‹ Montcalm et Lévis (volume 4)Chapitre 17 sur 35 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

La situation en Europe Mme de Pompadour et Marie- Thérèse. — Frédéric de Prusse. — William Pitt Son

caractère Formidables armements qu'il dirige sur le

Canada Etat désespéré de la colonie Arrivée des

vaisseaux de France Ouverture de la campagne. —

Montcalm à Carillon Abercromby à William-Henry

Lord Howe Marche de l'armée anglaise Défaite de

M. de Trépezec ; sa mort Hésitations d'Abercromby.

— Montcalm se retranche devant Carillon. — Abercromby

à la Chute :I1 se décide à attaquer les retranchements

français Bataille de Carillon Enthousiasme de Montcalm.

La paix ! la paix ! écrivaient à Versailles Montcalm et Lévis, en ramenant de William-Henry leurs bataillons victorieux. C'était le cri du patriotisme éclairé. La politique de la France aurait dû être de fortifier sa marine pour raffermir sa puissance coloniale en appuyant Montcalm en Amérique et Dupleix en Orient, les deux seuls généraux qui soutenaient l'honneur de ses armes ; mais la France tombée en quenouille, s'était faite l'ouvrière de ses propres humiliations et

de rsa décadence. Déjà Dupleix avait été abandonné, Montcalm était à la veille de l'être.

La main de la Pompadonr, poussée par une autre femme, avait mis le feu aux quatre coins de l'Europe. La fière Marie-Thérèse d'Autriche avait consenti à souiller sa plume impériale en écrivant elle-même à la maîtresse du roi, et en l'appelant : " Ma cousine ". L'impératrice avait réussi : le succès fit oublier à la femme l'ignominie de sa démarche.

L'Europe se trouva ainsi à n'avoir à opposer que deux femmes aux deux plus grands1 génies militaire et politique du temps : Frédéric et Pitt. La guerre de Sept Ans prépara la grandeur de la Prusse, et donna à la Grande-Bretagne l'empire des mers.

Rarement situation avait paru plus désespérée que celle du roi de Prusse en 1757. Sans autre allié que l'Angleterre, il s'était vu en face de presque toute l'Europe coalisée contre lui. Frédéric II était un Méphistophélès sur le trône, cynique et sublime, philosophe et histrion, César se disant Brutus. Malgré des prodiges d'audace et d'habileté, malgré d'éclatantes victoires qui l'avaient placé au rang des grands capitaines, il avait été écrasé par le nombre. Un moment se croyant perdu, il avait songé au suicide. " Ma chère sœur, écrivait-il à la margravine de Bareuth, il n'y a plus de port et d'asile pour moi que clans les bras de la mort ". Et à Voltaire :

" Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi ".

Le 3 novembre, le roi de Prusse avait brusquement porté son armée sur la rive gauche de la Saale. Les alliés, confiants dans leur supériorité numérique, s'avançaient vers les hauteurs, pour l'envelopper et lui couper la retraite, lorsque tout à coup Frédéric, par une de ses manœuvres rapides auxquelles il avait habitué ses troupes, opéra un changement de front. Favorisé par des coteaax et des ravins qui dérobaient son mouvement, il fondit inopinément sur le flanc des Français ; plusieurs batteries démasquées sur les hauteurs foudroyèrent en même temps l'infanterie alliée qui se pressait dans la plaine. En vain, le prince de Soubise chercha-t-il, avant la fin du jour, à rétablir le combat par des charges de cavalerie ; tout fut culbuté et mis en déroute. Huit mille prisonniers et trois mille morts furent laissés sur le champ de bataille : c'était la journée de Eosbach.

Le nom du vainqueur fut porté aux nues. La France elle-même, la France honteusement vaincue, égarée par les idées nouvelles, faisant taire son patriotisme, fut la première à exalter le héros prussien. Voltaire le chanta en vers et en prose ; et d'Alembert •écrivit au même Voltaire : " A Paris, tout le monde a la tête tournée du roi de Prusse ; il y a cinq mois qu'on le traînait clans la boue ".

