CHAPITRE DIXIEME
Expédition de M. de Bellestre Le peuple réduit à la ration.
— Sédition à Montréal Le jeu à Québec. — La rue du
Parloir. — La vie à Carillon. — Le major Rogers à la Montagne-Pelée. — Sa défaite. — Aventures de deux officiers anglais.
Avant de partir pour Québec, au mois d'octobre précédent, le marquis de Vaudreuil avait organisé un parti de guerre destiné à aller frapper sur l'ennemi, au moment où il croyait la campagne terminée. Ce détachement, composé de cent Canadiens, cadets et soldats de la marine, avec deux cents sauvasres domiciliés, sous les ordres d'un des officiers les plus braves et les plus intelligents de la colonie, M. de Bellestre, partit de la Présentation le 22 octobre, et se rendit jusqu'au lac Ontario, d'où il remonta la rivière à la Famine jusqu'à la hauteur des terres. Après avoir reconnu les ruines du fort Bull, il suivit le cours de la rivière Moliawk, et vint camper à quatre milles plus loin, près du fort Williams. La pluie, la neige, les vents contraires avaient retardé la marche et l'avaient rendue extrêmement
pénible. Les vivres étaient épuisés, et les hommes n'avaient pour nourriture que des glands et des baies sauvages.
" Le 11, raconte M. de Bellestre, nous traversâmes, vers quatre heures du soir, la rivière de Corlar (Mohawk), partie à la nage, partie sur des radeaux, et nous campâmes à l'entrée de la nuit dans les bois....
" On peut croire facilement que cette nuit pour tout le détachement fut très mauvaise, puisque nous la passâmes sans feu jusqu'au 12 1".
L'expédition était alors à dix lieues et demie du fort Williams, et à une lieue et demie de German Flats, appelé par les Français le village des Palatins, parce qu'il était formé de familles allemandes originaires du Palatinat. Le commerce que ses habitants entretenaient principalement avec leurs voisins les Iroquois, l'avait rendu très prospère. Il abondait en bestiaux et en denrées de tout genre. Ces Allemands étaient si peu attachés à la cause de l'Augleterre, que Vaudreuil avait espéré qu'ils suivraient l'exemple des Iroquois, lorsque ceux-ci avaient promis de lever la hache en faveur de la France. Mais ni les uns ni les autres ne s'étaient déclarés, et la ruine des malheureux Palatins avait été décidée.
Leur village, formé d'une soixantaine de maisons et de nombreuses dépendances, était protégé par cinq petites redoutes en palissades, gardées par quelques sentinelles. Celles-ci venaient d'être averties par un Oneyout relâché par M. de Bellestre, lorsque retentit
1 — Journal de V expédition de M. de Bellestre. Coll. Lévis.
l'épouvantable cri de guerre trop bien connu à cette époque.
Le jour commençait à poindre, et dessinait vaguement les objets : c'était le moment le plus favorable pour l'attaque. Les assaillants, divisés par pelotons, s'élancèrent à l'assaut, et s'emparèrent du village sans beaucoup de résistance. Une quarantaine d'hommes furent tués ou noyés. M. de Bellestre fit raser et incendier le village, tuer une grande quantité de bestiaux: moutons, porcs, chevaux, détruire de vastes approvisionnements de grains, et se retira sans être molesté, emmenant avec lui cent cinquante prisonniers, au nombre desquels était le maire du village, M. Jean Pétrie.
Sur la route, " un prisonnier blessé au bras, qui ne pouvait plus suivre le détachement, eut la chevelure levée par un Abénakis 1 ". Enfin, le 22 novembre, le détachement rentra à Montréal, excédé de fatigues, mais n'ayant eu qu'un petit nombre de blessés, dont un officier, M. de Lorimier.
A Québec, Montcalm rompait l'ennui des journées d'automne en continuant à s'entretenir par lettres, avec son ami de Montréal :
" ....Bourlamaque deviendrait quasi amoureux ; mais je crois qu'on aime ailleurs, sans beaucoup de retour. Pour moi, comme il me convient, aimant toujours à commercer les mêmes personnes, les voyant toutes, plus souvent celles chez qui je me trouve plus à l'aise et avec permission de tout dire, mais non de
1 — Journal de M. de Bellestre.
tout faire, dernier article qui m'intéresse peu, aussi je tiens à rester ici. Nous avons bien écrit et bien travaillé cet automne. Actuellement les rêveries du maréchal de Saxe me font rêver. Que La Roche vous fasse sa cour, vous plaise ; ce sera le moyen de me plaire ".
"Le 19 novembre. — .... Ce n'est, Monsieur, que pour entretenir commerce que j'ai l'honneur de vous écrire par M. de Boishébert. Je n'ai voulu lui faire aucune interrogation concernant l'Acadie, d'où le P. Germain m'a écrit. Nous n'avons rien de nouveau. Vous verrez un grand garçon que je crois courageux et ingambe. Au retour je l'interrogerai et le jugerai mieux ".
Le 2 décembre, Montcalm ajoutait : " On va donner du cheval à nos troupes. M. l'intendant voulait une distribution toute en cheval et une toute en bœuf. Nous avons obtenu qu'on donnerait, à chaque distribution, moitié l'un, moitié l'autre ; et M. Cadet m'a dit écrire les mêmes choses pour Montréal. Nos Acadiens meurent de misère, petite vérole.
" ....Je vois des friponneries criantes de toutes parts. Ingénieurs ! artilleurs ! Pauvre roi " !...
Quand on se rappelle que ce pauvre roi, c'était Louis XV, on est moins porté que Montcalm à s'attendrir sur son sort. Il aurait été plus juste de dire : pauvre peuple ! car, en définitive, la vraie victime c'était le peuple ; c'était sur lui surtout que retombait le fardeau de la guerre avec toutes ses calamités. Sous prétexte que les troupes du roi venaient défendre le pays, les habitants étaient forcés, comme on l'a déjà vu, de servir sans aucune solde, et tandis que leurs.
terres restaient sans culture, le prince fainéant qui siégeait à Versailles, leur envoyait à peine de quoi ne pas mourir de faim. Le peu de grains ensemencés par les vieillards, les femmes et les enfants, restés presque seuls dans les champs, étaient enlevés à l'automne au nom du roi, qui les payait en assignats dépréciés, que ce même roi devait renier plus tard, et qu'on retrouve aujourd'hui par liasses dans nos campagnes.
L'intendant poussait la tyrannie jusqu'à faire poser les scellés sur les moulins, afin d'empêcher les habitants de mettre leur grain en farine 1.
D'autre part, les officiers de l'armée régulière semblaient tenir peu de compte des sacrifices de tout genre imposés au peuple. Ils exigeaient des milices les plus durs travaux, et les faisaient servir aux postes les plus dangereux, soit comme éclaireurs, soit comme partisans dans les expéditions avec les sauvages. Ajoutez à cela que, suivant l'habitude des militaires dans tous les pays, ils les méprisaient et traitaient tout haut de lâcheté leur mode de faire la guerre, mode qui leur avait pourtant valu tant de succès. Ce ne fut qu'aux dernières campagnes que l'on comprit bien l'utilité de combiner ensemble les deux tactiques.
