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en le gravissant et descendant ensuite par la vallée où coule la rivière de Bernetz. La première route était plus courte, mais plus dangereuse : il est probable que, confiants dans l'expérience de M. de Langy et d'autres Canadiens accoutumés comme lui aux courses dans les bois, ils voulurent la suivre, mais à mesure qu'ils s'avançaient à travers ce terrain, coupé de ravins profonds et de hauteurs escarpées, la forêt s'épaississait .; le sol plus riche poussait une exubérance de végétation. Tandis qu'au-dessus de leurs têtes, la cime des arbres qui se touchaient, formait une voûte presque impénétrable aux rayons du soleil, devant eux se dressait une seconde forêt de jeunes pousses, dont le feuillage dense empêchait de voir à quinze pas en avant. Ils reconnurent bientôt qu'ils s'étaient égarés ; car, malgré la longue habitude forestière de M. de Langy et des siens, ni lui ni les autres n'avaient cet instinct inné des sauvages, qui leur fait deviner leur route au milieu de ces dédales inextricables. Ils marchèrent toute la journée, par une chaleur étouffante, écartant à chaque pas les branches qui les arrêtaient, montant et descendant des côtes, contournant des rochers, traversant des bas-fonds tapissés d'une mousse humide où leurs pieds se perdaient, et croyant à chaque instant entendre le bruit des rapides de la Chute, où ils espéraient arriver; mais la forêt gardait toujours son silence, impénétrable comme ses profondeurs. Seul, quelque écureuil, sautant d'un arbre à l'autre à leur approche, leur jetait son cri moqueur, ou une corneille croassait en s'ébaudissant
au-dessus de leurs têtes dans des values de verdure et de lumières. Tout le détachement était exténué de fatigue et de chaleur. Enfin, vers quatre heures du soir, il arriva à la rivière à la Chute, qu'il tenta de passer ; mais n'y pouvant réussir, il rétrogradait pour trouver un gué, lorsque tout à coup des bruits de pas et de branches cassées se rirent entendre en avant. — Qui vive ! cria M. de Langy. — Français ! répondirent quelques voix. A l'accent anglais de cette réponse, M. de Langy ne fut pas trompé, pas plus que les siens. — Feu ! cria-t-il à ses gens, c'est l'ennemi. Le détachement venait de se heurter contre la colonne que précédait Lord Howe.
Quelques coups de fusil furent échangés à travers les éclaircies de feuillage. • Lord Howe, qui s'avançait au premier rang, tomba mort, frappé par une balle en pleine poitrine 1. Les Français croyant n'avoir affaire qu'à un parti d'éclaireurs, se déployèrent à la manière sauvage, et commencèrent une fusillade générale, qui fut accueillie par un feu tellement supérieur, qu'ils comprirent qu'ils étaient en présence de l'armée anglaise.. De leur côté, les Anglais, pris à l'improviste. s'imaginèrent que toute l'armée de Montcalm était à leur poursuite. Il s'ensuivit un moment de panique. Putnam et Spark qui, trois ans auparavant, se trouvaient
1 — En apprenant les détails de cette mort à Louisbourii, Wolfe écrivit a son père : u Mylord Howe, l'Anglais le plus noble qui soit apparu de mon temps, et le meilleur soldat de l'armée, est tombé à deux pas d'une couple de mécréants qui n'ont pas osé rester asse.z longtemps auprès de lui pour le voir tomber ". Robert Wright, Life of Wolfe, p. 450.
MONTCALM ET LKVIS 397
.avec Braddock, durent se rappeler alors les scènes de la Monongahéla, et éprouver un instant d'épouvantables angoisses. Mais les rangers qui accompagnaient Howe, habitués à ce genre de surprises, firent bonne contenance ; les officiers les imitèrent, et arrêtèrent le désordre .
Cependant les deux régiments de Fitch et de Lyman qui marchaient en avant à une petite distance, précédés ■de Eogers et de sa bande, entendant la mousqueterie, firent volte-face et vinrent cerner les Français qui, se voyant écrasés, ne songèrent plus qu'à vendre chèrement leur vie. Ils se battirent avec le courage du désespoir; mais accablés par le nombre, cent -soixantecinq, y compris cinq officiers, furent tués ou se noyèrent dans la rivière en cherchant à s'échapper, ou furent faits prisonniers. Le marquis de Montcalm, entendant une forte fusillade, lança en avant quelques compagnies de grenadiers qui bordèrent la rivière et recueillirent plusieurs des fugitifs. M. de Trépezec et de Langy arrivèrent à la Chute baignés clans leur sang; M. de Trépezec, blessé à mort, expira le lendemain.
Les Anglais n'avouèrent pas leurs pertes en tués et en blessés, qui furent considérables. Cet engagement était un échec sérieux pour les Français, mais la mort de Howe en fit pour les Anglais un désastre irréparable. " Ils avaient une telle idée de Mylord Howe, dit Desandrouins, qu'à ce qu'on leur disait que la journée du 6 nous avait été fatale, ils répondirent : Elle ne vous a pas été moins favorable que celle du 8 ! C'était,
ajoute-t-il, principalement sur lui que reposait la réussite de cette entreprise 1 ".
L'effet de sa mort se rit sentir du moment qu'il eut expiré. A l'impulsion décidée, hardie qu'il avait déterminée, succédèrent l'hésitation, la lenteur. Abercromby suspendit la marche, et fatigua inutilement ses soldats en leur faisant passer la nuit sous les armes.
Le lendemain, au lieu d'avancer pour ne pas donner aux Français le temps de se retrancher, il rétrograda jusqu'au Portage, et s'amusa à s'y fortifier lui-même, tandis que Bradstreet, avec quelques troupes de ligne et de milice, rétablissait les ponts détruits. La journée était avancée avant qu'il remît son armée en marche, et il était nuit fermée quand ses derniers détachements arrivèrent à la Chute, où il occupa le camp abandonné la veille par les Français.
Le soir précédent, pendant que le marquis de Montcalm s'occupait à recueillir les débris du détachement en déroute, il reçut avis du capitaine Duprat, envoyé en éclaireur avec ses volontaires, que l'avant-garde anglaise avait paru sur la rive droite de la rivière de Bernetz, et se préparait à y jeter un pont. Ce voisinage rendit imminent le danger d'être tourné ; ce qui le décida à rétrograder le soir même. Une partie de ses troupes descendit en bateaux la rivière à la Chute jusqu'à Carillon, le reste l'y rejoignit par terre, sans être
1 — " Le corps de Mylord Howe fut conduit à l'île aux Moutons et embaumé. Il a été enterré à Albany, où on lui a élevé un superbe mausolée. Le plus glorieux pour lui est le regret de ses compatriotes et l'estime des Français". Journal de Bougainville.
molesté. Entre huit et neuf heures, la petite aimée toute réunie sous les murs du fort y avait dressé ses tentes.