L'explication du désastre se trouvait à Versailles. Les désordres de la cour avaient pénétré dans les camps : le soldat se modelait sur le noble corrompu qui le commandait. Le jour de la bataille de Eosbach, il y avait six mille maraudeurs hors du camp ! Après la déroute, l'armée inonda la Thuringe comme une horde

de cosaques, et s'y livra aux plus odieux excès. Le duc de Eichelieu, qui avait précédé Soubise dans le commandement, pillait et autorisait le pillage avec un tel cynisme, que les soldats l'avaient surnommé le père de la maraude. " Ces armées, dit un historien, pleines de luxe et de misère, encombrées de courtisanes, de marchands et de valetailles, traînant après elles trois fois plus de bêtes de somme que de chevaux de selle, étalant des bazars ambulants d'objets de mode au milieu de leurs tentes, ressemblaient plus aux cohues de Darius et de Xerxès qu'aux armées de Turenne et de Gustave-Adolphe l ".

On voit par ce tableau que les déprédateurs du Canada n'étaient que les plagiaires du monde de Versailles. C'est là que plusieurs d'entre eux avaient fait leurs premières armes.

En Angleterre, le o-énie de Pitt organisait la victoire avec moins d'éclat et de rapidité que Frédéric, mais avec la même sûreté de coup d'oeil. Quoique les événements ne lui eussent pas d'abord été favorables, la confiance du peuple anglais n'avait pas été ébranlée, depuis surtout que George II, qui le détestait, l'avait éloigné du ministère (avril 1757), et avait été forcé, trois mois après, de le reprendre sous le coup de l'indignation publique. Pitt était devenu le véritable souverain de l'Angleterre. L'admiration pour lui allait jusqu'au fanatisme : on le proclamait le seul politique honnête, le seul incorruptible, le seul capable de relever

1 — Henri Martin, Histoire de France, Vol. XV, p. 520.

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la fortune du royaume. Le grand commoner était le premier à le. penser et à le dire.

" Il avait une telle confiance en sa force, dit lord Brougham, qu'il renversait la maxime des gouvernants : ne forcez pas un obstacle quand vous pouvez le tourner. Il dédaignait de s'insinuer là où il pouvait pénétrer d'assaut, et de persuader quand il pouvait commander ".

William Pitt est un des exemples les plus frappants de la puissance de la parole. Il n'eut peut-être jamais d'égal au parlement comme orateur et comme debater. Son éloquence franchissait l'enceinte des communes, et faisait tressaillir la nation toute entière. Pénétrant avec la même intensité dans la chaumière du paysan et dans le palais du noble lord, elle y réveillait le patriotisme assoupi, faisait vibrer toutes les âmes à l'unisson de la sienne, leur communiquait cette passion pour la grandeur et la gloire de l'Angleterre, qui fut le but unique de sa vie.

Ce grand homme avait les défauts de ses qualités. Sa hauteur le rendait insupportable à ses collègues, qu'il traitait comme des subordonnés, et qu'il ne cessait d'humilier en leur faisant constamment sentir sa supériorité. Il avait le ridicule des petits esprits, la vanité ; il était comédien, en prenait les airs, affectait des poses théâtrales. On sait aujourd'hui qu'il n'était pas inaccessible à la corruption.

Mais le peuple anglais ne voulait pas voir ses défauts ; il se reconnaissait en lui, sentait qu'il était son âme, son expression, sa force. Appelé à gouverner un peuple libre, Pitt aimait sincèrement la liberté. Ses concitoyens le savaient, et se livraient à lui comme

lui se livrait à eux, confiants dans un égal patriotisme. En un mot, il avait élevé la nation anglaise à sa hauteur. " Tel était, dit Hume, le crédit dont jouissait le gouvernement, que le peuple souscrivit à tous les emprunts avec l'empressement le plus extraordinaire. Un esprit inaccoutumé d'audace et de résolution parut animer les armées de terre et de mer. L'amour de la gloire militaire se répandit jusque dans les dernières classes du peuple. Ce passage subit de l'indolence à l'activité, de l'indifférence au zèle, de la crainte à l'audace, fut produit par l'influence et l'exemple d'un ministre 1 ".

Chasser la France de l'Amérique et de l'Inde, lui fermer toutes les mers et la confiner sur le continent, telle était la politique entreprise par Pitt avec sa volonté de fer. Il ne soupçonnait pas que de son vivant même, la France s'en vengerait en faisant l'indépendance américaine.

Il avait maintenant sous la main les hommes qu'il lui fallait pour ses grands desseins. Durant la prochaine campagne, Ferdinand de Brunswick, disciple du grand Frédéric, allait venger la défaite de Cumberland au Hanovre ; Clive, dans l'Inde, poursuivre sa victoire de Plassey ; Wolfe, se révéler en Amérique.

