CHAPITRE CINQUIEME
Premiers indices de mésintelligence entre Montcalm et Vau-
dreuil Habiles manœuvres du chevalier de Lévis —
La vie militaire à Carillon Montcalm y tient un grand
conseil de sauvages Expédition à la découverte et
capture de prisonniers Cruautés des sauvages —
Exploit de M. de Villiers Levée du camp de Carillon.
Il n'y a guère de triomphe qui ne soit mêlé de quelque amertume, et il n'est besoin souvent de chercher hors de soi pour la trouver. Montcalm ne tarda pas à en faire l'expérience. En entrant à Montréal, il avait été étonné d'entendre associer le nom de Vaudreuil au sien dans le concert de louanges qu'on lui décernait ; mais quand il entendit le gouverneur lui-même s'attribuer une part de la victoire, il eut peine à se contenir. Il ne répondit d'abord que par de fines railleries, mais emporté par son tempérament, il se répandit bientôt en sarcasmes amers, et finit par se montrer injuste à force d'être acerbe. Sans doute que la vanité de Vaudreuil était puérile, mais il n'en était pas moins vrai que c'était lui qui avait conçu et préparé le plan de cam-
pagne si admirablement exécuté par Montcalm. Telle est l'origine de la fameuse querelle entre ces deux hommes, qui a été une des causes de la perte du Canada.
" Votre ami, l'évêque, écrivait Montcalm à Lévis, vient de donner le plus ridicule mandement du monde ; mais gardez-vous bien de le dire, car c'est l'admiration du Canada { ".
Ce blâme, par lequel Montcalm déchargeait sa mauvaise humeur, n'avait d'autre motif que les louanges que Mgr de Pontbriand avait distribuées, avec une rare impaitialité, entre les chefs et les soldats français et canadiens. Ce mandement d'action de grâces, était, du reste, un modèle du genre ; il n'avait d'autre ridicule que celui de ne pas réserver tout l'encens pour un seul 2.
C'est dans cette disposition d'esprit que le général victorieux quitta Montréal pour Carillon ; il emportait avec lui une blessure, dont il ne devait pas guérir, celle de l'orgueil froissé.
Le trajet jusqu'au fort Saint-Jean se fit, partie à cheval, partie à pied, partie en calèche ; car la route, percée à travers une plaine fertile, mais peu déboisée, était presque impraticable. Une escorte de quinze miliciens et de trente sauvages outaouais accompagnait le général, parce que cette route paraissait en ce moment peu sûre. La veille, un parti ennemi s'était montré à Laprairie, où il avait enlevé une chevelure.
1 — Lettre à Lévis, 27 août 1756.
2 — Mandement des évêqaes de Québec, vol. II, p. 110. Mandement de Mgr de Pontbriand, publié en action de grâces de la prise de Chouaguen, 20 août 1756.
Bougainville qui, pour la première fois, parcourait cette partie du pays, y portait comme toujours son esprit d'observation. " Le fort Saint-Jean, dit-il, placé sur la rivière de Sorel, est une enceinte carrée à quatre bastions. Bâti en pieux, il est fort mal fait, quoiqu'il ait coûté quatre-vingt-seize mille francs.
" Celui de Saint-Frédéric est en pierre, avec une grosse redoute, également en pierre, située dans l'intérieur du fort ; il est très mal placé, ayant plusieurs hauteurs qui le commandent à portée du fusil. Sur ces hauteurs on a fait une recloute et un retranchement de pièces sur pièces, ouvrages mal faits et plutôt nuisibles qu'utiles à la place ".
Le fort Saint-Frédéric était alors commandé par M. de Lusignan, vieil officier d'expérience, et qui avait de beaux états de service. " J'ai beaucoup raisonné avec M. de Lusignan, écrit le marquis "... lime paraît qu'il connaît les choses possibles et dangereuses x".
" C'est un très bon officier à tous égards, ajoutait de son côté le chevalier de Lé vis 2.