Presque tous ces officiers étaient sans fortune 2 et menaient la vie dissipée de leur siècle. Un trop grand nombre aimaient le jeu, et profitaient de l'imprévoyance et de la libéralité des Canadiens pour leur emprunter
1 — " On ne laissa ouverts que les moulins de ceux des favorisés ou de ceux qui parlèrent un peu haut, et ne parurent pas absolument traitables". Mémoires sur le Canada.
'2 — Journal de Monicalm.
de l'argent, qu'ils prodiguaient ensuite à tout hasard. C'était une nouvelle cause de mésintelligence entre les militaires et les colons.
Au reste, tout en combattant ensemble pour la France, ils avaient des vues particulières bien différentes. Les soldats français, étrangers au j>ays, n'y avaient pas d'attaches ; ils ne songeaient à se battre que dans l'espérance d'avoir de l'avancement et d'aller en jouir en France. Les Canadiens, au contraire, défendaient leurs propres foyers, combattaient pro avis et focis. Ils craignaient avec trop de raison que le roi de France, qui leur donnait si peu de secours, ne finît par les abandonner complètement, après avoir tant contribué à les ruiner. Us s'inquiétaient de savoir si, à la fin de la lutte, on laisserait une bouchée de pain à leurs familles.
Ces divergences deviennent de plus en plus sensibles à mesure que les événements s'avancent ; on les verra éclater surtout pendant les derniers mois de la guerre. Après la mort de Montcalm, les commandants français eurent le dessein de faire sauter la ville de Québec, s'ils ne pouvaient la garder, et de faire un désert de ses environs. Les habitants furent consternés et protestèrent énergiquement.
Bourlamaque, dans sa correspondance avec Lévis, l'année suivante, au moment où tout était désespéré, où trois armées avaient envahi le pays, où toute résistance devenait insensée, s'indigne contre les Canadiens parce qu'ils l'abandonnent et rentrent dans leurs foyers ; il rage contre la faiblesse de Vaudreuil, qui ne les fait pas fusiller. Or, le général Murray avait lancé une
proclamation déclarant qu'il incendierait les maisons de tous les habitants qui ne seraient pas trouvés chez eux, et il tenait parole. Les Canadiens avaient fait pour l'honneur de la France plus qu'ils ne devaient ; mais cela ne faisait pas l'affaire de Bourlamaque et de ses compagnons d'armes, qui auraient voulu terminer la guerre avec plus de distinction, afin de pouvoir demander des grâces à la cour de Versailles. Les Canadiens n'espéraient plus rien de ce côté ; et il était tout naturel qu'ils cherchassent à sauver le peu d'épaves qui restaient de leur naufrage. .
Montcalm était le type du soldat français : gai, entraînant, prenant les choses par le bon côté, supportant facilement la fatigue et les privations. Il badine avec Lévis sur la maigre pitance que la disette l'oblige de faire, et sur les divers plats de cheval, apprêtés à toute sauce, que lui sert son cuisinier.
" Le 4 décembre. — M. l'intendant m'a dit, hier au soir, écrire à M. le général pour que l'on mît la garnison de Montréal au cheval comme celle d'ici, et de vous en prévenir. Nos troupes s'y prêtent ici de bonne grâce, et je ne doute pas qu'il en soit de même de celles qui sont sous vos ordres. Cet article ne regarde que la ville de Montréal. C'est un si petit objet que le fort de Chambly que je doute qu'il faille l'y étendre, d'autant mieux que les soldats n'ont pas déjà été trop contents d'une différence entre eux et ceux du fort Saint-Jean, sur le fait du pain. Cependant, si l'on voulait qu'ils fussent aussi à la chair de cheval, il faudrait bien qu'ils y passassent comme les autres. Ils ne sont pas de meilleure maison, ni plus difficiles à mener.
Observez que nous sommes convenus qu'au lieu de donner toute une distribution en cheval et toute une distribution en bœuf, on donne moitié l'un, moitié l'autre. Nos soldats l'ont mieux aimé comme cela. Si les vôtres l'aimaient mieux autrement, on peut leur donner cette douceur. Au reste, on mange chez moi du cheval de toute façon, hors à la soupe :
" Petits pâtés de cheval à l'espagnole,
Cheval à la mode,
Escalopes de cheval,
Filet de cheval à la broche avec une poivrade bien liée,
Semelles de cheval au gratin,
Langue de cheval en miroton,
Erigousse de cheval,
Langue de cheval boucanée, meilleure que celle d'orignal,
Gâteau de cheval, comme les gâteaux de lièvres.
Cet animal est fort au-dessus de l'orignal, du caribou et du castor ".
Il y eut quelques troubles à Montréal, parmi les troupes et le peuple, lorsqu'on voulut imposer pour nourriture la chair de cheval. Déjà, au mois précédent, la réduction des vivres avait donné lieu à quelques désordres ; les soldats qui, faute de casernes, étaient logés dans les maisons de la ville, y avaient été excités par leurs hôtes ; les troupes de la marine, moins brisées à la discipline que l'armée régulière, refusèrent de se rendre à la distribution des vivres. En l'absence de Vaudreuil, alors à Québec, Lévis commandait seul à Montréal ; il réprima ce premier mouvement avec
autant de tact que de fermeté. Il sut si bien mêler à son commandement des paroles de persuasion, qu'il s'attira les applaudissements des soldats.
Au retour de Yaudreuil, ce fut le peuple à son tour qui se révolta, lorsque après qu'on lui eut retranché le quarteron de pain distribué chaque jour, on voulut imposer du cheval pour nourriture. Les femmes s'attroupèrent en grand nombre devant le palais du gouverneur et demandèrent à lui parler. Il en fit entrer quatre dans ses appartements, et leur demanda ce qu'elles voulaient. Elles se récrièrent contre l'ordonnance, dirent que le cheval était l'ami de l'homme, que la religion défendait de le tuer et qu'elles aimeraient mieux mourir que d'en manger. Le marquis de Vaudreuil leur répondit que c'était une chimère et une imagination de leur part, que le cheval était une nourriture saine, qui avait bien des fois servi d'aliment ; qu'au reste c'était la nécessité qui l'imposait et qu'il fallait s'y soumettre. Le gouverneur congédia ces femmes en leur disant que la première fois qu'elles se mettraient ainsi en émeute, il les jetterait toutes en prison et en ferait pendre la moitié. Il les envoya ensuite voir aux abattoirs pour constater par ellesmêmes que le cheval était tué dans d'aussi bonnes conditions que le bœuf. Elles en convinrent sans toutefois se calmer, et rentrèrent chez elles en tenant des propos séditieux 1.
1 — Le peuple prétendait que le munitionnaire Cadet faisait ramasser toutes les rosses du pays pour les faire manger. " Aussi, dit Pouchot, dès que l'on voyait un cheval exténué, on l'appelait un Cadet". Pouchot, V. 1, p. 179.
Le chevalier de Lévis avait été averti que la fermentation du peuple avait gagné le régiment de Béarn. Il se rendit en personne à la distribution des vivres, et en présence des soldats, il fit couper pour sa table une ration de cheval qu'il fit prendre à l'un de ses domestiques, puis il ordonna aux grenadiers de venir chercher leurs -rations. Quelques-uns voulurent faire des observations, mais il leur imposa silence et leur dit que le premier qui refuserait de prendre la ration, il le ferait pendre sur le champ, que s'ils avaient des observations à faire, ils les feraient après la distribution. Les grenadiers se soumirent, et toutes les autres compagnies les suivirent sans murmurer. Le commandant donna satisfaction à quelques justes remarques que lui firent les grenadiers, et tout le régiment se retira satisfait.
