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avaient tenté de s'emparer des deux barques armées ; mais elles avaient été vaillamment repoussées par les équipages. Les Anglais avaient profité de la même nuit pour élever, à deux cents verges de la place, deux retranchements ouverts d'embrasures armées de canons, qui commencèrent au jour à faire feu sur les remparts. Ils vinrent alors en colonne, soutenus de quatre pièces de douze et de deux mortiers, s'établir dans le camp retranché dont ils firent aisément une parallèle, et d'où ils tirèrent à une courte portée.
Le matin du 27, une batterie érigée durant la nuit précédente fit un feu écrasant sur la place. Les barques s'approchèrent pour la démonter ; mais elles furent si cruellement maltraitées qu'elles durent se retirer.
Avant midi, la brèche était devenue praticable au bastion de la droite ; une partie des canons avaient été démontés, et la poudrière découverte.
Une plus longue résistance en de telles conditions eût été insensée, et M. de Noyan arbora le drapeau parlementaire. Toute la garnison, dont le chiffre total, en y comprenant les voyageurs, les artisans et les journaliers, ne s'élevait qu'à cent cinquante hommes, fut faite prisonnière de guerre et renvoyée immédiatement à Montréal, à la condition que le même nombre de prisonniers anglais, y compris le colonel Schuyler, captif depuis la prise de Chouaguen, seraient mis en liberté et conduits sous bonne escorte aux avant-postes du général Abercrombv. Toute la flotte du lac Ontario tomba au pouvoir des Anglais. Les équipages avaient eu le temps de s'échapper avant la signature de la capi-
tulation. Pas un Anglais n'avait été tué durant le siège. Le colonel Bradstreet se fit honneur par ses bons procédés à l'égard des prisonniers français. Il n'y eut qu'un blessé, dont la jambe avait été emportée par un boulet, qui fut scalpé par Tête-Rouge. M. de Noyan fut blâmé de ne pas avoir brûlé et rasé le fort à la première nouvelle de l'approche de trois mille Anglais, et de n'avoir pas pris le large et regagné Niagara avec les barques qu'il aurait pu armer, après avoir mis le feu aux autres.
Bradstreet, conformément aux ordres qu'il avait reçus d'Abercromby, fit sauter le fort et incendier les magasins avec les approvisionnements, toutes les constructions qui se trouvaient à l'intérieur et l'extérieur du fort, ainsi que les vaisseaux, à l'exception de la Marquise et d'un brigantin, dont il se servit pour le transport du butin. Quand, après sa facile victoire, son escadrille, chargée de dépouilles, sortit de la baie de Cataracoui, il ne restait plus du fort Frontenac et de sa petite bourgade que des monceaux de ruines fumantes.
L'expédition ne séjourna à Oswego que le temps de décharger les deux vaisseaux et d'y mettre le feu ; puis elle reprit la route d'Albany.
La perte de Frontenac était presque aussi désastreuse dans ses conséquences que celle de Louisbourg. Outre que les frontières du Canada se trouvaient désormais ouvertes à l'ouest aussi bien qu'à l'est, le lac Ontario ne lui appartenant plus, les communications avec les pays d'en haut étaient interrompues, et du même coup était anéantie notre puissance sur les tribus sauvages. Celles qui inclinaient de notre côté allaient
devenir neutres, et celles qui chancelaient, lever la hache contre nous. Le fort Duquesne, plus faible encore que Frontenac, et privé de tous secours, devait forcément être abandonné à l'approche de l'armée formidable qui le menaçait. Il ne resterait plus à la France dans toutes ces immenses solitudes qu'un seul appui important : le fort Niagara, qui allait être défendu, il est vrai, par un officier d'intelligence et de cœur, le capitaine Pouchot, mais à qui il aurait fallu de puissants secours que Vaudreuil, complètement abandonné par Versailles, était absolument incapable de lui fournir. Un officier français, écrivant à sa famille à la fin de la campagne, résumait en un mot ce qui se disait tout bas d'une extrémité à l'autre de la colonie, et ce que l'on criait bien haut au delà de la frontière : Finis novœ Franciœ.
M. Duplessis-Fabert n'était encore qu'au village de la Présentation lorsqu'il apprit la reddition du fort Frontenac. Le messager qu'il dépêcha à Montréal pour demander de nouveaux ordres trouva M. de Vaudreuil tout déconcerté, appréhendant avec raison que Bradstreet, fier de sa victoire, n'eût remonté le lac Ontario et mis le siège devant le fort Niagara. Il fit dire à M. Duplessis d'y envoyer à marche forcée cinq cents hommes d'élite, sous le commandement de M. de Montigny, le même officier que Montcalm qualifiait d'admirable, mais pillard l.
1 — " M. de Montigny était laid de visage, mais recommandable par sa valeur ; il était brutal et emporté, et d'un intérêt qui lui aurait tout fait sacrifier pour sa fortune ". Mémoires sur le Canada.
Quoique les habitants de Québec et des Trois- Eivières fussent en pleine récolte, le gouverneur en fit monter quinze cents qu'il dirigea sur la Présentation. Un autre corps de milice de deux mille hommes allait bientôt grossir la petite armée de Montcalm, menacée d'une nouvelle attaque.
La nouvelle de la perte de Frontenac arriva à Carillon le même jour qu'un courrier de Québec confirma la prise de Louisbourg (6 septembre). Ces deux coups de foudre éclatant à la fois, trouvèrent Montcalm aussi impassible que Lé vis. On verra par quelquesunes de leurs lettres combien peu le courage de ces deux hommes en fut ébranlé.
Vaudreuil manda Montcalm en toute diligence pour conférer avec lui sur les mesures à prendre.
" Le médecin après la mort " ! s'écriait le général en partant 1. Le soir même, à neuf heures et demie, le canot qu'il montait, suivi de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Pontleroy et Bougainville, glissait silencieusement dans l'ombre projetée par le promontoire de Carillon, et disparaissait vers le nord, dans les vapeurs que les fraîcheurs de septembre faisaient monter du lac Champlain. Les voyageurs pouvaient encore voir en se retournant les lumières qui brillaient aux casernes du fort Carillon, où les officiers ignoraient le départ de leur général. Montcalm avait ordonné le secret sur son voyage, de crainte que les ennemis, toujours en nombre supérieur à la tête
1 — Lettre à sa mère, la marquise de Saint- Véran, 13 octobre
du lac George, apprenant son absence, n'en profitassent pour descendre à l'improviste et essayer de prendre une revanche du 8 juillet.
Montcalm présenta, au gouverneur trois mémoires sur la défense des trois points principaux par où le Canada pouvait être attaqué : le lac Ontario, le lac Champlain et Québec. Ses vues s'accordèrent en somme avec celles de Vaudreuil et avec les mesures que celui-ci venait de prendre. Leurs relations parurent moins tendues, et les amis de l'union et de la concorde eurent quelque espoir d'un rapprochement. Le premier à s'en réjouir, le chevalier de Lévis, mandait au prince de Bauveau : " M. de Montcalm a demandé son rappel au mois de juillet par un mécontentement avec M. de Vaudreuil ; depuis ce temps, ils sont de .meilleure
intelligence, et il a demandé à rester Quant à moi,,
j'ai trouvé le moyen de bien vivre avec tout le monde * ".
Sur l'avis de Montcalm, l'ingénieur Pontleroy alla immédiatement examiner ce qui restait du fort Frontenac, afin de juger s'il était susceptible d'être réparé. Mais, remarque l'auteur des Mémoires sur le Canada avec sa méchanceté ordinaire, " cet ingénieur, à qui il fallait continuellement une vache laitière pour le nourrir, ne trouva lieu ni de rétablir le fort ni' de le rebâtir; d'autre part il craignait un séjour où sa vache aurait pu lui manquer 2 ".
Quoi qu'en dise l'auteur anonyme de ces malices, quelques travaux furent faits au fort Frontenac, et deux
1 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 209.
2 — Mémoires sur le Canada.
barques destinées à porter du canon y furent mises sur les chantiers.
Montcalm se croyant toujours sur le point d'être attaqué, avait précipité son retour à Carillon, où il était arrivé dans la nuit du 16, après dix jours d'absence seulement. Le chevalier de Lévis avait fait ériger une seconde ligne de retranchements en arrière de la première, afin de protéger l'embarquement de l'armée en cas d'une retraite. L'arrivée à New- York de plusieurs régiments amenés de Louisbourg par le général Amherst, dont un déserteur révéla la marche vers le camp d'Abercromby, acheva de convaincre Montcalm d'un prochain retour de l'eunemi ; mais il était si bien pré-, paré à le recevoir derrière les nouvelles fortifications,, auxquelles il n'avait cessé de faire travailler avec une activité incroyable, qu'il fit arrêter à Saint-Frédéric les deux mille miliciens que lui avait envoyés le gouverneur. " Je ne doute pas, écrivait de son côté Lévis, le 8 septembre, que si les ennemis viennent nous attaquer de vive force, en quelque nombre qu'ils puissent être, nous ne les battions comme nous avons déjà fait l ".
Les berges anglaises qui sillonnaient le lac George, et venaient quelquefois faire le coup de fusil jusqu'aux avant-postes français, tenaient l'armée dans de continuelles alertes.
"Le 29 septembre, le camp de la Chute s'est replié sur nous et les troupes de la marine sont rentrées dans la ligne ; la garde des retranchements a été augmentée ;
1 — Lettre du chevalier de Lévis au maréchal de Belle-Isle> p. 202.
deux cents hommes aux ordres d'un capitaine de grenadiers, vont toute la journée patrouiller à la Chute et aux environs; une compagnie de volontaires s'établit pour le jour au Portage, d'où elle éclaire les deux rives du lac Saint-Sacrement; à l'entrée de la nuit tout le monde se retire dans les retranchements, que des patrouilles de nuit mettent à l'abri de toute surprise x ". " Notre situation est critique, écrivait Montcalm à sa mère, le 16 octobre, et plus nous irons, plus elle le doit devenir, mais nulle inquiétude. Dieu surtout et l'honneur seront toujours conservés de ma part en tout événement. Comme je resterai en campagne jusqu'au
15 novembre, et que les vaisseaux partiront de Québec, qui est à cent vingt lieues d'ici, du 4 au 6, voici ma dernière lettre de cette année. J'ai toujours cru que l'ennemi viendrait m'attaquer une seconde fois, mais je commence à croire, vu la saison avancée, qu'il n'en sera rien.
