‹ Montcalm et Lévis (volume 4)Chapitre 6 sur 35 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Expédition contre Chouaguen. — Montcalm à la Présentation et à Frontenac Marche de l'armée Prise du

fort Ontario Chute de Chouaguen Eetour de Montcalm à Montréal Réjouissances publiques.

Il était six heures et demie du matin (21 juillet), -quand les cinq canots qui portaient Montcalm et son escorte quittèrent le rivage de Lacliine. Tandis que les embarcations, montées chacune par dix hommes, glissaient rapidement sur les eaux du fleuve, que le soleil du matin faisait reluire de teintes d'azur et de nacre, le général échangeait avec son premier aide de camp, assis auprès de lui, des paroles d'admiration, à mesure qu'il découvrait de nouveaux horizons de chaque côté du rivage. Bougainville, le carnet à la main, notait, avec un soin minutieux, les noms des lieux, les observations des guides, tout ce qui le frappait. On fit halte à l'île Perrot, où. l'on prit un dîner, champêtre, achevé par un dessert de bluets cueillis par les bateliers dans des cassots d'écorce. A quatre heures et demie, on campait à la pointe à Coulonge, après avoir

franchi pied à terre le rapide des Cascades. " Dans toute cette route, remarque Bougainville, on a les plus beaux points de vue du monde. La rivière est remplie d'îles bien boisées. Les arbres sont clairs et admirables. Quel dommage qu'un aussi beau terrain soit sans culture " !

Le lendemain, de rapide en rapide, tantôt à pied, tantôt en canot, on atteignit le lac Saint-François, où, grâce à un petit vent de nord-est, les bateliers purent serrer leurs rames et mettre à la voile. Il n'y eut plus, le reste du jour, qu'à charmer les heures de la route en chantant des airs de voyageurs : La claire Fontaine, Vive la Canadienne, et tout le répertoire des chansons populaires.

Le 26 au soir, on arriva à la Présentation, dont Bougainville a tracé en quelques lignes, l'origine et la physionomie. " M. l'abbé Piquet 1, missionnaire habile et connu par un voyage fait en France avec trois sauvages, a obtenu, au-dessus de la Galette, une concession de douze arpents ; il a établi, il y a cinq ans, en cet endroit, un fort de pieux carré, flanqué de quatre petits bastions, palissade en dehors avec un retranchement et un fossé plein d'eau. A côté du fort est le village, habité par cent feux ou chefs d'Iroquois des Cinq-Nations, tous guerriers. Chacun de ces chefs coûte environ cent écus au roi. Ils ont fait un désert ; ont vaches, chevaux, cochons et poules. Ils sèment du blé-d'Inde, et l'année passée en ont vendu six cents minots. L'abbé Piquet

1 — Prêtre de Saint-Sulpice.

les instruit, les dresse aux exercices français pour la guerre.

" Il j a dans le fort un capitaine de la colonie commandant, mais le gouvernement pour la police intérieure et extérieure est ecclésiastique. On a dessein de transporter en cet endroit ceux des Cinq-Nations qu'on pourra gagner à la France ".

L'émoi causé dans le village par la présence du général, fut augmenté par l'arrivée d'une députation d'Iroquois Oneyouts et Onontagués, se rendant à Montréal sous prétexte de garantir leur neutralité. Montcalm n'eut pas de peine à discerner en eux des espions et les renvoya à M. de Vaudreuil, en l'avertissant de les garder auprès de iui, sous divers motifs, jusqu'après la prise de Chouaguen.

Le lendemain, 27, au départ, les sauvages du fort donnèrent le spectacle tout nouveau d'une troupe indienne formée aux exercices militaires. " Ils se rangèrent en haie, sous les armes à la française ; un d'eux battant au champ fort bien, et tous saluant le général par trois décharges de mousqueterie ".

Toute la journée du 28, la flottille circula au milieu des paysages enchanteurs des Mille-Iles, où elle fit halte pour la nuit, et entra, le matin, dans la rade de Frontenac.

Le capitaine Des Combles, premier ingénieur de l'armée que Montcalm avait dépêché en avant de lui pour reconnaître Chouaguen, était arrivé, la veille, au fort, " épuisé de fatigue, harassé et défait à en être méconnaissable, tant il avait souffert dans sa course ". Il soumit son rapport au général, avec un croquis de la

côte du lac Ontario, depuis la baie de Niaouré jusqu'à l'anse aux Cabanes ; puis du chemin qui conduisait à travers les bois de l'anse aux Cabanes au fort Chouaguen, distance de trois lieues et demie. Les explications dont l'ingénieur en chef accompagna son rapport parurent faire connaître suffisamment la route à suivre et la force des travaux de l'ennemi, pour établir un projet d'attaque.

La célérité était la condition du succès. Montcalm n'eut pas trop de sa prodigieuse activité pour tout prévoir et tout préparer. Six jours seulement après son arrivée, il était prêt à partir de sa personne l .

En mettant pied à terre, à Frontenac, il avait trouvé déjà en marche le régiment de la Sarre, dirigé sur la baie de Niaouré, où M. de Kigaud, qui venait de remplacer M. de Villiers, avait sous ses ordres " cinq cent quatre-vingt-neuf hommes, troupes de la colonie et miliciens ; cent vingt sauvages, trois piquets de la Sarre, Guyenne et Béarn 2 ".

Son premier soin fut de rassembler les cent cinquante bateaux destinés à l'expédition, afin de faire réparer et calfater ceux qui se trouveraient avariés, et de les tenir tous prêts à appareiller. Il divisa les milices par brigades, pour les mieux discipliner ; ordonna à chaque corps de l'armée de se tenir prêt à être passé en revue ; se fit donner un compte rendu exact et minutieux des dépôts d'armes, des munitions et des vivres.

Une partie de la journée du 30 fut employée à tenir un grand conseil avec les sauvages pour les lier de

1 — Journal de Desandrouins.

2 — Journal de Bougainville.

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nouveau à l'expédition, particulièrement les Folles- Avoines, qui menaçaient de s'en retourner dans leur pays. " On leur donna dix-huit branches de porcelaine, dit Bougainville, vin, cochons, tabac, vermillon, ce qui coûte quarante pistoles, et ils finiront par s'en aller. L'après-midi, ils ont chanté la guerre et ont qualifié cette cérémonie de " prière au Maître de la vie ". Ils ont demandé un chien parce qu'ils ont, hier, rêvé que cela leur porterait bonheur à la guerre. Un enfant de six ans dansait sans braie, parce qu'on ne la donne qu'à dix ans. Après la déroute des barques (commandées par Bradstreet), ses parents lui ont donné un Anglais à tuer pour l'empêcher de pleurer. Il y a trois jours on fit une prisonnière anglaise. Sa réception fut d'être livrée aux femmes sauvages, qui la traitèrent assez humainement, ne lui donnant qu'une volée de coups de bâton ".

