumière le vallon où s'élevait le fort George, avec ses solides bastions au-dessus desquels flottait le drapeau britannique, avec sa vaste clairière embarrassée de souches et de squelettes d'arbres renversés et noircis par la flamme, avec les lignes irrégulières de son camp retranché. Tout autour s'arrondissait la ceinture des grands bois, s'étageant en amphithéâtre jusqu'au bord du ciel. Plusieurs rangées de tentes, placées non loin des glacis, à l'ouest du fort, étaient repliées en toute hâte et transportées au camp, tandis qu'une centaine de soldats anglais essayaient de rassembler et de sauver un troupeau de cent cinquante bestiaux, qui paissaient dans les bas fonds du voisinage. Les sauvages, dont les cris démoniaques retentissaient sur toute la lisière du bois, effrayèrent les soldats, les repoussèrent sous les murs de la place, amenèrent le troupeau et vinrent offrir vingt-cinq bœufs au général, lui disant que c'était pour remplacer ceux qu'ils avaient mangés au Portage, et qu'il pouvait s'en servir pour traîner ses gros fusils.

Le chevalier de Lévis, par'un mouvement hardi, s'était avancé au delà du camp retranché, où il avait divisé ses troupes en deux corps : le premier occupant le chemin du fort Edouard, pour intercepter les secours qui pouvaient venir de cette place ; lé second stationnant un peu en arrière pour masquer et observer les mouvements qui se faisaient au fort et au camp retranché. Le marquis de Montcalm, que le chevalier prévint de ses dispositions, fit faire halte à son armée, et alla le rejoindre. Tous deux examinèrent de nouveau les fortifications ennemies, et se convainquirent par leurs propres yeux qu'elles exigeaient, pour être emportées, un siège, régulier.

Ordre fut donné à Bourlamaque, qui se trouvait alors à la hauteur du fort George, avec les régiments de la Sarre et de Koyal-Eoussillon, de rétrograder, et d'aller prendre une position que le général venait de reconnaître. C'est l'endroit où s'élève aujourd'hui le village de Caldwell ; la gauche y était appuyée au lac; la droite à des cavités inaccessibles ; le front à un ravin, au fond duquel coulait un petit ruisseau et dont la berge masquait le fort. Une. petite anse formée par cette berge qui s'avance dans le lac, favorisait l'accès des bateaux 1.

Aussitôt leur camp dressé, les deux régiments se mirent à couper des fascines, à faire des saucissons, et à déblayer le ravin destiné au dépôt de l'artillerie.

1 — Cette anse porte encore aujourd'hui le nom le Artillery Cove.

Le régiment de la Reine alla bivouaquer à un quart de lieue en arrière du chevalier de Lévis pour le soutenir au besoin.

Le soir même, le marquis de Moncalm fit porter par M. de Fontbrune, aide de. camp de Lévis, une lettre au colonel Monro, pour le sommer de se rendre, l'avertissant au nom de l'humanité, que s'il attendait l'assaut, il serait impossible d'arrêter les sauvages qui massacreraient toute la garnison. Le colonel répondit, en homme de cœur, qu'il était résolu à se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Durant l'armistice, les sauvages se montrèrent en si grand nombre dans la clairière, que les assiégés furent frappés de stupeur en voyant l'effroyable contingent qu'ils apportaient à l'armée française. De tous les guerriers de ces différentes nations, nuls ne haïssaient les Anglais autant que les Abénakis, leurs voisins, avec qui ils avaient presque toujours été en guerre. Les New-Englanders, loin de chercher à les humaniser, rivalisaient souvent de cruauté avec ces barbares. Pour n'en citer qu'un exemple, un parti de rangers, ayant un jour surpris et capturé quatorze de ces sauvages, s'étaient amusés à les couper par morceaux, et à éparpiller sur le sol ces horribles restes 1.

Avant que l'officier, envoyé en otage par Monro, fût sorti du camp français, un Abénakis l'aborda et lui dit en mauvais français : " — Ah ! toi, ne pas te rendre ? eh bien! tire le premier; mon Père tirera ensuite ses

1 — Vaudreuil au minisire, 18 octobre 1755.

gros fusils ; alors, toi, te bien défendre, car si je te prends, point de quartier à toi * ".

Dès l'aurore, l'avant-garde, dont la position était critique à la distance où elle était, dans un pays montagneux et boisé, reçut ordre de se rapprocher du lac. En même temps Montcalm attira à lui toutes les troupes de ligne, le bataillon de la marine et les deux brigades de Saint-Ours et de Gaspé. Le chevalier de Lé vis resta à l'avant-garde avec les brigades de Repentigny, de Vassan, de Courtemanche, de La Corne, les volontaires de Villiers et tous les sauvages. Il devait multiplier ses mouvements sur la gauche et pousser des reconnaissances vers le chemin de Lydius, pour laisser croire à l'ennemi que cette communication était encore interceptée.

Au coucher du soleil, les bateaux se mirent en mouvement pour venir accoster dans l'anse ou devait se faire le débarquement de l'artillerie, et le lieutenantcolonel de Roquemaure fut commandé avec six piquets pour la garde de tranchée. Les troupes restées au camp devaient passer la nuit au bivouac, afin d'être à portée de secourir la garde de tranchée, en cas de besoin. On continua le reste du siège à prendre les mêmes précautions.

Cinq cents travailleurs ouvrirent la tranchée à douze cents pieds de la place, en face de la capitale du bastion nord-est, et préparèrent le terrain pour une batterie de sept pièces de canon, un obusier et un mortier devant

1 — Journal de Montcalm.

battre les flancs qui défendaient cette capitale, et écharper les deux fronts du nord-ouest et du nord-est.

On creusa aussi cette nuit un boyau qui communiquait du dépôt à cette batterie, et l'on commença une parallèle.

Tous ces travaux s'opéraient au grondement du canon ennemi, qui jetait des éclairs dans l'obscurité, et dont les boulets, en labourant le sol, faisaient voler en éclats les arbres renversés. Sous les tentes les plus rapprochées, quelques officiers et soldats qui dormaient, enveloppés dans leurs couvertes ou leurs peaux d'ours, pour se protéger contre le froid de la nuit, furent atteints par les boulets, et Montcalm dut changer la disposition de son camp. Il fit reculer les tentes de la Sarre et porter le régiment de Koyal-Koussillon en potence derrière celui de la Reine, placé hors d'atteinte.