La retraite sur Saint-Jean aurait été facile ; mais abandonner Carillon, " la clef des eaux et par conséquent du pays ", l'abandonner sans combattre, il n'y fallait pas songer !
Il y a des circonstances où un général ne doit compter le nombre de ses ennemis qu'après la bataille. Montcalm le savait 1. Il se prépara à se défendre à outrance. Le jour même, il avait écrit à son ami Doreil : " J'ai affaire à une armée formidable. Malgré cela, je ne désespère de rien. J'ai de bonnes troupes. A la contenance de l'ennemi je vois qu'il tâtonne : si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que j'ai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m'y retrancher, je le battrai ".
Montcalm ne se dissimulait pas cependant l'extrême danger de sa position : " Si j'avais eu à faire le siège de Carillon, disait-il peu après, je n'aurais demandé que six mortiers et deux canons ".
Abercromby n'aurait eu qu'à amener une partie de son artillerie et, en quelques heures, il aurait fait voler en éclats les retranchements. Il aurait pu également les battre en écharpe en plaçant du canon sur le flanc de la montagne du Serpent-à-Sonnettes, qui n'est séparée de Carillon que par la rivière à la Chute. Le feu plongeant, dirigé de ce côté, aurait rendu la position des Français intenable. Enfin, ce qui était plus à redouter
1 — Le maréchal de camj) Desandrouins.
encore, l'armée de Montcalm pouvait être attaquée à la fois en tête et en queue : tandis qu'une partie des troupes anglaises menacerait le front des retranchements, le reste, par une marche assez courte à travers les bois, pouvait contourner la base occidentale de la montagne, et après avoir traversé deux petites rivières guéables, la rivière au rendu et celle du Petit-Marais, se trouver en face de Carillon. Quelques pièces de campagne placées en cet endroit, où le lac Champlain n'a guère de largeur qu'une portée de mousquet, auraient coupé toute retraite à l'armée française, qui, privée de secours, et n'ayant que pour huit jours de vivres, aurait été forcée de se rendre.
Montcalm avait calculé tous ces hasards, mais il n'avait que le choix des difficultés. Il avait flairé aux tâtonnements d'Abercromby, qu'il avait affaire à un général inhabile, et il comptait sur quelques fautes de tactique : il ne fut pas trompé dans son attente.
Jusqu'au 5 juillet, les travaux des retranchements avaient progressé lentement ; mais le soir de ce jour le général avait enjoint aux deux ingénieurs de les pousser avec vigueur. Ils y étaient dès sept heures, le matin du 6, escortés du 2me bataillon de Berry, qui fut employé à faire des abatis. Desandrouins acheva d'étudier le terrain pour y tracer les retranchements du lendemain. Il y travaillait encore à l'heure où les troupes de la Chute, bataillon par bataillon, opéraient leur retraite et se concentraient autour de Carillon.
Le 7, dès trois heures du matin, Pontleroy et lui étaient rendus sur les hauteurs, avec les officiers majors de chaque bataillon, et leur marquèrent l'emplacement
assigné à leurs troupes respectives. A sept heures, l'armée toute entière était à l'ouvrage. Le drapeau de chaque régiment arboré au-dessus des retranchements indiquait aux soldats la part qui leur était dévolue. Les officiers, uniformes à terre, en bras de chemise, une hache à la main, abattaient, ébranchaient et traînaient les arbres comme de simples manœuvres. Chaque soldat, saisi de cette fièvre belliqueuse qu'inspire un extrême danger qu'il est résolu d'affronter, travaillait avec une ardeur incroyable. Les troncs d'arbres entassés et enchevêtrés les uns avec les autres, en zigzags, suivant les élévations du coteau, s'élevèrent bientôt à hauteur d'homme 1.. Au sommet, des encochures faites sur les arbres formaient deux, et en quelques endroits, trois rangées de meurtrières. Sur certains points, des sacs de terre, avec des interstices pour servir d'embrasures, couronnaient le retranchement. Les angles saillants et rentrants, entremêlés de lignes droites, permettaient au feu de la mousquetene d'embrasser tout le front d'attaque. De chaque côté, suivant le plan adopté et tracé les 1er et 2 juillet, le retranchement se
1 — {t Les angles flanqués étaient en plusieurs endroits moins élevés que les branches, par la faute de temps et de vigilance de la part des officiers, à qui pourtant on avait recommandé d'y donner tous leurs soins. Mais dans les plus pressantes occasions, la plupart des officiers sont d'une indolence inconcevable sur les travaux.
u J'avais eu soin, en traçant, de suivre autant qu'il m'avait été possible, les parties les plus élevées du terrain. Cependant on s'est plaint d'avoir été enfilé, c'est-à-dire qu'en arrière des retranchements on a eu du monde tué, et cela est vrai, parce qu'ils étaient trop bas et sans banquette ". Journal de Desandrouins.
402 MONTCALM ET LLVIS
prolongeait en arrière en longeant la crête du plateau,, formant ainsi un demi-cercle. L'inclinaison du sol en avant formait un glacis naturel, tandis qu'à droite et surtout à gauche le terrain était accidenté. Au delà des retranchements les arbres furent abattus jusqu'à portée de fusil, et tournés la tête en avant, à côté des souches, pour embarrasser la marche de l'ennemi, mettre le désordre dans ses rangs et l'arrêter sous les coups de fusil. Enfin, au pied même des remparts, de gros arbres renversés et entrelaces, les branches affilées en pointes, présentaient leurs mille dards aux assaillants.
Les quatre cents Canadiens qui prirent part à l'action, avaient eu leur place marquée " dans la plaine de droite et s'y retranchèrent de la même manière, sous la protection du retour le long de l'escarpement". Dans la plaine de gauche étaient les deux compagnies de volontaires de Bernard et Duprat. Enfin, les canons de Carillon étaient* dirigés à la fois sur le débarquement et sur la plaine de droite, en cas que l'ennemi vînt prendre l'armée en flanc. Telle fut l'ardeur mise à ces travaux, que la ligne se trouva le soir même en état de défense 1.