Une note jetée en passant par Montcaîm révèle la simple et austère vie de soldat que le général s'imposait pour donner l'exemple à son armée. " Ne quittez pas votre maison, écrit-il à Lévis, car vous me nourrirez et je mettrai mon matelas avec Fontbrune 3 dans la grande pièce ". Puis il ajoute : " Heureux, si vous avez
1 — Lettre à M. de Lévis, le 26 octobre 1756.
2 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 37.
3 — M. de Fontbrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, et protégé de M. de Lévis. Journal de Montcaîm.
le temps de recevoir le renfort que je vous envoie, car les ennemis, suivant mon calcul militaire, doivent vous attaquer d'ici au 20 septembre ou jamais ".
Lorsque dans la journée du 10 septembre, le chevalier accourut au pied de la falaise de Carillon, à la rencontre de Montcalm, il l'embrassa en le félicitant de sa victoire. Il n'y avait pas deux mois qu'il lui avait dit adieu en ce même endroit, et dans ce court intervalle le général avait fait trois cents lieues de marche, assiégé, pris et rasé un fort. Plus d'un flatteur dut lui rappeler, non sans quelque vérité, le mot de César : Veni, vieil, vici.
Il nous reste à voir quelle avait été l'attitude de Lévis durant cette expédition, et comment il y avait coopéré par ses habiles manœuvres et par ses démons-' trations agressives. " Votre ordre de bataille est si bien, lui écrivait de Chouaguen le marquis de Montcalm, que si vous n'en avez point, je veux au moins que le ministre le lise 1 ". Et peu après : " Je ne vous ai point oublié dans mes relations aux ministres, et pour ce que vous avez très bien, fait à Carillon, et pour la part que vous avez eue à notre expédition en faisant une diversion par vos détachements... Vous croyez bien que je suis éloquent quand j'ai occasion de parler de quelqu'un que j'estime autant que vous ".
M. de Lévis n'avait pas attendu ces marques d'approbation pour rendre justice aux talents du marquis de Montcalm. Il écrivait au ministre de la guerre, le comte d'Argenson : " Je ne sais si M. le marquis de
1 — Au camp de Chouaguen, le 17 août 1750.
Montcalm est content de moi ; ce qu'il y a de certain,
c'est que je le suis beaucoup de lui Ce n'est pas à
moi à vous parler de son mérite ni de ses talents ; vous les connaissez mieux que moi ; mais je puis avoir l'honneur de vous assurer qu'il a généralement plu •dans cette colonie, et qu'il traite très bien avec les sauvages. 11 a aussi établi la discipline parmi nos troupes l ".
Le chevalier de Lévis n'avait cessé d'entretenir des partis de Canadiens et de sauvages qui allaient ravager les établissements, faire des prisonniers et enlever des chevelures jusqu'aux portes d'Albany. Instruit par eux que les Anglais s'apprêtaient à l'attaquer, il fit les dispositions suivantes auxquelles il exerça les troupes. Au premier signal donné par deux boîtes à détonations dans le camp du chevalier de La Corne, placé en avantgarde, et répété par le poste de la Chute, le fort de Carillon devait répondre par deux coups de canon. Alors toute l'armée prendrait les armes à la tête du camp ; elle recevrait une distribution de poudre et de balles, et des vivres pour deux jours. L^n détachement de la milice et de la marine, appuyé de cent cinquante hommes de la ligne, sous le commandement de M. de Eoquernaure 2, resterait à la garde du camp, du fort et des bateaux. Ce corps devait être composé des hommes les moins en état de marcher. Sept compagnies, dont une de la marine et six de Eoyal-Eoussillon, aux
1 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 21.
2 — Lieutenant-colonel commandant le régiment de la Reine.
142 MONTCALM ET LKVIS
ordres de M. de Poulhariez \ se jetteraient dans des bateaux, débarqueraient à la droite de la rivière à la Chute et iraient rejoindre aux avant-postes M. de La Corne, pour lui aider à combattre l'ennemi, s'il le trouvait débarqué ou en disposition de le faire.