Durant la journée, autant de travailleurs remplaçant ceux de la nuit, perfectionnèrent la batterie.

Les sauvages et les francs-tireurs canadiens, cachés dans les plis du terrain ou derrière les souches, fusillaient continuellement autour de la place. Dans le camp, retranché aussi bien que dans le fort, régnait la plus grande activité : on commença un second retranchement à l'intérieur du premier ; on enleva les toitures des casernes et des hangars pour donner moins de prise à l'incendie, et on jeta dans le lac une grande quantité de planches et de bois de chauffage. Comme, à distance, on ne pouvait discerner la, nature de ces objets, les sauvages vinrent se plaindre au général de ce qu'ils allaient perdre une partie du butin qu'ils espéraient

MONÏCALM ET LÉVIS 261

piller, et demandèrent des troupes pour arrêter ces mouvements.

Cependant, la fusillade qui se faisait autour du fort détournait les sauvages des avant-postes, où ils étaient le plus utile. Montcalm les assembla en conseil le soir du 5.

— " Mes enfants, leur dit-il, vous n'écoutez plus la voix de votre Père ; il semble que vous avez perdu l'esprit. Au lieu de rester au camp de M. le chevalier de Lévis, vous vous exposez sans nécessité dans le désert du fort où plusieurs de vos guerriers ont été tués. J'en ai été profondément affligé, car le moindre des vôtres est d'un grand prix à mes yeux. Sans doute, il est avantageux d'incommoder l'Anglais par le feu de la mousqueterie, mais ce n'est pas là l'objet principal. Votre grande occupation doit être de m'instruire de toutes les démarches de l'ennemi, et d'entretenir pour cela des partis continuels ".

Le marquis termina son discours en les exhortant à aller tous se réunir au camp du chevalier de Lévis ; qu'ils y trouveraient toutes les munitions de guerre et de bouche dont ils avaient besoin ; que les missionnaires allaient même s'y établir, et que c'était là où les enfants de la prière les rencontreraient ; que le chevalier de Lévis leur expliquerait la volonté de leur Père ; que lui-même serait toujours prêt à écouter les avis et les représentations de leurs chefs. Enfin, pour leur remettre l'esprit, les faire rentrer dans la bonne voie, effacer le passé et répandre sur l'avenir la lumière des bons conseils, il leur offrit deux colliers et dix branches de porcelaine.

Les sauvages les acceptèrent et promirent de mieux observer la volonté de leur Père ; mais ils ajoutèrent qu'eux aussi ils avaient quelque chose sur le cœur. Invités avec douceur à parler librement, ils se plaignirent qu'on ne leur disait plus rien ; qu'on ne rendait à leurs chefs aucun compte des opérations, et qu'on les traitait comme des esclaves, prétendant les faire marcher à la découverte sans avoir délibéré avec leurs chefs.

— " Mon Père, ajoutèrent-ils, tu as apporté ici l'art de la guerre des pays qui sont au delà du grand lac. Nous savons que dans cet art, tu es un grand maître ; mais pour la science et la ruse des découvertes, pour la connaissance de ces bois et la façon d'y faire la guerre, nous l'emportons sur toi. Consulte-nous, et tu t'en trouveras bien 1 ".

Montcalm les apaisa par une de ces réponses habiles qu'il savait ménager avec art. Il les assura d'abord que s'ils avaient été négligés, ce ne pouvait être que par une de ces méprises inévitables dans le tumulte d'affaires dont il était accablé ; qu'il appréciait hautement leurs talents pour la guerre de découvertes, et qu'ample satisfaction leur serait accordée. Il conclut par un mot dont l'effet ne pouvait manquer. Il leur annonça que le lendemain les gros fusils commenceraient à tirer. A cette nouvelle éclatèrent d'immenses cris d'acclamation, qui, joints à la canonnade du fort, ébranlèrent tous les échos des montagnes.

1 — Journal de Bougainville.

A l'entrée de la nuit, la garde de tranchée fut relevée, et le lieutenant-colonel de Fontbonne la remplaça avec trois compagnies de grenadiers et trois piquets 1. Sept cents hommes continuèrent la première parallèle, et commencèrent à son extrémité une nouvelle batterie de neuf pièces de canon, un mortier et un obusier, qui devaient battre directement le front d'attaque.

Au point du jour, la première batterie fut en état de saluer vivement l'ennemi.

C'était le moment que les sauvages attendaient avec impatience; il fut impossible de les retenir à leurs postes. Accourus tous .pour voir tirer les gros fusils de leur Père, ils accueillaient chaque décharge par des clameurs immenses, répétées par tous les échos du lac. " Ils étaient sans cesse autour de nos canonniers, dont ils admiraient la dextérité. Mais leur admiration ne fut ni oisive, ni stérile. Ils voulurent essayer de tout pour se rendre plus utiles. Ils s'avisèrent de devenir canonniers ; un entre autres se distingua : après avoir pointé lui-même son canon, il donna juste dans un angle rentrant, qu'on lui avait assigné pour but. Mais il se défendit de réitérer, malgré les sollicitations des Français, alléguant pour raison de son refus, qu'ayant atteint dès son essai le degré de perfection auquel il pouvait aspirer, il ne devait plus hasarder sa gloire clans une seconde tentative 2 ".

1 — Ne pas confondre M. de Fontbonne, lieutenant-colonel du régiment de Guyenne, avec M. de F'ontbrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, et aide de camp du chevalier de Lévis.

2 — Lettre du P. Roubaud.

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Un grand nombre de ces sauvages se glissèrent comme des couleuvres à travers les broussailles, jusqu'à un bas fond qui s'étendait entre la place et le camp français; là, couches à plat ventre, ils firent un feu si bien dirigé dans les embrasures, que les ennemis eurent peine à servir leur artillerie. Quelques-uns imitant ce qu'ils avaient vu à la tranchée et ce que faisaient les francs-tireurs canadiens, remuaient la terre et élevaient de petits épaulements pour s'abriter contre les projectiles.