Toute la journée, les volontaires avaient fait le coup de feu avec les troupes légères des Anglais, qui protégeaient leur avant-garde occupée à élever l'un devant l'autre des retranchements, dont les plus proches étaient à la portée du canon. Abercromby avait fait transporter en même temps au-dessous de la Chute, plusieurs berges et des pontons, montés de deux canons, qui
1 — Journal de Montcalm.
devaient battre le camp retranché des Français par eau, pendant qu'il serait attaqué par terre.
A sept heures, après le repas du soir, toute l'armée fut appelée sous les armes, et le général fit lire la proclamation suivante :
" Vive le Eoi !
" Les troupes tenteront à portée de leurs retranchements. Les compagnies étant faibles, elles camperont sous deux tentes par compagnie. Il y en aura une troisième par compagnie pour les officiers.
" Chaque officier major verra à reconnaître les ruisseaux et fontaines qui peuvent être derrière le camp et peuvent procurer de l'eau aux soldats.
" Les grenadiers rentreront dans leur camp à l'entrée de la nuit. Les grands gardes se replieront et se tiendront sur le bord du retranchement, tenant de petits postes en avant.
" Les Canadiens et troupes de la colonie seront fort attentifs sur ce qui se passe à droite, dans la trouée qu'ils doivent garder.
" Les officiers et soldats coucheront dans leurs tentes, habillés.
" Comme les sept bataillons prendront les armes dès la pointe du jour, on donnera l'ordre pour le travail de demain.
" Les troupes seront bien aises d'apprendre que M. le chevalier de Lé vis sera ici demain matin, et que d'ici à trois fois vingt-quatre heures, il y aura une augmentation de trois mille hommes et de trois cents sauvages. Ainsi, il n'est question que de confiance, courage et fermeté. M. le marquis de Montcalm attend
cela de ses troupes, et il leur procurera toutes récompenses et avantages qu'on doit attendre d'une bonne manœuvre.
" On ne saurait trop prévenir les soldats que la (/ronde faute des troupes de terre est de se presse)' de fusiller sans ajuster : il en résulte que les munitions se consomment promptement, et que l'ennemi continuant à tirer, le découragement prend le soldat. MM. les officiers tiendront la main à un article aussi important, et qu'on ne saurait trop répéter. Ils verront de laisser tirer le soldat à son aise et l'exhorter à bien ajuster.
" Les bataillons se mettront en bataille à la première alerte. Lorsqu'ils seront formés, on fera rester de pied ferme les compagnies de grenadiers et les piquets. Mais les bataillons marcheront en avant et borderont les retranchements. Ils mettront leurs soldats un peu plus épais aux angles flanqués de redans.
" Les volontaires se porteront aux issues ou sorties des retranchements, pour faire des sorties lorsqu'on leur en donnera l'ordre.
" Les compagnies de grenadiers se porteront, si le cas l'exige, à la défense des parties de leur bataillon où ils verront l'ennemi faire des progrès, et feront des sorties si on le leur ordonne.
" Les bataillons qui ne seront pas attaqués porteront secours de leurs grenadiers et piquets, à ceux qui seront pressés trop vigoureusement.
" Les Canadiens, campés dans la trouée ou bas-fond, marcheront en avant en s'éparpillant derrière les arbres pour soutenir cette partie, et s'ils sont dans la néces-
site de se retirer, ils se retireront en arrière, en s'appuyant cependant un peu sur la droite du régiment de la Reine.
" MM. les commandants de bataillons feront usage de leurs talents et de leur expérience dans les circonstances qu'on ne peut prévoir.
" Il est de la dernière conséquence de soutenir jusqu'à la dernière extrémité les retranchements.
" Chaque commandant aura un officier près de lui. Chaque brigade enverra un officier d'ordonnance au commencement de l'action, à M. le marquis de Montcalm.
:' Il sera porté des munitions à chaque bataillon.
" M. de Bourlamaque se charge de la gauche.
" Les gardes seront postées demain matin en avant des retranchements,, à cent cinquante pas des abatis. La nuit elles feront faire des patrouilles très fréquentes et donner des signaux muets.
" Les gardes du camp seront postées sur le bord des retranchements, au centre de chaque bataillon.
" M. de Bourlamaque réglera le nombre des détachements qui seront dehors * ".
Au crépuscule, pendant que les troupes se reposaient de leur rude journée, elles firent éclater leur joie par des hourras en apprenant que trois cents hommes du renfort amené par M. de Lé vis, venaient de débarquer, et que le chevalier lui-même serait à Carillon dans quelques heures avec le reste de son détachement. Lé vis à lui seul valait une armée. En descendant à
1 — Journal de Desandrouins.
terre avec les premières berges, le capitaine Poucliot voyant des tentes dressées autour du fort, crut que l'armée y était campée, mais il apprit bientôt qu'elle couronnait la hauteur. En gravissant la déclivité, il avisa dans un groupe le marquis de Montcalm. Le général, en lui pressant la main, lui fit parcourir les retranchements. Pouchot ne put retenir son étormement à la vue des travaux prodigieux faits en si peu de temps, et il confirma le général dans l'idée qu'il pouvait tenir, malgré l'énorme disproportion des forces 1.
Vers trois heures du matin, Montcalm averti de l'arrivée du chevalier de Lévis, courut à sa rencontre avec tout l'empressement qu'inspiraient sa vive amitié et la situation. Les deux héros s'embrassèrent avec effusion et se félicitèrent d'avoir à combattre l'un à côté de l'autre. Lévis approuva toutes les dispositions prises par Montcalm. Les renforts que le chevalier amenait avec lui achevaient de débarquer, et défilaient en criant : " Vive notre général " !
" Ils avaient fait, dit Montcalm, la plus grande diligence, marchant jour et nuit, malgré les vents contraires, pour joindre leurs camarades qu'ils avaient su à la veille d'être attaqués ; aussi, furent-ils reçus de notre petite armée avec la même joie que les légions de Labiénus le furent par ces cohortes romaines bloquées avec Quintus Cicéron, par un essaim de Gaulois 2 ".
Le matin du 8 juillet 3, de cette journée qui allait être désormais' la plus glorieuse date de nos annales, le
1 — Pouchot, Dernière guerre de V Amérique, Vol. I, p. 137. 2 — Journal de Montcalm.
3 — C'était un samedi.
