‹ Montcalm et Lévis (volume 4)Chapitre 23 sur 35 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

Ambassade de M. de Longueuil. — Conseil avec les Iroquois

M. de Noyan Marche de Bradstreet sur Frontenac

Siège, prise et destruction de ce fort Alarme à Montréal.

— Vaudreuil mande Montcalm L'ingénieur Pontleroy

à Frontenac Lettres de Montcalm à sa famille Le

fort Duquesne et son historien Atrocités des sauvages.

— Forbes, son caractère Sa marche sur Duquesne

Frédéric Post Sa mission chez les tribus de l'Ohio

Défaite du major Grant. — Expédition du capitaine Aubry. — Seconde mission de Post. — M. Des Ligneris

fait sauter le fort Duquesne Le champ de bataille de

la Monongahéla.

L'expédition confiée au chevalier de Lévis, à l'ouverture de la campagne, pour aller faire une diversion du côté d'Albany, en passant par le pays des Iroquois, avait eu un double objet : d'abord d'attirer dans cette direction une partie des forces anglaises, qui menaçaient Carillon par le lac George, ensuite de s'assurer, sinon la coopération, du moins la neutralité des Cinq-Cantons. Cette démonstration, comme on l'a vu, avait été trop tardive pour diviser les masses formidables qui s'apprêtaient à envahir le Canada par le lac Champlain, et

Vaudreuil avait dû rappeler le corps d'armée en m arche pour l'envoyer au secours de Montcalm. Cette volteface inopinée, qui décida de la victoire de Carillon, offrait d'un autre côté de graves dangers : outre qu'elle mettait en question la neutralité des Iroquois, elle ouvrait toutes grandes les frontières de l'Ouest. Il aurait mieux valu que Vaudreuil n'écoutât qu'en partie les appels de Montcalm, et qu'il laissât continuer jusqu'à Frontenac environ cinq cents hommes du détachement qui auraient mis ce fort à l'abri d'un coup de main. Vaudreuil ne songea qu'au moins important des deux objets : l'alliance des Cinq-Cantons. M. de Longueuil, fils de l'ancien gouverneur de Montréal 1 et gouverneur lui-même des Trois-Rivières, dont la famille avait été adoptée par cette nation, partit de Lachine le 11 juillet, avec neuf canots chargés de présents, consistant en marchandises de toutes sortes : étoffes, soieries, couvertes, poudre, plomb, fusils, etc. Cet officier expérimenté, qui comprenait tout ce que cette mission, entreprise en un pareil moment avec une simple escorte, avait de difficile et de périlleux, ne l'avait acceptée que par un sentiment de patriotisme et de dévouement au gouverneur. Comme il remontait le lac Saint-Louis, le lendemain, avec sa flottille, l'esprit préoccupé des sombres pensées que lui suggérait l'inutilité de sa démarche, il vit venir derrière lui un canot qui faisait force d'avirons pour le rejoindre. C'était un exprès dépêché par le marquis de Vaudreuil pour lui annoncer la plus heureuse nouvelle qu'il pouvait sou-

J — Gouverneur du Canada par intérim de 1725 à 1726.

haiter : la victoire de Carillon. Le gouverneur lui envoyait en même temps de plus pressantes instructions. Arrivé au lac Ontario, Longueuil, qui savait comment frapper l'imagination indienne, alla dresser ses tentes sur les ruines du fort Chouaguen. C'est sur le théâtre de cette victoire française qu'il voulut recevoir les ambassadeurs iroquois. La députation des Ononta-' gués, au nombre de vingt-trois guerriers, ayant à sa tête le grand chef nommé Schinoniata, c'est-à-dire le chef, annonça son approche par trois salves de mousqueterie, auxquelles répondit l'escorte. M. de Longueuil se tenait devant sa tente entouré du pompeux étalage de ses présents.

" — Mon Père, lui dit le chef, nous regardons ce jour-ci comme heureux, puisque nous te voyons. Nous avons appris ton arrivée par tes envoyés qui nous ont dit que tu nous demandais de venir au-devant de toi ; c'est pourquoi nous sommes venus avec tous les guerriers du village ".

Schinoniata prit alors un collier de rassades, et le présentant à M. de Longueuil, il ajouta : " — Mon Père, tu nous as demandé par tes envoyés en quel endroit nous parler ; nous n'en voyons pas de meilleur que notre village ; là, tu nous parleras sur nos nattes. Nous écarterons les broussailles sur ton chemin, et s'il y a des gens mal intentionnés qui en veulent à tes jours, tu disposeras de tes enfants et ils mourront avec toi ".

M. de Longueuil répondit aux députés : " — Mes frères, je vous remercie d'être venus jusqu'ici au-devant de moi ; mon intention a toujours tté de me rendre à votre village pour aller vous voir, et porter la parole de

votre Père. Vous êtes les maîtres du départ et d'eu fixer le jour et l'heure ".

La conférence fut alors ajournée jusqu'à la nuit close ; car la mère du chef étant morte, il fallait attendre le deuil des ténèbres pour sécher par des présents les larmes de Schinoniata. Le feu du conseil fut ensuite allumé. Dans l'intervalle, Longueuil avait fait secrètement agir auprès des Indiens pour que la conférence se terminât sans qu'il allât plus loin. Ce fut pendant ces négociations qu'il apprit que les Anglais s'avançaient en force par la rivière Mohawk et mena- .çaient le fort Frontenac 1.

" — Mon Père, lui dit le chef, nous souhaiterions te voir dans nos villages ; mais nous sommes trop près de l'Anglais, il est fort, et tu pourrais être insulté. Nous porterons exactement tes paroles à notre village, et nous enverrons notre réponse à Ononthio ".