Pendant la journée du ô, on resta sous les armes, et trois cents travailleurs perfectionnèrent la parallèle et continuèrent la batterie de droite.

Le même jour, les éclaireurs du chevalier de Lévis surprirent trois courriers expédiés du fort Edouard : ils tuèrent le premier, prirent le second, et poursuivirent le troisième, qui parvint à s'échapper, grâce à son asfilité. On trouva dans les habits du soldat tué une balle renfermant une lettre du général Webb, commandant le camp de Lydius, par laquelle il promettait de secourir le fort William -Henry, au cas où il pourrait rassembler à temps les milices du pays. En attendant, il exhortait le gouverneur à se bien défendre : il insinuait néanmoins qu'il ne devait pas attendre la dernière extrémité, afin qu'il pût obtenir des conditions plus honorables.

La nuit du 6 au 7, M. de Privât, avec trois compagnies de grenadiers et sept piquets, vint relever la garde de tranchée, et cinq cents hommes furent envoyés au travail. Tls furent occupés à continuer les approches, à faire les réparations convenables

à la batterie de gauche, à perfectionner celle de droite, et à y traîner l'artillerie, afin qu'elle se trouvât en état de tirer au jour. Cette dernière avait un avantage énorme : elle portait sur les retranchements du camp tous les boulets qui passaient par-dessus les défenses du fort.

Le jour, deux cents hommes remplaçaient aux travaux les cinq cents de la nuit.

Vers neuf heures du matin, le marquis de Montcalm envoya au commandant anglais la dépêche interceptée du général Webb. Il y joignit une lettre par laquelle il l'engageait à ne point se défendre à outrance, pour ne pas exciter la fureur des sauvages.

Bougainville, porteur de ce message, raconte ainsi sa mission : " J'ai débouché de la tranchée, faisant porter devant moi un pavillon rouge, accompagné d'un tambour qui battait le rappel, et d'une escorte de dix-huit grenadiers. Les Anglais m'ont crié de faire halte au pied des glacis ; un officier et quinze grenadiers sont venus à moi et m'ont demandé ce que je voulais. Sur ce que j'ai dit, que j'avais une lettre de mon général à remettre au commandant anglais, deux autres officiers sont sortis de la place, dont l'un est resté à la garde de mes grenadiers, et l'autre, m'ayant bandé les yeux, m'a conduit d'abord au fort, ensuite au camp retranché, où j'ai remis au commandant la lettre du marquis de Montcalm et celle du général Webb.

" Grands remercîments de la politesse française, protestations de joie d'avoir affaire à un ennemi aussi généreux, tel est le contenu de la réponse du lieutenant-colonel Monro, au marquis de Montcalm.

" L'on m'a ramené, les yeux toujours bandés, où l'on m'avait pris, et nos batteries ont commencé- à tirer quand on a jugé que les grenadiers avaient eu le temps de rentrer dans le fort l ".

Les volontaires canadiens de Villiers, impatients de se distinguer, attaquèrent le camp retranché, soutenus par une partie des sauvages. L'action fut longue et meurtrière ; les Anglais essayèrent une sortie, mais furent repoussés avec perte ; ils auraient pu même être forcés dans leurs retranchements, si la prise du camp eût décidé la reddition du fort.

La nuit du 7 au 8, la garde de tranchée fut relevée par le lieutenant-colonel de Senezergues avec pareil nombre de compagnies et de piquets d'infanterie. Puis, trois cents nouveaux travailleurs poussèrent jusqu'à un petit marais de cinquante ou soixante pieds de largeur, où il fallait cheminer entièrement à découvert. Quoiqu'en plein jour, on se détermina, afin d'accélérer l'ouvrage, à faire ce passage comme celui d'un fossé de place rempli d'eau. Les travailleurs s'y portèrent avec tant d'ardeur, qu'il fut exécuté dans la matinée même, malgré le feu très vif du canon et de la rnousqueterie des ennemis. On put ensuite pratiquer dans le marais, à force de fascines et de rondins, une chaussée capable de supporter l'artillerie.

Sur les quatre heures, des découvreurs indiens jetèrent l'alarme clans le camp, en annonçant l'apparition d'une armée sur le chemin de Lydius. Le chevalier de Lévis s'y porta sur le champ avec la plus grande partie

1 — Journal de Bougainville.

des Canadiens et des sauvages ; le marquis de Montcalm le suivit avec la brigade de la Reine et trois compagnies de grenadiers ; les trois autres et les brigades de la Sarre et de Koyal-Boussillon restèrent aux ordres de M. de Bourlamaque, pour couvrir nos tranchées et le camp.

On reconnut bientôt que c'était une fausse alerte. Avant la fin du jour toutes les troupes étaient rentrées au camp, sans que le travail du siège eût été interrompu.

Le terrain situé au delà du marais s'élevait en pente *et formait un plateau occupé par un jardin potager, à l'usage de la garnison. Le fond de ce plateau ayant été jugé favorable pour l'emplacement d'une batterie, on y commença les travaux d'une troisième de six pièces de canon, et on les poursuivit toute la nuit du 7.

Au jour, pareil nombre de travailleurs perfectionnèrent l'ouvrage, ainsi que le passage du marais.

La nuit du 8 au 9, le chevalier de Bernetz, lieutenant-colonel de Eoyal-Itoussillon, prit la garde de tranchée avec les grenadiers de Languedoc, Guyenne et Béarn et six piquets. Il soutenait cinq cents travailleurs qui creusèrent une parallèle embrassant tout le front d'attaque au delà du marais, à trois cent soixante pieds du fort. En avant de cette parallèle, on devait construire deux batteries : l'une de brèche aurait battu " la berme \ sur laquelle le revêtement était assis ;

1 — La berme est un petit espace de trois ou quatre pieds dans certains endroits, devant le rempart, qui empêche le fossé de se combler.

l'autre aurait aidé la première en enfilant la même brèche, et aurait pu battre les retranchements et leurs communications avec la place 1 ".

Le travail fut fort inquiété dès le commencement par la mousqueterie des Anglais et parleurs canons chargés à balles. Mais la terre étant très aisée à remuer, nos travailleurs furent bientôt à couvert. A l'aube du jour, la tranchée se trouvait en fort bon état et les batteries prêtes à tirer.