L.3S sept autres CDmpagnies dj Royal-Rms sillon, fortifiées d'une compagnie de la marine, commandées par M . de Bernetz 2, remonteraient par terre la rive gauche de la rivière à la Chute jusqu'au camp de M. de Contrecœur, pour empêcher une descente de ce côté.
Le régiment de Languedoc avec deux compagnies de la marine et de la colonie, sous M. de Privas 3, se rendrait au poste de la Chute, pour y rester sous la main du chevalier de Lé vis, afin d'être porté aux points les plus menacés.
Le régiment de la Heine avec deux compagnies des troupes légères, aux ordres du chevalier de Montreuil 4, se porterait sur la droite, à travers les bois, jusqu'à la hauteur du poste de la Chute.
" Les commandants de ces corps, ordonnait Lévis, feront faire des découvertes bien avant dans les bois, et se porteront aux endroits où ils apprendront que l'ennemi paraîtra, pour le combattre avec tout le zèle et le courage dont ils seront capables.
J — Capitaine des grenadiers au régiment de Royal-Roussillon.
2 — Lieutenant-colonel commandant le régiment de Royal- Roussillon.
3 — Lieutenant-colonel commandant le régiment de Languedoc.
4 — Premier capitaine du régiment de la Reine.
" Les troupes de la marine et celles de la colonie combattront à leur façon sur les ailes des troupes de terre. M. de Montreuil détachera aussi tous les bons tireurs de son régiment, mais le gros de ses troupes restera en ordre de bataille, afin {jue dans le cas où les tirailleurs fussent obligés de se replier, ils pussent le faire avec sûreté derrière le régiment qui fera tête à l'ennemi, et donnera le temps à ceux qui auront combattu à la légère, de se rallier et de recommencer le combat. Il aura la plus grande attention de ne se pas laisser couper la retraite par l'ennemi, et dans le cas où il serait obligé de se retirer, il le fera par le chemin qu'il aura suivi, et tiendra ferme à la tête des abatis pour favoriser la retraite aux troupes qui auront combattu aux camps avancés et à la Chute.
" Il y aura un officier, un sergent et un caporal de chaque corps auprès de M. le chevalier de Lévis, qui se tiendra à la Chu^e. Il faut qu'ils soient bons marcheurs et en état de porter des ordres. M. de Roquemaure accélérera les défenses du fort, afin qu'en cas d'accident, tout soit en état pour assurer la retraite à toutes les troupes qui viendront camper entre le fort et la redoute ".
Tel est cet ordre de bataille admiré à bon droit par le marquis de Montcalm, et qui fait pressentir d'avance le vainqueur de Sainte-Foye. On y remarque particulièrement la prudence de Lévis dans le soin qu'il prend de diviser les troupes légères pour en tirer tout l'avantage possible. Excellentes dans l'escarmouche, mais peu solides, elles sont placées sur les ailes des
troupes de ligne, derrière lesquelles elles peuvent toujours venir se rallier.
La hardiesse des mouvements de M. de Lévis, l'augmentation de ses portes avancés, qui poussaient des pointes de chaque côté du lac Saint-Sacrement, le nombre et la force des partis qu'il tenait constamment en campagne, et qui revenaient avec des prises et des chevelures après des coups audacieux, en imposèrent à ce point aux Anglais, qu'ils crurent toujours à une marche offensive jusqu'au moment de la prise de Chouaguen.