Quelques jours après, huit grenadiers du régiment de Béarn apportèrent au chevalier de Lévis un plat de cheval accommodé à leur façon. Le chevalier fit déjeuner ces grenadiers et leur fit donner deux plats de cheval accommodés par ses cuisiniers, qui ne se trouvèrent pas si bons que le leur. Il leur donna de plus quatre louis pour que la compagnie bût à sa santé.
Montcalm lui écrivit, le 16 décembre : " Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à votre épitre du 10. J'ai lu avec plaisir votre détail, et je vois que votre présence est aussi utile à Montréal que la mienne ici. Tout y va bien sur le fait du cheval. Les grenadiers de la Beine avaient un peu tortillé ; mais Bras-de-fer, c'est-à-dire d'Hert, a tortillé le premier caporal ; et cela n'est pas même su. Il faut même vous dire que les soldats de la Beine qui sont casernes, avantage que
vous n'avez pas à Montréal, sont contents. Le soir, ils mettent cuire le cheval, l'écument bien, jettent la première eau, le retirent, en font le lendemain de la bonne soupe en le remettant au pot avec le bœuf, mangent le bœuf qui a servi à faire la soupe bouillie le matin, et le soir le cheval en frigousse. La colonie fait de même.
" ...Bien n'est mieux que votre conduite au sujet des jeux de hasard. Voici le détail de ce qui se passe à cette occasion à Québec, que vous pouvez ne [tas laisser ignorer à nos officiers. On n'a jamais joué chez Mme Chevalier, mais bien chez une madame du régiment de Guyenne, il y a un mois ; le mari puni par moi ; défense ; nulle récidive. Chez M. l'intendant, il a ouvert lui-mêm.3 par un beau tope-et-tingue, où il a gagné cent louis ; beaucoup de quinze aux douze francs la fiche ; de gros passe-dix, de gros tris aux vingt francs la fiche, six francs pour spadille et deux louis de queue. Dimanche, il y aura grand souper à quatrevingts couverts, beaucoup de dames, concert, lansquenet 1 neuf coupeurs, qui seront : M. l'intendant, Mme Pean, MM. de Béran, de Saint-Félix, capitaines dans Berry ; L'Estang , de Selles, de la Sarre ; Belot, de Guyenne ; la ISTaudière, Saint- Vincent, Le Mercier, de la colonie.
" Demain, MM. de Eoquemaure, d'Aiguebelles, de Manneville, de Villemontée font lecture d'une lettre que je leur ai écrite pour annoncer : 1°, que si l'on joue partout ailleurs que dans les maisons privilégiées par des considérations qui leur sont dues, je punirai ; 2°, que j'exhorte à jouer, s'il est possible, avec sagesse. Je remontre la différence de notre position avec celle
des colons, mes regrets de voir quitter le service à un officier pour dérangement, et celui de laisser pour gage un officier, au départ des bataillons, qui aurait des créanciers qui se plaindraient. D'Hert a ordre de s'informer si l'on joue ailleurs, de m'en rendre compte, d'ordonner punition si c'est chez nous, et de m'avertir si l'on joue chez des officiers de la colonie ou des bourgeois. Le jeu chez La Vérendrye a. dû être occasionné par un M. Desaulniers, grand joueur, qui y est logé. Bougainville, que je vois on ne saurait moins, perd ; ce sont ses affaires, ainsi que la Bochebeaucour; ce dernier a moins de ressources que le premier 1.
" Bien de mieux, ce me semble, que ce que fait actuellement M. de Vaudreuil, et la seule chose à faire cet hiver.
" L'intendant aura le malheur de finir par être détesté, et cela doit être pour qui ne met aucun ordre dans les commencements.
" L'intendant supprime aujourd'hui,. demain, samedi et dimanche matin, sa table, en tout ou partie ; et moi, j'augmente un peu la mienne ; il le fait pour avoir des petits pains qui ne pèsent pas trois onces.
1 Bougainville écrit dans son Journal, en parlant des
jeux de hasard : " On les a joués avec fureur et indécence. L'intendant fait les honneurs de la partie, il a perdu deux cent quatre mille livres ". Bougainville n'ajoute pas qu'il était lui-même un des plus furieux joueurs, et l'un des hôtes les plus assidus de l'intendant dont il disait : u J'ai très à me louer de M. Bigot ; il est homme d'esprit, travailleur, de la ressource, une dépense aussi noble que grande 5 il s'occupe bien de ses amis et de leur fortune. Je crois qu'il retournera en France riche, mais il sert bien le roi ". A Mme Hérault de Séchellesj 13 sept. 1757.
MONÏCALM ET LEVIS
" Bourlamaque a commencé à donner à manger trois fois la semaine. Il est triste, ce me semble, s'ennnyanr. Il a fait Yinamorato de ma commère ; il n'a pas réussi, pour moi. Mme Péan, ma commère, de loin en loin l'évoque ; voilà mes veillées. Je suis bien avec nos dames, comme je veux être.
" Je suis bien aise que vous ayez Péan ; dites-le lui.
De tout ce qui approche le général, c'est le plus sage, le moins sujet à prétentions et préventions, et le plus capable de lui faire prendre un bon parti sage et ferme dans l'occasion ".
La petite rue du Parloir était un des principaux ^centres où se réunissait le beau inonde de Québec ; deux salons surtout y étaient recherchés : celui de Mme de la Naudière et celui de Mme de Beaubassin, toutes deux renommées pour leur élégance et leur esprit. Montcalm s'y plaisait si bien, qu'il prend la peine d'indiquer l'endroit précis qu'occupait chacune de ces deux maisons : l'une, dit-il, au tournant de la rue près des ursulines ; l'autre, à l'encoignure de la rue du Parloir et de la rue Saint-Louis. Mme de la Naudière, née Geneviève de Boishébert, était fille du seigneur de la Eivière-Ouelle, et Mme Hertel de Beaubassin, née Catherine Jarret de Verchères, était fille du seigneur de Verchères. Leurs maris servaient tous
deux en qualité d'officiers de la milice canadienne. C'est aussi dans la rue du Parloir, comme je l'ai dit, que demeurait Mme Péan, dont il est souvent question dans les lettres de Montcalm.
Les charmes de la conversation de Mma de Beaubassin semblent avoir eu particulièrement de l'attrait pour Montcalm, car son salon était celui qu'il fréquentait le plus souvent. Ailleurs, comme chez l'intendant,, ou chez M,ne Péan, il se désennuyait, quelquefois il s'étourdissait ; chez Mme de la Naudière, il s'intéressait ; mais chez Mme de Beaubassin, il s'attachait. La condescendance ou la politesse l'entraînaient ailleurs ; ici, c'était l'amitié.