Après le lever du soleil, trois cents soldats remplacèrent ceux de la nuit.

Les troupes françaises et canadiennes étonnaient leurs chefs aussi bien (pie les assiégés par leur ardeur infatigable. C'était, en effet, chose merveilleuse que de voir avec quelle facilité ces vaillants hommes quittaient et reprenaient tour à tour le mousquet du fantassin et l'outil de l'ouvrier, sachant au besoin, non seulement se battre, mais être bûcherons ou terrassiers, conduire la brouette et manier la pelle, la pioche ou la hache ! Et cela sans trêve et sans relâche. " Vous les auriez pris, dit un témoin oculaire, pour des gens invulnérables au feu 2 ". Ainsi nous les avons vus depuis l'ouverture de la campagne ; ainsi nous les verrons jusqu'à la fin.

Le capitaine Desandrouins, qui dirigeait tous les travaux, avait à peine quatre heures de sommeil par jour. Le reste du temps, il était à la tranchée.

Cependant, les approches de la place se trouvaient terminées. Trente ou quarante pièces de canon allaient,

1 — Journal de Desandrouins.

2 Lettre du P. Roubaud.

le jour même, vomir la mort sur ses remparts. Le fort pris, et il le serait, ou aurait vite raison du camp, car il était trop étroit pour contenir la garnison tout entière 1. En attendant, le jardin potager qui s'étendait au pied des olacis, était tout grouillant de francs-tireurs canadiens et sauvages, qui logeaient une balle partout où ils voyaient paraître un être vivant du côté du fort. Quelques-uns des plus hardis s'y tenaient blottis depuis le commencement du siège. Une femme ayant eu l'imprudence d'y venir cueillir quelques légumes, un sauvage, qui se tenait caché dans un carré de choux, la renversa d'une balle, et fit si bien la sentinelle que personne n'osa se risquer hors de la place. La nuit venue, il alla lui lever la chevelure.

Pendant que les assiégeants dressaient leur tioisième batterie, que se passait-il dans l'intérieur du fort George ? Le brave colonel Monro, sans espoir d'être secouru, était témoin d'un triste spectacle : plusieurs de ses canons avaient été démontés par notre artillerie, la brèche allait être bientôt prête pour l'assaut, et sa garnison était tellement démoralisée, que les déserteurs s'exposaient à une mort certaine pour se jeter dans le camp français. Ce n'était qu'à force d'eau-de-vie que les soldats pouvaient être décidés à continuer le service. Le commandant tenait conseil avec ses officiers pour discuter quels termes de capitulation il pouvait honorablement accepter.

Le 9 août, vers sept heures du matin, il fit arborer

1 — Le maréchal de camp Desaudroiiins.

le drapeau blanc. Immédiatement, le feu cessa de notre côté comme il avait cessé du côté des assiégés.

M. Fesch, capitaine au régiment Royal-Américain, se présenta aux avant-postes français, demandant au nom du colonel Monro à traiter des conditions de la capitulation.

" Ce capitaine nous aborda à la tranchée, d'un air délibéré, raconte Desandrouins, comme si nous eussions été d'une garnison voisine. Quelques-uns d'entre nous lui parlant de l'extrême fatigue que nous avions essuyée les uns et les autres, et qui devait nous faire trouver fort bon de voir Unir tout ceci :

— " Pour moi, répondit-il, depuis le moment où vous avez paru, je n'ai pas même pris le temps de me donner un coup de peigne : je suis honteux de paraître devant vous, MAI. les Français. Il est vrai que j'ai voulu savoir auparavant à qui appartiendrait ma chevelure 1".

Il fut présenté à Montcalm, qui fut charmé de sa belle tournure et de sa joyeuse humeur.

Le nom de ce galant officier n'est mentionné ni par Montcalm ni par Lé vis, soit qu'il ne vint apporter qu'un premier message, soit que, parlant français, il ne fit qu'accompagner comme interprète le lieutenant-colonel Young, de l'armée anglaise, avec qui furent traités les termes de la capitulation.

Le colonel Young, ne pouvant marcher à cause d'une blessure qu'il avait reçue au pied, s'était avancé à cheval suivi de quelques soldats, jusqu'à la tente de Montcalm. Après une discussion assez longue, mais pleine de cour-

1 — Journal de Desandrouins.

toisie, Bougainville fut envoyé auprès du colonel Monro pour rédiger la capitulation et ordonner les premières mesures à prendre pour l'évacuation de la place.

La garnison abandonnerait le fort, le camp, les vivres, les munitions de guerre et tout le matériel renfermé dans le camp et le fort ; elle sortirait avec les honneurs de la guerre, le bagage des officiers et celui des soldats, emporterait ses armes avec un certain nombre de cartouches à balles, et emmènerait une pièce de canon en fonte : cette dernière clause fut introduite par Montcalm, en considération du commandant anglais, qui ne l'avait point demandée. La garnison serait conduite au fort Lydius, escortée par un détachement de troupe française et par les principaux officiers et interprètes attachés aux sauvages. Jusqu'au retour de cette escorte, un officier resterait en otage au camp français. Ces troupes ne pourraient servir de dix-huit mois ni contre la France ni contre ses alliés. Dans l'espace de trois mois, tous les prisonniers français, canadiens et sauvages, faits par terre, dans l'Amérique septentrionale, depuis le commencement de la guerre, seraient ramenés aux forts français.

Le général aurait peut-être pu obtenir que la garnison se rendît prisonnière de guerre ; mais, outre que la colonie manquait de vivres pour nourrir deux mille prisonniers, Montcalm craignait que de plus dures conditions ne retardassent de quelques jours la capitulation. Or, les sauvages étaient impatients de s'en retourner ; les Canadiens n'avaient pas un instant à perdre pour aller recueillir leurs moissons, et chose plus redoutable

encore, le général Webb pouvait, d'un moment à l'autre, venir au secours des assiégés.

Avant de signer la capitulation, le marquis de Montcalm convoqua en conseil les chefs de toutes les nations, leur fit part des articles de la capitulation, leur demanda s'ils l'approuvaient, leur dit que leur refus pousserait les Anglais au désespoir, et que le sang coulerait. Or, comme ils sont très avares de leur sang, remarque Desanduoums, ils approuvèrent la conduite de leur Père, promirent de ne pas inquiéter la garnison dans sa retraite, et acceptèrent les colliers offerts par Montcalm.