On ne taxera pas d'inhumanité Montcalm et les officiers français, témoins de ces horreurs : ils étaient impuissants à les réprimer. Bougainville, qui les raconte après les avoir vues, n'a pas l'idée d'en blâmer son général. On verra cependant plus tard, le même Bougainville, entraîné par ses antipathies, se répandre en reproches contre Yaudveuil, parce que, pas plus que Montcalm, il n'avait pu empêcher de semblables cruautés.

" Me voici, mon cher chevalier, écrivait le général à Lévis, à cent quarante lieues de vous, toujours au moment d'opérer. J'attends Béarn et les barques de Niagara ". Montcalm lui détaille ensuite son plan d'attaque ; puis il ajoute : " Si je ne fais rien de ce

que je vous écris, n'eu soyez pas surpris. Au reste, il faut être fort téméraire ou bon citoyen pour tenter cette besogne avec moins d'artillerie, moins de troupes que les assiégés, et un embarras horrible pour les vivres : ".

Dans la soirée du 31, arrivèrent de Niagara les dernières compagnies du régiment de Béarn, dont le retard commençait à inspirer de l'inquiétude. Des vents contraires avaient obligé les bateaux qui les amenaient de se réfugier dans la baie de Toronto, puis de rebrousser chemin jusqu'à Niagara, d'où ils étaient repartis la veille. Les communications entre Frontenac et Niagara étaient maintenues au moyen d'une petite flotte, commandée par le capitaine Laforce, la Marquise de Y<mdreuil, de vingt canons; la Hurault, de quatorze ; la Lionne, de six ; et le bateau Saint-Victor, armé de quatre pierriers. Une rencontre avait eu lieu, peu de temps auparavant, avec les six grosses barques armées que les Anglais avaient lancées sur le lac A la suite d'un engagement assez vif, les Anglais s'étaient retirés après avoir perdu un voilier armé de quatre pierriers,. et monté par quatorze hommes, dont les Français s'étaient emparés.

Le dernier renfort venu de Niagara, où il n'était resté qu'une garnison de cinquante hommes, portait les forces que Montcalm avait sous la main, à deux mille sept cent soixante-trois hommes, dont mille quatre cent quatre-vingt-six des régiments de la Sarre, Guyenne et Béarn ; le reste était composé de canonniers de la

1 — Lettre à Lévis, 30 juillet 175').

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colonie, de Canadiens et de voyageurs des pays d'en .liant. La réunion de ces forces avec celles de M. de Bigaud allait porter leur effectif à trois mille deux cents hommes 1.

A Frontenac, Montcalm rencontra pour la première fois un officier dans lequel il remarqua un talent supérieur : c'était M. de Lapause, aide-major au régiment /Z> de Guyenne, qui lui apporta un con-

oC^^Sfey cours si efficace durant cette cam- ^--—5^^^ pagne, qu'il le qualifia " d'homme divin ". Là, aussi, se trouvait le docteur Arnoux, l'habile chirurgien en chef de l'armée, qui devait prendre place dans l'amitié de Montcalm.

Dans une note écrite à Lévis, le 2 août, le marquis lui disait ses perplexités :

" Pour prendre Chouaguen, il faut mener de l'artillerie ; où la débarquer ?...

" Je ne veux pas qu'il soit dit que j'ai marché à un siège pour le lever, que j'ai exposé l'artillerie. Je pars demain au soir ou le 5 au matin avec quatre pièces de canon de campagne, des munitions pour deux mille hommes, des vivres; et, moins roi que pirate, je vais reconnaître avec mes deux yeux ce qu'il y a à faire.

" Je tâcherai de tenir la campagne audacieusement, si je ne puis faire un siège ".

1 — Journal de Montcalm. D'après ces chiffres, M. de Rigaud n'aurait eu sous lui que quatre cent trente-sept soldats, c'est-à-dire cinquante-deux de moins que le chiffre indiqué plus haut par Bougainville. Cette diminution provenait sans doute de la maladie qui s'était mise parmi ces troupes, que les expéditions de M. de A7illiers avaient exténuées. Journal de Bougainville.

Le chevalier de Lévis doutait pour le moins autant que son chef de la possibilité d'un sucés. Il ('clivait de Carillon au ministre de la guerre, le comte d'Argenson : " M. le marquis de Montcalru doit vraisemblablement aller tenter de faire le sièg-' de Chouaguen, ou ce qui est plus possible, une diversion qui dégage cette partie qui est menacée ; car je crains que les moyens ne lui manquent pour le siège. Toutes les entreprises sont dans ce pays très difficiles ; on en doit presque toujours le succès au hasard. Toutes les. positions qu'on peut prendre sont critiques ; les attaques et les retraites sont difficiles à faire ; on ne voyage que dans les bois ou par les rivières ; il faut user des plus grandes précautions, et avoir la plus grande patience avec les sauvages qui ne font que leur volonté, à laquelle dans bien des circonstances il faut céder * ".

Afin que rien n'embarrassât la marche des troupes, le général enjoignit aux officiers de n'apporter aucune espèce d'équipage et de se contenter de la ration du soldat.

" Persuadé, dit-il dans son Journal, que dans les occasions l'exemple est plus décisif que l'ordre, il le leur a donné, et n'a eu lui-même d'autre habitation avec un de ses aides de camp qu'une canonnière de toile ".

Le lieu de rendez-vous convenu avec M. de lîigaud était la baie de Niaouré. Le 4 août au matin, tout étant prêt, Montcalm régla le départ de la manière suivante :

Lui, il partirait de sa personne à neuf heures du soir, emmenant les deux ingénieurs, Des Combles et

1 — Lettre du chevalier de Lévis, 17 juillet, p. 20.

Desandrouins, avec quelques sauvages, sous les ordres de M. de Montigny. Le 5 au matin, le colonel Bourlamaque, avec Guyenne, le capitaine d'artillerie, Le Mercier, et quatre pièces de canon légères prises sur les Anglais à Monongahéla. Le 7, Béarn, le lieuteliant d'artillerie, Jacquot de Fiedmond, avec la poudre, les munitions de guerre et de bouche, et quarante-sept pièces de canon, obusiers et mortiers \

Les deux barques, la Marquise de Vaudrefu.il et la Hurault, croiseraient jusque vers Chouaguen, pour protéger les convois et observer si l'ennemi ne faisait pas quelque tentative contre Niagara. Deux cents hommes avaient été détachés du corps expéditionnaire pour l'armement de ces deux vaisseaux, et cent quarante restaient à la garde de Frontenac.