A l'aide de la correspondance de Montcalm, on ressuscite à peu près toute la société qui animait cet élégant salon. Le plus assidu était ce grand officier ingambe, que Montcalm croyait courageux, mais qu'il n'aimait pas : c'était M. de Boishébert, frère de Mme de la Naudière, qui revenait chaque hiver de l'Acadie, où il exerçait le commandement et encore plus le pillage. Un autre personnage bien plus important y apparaissait aussi, mais rarement. Quand son équipage s'arrêtait dans la rue du Parloir et que ses gens lui ouvraient la portière, les domestiques de la maison se précipitaient à sa rencontre et le conduisaient au salon, où son arrivée suspendait pour un moment la conversation. A l'élégance de son habit, aux fines dentelles de son jabot, à ses manchettes richement brodées, à ses cheveux roux, poudrés, musqués, on reconnaissait l'intendant Bigot. Péan et sa femme raccompagnaient souvent. Puis venaient les Longueuil, les Saint-Ours, les la
Naudière, les Villiers, le docteur Arnoux avec sa femme, plusieurs des officiers de l'armée de terre. Bourlamaque y portait sa figure triste et mélancolique ; Bougainville s'y faisait remarquer par son esprit janséniste, ses critiques mordantes, ' quelquefois par son humeur maussade ; Eoquemaure par ses excentricités.
Envisagée dans son ensemble, la haute société canadienne offrait alors un spectacle navrant. L'exemple de celle qui arrivait de France lui avait été funeste, et les désordres de la guerre, la présence des troupes achevaient de la perdre, du moins en grande partie.
On était témoin d'un état de choses qui ne pouvait durer : l'anarchie du haut en bas de l'échelle sociale. On pressentait la fin d'un règne ; on voyait venir un orage terrible. Cet orage allait-il tout engloutir ? On ne le savait pas ; on en détournait la tête ; on ne voulait pas y penser, et l'on tâchait de s'étourdir sur le danger. Pour y mieux réussir, on se plongeait dans le plaisir ; on s'y livrait avec fureur. Toute cette société aveuglée dansait sur un volcan.
" Le 26 décembre. — ... On ne parle ici, écrit Montcalm, que de cent louis gagnés, perdu cent cinquante louis, des momons de mille écus. Les têtes sont totalement tournées. La nuit dernière, Le Mercier a perdu trois mille trois cents livres. M. de Cadillac, à quatre heures après-midi, hier, avait perdu cent soixante louis ; avant minuit, il en gagnait cent. On dit que ce sera le jour des Pois que cela sera beau. Pour moi, je joue aux cinq sols le tri, aux trente sols le piquet, aux petits écus à tourner.
"... De tout ce qui se mêle de gouvernement, Péan ■est le plus sensé. Poli, honnête, obligeant, bon usage de son bien ; la tête ne lui tourne pas. Il saisira un bon avis que vous ou moi ouvrirons, et le fera passer, s'il peut 1.
" Une lettre n'est jamais longue, mon cher chevalier, que par les inutilités. Il n'y en a point dans les vôtres. Je regrette fort Mme de Repentignv.
" Votre petit Johanne 2, hardi joueur, gagne de trois à quatre cents louis ; il joue des cent louis par coup de dés.
"... Vous pourriez trouver mes lettres longues, d'après ma définition, vu les inutilités bien étrangères au service ; mais mon bavardage vous prouve ma satisfaction à m'entretenir avec quelqu'un sur l'amitié duquel je compte autant ",
1 — Dans une lettre à M. le chevalier de Lévis (23 juillet 1758), M. Péan écrivait ces sages réflexions : " Je vois avec peine que M. de Montcalm se méfie beaucoup de M. de Vaudreuil. Je crains qu'ils ne viennent à se brouiller, ce qui ne pourrait faire qu'un très grand mal. Je ne négligerai rien pour les remettre en union. C'est une chose absolument nécessaire dans les circonstances. 11 vous aura sans doute fait voir la lettre qu'il lui a écrite, où il lui fait part de tous ses griefs. Il m'en a aussi écrit une sur le même ton que je n'ai pas voulu montrer à M. de Vaudreuil. Toutes ces écritures aigrissent les esprits et peuvent produire de mauvais effets. M. de Vaudreuil est tranquille ; mais l'on n'est pas toujours dans la même humeur. Je l'entretiens, tant qu'il m'est possible, dans les sentiments d'union ; je ne doute pas que vous n'en fassiez autant de votre côté.
" J'ai répondu à M. de Montcalm, et je fais en sorte de lui persuaderqaeM.de Vaudreuil ne cherche point à l'embarrasser, et lui fais envisager tous les maux que causerait une rupture, que certainement la cour regarderait d'un mauvais oeil les deux parties, quelque raison qu'elles puissent avoir".
2 — Joannès. aide-major du régiment de Languedoc.
" Le 30 décembre. — ... Toujours gros jeu. L'intendant, hier et avant-hier, avait perdu quatre cent cinquante louis de la perte au gain. Johanne a perdu ce soir trois cents louis. Enfin, l'intendant ayant le carnet ou les cartes à la main, est quelquefois effrayé et refuse. M. de Selles gagne de cinq à six cents louis, mais il combat encore ".
" Le 4 janvier 1758. — ...Je n'ai rien à vous écrire, mon cher chevalier, et lïoquemaure est en état de vous rendre compte de ma vie unie, des plaisirs de Québec et de ceux qui se préparent pour dimanche. Jamais la rue Quincampoix n'a produit autant de changements dans les fortunes. Bougainville se rattrape, de Selles décline, l'intendant perd, Cadillac reprend le ton, de Breau est noyé (ce nom est heureux pour aimer le jeu), Marin continue à jouer et perd, les petits pontes se remplumaient hier; Saint- Vincent et Belot perdent, Bonneau réalise. Votre petit ami, Johanne, avait gagné cinq cents louis, mais il voulait en avoir mille ; le pot au lait a versé. Le ton de décence, de politesse de société, est banni de la maison où il devrait être. Je crains d'être obligé, avant la tin du carnaval, de punir quelque joueur qui aura oublié que son camarade au jeu est l'homme du roi. Aussi, je ne vais plus chez l'intendant que le matin ou un jour de la semaine avec les dames, ou dans des grandes occasions. C'est vous écrire pour avoir occasion de vous renouveler les assurances de la tendre amitié que je vous ai vouée pour toujours, mon cher chevalier "•.
Toute la correspondance de Montcalm avec Lévis témoigne d'une amitié vraiment extraordinaire entre
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ces deux hommes ; celle de Montcalm allait jusqu'à la tendresse. Il avait besoin de l'exprimer, et il trouvait des tournures ingénieuses et charmantes pour la dire, comme dans ces fins de lettres, par exemple :
" On ne peut vous aimer plus tendrement, mon cher chevalier ".
" Je suis cloquent quand je parle de quelqu'un que j'estime autant que vous ".
k' On ne peut vous être plus dévoué et plus tendrement que le meilleur de vos amis ".
" Aimez-moi autant que je vous aime, mon cher chevalier, et je n'aurai rien à désirer ".
Les réponses du chevalier de Lévis, que celui-ci a conservées, ne renferment pas d'expressions aussi chaleureuses. Son amitié était peut-être aussi solide, mais moins expansive. C'était un esprit plus froid, plus réfléchi, qui s'observait davantage, et qui ne se livrait pas avec autant d'abandon.