Ce fut vers l'Amérique qu'il tourna d'abord son attention et ses plus formidables armements. Le plan des opérations fut réglé d'après les conseils de l'homme le mieux entendu dans les affaires d'Amérique : l'illustre Franklin, alors délégué de la Pensylvanie à Londres.

1 — Hume, Histoire d'Angleterre.

Trois attaques simultanées devaient être dirigées sur le Canada : l'une, au nord sur Louisbourg ; l'autre, au centre sur Carillon ; la troisième, au sud contre le fort Duquesne. La célérité avait fait place à la lenteur des préparatifs qui avait tout compromis l'année précédente. Dès le mois de février, deux flottes étaient en mer : l'une, aux ordres de l'amiral Boscawen, pour attaquer Louisbourg, avec douze mille hommes commandés par le général Amherst ; l'autre, sous l'amiral Osboim, pour croiser dans le détroit de Gibraltar et intercepter la flotte de l'amiral La Clue, prête à faire voile de Toulon ; une troisième, commandée par sir Edward Hawke, appareilla peu après pour aller bloquer devant Rochefort un convoi de munitions et de troupes destinées au Canada.

La Clue ne put franchir le détroit de la Méditerranée. Le convoi, composé de quarante bâtiments de transports, protégé par cinq vaisseaux de ligne et cinq frégates, fut attaqué à l'embouchure de la Charente. Une partie seulement parvint à gagner le large ; le reste, afin d'échapper à la poursuite, se fit échouer sur les bancs de sable de la côte, d'où il ne put être retiré qu'après avoir jeté à la mer les canons et les approvisionnements. L'expédition fut manquée, et le Canada ne vit arriver presque aucun secours. Jamais, au contraire, les colonies anglaises n'eu avaient reçu d'aussi puissants. Pitt avait fait voter par le parlement des fonds pour une levée de vingt mille hommes en Amérique, avec promesse de nouveaux subsides pour leur entretien. Il avait fait rappeler Loudon, pour lequel il ne cachait pas son mépris, et avait

proposé à sa place lord Howe, jeune officier aussi brave qu'expérimenté. D'invincibles influences l'avaient forcé de laisser le commandement au vieil Abercromby, le premier en grade après Loudon. Mais lord Howe allait être de fait la tête de l'armée. L'expédition contre Duquesne, forte d'environ sept mille hommes, était confiée au brigadier John Forbes, jeune officier comme Howe, et destiné comme lui à une trop courte carrière.

Le nombre des combattants qui allaient attaquer le Canada, y compris les milices de réserve, dépassait le chiffre total de sa population entière, hommes, femmes et enfants. " C'était, remarque justement l'historien Garneau, rendre un hommage éclatant à la bravoure française, et reconnaître la détermination invincible des défenseurs du Canada ".

Dès le 22 février, Montcalm était rendu à Montréal, afin d'être plus à la portée des partis d'éclaireurs qui se succédaient continuellement aux frontières et en revenaient avec des nouvelles de l'ennemi. Il parut bientôt évident que le point le plus menacé pour le moment était Louisbourç. M. de Boishébert reçut ordre de se tenir prêt à partir, dès l'ouverture de la navigation, avec cent cinquante Canadiens, Acadiens ■et soldats de la colonie. Il devait s'adjoindre à Miramichi quatre cent cinquante Acadiens, formant un total de six cents hommes, qui iraient prêter main forte à la garnison de Louisbourg. Son principal objet était de s'opposer au débarquement des Anglais et, s'il n'y pouvait réussir, de harceler continuellement l'ennemi à la faveur des bois. Les militaires français auraient

voulu que ce détachement partît sans délai sur les glaces et fût commandé par un officier plus actif et plus intelligent. Les événements démontrèrent qu'ils avaient raison.

En arrivant à Montréal, Moutcalm avait repris sa correspondance avec Bourlamaque. Quoiqu'il n'eût pas pour ce compagnon d'armes la même amitié que pour Lévis, il aimait à converser avec lui, à le tenir au courant non seulement des affaires importantes, mais des petits incidents de sa vie journalière, et même des bruits de la ville. A ce point de vue, ses lettres ont un intérêt piquant, car elles font pénétrer dans l'intérieur des familles qui donnaient le ton à la société, et en révèlent la physionomie, de même que sa correspondance avec Lévis ressuscite Québec sous l'ancien régime. Le voisinage de Vaudreuil n'était pas de nature à lui rendre agréable le. séjour de Montréal. S'il s'ennuyait quelquefois à Québec, il s'ennuyait toujours dans l'autre ville.