Les canots d'écorce, qui portaient Montcalm et son escorte, traversèrent la baie de Cataracoui par une nuit d'orages sillonnés d'éclairs, qui retardèrent leur marche. Il fallut descendre vers minuit dans l'île aux Chevreuils, et y camper jusqu'au jour. Le reste du trajet se fît heureusement, et le général mit pied à terre, le 6 au matin, au camp de M. de Eigaud. Les autres divisions se succédèrent les jours suivants. Dans l'intervalle, l'éternelle inconstance des sauvages faillit encore compromettre le succès de l'entreprise, et Montcalm eut à déployer son éloquence dans un nouveau conseil, pour les attacher à lui.

1 — Journal de Desandrouins.

M. de la Kochebeaucour, second aide de camp, écrivit de la baie de Niaouré à Carillon :

" M. de Montcalm n'en peut plus de travail; il n'a pas le temps de dormir, ce sera trop pour ne rien faire....

" Jusqu'à présent nous n'avons manqué de rien ; mais de demain la fine peau d'ours, la redingote, le prélart, lard, pois et biscuits. M. de Montcalm donne l'exemple....

" Ce camp-ci est beau, bien militaire par sa position et l'aisance. On y mange de l'ours ; c'est un morceau délicieux l ".

Divers détachements, sous les ordres de MM. de Langy et Richerville et autres officiers, furent envoyés en différentes directions pour savoir si l'ennemi faisait quelque mouvement, et intercepter les courriers qui pourraient être expédiés de Chouaguen. Eien jusquelà ne laissait croire qu'on y eût vent de l'entreprise.

L'avant-garde, composée de cinq cents Canadiens et des sauvages au nombre de deux cent cinquante, commandée par M. de Eigaud, alla prendre position le 8 août, après deux jours de marche, au fond de l'anse aux Cabanes, d'où le commandant de l'artillerie, M. Le Mercier, et l'ingénieur Desandrouins, venus en même temps, avaient ordre d'aller reconnaître une petite anse située à une demi-lieue de Chouaguen, afin d'examiner si on pouvait y faire un débarquement, et si de là on pouvait frayer un chemin pour l'artillerie. L'armée s'avançait avec une extrême précaution pour ne pas

1 — M. de la Eochebeancour à M. de Fontbrune, capitaine ■au régiment de la Marine, 8 août 1756.

être découverte, ne marchant que la nuit, se cachant le jour au fond des anses ou à l'entrée des rivières, et couvrant les bateaux de branches d'arbres pour en dissimuler la présence. Les soldats au bivouac, ne faisaient que de petits feux dans l'épaisseur du bois.

" Le 9, à huit heures du matin, dit Desandrouins, dans le récit d'une de ses reconnaissances, nous nous remîmes en marche, M. de Villiers, Marin, Saint-Luc, Le Mercier et moi, après avoir passé la nuit au bivouac. Nous avions quinze Canadiens des plus ingambes et onze sauvages pour nous accompagner. Nous commençâmes par le chemin qu'avait indiqué M. Des Combles, et que nous jugeâmes, ainsi que lui, très difficile. Puis nous allâmes examiner la côte du lac, et trouvâmes à demi-lieue du fort Ontario, l'anse trouvée par Le Mercier, qui nous parut commode.

" Les deux pointes qui la bordent de chaque côté, étaient des rochers à pic ; mais la courbure en dedans était de sable, et en état de contenir environ deux cents bateaux. Nous jugeâmes tous unanimement que c'était le seul endroit propre à un débarquement de l'artillerie. L'anse aux Cabanes était si éloignée, qu'il eût fallu un temps infini, le chemin supposé fait, pour transporter devant Chouaguen l'artillerie et les munitions ; car elle en est distante de quatre lieues, et nous n'avions que vingt chevaux assez mauvais. Ainsi, il ■devait sembler bien avantageux de trouver une anse aussi voisine ; cependant la première impression dans l'armée ne lui fut pas favorable.

" Le chemin, depuis la dite anse jusqu'au fort

Ontario, n'offrait aucune difficulté qu'on ne pût sur-

monter en deux jours au plus. Il y avait au milieu un ruisseau très facile à passer, et un autre plus faible au pied du coteau sur lequel est situé le fort.

" Xotre reconnaissance faite, nous retournâmes à l'anse aux Cabanes, où nous arrivâmes à neuf heures du soir.

" J'étais si fatigué d'avoir marché treize à quatorze heures à travers les branches d'arbres, les chicots et les souches, que je pouvais à peine mettre une jambe devant l'autre. Après avoir satisfait, chez M. de Rigaud, la faim violente qui me pressait, mon premier soin fut de rendre compte par écrit à M. de Montcalm de mes remarques.

" M. de Rigaud dépêcha un canot d'écorce en diligence porter m'a lettre. M. Le Mercier étant resté à demi-lieue du camp dans les boi~, à cause de sa fatigue, ne put écrire de son coté. Mais comme nos deux sentiments se rapportaient, cela était égal.'

" M. de Montcalm était parti le 9 de la baie de Niaouré avec la Sarre et Guyenne et les quatre pièces d'artillerie. Il reçut ma lettre chemin faisant, et elle lui fit grand plaisir. Il arriva le 10, à trois heures du matin, à l'anse aux Cabanes, ayant eu le soin de cacher durant le jour, les bateaux sous des feuillages, pour en dérober la vue aux berges que l'ennemi aurait pu envoyer à la découverte.

" M. de Montcalm fit partir le même jour, vers dix heures du matin, M. de Rigaud avec les sauvages et les Canadiens pour aller s'emparer de l'anse reconnue la veille, se réservant de partir lui-même vers six heures du soir avec tout son monde, pour y arriver de

nuit en bateau. Il recommanda à M. de Eigaud de faire des feux sur le rivage pour indiquer le lieu du débarquement.

" Il dépêcha aussi vers M. de L'Hôpital, commandant de Béarn, et conduisant l'artillerie et les munitions, pour l'instruire de ses mouvements et dispositions.

