Varin était parti pour la France
" Le 12 mai. — Eien d'intéressant à vous marquer, toujours même vie, même allure ; la mienne est de n'en avoir point ".
" Le 18 mai. — M. de Vaudreuil a un soupçon de goutte, car c'est peu de chose. Si ma charge est de lui tenir compagnie tous les soirs, il doit être content, je ne fais que cela, ou parfois et rarement ma chambre, et il me semble que c'est bien pour le service, bien pour moi, car je n'ai rien de plus amusant à faire. Le chevalier a ses soirées en règle ainsi que ses dîners. Yendredi et dimanche chez le général ; pour moi, jamais, ou une fois en trois semaines. Un ou deux jours chez Péan qui a état, et de même chez moi, le reste chez lui seul, depuis qu'il n'a ni Roquemaure ni d'Hert.
" N'est-ce pas une faute que de vous donner à lire tant de riens et d'une si mauvaise écriture : heureusement vous avez du temps de reste ".
" Le 22 mai. — Cette continuation du nord-est me met au désespoir, si elle finit sans aucune nouvelle de vaisseaux. La paix et notre retour. Nous avons bien débuté, mais à tous égards mangé notre pain blanc le premier.... Péan vient de passer six jours à Lachine avec la sultane régnante et sa famille, M. de Villebon, Solvignac, aide de camp.... Le chevalier de Lévis et la Pénisseault n'y ont pas été. Votre départ se diffère comme de raison sans savoir quand ; mon ennui augmente ; je ne sais que faire, que dire, que lire et où aller. Je crois que je demanderai à la fin de la campagne brusquement, sottement mon rappel sans autre raison qu'ennui ".
Le premier d'avril, la population de Québec avait été réduite à deux onces de pain ; peu de jours après, cette faible ration lui avait été même retranchée, ce qui occasionna une émeute de femmes dans la ville. Elles s'assemblèrent devant la maison du lieutenant de police, M. Daine, qui eut peine à les disperser. On voyait des malheureux aux traits hâves et amaigris, chanceler dans les rues ; d'autres ne pouvant travailler qu'en se tenant appuyés. Dans les campagnes, une partie des habitants vivaient d'avoine bouillie ; plusieurs n'ayant pas même cette ressource, se nourrissaient de racines, ou broutaient l'herbe dans les champs 1. Le long des rivières, les femmes et les enfants étaient continuellement occupés à pêcher et n'attendaient leur repas que d'un coup de ligne. Souvent le premier poisson qu'ils prenaient était cuit et dévoré sur le rivage même. A Chambly, la garnison affamée n'avait guère d'autre moyen de vivre ; les officiers se plaignirent même amèrement de ce que le gouvernement ne fournissait pas assez d'engins de pêche.
Le 9 mai, le régiment de la Reine, ayant épuisé tout moyen de subsistance à Québec, fut acheminé sur Carillon, où. il y avait un dépôt de vivres provenant de William-Henry, " qu'il faut, dit Montcalm, extrêmement ménager, et auquel la dure nécessité force de
1 — Journal de Montcalm Une députationd'Iroquois étant
venue à Montréal pour demander un secours qui leur permît de se déclarer : " A tout cela, ajoute Bougainville, que pouvons - nous répondre, mourant de faim ? L'expression est exacte. Beaucoup de gens ne vivent que de pêche et jeûnent
quand ils ne prennent rien Quelques habitants sont
réduits à vivre d'herbe ".
toucher ". Ordre fut donné en même temps à Bourlamaque de former en pelotons les soldats de Languedoc et de Berry, qui ne trouvaient plus moyen de subsister chez les habitants, et de les diriger sur Saint- Jean, où ils stationneraient si on pouvait y ramasser quelques vivres, sinon de les faire passer tous à Carillon.
L'ingénieur Desandrouins raconte qu'en montant de Québec à Montréal, au milieu de mai, il trouva partout la même détresse.' Nulle part il n'y avait de pain. Sans la chasse du printemps, surtout celle des tourtes qui donnait alors en abondance, beaucoup de personnes seraient mortes de faim.
Deux navires furent dépêchés coup sur coup en France pour faire connaître l'état désespéré du pays.
" La colonie est à deux doigts de sa perte ", écrit Montcalm, à la date du 15 mai 1. Malgré cette affreuse situation, " les habitants, remarque Lévis, conservent toujours leur bonne volonté, et les troupes se soumettent de bonne grâce à toutes les réductions de vivres qui sont jugées nécessaires 2 ".
Les sauvages, vivant de chasse dans leurs courses, n'étaient pas arrêtés par le défaut de vivres. Leurs services devenaient inappréciables. Il ne se passait pas de semaine sans que le gouverneur en reçût quelquesuns en audience et les encourageât en leur distribuant des présents, des. munitions, des marques de distinction. On se rappelle le fameux chef Kisensik, orateur des Népissings, aussi renommé par ses exploits
1 — Journal.