Le 18 mars, il écrivait : " Bougainville paraît s'ennuyer plus ici qu'à Québec ; il baguenaude, travaille peu. Cornier et lui sont devenus Oreste et Pylade. Il y a de la part de Cornier une bonne foi, un sérieux romanesque et de l'admiration pour la supériorité de génie. Le chevalier à l'ordinaire ; pour moi des visites partout, de loin en loin, un soir chez moi, l'autre chez le marquis de Vaudreuil. Hier, avec Montgay et mes aides de camp, je bavardai jusqu'à minuit, parce que je mâchais ma gomme pour pituiter mauvaise digestion. Si nous étions l'un et l'autre plus occupés, je

n'aurais garde de vous écrire d'une mauvaise écriture tant de minuties.... MM. Cadet, Péan arrivés de jeudi, à 3 heures après-midi, ils ont fait une entrée d'ambassadeurs avec douze carrioles ; six étaient allées au devant jusqu'à Repentigny ; heureusement le chevalier de Lé vis n'en était pas. Les relais attendaient sur la glace Mgr Cadet qui, pendant qu'on changeait de relais, donnait ses audiences aux habitants de dedans sa carriole, et le> relais allaient toujours au galop ".

" Le 23 mars : — Je m'amuse si fort à Montréal que je voudrais que, la grande assiduité près à l'église, la semaine sainte se prolongeât. C'est un prétexte pour ne faire ni recevoir de visites, rester chez moi et y dîner quasi seul ; cela vaut mieux que tout ce que je fais et ferai d'ici à l'entrée en campagne qui sera tardive, à moins que Mylord Loudon ne nous y force ".

" Le 30 mars. — Bougainville respire avec peine, lit peu, va d'habitude, n'aime plus, et moi quasi tous les soirs dans ma chambre ; c'est l'endroit où je m'ennuie le moins. Je ne savais pas y rester â Québec.

" Le 6 avril. — Je erras qu'il (Bougainville) se repaît quelquefois avec de l'esprit de châteaux en Espagne. Pour moi, ma chambre et mon général, peu de visites. Cet Hôtel-des-Indes m'ennuie. Je leur donnai cependant l'autre jour à dîner à tous et à la dame de Saint- Luc. J'ai acheté une carriole pour m'aller promener avec M. Piochebeaucour, car pour Bougainville il recommence comme l'année dernière, on n'y comprend rien, il attend le couder de Franca et moi aussi. Le chevalier de Lévis à l'ordinaire, je ne sais ce que fait Péan ;

Àrnoux veut partir à la première navigation et c'est très bien ".

" Le 3 mai. — Les beaux jours occasionnent beaucoup de parties de campagne. M. et Mme de Vaudreuil y vont souvent. Le chevalier de Lévis en est quel, quefois et il a aussi les siennes. Pour moi, ma vie ordinaire, le plastron le matin et tous ceux qui n'ont rien à faire ni à dire. Dîner avec dix-sept personnes, le soir chez moi, chez le général. Cette dernière maison est renforcée de Malartic et de Villiers, qui y sont souvent. M. Varin 1 peut être remplacé, mais la maison ne l'est pas ; celle de Deschambault, qui n'a jamais été bien gaie, l'est moins cette année-ci ".

" Le 3 au soir. — Les beaux jours continuent. La fonte des glaces me fait craindre l'interruption des parties de M. et Mme de Vaudreuil, qui vont visiter les notables de la côte, comme Henri IV chez les notables bourgeois de Paris. Hier, chez M. Bailly (de Messein). Des compliments aux dames. Vous voyez, Monsieur, que je cherche les occasions de m'entretenir avec vous, car c'est vous écrire uniquement pour cela ".

Le 4 mai, il terminait ainsi une de ses lettres : " Je devrais m'excuser avec vous de la longueur de ma lettre ; je n'ai pas le temps de la faire plus courte ni mieux ; d'ailleurs, comptant sur votre amitié et indulgence, je laisse aller ma plume et bavarde. Je devrais vous faire excuse d'écrire moi-même, car il doit vous en coûter pour me lire. Il faut aimer ses amis avec leurs défauts ".

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