Les présents furent acceptés, et pendant que les sauvages regagnaient leurs bourgades, M. de Longueuil reprit le chemin de Frontenac pour y annoncer l'inquiétante nouvelle qu'il venait d'apprendre.

M. de Noyan, qui avait le commandement de ce fort, était un gentilhomme de Normandie, âgé et infirme, mais conservant dans sa vieillesse toute son énergie et sa liberté d'esprit, capable de faire honneur à un poste qu'on lui donnerait à défendre avec des forces suffisantes. " Cet officier, disent les Mémoires sur le Canada, était savant, poète et se mêlait de médecine .Sa verve avait été piquante, ce qui lui avait attiré quel-

1 — Mémoires sur le Canada.

ques ennemis : entre antres le marquis de Vaudreuil, qui n'était ni savant ni bel esprit, et qui n'aimait pas à l'apprendre par des épigrammes ".

M. de Noyan avait accepté le poste de Frontenac, quoique au-dessous de son grade 1, parce que ce commandement lui fournissait l'occasion de relever sa fortune qui était en ruines.

Quelques jours après le départ de M. de Longueuil, M. de Noyan, averti par le chef iroquois de la Présentation que le puissant corps d'armée dont il venait d'apprendre l'approche, n'était plus qu'à quelques jours de Frontenac, dépêcha courrier sur courrier à M. de Vaudreuil pour lui demander du secours. L'alarme à Montréal fut alors aussi grande qu'elle avait été tardive. On battit la générale, et on ordonna une levée de quinze cents hommes de milice, dont le commandement fut confié à M. Duplessis-Fabert, major de la ville.

Le lieutenant-colonel Bradstreet, qui était en marche sur Frontenac, avait médité cette revanche pendant la déroute de l'armée anglaise après la journée de Carillon. Cet officier, qui tenait du major Eogers pour la hardiesse, avait déjà soumis ce projet à Lord Loudon qui l'avait accepté, puis à Abercromby, qui, malgré les instances de Lord Howe, l'avait ajourné. Bradstreet profita du moment où ce général dévorait en silence la honte de sa défaite à la tête du lac George pour relever par cette entreprise le moral de l'armée. Il en montra

1 — M. de Noyan avait été lieutenant de roi aux Trois- Kivières.

l'opportunité plus grande que jamais, par le fait reconnu de tous les éclaireurs, que les milices canadiennes accouraient en masse au secours de Montcalm. Frontenac, dont les fortifications ne valaient rien, ne devait renfermer en ce moment qu'un petit nombre de défenseurs. Le conseil de guerre réussit à vaincre l'opposition d'Abercromby, et Bradstreet partit avec trois mille hommes, la plupart miliciens, et quarante-deux sauvages conduits par Tête-Bouge, chef onontagué 1. Il remonta la rivière Mohawk, et le 21 d'août ses tentes étaient dressées dans le même désert morne et désolé de Chouaguen, où peu de jours auparavant M. de Longueuil avait replié les siennes en prenant congé de l'ambassade iroquoise.

La flottille de bateaux et de berges longea, sans rencontrer un seul ennemi, la rive sud du lac Ontario, et vint aborder le 25 dans la baie de Cataracoui, à moins d'un mille du fort Frontenac. Ce fort, bâti autrefois par le comte de Frontenac qui lui avait donné son nom, n'était qu'une misérable bicoque formée de quatre bastions carrés, a'rmés de quelques canons et reliés par des courtines de cent vingt pieds chacune, percées de meurtrières. Les murs, qui en étaient vieux et ruinés, n'étaient protégés ni par des fossés ni par des palissades.

Lors de l'expédition contre Chouaguen, le fort Frontenac avait servi de base d'opérations à Montcalm, qui avait fait élever sous la protection du canon des remparts un camp retranché donnant sur le lac. Ce camp retranché existait encore, mais il était plus nuisible

1 — 3800 d'ajn'ès Stone, Life of Sir W. Johnson, vol. 2, p. 75

qu'utile, faute de troupes pour le défendre. La garnison se réduisait à une trentaine de soldats de la marine et quelques Canadiens, en tout quatre-vingts hommes 1. La négligence de M. de Vaudreuil à fortifier et à protéger ce poste était d'autant plus impardonnable qu'il était l'entrepôt de toutes les fournitures destinées aux postes de l'Ouest. Ses magasins étaient en ce moment remplis de marchandises, de vivres et de munitions de guerre.

Toute la flotte du lac Ontario se trouvait réunie dans le port; mais des neuf vaisseaux qui la composaient, il n'y avait d'armées que deux barques : la Marquise de Vaudreuil, de seize canons, et la Huvaidt de huit, avec dix ou douze hommes d'équipage chacune. " Les autres étaient sans agrès 2 ".

Dès que M. de Noyan avait appris l'approche des Anglais, il s'était employé jour et nuit avec sa garnison à faire les réparations les plus urgentes, et à mettre en état de service le peu de pièces d'artillerie qui se trouvaient sur les remparts.

Le 25 au soir, le colonel Bradstreet avait terminé le débarquement de ses troupes et de ses munitions. Dans la journée du 26, plusieurs canons débarqués dès l'aurore, commencèrent à battre le fort en brèche. M. de Noyan répondit aussi bien qu'il le put avec la poignée d'hommes dont il disposait. Les pièces étaient tellement détériorées que quelques-unes crevèrent et tuèrent des canonniers.

1 — Journal de Montcalm.

2 — Journal de Montcalm. En 1756, la première de ces barques était montée de vingt canons et la seconde de quatorze

Voir p. 108.

Durant la nuit, une trentaine de berces anglaises

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