2 — Lettre au marquis de Paulmy, 6 mai, p. 183.
que par son éloquence, et qui avait joué un rôle important durant l'expédition de William -Henry. Son père, guerrier aussi célèbre que lui, qui avait été présenté à la cour de Versailles et avait reçu un hausse-col des propres mains de Louis XIV, venait de mourir. Kisensik, suivi de vingt-cinq guerriers de sa nation, se présenta en habits de deuil au palais du gouverneur, et lui demanda l'autorisation d'aller frapper sur l'ennemi. Mais Kisensik ne pouvait partir ainsi : car d'après les idées superstitieuses des sauvages, le temps du grand deuil était un temps de malheurs, fatal aux entreprises. Le marquis de Vaudreuil lui répondit selon le cérémonial indien, lui fit ses condoléances sur la mort de son père, en fit un éloge pompeux, et releva Kisensik de son deuil en lui présentant un équipement de guerre. Le gouverneur s'offrit de le revêtir du précieux haussecol, dont l'inscription rappelait le don du grand roi ; mais Kisensik refusa modestement,, disant qu'il voulait d'abord arroser de sang anglais les cendres de son père, et s'illustrer par quelque action d'éclat, afin d'être plus digne de porter cette décoration. Le chef Nepissing tint parole.
Sur le chemin de Carillon, son parti se croisa avec une troupe d'Abénakis, qui revenait avec des chevelures prises sur la frontière du Massachusetts, dans un moulin où, dit Montcalm, " nous avions neuf de nos malheureux Acacliens travaillant pour les Anglais. Les Abénakis, au moment de les tuer, ies tenant en joue, entendent avec surprise crier ! Vive le Eoi ! Français ! Ils les accueillent avec toute l'affection possible et nous les ont ramenés de Dingerfil (sic). L'Anglais
a cru bien disperser ce peuple fidèle, il n'en a pas changé le cœur1 ".
Deux semaines ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de Kisensik qu'il rentrait à Carillon après s'être distingué par un éclatant coup de main. Ayant rencontré entre la Chute et la rivière au Chicot un parti de dix-huit sauvages et de cinq Anglais, il fit neuf prisonniers et quatre chevelures ; un seul Anglais s'échappa de ses mains avec neuf sauvages.
L'impatience où l'on était de voir arriver des vaisseaux de France avait fait croire qu'il en apparaîtrait dès que le fleuve serait libre de glaces ; mais les jours s'écoulaient, le mois de mai s'avançait sans qu'une seule voile se montrât à l'horizon. Enfin, le 19 mai au soir, huit navires et une prise anglaise, escortés par la frégate la Sirène, entrèrent dans la rade de Québec. Toute la ville était accourue sur les quais pour leur souhaiter la bienvenue. Ils apportaient sept mille cinq cents quarts de farine et du lard en proportion. Peu de jours après, ils furent suivis par quatre autres navires. Tous ces approvisionnements réunis ne procuraient de vivres à douze mille hommes que pour cent cinq jours 2. Mais c'était assez pour gagner une victoire et retarder d'une année la chute de la colonie. La joie de vivre et cette espérance étaient affaiblies dans le cœur de nos soldats " par les tristes et fâcheuses nouvelles d'Europe où, dit Desandrouins avec amertume, tout va mal pour la France en
1 — Journal de Montcalm.
2 — Idem.
Allemagne ". Eosbach arrache ce cri à Montcalm : " Bataille perdue contre le roi de Prusse, l'Alexandre du Nord.... Ce même roi bat les Autrichiens vers Breslau, marche dans l'électorat de Hanovre ; ce qui met tous nos quartiers en mouvement et sur les dents ! " Bougainville s'attriste à son tour : " Les nouvelles d'Europe, dit-il, prouvent bien la vérité de ce proverbe grec qui dit : qu'il vaut mieux une armée de cerfs commandée par un lion, qu'une armée de lions commandée par un cerf l ".
A ces tristesses s'ajoutait la certitude des formidables armements de l'Angleterre contre le Canada, de l'attaque simultanée de Louisbourg, de Carillon et de Duquesne. Malgré l'avis de Montcalm, Vaudreuil avait projeté de faire une diversion contre ces deux derniers forts en poussant une pointe du côté d'Albany, espérant, par ce mouvement, forcer du même coup les Cinq- Nations à se déclarer pour les Français. Deux mille cinq cents hommes, composés de quatre cents soldats de l'armée régulière, quatre cents de la marine, le reste de Canadiens et de sauvages, commandés par le chevalier de Lévis, ayant sous ses ordres MM. de Rigaud, de Longueur! et de Senezergues, devaient entrer par le lac Ontario, dans la rivière Chouaguen, descendre la rivière Mohawk, ravager tout le pays jusqu'aux portes d'Albany.