" Je viens de recevoir, il n'y a que quelques jours, vos deux lettres du 18 mai et 26 ; j'en ai reçu une de
16 pages de mon fils, bien écrite, un peu style du siècle ; les détails militaires bien.
" M. de la Bourdonnaye m'écrit que le chevalier est grand comme un chêne, un peu effilé. Croyez-vous que je ne suis pas inquiet de n'avoir aucune nouvelle ? Ma santé assez bonne, malgré des fatigues grandes.
" Bougain ville passe en France ; Dieu veuille qu'il y arrive, en ce cas il nous écrira ; M. Doreil, commissaire-
1 — Journal de Montcalm.
ordonnateur, y passe aussi. Dans les circonstances il fallait des lettres vivantes. Parviendront-elles ?
" J'ai grand besoin de repos, je dois dix mille éeus et je vieillis bien. Je compte n'être à Montréal qu'avec les glaces du 20 au 25 novembre. Je vais me reposer jusqu'à Noël; de là à Québec, janvier et février ; mars, avril, à Montréal ; sans doute revenir ici où une affaire qui sera décisive. Les Anglais sont au moins six contre un. Quelle différence de moyens ! ...
" J'embrasse tendrement la très chère que j'aime au delà de toute expression. Je ne vous envoie rien cette année ; je n'ai pas eu le temps d'y songer. J'embrasse ma fille et suis entièrement à vous, ma mère, avec autant d'attachement que de respect ".
Le 27, il ajoutait à sa femme : " Enfin, ma très chère et bien aimée, les ennemis commencent à abandonner leur camp de la tête du lac Saint-Sacrement, et défilent pour leurs quartiers, suivant quelques déserteurs. J'ai actuellement quatre partis dehors qui m'en donneront des nouvelles. Je me dispose à commencer de faire défiler nos bataillons, troupes de la colonie, etc., du 1er au 8 que je ferai l'arrière-garde et je laisserai mes deux forts de Carillon et Saint-Frédéric que j'ai couverts, toute la campagne, avec des forces bien inégales, avec leurs garnisons bien approvisionnées et de bons blindages. En voilà, Dieu merci, jusqu'aux premiers jours de mai, car si Dieu n'y met la main, il faudra se battre courageusement la campagne prochaine.
" Nous avons, le 13 septembre, battu une avant-garde cle neuf cents hommes à la Belle-Eivière ; c'est à trois
cents lieues d'ici; mais nous sommes inquiets (pie les six mille n'aient pris leur revanche.
" Adieu ! mon cœur, aimez- moi, je songe fort à vous, je vous aime beaucoup et ma mère. J'embrasse ma fille. Quand reverrai-je mon Candiac ? Il faut que ma santé soit bonne, mais elle s'use par le travail, car il faut être ici tout, et de tout métier. Je t'aime plusque jamais ".
Au moment où Montcalm, rassuré sur " la partie de Carillon ", reportait sa pensée inquiète du côté de la Belle-Rivière, le commandant du fort Duquesne,
M. Des Ligneris, un des héros de la Mononga- \^S héla, venait de
faire revivre le souvenir de cette glorieuse journée par un coup d'éclat accompli sur les bords de cette même rivière, où blanchissaient, sans sépulture, les ossements des soldats de Braddock. Le marquis de Montcalm, à qui la première annonce de ce succès était parvenue, s'en réjouissait, sans toutefois se faire illusion sur la position de M. Des Ligneris.
Quand on a visité le site où la rivière Monongahéla se jette dans l'Ohio, on n'est pas surpris que les Français aient donné à ce dernier cours d'eau le nom de Belle-Rivière. Dans cette partie de son cours, elle longe à droite une chaîne de montagnes fort élevées, abruptes, dont l'aspect est presque aussi sauvage aujourd'hui qu'au siècle dernier. C'est à l'endroit même où s'élève actuellement la grande et industrieuse ville de Pittsburg, que le marquis Duquesne avait fait élever, en
1754, un petit fort auquel il légua son nom. Ce gouverneur avait eu un double but en choisissant ce point stratégique, et en y entretenant une garnison avec des comptoirs : c'était d'abord de tenir en échec les Anglais qui commençaient à descendre le versant des Alleghanys pour y faire des établissements ; ensuite d'accaparer le commerce des nombreuses tribus sauvages de cette région contre les trafiquants anglais, qui essayaient de s'en emparer, avec moins d'influence sur les Indiens, il est vrai, mais avec beaucoup plus de ressources matérielles.
Le premier et unique historien du fort Duquesne est un aventurier français qui prit part à sa fondation, et y séjourna presque tout le temps jusqu'à l'automne qu'il fut détruit. Cet annaliste était un jeune homme intelligent, instruit et observateur. Son récit n'a qu'une valeur médiocre quand il parle de faits qui se sont passés loin de lui ; mais il a une importance réelle lorsque l'auteur raconte ce dont il a été personnellement témoin 1.
Son manuscrit n'a été connu que tout récemment, et aucun historien ne l'a encore cité. Le genre de vie des
1 — Voyage au Canada fait depuis Van 1751 à 1761, par J.-C. B.— 11 existe deux exemplaires manuscrits de cet ouvrage, l'un appartenant à la bibliothèque Nationale à Paris, l'autre à M. le marquis de Bassano. J'ai fait faire une copie de ce dernier exemplaire en 1886, et j'en ai ensuite permis l'impression dans le Courrier du Canada de Québec, à la condition qu'il en fût tiré un certain nombre d'exemplaires en brochures. Malheureusement, me trouvant aux Antilles à cette date, je n'ai pu surveiller cette impression, et il s'y est glissé plusieurs incorrections. La même année, M. Parkman a signalé dans le journal The Nation l'existence du manuscrit qui lui
blancs dans ces lointaines solitudes et leurs rapports avec les Peaux-Eouges y sont présentés de visu avec une saisissante vérité.
L'auteur servit en qualité de canonnier dans l'expédition envoyée pour fonder le fort Duquesne. Huit cents hommes, aux ordres du capitaine de Contrecœur, avaient remonté le Saint-Laurent à la fin de l'hiver, " étant souvent obligés, dit l'auteur, de passer des rivières dans l'eau, en dérangeant les glaces trop faibles pour se hasarder à passer dessus, ce qu'il fallait faire en se déshabillant et portant ses hardes sur la tête, et après être passés se rhabiller bien vite et courir pour se réchauffer, ce qui arrivait quelquefois trois fois dans une journée ". Après avoir laissé cent hommes au fort Niagara et deux cents au fort de la Eivière-aux-Pxeufs, l'expédition descendit cette rivière " sur des bateaux et des pirogues tout chargés de vivres et de munitions. Nous fûmes obligés de naviguer à petites journées sur cette rivière à cause qu'elle était embarrassée de plusieurs arbres qui y étaient tombés, soit de vétusté ou par des ouragans qui sont assez fréquents dans ces environs, où. les tourbillons de vent déracinent souvent les arbres. Environ à dix lieues plus bas que l'embou-
avait été communiqué à la bibliothèque Nationale. Il prétend à tort que l'ouvrage n'a été écrit que trente ou quarante ans après que l'auteur anonyme fut de retour en France. Celui-ci dit au contraire dans sa préface que " la partie historique et descriptive de ce voyage a été traitée sur les lieux mêmes ", et que seulement il l'a " revue avec attention depuis son retour en France ". M. Justin Winsor, dans son Narrative and Criiical History of America, Vol. V. p. 611, indique le Voyage au Canada d'après M. Parkman, et répète la même assertion erronée.
•MONTCALM ET LÉVIb 527
chure de la Bivière-aux-Bœufs, et sur le bord de l'Ohio, en le descendant, nous aperçûmes un fort anglais... qui n'était qu'une enceinte en pieux debout ", armée de quatre pièces de canon et gardée par cinquante hommes. Sur une simple sommation, le commandant, qui était un trafiquant de fourrures, le capitaine Trent, livra son fort qui fut rasé.
Le fort Duquesne, dont la construction fut commencée le 8 avril, était " en bois équarri d'une épaisseur de douze pieds du côté de terre ; l'épaisseur remplie de terre avec un fort parapet et trois bastions garnis chacun de quatre canons, avec un profond fossé en dehors et un pont-levis au nord, qui est le côté haut de l'Ohio. La partie du fort qui est du côté de l'eau à l'ouest n'était qu'un corps d'arbres piqués en terre comme des pieux et une boulangerie du même côté. Dans l'intérieur étaient quatre corps de bâtiments séparés : celui de droite, en entrant par le pont-levis, est le logement du commandant ; vis-à-vis, à gauche, sont le corps de garde et la caserne ; dans le fond, en face de l'entrée, est le magasin des vivres et des marchandises ; et à côté, au bord de l'eau, est le logement des canonniers ".
Les successeurs de M. de Contrecœur, MM. Dumas et Des Ligneris, complétèrent les premières fortifications, et commencèrent des ouvrages extérieurs qui n'étaient pas encore finis lors de l'abandon de la place i.
L'assassinat de Jumonville survenu peu de temps
1 — Olden Time, Lettre du capitaine Haslet, 26 novembre
après la fondation du fort Duquesne, et la revanche qu'en prit son frère Coulon de Villiers, sur Washington, furent le signal des incursions de sauvages qui ensanglantèrent les frontières jusqu'à la fin de la guerre,' et dont le récit seul fait frémir 1. L'ordre suivant donné à trois officiers partisans du Détroit, les frères Baby, indique comment étaient organisés ces partis de guerre, et les précautions que prenaient les commandants pour empêcher les horreurs auxquelles se livraient les sauvages : " Aussitôt après le présent ordre reçu, ils (les frères Baby) partiront avec un parti de Chaouénons et de Loups, pour aller à la rencontre des Anglais. Si l'ennemi n'a pas dépassé la hauteur des terres, ils s'en reviendront sans frapper, et empêcheront autant qu'il leur sera possible, les sauvages de le faire. Si au contraire, ils les trouvent en armes sur les terres du roi, ils les repousseront par la force, mais auront attention pour que les sauvages n'exercent aucune cruauté envers les prisonniers. Fait au fort Duquesne, le 18 juin 1755. (Signé) Contrecœur ".