Placé entre Vaudreuil et Montcalm, il savait ménager sa position avec une singulière habileté. Dès les premiers temps, il avait deviné que Montcalm jalousait le gouverneur, et il mettait un tact rare à ne pas blesser sa susceptibilité, sans toutefois se compromettre vis-à-vis de Vaudreuil, avec qui il fut toujours en bons termes.
" ... Je dois ne pas vous laisser ignorer, écrit-il au maréchal de Mirepoix, la conduite que j'observe. Je suis fort bien avec M. le marquis de Vaudreuil ; j'y serais encore mieux si je voulais, mais je ne me soucie pas d'avoir plus de part que je n'en ai à sa confiance, parce que M. de Montcalm en serait jaloux, et que cela
ferait des tracasseries, chose que j'éviterai toute ma vie avec grand soin : ".
Ce fut un grand malheur que Montcalm ne comprît pas cette leçon indirecte, si délicatement donnée par celui qu'il regardait comme son meilleur ami. Lui qui répétait sans cesse à cet ami qu'ils ne devaient toujours avoir à eux deux qu'un seul et même avis, pourquoi ne suivait-il point celui-là, le plus important de tous ? Qui peut dire les conséquences qui en seraient résultées ?
Le sage Lé vis avait tant à cœur la fin de ces querelles qu'il aurait voulu y voir intervenir le roi. Il l'insinue avec son tact ordinaire dans une lettre au marquis de Paulmy, secrétaire d'Etat au ministère de la guerre : " Quand on est aussi éloigné, dit-il, il faut toujours être d'accord avec tout le monde, lever les difficultés et n'avoir à cœur que le bien du maître.
" Je me conduis sur ces principes, dont je ne m'écarterai jamais. Je vous supplie d'en être bien persuadé et d'en assurer Sa Majesté2".
En admirant cette grande sagesse, il ne faut pas croire cependant que Lévis ait échappé entièrement à l'esprit frivole de son siècle. Il écrit à sa protectrice, la maréchale de Mirepoix :
" A l'égard du mariage que le chevalier de Mesnon vous a proposé, vous savez que je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour me marier, dans la crainte de prendre une femme qui ne vous fût pas agréable, ce qui ferait le malheur de ma vie.
1 — Lettre au maréchal de Mirepoix, le 4 septembre 1757 2 — Lettre à M. le marquis de Paulmy, le 20 juin 1757.
" S'il s'en trouvait une dont vous fissiez choix, je la prendrais volontiers, dès que je serais assuré qu'elle vous conviendrait. Ainsi, vous pouvez faire la réponse que vous désirez à M. le chevalier de Mesnon, à qui je suis toujours bien obligé de son souvenir et de l'amitié qu'il me témoigne. Si cette affaire n'a pas lieu et que vous trouviez quelque autre parti qui vous convienne, vous pourrez en disposer de même ; je tiendrai tous les engagements que vous aurez pris.
" C'est tout ce que je peux avoir l'honneur de vous mander à ce sujet, en vous priant de faire attention que je voudrais trouver une femme qui vous fût aussi attachée que je vous le suis.
" ... Il paraît que nous allons être vivement attaqués. Mon avis sera de nous battre jusqu'à extinction 1".
Singulier mélange de folie et d'héroïsme ! Il croit marcher à la mort ; mais en attendant, " mariez-moi à qui vous voudrez " !
" Le 6 janvier, reprend Montcalm, Bougainville s'est raccroché, gagne et croit avoir plus de conduite que Saint-Vincent, Belot, Johanne, Marin, etc. Je ne le pense pas ; avec de l'esprit et du talent, c'est, comme vous le dites, quelquefois une tête.
" Demain, grand souper et dames.
" Mardi, l'intendant chez moi; jeudi, monseigneur. Je soutiens noblesse et dignité ; mais je mange mon bien, et je frémis pour l'avenir. Du 1er avril 1756 au 1er janvier 1758, cinquante-sept mille livres d'argent sec dépensées. Et si j'avais eu quelques provisions ! Que
] — Lettre à Mme la maréchale de Mirepoix, le 17 mai 1759..
faire ? Celui qui est clans ma place doit faire ainsi. Nous en faisons tous trop pour les circonstances.
" ... Eigaud nous a écrit des lettres en style badin et noble, capable de faire croire à qui les lirait que c'est un homme de beaucoup d'esprit".
Montcalm lui écrit :" Le 9 janvier 1758. — ... Grand souper au palais, j'y eus comme de raison la fève, et Mme Péan fut ma reine. Au reste, je me suis retiré à une heure, fou de voir autant jouer et berlander. J'ignore les destins des joueurs. Je compte (inter nos) y être pour une quinzaine de louis ; il y a des sociétés qu'on ne peut refuser. Le souper (pour vous seul) de quatrevingts personnes, froid à la glace, servi à meilleure heure ; la gaieté de la fin du repas du ton de la taverne, et le gros jeu l'occupation, le métier.
" Vous voyez que, si j'écris mal, j'écris beaucoup ".
"Le 11 janvier. — ...Toujours du jeu : Johanne perd gros du sien et s'ariête ; Belot et Saint- Vincent s'écrasent ; Marin ne trouve plus de prêteurs; Bougainville pourrait bien se rembourser de ce soir ; les Berry remontent et gagnent ; l'intendant court après son argent, et moi après le sommeil, que je n'ai pas à mon ordinaire. Je mange trop, je digère mal et je ne fais aucun exercice d'aucune espèce, je vous jure. Bourlamaque passe sa vie dans la rue du Parloir, au fond du cul-de-sac. J'en fais autant, mais c'est à l'entrée. Mme Péan inquiète de sa petite fille ; je pense que ce n'est rien, au moins hier il n'y avait qu'une flévrote de rhume ".
" Le 13 janvier. — ... Je vous renvoie une lettre de M. le marquis de Vaudreuil, qui vous prouvera que
vous ne serez pas consulté du tout, ou je serais bien surpris. Vous pouvez me la renvoyer on me la garder. Quant à moi, on me la communiquera par manière d'acquit, ou point du tout. Bisogna di compatire, cara patria.
" ... Je suis toujours bien aise d'avoir écrit à M. de Vaudreuil. Il aura vu qu'au moins je m'aperçois des manquements du sieur Le Mercier, qui croit faire sa cour en me man quant.
"... Quelles dames chez M. le marquis de Vaudreuil ? Voyons si je devinerai. Quatre Deschambault, Mme Baraute et Mme de Vaudreuil, six en tout et trente quatre hommes.
" Longueuil a eu un coup de sang manqué ; ^mais il va bien.
" .., De la façon dont l'intendant m'a parlé, nous aurons bals et, je pense, pharaon ; il s'autorisera de Montréal ".
" Le 16 ianvier. — Je me suis fait saio-ner avant-hier, mon cher chevalier ; hier l'émétique, deux lavements et de l'huile d'amande douce. Cela s'appelle donc une carène entière.
"... Adieu, mon cher chevalier, ne doutez pas de ma sincère amitié.
" P. S. — Tous écrasés, même Lestang, de Selles ; le seul Cadillac gagne mille louis ".