Lévis écrivait à la veille de son départ : " Ma mission est délicate, importante, politique et militaire ; l'on me menace d'une infinité d'obstacles que j'aurai à sur-
]. Journal du 22 mai.
monter, soit pour la nourriture, n'ayant que pour deux mois de farine et de graisse, ne pouvant porter ni biscuit ni pain, pas même de tentes pour nous mettre à l'abri ; je puis aussi trouver des oppositions de la part des Iroquois, partisans des Anglais ] ".
Ce plan aurait reçu l'approbation de Montcalm si l'arrivée des vivres avait permis de l'exécuter à temps ; mais à l'heure où l'on était, il affaiblissait inutilement le corps d'armée déjà si faible, destiné à protéger Carillon 2. Les divers bataillons qui allaient s'immortaliser devant ses murs étaient en marche dès les premiers jours de juin, et se concentraient à Saint-Jean, leur lieu de relâche et de ravitaillement. On y avait préparé pour chaque soldat montant à Carillon six jours de vivres qu'il emporterait avec lui, à raison d'une livre de pain par jour, d'un quarteron de lard et d'autant de pois par ration 3.
Berry et Languedoc arrivèrent du 15 au 20 juin au fort Saint-Jean, et firent voile immédiatement pour Carillon, où la Eeine, venant comme eux de Québec, mais stationné depuis un mois à Saint-Jeau, allait les précéder d'un jour.
Desandrouins, occupé à compléter ce dernier fort, notait chaque jour le passage des troupes. " Le 19,
1 — Lettre au maréchal de Bètte-Isle, p. 186.
2 — On est péniblement affecté lorsqu'on lit la réponse de Montcalm au mémoire que Vaudreuil lui avait adressé à ce sujet. On y sent partout l'homme irrité qui ne prend plus la peine de dissimuler sa mauvaise humeur et son dédain. Ceci est d'autant plus frappant que le mémoire de Vaudreuil respire le calme, la dignité et la déférence.
3 — Journal de Desandrouins.
dit-il, Eoyal-Koussillon a commencé d'arriver vers huit heures du matin.
" Le 20, Guyenne arrive vers midi et demi.
" Le 21, Eoyal-Eoussillon qui avait pris son pain la veille, en a perdu une partie par la grande pluie qu'il a fait pendant la nuit. Guyenne avait heureusement remis à prendre ses vivres aujourd'hui. Malgré le vent et la pluie, il est parti à neuf heures du matin, et Eoyal-Koussillon à trois heures et demie.
" Le 22, la Sarre est arrivé dès le matin ; le lendemain il est parti de Saint-Jean à huit heures.
" Le 24, Béarn a commencé d'arriver à huit heures du matin. Le reste est arrivé avant la nuit. Le 25, il a fait bénir ses drapeaux, et est reparti le même jour, à midi et demi pour Carillon ".
Au moment où les dernières compagnies de ce régiment sortaient du fort, Montcalm y entrait, accompagné jfj y de son état-major, de M. de Pontleroy,
OfyCc&bfr*/ le nouvel ingénieur en chef, arrivé le mois précédent, et de plusieurs officiers de Béarn qui, " étant mariés depuis peu, étaient "restés jusqu'aux derniers jours près de leurs épouses 1 ".
Le lendemain, 26, un courrier extraordinaire apporta au général la nouvelle du débarquement des Anglais dans l'île Eoyale et de l'investissement de Louisbourg. De ce moment, tous les regards furent tournés vers cette forteresse, toutes les pensées s'y portèrent ; car
] — Journal de Desandrouins.
selon l'expression de Desandrouins, Louisbourg était la porte cocbère du Canada.
La nouvelle de ce siège précipita le départ de Montcalm. Le jour même, l'artillerie du fort saluait le bateau qui l'emmenait vers Carillon, et qui lui répondait par des salves de mousqueterie.
Pendant que l'embarcation, poussée par un fort vent de nord-est, remontait rapidement le Richelieu, les voyageurs s'entretenaient de l'avenir des fertiles plaines arrosées par cette rivière. Déjà ils avaient admiré la richesse du sol durant le trajet qu'ils venaient de faire, tantôt à cheval, tantôt à pied, entre Chambly et Saint- Jean. Ils se figuraient ce que nous voyons aujourd'hui : les forêts abattues et remplacées par de riches paroisses devenues, selon la propre expression de Montcalm : " Un grenier à grains suffisant pour nourrir une grande armée I .