" En effet, Montcalm quitta l'anse aux Cabanes, comme il était convenu, le 10, vers six heures du soir, accompagné des deux ingénieurs, Des Combles et Desandrouins qui l'avaient attendu, et de ses deux bataillons ; et on aborda, vers minuit, l'anse autour de laquelle était déjà M. de Eigaud.

" Malheureusement, les bateaux restèrent sur le sable à cinq ou six pas de la rive, et ne purent aborder. Alors, on s'imagina tout de suite que cette anse n'était pas sûre pour l'artillerie, les poudres et les vivres : on les croyait déjà voir mouillés, et les bateaux pleins d'eau ! L'anse étant remplie de cent cinquante bateaux que nous avions, on ne manqua pas de me faire reproche là-dessus, et de me demander s'il serait possible de faire aborder encore plus de cent bateaux que l'on attendait avec Béarn et l'artillerie.

"J'eus beau représenter que rien n'était plus aisé que de tirer nos bateaux sur le sable, après les avoir déchargés, pour faire place aux autres : on m'objecta la difficulté qu'il naîtrait de faire un embarquement précipité si nous avions le dessous. Je répondais que s'il y avait quelque chose de ce côté il fallait, de nécessité, renvoyer tous les bateaux à l'anse aux Cabanes, ne conserver que ceux de l'artillerie, des vivres, et faire

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ensuite retirer les troupes à travers bois, où l'ennemi n'oserait nous poursuivre à cause des Canadiens et des sauvages.

" Itien de tout cela ne parvint à dissiper une certaine consternation générale, occasionnée par notre prétendue mauvaise position.

" J'étais moi-même contrarié, au delà de toute expression, de voir si mal réussir ma première reconnaissance, et de me sentir la cause d\\ découragement universel, et l'objet des reproches de toute l'armée, en cas du moindre accident. Mais ce qui avait achevé de me plonger dans le désespoir furent certaines paroles prononcées par M. de Bourlamaque, que j'entendis sans le vouloir, dans l'obscurité, à côté d'un cercle d'officiers, à qui il faisait la peinture de nos dangers : "Enfin, dit-il, voilà les gens à qui nous sommes obligés de nous rapporter ; ils exposent, sans en sentir les conséquences, le salut de toute la colonie ". Ces paroles me pénétrèrent jusqu'au fond de l'âme...

" Mais Le Mercier qui, le premier, avait découvert l'anse, cause de tant d'ennuis, Le Mercier, lui, ne doute de rien, et soutient sa pointe. Il fait immédiatement débarquer ses quatre pièces d'artillerie, qu'il étale sur le rivage, et cherche à rendre la sécurité à M. de Montcalm, et à lui prouver la bonté de notre poste.

" Il rendit, je crois, en cette occasion, un service signalé 1 ".

1 — Le chevalier François Le Mercier, l'un des officiers impliqués clans le procès de Bigot, était natif de Caudebec, en Normandie.

Les bateaux furent déchargés et tirés à sec sur le rivage, pour faire place à ceux de Béarn, qui approchaient avec l'artillerie.

Le 11, avant le lever du jour, Des Combles et Desandrouins étaient en marche, ayant pour escorte la compagnie des grenadiers de la Sarre et un piquet de sauvages et Canadiens, afin d'examiner Chouaguende plus près et de disposer l'attaque. Ils arrivèrent bientôt sur la lisière d'une haute futaie, où, ayant laissé leur escorte de grenadiers à deux portées de fusil en arrière, ils attendirent jusqu'à ce que la clarté du jour leur permît de bien distinguer les objets. Alors, l'infortuné Des Combles qui, l'instant d'après, allait se faire tuer par une surprise de ses propres gens, et qui ne voulait point de la société des sauvages qu'il n'aimait pas, pria quelques officiers de la Sarre de venir avec lui, et frappant sur l'épaule de Desandrouins : " Vous restez là ", lui dit-il. Desandrouins fut surpris de cette } arole, d'autant plus qu'ils étaient convenus d'aller ensemble. Cependant c'était son chef, il obéit sans mot dire. Des Combles disparut au milieu des grands arbres et des broussailles.

Desandrouins, le perdant de vue, résolut de faire seul sa reconnaissance. II prit avec lui deux sauvages qu'il avait sous la main, s'avança dans la forêt et arriva sur la crête d'un coteau, d'où l'on apercevait les deux bords de la rivière K

Les défenses de Chouaguen, appelé Oswego par les Anglais, consistaient en trois forts distincts : le fort Ontario, le vieux Chouaguen et le fort George.

1 — Le maréchal de camp Desandrouins, par l'abbé Gabriel.

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Le fort Ontario s'élevait sur la droite de la rivière, par où venaient les Français, au sommet d'un plateau fort élevé, terminé par des escarpements à pic du coté de la rivière et du lac, et du côté de la forêt, par une pente assez raide, qui commençait à cinq cent quarante pieds du fort, et formait un ravin traversé par un ruisseau. On pouvait ainsi arriver jusqu'à cette distance sans être aperçu. Le fort avait la forme d'une étoile, et était bâti de troncs d'arbres de dix-huit pouces de diamètre, équarris sur deux faces, solidement joints, et sortant de terre d'environ neuf pieds. Le fossé qui l'entourait avait dix-huit pieds de largeur au sommet, sur huit pieds de profondeur. Les terres en avaient été rejetées en glacis sur la contrescarpe, et en talus sur la benne. Les embrasures y étaient percées à fleur de terre, et l'on pouvait tirer par-dessus les pieux au moyen d'une galerie de charpente pratiquée tout autour \ Le fort était armé de huit pièces de canon, de quatre mortiers à double grenade, et défendu par trois cent soixante et dix hommes.

Le vieux Chouaguen, situé sur la rive gauche de la rivière, consistait en une redoute ou château à mâchicoulis, crénelée au rez-de-chaussée et au premier étage, dont les murs avaient trois pieds d'épaisseur. Autour de cette redoute, à dix-huit pieds de distance, régnait un mur de quatre pieds d'épaisseur et de dix de hauteur, flanqué de deux grosses tours carrées. C'était un véritable château fort du moyen âge. Il était de plus

] — Légende de la carte des forts de Chouaguen, Coll. Lévis.

entouré de solides retranchements armés de dix-huit pièces de canon et de quinze mortiers.

Enfin, le fort George \ situé à dix-huit cents pieds plus loin, sur une éminence du même côté de la rivière, n'était qu'une enceinte faite de mauvais pieux, qui n'était pas susceptible de défense. Tous ces ouvrages étaient protégés par seize cent cinquante-huit hommes, dont treize cents soldats de la vieille Angleterre.