MONÏCALM ET LÉVIS 407
tambour battit au champ aux premières lueurs de l'aurore. Officiers et soldats endormis tout habillés, sortirent en même temps de leurs tentes, et rentrèrent dans les rangs. Chaque bataillon fut dirigé vers la partie des retranchements qui lui était assignée pour la défense, La Sarre et Languedoc, avec deux piquets arrivés de la veille, à la gauche ; au centre, le premier de Berry et Eoyal-Roussillon avec le reste des piquets du chevalier de Lévis ; à la droite, Guyenne, Béarn et la Beine. La plaine, dont l'étendue, depuis l'escarpement de la droite jusqu'au lac, était aussi large que tout le front du camp retranché, fut confiée aux Canadiens. Les deux compagnies de volontaires eurent à défendre vers l'extrême gauche une trouée percée entre l'aile du retranchement et la rivière à la Chute. Chaque bataillon avait derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet de réserve, pour l'appuyer au besoin et se porter aux endroits menacés. Le chevalier de Lévis avait le commandement de la droite ; le colonel de Bourlamaque celui de la gauche ; le marquis de Montcalm se réserva le centre pour surveiller l'action générale. Le second bataillon de Berry, à l'exception de ses grenadiers, restait à Carillon aux ordres de M. de Trécesson. Le chiffre total des combattants ne s'élevait qu'à trois mille cinq cent six 1. Ces dispositions réglées
1 — Etat et composition de l'armée française le 8 juillet 1758.
Bataillon de la Reine 345
" de Béarn 410
" de Guyenne 470
" de la Sarre 460
" de Languedoc 426
" de Royal-Roussillon 480
et la ration prise avec cette bonne humeur et cette gaieté qui sont les qualités distinctives du soldat français au feu, toute l'armée se remit au travail des retranchements, perfectionnant les abatis, construisant deux batteries à gauche, et une redoute à droite, qui ne purent être terminées qu'après l'action. Un coup de canon était le signal convenu pour que chaque soldat courût à son poste.
Vers dix heures du matin, le flanc de la montagne du Serpent-à-Sonnettes, qui domine Carillon, au delà de la rivière à la Chute, se couvrit de tirailleurs ennemis : c'était un parti de quatre cent cinquante sauvages aux ordres de sir William Johnson, arrivé le jour même, et quelques troupes légères détachées par Abercromby, pour inquiéter notre gauche. Ils firent un feu de mousqueterie soutenu, mais inoffensif; car les balles n'arrivaient qu'au bord de la falaise, la plupart même tombaient dans la rivière. On ne prit point la peine d'y répondre, et le travail n'en fut pas dérangé. Après s'être amusés quelque temps à cette fusillade, les sauvages passèrent le reste du jour à regarder en spectateurs oisifs les péripéties de la bataille.
Au moulin de la Chute, les Anglais étaient loin de montrer l'activité de la petite armée francise. Il était
Le premier bataillon de Berry 450
Le 2me bataillon de Berry gardait le fort de Carillon excepté sa
compagnie de grenadiers 50
Canadiens 400
Sauvages - 15
Total 3,506
Journal de Montcahn,
tard clans la matinée quand l'ingénieur en chef Clerk, envoyé sur la montagne du Serpent-à-Sonnettes pour examiner les ouvrages de Carillon, revint faire son rapport. Autant qu'il avait pu en juger à distance, ces travaux pouvaient être emportés d'assaut. Abercromby se décida alors d'attaquer sans délai, et mit son armée en mouvement. En tête marchaient les rangers, suivis de l'infanterie légère et des marins de Bradstreet, puis venaient les régiments de la ligne, précédés de quelques troupes de milice.
A midi, l'avant-garde déboucha à l'orée du bois, et commença un feu d'escarmouche. A ce bruit, les soldats français sans attendre le signal, jetèrent leurs outils et se précipitèrent vers les retranchements. En un clin d'oeil, les lignes blanches de leurs compagnies se dessinèrent à triple rang tout le long de la ceinture grise des abatis, au-dessus desquels flottaient les drapeaux de chaque bataillon. C'était pour la première fois que celui de Berry voyait le fnu en Amérique. Parmi ceux qui couronnaient les retranchements de la droite défendue par les Canadiens, il en était un auquel nos milices attachaient un grand prix. C'était un don offert par les dames canadiennes : fait d'une riche étoffe, il portait au centre, sur un fond d'azur semé de lis, une image de la Sainte Vierge, que ces clames avaient brodée de leurs propres mains.
Pendant que les miliciens allongeaient les canons de leurs fusils dans les embrasures, Lévis parcourut leurs lignes, s'arrêtant devant chacun des ohiciers commandants, MM. de Eaymond, de Saint-Ours, de G-aspé, de la Xaudière, leur ordonnant de veiller à ce que chaque
soldat ne tirât jamais sans viser un ennemi. Au centre et à la gauche, Montcalm et Bourlamaque réitérèrent les mêmes ordres.
En ce moment, nos grand'gardes et nos compagnies de grenadiers, qui tiraillaient en avant du camp, furent ramenés vivement à coups de fusil par les rangers et les troupes légères. Elles rentrèrent néanmoins en bon ordre par les barrières qui furent aussitôt refermées. Une seule, la grand'garde de droite qui s'était attardée à faire le coup de feu, trouva les portes fermées et fut obligée de sauter par-dessus le parapet.
C'était le prologue de la bataille 1. Toute la lisière de la forêt, depuis l'extrême gauche jusqu'à la droite, se couvrait d'uniformes bleus, tandis qu'en arrière, visà-vis des trouées ouvertes dans leurs rangs, émergeaient du bois en plein soleil trois colonues d'habits rouges, et une quatrième dont les couleurs bariolées indiquaient un régiment écossais. On entendait distinctement le commandement des officiers criant sur toute la ligne " Fire ". De formidables décharges de mousqueterie se succédaient sans interruption, mais les Français n'y répondirent pas, car le feu dirigé de trop loin, les balles arrivaient à peine ; pas une ne portait dans leurs rangss, A ce silence, on aurait pu croire les retranchements abandonnés.
Cependant les colonnes rouges et celle des Ecossais approchaient fièrement au pas, se tenant presque toujours à la même hauteur, malgré les obstacles de toutes sortes qui gênaient leur marche. Les deux premières
I — Journal de Desandrouins Cf. Id. de MalarHc, p. 184.
appuyèrent à la gauche des retranchements, et s'avancèrent l'une contre la Sarre et Languedoc, l'autre contre Berry ; les deux autres menacèrent la droite ; celle qui -était près du centre marchait sur Eoyal-Eoussillon et Guyenne ; la dernière sur Béarn et la Eeine.