Le lendemain, comme le bateau mettait à la voile, à la pointe du jour, on fit la rencontre du chef des Hurons de Lorette, Ignace, dépêché de Carillon par M. de Bourlamaque, pour donner avis au marquis de Vaudreuil de l'établissement des ennemis sur les ruines du fort George. Leur dessein était-il de s'avancer sur Carillon, ou simplement de rétablir ce fort ? " Il faudrait, conclut Montcalm, marcher sur le champ contre eux avec les sauvages, l'élite des Canadiens, des troupes de terre et de la colonie. Ils ne sont pas encore retranchés, persuadés, suivant le rapport des prisonniers, que la disette des vivres nous met hors d'état de rassembler un corps
1 — Journal de Montcalm.
d'armée ; ils se tiennent moins sur leurs gardes, et ne peuvent qu'accélérer leurs travaux. Une attaque imprévue et vigoureuse les culbuterait et finirait la campagne de ce côté. Le marquis de Vaudreuil, ajoutait Montcalm avec amertume, pourrait alors s'occuper ou d'envoyer des secours à la Belle-Rivière, ou de ses prétendues négociations avec les Cinq-Nations ; mais qui sait s'il est désireux d'un succès décisif pour cette colonie, mais dont le général des troupes de terre serait l'agent " ?
A Saint-Frédéric, où Montcalm n'arriva que le 30 juin au matin, par suite des vents contraires, il s'arrêta quelques heures, afin de donner à M. de Pontleroy le temps d'en examiner les fortifications et les positions voisines. A trois heures de l'après-midi, le colonel Bourlamaque, le brave d'Hébécourt et les principaux officiers accueillaient le commandant sur le rivage de Carillon, pendant que le canon du fort annonçait au loin son arrivée.
Les premières paroles de Bourlamaque en lui pressant la main furent : " Mon général, dans quelques jours nous aurons les Anglais sur les bras. D'Hébécourt, que j'ai envoyé à la découverte, et tous nos éclaireurs s'accordent à dire qu'il y a vingt-cinq mille hommes à la tête du lac Saint-Sacrement. Ils ont mille chevaux et une quantité de bœufs employés à faire les transports, et ils sont à la veille de lever leur camp ".
Montcalm ne fut pas surpris, encore moins découragé. A ces forces écrasantes, il n'avait cependant à opposer que ses huit petits bataillons, parmi lesquels il y avait des recrues qu'il croyait mauvaises, et le corps
de Canadiens composé des milices de Québec, les moins aguerries de la colonie : " un contre cinq, peut-être plus ! Voilà, résumait-il, notre position ". La seule chance de succès était dans l'activité et l'audace. Il dépêcha le* soir même un courrier au marquis de Yaudreuil, pour lui exposer l'extrême danger de sa position, et le conjurer d'envoyer en toute hâte tous les secours possibles.
Le lendemain, dès l'aube du jour, il fît battre la générale : ses dispositions étaient prises. La Heine, Guyenne et Béarn furent mis en marche pour aller occuper le Portage. La Sarre et Languedoc les suivirent pour se placer à droite de la Chute. Eoyal-Koussillon et le premier bataillon de Berry occupèrent la gauche. Le second bataillon de Berry, commandé par M. de Trécesson, joint à ce qu'il y avait de la marine et de Canadiens, stationna entre Carillon et la redoute qui protégeait la berge du côté du lac et de la rivière ta la Chute.
" Ce mouvement hardi, observe Montcalm, était nécessaire pour en imposer à l'ennemi et leur faire perdre l'idée qu'ils ont de notre très grande faiblesse, et en même temps pour empêcher qu'ils ne s'emparent à l'improviste du Portage, ce qu'ils pouvaient faire par une marche de dix ou douze heures seulement sur le lac ".
Montcalm prit ensuite avec lui les ingénieurs Pontleroy et Desandrouins, et se porta sur les hauteurs qui dominent Carillon, pour déterminer un champ de bataille et la position d'un camp retranché.
La presqu'île de Carillon, formée par le confluent de la rivière à la Chute et du lac Charnplain, est un
plateau rocailleux, dont la pointe est tournée au sudest. A partir du fort, qui s'élevait presque à l'extrémité de cette pointe, le terrain s'abaisse graduellement en gagnant vers l'ouest, puis s'élève en pente douce jusqu'à un coteau qui le coupe transversalement. A gauche, le plateau s'affaisse près de la décharge en pente raide, tandis qu'à droite il descend sur un plan incliné vers un bas-fond assez large que baigne le lac Champlain. C'est sur le sommet de ce coteau, à environ un kilomètre du fort, que Montcalm fît faire le tracé d'un retranchement, dont il ordonna de commencer les travaux dès le lendemain 1.