Desandrouins, abrité derrière un tronc d'arbres qui lui servait en même temps d'appui pour écrire, complétait ses observations à mesure que le soleil levant inondait de ses rayons obliques les deux berges de la rivière, et faisait ressortir les saillies des fortifications où tout dormait dans un profond silence, quand, soudain, deux coups de canon furent tirés des remparts : c'était le signal du lever. Fresque aussitôt, une décharge de coups de fusil éclata sur sa droite, suivie de cris. " Les sauvages qui m'accompagnaient, continue Desandrouins, me firent signe de revenir. Je crus que les coups de fusil venaient d'une patrouille ennemie sortie dès le matin de ses retranchements. Je me doutais qu'elle avait rencontré M. Des Combles et les officier^ et qu'elle les avait repoussés. Craignant qu'elle ne me coupât la retraite, je me retirai vers M. cle Bourlamaque, venu aussi en curieux, et qui était resté avec les grenadiers.

" Mais j'avais à peine fait huit pas en arrière, que j'entendis M. de Saint-Luc, criant, tout désolé, que notre pauvre ingénieur était blessé à mort. Je courus

1 — Appelé également par les Anglais New-Oswego, et par dérision Fort Rascal.

de son côté pour lui porter secours si c'était possible. Je le trouvai .expirant et étendu à terre, d'un coup de fusil, chargé d'une balle et d'une poignée de gros plomb, que lui avait tiré un sauvage nommé Hotchig.

" Ce malheureux l'avait pris pour un Anglais qui venait à la découverte 1. Il le vit passer sous un tronc d'arbre, poussant sa canne devant lui. Il crut que c'était un fusil, entendit ou aperçut quelqu'un qui l'accompagnait, et ne balança pas de lâcher coup; mais son intention avait été de le faire prisonnier.

" Je fus assommé de ce récit et de l'état de mon pauvre camarade que j'embrassai, et fis transporter surle-champ dans sa tente, où il expira une demi-heure après, malgré les soins des chirurgiens.

" M. Des Combles avait reconnu le fort et avait dit aux officiers qui l'accompagnaient, qu'il était content de ce qu'il avait vu. Ce fut au moment où il faisait les premiers pas pour s'en retourner, qu'il reçut son coup de fusil, qui fut suivi de la décharge de toutes les sentinelles qui avaient cru qu'on tirait sur elles 2".

A la nouvelle de cet accident, Montcalm accourut tout consterné. Des Combles était le seul de ses ingénieurs qui eût assisté à un siège en qualité d'officier du génie. Mais le temps n'était ni aux larmes, ni aux regrets. Les hésitations mêmes devenaient un danger. Les Anglais avaient l'éveil, et d'un moment à l'autre, on pouvait les avoir sur les bras.

] — le A cause de sa veste à parements rouges ". Journal de Malartic, p. 71 .

2 — Journal de Desandrouins.

Après avoir rassuré les sauvages que cet accident avait démoralisés, et les avoir persuadés que c'était une méprise involontaire qui ne retarderait pas les opérations du siège, Montcalm fît prendre rapidement position aux troupes à mesure qu'elles débarquaient. " M. de Eigaud fut posté à un quart de lieue en avant pour faire l'investissement du fort Ontario par de petits détachements de Canadiens et de sauvages ". L'armée fut campée sur une hauteur voisine de l'anse du débarquement ; la droite appuyée sur le lac et couverte par une batterie établie sur la grève ; la gauche défendue par un marais impraticable. Quatre cents travailleurs des troupes de terre ou de la colonie furent employés à ouvrir un chemin pour l'artillerie, pendant que tout le reste de l'armée s'occupait à faire des amas de fascines, de gabions et de saucissons.

Vers midi, trois grosses barques anglaises sortirent de Chouaguen et vinrent s'embosser en face de l'anse,, " Mais elles furent fort surprises de se voir vivement saluées à la suédoise, des quatre pièces de onze ; et elles s'en retournèrent après avoir fait quelques décharges de leur artillerie sans aucun effet, et avoir reçu quelques-uns de nos boulets dans leur bord : ".

" Comme elles avaient de la peine à rentrer dans leur rade, raconte Montcalm, tous nos sauvages nous donnèrent un spectacle amusant : ils fusillaient les barques qui leur répondaient à coups de canon, et avec une agilité singulière, ils étaient rentrés au moment que chaque décharge allait partir 2 ".

1 — Journal de Desandrouins.

2 — Journal de Montcalm.

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Le 12; Béarn, avec l'artillerie et les vivres, arriva à la pointe du jour. Deux barques ennemies sortirent presque en même temps, mais trop tard pour leur couper chemin, grâce à la batterie de la grève augmentée de quelques pièces.

Dans la nuit du 11 au 12 et le jour suivant, l'élite des Canadiens et sauvages se glissèrent d'arbre en arbre, de souche en souche, d'où ils ne cessèrent de fusiller le fort Ontario. Cette manœuvre contribua beaucoup à contenir dans leurs retranchements les assiégés toujours craintifs pour leurs chevelures, et à inspirer de la confiance à l'armée.

Mais le fait important de la journée fut la capture de deux courriers iroquois, porteurs de lettres du colonel Mercer, commandant de Chouaguen, dans lesquelles il demandait d'expédier d'Albanv, en toute hâte, un secours de deux mille hommes. Il s'exagérait la force des Français et la faiblesse de sa garnison. On peut se figurer la joie de Montcalm.

" Ces lettres, dit-il, étaient de quatre heures du matin, et le marquis de Montcalm les avait à neuf heures, avec deux états très exacts de la force de la garnison et des malades ".

A minuit, le chemin de l'artillerie étant terminé, Desandrouins, aidé du capitaine Pouchot, commença l'ouverture de la tranchée sur la crête du coteau. Trois cents travailleurs, soutenus par deux compagnies de grenadiers et trois piquets, y travaillèrent sans relâche, sous les ordres de Boarlamaque, chargé de la direction du siège. " C'était, dit Desandrouins, un rude officier, continuellement blessé au feu, mais toujours debout.

Il ne quitta plus la tranchée, quoiqu'il reçût une contusion dans la journée du 13.

Cent Canadiens avec les sauvages, commandes par Des Ligneris et de Villiers, avaient été embusqués en avant vers la gauche, sous le couvert d'un taillis, avec ordre de tirer à toute volée sur les assiégés, s'ils apercevaient les travaux et tentaient de les arrêter.