Trois semaines après cette date, avait lieu la bataille de Monongahélà, dont l'auteur des Mémoires cité plus haut, qui s'y trouvait présent, fait le récit à sa manière.
" Le 9 juillet, au matin, dit-il, on se mit en marche au nombre de onze cents hommes, dont trois cent cinquante Français et sept cent cinquante sauvages 2, le
1 — L'auteur du Voyage au Canada faisait partie de cette expédition, dont il a laissé un récit fort curieux.
2 — Il y avait, d'après le rapport officiel expédié à la cour, six cent trente-sept sauvages et deux cent cinquante-quatre Français.
tout sous le commandement des capitaines Beaujeu, Dumas, Le Mercier et autres. Il resta au fort le commandant Contrecœur avec cent hommes de garnison et autant de sauvages. L'armée marchant à la rencontre de l'ennemi était sur trois colonnes dans les bois, ayant toujours des découvreurs en avant; à midi, nous fîmes halte sur la nouvelle qu'une partie de l'armée ennemie avait passé la rivière avec son artillerie, et qu'elle faisait halte en attendant son arrière-garde et ses caissons. Nous n'étions alors qu'à un quart de lieue. L'ordre fut aussitôt donné de doubler le pas et d'attaquer de suite l'ennemi de front et de côté, ce qui ne tarda pas de s'effectuer : les sauvages firent le cri de guerre, et les Français commencèrent par une décharge générale qui fut imitée des sauvages. L'ennemi, surpris, se rangea en bataille, fit jouer son artillerie, dont de Beaujeu fut tué à la première décharge ; les sauvages épouvantés du bruit du canon auquel ils n'étaient point accoutumés, prirent un moment la fuite ; mais le
capitaine Dumas ayant pris le commandement aussitôt après la perte du sieur de Beaujeu, et ayant encouragé les Français, les sauvages voyant cette fermeté et n'entendant plus les canons, dont les Français s'étaient emparés, revinrent charger l'ennemi à l'exemple des Français et le forcèrent après deux heures de combat, de battre en retraite... et repassèrent à la hâte la rivière, où ils perdirent du monde par la fusillade qui ne cessait de pleuvoir sur eux.
" L'ennemi dans sa déroute perdit son artillerie, ses caissons et quinze drapeaux, ainsi que sa caisse militaire. Les canons, au nombre de neuf, furent encloués sur le champ de bataille au moment de leur prise. Le général Braddock fut blessé dans cette affaire, et emmené par les fuyards dans un carrosse qu'il avait à l'arrièregarde, de l'autre côté de la rivière. C'était bien un objet de luxe qui n'était d'aucune utilité dans les bois et les montagnes, et où pour la première fois on en avait vu.
" Après cette défaite de l'ennemi, qu'on ne jugea pas à propos de poursuivre, on pilla les caissons au nombre de seize, chargés de munitions, de vivres et de rhum, dont quelques sauvages s'étant enivrés, ce qui obligea les Français de crever les barils pour éviter un désordre qui n'aurait pas manqué d'arriver sans cette sage précaution. Les sauvages tombèrent les premiers sur la caisse militaire, et ne connaissant pas le prix de l'argent, ils l' éparpillèrent à droite et à gauche dans les bois ; les Français s'amusèrent à le ramasser et à fouiller les morts, parmi lesquels se trouvèrent cent cinq officiers, sur la dépouille desquels on s'attacha de préférence. On passa la nuit à garder le champ de bataille dans un silence profond, et cela dans l'incertitude de l'apparition de l'ennemi. Comme on était deux à deux assis au pied de chaque arbre, auprès de celui où j'étais, moi deuxième, se trouva un homme qui se mit à bâiller et à parler sauvage en jurant contre les Anglais ; d'abord, à son bâillement nous le crûmes un Anglais blessé, mais,, à son parler, nous ne doutâmes plus qu'il ne fût un sauvage qui se fût endormi par ivresse ; cependant craignant, s'il nous entendait remuer, qu'il ne nous
soupçonnât ennemis, et que dans cette idée il se jetât sur nous à coups de casse-tête, nous résolûmes de rester sur la défensive. Peu après, comme cet homme parlait toujours, nous lui dîmes tout bas : " — Camarade, nous sommes tes frères les Français, nous avons battu les Anglais avec toi, tous tes frères sont ici pour garder le champ de bataille jusqu'à ce qu'il soit jour ; il parait que tu as du bon rhum qui t'a fait du mal et t'a endormi, tu es comme nous parmi les morts, ne fais pas de bruit pour ta sûreté, car on pourrait te croire ennemi et te tuer ". Ce sauvage, qui était un Chaouénon, nous répondit : " — Qui héla ", (c'est-à-dire cela est vrai.) Mais je veux m'en aller et ne pas rester parmi ces chiens de morts ". Nous lui persuadâmes d'attendre le jour, et il se décida à rester avec nous. Le jour étant venu à paraître, on battit la générale, tout le monde fut aussitôt sur pied, le sauvage nous présenta la main pour marque d'amitié, et s'en fut rejoindre ceux de sa nation qui étaient aux environs. Les Français rassemblés, et l'ennemi ne paraissant pas, nous reprîmes le chemin du fort Duquesne avec les dépouilles ".
L'auteur de ce récit laisse entendre que les vainqueurs couchèrent sur le champ de carnage. La vérité est que la plupart entrèrent à la nuit au fort Duquesne. Il n'y eut guère que les sauvages qui s'enivrèrent, et peut-être un certain nombre de Français avec eux, qui y passèrent la nuit.
Le fort Duquesne étant le point de départ et d'arrivée des partis de chasse et de guerre, il regorgeait souvent d'Indiens, dont les tentes dressées dans la clairière, formaient un village autour des remparts. Selon la
coutume des Peaux-Rouges, chaque parti de guerre annonçait son approche par de formidables cris qui faisaient tressaillir les échos, et dont l'intonation et le nombre indiquaient le chiffre des prisonniers et celui des guerriers tués dans l'expédition. Heureux les captifs s'il n'y avait pas alors d'autres sauvages autour du fort ! car s'il s'en trouvait, tous s'empressaient de s'armer de bâtons et se rangeaient sur une double haie au milieu de laquelle les malheureuses victimes étaient obligées de courir, au risque d'être assommées par les coups qui les attendaient à chaque pas. C'est dans ce pitoyable état qu'ils entraient au fort. Ordinairement, quelques-uns des prisonniers étaient donnés au commandant à titre de compliment ; d'autres étaient rachetés par des présents ; mais le reste était emmené au village pour servir d'esclaves, ou impitoyablement attaché au poteau, sans que ni les prières, ni les cajoleries, ni les présents, ni les menaces pussent toucher leurs bourreaux.
Une bande de soixante Outaouais revint un jour de la Virginie avec trente chevelures et vingt-cinq prisonniers, qui reçurent la bastonnade à leur arrivée au fort. Dix furent donnés au commandant qui voulut racheter les autres, mais les sauvages refusèrent de les vendre. Les Outaouais avaient perdu deux des leurs durant l'expédition. " Ils tinrent conseil entre eux, et il fut résolu que pour venger la mort de leurs deux hommes, ils adopteraient deux de leurs prisonniers en remplacement de leurs morts, et qu'ils en brûleraient deux autres, et donneraient le surplus à leurs villages. Ce jugement fut exécuté le lendemain contre les deux
condamnés au feu. Les sauvages voulaient faire l'exécution devant le fort. Le commandant s'y étant opposé, n'ayant pu racheter les deux malheureuses victimes, leurs bourreaux les conduisirent de l'autre côté de l'Ohio, vis-à-vis et à la vue du fort où plusieurs sauvages, avec des femmes et des enfants, s'étaient rassemblés et avaient fait de grands feux pour faire du brasier. Les deux victimes étant arrivées sur le lieu du sacrifice, on les attacha à un jeune arbre qu'on avait courbé la tête en bas, et là, les mains derrière le dos et attachées à leur arbre, on jeta du brasier ardent sur leurs pieds à la distance qu'ils pouvaient parcourir, et qui se soulevaient aisément par la flexibilité de la tête de chacun des jeunes arbres qui ne demandait qu'à se redresser et qui en était empêché par le poids de l'homme.
" Pendant cette atrocité, dont les sauvages seuls paraissent donner l'exemple, les bourreaux chantèrent autour des victimes en les engageant à braver la mort. Leur souffrance ne fut cependant que le prélude d'une plus grande qui fait frémir l'humanité, et qui n'est rapportée que pour faire connaître la barbarie que les sauvages exercent. Il est cependant une vérité dont on doit être persuadé, c'est que ce ne sont pas toujours les hommes qui inventent ni qui exécutent le plus cruellement les supplices ; ce soin est très souvent laissé aux femmes, parce qu'ils les croient plus ingénieuses et plus raffinées pour inventer les souffrances, auxquelles elles ne manquent pas de s'exercer pour plaire aux hommes. C'est ce qui se fit voir en cette occasion, où les femmes firent preuve de scélératesse, en faisant rougir des
baguettes de fusils et les enfonçant ensuite dans les narines, dans les oreilles. Après, elles leur brûlèrent avec des tisons différentes parties du corps ; les enfants de leur côté leur décochèrent des flèches dans les cuisses et dans les bras, et cela après quelques moments d'intervalles ; les femmes revinrent ensuite brûler le bout des doigts dans des pipes pleines de tabac, puis couper le nez et les oreilles aux trop souffrantes victimes. Il faut s'arrêter ici pour ne pas mettre à jour tout ce que l'imagination la plus barbare peut inventer de plus atroce, et se contenter de dire que les cris, les plaintes et les jurements lancés pendant ces tourments excitèrent la risée des bourreaux.