Ce retranchement devait être composé d'abatis avec des redans, appuyé à gauche par la falaise escarpée de la Chute, à droite par l'éminence dont la pente était moins raide que celle de la gauche. Cette ligne de retranchement se prolongerait en arrière de chaque côté ; à gauche, jusqu'au fort Carillon, et à droite, jusqu'à une redoute flanquée d'un abatis se terminant au lac. Le centre, dont toutes les parties se flanqueraient réciproquement, suivrait les sinuosités du terrain en gardant toujours les hauteurs. Ce retranchement devait être fait de troncs d'arbres couchés les uns sur les autres. En avant, des arbres renversés,
1 — M. Parkman prête à Montcalm de grandes hésitations et des tâtonnements avant de fixer ce champ de bataille. D'après lui, il ne se serait décidé que le 5 juillet. On ne trouve aucune trace de ces hésitations dans le Journal de Montcalm ni dans celui de Desandrouins. Cet ingénieur affirme positivement que le choix du terrain fut déterminé dès le premier de juillet, " dans l'après-midi ". Le tracé et les travaux, disent-ils tous deux, furent commencés dès le lendemain.
384 MONÏCALM ET LÉVIS
dont on appointerait les branches coupées, serviraient de chevaux de frises.
" Mais pour exécuter ces travaux, écrit Montcalm, il faut des bras, et que l'ennemi nous en donne le temps. Tout ce qu'on peut faire dans le moment présent et que l'on fait, c'est de tracer ces travaux, et de faire faire aux troupes de la Chute et du Portage autant de fascines et de palissades que le service de ces camps le leur permettra. Le bataillon de Berry, qui est à Carillon, ne peut fournir que quatre-vingts à quatre-vingt-dix travailleurs. Qu'exécuter avec aussi peu de monde " ?
On commença aussi à construire, sur deux bateaux solidement liés ensemble, de hautes plates - formes capables de porter des canons, des pierriers et des tirailleurs : " c'étaient des espèces de tours flottantes ", dont l'invention était due au capitaine de Fiedmond. Sur d'autres grands bateaux, on plaça une pièce de canon à la proue. Des bastingages y mettaient à l'abri les artilleurs, les fusiliers et les rameurs. Ces vaisseaux de guerre improvisés étaient destinés à disputer le lac aux berges anglaises 1.
Les sauvages, en petit nombre, sentaient le besoin qu'on avait d'eux, et se montraient d'une insolence insupportable. Ils volaient les provisions, l'eau-de-vie, le vin, tuaient les volailles, les bestiaux ; en un mot, commettaient toute espèce de déprédations qu'on n'osait trop empêcher, car ils voulaient à tout prix s'en retourner. Montcalm fut obligé de tenir deux conseils avec eux pour les empêcher de partir, et n'y réussit
1 — Journal de Desandrouins.
qu'à force de distributions de couvertes, de brayets, de mittasses, etc.
Pour les remplacer au besoin, on forma deux compagnies de volontaires tirés de la ligne, et dont le commandement fut confié à M. de Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et à M. Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.
Montcalm, qui avait confié la garde du Portage à M. de Bourlamaque, se rendit de sa personne à la Chute pour être plus à la portée des mouvements des Anglais. Pendant qu'il était occupé à faire construire deux ponts de communication, l'un au Portage, l'autre au moulin de la Chute, il reçut l'agréable nouvelle du •départ de Montréal du chevalier de Lévis, avec quatre cents hommes de l'armée régulière, qu'il lui amenait à marche forcée.. ■ En apprenant le danger qui menaçait Carillon, le marquis de Vaudreuil avait renoncé à son expédition contre Albany et résolu " d'envoyer toutes les forces de la colonie au secours de Montcalm x ".
M. de Eaymond, qui apportait cette nouvelle; avait amené avec lui quatre cents Canadiens et une centaine de sauvages, qui furent dirigés immédiatement vers le camp du Portage, où ils pouvaient rendre de grands services pour les reconnaissances et les coups de main.
Dans la soirée du 3 juillet, arriva à la tente de Montcalm l'infatigable de Langy, que ce général avait en
1 — Journal de Lévis, p. 135. Le froid et impartial Lévis, qui ne partageait pas l'animosité de Montcalm contre Vaudreuil, voyait plus clair que lui dans la conduite de ce gouverneur, et lui rendait plus de justice.
singulière estime : de tous les officiers partisans, c'est celui dont il a fait le plus bel éloge. " L'excellent Langy", comme il l'appelait, était fils du sieur Levraux de Langy, natif de Notray, en Poitou, établi au Canada depuis le commencement du XVIIIe siècle. Langy avait passé une partie de sa vie dans les bois et avait pris toutes les habitudes des coureurs forestiers. Il en portait le costume demi-sauvage, demi-européen, le couteau à la ceinture, avec le sac à balles, la corne à poudre passée en bandoulière, la carabine toujours à l'épaule. Comme ses pareils, il avait, avec des traits accentués, hâlés par le soleil et le grand air, cette démarche vive et élastique qui dénote des jarrets d'acier. Aussi intelligent que brave, il était employé dans les missions les plus difficiles. Depuis le milieu de l'hiver jusqu'à l'heure présente, il n'avait pas eu un instant de repos, courant sans cesse de Montréal à la frontière, et de la frontière à Montréal, faisant le coup de feu avec son parti jusque sous les remparts de l'ennemi, rapportant des chevelures, des prisonniers et des renseignements clairs et précis.