On voit par ces précautions, dit Bougainville, jusqu'à quel point on est dans ce pays esclave des sauvages ; ils sont un mal nécessaire.

La garnison évacua le fort George vers deux heures de l'après-midi et se réunit aux troupes restées à la garde du camp retranché. Elles devaient en sortir la nuit suivante pour se rendre au fort Edouard. Bougainville prit immédiatement possession du fort George avec le chevalier de Bernetz et sa carde de tranchée 1.

Malheureusement, les Anglais avaient laissé quelques-uns de leurs malades dans les casemates. Plusieurs sauvages, qui avaient pénétré par les embrasures, les y égorgèrent impitoyablement. " Je vis, dit le P. Roubàud, un de ces barbares sortir des casemates, où il ne fallait rien moins qu'une insatiable avidité de sang pour entrer, tant l'infection qui s'en exhalait était insupportable. Il portait à la main une tête humaine,

J — Journal de Lécîs, p. 101.

d'où découlaient des ruisseaux de sang, et dont il faisait parade comme de la plus belle capture dont il eût pu se saisir ".

Ce n'était là, cependant, qu'un bien léger prélude de la cruelle tragédie du lendemain.

Le siège avait coûté aux Français une vingtaine d'hommes tués et une quarantaine de blessés, et aux Anglais environ quatre-vingts tués et cent vingt blessés, dont un officier. Outre l'artillerie, on trouva dans le fort et dans le camp retranché, trente-six mille livres de poudre, deux mille cinq cent vingt-deux boulets, cinq cent quarante-cinq bombes, mille quatre cents livres de balles, une caisse de grenades, six caisses d'artifices, et une quantité énorme de lard et de farine 1.

Malgré les troupes françaises placées à la garde du camp retranché, il fut impossible d'empêcher les sauvages d'y entrer et de s'y livrer au pillage. Le marquis de Montcalm avait instamment prié les Anglais de jeter tout ce qu'ils avaient d'eau-de-vie et de vin pour éviter de plus grands malheurs.

Avant de commencer le récit de l'épouvantable catastrophe dont il fut le témoin, le capitaine Desandrouins fait une profession de foi d'honnête homme qui mérite d'être citée :

" Je vais, dit-il, rendre compte de ce massacre, fidèlement et selon ma conscience, avec la plus grande impartialité, après m'être informé avec soin aux témoins

1 — Journal de Desandrouins. Cf. Journal de Malartic, p. 147.

oculaires de ce qui s'était passé hors de ma vue. Ce serait participer au crime que d'altérer la vérité, pour sauver l'honneur d'aucun coupable, quel qu'il fut. Je serais bien plus porté de le livrer à l'indignation de tous les honnêtes cens.

" Dans l'après-midi du jour de la capitulation, plusieurs d'entre nous allèrent faire visite dans le camp aux officiers anglais, qui, selon l'usage, pendant les suspensions d'armes, se piquèrent de nous faire l'accueil le plus honnête, et nous offrirent du vin et de leur bière qu'ils avaient beaucoup plus abondamment que nous.

" Je me contentai de demander le plan du fort et des retranchements à l'ingénieur en chef appelé Williamson, et par une sorte de réserve, je ne voulus rien accepter autre chose qu'il m'offrit fort honnêtement.

" On avait d'abord résolu de faire partir les Anglais dans le milieu de la nuit, en silence, pour mieux échapper aux sauvages. On espérait, leur coutume n'étant pas de rôder la nuit, qu'ils n'auraient aucune connaissance du départ, et que les Anglais seraient rendus à l'armée de Webb, qui était au fort Lydius, à cinq ou six lieues de là, avant d'avoir été rejoints par ces barbares. Aussi, hors d'inquiétudes à leur sujet, on n'assigna, pour les escorter, que deux cents hommes, qui furent tirés de la B 3111e et Languedoc, et commandés par M. De Laas, capitaine au premier de ces deux réoiments, et maintenant major de la citadelle de Bayonne. Le colonel Young fut remis en otage pour la sûreté de notre escorte.

" On paraissait en pleine sécurité, et on attendait minuit pour partir, lorsqu'un bruit serépau lit et obtint

croyance trop légèrement, que les sauvages, instruits qu'on se préparait à s'évader furtivement, s'étaient embusqués dans les bois le long du chemin.

" Cette fausse alarme suspendit le départ. On délibéra avec les officiers et les interprètes : ils s'accordèrent à conseiller d'attendre le jour, promettant d'aller engager les barbares à se retirer, et s'obligeant de les contenir.

" En conséquence, ils quittèrent le camp anglais pour les aller joindre ; mais ils les trouvèrent tranquilles, ne songeant qu'à dormir. Dès lors, ils crurent pouvoir euxmêmes se livrer au repos ".

Parmi les prisonniers se trouvaient un bon nombre de femmes et d'enfants qu'on avait eu l'imprudence de ne pas renvoyer au fort Edouard, à l'approche du siège. Tous ces malheureux, abattus par la défaite, passèrent une nuit d'agitation et d'effroi, l'imagination hantée par des spectres d'Indiens, horribles comme des démons, aux corps nus bariolés de jaune, de rouge, de noir, aux regards flamboyants, aux gestes sinistres, avec des vociférations à la bouche et des tomahawks levés. C'est dans ces dispositions d'esprit, énervés par ces cauchemars, qu'ils virent lever le fatal matin du 11 d'août.

" Quand il fit jour, continue Desandrouins, on entreprit enfin de se mettre en route. M. De Laas fit précéder la colonne par un détachement de son escorte, et recommanda aux Anglais de se tenir toujours serrés, et de suivre sans intervalles. Lui-même se tint à la porte du camp pour faire filer.

" Toutes ces précautions, ces variations dans les arrangements du départ, css faux avis et les cérémonies

•que nous observions pour traiter avec des sauvages, et surtout cette manière timide et circonspecte d'agir avec eux, avaient tout naturellement inspiré aux Anglais une grande appréhension de ces barbares, pour le moment où ils se trouveraient en rase campagne, exposés à leurs insultes. Aussi se troublèrent-ils, dès qu'ils aperçurent quelques-uns de ces sauvages, au nombre peut-être d'une cinquantaine, que la curiosité encore plus que l'envie de butiner, avait attirés dans ce moment-là aux retranchements. Ils étaient même sans armes.