" Il arriva un événement au milieu de ces souffrances : c'est que les deux victimes se trouvèrent naturellement détachées de leurs liens toutes à la fois à force cle se débattre, et aussitôt, avec un courage qui tenait du désespoir, elles coururent eusemble se jeter dans la rivière. Quelles que fussent leurs intentions, elles ne purent réaliser leur projet, car les sauvages s'étant aussitôt jetés à la nage après elles, les rattrapèrent et les ramenèrent au lieu du supplice où, la la force et le courage leur ayant manqué, elles tombèrent par terre ; alors les sauvages, hommes, femmes et enfants, leur jetèrent sur le corps le bois allumé dont elles furent en un instant couvertes et bientôt réduites en cendres. Ainsi se termina cette barbare exécution ".
Qu'on se figure l'horreur et l'épouvante qui se répandaient sur les frontières voisines, quand le récit de pareils faits y était rapporté par les prisonniers qui en
avaient été témoins. Les populations des campagnes, saisies de panique, abandonnaient leurs cultures et leurs bestiaux, et s'enfuyaient vers les villes dont l'enceinte seule leur paraissait un asile sûr.
Il y avait trois ans que duraient ces déprédations, quand Vaudreuil écrivait à M. de Massiac, alors ministre de la Marine : " M. Des Ligneris, conformément à mes ordres, a toujours la plus grande attention à faire harceler les Anglais ". Il énumérait ensuite le nombre de prisonniers emmenés et de chevelures levées par divers partis de guerre, puis il ajoutait : " Les Loups des montagnes vinrent avertir, le 10 juin, l'officier que M. Des Ligneris avait au village de la Fourche, que les Anglais devaient se mettre en marche vers le temps de la récolte pour venir assiéger le fort
Duquesne Il résulte, du rapport des prisonniers,
continue-t-il, qu'ils ont une quantité prodigieuse de sauvages qui se rassemblent au fort Cumberlancl, et qu'ils ont ouï dire que les Anglais se mettraient bientôt en marche.
" J'ai prévu, malgré notre triste situation, à la sûreté de la Belle -Rivière. Le convoi des Illinois y est heureusement arrivé. Du reste, j'ai envoyé à M. Des Ligneris environ trois cent cinquante Canadiens 1 ; il recevra tous les secours des postes qui sont à proximité tant en Français que sauvages. Je m'attache actuellement à faire passer abondamment des vivres dans cette partie 2 ".
1 — Aux ordres de M. de Saint-Ours.
2 — Lettre au ministre, 28 juillet 1758.
L'armée qui marchait sur le fort Duquesne était composée de troupes levées dans les Etats de Pensylvanie, de Virginie, du Maryland et de la Caroline du Nord, d'une partie du régiment de Royal-Américain et de douze cents montagnards d'Ecosse, formant un effectif de six à sept mille hommes. Le général Forbes, qui commandait cette armée, avait des traits de ressemblance avec le général Wolfe. Ruiné de santé comme lui, il était comme lui impétueux, irascible et d'une fermeté de caractère qui lui avait vain le surnom de Tête-de-Fer (Head of Iron). Il fit cette campagne au milieu de souffrances qui le réduisaient parfois à 1' " agonie ", et d'une faiblesse qui l'obligeait à se faire transporter dans une litière.
La lenteur des mouvements de son armée, due au défaut d'organisation et à la mauvaise qualité des milices provinciales, cette lenteur qui avait été auparavant une cause de défaite, fit précisément le succès de cette expédition, qui au reste se réduisit à une simple marche à travers la forêt.
Pendant que Forbes, à Philadelphie, s'occupait d'organiser l'expédition, et que Washington, au fort Cumberland, rassemblait ses Virginiens, le lieutenant-colonel Henry Bouquet, officier suisse d'un courage et d'un mérite éprouvés qui commandait l'un des quatre bataillons du Royal-Américain, s'était avancé jusqu'au petit village de Raystown, aujourd'hui Bedford, où il formait l'avant-garde de l'armée. Ce ne fut qu'en juillet que Forbes, toujours en proie à d'atroces souffrances, atteignit Carlisle, lieu de ralliement assigné à ses divers corps. Il trouva là tous les éléments d'un désastre : des mili-
ciens de la plus grossière espèce, au dire de Forbes lui-même, dont plusieurs n'avaient jamais tiré un coup de fusil, n'ayant pas la moindre idée de la discipline militaire, encore moins de la o-uerre d'embuscade et de surprise qu'ils allaient entreprendre ; des officiers dont la plupart ne valaient pas mieux, choisis parmi les hôteliers, les maquignons, les trafiquants ; point ou presque point de sauvages pour éclairer la marche de ces masses toutes prêtes pour une panique, et dont la discipline allait se réduire à peu près à se frayer une route à travers un pays de montagnes. Il est certain que si elles se fussent présentées à cette date sous les murs du fort Duquesne, M. Des Ligneris aurait eu quelque chance de renouveler la journée de Monongahéla. Mais Forbes, instruit par le désastre de Braddock, se garda bien de s'aventurer avec la même témérité. Etranger comme lui aux guerres d'Amérique, il sut mieux profiter des conseils du jeune mais sage Washington, dont le nom et l'expérience commençaient à faire autorité. Il ne crut cependant pas devoir suivre l'avis qu'il lui donna de prendre la route tracée par Braddock, et préféra en frayer une plus courte par la Pensylvanie. Au lieu de se faire suivre d'une longue traînée de bagages aussi encombrants que dangereux pour le moment du combat, il établit de distance en distance des postes fortifiés, munis de tous les besoins de l'armée, afin qu'arrivé à proximité du fort Duquesne, il pût y pousser une pointe vigoureuse et décisive. Ces opérations lentes, mais sûres, lui donnaient de plus le temps de s'aboucher avec les tribus sauvages, qui jusque-là avaient répandu tant de carnage et de dé vas-
tations sur les établissements anglais, mais que les derniers événements commençaient à faire vaciller.
Un des principaux agents de pacification était en ce moment un nommé Christian-Frédéric Post, de la secte des frères moraves ou hernutes, qui avaient fondé une mission dans la Pensylvanie. C'était un homme simple et droit, une de ces belles âmes vers lesquelles on se sentait attiré, qui pratiquait avec une exaltation pieuse les doctrines rigides de sa secte. Sous l'empire d'une douce illusion commune à tous les frères moraves, il croyait à la paix universelle, et regardait la guerre comme un crime, à l'encontre des missionnaires catholiques qui, l'envisageant comme légitime en elle-même, se contentaient d'inspirer aux Indiens l'horreur des cruautés qu'ils commettaient, et de leur enseigner à la faire selon la manière des Européens. Post avait vécu parmi les sauvages, principalement parmi les Loups, savait bien leurs langues, avait épousé une squaw qu'il avait convertie à sa doctrine, et s'était créé des amis parmi eux 1. Le gouvernement de la Pensylvanie, à l'instigation de Forbes, venait de le charger de la dangereuse mission d'aller visiter les tribus de l'Ohio, et de les inviter à une grande convention, afin d'y signer un traité de paix.
1 — Les frères moraves sont un des rares exemples offerts par les sectes des colonies anglaises d'un véritable zèle pour le salut et la civilisation des aborigènes. Si au lieu d'être une minime exception, cette conduite eût été, là comme ici, la règle générale, la destinée de ces peuples en eût été singulièrement modifiée -, mais la colonisation de l'autre côté de la frontière a toujours signifié leur anéantissement. La colonie morave avait voulu rester neutre comme les Acadiens,
Post se mit en route avec le courage calme d'un apôtre, sachant bien que s'enfoncer clans la forêt en un pareil moment, c'était se jeter clans la fosse aux lions. Il dit aux Indiens qui hésitaient à l'accompagner : " Si je péris dans mon entreprise, ce sera autant pour le bien des sauvages que pour celui des Anglais. Voilà pourquoi je suis résolu d'aller de l'avant, tenant ma vie entre mes mains, comme quelqu'un qui est décidé à la .sacrifier pour leur bien. Après que j'eus prononcé ces paroles, ajoute-t-il, trois se levèrent et s'offrirent à me suivre 2 ".
L'âme du sensible Post fut navrée en traversant les frontières dévastées de la Pensylvanie, dont les Indiens avaient fait un désert. Le long de la route s'étalaient d'affreux vestiges cle leur passage. En un endroit, il trouva accrochés à un buisson trois cerceaux sur lesquels ces barbares avaient fait sécher leurs scalpes. A l'un d'eux pendaient encore de longs cheveux blancs. En différentes clairières étaient plantés en terre des poteaux peints en rouge, auxquels les prisonniers au retour des incursions étaient garrottés pour la nuit. " C'est un triste et lamentable spectacle, notait
à l'origine de la guerre, et elle subit à peu près le même sort. Pécimés d'abord par les alliés des Français, qui les traitèrent en ennemis, parce qu'ils ne levaient pas la hache comme eux, les Moraves furent soupçonnés de connivence avec les partisans de Pontiac, lors de sa fameuse conspiration (1760- Î763). Plusieurs furent massacrés, le reste déporté de ville en ville et traité avec la dernière inhumanité. Le petit nombre de ceux.qui échappèrent aux maladies, suite des mauvais traitements, finirent par se fixer sur les bords de Susquehanna, où leurs descendants existent encore aujourd'hui. 1 — Frédéric Posfs Journal.
Post, que de voir les moyens dont ils se servent, selon leurs coutumes sauvages, pour tourmenter leurs victimes ".
Après trois semaines de pérégrinations, durant lesquelles n'ayant que la chasse pour vivre, il se coucha plusieurs fois sans manger, ^il arriva (7 août) en vue du fort Machault : situé au fond d'une gorge sur une pointe formée par un détour de la Eivière-aux-Bœufs. Il n'y avait pour toute garnison que six Français et un officier aveugle d'un œil. Sur l'assurance que reçut Pisquetumen, le chef de ses guides, qu'il ne serait pas molesté, Post pénétra dans le fort, où les Français firent aux sauvages toute espèce de questions pour savoir si les Anglais allaient venir les attaquer, " ce dont, dit-il, ils étaient très inquiets ".