Il rendit compte à Montcalm de sa dernière course. Du haut d'une montagne voisine de William-Henry, il avait examiné à loisir les mouvements des Anglais. Lorsqu'il était passé sur les ruines de ce fort, quelques semaines auparavant, la même désolation, le même silence y régnaient qu'au lendemain du départ de l'armée française, l'année précédente. Maintenant le vaste tapis vert que la nature avait jeté sur ces décombres et sur les environs éta;t tout piqué de points blancs, comme
si une pluie d'étoiles y fût tombée, tellement étaient nombreuses les tentes du camp d'Abercromby.
Ce général se voyait à la tête de la plus grande armée d'origine européenne qui eût jamais mis le pied en Amérique. Elle se composait de quinze mille quatrecents hommes, dont six mille trois cent soixante-sept de l'armée régulière ; le reste de miliciens de la Nouvelle-Angleterre, de New- York et du New- Jersey 1. Un parc d'artillerie considérable, des vivres et des munitions en abondance, rien n'avait été épargné de ce qui avait été jugé nécessaire pour l'envahissement du Canada.
Le commandant de cette belle armée, qui devait son avancement plus à des influences politiques qu'à ses talents, était une de ces lourdes et épaisses natures, qui semblent incompatibles avec l'activité d'esprit et de corps qu'exige le génie militaire. Aussi, quoiqu'il ne fût âgé que de cinquante-deux ans, était-il regardé par ses soldats comme un vieillard invalide et incapable. Tous
1 — Armée régulière 6,367 ,
Provinciaux 9,034
Total 15,401
Abercromby à Pitt, 12 juillet 1758 — Mante donne les mêmes chiffres. History of the laie war in America, p. 145.
Aux huit cents rangers qui formaient partie des troupes coloniales, il faudrait, d'après Montcalm, ajouter " des sauvages incorporés dans cette compagnie ''. (Journal du 6 juillet), ce qui portait l'armée à près de seize mille combattants. C'était bien au fond l'effectif auquel le général français croyait avoir affaire, puisqu'il dit, après avoir cité l'acte officiel publié dans les colonies anglaises, le 24 mars 1758, pour une levée de vingt mille hommes : " On peut défalquer de ce nombre ce qui a dû être laissé pour la garde de quelques forts de cette frontière et du dépôt laissé au fond du lac Saint-Sacrement ".
leurs regards, toute leur confiance se tournaient vers le jeune et enthousiaste Lord Howe, la fleur de la noblesse et " le meilleur soldat de l'armée anglaise ", au dire d'un de ses frères d'armes, qui s'illustrait en ce moment-là même sous les murs de Louisbourg et qui, comme lui, allait trouver une mort prématurée au Canada, le général Wolfe. Arrivé à Halifax avec son régiment, au mois de juillet de l'année précédente, Howe s'était appliqué avec ardeur à l'étude du nouveau genre de guerre qu'il allait rencontrer, et avait même suivi dans leurs courses les rôdeurs de bois du major Eogers, qu'il avait émerveillés par sa résistance aux fatigues, et dont il s'était fait autant d'amis.
L'expérience qu'il y avait acquise lui avait suggéré de faire, parmi les troupes, des réformes dont il était le premier à donner l'exemple. Chaque homme, de quelque rang qu'il fût, ne devait avoir avec lui que le strict nécessaire ; le soldat, être accoutumé à porter dans son havresac trente livres de vivres, l'officier, n'avoir qu'une seule couverte et une peau d'ours. On voyait Howe aller lui-même laver son linge au ruisseau et le faire sécher au soleil ; tirer de sa poche à l'heure du repas son couteau et sa fourchette, renfermés dans une gaine, et manger, assis dans sa tente, sur une peau d'ours, un morceau de lard et de pain, en devisant avec le même entrain et la même gaieté que s'il avait été à la table de son noble père. Adoré du soldat, il était l'âme de l'armée, qui acceptait de bon cœur sa rude discipline et se retrempait au contact de son stoïcisme et de sa vaillance.