Quand elles furent à bonne portée de fusil, toute la ligne des retranchements se couvrit d'un nuage de fumée, et plus de trois mille balles grêlèrent sur la tête des colonnes dont les premiers rangs furent couchés à terre. Elles continuèrent le feu cependant, sans s'ébranler ; mais tandis que la plupart de leurs balles venaient s'enfoncer clans les troncs d'arbres des abatis, celles des Français, dirigées avec précision, renversaient des lignes entières. " C'était un feu d'enfer", disait un officier anglais échappé à cette mêlée, et qui entendait les projectiles siffler autour de ses oreilles.
Sous cet ouragan de plomb, les colonnes commencèrent à vaciller ; puis reprenant courage à la voix de leurs officiers, elles se reformèrent et revinrent à la charge en faisant feu à mesure qu'elles avançaient. Le général Abercromby, qui se tenait au moulin de la Chute, une demi-lieue plus loin, avait donné ordre d'emporter la position à la baïonnette. L'armée, infatuée comme son chef, et comme frappée de vertige depuis la mort de Howe, ne songeait qu'à pousser de l'avant, se croyant sûre de vaincre. Mais la forêt d'arbres renversés, dont les branches flétries étaient entrelacées, retardait la marche et mettait le désordre dans les rangs et dans la fusillade. Les morts et les blessés qui tombaient de toute part, achevaient la confusion. L'élévation qui conduisait aux remparts de troncs
d'arbres, où le soldat n'apercevait que des jets de feu avec des taches de fumée vomissant la mort, semblait de plus en plus inaccessible.
Cependant, les abatis qui donnaient un si grand avantage aux assaillants, avaient leur inconvénient : ils servaient d'abri à une nuée de tirailleurs ennemis répandus sur les ailes et dans les intervalles de chaque colonne. Plus adroits que les troupes de la ligne, ces francs-tireurs, cachés derrière les souches et les arbres, faisaient un feu meurtrier qui éclaircissait les rangs des Français; mais ceux-ci ripostaient avec une justesse de tir plus admirable encore.
" Impossible, raconte le capitaine Desandrouins, de trouver plus de sang-froid et de bravoure qu'on en vit ce jour-là dans le soldat. J'ai été témoin qu'aucun ne tirait son coup sans viser son homme, et que la plupart attendaient souvent un assez long temps, de voir paraître un tirailleur, posté derrière une souche, pour ne pas le manquer, quoique les balles plussent dru comme grêle ".
La tête d'une des colonnes parvint jusqu'aux chevaux de frise improvisés qui défendaient le pied des retranchements ; mais là elle se trouva arrêtée par leurs milliers de branches aiguisées qu'elle chercha en vain d'arracher ou de franchir, pendant que de front, de droite et de gauche, elle était criblée de balles. Après une heure de cette lutte acharnée, au milieu d'un incroyable crépitement de mousqueterie, les quatre colonnes furent rejetées jusqu'à la lisière du bois.
Abercromby, toujours au moulin de la Chute, envoya l'ordre de renouveler l'attaque. Le feu de tirailleurs
recommença avec une nouvelle furie, et les baïonnettes des régiments s'abaissèrent en miroitant au soleil, au cri de : " Forward " clés officiers, entendu distinctement dans le camp. Cette fois, la tactique de leurs commandants avait changé : les deux colonnes de leur droite s'élancèrent vers la trouée gardée par les deux compagnies de volontaires. Les deux autres assaillirent l'angle droit des retranchements. Le choc fut terrible : la tête des colonnes tourbillonnait sous la tempête, sans arrêter les survivants qui, enjambant par-dessus les morts, continuaient à combattre avec la ténacité britannique. Les montagnards écossais, toujours braves entre les braves, se faisaient tuer à quelques pas du camp. C'était pitié de voir tomber ces beaux géants, qui, après s'être battus à Culloden, n'auraient pas voulu, en Europe, croiser la baïonnette avec les Français. Leur taciturne commandant, Duncan Campbell, sûr de marcher à la mort depuis que, la nuit précédente, il avait cru voir le fantôme d'inverawe, ne s'avança pas moins avec le courage du désespoir.
De leur côté, les Canadiens tiraient à toute volée avec la précision d'hommes accoutumés à la chasse. Seuls de tous les assiégés, ils firent plusieurs sorties. Les plus intrépides d'entre eux, MM. de Langy, de Nigon, de La Bonde en tête, sautèrent par-dessus les retranchements et, s'éparpillant à la manière indienne le long du bois, ouvrirent un feu terrible sur le flanc des ennemis. Eamenés dans les retranchements par une fusillade d'enfer lancée contre eux, ils réitérèrent à plusieurs reprises leurs sorties, signalées chaque fois par d'horribles trouées dans les colonnes anglaises. Ce
fut, grâce à ces sorties, d'après Pouchot, que les ennemis, qui auraient pu aisément tourner le camp par son extrême droite " s'ils avaient connu le terrain et la facilité d'y pénétrer1 ", n'osèrent jamais s'y aventurer.
Le chevalier de Lévis dirigeait ces attaques avec le même calme que s'il eût été à la parade. Au centre, le marquis de Montcalm donnait ses ordres sous les balles avec le sang-froid et la sûreté de commandement d'un vieux général.
Il faisait une chaleur étouffante, et dès le commencement de l'action, le marquis avait enlevés on uniforme en disant avec un sourire à ses soldats : " Mes amis, il va faire chaud aujourd'hui ".
Derrière lui, à sa portée, étaient massées les huit compagnies de grenadiers qu'il dirigeait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant les besoins. Sur la gauche, le colonel Bourlamaque se multipliait avec sa bravoure ordinaire, et reçut à la tête une blessure dangereuse. Il fut remplacé dans le commandement par M. de Senezergues, qui ne lui cédait ni en vaillance ni en habileté.
" J'avais demandé, dit Desandrouins, à M. le marquis de Montcalm dès le commencement de l'affaire, la permission de lui servir d'aide de camp, et comme j'allais de la droite à la gauche continuellement, les soldats me demandaient des nouvelles de ce qui se passait, et lorsque j'étais dans une aile, je leur criais : — " Dans l'autre aile, il y a plus de quinze cents Anglais le ventre en l'air : les autres sont en déroute, et leur
1 — Pouchot, Mémoires, vol. I, p. 157.
colonne n'ose pins s'y montrer. Il n'y reste que de méchants tirailleurs derrière les souches qu'on s'amuse à démonter." J'avais le plaisir aussitôt de voir paraître les plus vifs transports de joie et de les entendre s'animer au combat par des cris de " Vive le roi " !