" Le 18 janvier. — Je dois quelques réponses de bonne année, mon cher chevalier, ne fût-ce qu'à Mme de Villiers, que j'honore fort, à Villars, Cornîer, Bellecombe ; mais je me trouve trop fatigué pour leur répondre ce courrier. Mes fortes évacuations m'ont
fatigué ; j'en avais grand besoin. Je digère mal et je suis dans un pays à mal digérer ; car tout impatiente quand on est citoyen ".
" Le 20 janvier. — Le retour des Hurons qui ont mené Schuyler et Martin donne lieu à de grands raisonnements dans une ville où les plus petites nouvelles s'amplifient, où l'on passe de la plus grande confiance à la plus grande crainte, et où tout le monde est général d'armée. Pour moi, j'attends de vos nouvelles, de celles du marquis de Vaudreuil et du récit que Langy vous aura fait ".
" Le 22 janvier. — J'ai été, hier, voir en grande cérémonie la gent huronne à Lorette. Le jour était bien beau. Il a fallu se rendre à l'empressement des missionnaires et des sauvages ; et dites, mon cher chevalier, que je vous ai chargé de remercier le P. Saint-Pé des politesses que j'ai reçues à Lorette des jésuites.
" Grand bal ce soir chez l'intendant ; gros jeu, cela va sans dire. Ma santé bonne.
" P. S... Les nouvelles de la nuit sont mauvaises pour l'intendant, Mme Péan, Lestang, Johanne ; bonnes pour Cadillac, Bon gain ville, de Breau ; le reste ne vaut pas la peine d'être nommé, quoiqu'il y ait des acteurs qui gagnent ou perdent cent ou cent cinquante louis ; mais, pour qu'on parle de vous, il faut être homme à perdre trois ou quatre cents louis ".
" Le 26 janvier. — ...Le jeu continue toujours. L'intendant heureusement perd quatre-vingt mille francs et, entre nous, en est très piqué. Nos officiers en général gagnent ; quelques malheureuses victimes et
Saint- Vincent, de la colonie ; mais il y a loin d'ici au mercredi des Cendres ".
" Le 27 janvier. — ... L'intendant perd quatre-vingtonze mille livres, excédé de pertes, du ton de sa maison et de l'officier. Adieu, mon cher chevalier ".
" Le 3 février — ...Si on a été mécontent d'un bal que l'intendant a donné, on le sera bien plus d'un second, donné hier, et d'un troisième, qu'il doit donner mardi1. Toujours le plus effroyable jeu. L'intendant a perdu cette nuit quinze cent louis, en trois quarts d'heure. Il est à cinquante mille écus de perte, au moyen de quoi toute la ville, le militaire, gagnent peu ou prou, et ses valets qui jouent gros contre lui. Peu de militaires perdent heureusement, Johanne et Lestang du leur ; mais les petits pontes hardis sont gras à ■ pleine peau.
" Ce que vous écrivez sur le manque de grain est plus sérieux.... Nous raisonnerons ensemble pour le mieux, soit avant rien proposer au marquis de Vaudreuil, soit pour lui répondre, si jamais on nous consulte à l'extrémité. Je crois que jusqu'à présent notre conduite à tous a été bonne. Elle le sera toujours par l'union, le concert et nous consulter. Quatre yeux, mon cher chevalier, valent mieux que deux, et vous
] — Allusion au mandement publié quelques jours auparavant par l'évêque de Québec. Bougaiu ville, qui était de toutes ces parties de plaisir, de ces jeux et de ces folles dépenses, lesquels étaient autant d'insultes à la misère publique et contre lesquels protestait Mgr de Pontbriand,. écrivait peu de temps auparavant : " Il y a des cas où la magnificence est un crime contre l'Etat ". Journal, 14 octobre
savez que, si je ne prévois pas toujours tout, j'ai le tact assez bon pour saisir les avis qu'on me donne.
"Adieu, mon cher, chevalier. Plus ne sais, sinon que je vous suis très dévoué de corps et d'âme ".
" Le 9 février. — Le jeu fini d'hier ; Johanne, de Selles, Bougainville, Baros (?), les Berry vainqueurs, surtout Cadillac, qui gagne quarante ou cinquante mille francs ; l'intendant perdit encore hier six cents louis ; je le crois bien fou du jeu.
" Adieu, mon cher chevalier; aimez-moi autant que je vous aime ".
"Le 12 février. — ... L'intendant a dit aujourd'hui qu'on le regardât comme un misérable si on jouait les jeux de hasard, l'année prochaine, chez lui.
" Voici les noms des douze femmes qui ont dîné le mardi gras chez Mme de Vaudreuil. Voyons si j'aurai bien deviné : Mme de Vaudreuil, deux dames Martel, M""' de Longueuil, Mme de Villemonde, Mme Des Ligneris, Mme de Contrecœur, Mme de Céloron, Mme Duplessis, Mme Trémoud, M1,,e de Saint-Luc, Mme de La Corne, l'aînée ; peut-être à la place d'une de ces douze, Mme de Beaucourt.
" Adieu, mon cher chevalier; plus à vous qu'à moimême. Je cachèterai mieux mes lettres ".
Montcalm écrit à la même date : " Le jeu est fini. L'intendant paraît honteux, fait amende honorable, perd deux cent mille francs; ce qui n'empêche pas que quelques particuliers ne perdent trop : entre nous, de Selles, capitaine au régiment de la Sarre. L'intendant et ses adhérents veulent diminuer sa perte. Aimezmoi, mon cher chevalier, autant que je vous aime ".
A cette même date, Montcalm était enlacé dans une correspondance bien plus sérieuse avec le commandant des troupes anglaises au sujet dç la rupture de la capitulation du fort George. Les massacres et les captures faits par les sauvages, en violation du traité, avaient, non sans raison, soulevé l'indignation dans le camp ennemi. Quoique Montcalm et ses officiers eussent exposé leur vie pour arrêter le désordre, il lui était impossible de faire arriver la vérité à l'oreille de ses adversaires. Le tragique événement était trop récent pour qu'il pût être jugé avec sang-froid.
Montcalm y fait allusion dans la lettre suivante adressée à sa femme, le 19 février: " Je ne puis vous rien pronostiquer sur la campagne, les vivres, le bien ou le mal joué des ennemis qui peuvent et doivent nous primer. Je suis ici depuis le 15 septembre; je pars demain pour Montréal, jusqu'à ce que je me porte sur quelque frontière. J'augure de ma bonne fortune que la campagne tournera bien. Quand nous ne ferions qu'une défensive, pourvu qu'elle arrête l'ennemi, elle ne sera pas sans mérite; nous nous sommes écrit avec Mylord Loudon sur la capitulation du fort George. C'est un procès qui se traite à coups de plume, en attendant de traiter quelque incident à coup d'épée, de fusil ".
Ce coup d'épée, ce fut celui de Carillon.
Montcalm continue dans la même lettre :
" J'avais été ce printemps chanter la guerre, et festiner mes enfants, les Iroquois, les Algonquins et les Népissings. J'ai été cet hiver faire même cérémonie chez les Hurons, et ce printemps j'irai chez les Abé-
nakis. Ces sauvages m'aiment beaucoup ; en vérité je leur trouve plus de vérité, de franchise souvent qu'à ceux qui se piquent de polices. Malgré la misère publique, des bals et un jeu effroyable.