Au nombre des miliciens de la Nouvelle-Angleterre se trouvaient deux jeunes officiers destinés à une carrière célèbre dans leur pays : le brave Israël Putnam, du Connecticut, et John Stark, non moins intrépide que lui, servant comme lieutenant dans un régiment du New-Hampshire. Les hommes éclairés comme eux, surtout les officiers de la vieille Angleterre qui, la plupart, se ressentaient du scepticisme de leur temps, devaient s'amuser du zèle emporté que déployaient les ministres puritains attachés à l'armée. Ces prédicants, la bible à la main, représentaient l'expédition comme une croisade contre l'impie Babylone, et rappelaient Moïse envoyant Josué combattre Amalec 1.
Neuf cents bateaux et cent trente-cinq berges, sans compter un grand nombre de bateaux plats chargés de l'artillerie, amarrés au rivage du lac, n'attendaient que le signal du départ. Le soir du 4 juillet, toutes les munitions, les vivres, le bagage étaient embarqués.
Le lendemain, dès l'aurore, les tentes de chaque régiment étaient repliées, le camp levé, et le soleil n'était pas haut sur l'horizon, quand toutes les embarcations chargées de l'armée entière eurent pris le large. Elles s'avançaient sur trois divisions : les troupes régulières au centre, les milices sur les deux ailes. Chaque régiment avait ses drapeaux et sa fanfare qui remplissait l'air d'une musique martiale. Le soldat partait le cœur léger et exultant, convaincu qu'il marchait à un triomphe. A mesure qu'elle avançait, la flotte couvrait le lac, dont la surface disparut bientôt sous la multi-
] — Bancroft, Histoire des Etats-Unis, Vol. VI; p. 156.
tucle des embarcations. La matinée était splendide : le grand soleil de juillet plongeait ses rayons au fond de cette gorge de montagnes, et mettait des éclairs sur l'acier des armes, et sur l'or des uniformes. Les plus pittoresques de tous ces costumes, à côté des couleurs écarlate et bleue des régiments anglais et américains, étaient ceux des Highlanders, ou montagnards d'Ecosse, avec leurs coiffures à plumet, leurs kilts ou braies aux nuances variées, leurs redoutables claymores suspendues au côté. Ils étaient aux ordres du major Duncan Campbell, d'Inverawe, dont la légende a immortalisé le nom. Vers midi, la flotte était engagée dans le chenal étroit des îles et s'allongeait en une énorme file qui n'avait pas moins de deux lieues de longueur. A l'avant-garde venaient le major Rogers avec ses rôdeurs de bois, et le colonel Gage avec l'infanterie légère, suivis d'un corps de marins, armés et disciplinés, sous les ordres du colonel Bradstreet. Lord Howe commandait en personne la colonne du centre, formée du 55me, son propre régiment, qui marchait en tête, suivi du Royal- Américain, de quatre autres régiments d'infanterie et des Montagnards écossais ; les milices provinciales occupaient toujours les deux ailes. Les pesants bateaux de l'artillerie que poussaient à leur suite de vigoureux rameurs, étaient précédés de deux espèces de tours flottantes destinées à protéger le débarquement. Enfin, derrière le bagage et les munitions de toutes sortes, l'arrièregarde, composée de troupes de ligne et de milices, formait la queue de ce gigantesque et formidable serpent, qui s'avançait lentement sur le Canada.
Du sommet d'une montagne située un peu en avant, les sentinelles françaises, placées en vigie, ne pouvaient s'empêcher d'admirer la beauté du spectacle qu'elles avaient à leurs pieds. Entre les deux chaînes de montagnes au panache de verdure, le lac, inondé de lumières par le soleil de midi, étendait sa surface limpide, reflétant l'ombre de ses caps et de ses anfractuosités. Là-bas se dressait le front chauve de la Montagne-Pelée; ici le cône moussu du Pain-de-Sucre. A travers l'archipel d'îles qui, vues à distance, avec leur riche végétation de mélèzes, de pins, de bouleaux, de grandes aulnes, ressemblaient à des corbsilles chargées de feuillages, serpentait l'immense procession de bateaux, dont les rames s'abaissaient et se relevaient en cadence avec des jaillissements d'eau reluisant au soleil ; et au-dessus, les drapeaux flottant à la brise, et les rangées d'uniformes variés selon les régiments, d'où montaient des roulements de tambours et les notes claires des fifres et des cuivres.
Dès que l'avant-garcle avait paru à l'entrée des îles, les sentinelles françaises avaient signalé son approche en baissant et levant un drapeau blanc, signal convenu qui avait été répété de cap en cap jusqu'au camp du Portage.
Aussitôt Montcalin donna ordre aux troupes de la Chute et du Portage de renvoyer à Carillon toutes espèces d'équipages, et de passer la nuit au bivouac et en éveil. Pontleroy fut averti de hâter autant que possible les travaux du camp retranché. Les bataillons du Portage devaient signaler la présence de l'ennemi à ceux de la Chute par trois décharges de coups de fusil.