Le centre, resté plus tranquille durant ces attaques de flancs, craignait à chaque instant d'être tourné : " Prenez garde à la gauche " ! criait-on à droite. " Prenez garde à la droite " ! répondait-on à gauche.
Vers trois heures, une vingtaine de bateaux et deux pontons, avec du canon et des tirailleurs, parurent à l'embouchure de- la Chute, dans le but de prendre notre gauche à revers. Ils furent salués par les salves des volontaires et des grenadiers de Poulhariez qui bordaient le pied de l'escarpement, et par le canon du fort qui coula deux des bateaux et mit le reste en fuite.
En ce moment, la scène de carnage était indescriptible. A l'intérieur du camp, toute la ligne des retranchements était jonchée de morts et de blessés. Au dehors, sur toute la circonférence du camp, les cadavres gisaient par centaines en masses plus ou moins compactes, selon l'acharnement du combat ; les uns couchés en travers sur les arbres renversés, les autres accrochés à leurs rameaux ; plusieurs se tordant encore dans les derniers spasmes de l'agonie. Des colonnes en désordre se portaient tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant un point vulnérable au milieu du tonnerre des décharges, du sifflement des balles et des cris secs du commandement, des vociférations de soldats avançant ou reculant dans un fouillis inextricable de feuillages et de branches.
Un curieux incident eut lieu durant l'une de ces attaques. Comme les enseignes de Guyenne agitaient leurs drapeaux chaque fois qu'on criait : Vive le roi ! la colonne qui marchait vers ce régiment crut que c'était un signal de capitulation. Une vingtaine de soldats s'approchèrent en faisant signe de leurs chapeaux et en criant : Quarter ! Les Français hésitèrent un instant, puis répondirent : Armes bas ! Armes bas ! en se montrant à mi-corps au-dessus du retranchement. Ces Anglais ne sachant probablement pas le français, ne comprirent pas et continuèrent d'avancer sans obéir à l'injonction. Alors, dit Desandrouins, qui rapporte cet incident, Guyenne, dont les flammes vertes et isabelles avaient fait cette illusion, tira une bordée de front, tandis que Royal-Roussillon fusilla de flanc " ces pauvres gens, qui s'imaginaient que les drapeaux flottants étaient de notre part un signe qu'on se rendait".
Pouchot, qui rapporte le môme fait, lui donne une cause différente, laquelle cependant peut se concilier avec la première. Le capitaine de Bassignac, de Royal- Koussillon, attacha, dit-il, un mouchoir rouge au bout •d'un fusil, et l'agita en signe de défi au-dessus du rempart. Les Anglais, selon lui, approchèrent en tenant leurs fusils en travers à deux mains et en criant : Quarter ! Les Français, de leur côté, croyant à une reddition, cessèrent le feu et montèrent sur les retranchements à leur rencontre. Pouchot, qui en ce moment était venu demander de la poudre et des balles à M. de Fontbonne, l'entendit dire à ses soldats : " Ditesleur de quitter leurs armes et on les recevra ". Pouchot, apercevant alors des soldats perchés sur le retran-
chement, jeta un coup d'œil en dehors pour en savoir la cause, et vit bien que les Anglais n'avaient nulle envie de se rendre. Il se mit à crier de toutes ses forces : " Tirez ! Tirez ! ne voyez-vous pas que ces gens-là vont vous enlever ? Sans descendre des remparts, les Français firent feu et l'action recommença.
Les Anglais ne manquèrent pas de crier à la trahison. Une autre trahison des Français, écrivit un Anglo- Américain, c'était d'élever leurs chapeaux au bout de .leurs fusils pour s'amuser à voir les francs -tireurs les percer de leurs balles.
Pendant que ceci se passait à la droite, au centre, le bataillon de Berry, en grande partie composé de jeunes recrues, faiblit un moment devant une légion d'assaillants, et abandonna le parapet. Les compagnies de grenadiers accoururent en toute hâte, et les ramenèrent si promptement que l'ennemi ne s'aperçut pas de leur désertion.
Des cris de : Vive le roi ! Vive notre général ! éclataient en ce moment sur le chemin de Carillon : c'était une troupe de trois cents Canadiens et soldats de la marine qui venaient de débarquer et qui accouraient au secours de leurs camarades. Ils furent échelonnés immédiatement le long des retranchements de l'extrême droite 1.
Cependant le jour commençait à baisser. Le soleil allait bientôt disparaître derrière les montagnes dans un ciel aussi pur et aussi calme qu'à son lever. Les
1 — Journal de Lévis, p. 141 .
paisibles clartés que ses rayons obliques jetaient sur le plateau de Carillon semblaient une muette protestation de la nature contre les scènes d'horreur qui s'y passaient. Le général Abercromby arriva enfin sur le champ de bataille, furieux des échecs réitérés de son armée. Avant de s'avouer vaincu, il voulut tenter un suprême effort. Il réunit ensemble les deux colonnes de sa gauche, et les lança sur l'angle droit des retranchements. Les deux colonnes de sa droite également réunies dans un même corps se précipitèrent au fond du ravin qui borde la rivière à la Chute et vinrent donner contre la trouée déjà si bien défendue par les volontaires de Bernard et Duprat. Aucune des attaques précédentes n'avait été faite avec autant d'impétuosité et d'acharnement. Les volontaires, soutenus des grenadiers et du feu plongeant que faisaient du haut de l'escarpement la Sarre et Languedoc, Unirent par repousser l'ennemi. Mais au rempart de la droite, le danger devint imminent : la colonne anglaise et celle des montagnards d'Ecosse, combattant côte à côte, rivalisaient d'audace et d'impassible opiniâtreté. Il y avait en présence l'orgueil national de deux races naguère ennemies, et se redoutant encore. La fierté britannique aurait été humiliée de se voir vaincue en bravoure par les Highlanders, fût-ce par les plus valeureux de leur clan. Les Ecossais, de leur côté, sentaient qu'ils étaient les mêmes qu'au temps de Kobert Bruce, et voulaient le prouver. Cette colonne à double tête semblait avoir une poussée irrésistible. A mesure que les premiers rangs tombaient, les survivants montaient sur les cadavres. Foudroyés à leur
tour, ceux-ci étaient remplacés par d'autres. Ils n'étaient plus qu'à quinze pas du retranchement : s'ils parvenaient à l'escalader, une avajanche les suivait et la journée était perdue. " A droite ! A droite ! Tirez à droite ! " crient nos soldats. Guyenne, Béarn et la Reine, qui défendent le redan, vont être écrasés. Montcalm a vu le danger, il accourt avec ses grenadiers. Un instant leur triple rangée de baïonnettes brille audessus du parapet, puis s'abaisse. Un rempart de flammes, de fer, de plomb, de fumée enveloppe les retranchements : Anglais et montagnards tombent pêle-mêle.