Il ne craignit pas de se hasarder jusqu'aux portes mêmes du fort Duquesne, en entrant dans le village de Kachekacheki, importante bourgade des Loups ou Mohicans, formée de quatre groupes de cabanes, pouvant mettre sur pied deux cents guerriers.
Quinze Français, sous la conduite d'un officier qui, au dire des sauvages " était un fin renard ", y étaient employés à construire quelques maisons. Post y fut reçu avec de grandes démonstrations de joie, du moins apparentes, par le grand chef King Beaver, qui l'invita à diner à côté de l'officier français. Les hommes du conseil l'accompagnèrent ensuite jusqu'au village voisin, où une réception toute différente l'attendait. Toute la population l'entoura avec des signes de
1 — Appelé par les Anglais fort Venango.
menaces. Les guerriers brandissant leurs couteaux avec des cris, des regards féroces, des traits contractés par la rage, se jetaient sur lui en présentant leurs poitrines nues, comme pour chercher un prétexte pour l'assassiner, et lui disant qu'il n'en avait pas pour long-1 temps à vivre. Heureusement que parmi eux se trouvèrent quelques Indiens qui l'avaient déjà rencontré et qui, en le saluant amicalement, écartèrent les couteaux. Le frère morave, qui savait habilement manier l'esprit des sauvages, et qui exerçait une grande puissance par son air inspiré, sa contenance calme et pleine de douceur, finit par apaiser son farouche entourage. Ils consentirent à écouter son message, mais insistèrent pour qu'il se rendît avec eux au fort Duquesne, où, disaient-ils, il y avait des sauvages de huit différentes nations qui voulaient l'entendre. Post eut beau s'opposer à cette périlleuse démarche, il lui fallut s'y résigner.
" Nous arrivâmes, dit-il, dans l'après-midi, en vue du fort dont nous étions séparés par la rivière. Tous les chefs indiens qui s'y trouvaient traversèrent immédiatement et m'entourèrent, pendant que King Beaver me présentait à eux en disant : " Voici notre frère anglais qui nous a apporté de grandes nouvelles ". Deux se levèrent et me signifièrent qu'ils étaient contents de me voir ; mais un vieil Onontagué sourd se leva et témoigna son mécontentement. Ce sauvage est détesté des autres ; il n'avait rien entendu dire de ce qui s'était passé. Il demeure ici depuis très longtemps, vit constamment dans le fort, et est extrêmement attaché aux Français.
— "Je ne connais pas, dit-il, ce Swannock (cet Anglais), peut-être le connaissez-vous. Moi, Chaouénon, et mon Père (le commandant français), nous ne le connaissons pas. Je me tiens ici (et en disant cela il frappait la terre du pied) comme un homme sur son propre terrain. Voilà pourquoi, moi, Chaouénon, et mon Père, nous n'aimons pas qu'un Swannock vienne sur notre terrain.
" Alors il se fit un long silence pendant que le calumet passait de bouche en bouche ".
Les Français venus avec leurs sauvages demandèrent qu'on leur livrât le frère morave, mais sa suite s'y opposa.
Dans l'après-midi du lendemain (25), il arriva au fort trois cents Canadiens qui annoncèrent que six cents autres allaient bientôt les suivre, avec quarante bateaux chargés de munitions. Post fut averti par les siens de ne pas s'éloigner de leurs feux, car, disaient-ils, les Français avaient offert une grande récompense pour sa chevelure. "Alors, ajoute Post, je me tins constamment aussi près du feu que si j'y avais été enchaîné ".
Le jour suivant, une grande foule d'officiers français et d'Indiens, au nombre de trois cents, traversèrent la livière. " Les officiers avaient apporté avec eux une table, des plumes, de l'encre et du papier ; je parlai au milieu d'eux avec une conscience libre, et je vis bien par le regard des Français qu'ils n'aimaient pas ce que je disais ".
Le frère fit alors un long discours, dont il accompagna chaque point par un collier qu'il jetait en terminant au milieu de l'assemblée. Il invita les différentes nations
à renouer les anneaux de l'amitié d'autrefois, et à rester neutres comme les frères moraves, afin de ne pas encourir la vengeance des Anglais, dont une grande armée, déjà proche, allait chasser tous les Français du pays.
Les hères paroles du vieillard onontagué avaient résumé d'avance la réponse das autres guerriers, gagnés déjà par les présents de M. Des Ligneris 1. Post en était dans l'étonnement : "Il n'y a pas, dit-il, de peuple plus fier ni d'un esprit plus élevé que les Indiens ".
" Ils se croient, ajoute-t-il, les hommes les plus sages et les plus prudents du monde, et qu'ils peuvent écraser à la fois les Français et les Anglais, quand il leur plaira. A leurs yeux les blancs ne sont rien ; cependant ils en sont extrêmement jaloux. — Mon frère, disent-ils, les blancs s'imaginent que nous n'avons pas de cervelle dans la tête, et que eux seuls sont grands et forts. Nous ne sommes qu'une poignée comparés à vous, mais regarde, quand vous courez après le coq des bois, vous ne pouvez pas toujours le trouver ; il est si petit qu'il se cache dans les buissons. Et quand vous chassez le serpent à sonnettes, vous ne pouvez pas le découvrir ; pourtant il peut vous mordre avant que vous ne l'ayez vu. Dieu vous a donné les êtres apprivoisés, nous ne voulons pas vous les enlever. Il nous a
1 — " Les chefs des différentes nations qui écoutaient cette parole ne daignèrent pas y répondre ; ils conseillèrent aux Loups de leur livrer cet Anglais pour le mener à M. Des Ligneris, ... les assurant qu'ils ne lui feraient pas de mal. parce qu'il était venu accompagné d'un Loup des Montagnes... Mais M. Des Ligneris s'aperçut bien que ce n'était pas leur dessein ". Vaudreuil au ministre, 15 octobre 1758.
donné le chevreuil et les autres bêtes sauvages, dont nous avons besoin pour vivre. . Vous autres, vous êtes venus ici uniquement pour tromper les pauvres Indiens, et leur enlever leurs terres ".
C'était là le thème sur lequel ils revenaient continuellement. Leurs malheureux restes qui s'éteignent aujourd'hui sur les frontières de l'Ouest sont là pour dire jusqu'à quel point ils avaient raison.
Malgré ces défiances, la mission de Post, favorisée par les circonstances du moment, exerça une influence sensible sur les tribus de l'Ohio.
Averti que plusieurs partis étaient déjà en campagne pour lui couper la retraite, il s'échappa furtivement le lendemain, dès le lever du jour, avec six Indiens. C'était un dimanche. Comme il s'éloignait, il entendit tirer les canons du fort. " Je comptai dix-neuf coups et j'en conclus que c'était la coutume d'annoncer ainsi le jour du Seigneur ".
De retour à Augusta, son enthousiasme religieux se répandit en actions de grâces envers Dieu, qui l'avait arraché comme miraculeusement de la griffe des tigres.
" Trente-deux nuits j'ai dormi dans la forêt, sans autre couverture que la voûte des cieux. La rosée m'a parfois pénétré jusqu'aux os. Louange et gloire à Dieu qui m'a fait sortir du nuage épais, lourd et noir où j'étais enfoncé, et m'a remis dans la grande lumière ".
Par une claire journée du mois d'août, un groupe d'Indiens et de blancs gravissaient une hauteur connue depuis sous le nom de Grant's Hill, voisine du fort Duquesne. C'était un détachement d'éclaireurs du général Forbes, aux ordres d'un officier virginien.
Cachés derrière d'épais buissons, ils purent observer à loisir la place et le camp qui l'environnait. Le drapeau de France flottait au-dessus d'une enceinte de remparts, de très petites dimensions, mais paraissant bieD fortifiés et armés. En face du fort et à sa gauche, les rivières Ohio et Monongahéla traçaient deux traits de lumière sur le fond obscur du paysage. En deçà des fossés, sur les glacis et dans l'éclaircie du terrain, plusieurs tentes entourées d'un village de wiçwams étoilaient le gazon. Au delà du fort Duquesne, en remontant l'Ohio, s'échelonnaient le long de la berge une soixantaine de maisonnettes, tandis que sur l'autre rive une espèce de parallélogramme indiquait quelques travaux de fortifications. Dans l'intérieur du camp indien, d'où s'élevaient de légères colonnes de fumée, grouillaient des attroupements d'enfants et de squaws, et tout un peuple de guerriers et de blancs, voyageurs, soldats ou officiers, circulant dans le voisinage et dans l'enceinte du fort. Tout auprès, en arrière, et comme servant de cadre à ce coin de terre animé, se dressaient à pic et immobiles, dans leur majesté primitive, les escarpements de la rivière drapés dans leur vert manteau de feuillage chatoyant au grand soleil d'été.
Il parut évident aux éclaireurs que les troupes dont disposait M. Des Ligneris étaient beaucoup moins considérables que ne l'avait imaginé le général Forbes, d'après les rapports presque toujours mensongers des sauvages. Post avait appris à son passage qu'elles ne comptaient que quatorze cents hommes, ce qui était encore au-dessus de la vérité. Il est vrai que Bigot
avait écrit à la cour qu'il se livrait trois mille cinq cents rations par jour au fort Duquesne; mais là, comme ailleurs, l'intendant laissait souvent les garde-magasins gonfler le chiffre des dépenses pour en partager avec eux les profits 1.
Forbes avait rencontré dans sa marche des difficultés qui lui avaient fait presque regretter de n'avoir pas suivi l'avis-de Washington. Au commencement de septembre, son avant-garde était encore à seize lieues du fort Duquesne, à un endroit nommé Loyalhannon, où Bouquet faisait construire un camp retranché pour y mettre le dernier dépôt des provisions.