" Voyant la colonne qui commençait à défiler, ils coururent pour la voir. La tête se serra rapidement sur le petit détachement qui la précédait. Ceux des Anglais qui n'étaient pas sortis se retinrent et parurent balancer. Il se rit une éclaircie dans l'intervalle. On envoya ordre à la tête de ralentir sa marche.

" Les sauvages s'approchèrent, le trouble augmenta et le flottement qui s'en suivit, les enhardit jusqu'à faire quelques gestes menaçants. Les Anglais, un peu écartés, se crurent trop heureux de livrer leurs sacs ou leurs armes pour rejoindre le gros de la troupe. D'autres sauvages pillèrent clans le camp quelques effets abandonnés. Les nègres qu'ils purent saisir furent enlevés sans scrupule, et peut-être aussi quelques blancs de la suite de l'armée, dans ce premier moment de confusion.

" Il était encore possible de rétablir l'ordre, et les officiers de l'escorte s'y employèrent cle leur mieux. Mais ceux des sauvages qui ramassaient quelque chose, couraient à mesure au camp, chacun vers ceux de sa nation, pour en faire trophée à sa manière.

Les autres, jaloux de ne pas paraître en leur pays avec moins de gloire que leurs frères, partirent dans l'instant, et accoururent tumultueusement pour tâcher d'avoir leur part du butin ; quelques-uns même firent le cri de guerre.

" Ce fut alors que les têtes se troublèrent. Le commandant anglais, sur l'avis, à ce qu'il a prétendu, d'un Français qui n'a pas été connu, ordonna à sa troupe de mettre les fusils la crosse en l'air, sous prétexte que la manière ordinaire de les porter avait un air menaçant qui irritait les sauvages.

" Cette manœuvre pusillanime acheva d'abattre le courage du soldat, et enhardit les sauvages, dont quelques-uns se hasardèrent à empoigner des fusils, faisant signe aux soldats de les leur livrer, ce qui fut fait avec tous les signes de la terreur. Le sauvage, peu satisfait d'un fusil de munition trop pesant pour lui, tenta bientôt de l'échanger contre celui de l'officier, ce qui montre par quelle progression s'accrut l'insolence d'un côté, et la peur de l'autre.

" Le colonel Monro crut que pour faire cesser le désordre, il ne s'agissait que d'assouvir la cupidité de ces barbares, et commanda de jeter les sacs et autres effets à leurs pieds, disant que le roi d'Angleterre était assez puissant pour en dédommager. Ceux des Anglais qui se trouvèrent à portée de l'escorte, jetèrent les leurs aux soldats français : ceux-ci eurent la faiblesse d'en ramasser. Ils eurent bien l'occasion de les leur rendre.

" Les sauvages trouvèrent, dans la plupart de ces paquets, du rhum et autres liqueurs fortes dont ils s'enivrèrent. Alors, ce furent de véritables tigres en

fureur. Le casse-tête à la main, ils tombèrent impitoyablement sur les Anglais qui, remplis d'effroi, achevèrent de se disperser, se croyant à la fin véritablement sacrifiés par les Français.

" Aucun d'entre eux ne songea à chercher son salut ailleurs que dans la fuite. Notre escorte, trop peu nombreuse, protégea autant qu'elle put, principalement les officiers. Mais, forcée de garder les rangs pour se faire respecter, il ne lui fut possible que de mettre à l'abri ceux qui se trouvaient à sa portée.

" Les sauvages s'attachèrent aux fuyards. Ceux qui, les premiers, étaient revenus dans leur campement, fort contents des dépouilles prises d'abord, retournèrent à toute course faire des prisonniers ou des chevelures : chacun voulait en avoir.

" Tout autre trophée n'est rien à leurs yeux en comparaison d'une chevelure. Les femmes, les enfants, rien ne fut épargné. Ceux auxquels ils conservaient la vie furent mis nus comme la main, et outragés à leur manière. Etant entrés à l'hôpital où étaient nombre de malades et de blessés trop impotents pour avoir pu suivre la colonne, ils les massacrèrent tous inhumainement pour profiter de leurs chevelures.

" Il ne se trouva pas, malheureusement, pendant tout ce désordre, aucun officier canadien ni interprète qui ont généralement du pouvoir sur l'esprit des sauvages. On avait essuyé beaucoup de fatigues durant le siège ; tout le monde reposait tranquillement.

" A la fin, M. de Montcalm, M. de Lévis, M. de Bourlamaque sont avertis. Ils accourent et donnent ordre d'employer la vive force, s'il le faut. Interprètes,

officiers, missionnaires, Canadiens, tons sont mis en •œuvre, et chacun s'efforce de son mieux à sauver les malheureux Anglais, en les arrachant à leurs bourreaux.

" Ceux-ci, enivrés de sang et de carnage, n'étaient plus capables d'écouter personne. Plusieurs assomment leurs prisonniers plutôt que de les abandonner, un grand nombre les entraînent dans leurs canots et s'échappent.

" M. de Montcalm, au désespoir de ne plus faire aucune impression sur les sauvages, s'écria en se découvrant la poitrine : — " Puisque vous êtes des enfants rebelles, qui manquez à la promesse que vous avez faite à votre Père, et qui ne voulez plus écouter sa voix, tuez-le le premier".

" Cette véhémence extraordinaire du général parut en imposer un peu ; ils se dirent : — " Notre Père est fâché ". Mais le mal était fait ".

Sur les instantes prières du colonel Young, Montcalm fit arracher violemment son neveu des mains des sauvages; mais cet acte de vigueur eut pour conséquence la mort de plusieurs Anglais, que leurs bourreaux assommèrent sur le coup, de crainte qu'ils leur fussent enlevés comme ce jeune homme.

Une grande partie des fuyards s'étaient réfugiés avec le colonel Monro, dans l'intérieur du fort. Le P. Eoubaud raconte qu'en y entrant, il vit accourir vers lui une foule de femmes affolées qui vinrent l'environner : " Elles se jetaient à mes genoux, dit-il ; elles baisaient le bas de ma robe, en poussant de temps en temps des <jris lamentables qui me perçaient le cœur ".