Les montagnards surtout sont décimés. La moitié de leur régiment, vingt- cinq de leurs officiers sont tués ou blessés, mais les mourants crient à leurs compagnons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau. Le major Campbell d'Inverawe voit se réaliser son pressentiment. Frappé d'une blessure mortelle, il est transporté hors du champ de bataille par ses frères d'armes 1.
Malgré leurs pertes énormes,' les ennemis semblaient se multiplier, et s'acharnaient à franchir la barrière de plomb qui les arrêtait. Montcalin, tête nue, les traits enflammés, des éclairs dans les yeux, dirigeait la défense en personne sur la ligne menacée et s'exposait comme le dernier de ses soldats. Lévis, toujours impassible, quoique deux balles eussent déjà traversé son chapeau,
1 — Voir à I'Appexdice la Légende de Ticondéroga. Le nom sauvage de Ticondéroga adopté par les Anglais pour désigner Carillon, signifie bruit sonore, à cause du carillon que fait la chute de la décharge en cet endroit.
le secondait avec cette justesse de coup d'oeil qui faisait pressentir le futur héros de Sainte-Foye.
Le moment était critique : le feu prenait aux retranchements, et il fallait que des braves s'exposassent au danger, presque certains d'être tués, en sautant sur le revers pour aller l'éteindre. En prévision de cet accident, des barriques d'eau étaient toujours en réserve. Les troupes qui combattaient sans répit depuis plus de quatre heures étaient accablées de chaleur et de fatigue. A force de tirer, les fusils se rougissaient ; il fallait les changer pour d'autres. Et les Anglais ne reculaient pas 1.
Tout à coup, à. l'extrême droite un cri se fit entendre : En avant, Canadiens ! Le chevalier de Lévis venait de leur ordonner une sortie. Leur nombre était maintenant de sept cents, grâce aux renforts arrivés. LTne nuée de coureurs de bois s'élancent pardessus les retranchements, se répandent au milieu des abatis et sur la lisière du bois. Leurs vaillants officiers sont à leur tête. De la plaine qu'ils occupent, ils dirigent leur feu sur le flanc%de la colonne qui s'allonge au bord du coteau d'où elle menace le redan. Ces Canadiens, accoutumés à faire la chasse à l'homme, ne perdent pas une de leurs balles, et font dans les rangs
1 H est difficile de croire certaines relations anglaises,
qui affirment que des soldats écossais seraient parvenus à franchir les retranchements, et à sauter parmi les Français, où ils auraient été tués à coups de baïonnette. Montcalm dit formellement dans son Journal que les colonnes qui s'approchèrent le plus près furent arrêtées à quinze pas. Lévis dit, à vingt pas des retranchements, p. 137. Desandrouins est encore plus positif: " Ont-ils été, dit-il en parlant des assaillants, jamais à moins de vingt pas des fraises mises en avant " ?
ennemis des trouées qui se referment aussitôt. Mais ce feu devient si meurtrier, que la colonne est obligée d'incliner à droite pour y échapper, et elle va donner plus au centre contre Koyal-Roussillon. Efforts inutiles ! la tempête de plomb l'enveloppe de front, de droite et de gauche, et elle est enfin rejetée au bord de la forêt. La dernière sortie des Canadiens avait été décisive. C'est sans doute l'habileté de leur tir dans la position avantageuse qu'ils se donnaient par leur fréquentes sorties, et aussi la crainte qu'ils inspiraient, comme les sauvages, dans ce genre de combat où ils n'avaient pas d'égaux, qui empêchèrent les ennemis de pousser une attaque directe dans la plaine ouverte qu'ils occupaient 1.
Vers six heures, une dernière attaque fut aussi infructueuse que les précédentes ; et à partir de ce moment jusqu'à sept heures et demie, il n'y eut plus qu'un feu de tirailleurs intermittent pour masquer la retraite définitive de l'armée anglaise. Sous le couvert de cette fusillade faite par les rangers et les francstireurs coloniaux, abrités dans les plis du terrain, derrière les abatis, ou sur la lisière du bois, une partie des blessés furent enlevés et transportés à la Chute, où l'armée se retirait en désordre.
Quelques soldats de Béarn, àl'insu de leurs officiers, sautèrent par-dessus le retranchement, en criant : Tue ! Tue ! et attaquèrent des tirailleurs cachés derrière des
1 — En parlant des sorties des Canadiens, M. de Lévis dit qu'il les "fit répéter plusieurs fois pendant tout le temps que l'ennemi attaqua la droite des hauteurs". Journal, p. 137. 11 Ils s'y comportèrent avec beaucoup de zèle et de courage," ajoute-t-il ailleurs, p. 141 — Cf. Journal de Malarlic, p. 186.
arbres, les mirent en fuite, tirent quelques prisonniers, dépouillèrent quelques morts et rentrèrent triomphants \
Le crépuscule d'une magnifique nuit de juillet étendit son voile mystérieux sur l'hécatombe humaine couchée autour du camp de Carillon. Parmi les officiers français qui avaient trouvé une mort héroïque dans cette immortelle journée, et qui gisaient dans leur sang, sur le gazon, se voyaient le brillant chevalier Du Coin, capitaine dans Royal-Roussillon, de Fréville et le chevalier de Parfouru 2, le premier capitaine, le second lieutenant dans Languedoc ; le brave Dodin, lieutenant des grenadiers, et huit autres officiers de divers grades 3. Deux autres étaient blessés mortellement. Le chiffre total des morts était de cent quatre, et deux cent quarante-huit blessés. Le colonel Bourlamaque, comme on l'a vu, avait été atteint dangereusement ; Bougainville, Malartic, de Montgay et l'intrépide d'Hébécourt légèrement.