Le major Grant, du régiment des montagnards d'Ecosse, qui faisait partie de l'avant-garde, officier aussi brave que Braddock et non moins téméraire, impatient de se distinguer, arracha plutôt qu'il n'obtint du colonel Bouquet l'autorisation d'aller faire une reconnaissance et tenter un coup de main contre le .fort Duquesne. Il partit le 10 septembre de Loyalhannon avec huit cent cinq hommes et trente-sept officiers, tirés des régiments des montagnards, du Ptoyal- Américain et des troupes
1 A côté de ces actes de péculat, il est juste de signaler
des traits de générosité et de patriotisme tels que celui-ci : " L'hiver dernier 1760, écrivait le marquis de Vaudreuil dans un certificat livré aux frères Baby, le commandant du Détroit étant dans le cas d'envoyer des présents aux nations de ces contrées (laBelle-Ilivière), et n'en ayant point dans les magasins, ces messieurs qui étaient destinés pour cette affaire les ont faits eux-mêmes. Enfin ils ont saisi sans intérêt et avec empressement tous les moyens de se rendre utiles." La masse des cultivateurs canadiens abandonna ses récoltes et ses bestiaux en échange de papier monnaie presque sans valeur.
de milices, et suivit en bateaux le cours du Kiskiminitas, un des affluents de l'Ohio. Après trois jours de marche, il arriva à onze milles du fort Duquesne, où il fit halte jusqu'à trois heures de l'après-midi. Parvenu à deux milles du fort, il laissa ses bagages à la garde de cinquante-deux hommes, aux ordres du capitaine Bullet, et s'avança jusqu'à un demi mille à peu près du fort. A onze heures du soir, il était. établi sur l'émmence qui, à partir de ce jour, allait s'appeler Grant's Hill. L'obscurité de la nuit et les vapeurs légères qui, s'élevant des deux rivières, enveloppaient le promontoire, avaient complètement dérobé sa marche aux Français. Le silence le plus profond régnait dans le fort aussi bien que dans le camp indien. Grant rassembla ses officiers et leur communiqua son plan d'attaque. Le major Lewis, du corps des Virginiens, devait descendre dans la plaine avec quatre cents hommes, et faire une brusque incursion sur le camp sauvage, y répandre la terreur et le désordre. Pendant ce temps, Grant avec son corps de troupes se mettrait en embuscade sur la hauteur. Lewis soutiendrait le premier choc des Indiens revenus de leur panique, et se replierait ensuite lentement vers la hauteur où, réuni à Grant, ils accableraient ensemble les assaillants par une attaque simultanée. Le corps de Lewis descendit la côte et se perdit bientôt dans la brumeuse obscurité. Peu après, les derniers bruits de pas et de froissements des broussailles s'éteignirent, et Grant avec ses compagnons attendit, au milieu d'un silence mêlé de confiance et d'anxiété. Les heures s'écoulèrent, et aucune rumeur ne rompit le calme de
la nuit. Les premières blancheurs de l'aube commençaient à dessiner la cime des arbres, et pas un coup de fusil, pas un cri n'avaient retenti. Enfin, de nombreux bruits de pas parurent monter de la plaine en se rapprochant sans qu'on pût rien voir, car les vapeurs de la nuit s'étaient condensées en une épaisse brume. Au .grand désespoir de Grant, c'était le corps de Lewis qui revenait, après s'être égaré au milieu des taillis ensevelis dans les ténèbres, et après avoir erré de droite et de gauche dans un état de confusion tel, qu'il avait fallu à la fin renoncer à l'attaque. L'éveil n'avait pas même été donné aux sauvages ni aux sentinelles. Le coup était manqué ; du moins Grant le crut. Il eût bien mieux valu renouveler la même tactique que d'exécuter le plan insensé qu'il adopta. Il commença par envoyer cinquante montagnards, sous la conduite 4e deux officiers, mettre le feu à un grand magasin bâti dans la clairière, à quatre arpents du fort. Il ■détacha ensuite deux cents hommes, moitié du Boyal- Américain, moitié des Virginiens, avec le major Lewis, pour aller se mettre en embuscade, à l'endroit où il avait laissé ses bagages, s'imaginant que les Français seraient tentés d'aller en faire le pillage. Pendant cet intervalle, l'aurore avait paru et le brouillard s'était en partie dissipé. Grant commit alors l'imprudence de subdiviser sa petite armée déjà affaiblie, comme s'il eût cru que les Français n'étaient qu'une poignée dans le fort. Peu de jours auparavant, il y était arrivé un renfort de deux cent quarante hommes conduits par un officier d'une grande intelligence et d'une plus grande valeur, le capitaine Aubry,
des troupes de la Louisiane. Le chiffre total de la garnison était en ce moment de mille Français 1.
Le capitaine Mackenzie fut envoyé avec quatre cents hommes, la plupart montagnards, pour côtoyer à. gauche la rivière Monongahéla, en s'avançant vers le fort, tandis que le capitaine Macdonald, avec un faible détachement, marcherait à droite, au bord de l'Ohio, en faisant battre la générale, afin d'attirer l'attention des Français et leur faire croire que la principale attaque venait de ce côté. Grant espérait, par cette ruse, faire évacuer le fort et donner le temps à son principal corps de s'y avancer, et sinon de le surprendre, du moins de faire beaucoup de prisonniers. A peine les premiers coups de tambour eurent-ils éclaté, que d'immenses cris de guerre retentirent dans tout le camp indien et dans l'intérieur du fort, dont la garnison, dit M. du Vernys, fut sur pied et prête à marcher " en moins de six minutes ". Mais les sauvages, saisis de panique,, ne songèrent d'abord qu'à se sauver de l'autre côté de la rivière avec leurs effets. Il fallut tous les efforts de M. du Vernys et de quelques autres officiers pour les amener au combat. Les Canadiens qui logeaient dans le village échelonné près de l'Ohio, réveillés par la lueur de l'incendie, étaient accourus pour l'éteindre et avaient découvert l'ennemi. Une troupe de deux cents d'entre eux essayèrent de couper la retraite au détachement de Macdonald, qui eut beaucoup de peine à se replier vers Grant, resté sur l'éminence avec une
1 — Lettre de M. du Vernys, officier d'artillerie détaché au fort Duquesne, pièce annexée au Journal de Montcalm.
centaine d'hommes. Macdonald tomba raide mort, pendant cette fuite, avec plusieurs de ses soldats.
Le capitaine Aubry était sorti du fort avec un détachement de cinq cents hommes, et sans se laisser tromper par le bruit du tambour et des fifres, marcha droit contre le corps de Mackenzie en suivant le bord de la Monono-ahéla. Plusieurs des Français s'étaient armés si précipitamment qu'ils étaient sortis en chemise.
L'engagement de ce côté fut des plus vifs. Les Ecossais n'ayant jamais combattu en guérillas, soutinrent le choc dans la plaine ouverte avec leur intrépidité ordinaire. Les Canadiens se dispersant sur la lisière de la forêt, les décimèrent avec une effroyable rapidité.
L'étrangeté de cette situation toute nouvelle pour les montagnards, les hurlements des Indiens qui faisaient tressaillir les échos, la vue de ces monstres nus, à panaches cle plumes, assommant les blessés et leur levant la chevelure, les glacèrent d'épouvante. Ils lâchèrent pied et s'enfuirent vers l'éminence dans un désordre indescriptible. Grant accourut pour les rallier et donna l'exemple du courage, mais ni les ordres ni les exhortations ne furent écoutés. L'imprudent major vit alors qu'il était perdu : il reprit le chemin coupé dans la forêt qu'il avait suivi la nuit précédente, espérant rejoindre ses bagages avec son arrière-garde, fortifiée du détachement du major Lewis. Mais quelle fut sa consternation de n'y trouver en arrivant que les cinquante hommes de Bullet ! Lewis entendant une fusillade prolongée qui se rapprochait, avait compris que le corps de Grant était en danger et battait en retraite. Il
fit alors volte-face pour courir à son secours, et afin d'y arriver plus vite, il marcha en ligne droite à travers la forêt au lieu de suivre le détour que faisait le chemin, ne soupçonnant pas que les deux détachements allaient ainsi se croiser sans se voir. Il fut bientôt arrêté et assailli de front et de côté par des escouades de Canadiens et de sauvages.
Son détachement culbuté en désordre fut acculé à l'Ohio, où une partie de ses gens se précipitèrent affolés et se noyèrent ; quelques-uns réussirent à atteindre la rive opposée et s'échappèrent ; le reste prit la fuite vers les bagages. Ils y trouvèrent les débris du corps de Grant, et le piquet de Virginiens de Bullet qui se défendait vaillamment et protégeait la retraite. La plus grande partie de ce piquet se laissa abattre sans vouloir se rendre, et donna ainsi le temps aux fuyards de regagner les bateaux. Grant et Lewis furent faits prisonniers. Leurs ingénieurs étaient au nombre des morts. Des Ligneris avait dirigé l'action générale avec le même sang-froid qu'il avait montré devant l'armée de Braddock.
L'auteur du Voyage au Canada qui prit part à l'action, dit " qu'on fit trente- cinq prisonniers, dont sept par les sauvages qui les donnèrent au commandant du fort. Les Français n'eurent qu'un homme de tué et cinq blessés. Le motif de ce peu de perte de la part des Français, ajoute-t-il, c'est qu'ils combattaient derrière les arbres, tandis que l'ennemi, particulièrement les Ecossais, était à découvert ". Les Anglais qui mettaient toujours au plus bas le chiffre de leurs
pertes, avouèrent qu'ils avaient eu deux cent soixantetreize hommes tués, blessés ou perdus.
Dans cette affaire, il n'y eut d'égale à la témérité de Grant que l'intrépidité des Canadiens. Pris par surprise, ils ne perdirent pas un instant leur présence d'esprit, ne se contentèrent pas de garder la défensive, mais " foncèrent " sur leurs assaillants qu'ils mirent en déroute. Les Anglais purent se convaincre, une fois de plus, que les Canadiens n'avaient pas de rivaux dans ce genre de guerre.
Les sauvages, selon leur coutume, regagnèrent leurs villages " après avoir fait leur coup, sans que l'on pût les arrêter 1 ".
Forbes, qui n'avait pas été prévenu de l'expédition, en fit des reproches à Bouquet, se bornant à ajouter que son ami Grant avait dû certainement perdre la tête.