" Il faisait un magnifique clair de lune qui, en éclairant les travailleurs, facilitait leur besogne ; mais d'un autre côté ce demi-jour les exposait à être découverts et à être inquiétés par le feu de l'ennemi. Par bonheur, ils ne s'en aperçurent pas, et ou fit trêve de part et d'autre. Ce qui, pour des sauvages, est peut-être le plus à admirer, ajoute Montcalm, c'est la tranquillité avec laquelle ils passèrent toute une nuit au même poste sans en tirer un coup de fusil ".

La surprise des sauvages fut aussi grande que celle des Anglais en apercevant, au point du jour, tout le travail qui avait été fait pendant la nuit. " Ils demandaient à venir, dit Montcalm, et on les plaçait derrière des espèces de créneaux faits avec des sacs de terre, d'où ils regardaient à loisir ".

Toute la journée du 13 fut employée à élargir la parallèle, à y faire un rempart de troncs d'arbres et de gabions, à ouvrir des chemins de communieation, et à tracer l'emplacement d'une batterie de six pièces. " Mais cette journée fut chaude. Les ennemis firent sur nous un feu d'enfer. Aux canons, aux bombes, à la mousqueterie qu'ils tiraient des deux forts à la fois, nous n'avions à opposer que les coups de fusil de quelques grenadiers à travers les créneaux formés de

sacs de terre, et de cinq ou six sauvages ivres qui, sautant par-dessus le parapet, allaient derrière une souche lâcher leur coup, puis revenaient encore plus vite, poussant des cris comme s'ils eussent remporté une victoire. Enfin, vers deux heures du soir, leur feu devint si violent, que ni sauvages, ni Fiançais n'osèrent plus se montrer ; puis, tout à coup, vers quatre heures, il cessa tout à fait.

" Ce silence absolu du fort Ontario étonne : on croit à une feinte pour nous engager à quelque étourderie. Cependant, après une couple d'heures, un sauvage s'offre pour aller à la découverte. Enjambant le parapet, il se glisse de souche en souche jusqu'au pied du rempart, et écoute un instant ; puis, tout à coup, on le vit presque aussitôt sauter dans le fort et reparaître aux yeux de toute l'armée accourue dans la tranchée, qui battit des mains ".

On fit marcher la compagnie de grenadiers de Guyenne pour s'emparer de la place.

La hardiesse des Canadiens et des sauvages qui n'avaient cessé de tirer autour du fort, avait épouvanté la garnison. Elle avait craint d'être cernée pendant la nuit, séparée du vieux Chouaguen, prise et scalpée, ou bien assaillie par une brusque attaque et jetée à la rivière, sur laquelle il n'y avait point de pont. Alors ils avaient encloué leur canon, noyé leur poudre, et s'étaient retirés avec une telle précipitation, qu'ils avaient abandonné trois hommes malades ou blessés et tous leurs bao'a^es.

" La joie et l'espérance, ajoute Desandrouins, éclatèrent alors comme on peut bien le penser sur tous les

visages. On disait : " Eh bien ! quand nous ne ferions que cela, n'est-ce pas assez pour notre gloire ? Mais les Anglais sont des pleutres, ils se rendront bientôt".

Le colonel Mercer ne pouvait commettre une plus grande faute que d'abandonner le fort Ontario : c'était livrer les clefs de Chouaguen. Il aurait dû, au contraire, y concentrer ses moyens de défense, et il aurait pu s'y maintenir jusqu'à l'arrivée du général Webb, qui s'avançait rapidement avec deux mille hommes de renfort.

Le système de fortifications d'Ontario était loin d'être aussi défectueux que l'ont prétendu certains historiens Les énormes pièces de bois, fortement liées ensemble et enfoncées de cinq pieds en terre, qui formaient son enceinte, étaient protégées jusqu'aux trois quarts de leur hauteur par le talus de la contrescarpe, exhaussé, comme on l'a vu, par les terres rejetées du fossé. Ces palissades, dont la tête seule était accessible, pouvaient résister longtemps aux boulets qui les ébranlaient ou les entamaient, mais ne les renversaient que difficilement 1.

Les troupes de terre, avec cent Canadiens, furent immédiatement employées à transporter, à bras, vingt pièces de canon et des munitions au delà du fort, sur le bord de la falaise qui domine la rivière. Toute la

1 — Au siège de Dantzig (1807), les soldats de Napoléon furent arrêtés plusieurs jours par une rangée de palissades placée au fond d'un fossé. " La difficulté que nous rencontrions ici, dit M. Thiers, était une preuve des propriétés défensives du bois.... Le boulet fracassait la tête de quelques-unes de ces palissades, souvent les écorchait à peine, et n'en renversait aucune". Histoire du consulat et de V empire, vol. 7, p. 525.

nuit, on s'occupa à y monter une batterie à barbette, et à la relier par une tranchée avec les fossés du fort, où l'on pouvait arriver sans être vu.

"Si on n'employa pas un. plus grand nombre de Canadiens, à ces diverses opérations, observe Montcalm, c'est qu'ils étaient destinés à faire un mouvement dès la petite pointe du jour ".

Le beau clair de lune qu'il faisait permettait à l'ennemi de diriger ses projectiles comme en plein jour. Il se contenta cependant de lancer une douzaine de bombes et quelques boulets. Les' soldats, stimulés par la présence du général venu lui-même à la tranchée, travaillèrent avec tant d'ardeur, qu'à l'aurore neuf pièces de canon étaient en batterie et les chemins de communications établis. M. de Bigaud avec ses Canadiens et la plupart des sauvages traversèrent, les uns à gué, les autres à la nage, la rivière en amont du fort Chouaguen, et l'investirent de manière à lui couper toute communication. " Cette manœuvre, dit Montcalm, se fit d'une façon brillante et décisive, y ayant beaucoup d'eau qui n'arrêta personne ". Le résultat de ce mouvement fut l'abandon immédiat du fortGeorge.

Montcalm avait gardé sous sa main cent Canadiens, dont il voulait se servir pour faire un autre débarquement durant la nuit, en aval du fort, et y transporter le régiment de Béarn avec quelques pièces de canon. " Cette dernière manœuvre, ajoute Montcalm, aurait sans doute achevé de leur faire perdre contenance ; mais la promptitude de nos travaux, dans un terrain qu'ils avaient jugé impraticable, la manœuvre du corps

qui avait passé la rivière, leur fit juger que nous devions être six mille h ouïmes ".