" Ce ne fut pas sans peine, ajoute Desandrouins, et sans se donner beaucoup de mouvement, que les officiers habitués avec les sauvages et les interprètes,,, et surtout les missionnaires, parvinrent à retirer environ trois cents malheureux qu'ils emmenaient. Plus de quatre cents furent emportés par les sauvages du Haut- Canada avec tant de précipitation, qu'ils échappèrent à toutes les poursuites. Ils descendirent rapidement les lacs George et Champlain, et passèrent à Montréal, où le marquis de Vaudreuil, ne pouvant pas employer la force qu'il n'avait pas, eut bien de la peine à obtenir d'eux la délivrance de quelques-uns de leurs prisonniers, plutôt encore par l'appas des liqueurs foi tes que par égard ou persuasion.

" Ces sauvages poussèrent même l'atrocité jusqu'à

brûler une de leurs victimes Je n'ai pas su que, de

ceux qu'ils emmenèrent au delà de Montréal, aucun n'ait jamais trouvé le moyen de regagner sa patrie.

" Ceux des Anglais qui avaient pu regagner les retranchements, s'y trouvèrent protégés par l'escorte et par les gardes qu'on y ajouta le plus tôt que l'on pût. On y mit en sûreté les prisonniers qu'on délivra : les principaux furent emmenés par nos officiers et revêtus de nos propres vêtements, et vécurent dans nos tentes avec nous.

" Nous n'épargnâmes rien pour adoucir leur triste sort, et les convaincre que nous n'avions eu aucune part à ces horreurs. D'après les démonstrations de leur reconnaissance, nous avons lieu de croire qu'ils sont restés convaincus de notre innocence. D'ailleurs, combien de fois depuis lors . n'auraient-ils pas eu l'occasion

d'user de représailles à notre égard, s'il leur fût resté quelques ressentiments contre nous ?

" Eien n'est comparable au désespoir dont nous fûmes pénétrés au spectacle de cette boucherie !... J'ai vu des soldats jeter de hauts cris d'indignation ".

Desandrouins s'étonne ensuite, avec raison, que les Anglais, qui avaient conservé leurs armes, dont les fusils étaient chargés, et qui étaient plus nombreux que les sauvages, se soient laissé intimider et désarmer par eux ! ils avaient outre cela leurs cartouchières garnies, ils avaient des baïonnettes au bout de leurs fusils ; et ils ne s'en sont pas servis. " Une épée nue, dit-il, fait peur aux sauvages. Présenter ses armes avec vigueur et fermeté à ces barbares, et on obtient du respect ; par une contenance timide, au contraire, on en devient toujours le jouet et souvent la victime ".

Montcalm et Lévis ne s'étonnent pas moins que Desandrouins de la pusillanimité des Anglais. " On comprendra avec peine, dit le chevalier, comment deux mille trois cents hommes armés 1 se sont laissé déshabiller par des sauvages, qui n'étaient armés que de lances et de casse-tête, sans qu'ils aient fait seulement mine de se mettre en défense.

" Les Anglais, ajoute-t-il, ne doivent s'en prendre qu'à eux de l'infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'ils leur ont donné de l'eau-devie, malgré la recommandation qu'on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson.

1 — La relation de la prise du fort George, publiée dans la Gazette de France, donne le chiffre exact de -deux mille deux cent soixante et quatre hommes effectifs.

" Les Anglais doivent même être satisfaits de ce qu'ils ont vu que toutes les troupes françaises et canadiennes, de même que les officiers supérieurs, ont exposé leur vie pour les tirer des mains et de la fureur des sauvages ".

Le chevalier de Lévis et le P. Eoubaud s'accordent sur le nombre de victimes égorgées au moment du massacre : " une cinquantaine de cadavres, disent-ils, gisaient mutilés sur le sol 1".

Il n'arriva d'abord au fort Edouard que trois ou quatre cents hommes de la garnison. On fit tirer du canon par intervalle, durant plusieurs jours, afin d'indiquer la route aux fugitifs égarés dans ]es bois.

Presque tous les sauvages avaient déserté le camp aussitôt après avoir commis leurs brigandages.

" Quelques jours après la catastrophe, continue Desandrouins, le colonel Monro et tous les officiers et soldats que nous avions pu rassembler, partirent en ordre et défilèrent en notre présence, traînant à leur suite la pièce de canon qui leur était due 2.

" Tel est ce malheureux événement dont je n'ai rien déguisé, et que je raconte comme je l'ai vu et entendu. Si je me permets maintenant de rapporter ce qui m'arriva de particulier, je le ferai avec la même simplicité.

1 — Le P. Koubaud abandonna plus tard la compagnie de Jésus, et alla mourir tristement à Londres.

2 — " Le 15 au matin, le marquis de Montcalm fit partir les quatre cents Anglais rachetés des sauvages, avec une escorte de trois cents hommes ; à moitié chemin du fort Edouard, ils trouvèrent un pareil détachement de leur nation, auquel notre escorte les remit ". Journal de Bougainville.

" Accablé des veilles et des fatigues précédentes, je dormais profondément, lorsque les cris et le tumulte se rirent entendre à notre camp, qui était près d'une lieue, et me réveillèrent. J'endossai alors la première casaque d'infanterie qu'on voulut bien me prêter, pour ne pas être pris pour un Anglais, à cause de mon habit bleu ; et je me mis à courir pour arriver à temps, et sauver, si c'était possible, quelques-uns de ces malheureux, et principalement l'ingénieur et les officiers que j'avais vus la veille.

" A trois ou quatre cents pas du camp, j'aperçus un sauvage qui conduisait tranquillement un Anglais en suivant notre tranchée : il cherchait sans doute un coin pour le dépouiller et peut-être le massacrer. J'allai hardiment à sa rencontre, et l'ayant joint, je lui saisis les deux poignets avant qu'il se fût défié de moi. Le tenant ainsi, je criais à l'Anglais effrayé, en lui faisant signe de s'enfuir vers notre camp. Mais cet homme, plus haut que moi de quatre pouces, qui n'avait pas eu la vigueur de se débarrasser de son ravisseur dont pourtant je venais à . bout, demeurait immobile et comme pétrifié ! Mes force?, à la fin, s'épuisaient, lorsque j'appelai un officier qui passait par là. L'Anglais s'en alla avec lui, et je poursuivis mon chemin, méprisant les menaces de l'Indien.