M. Des Ligneris profita de l'entrain imprimé à' ses troupes par ce succès pour lancer de nouveaux partis de guerre, afin de s'assurer de la marche de l'armée anglaise. Celui dont les exploits eurent le plus d'éclat, fut un corps de six cents hommes, Canadiens et Loups, qui, sous la conduite du capitaine Aubry, se porta sur le camp retranché de Loyalhannon. Il commença par enlever une énorme quantité de chevaux et tuer deux cents bestiaux ; il défit ensuite un détachement envoyé à sa rencontre, le poursuivit jusqu'à une première ligne de défense, dont il s'empara après en avoir chassé deux mille hommes, et tint bloqué pendant deux jours le camp retranché lui-même. Il ne se retira que devant
] — Lettre de M. du Verni/ s.
les régiments soutenus de l'artillerie, après avoir enterré ses morts qui au reste étaient peu nombreux, et emporté ses blessés. Il avait fait douze prisonniers 1. Les Anglais s'étaient imaginé avoir affaire à douze cents Français et deux cents sauvages 2. Les troupes de l'expédition s'en retournèrent presque toutes à cheval.
Un peu plus tard, une autre bande de quarante-cinq Canadiens et sauvages, sous M. de Corbière, fit aux environs de Baystown une centaine de chevelures et sept prisonniers. " Ces événements, remarque le capitaine Pouchot, doivent paraître extraordinaires, mais on en concevra la possibilité si on considère que les Anglais ne se portaient en avant qu'en tremblant ; que lorsqu'ils étaient attaqués, ils ne pouvaient presque pas juger du nombre de leurs ennemis, parce que nos gens étaient toujours dispersés et cachés derrière des arbres. Les Anglais, au contraire, n'osant s'éparpiller dans un pays inconnu, demeurant toujours en corps, étaient écrasés par le peu d'hommes qui tiraient très juste 3 ".
Les deux expéditions de Grant et d'Aubry donnent la mesure des qualités respectives des deux armées. Grant, avec huit cents hommes des meilleures troupes anglaises, est abîmé et mis en complète déroute devant le fort Duquesne ; Aubry, avec six cents Canadiens et deux cents sauvages, va bloquer Loyalhannon, défendu par des forces écrasantes, tue ou enlève une grande
1 — Journal de Montcalm.
2— Olden Time, vol. I, p. 180.
3 — Pouchot, vol. I, p. 173. De tous les officiers français, Pouchot était celui qui, ayant commandé longtemps au fort Niagara, pouvait peut-être le mieux juger de cette supériorité.
quantité d'animaux, et se retire triomphant sans être entamé ni poursuivi.
Forbes venait alors de convoquer à Easton, de concert avec le gouverneur de la Pensylvanie, William Denny, un grand conseil des sauvages, auquel assistaient les délégués des Cinq-Nations, d'une partie des Loups ou Mohicans et de plusieurs autres tribus. Le déploiement des forces que le général poussait devant lui, avait produit son effet sur l'imagination des Indiens qui, rôdant sans cesse du fort Duquesne au camp anglais, se rendaient plus que jamais compte de la faiblesse des Français, et sacrifiaient leurs sympathies à leurs intérêts. Durant les séances interminables du conseil, il y eut force discours, force protestations d'amitié, acceptation de branches de porcelaine ; enfin, il fut décidé d'envoyer un messager avec de nouveaux colliers aux tribus de l'Ohio. Le choix tomba naturellement sur Frédéric Post. Pisquetumen devait l'accompagner comme au premier voyage. — " Frère, s'écria l'Indien avec ivresse en le voyant, je suis heureux de te reprendre entre mes bras ; je ne te laisserai plus partir ". Mais le soir même, Pisquetumen était étendu ivre-mort sur la route. Impossible de partir ce jour-là. Arrivés au camp du général Forbes, ils furent reçus avec de grandes démonstrations d'amitié. Une escorte de cent hommes, aux ordres du capitaine Haslet, lui fut donnée pour l'accompagner jusqu'au pied des Alleghanys.
Une petite escouade qui le conduisit plus avant dans la forêt, fut en partie détruite à son retour par les guerriers d'une des tribus auxquelles le frère morave
allait porter le calumet de paix. Son curieux Journal, qui rappelle les Relations des Jésuites, n'en reflète pas moins une grande tranquillité d'esprit.
Dans ces sauvages solitudes, la nature semblait menaçante comme les hommes. " Cette nuit, écrivait Post, les loups ont fait une terrible musique ". Une autre nuit, le cri sinistre des hiboux y faisait chorus.
Le 13 novembre " nous nous habillâmes aussi bien que possible, en costume sauvage.... Le lendemain soir nous entendîmes les gros canons du fort Duquesne. Chaque fois que je regardais du côté de cette place, j'éprouvais une sinistre impression ; cette vue seule me semblait horrible et noire ".
La réception faite à Kachekacheki avait été de mauvais augure. Le village était désert. Les guerriers, à la veille d'arriver de l'expédition contre Loyalhannon, n'avaient pas encore essuyé sur leurs haches le sang des Anglais. C'était ce parti qui avait mis en pièces la petite escorte de Post. Le sergent Henry Osten fait prisonnier dans cette rencontre, était condamné à être brûlé. L'affreux cri de guerre l'avait accueilli à son apparition, et il avait passé par la bastonnade avant d'entrer au village. Les esprits étaient d'ailleurs soulevés par un officier et quatre soldats français, revenus de l'expédition avec les sauvages. " Celui qui a seulement la moitié d'un œil, disaient les jeunes guerriers, peut voir que les Anglais n'ont pas d'autre intention que de nous tromper. Ne vaut-il pas mieux tout de suite casser la tête à ces messagers " ?
Post reçut l'avis de ne pas s'éloigner de la cabane où il logeait, car les guerriers étaient encore enivrés de
carnage et de boisson. " Dieu, dit-il à ses compagnons, qui a fermé la gueule des lions prêts à dévorer Daniel, nous préservera de la fureur de ceux-ci ".
La nouvelle venait d'arriver que l'armée anglaise n'était plus qu'à une journée ou deux de marche du fort Duquesne, que les Français se préparaient à évacuer ce fort, et qu'ils en avaient démoli les maisons, dont ils avaient jeté les débris autour des remparts pour y mettre le feu.
Les craintes qu'avait exprimées Vaudreuil au ministre 1, peu cle temps auparavant, s'étaient réalisées. Le général Forbes avait attendu pour paraître devant le fort Duquesne que les sauvages, ennuyés d'un trop long; séjour, s'en fussent retirés. Les vivres et les munitions, seuls moyens de les retenir, avaient commencé à manquer depuis la prise de Frontenac. Le brave capitaine Aubry venait lui aussi de repartir avec son convoi pour les Illinois.
M. Des Ligneris, qui n'avait d'autre défaut que celui de s'enivrer quelquefois, s'était montré aussi actif qu'intrépide. Mais que pouvait-il maintenant avec ko trois ou quatre cents soldats qui lui restaient, contre une armée de six à sept mille hommes, munie d'une puissante artillerie 2 ?
] Vaudreuil à M. de Massiac, ministre delà marine, 15
octobre 1758.
2 D'après le Journal de Montcalm, il ne restait alors au
fort Duquesne que " deux cents hommes, dont un tiers malade et quelques sauvages domiciliés "....Des Ligneris manquant devivres et décidé à faire sauter son fort, avait renvoyé les troupes du Détroit que commandait M. de Bellestre, et la
" Je suis dans la plus triste situation qu'on puisse imaginer, éerivait-il. Je n'ai bientôt plus de vivres... ni même de quoi habiller la garnison ". Les sauvages le savaient.
Durant la soirée qui suivit l'arrivée de Post, seize de leurs chefs qui n'approuvaient pas les emportements des jeunes guerriers, mandèrent le frère morave à la cabane du conseil. Assis en rangs sur leurs nattes devant les deux feux qui réchauffaient la cabane et jetaient sur leurs visages tatoués des lueurs fantastiques, ils l'écoutaient lire les lettres du général Forbes, lorsque entra un messager de M. Des Ligueris. L'heure ne pouvait être plus mal choisie. Il fut invité à s'expliquer. L'officier déploya un collier, et parlant au nom du commandant : " — Mes enfants, leur dit-il, venez à moi, et écoutez ce que j'ai à vous dire. Les Anglais viennent avec une armée pour nous détruire tous, vous et nous. Hâtez-vous donc, mes enfants, d'accourir avec vos jeunes gens ; nous allons chasser les Anglais et les anéantir. Moi, qui suis votre Père, je vous donnerai toujours les meilleurs conseils ". Et il jeta le collier aux pieds d'un capitaine assis devant l'un des feux ; mais celui-ci ne voulut pas lé relever. L'officier le jeta alors devant l'autre feu. Mais, ajoute Post, ils se le renvoyèrent à coups de pied de l'un à l'autre, comme si c'eût été un serpent. Le capitaine Peters prit un bâton et lança le
plupart des Canadiens qu'on lui avait envoyés de Montréal au printemps.
" M. Des Ligneris n'avait pas trois cents hommes, dont un tiers tout au plus était capable de se ni3ttre en ca npagne ". Vaudreuil au ministre, 20 janvier 1759.
collier d'une extrémité à l'autre de la cabane, en disant : " — Donnez-le au capitaine français, et laissez-le partir avec ses jeunes gens. Il se vante beaucoup de sa bravoure, voyons comment il va se battre. Nous avons souvent exposé nos vies pour lui, et à peine avons-nous eu un morceau de pain quand nous sommes venus le trouver ; et maintenant il voudrait que nous volions à son secours ! " Alors nous vîmes que le Français était mortifié à l'extrême, et devint aussi pâle qu'un mort. Les Indiens discoururent et s'amusèrent jusqu'à minuit, et l'officier français envoya un courrier au fort Duquesne ".
Le lendemain soir, les sauvages dansèrent jusqu'à minuit, en réjouissance de ce que leurs frères les Anglais arrivaient. Il y eut ensuite un grand conseil, où fut invité l'officier fiançais. Post y raconta la délibération de la conférence tenue à Easton, et présenta les colliers et les messages de paix que lui avaient confiés le gouverneur Denny et le général Forbes.