" Adieu, mon cœur, je t'adore. Je soupire après la paix et toi. Mille choses à ma mère. J'embrasse mes enfants, et il me tarde de retourner dans le sein de la patrie ".
L'intendant, dont ni les plaisirs extravagants ni les débauches ne ralentissaient l'activité, avait appris qu'un bon nombre d'habitants tenaient secrètement en réserve une partie de leurs denrées, de crainte que le gouvernement ne vînt à les leur enlever. Il donna ordre à ses agents de parcourir les campagnes et d'exiger de chaque habitant qu'il déclarât sous serment tout ce qu'il possédait, en fait de comestibles. Ce dernier acte de tyrannie acheva d'indigner le clergé qui prit ouvertement la cause du peuple. D'après l'avis de l'évêque, il releva les habitants de cet injuste serment, disant avec raison que si le roi voulait conserver sa colonie, il devait en fournir les moyens ; que nulle puissance n'avait le droit d'arracher au peuple les dernières bouchées de pain qui lui restaient, surtout quand on ne lui laissait ni le temps de semer ni celui de récolter, et que de plus on exigeait qu'il fût le premier à verser son sang sur les champs de bataille.
On est étonné de voir jusqu'à quel point l'asservissement au roi et à la Pompadour aveuglait alors les meilleurs esprits. Montcalin lui-même qui, comme tous les officiers français, n'attendait d'avancement que de la cour de Versailles, n'osait pas remonter à la vraie
cause du mal et s'en prendre à l'incurie royale. Certains officiers autour de lui se moquaient de la pitié que témoignait Vaudreuil pour " ses chers Canadiens ". Comme aux plus mauvais temps de la monarchie, le peuple était la chose taillable et corvéable à merci.
Bien loin du Saint-Laurent, sur la frontière toute blanche de neige du lac Champlain, le capitaine d'Hébécourt, avec sa petite garnison, faisait bonne garde autour du drapeau qui flottait au-dessus des remparts de Carillon. Des jours bien autrement ternes que ceux dont on se plaignait à Québec et à Montréal s'enchaînaient les uns aux autres sur ce coteau sauvage et isolé.
Point de distractions, point de société de dames ; aucun de ces plaisirs délicats, de ces amusements de salon qui faisaient le charme des villes ; mais l'âpre vie de caserne avec sa désolante monotonie : chaque matin, aux mêmes heures, la diane annonçant le réveil, les mêmes heures d'inspections, le pas régulier des soldats relevant la garde par le froid, la neige, la poudrerie, quelquefois par un soleil éblouissant. Alors apparaissaient dans leur uniforme nudité, le lac enseveli sous son épais manteau de glace, la ceinture des arbres secouant à la bise, comme des squelettes, leurs branches dépouillées, avec de longs gémissements. Pas une habitation, pas un signe de vie en dehors du petit quadrilatère dont se composaient le fort et ses dépendances immédiates.
De temps en temps seulement, quelques espions aperçus à la lisière du bois donnaient un moment d'alerte et faisaient sortir une escouade à leur poursuite.
Lord Loudon, paraît-il, faisait faire ces reconnaissances en vue d'une marche sur Carillon, en plein hiver, comme avait fait M. de Rigaud à William-Henry ; mais il ne disposait pas, comme lui, d'une armée de coureurs de bois aussi infatigables qu'aguerris. Un parti de maraudeurs anglais vint un jour enlever deux soldats et tuer une quinzaine de bestiaux aux portes du fort. On trouva attaché aux cornes d'un des animaux tués un billet signé par Rogers, où il faisait ses compliments au marquis de Montcalm, et remerciait le commandant de Carillon de la viande fraîche qu'il lui avait procurée.
Cette bravade allait bientôt coûter cher à Rogers et aux siens. M. de Langy venait précisément d'arriver d'une expédition au fort Edouard, où il avait surpris une garde et un parti de bûcherons qu'il avait mis en fuite, après avoir fait deux prisonniers et vingt-trois chevelures. A sa suite était entré dans Carillon un renfort de cent sauvages du saut Saint-Louis et de quelques Canadiens envoyés par le marquis de Vaudreuil, sous le commandement de M. de la Durantaye.
Dans la journée du 13 mars, deux Abénakis, revenant de la chasse, arrivèrent au pas de course et donnèrent avis au capitaine d'Hébécourt qu'ils avaient vu les pistes de raquettes toutes fraîches d'un détachement qui marchait dans la direction de Saint-Frédéric. On conjectura que c'était Rogers qui venait, comme l'année précédente, tendre une embuscade entre ce fort et Carillon.
Le colonel Havilancl, qui commandait au fort Edouard, lui avait en effet confié un parti d'éclairé urs de cent
quatre-vingts hommes, auxquels s'étaient joints, par amour pour les aventures, deux officiers du 27me ré<*iment anglais : le capitaine Pringle et le lieutenant Eoclie. Ces deux jeunes étourdis auraient été moins pressés de partir s'ils avaient soupçonné la série d'émotions par lesquelles ils allaient passer.
Le détachement s'était engagé à la faveur de la nuit sur la glace du lac Saint-Sacrement, et l'avait descendu jusqu'à la hauteur de la Montagne -Pelée, appelée par les Anglais Eogers' Eock. Comme il eût été dangereux de s'aventurer plus loin sur le lac, où il aurait pu être aperçu par les maraudeurs français, Eogers inclina à gauche, laissant à sa droite la Montagne-Pelée ; il s'enfonça dans l'impraticable dédale des ravins boisés, et des hauteurs couvertes de plusieurs pieds de neige pour gagner le chemin des Agniers, qui circulait à l'ouest de la Montagne-Pelée. Il venait de prendre cette direction, lorsque d'Hébécourt fut prévenu de sa marche. Il lança immédiatement à sa poursuite M. de Langy avec deux cent cinquante sauvages et Canadiens, quatre cadets de la marine et quelques officiers et soldats des troupes de terre. Ils suivirent la rivière à la Chute jusqu'à la rivière de Bernetz, qui, après avoir contourné, vers l'ouest, la base de la Montagae- Pelée, se jette dans les rapides du Portage. Le lit glacé de cette rivière était un chemin tout tracé, qu'ils remontèrent dans l'espérance de couper la retraite à l'ennemi. De chaque côté d'eux, l'épaisse forêt dressait ses milliers de colonnes dénudées, sur un sol montueux parsemé de broussailles, à moitié ensevelies sous la neige. La lumière tamisée à travers la cime des
arbres commençait à pâlir, car le soleil penché à l'horizon indiquait à peu près trois heures.