Les Anglais avouèrent une perte de dix-neuf cent quarante-quatre hommes, officiers et soldats. Mais les Français ont toujours persisté à dire que cette perte avait été beaucoup plus considérable. " On sait, dit Pouchot, qu'on doit peu compter sur leurs relations. Le gouvernement, ayant plus à ménager qu'en France
1 — Journal de Desandrouins.
2 — Un autre officier du même nom, probablement son parent, le capitaine Parfouru, servait dans le même régiment.
3 — L'histoire doit transmettre à la postérité les noms de ces braves officiers : La Sarre avait perdu MM. de Moran, Dumesnil et Champredon ; Guyenne, de Patris ; Berry, La Brème et Emeric ; Béarn, Pons et Douay.
les esprits, ne cherche qu'à les tromper, soit en augmentant ses victoires, soit en diminuant ses défaites 1 ".
Montcalm, couvert de poussière, mais la figure illuminée de joie, parcourut avec son ami Lévis toute la ligne des retranchements, félicita les soldats de leur noble conduite et leur fit distribuer de l'eau-de-vie, du vin et des rafraîchissements.
Toute l'armée, après avoir nettoyé ses armes, coucha le fusil au côté, le loug des retranchements, de crainte d'une surprise nocturne ; car l'ennemi avait encore une telle supériorité numérique, que l'on n'osait croire à une retraite définitive. Mais les sentinelles placées aux avant-postes n'eutendirent durant le cours de cette belle nuit étoilée, que les gémissements de quelques blessés agonisant sur le champ de bataille, et les cris sinistres des oiseaux de proie planant au-dessus des cadavres.
A l'aube du jour, Montcalm, déjà sur pied, fit battre la générale et border les retranchements. Les Anglais, à la Chute, sachant qu'il attendait des renforts considérables, crurent qu'il marchait contre eux, et précipitèrent leur fuite. Pendant qu'on ramassait les blessés abandonnés sur le champ de bataille, et qu'on perfectionnait le camp retranché, les volontaires détachés en avant revinrent avec la nouvelle que les retranchements élevés par les ennemis à mi-chemin de la Chute, étaient abandonnés. Ce jour-là, faute de sauvages, on ne put envoyer plus loin à la découverte. Mais dès l'aurore du 10, le chevalier de Lévis sortit du camp
1 — Pouchot, Mémoires, vol. I, p. 157.
avec les grenadiers, les volontaires et cent Canadiens. Il trouva à la Chute les ruines fumantes du moulin incendié, et partout jusqu'au Portage les débris d'une retraite précipitée, des blessés gisant au bord du chemin, de grandes quantités de haches, de pioches, de souliers abandonnés dans un bourbier, beaucoup de quarts de farine éventrés et cent cinquante jetés à la rivière, qu'il fît retirer et porter à Carillon. On découvrit même plusieurs jours après, dans la forêt, aux environs du Camp-Brûlé, un grand nombre de cadavres sur des civières. Telle avait été la panique des vaincus qu'ils y avaient abandonné ces malheureux blessés, morts depuis sans aucun secours 1. Des éclaireurs envoyés jusque vers le milieu du lac, s'assurèrent qu'il était libre. L'armée d'Abercromby, qui avait descendu ce même lac en chantant des airs de triomphe anticipé, l'avait remonté, précipitamment, quatre jours après, vaincue, découragée, couverte de confusion. Elle ne s'était crue en sûreté qu'après être rentrée dans ses retranchements, à la tête du lac, où elle continuait à se fortifier. Le 9 au matin, Montcalm avait chargé son aide de camp, M. de la Rochebeaucour d'aller porter au gouverneur un récit abrégé de la victoire ; il lui annonçait en même temps, " qu'il se mettait en mesure de recommencer ce matin-là, si les Anglais en avaient envie ". Puis il ajoutait : " Les Canadiens nous ont fait regretter de n'en avoir pas en plus grand nombre. M. le chevalier de Lévis s'en loue beaucoup ; M. de Raymond et les autres officiers, de Saint-Ours, de la Naudière,
] — Journal de Montcalm.
de Gaspé, se sont signalés. Je n'ai eu que le mérite de me trouver général de troupes aussi valeureuses ".
En passant à Chambly, à trois heures du matin, M. de la Bochebeaucour alla frapper chez M. Péan,. pour lui annoncer la victoire : " Il m'a pensé faire mourir subitement, écrivit celui-ci au chevalier de
Lévis. Tl m'a trouvé encore endormi Je me réveille
en sursaut, et la première chose que je lui demande fut: — Quelles nouvelles? Il me dit: — Elles sont bonnes, et M. le chevalier de Lévis a reçu deux balles... Je fis sur le champ un cri que je ne pusretenir ; mais il acheva : — dans son chapeau. Je vous assure que j'ai senti dans ce moment comment je vous suis attaché.
Le 12 au matin, l'armée française, rangée en bataille sur le plateau de Carillon, chanta l'hymne de la victoire au bruit des fanfares, des tambours et du canon. Une grande croix dressée par ordre de Montcalm, portait cette inscription que lui-même avait composée, et dont il avait écrit au-dessous la traduction en vers français.
Quicl dux ? quid miles ? quid strata ingentia ligna ? En signum ! en victor ! Deus hic, Deus ipse triumphat !
" Chrétien ! ce ne fut point Montcalm et sa prudence,
Ces arbres renversés, ces héros, leurs exploits,
Qui des Anglais confus ont brisé l'espérance ;
C'est le bras de ton Dieu vainqueur sur cette croix l ".
1 — Sur la croix, l'abbé Piquet, aumônier de l'armée, avait ajouté cette inscription: Non plus ultra, qui jam a Gallis cœsi, victifugatique fuistis, Angli, anno 1758, die vero Sjulii
septem contra unum "Vous n'irez pas plus loin, Anglais,
qui, étant sept contre un, avez été battus, vaincus, mis en déroute par les Français, le 8 juillet de l'année 1758 ".
Le temps n'a pas respecté ce monument éphémère ; le fort lui-même a été démantelé ; mais le nom de Carillon est resté à jamais inscrit dans nos fastes militaires. Le drapeau arboré par les milices canadiennes au jour de la bataille, fut rapporté troué de balles, et suspendu aux voûtes de l'église des récollets de Québec. Echappé presque miraculeusement à l'incendie de cette église, en 1796, il a été conservé depuis comme une précieuse relique d'un autre âge. Aux jours des solennités publiques, quand les Canadiens veulent rappeler les exploits de leurs pères, ils promènent en triomphe le drapeau de Carillon.