" Les messages furent agréables à tous, hormis au capitaine français. Il secoua la tête avec un amer chagrin et changea souvent de contenance. Un des Indiens, Isaac Still, fit une charge violente contre lui, et le montrant du doigt : " Il est là assis ! dit-il ". Les autres Indiens ne relevèrent pas d'abord cette insulte ; mais quelques moments après, ils s'écrièrent tous ensemble en désignant l'officier : " Les Français nous ont toujours trompés " ! Il courba alors la tête et devint tout pâle et n'osa plus regarder personne en face. Les Indiens commencèrent à se moquer et à rire de lui. Il ne put en endurer davantage et s'en alla.
" A la vue du drapeau anglais que nous hissâmes en dépit des Français, nos prisonniers joignirent les mains en levant les yeux au ciel dans l'espoir que leur délivrance était proche. A cette vue mon cœur se fondit en larmes et en prières à Dieu pour qu'il écoutât leurs supplications et brisât les chaînes dans lesquelles, ils o-émissaient ".
Le soir même, la petite garnison du fort Duquesne, entassée sur des bateaux et des canots d'écorce, remontait la Belle-Eivière gonflée par des pluies torrentielles. Au-dessus de la flottille passaient des bandes de gibier d'automne, jetant par intervalles leurs cris stridents aux cimes des deux rives tachetées de blanc par les premières neiges. Tout à coup d'épouvantables détonations firent trembler les échos. Des Ligneris avait chargé, en partant, M. de Corbière de mettre le feu à toutes les constructions, et de faire sauter le fort, puis de venir le rejoindre par terre. Il fit rebrousser chemin à l'un de ses canots pour s'assurer que l'œuvre de destruction avait été bien accomplie. Son dessein était d'hiverner au fort Machault, en échelonnant ses troupes sur la li^ne de forts qui reliaient ce poste avec Niagara.
L'avant-garde de Forbes qui n'était guère qu'à trois lieues de Duquesne, entendit distinctement les coups de tonnerre des mines. Les éclaireurs indiens vinrent avertir ce général que le fort était abandonné et incendié, et que des nuages de fumée flottaient au-dessus du promontoire. Telle était la terreur qu'inspirait encore le souvenir de la défaite de Braddock et celle de Grant, que 'le général n'en voulut rien dire à l'armée, et continua sa marche avec un redoublement de circonspec-
tioîi. Le soir, la tête de la colonne, composée des miliciens, s'engagea dans la trouée ouverte dans la forêt par où Grant avait retraité quelques semaines auparavant. Les soldats furent saisis d'horreur à la vue du spectacle qui s'offrit à leurs yeux. Des cadavres restés sans sépulture, à demi-dévorés par les bêtes sauvages jonchaient le sol. De chaque pôté du chemin, des bâtons dépouillés de leur écorce étaient fixés en terre, et sur chacun d'eux les sauvages, en dérision des Ecossais qu'ils avaient surnommés les guerriers en jupes, avaient planté des têtes scalpées de montagnards avec leurs kilts autour du cou. Les provinciaux, par égard pour les Highlanders, ne voulurent pas murmurer trop haut ; mais quand ceux-ci aperçurent les horribles trophées, restes de leurs compatriotes, une explosion de rage partit de leurs rangs. Jetant leurs fusils et brandissant leurs claymores, ils bondirent en avant, ressemblant moins à des hommes, dit le capitaine Craighead, qu'à " des sangliers enragés " traqués par des chasseurs, et jurant d'égorger tous les Français et sauvages qu'ils rencontreraient. L'armée doubla le pas pour échapper à cette affreuse vue, et déboucha dans l'éclaircie au delà de laquelle fumaient encore les ruines de ce qui avait été le fort Duquesne. Quelques Indiens fouillant parmi les décombres étaient les seuls êtres animés sur ce coin de terre que les Anglais avaient eu tant de peines à conquérir.
M. Des Ligneris s'était donné bien garde de renouveler la faute commise par M. de Noyan à Frontenac, en laissant quoi que ce fût derrière lui qui rjût servir à l'ennemi: il avait distribué aux sauvages tous les vivres et les munitions qu'il n'avait pu emporter.
Pendant que l'armée anglaise construisait à la hâte quelques huttes pour la petite garnison destinée à garder le promontoire, un triste mais curieux incident eut lieu sur le champ de bataille de Monongahéla, où Forbes avait envoyé le capitaine West avec un détachement de miliciens pour enterrer les ossements des soldats tombés dans cette fatale journée. Le major Halket, dont le père et un frère avaient été tués, accompagnait le détachement dans le vague espoir de retrouver les restes de son père, et de le reconnaître par une dent artificielle qu'il portait. Un des sauvages servant de guide avait fait le coup de feu à la bataille. Il avait vu tomber au pied d'un arbre qu'il pouvait, disait-il, reconnaître, un officier blessé, dont la description telle que faite parce sauvage, avait singulièrement frappé le major Halket. L'Indien ajoutait qu'un jeune homme accouru au secours de cet officier était tombé mort en travers de lui. " Le capitaine West et ses compagnons, raconte un écrivain anglais, s'étaient rendus sur le champ de bataille en longeant le bord de la rivière. Les Indiens qui regardaient cette expédition comme l'accomplissement d'un rite religieux, précédèrent les troupes dans un profond silence. Les soldats étaient affectés des mêmes sentiments en parcourant le labyrinthe de la forêt. Ils furent saisis d'une douleur inexprimable lorsqu'ils aperçurent des squelettes couchés en travers sur des arbres renversés : preuves lamentables que les malheureux blessés qui s'y étaient assis étaient morts de faim en cherchant inutilement à reçajmer }es habitations. Ils virent avec horreur des crânes et des os éparpillés sur le sol, indi-
cations évidentes que les cadavres avaient été dévorés par les bêtes sauvages.
" Enfin, arrivé à un détour de la rivière peu éloigné du théâtre du combat, l'Indien s'arrêta, regarda un instant autour de lui pour se rappeler la configuration du terrain, puis s'élança soudainement dans l'intérieur de la forêt. Un cri se fit bientôt entendre, et les autres guides firent signe aux troupes de les suivre. Comme elles approchaient du lieu où se tenait l'Indien, celui-ci montra du doigt un arbre auprès duquel l'officier avait dû tomber. Le détachement fit cercle autour de lui pendant qu'il enlevait l'épaisse couche de feuillage dont le sol était jonché. Deux squelettes renversés l'un en travers de l'autre furent bientôt mis à découvert. Le major Halket saisit un des crânes, et après un instanc d'examen : " C'est mon père " ! s'écria-t-il, et il tomba à la renverse entre les bras de ses compagnons. Les soldats creusèrent une fosse, y déposèrent les ossements sur lesquels fut étendu un plaid écossais, et après l'avoir remplie, ils leur rendirent les honneurs militaires ! ".
Le général Forbes avait épuisé le reste de ses forces dans cette expédition. Il ne s'arrêta que deux jours au fort Duquesne pour donner ses derniers ordres, et confier les deux cents hommes de garnison qu'il y laissait au commandement du lieutenant-colonel Mercer. Toujours étendu dans sa litière, portée entre deux chevaux, il reprit péniblement la route de Philadelphie où il languit tout l'hiver, et mourut aux premiers jours du
] — Olden Times — Galt, Life of Benjamin West.
printemps. Sa conquête n'avait pas été plus brillante que celle de Bradstreet ; mais elle avait porté un coup plus décisif, en ralliant à la cause britannique les tribus sauvages. Depuis l'origine de la guerre, le fort Duquesne avait été l'épine la plus cruelle dans le flanc des colonies.
Quand Forbes l'eut arrachée, un immense soupir de soulagement partit des bords de l'Hudson et se répéta jusqu'aux sources du Eoanoke. Le nom de Forbes rendu plus cher par une fin prématurée, fut béni dans toutes les familles et n'a pas été oublié.
La campagne de 1758 se termina avec la journée du 25 novembre. La petite armée française s'était noblement défendue sur toute la ligne des frontières, depuis Louisbourg jusqu'à Duquesne ; mais écrasée par le nombre, elle avait été enfoncée sur les deux ailes ; le centre seul avait résisté par un prodige de bravoure et un bonheur inespéré. Les trois portes par où l'Angleterre pouvait pénétrer au Canada n'en étaient pas moins ouvertes. Les petits forts de Carillon et de Niagara, abandonnés à eux-mêmes, ne pouvaient qu'arrêter quelques jours les masses qui allaient s'y porter. La défense n'était possible qu'au centre même de la colonie, en réunissant autour de Québec toutes les forces du pays. Montcalm et Vaudreuil, séparés par des haines désormais invétérées, s'accordaient sur un point et poussaient le même cri : la paix ! seul moyen de sauver la colonie.
Note Le commissaire des guerres, Doreil, dans une lettre
au maréchal de Belle-Isle (31 août 1758), exposait aussi énergiquement que Montcalm et Vaudreuil l'état désespéré de la
colonie et l'absolue nécessité de la paix: "Une s'agit plus de se flatter, Monseigneur, écrivait-il, le Canada est perdu, si la paix ne se fait pas cet hiver. Les Anglais ont, dès à présent, au delà de soixante mille hommes de troupes réglées ou provinciales en Amérique ; nous n'en avons pas cinq mille à leur opposer, terre et marine compris, dont il y en a près de mille répandus dans les différents postes et garnisons. Les colonies anglaises sont en état de mettre sur pied, indépendamment des troupes, plus de deux cent mille hommes -, et en taisant marcher le ban et l'arrière-ban du Canada, on n'en rassemblerait pas dix mille en état de porter les armes, ce qui, joint aux troupes réglées que nous avons, formerait un total de quatorze à quinze mille hommes -, et pour pouvoir s'en servir à la guerre, il faudrait abandonner tous les travaux, l'entretien des postes pour la traite des pelleteries, la culture des terres, par conséquent renoncer aux récoltes, seule ressource pour ne pas mourir de faim. Tel est le vrai point de vue dans lequel le Canada doit être considéré à présent. Il est donc de nécessité absolue, Monseigneur, de ne penser qu'à faire la paix".