L'avant-garde, composée de sauvages, s'avançait sans rien apercevoir, lorsqu'une décharge de mousqueterie jaillit derrière un fourré et renversa morts trois hommes. Le reste courut se replier en désordre sur le gros du détachement. Les éclaireurs de Eogers avaient aperçu l'avant-g^arde indienne et avaient donné l'alarme. Roo-ers avait fait alors aligner ses rangers le long de la rive droite de la rivière qui, en cet endroit, est très escarpée, et ordonné d'avancer lentement et sans bruit. C'est en ce moment qu'ils avaient fait leur première décharge. Croyant qu'ils n'avaient affaire qu'à une petite escouade, une partie des rangers s'étaient élancés à la poursuite et étaient venus tomber sur le détachement, qui les accueillit par une grêle de balles et un tonnerre de hurlements qui firent trembler tous les échos du ravin. La glace de la rivière et les deux berges furent jonchées de cadavres, avant que les survivants eussent rejoint leurs compagnons. L'escarpement fortement boisé où se tenait Eogers formait une citadelle avantageuse pour la défense. Il rangea ses hommes en demi-cercle derrière les troncs d'arbres, d'où ils firent un feu plongeant sur les assaillants. L'avantage de la position compensa pendant quelque temps l'infériorité du nombre. Ils se défendirent avec le courage du désespoir jusqu'à la tombée de la nuit. Ces combats d'escarmouche où chaque homme des deux partis tirait à la manière des sauvages, c'est-à-dire en s'abritant d'arbre en arbre, pouvaient se prolonger assez longtemps. La tactique des assaillants était de tourner les assiégés en gravis-
sant la montagne, afin de leur couper la retraite et les exterminer jusqu'au 'dernier. Plusieurs fois, ils l'essayèrent, mais furent repoussés. A certains moments, on se tirait à bout portant au milieu de hurlements continuels, mêlés aux cris des blessés se débattant sous le couteau qui leur enlevait la chevelure. Enfin, M. de Langy porta un gros détachement d'indiens sur son aile gauche. Eogers se voyant perdu si sa droite était enfoncée, détacha le lieutenant Philipps avec une partie des rangers pour la soutenir; mais ils furent tous cernés et forcés de se rendre, avec promesse d'être bien traités. Mais on sait ce que vaut une promesse de sauvage. Les dernières clartés du jour qui disparaissaient ne répandaient plus que des lueurs confuses sous la voûte des bois. C'était le moment favorable pour la fuite. Eogers conseilla aux deux volontaires Prinçle et Koche de s'esquiver avec un guide qu'il leur offrit ; mais ces deux officiers, aussi braves que téméraires, refusèrent généreusement de l'abandonner. Plus de cent cadavres de rangers, horriblement mutilés, gisaient alors sur la neige dans des mares de sang. Pour mieux fuir, avec la poignée d'hommes qui lui restait, Eogers jeta son gilet, lequel fut ramassé par les sauvages avec les papiers qu'il contenait, ce qui fit croire à sa mort. Chaudement poursuivi, il parvint à traverser le lac Saint-Sacrement et arriva au fort Edouard, après deux jours de marche forcée, avec une vingtaine d'hommes à moitié morts de fatigue et de misère.
Les sauvages, furieux d'avoir perdu dix-sept de leurs guerriers, garrottèrent, paraît-il, Philipps et quelques prisonniers à des arbres, et les hachèrent par morceaux
à coups de tomahawk. Le détachement coucha sur le champ de carnage et reprit le lendemain le chemin de Carillon, emportant ses blessés au nombre de dix-huit, parmi lesquels se trouvaient MM. de Lachevrotière et de Eicherville. Il revenait avec sept prisonniers et cent quarante -quatre chevelures.
Les volontaires Piïngle et Boche n'avaient pu suivre longtemps dans leur fuite les compagnons de Eogers, rompus aux marches à travers les bois. L'un d'eux, d'ailleurs, avait perdu une de ses raquettes dans le combat. Ils erraient dans la montagne au milieu de l'obscurité, lorsque leur attention fut attirée par quelque bruit et une forme humaine qui glissait entre les arbres : c'était un domestique de Eogers, séparé comme eux des fuyards, et qui cherchait péniblement son chemin. Il les assura qu'il était capable de les guider jusqu'au fort Edouard. Confiants dans cette promesse, ils rirent halte, allumèrent Un petit feu de quelques branches sèches cassées dans le voisinage, et assis autour, ils passèrent le reste de la nuit à confectionner une raquette, au moyen de branches pliantes et de quelques bouts de lanière. Ils n'avaient ni hache, ni couverte, ni vivres, hormis un bout de saucisson et un petit flacon de bière qu'avait apportés Pringle. Mais ce n'était pas là le côté le plus critique de leur position : leur guide qui se disait expérimenté, était absolument incapable de les diriger. Soit qu'il fût peu au fait de la vie des bois, soit que les scènes d'horreurs dont il venait d'être témoin, et dont il ne cessait de parler le jour et de rêver pendant la nuit, lui eussent troublé le cerveau, il s'égara complètement.
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Durant quatre jours, il leur fit parcourir toute espèce de détours, tantôt au sommet des hauteurs, tantôt dans la profondeur des vallées, parfois sur des marécages glacés, la plupart du temps dans des bois touffus, à travers un treillis inextricable de branches, où ils avaient des peines infinies à se frayer passage ; enfin, le cinquième jour, ils reconnurent avec désespoir qu'ils n'avaient fait que tourner dans le même cercle et qu'ils étaient revenus à leur point de départ. Le lac Saint-Sacrement était sous leurs yeux; ils y descendirent aux premières lueurs du matin. Durant toutes ces pérégrinations, ils n'avaient pas rencontré un seul gibier et n'avaient vécu que de grains de genièvre et d'écorces arrachées aux arbres, dont ils mangeaient l'intérieur. Leurs forces achevaient de s'épuiser, et ils étaient trempés jusqu'aux os par une pluie battante, mêlée de neige et poussée par un vent violent. S'arrêter et se laisser gagner par le sommeil, c'eût été la mort. Il fallait donc marcher ; et pour faire bonne route, ils crurent que ce devait être à rencontre du vent. Ils reprirent donc leur pénible course, la figure fouettée par l'orage, tantôt s'arrêtant et se retournant pour respirer, tantôt s'abritant le long d'une pointe. Enfin, ils arrivèrent à un cours d'eau inconnu : c'était la décharge du lac. En la traversant, Pringle perdit son fusil et faillit aussi perdre la vie. Le jour commençait à baisser et le temps s'était éclairci. Ce ne fut qu'alors qu'ils se reconnurent : ils n'étaient qu'à une lieue de Carillon. Plutôt que de mourir, ils résolurent d'aller se constituer prisonniers ; mais la nuit les surprit avant qu'ils pussent se rendre. Leur guide était tombé dans le délire, et
chancelant comme un homme ivre, il alla s'affaisser à quelques pas sur la neige, où il s'endormit pour ne plus se réveiller. Les deux officiers, plus morts que vifs, se tinrent en mouvement toute la nuit, pour ne pas se laisser gagner par le froid, et arrivèrent enfin à l'aurore dans la vaste clairière couverte de neige au milieu de laquelle s'élevait le fort de Carillon, dont ils s'approchèrent en agitant un mouchoir. Quelques officiers coururent à eux et les entourèrent avant que les sauvages, dont le camp était tout proche, eussent eu le temps de les apercevoir. Ils les traitèrent avec tous les égards et tous les soins qu'exigeaient leur qualité et leurs épouvantables épreuves.
Tous deux se rétablirent et furent ensuite échangés. Pringle vécut jusque dans un âge très avancé, et mourut en 1800, après s'être élevé au grade de major général, dans l'armée anglaise 1.
1 — F. Parkman, Montcalm and Wolfe, Vol. II, p. 12. Journal de Montcalm Id. de Lévis, p. 126.
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