A ce signal, le deuxième bataillon de Berry, stationné à Carillon, devait marcher en avant et couronner les hauteurs qui dominent le fort. La compagnie de grenadiers, un piquet et cent cinquante Canadiens qui venaient d'arriver, se déploieraient en tirailleurs, de manière à veiller d'abord à la sûreté du fort lui-même,, et ensuite à protéger la retraite de l'armée, si elle était poussée de trop près.
De chaque côté du lac George, plusieurs gardes furent échelonnées sur les hauteurs, afin d'éviter toute surprise. M. de Bernard, avec sa compagnie de volontaires, remonta la rivière de Bernetz, afin de s'assurer si les ennemis faisaient la tentative de tourner la position de Carillon, en suivant le revers de la montagne.
A cinq heures du soir, M. de Bourlamaque ordonna au capitaine cle Trépezec d'aller se mettre en observation sur la Montagne-Pelée avec trois cent cinquante hommes, dont cent cinquante de la ligne, le reste de la marine et de la colonie, conduit par M. de Langy, et d'empêcher l'ennemi de débarquer dans les environs, s'il était possible.
L'armée anglaise était venue camper à trois lieues plus haut, sur la même rive du lac à Sabbath Day Point. C'est durant cette veillée que John Stark eut, sous la tente cle lord Howe, cette conversation qui fit une si profonde impression sur son esprit, et qu'il rappelait ensuite comme le testament militaire du jeune héros. Howe le questionna minutieusement sur Carillon, sur sa position, ses défenses et les meilleurs moyens, de l'attaquer.
L'armée se mit en mouvement de si bonne heure, qu'à cinq heures du matin son avant-garde était en vue du Portage. Les tirailleurs français ne firent qu'échanger quelques coups de feu, car elle s'avançait en colonnes si profondes qu'il eût été insensé de lui disputer le débarquement. Bourlamaque retira ses avant-postes, rompit le pont du Portage, brûla son camp et se replia en bon ordre à la Chute. Montcalm le fit immédiatement traverser sur la rive gauche de la décharge, l'y suivit avec ses troupes, détruisit le pont de communication, et rangea les sept bataillons qu'il avait alors sous la main en ordre de bataille sur les hauteurs voisines, afin de donner aux volontaires et aux piquets dispersés en avant. le temps de se rallier.
Bourlamaque disait hautement que c'était la meilleure position stratégique qu'on pût choisir, qu'on devait s'y retrancher et s'y défendre jusqu'à l'extrémité. Par déférence pour une si grave opinion, Montcalm, quoique décidé, convoqua un conseil de guerre. Il n'eut pas de peine à démontrer, d'accord avec deux vieux officiers
d'expérience, MM. de Bernetz et de Montgay, le danger
de cette position où les ennemis pouvaient dominer les hauteurs voisines et les tourner.
L'avant-garde des Anglais, guidée par Lord Howe, avait mis pied à terre à l'ouest de la décharge du lac, après une légère escarmouche, et avait été suivie par le
reste de l'armée. Entre la décharge et la chaîne des montagnes derrière laquelle la rivière de Bernetz se fraye un lit, s'étend, jusqu'à une distance d'environ un quart de lieue, une plaine alors couverte d'épaisses forêts. La rupture des ponts obligeait de s'y engager et de suivre la courba que fait la rivière à la Chute, pour arriver sous les murs de Carillon. Rogers, avec une bande de ses rangers, et les deux régiments améri- 1 cains des colonels Fitch et Lyman avaient été envoyés en avant pour éclairer la route. L'armée se mit en marche sur quatre colonnes, à quelque distance en arrière. La forêt était si épaisse, embarrassée de troncs d'arbres renversés, de détritus couverts d'une mousse fangeuse, de broussailles si inextricables, que les rangs furent bientôt rompus, et que chacun marcha au hasard. Le corps principal atteignit ainsi, non sans fatigue, mais sans incident, la tête des rapides.
Le matin de ce jour, le détachement de M. de Trépezec arrivé la veille à la Montagne-Pelée, avait vu défiler, sans être aperçu, l'avant-garde anglaise qui, n'ayant pas touché à terre, n'avait pu être molestée. M. de Trépezec, dont la position devenait fort critique, avait dépêché un courrier pour demander des ordres à M. de Bourlamaque ; mais ce courrier fait prisonnier en route, avait été vainement attendu une partie de la matinée. Dans l'intervalle, les guides sauvages qui avaient vu le lac couvert d'innombrables embarcations, et qui savaient le petit nombre des Français, les avaient crus perdus sans ressources, s'étaient retirés furtivement à l'écart et avaient abandonné le détachement. Le seul parti était de battre en retraite vers les montagnes et de
gagner la Chute, soit en suivant leur versant oriental, soit