Cependant le feu, par lequel les ennemis répondaient à la batterie française, était très vif. Leur tir était plongeant : " Ils semblaient, dit Desandrouins, mettre à la main leurs bombes et leurs boulets dans nos tranchées, ou au moins sur leurs revers et leurs parapets qu'ils dominaient. Ils nous tuaient pas mal de monde ".

En ce moment le ciel qui s'était montré si favorable aux Français, semble se tourner contre eux. Le soleil qui s'était levé resplendissant se cache vers sept ou huit heures ; un violent orage éclate, accompagné d'une pluie torrentielle ; le sol se détrempe, et les canons qui n'avaient point de plate-forme se dérangent; on a toutes les peines du monde à régler leur tir ; puis les munitions commencent à faire défaut, malgré l'activité des soldats, dont la pluie retarde la marche. Le feu devient moins vif du côté des Français, celui des Anglais redouble, au contraire ; et une des neuf pièces est démontée.

Montcalm,qui souvent venait à la batterie, commençait à s'inquiéter ; mais en ce moment-là même un grave événement se passait au fort Chouaguen : le brave Mercer, qui le commandait, était coupé en deux par un boulet, au moment où il se disposait à faire une vigoureuse sortie. Cette perte irréparable jeta ledécouragement parmi la garnison, déjà glacée de terreur par le mouvement des Canadiens et des sauvages, dont les ligues les enlaçaient comme d'affreux serpents, et leur fermaient toute issue. Elle se croyait déjà sous le couteau à scalper des Indiens, en entendant pousser

des hurlements épouvantables pendant qu'ils brandissaient leurs armes. Une résistance opiniâtre ne pouvait qu'exciter davantage leur fureur, en ne retardant que de quelques jours la reddition de la place.

Montcalm, qui ne savait pas encore qu'un de ses boulets venait d'emporter le commandant de Chouaguen, fut ravi quoique peu surplis d'entendre, vers les onze heures, battre la chamade de l'autre côté de la rivière, et de voir arborer le drapeau parlementaire.

M. de Bougainville, sachant l'anglais, fut envoyé auprès du lieutenant-colonel Littlehales, qui venait de remplacer Mercer dans le commandement, pour lui proposer les articles de la capitulation et rester comme otage. Il fut suivi par M. de Lapause, qui en fit la rédaction.

D'après les termes de la capitulation, la garnison se constituait prisonnière de guerre, et tout le matériel des forts, munitions et vivres, appartenaient aux Français. Le nombre des prisonniers de guerre s'élevait à seize cent cinquante-huit hommes, savoir : les régiments de Shhiey et de Pepperel, venus de la vieille Angleterre, lesquels s'étaient battus a Fontenoy 1, et un détachement du rëgiment de Schuyler, formé des milices du pays. Ces troupes étaient commandées par soixantedouze officiers, dont deux ingénieurs, deux officiers d'artillerie et douze officiers de marine. On prit cinq drapeaux, la caisse militaire, contenant dix-huit mille cinq cent quatre-vingt-quatorze livres, sept bâtiments de guerre, deux cents berges, cent vingt et un canons,

1 — Journal de Bougainville.

quarante-huit mortiers. Les munitions de guerre consistaient en vingt-trois milliers de poudre, huit caisses de balles, deux mille neuf cent quatre-vingts boulets de divers calibres, quatre cent cinquante bombes, mille huit cents fusils et autre matériel en abondance.

Les magasins étaient remplis d'une grande quantité de biscuits, de lard et de bœuf salé, de farine, de riz, de pois et de sel, qui servirent à ravitailler le camp français.

Le siège avait coûté aux vainqueurs une trentaine d'hommes tués ou blessés, et cent cinquante aux vaincus. Le colonel Bourlamaque, à la tête des trois compagnies de grenadiers, des piquets de tranchée, et de cent hommes de la colonie, alla prendre possession de Chouaguen, dont la démolition fut immédiatement commencée. Cette besogne fut poussée avec tant de vigueur, que des trois forts il ne restait pas pierre sur pierre le matin du 21 août, jour fixé pour le départ.

Le fort Ontario, où avaient été confinés les prisonniers anglais, fut le dernier qu'on fit sauter et consumer. En cas d'attaque de l'ennemi, l'armée était venue camper de ce côté, le 16, appuyant sa droite au fort Ontario, sa gauche en écharpe sur la lisière de la forêt.

Les prisonniers furent dirigés sur Montréal, d'où ils devaient être transférés à Québec en attendant d'être échangés.

Montcalm, qui connaissait le cœur du soldat, voulut

célébrer son triomphe par une manifestation religieuse

et patriotique qui soulevât l'enthousiasme de l'armée.

Dans la matinée du 20 août, il fit planter une grande

croix portant ces mots : In hoc signo vincunt. " C'est

par ce signe qu'ils triomphent." Et près de cette croix, un mai sur lequel étaient attachées les armes de France, avec cette devise, où se révélaient les goûts classiques du général : Manibus date lilia plenis. " Apportez des lis à pleines mains ".

L'armée fut appelée sous les armes, et l'abbé Piquet qui avait rejoint l'expédition, bénit le pieux trophée, au milieu du roulement clés tambours et des décharges réitérées du canon et de la mousqueterie.

Le lendemain, la flottille française prit le large, après avoir salué une dernière fois l'éphémère monument de sa victoire. Quand les derniers bateaux eurent disparu derrière l'angle de la falaise, le silence de la nature primitive, ce silence immense des solitudes infinies, à peine troublé par le passage de la brise ou par le murmure des flots, avait déjà envahi les ruines de Chouaguen.

L'embarquement des prisonniers avait été marqué par un incident regrettable, qui aurait pu être évité si les commandants français, trop dédaigneux des Canadiens et de l'expérience de nos officiers, n'avaient pas méprisé leurs sages avis.

" Nous ne pouvions avoir, dit Desandrouins, l'idée de gouverner des troupes légères avec tant de cérémonie ".

Ce fut en vain qu'on les avertit que les sauvages ne se regarderaient pas comme liés par la capitulation tant qu'ils ne l'auraient pas ratifiée eux-mêmes, dans un conseil par l'acceptation d'un collier. Cette précaution parut superflue.

Une trentaine de soldats anglais, qui, selon la version de Bou gain ville " avaient voulu se sauver à travers les bois ". furent pris et massacrés par les sauvages. Ce n'était que le prélude d'un plus grand malheur qui devait arriver, l'année suivante, après la prise de William-Henry.

Le massacre de Chouaguen ne fit pas grand bruit, probablement parce que les malheureuses victimes s'étaient mises elles-mêmes dans le tort en cherchant à s'enfuir, ensuite parce qu'elles ne se composaient que d'obscurs soldats.