" Lorsque j'arrivai sur le lieu où la scène avait commencé, les sauvages étaient déjà dispersés avec leur proie. Je courus aux missionnaires, aux interprètes, aux officiers canadiens, qui les poursuivaient, leur recommandant surtout les officiers d'artillerie et du génie. Les missionnaires furent les plus zélés ou les

plus heureux. Ils me ramenèrent d'abord trois officiersd'artillerie presque entièrement dépouillés. Peu après, j'eus l'obligation à l'abbé Piquet du salut de M. Williamson, qui m'arriva nu comme un ver et dans un pitoyable état. Par la suite, le même abbé parvint encore à arracher aux sauvages son uniforme galonné.

" J'emmenai ces pauvres infortunés dans ma tente ; je les habillai tant bien que mal, en quoi je fus aidé par les officiers d'artillerie français. Je ne pus d'ailleurs les traiter que bien tristement avec des viandes salées ;. et nous eussions été réduits à ne boire que de l'eau si M. de Montcalm n'avait eu l'attention de m'envoyer un bon baril de vin. Jamais générosité ne fut appliquée plus à propos ni mieux célébrée.

" M. Williamson parlait bien français ; il est très estimé parmi les siens, comme homme de talent et de mérite. Mais je ne pus le sortir de l'air grave et austère qu'il ne devait sans doute qu'à sa fâcheuse situation, car il me témoigna être sensible à mes soins.

" Ses compagnons parurent moins affectés et se livrèrent davantage ".

Bougainville était absent le jour du massacre. Il avait été expédié à Montréal la veille, à dix heures du soir, pour annoncer la chute de William-Henry. Son antipathie pour tout ce qui était canadien n'est nulle part aussi visible que dans la relation qu'il a faite à distance de cet événement. Il accuse les interprètes d'avoir soudoyé les sauvages, contredisant ainsi les témoins oculaires les plus dignes de foi, acteurs euxmêmes, qui n'ont eu que des éloges à leur faire. II

s'en prend à Vaudreuil de ce qu'à Montréal les sauvages ont tué et mangé un de leurs prisonniers. Or, comme l'observe très bien Desandrouins, le gouverneur n'avait en ce moment à sa portée aucune troupe pour contenir ces barbares. La ville de Montréal était absolument à leur merci, et il n'y avait qu'une seule chose capable de les tenter et de leur arracher les prisonniers : c'était l'eau-de-vie. Etait-il possible de leur en fournir sans qu'ils commissent des horreurs ? Il est même étonnant que dans de telles conditions, ils n'aient fait qu'une victime. " Tous ceux qui furent emmenés à Montréal, dit le chevalier de Lé vis avec son impartialité ordinaire, M. le marquis de Vaudreuil les racheta fort cher des sauvages et les renvoya à Boston 1 ".

Bougainville lui-même, qui avait été chargé avec le chevalier de Bernetz, de prendre possession du fort George, lors de son évacuation par les Anglais, n'avait pu prévenir le massacre des blessés et des malades abandonnés dans les casemates. Il avait pourtant sous la main l'élite des troupes françaises. De lui ou de Vaudreuil, si l'un doit être blâmé, c'est certainement Bougainville le premier.

Il semble, à ce propos, que ni les Anglais ni les Français n'ont eu assez de prévoyance pour les blessés, les plus à plaindre de tous les prisonniers et les plus exposés. Les Anglais n'auraient-ils pas dû exiger avant de quitter le fort que des gardes françaises fussent placées autour de leur hôpital ? De leur côté, les Fran-

1 — Journal de Lévis, p. 102.

çais n'auraient-ils pas dû avertir les Anglais de ne pas abandonner les blessés sans protection ? De part et d'autre, on était coupable de faire la guerre avec des monstres pour alliés, et on en subissait de part et d'autre le châtiment.

Les sauvages emportèrent avec eux la punition de leurs cruautés. Quelques-uns avaient fouillé des fosses fraîchement remplies et en avaient retiré des chevelures de soldats morts de la petite vérole. La maladie qu'ils communiquèrent à leurs nations y fit d'épouvantables ravages, celle des Poutéotamis périt presque tout entière.

Le lendemain de la capitulation, l'armée était allée prendre position en avant du camp retranché, sur la route du fort Lydius.

Tout le matériel de guerre, avec les vivres, fut transporté immédiatement à bord des embarcations françaises.

Les troupes ne prirent aucun repos. Outre celles qui furent employées au déblaiement du fort et à l'embarquement de toutes les prises, quinze cents travailleurs commencèrent la démolition du fort lui-même et du camp. Cette démolition se fit avec une prodigieuse activité. En quelques jours, toutes les casemates furent comblées ou éventrées, tous les hangars et les magasins démolis, tous les remparts et toutes les fortifications rasés. Les bois de construction et les énormes poutres des courtines et des bastions, entassés pêlemêle avec les cadavres, formèrent un immense bûcher, dont les flammes éclairèrent pendant plusieurs nuits toute la vallée. Le 15 d'août, il ne restait de ce qui,

six jours auparavant, était le fort William-Henry, qu'un monceau de ruines fumantes 1.

Le soir du 16, les derniers bateaux français avaient quitté ce rivage, et disparaissaient l'un après l'autre dans les brumes légères que la fraîcheur du crépuscule condensait sur le lac. De vagues lueurs d'incendie, achevant de s'éteindre, marquaient de taches rouges les endroits qu'avaient occupés le fort et le camp anglais. Tout bruit de guerre avait cessé sur ce coin de terre où venaient de se battre des milliers d'hommes. Les hurlements sauvages, les plaintes du désespoir et de l'agonie avaient fait place au silence morne des grands bois, à peine interrompu par le cri sinistre de quelque oiseau nocturne ou de fauve rôdant aux alentours, alléché par l'odeur des cadavres.

1 — Journal de Desandrouins.

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