" On ne saurait, remarque Desandrouins en terminant son récit du siège de Chouaguen, donner trop d'éloges à l'ardeur et au zèle de chaaue officier en particulier. Chacun s'est porté au progrès et à l'avancement de l'ouvrage commun, sans délibérer ni sur les fatigues déjà essuyées, ni sur aucune autre considération. La plupart des soldats ne descendaient la garde que pour prendre des outils, et travaillaient néanmoins avec une activité qui n'a pas d'exemple.

" Les Canadiens et les sauvages n'en méritent pas moins par la bonne contenance qu'ils ont tenue vis-à-vis de l'ennemi.

" Il est vrai que la présence de M. de Bourlamaque, colonel, commandant particulier du siège qui, quoique blessé dès le second jour d'une balle à la tête, n'en discontinua pas d'un instant de porter ses soins par toute la tranchée ; la confiance que M. de EigaUd inspira aux Canadiens et aux sauvages ; et le zèle infatigable de M. le marquis de Montcalm qui, à travers les bombes et les boulets, arrivait d'heure en heure, au

milieu des travaux les plus avancés, malgré les cris des soldats et les représentations de chaque officier; il est vrai, dis-je, que rien ne doit surprendre de la part de troupes conduites par de semblables généraux ".

Pendant que les fortifications de Chouaguen croulaient sous la poudre et les flammes, Montcalm avait annoncé à son -ami Lévis le brillant succès qu'il venait d'obtenir. Il lui donne eu confidence son jugement sur quelques-uns des officiers français et canadiens C'est une boutade originale et satirique:

" ... Bourlamaque s'est très bien conduit, et, pour vous le prouver, Bougainville en convient. Je ne saurais trop me louer de mes aides de camp : de Lapause, de Malartic. J'eusse succombé à la besogne sans eux, et Lapause est un liomrne divin qui m'a bien soulagé. Cela n'empêche pas que je sois excédé. Dites à votre camp que j'ai été très content de Messieurs de la colonie. Souvenez-vous que Le Mercier est un ignorant et un homme faible ; Saint-Luc, un fanfaron et un bavard ; Montigny, admirable, mais un pillard ; Ligneris, Villiers, Léry, bons ; Langy, excellent ; Marin, brave, mais sot ; tout le reste ne vaut pas la peine d'en parler, même mon premier lieutenant-général Kigaud 1 ".

Le 28 d'août, toutes les troupes étaient rentrées à Montréal pour de là être dirigées sur Carillon, à l'exception des milices qu'on dut renvoyer dans leurs familles pour faire la moisson ; il n'avait été laissé que

1 — Au chevalier de Lévis, au camp de Chouaguen, 17 août

cent hommes de garnison à Frontenac et cent cinquante à Niagara.

Le lendemain; qui était un dimanche, deux des drapeaux anglais furent remis solennellement par M. de Vaudreuil au colonel Bourlamaque, en présence des troupes sons les armes, et portés en procession à travers toute la ville, au milieu des acclamations d'une foule enthousiaste. Arrivé sous le portique de l'église paroissiale, où s'était réuni le clergé, M. de Bourlamaque, portant les deux drapeaux, s'avança vers l'abbé de Tonancour, représentant de l'évêque de Québec, et les remit entre ses mains, en lui adressant cette allocution, rapportée textuellement par Montcalm :

" Monsieur,

" Nous vous présentons, de la part de M. le marquis de Vaudreuil, ces drapeaux, pris à Chouaguen sur les ennemis du roi. Il les consacre à Dieu par vos mains et les dépose en cette église, comme un monument de sa piété et de sa reconnaissance envers le Seigneur, qui bénit la justice de nos armes et protège visiblement cette colonie ".

L'abbé de Tonancour remercia en quelques mots le colonel Bourlamaque, en l'invitant à venir avec sa brave armée rendre oulce à Dieu dans l'église, où un Te Deum solennel fut chanté.

Deux autres drapeaux apportés à Québec furent suspendus avec de semblables démonstrations aux voûtes de la cathédrale, et le cinquième dans l'église des Trois-Rivières.

" Voilà une jolie aventure, écrivit Montcalm à sa femme, en lui racontant son exploit; je vous prie d'en remercier Dieu dans ma chapelle : ".

Cette jolie aventure, menée avec autant d'audace que de promptitude et d'habileté, n'apportait pas seulement des lauriers à pleines mains, mais des fruits plus abondants encore. Par l'anéantissement de Chouaguen, la France, devenue maîtresse du lac Ontario, n'avait plus besoin que de faibles garnisons à Frontenac et à Niagara pour maintenir ses communications avec l'Ouest. L'ennemi était refoulé jusqu'à ses anciennes frontières, et il n'y avait plus rien à craindre de ce côté jusqu'à la fin de la campagne. Vaudreuil pouvait donc concentrer toutes ses forces sur Carillon, les masser à la tête du lac Saint-Sacrement, et refouler jusque sous les murs d'Albauy les cplonnes anglaises ébranlées par la défaite.

La chute de Chouaguen, aussi prompte qu'inattendue, avait été en effet un coup de foudre pour les colonies voisines. Le général Webb, qui marchait au secours de cette place, s'était même imaginé que Montcalm s'avançait de là contre lui ; dans sa frayeur il avait fait brûler les dépôts de munitions établis sur la route, et avait obstrué, à mesure qu'il retraitait, la rivière qui servait de voie de communication, en y renversant une grande quantité d'arbres.

Lord Loudon ordonna à Winslow, qui commandait à la tête du lac Saint-Sacrement, d'abandonner tout projet d'offensive et de se retrancher fortement pour tenir les

1 — A madame la marquise de 3Iontcalm, 30 août 1756.

Français en échec. Le contre-coup de cet événement se fit sentir en Angleterre, où l'on comprit que la France avait au Canada un habile général 1,

1 — Voici, d'après le Journal de Montcalm, l'état des prisonniers de Chouaguen, tel que constaté lors de la capitulation :

Régiment de Shirley 584

Régiment de Pepperel 465

Régiment de Schuyler 183

Officiers et matelots des bâtiments 102

Charpentiers et ouvriers 135

Artillerie 20

Génie 4

Marchands 11

Employés 2

Femmes 84

Tués 152

Total 1,742

Ces chiffres officiels mettent à néant les assertions de certains auteurs anglais, qui ont prétendu que la garnison de ■Chouaguen se réduisait à mille cinquante hommes.

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