" J'ai été faire une tournée aux deux camps avancés, écrivait Lévis à Vaudreuil, en lui rendant compte de ses opérations. Je me suis rendu au camp de M. de Contrecoeur, par terre, en suivant le bord de la rivière du côté du nord, où j'ai traversé le lac Saint-Sacrement pour me rendre aux postes avancés du camp de M. le chevalier de La Corne. J'ai visité avec attention tous les endroits où l'ennemi pourrait débarquer. Je suis convenu avec M. de Contrecœur et M. le chevalier de La Corne qu'ils les feraient tous embarrasser avec des arbres. Ces messieurs sont de très bons officiers, et j'ai été très content de la façon dont j'ai trouvé leurs postes 1. J'ai dîné chez M. le chevalier de La Corne, et je suis revenu au camp par le côté du sud jusqu'à la Chute, où je me suis embarqué. J'avais amené avec moi un officier major, deux sergents et deux soldats de
1 — M. de Contrecœur s'était distingué au fort Duquesne, dont il venait de quitter le commandement. Il avait organisé le corps de troupes avec lequel MM. de Beaujeu et Dumas avaient remporté la victoire de Monongahéla.
chaque corps, pour qu'en cas de besoin, ils puissent y conduire les troupes que j'y enverrais : ".
Au cours de cette correspondance, on voit les noms des chefs de bande qui se distinguèrent le plus dans cette campagne : MM. de Contrecœur, père et fils, de Beaujeu 2, de Saint-Martin, de Florimond. " Je ne saurais vous rendre assez bon témoignage de M. de Beaujeu. Tous les officiers qu'il avait avec lui dans son détachement (du 2 août), se louent beaucoup de sa conduite. Vous connaissez mieux que moi son mérite ; je ne puis vous parler que de son zèle et de sa bonne volonté.
" M. de Saint-Martin est un officier très intelligent et sur lequel on peut compter.
'" Le parti que commandait M. de Pecaudy avec M. Clapier est rentré ; il était composé de quarantesix sauvages et de vingt Canadiens. Ils ont frappé tout auprès du fort George ; ils ont vu ce fort et une partie du camp qui y est, où ils ont donné l'alarme. Ils ont surpris un détachement sur le bord du lac, qui faisait du bois ; ils disent en avoir tué plusieurs. Ils ont apporté quatre chevelures et fait deux prisonniers. Les sauvages, soldats et Canadiens sont très contents de M. de Pecaudy (de Contrecœur) ; il les a fort bien conduits et s'est distingué à leur tête 3 ".
Une mort prématurée allait bientôt terminer la carrière de ce brillant officier.
1 — Lettre du chevalier de Lévis, p. 24. 2 — Frère du héros de la Monongahéla.
3 — Lettres de Lévis, p. 22.
" M. de Contrecœur, écrivait Lévis à l'intendant Bigot, est dans la plus grande affliction de la mort de son fils aîné, qui a eu le malheur de se tuer par son fusil qui a parti, et sur lequel il était appuyé. Tout le monde regrette beaucoup cet officier ; il venait de se signaler au détachement de M. de la Colombière. L'état du père est très touchant. Je l'ai été voir hier ; je lui ai proposé d'aller passer quelques jours à Montréal ; il m'a dit qu'il n'irait que quand il croirait qu'il n'y aurait plus rien à craindre dans cette partie ".
De temps en temps, l'apparition de quelques voiles sur le lac Saint Sacrement, ou l'échange de coups de fusil entre des patrouilles faisaient croire à l'approche des Anglais. Les deux coups de canon du fort Carillon répondaient aux boîtes à détonations, et tous les corps de troupe couraient aux armes ; mais on apprenait bientôt que c'était une fausse alerte.
Il y avait d'amples loisirs au camp de Carillon, seul point animé de toute cette région, où l'œil n'apercevait que montagnes et forêts à perte de vue. La nourriture aux pois et au lard, que partageaient l'officier et le soldat, n'était pas de nature à charmer la monotonie des jours. Heureusement que la chasse et la pêche étaient d'une extrême abondance : les canards, les sarcelles, les tourtes surtout s'abattaient aux alentours par bandes innombrables. L'ours, le chevreuil, le castor n'étaient point rares. La chasse et la pêche avaient donc le double avantage de faire oublier les heures d'ennui, et d'appoiter quelques bons plats sur la table ; mais personne ne pouvait se livrer sans danger à ces plaisirs, car il n'y avait pas une anse, pas un rocher, pas un
taillis d'où ne pouvait partir une balle lancée par quelques sauvages ou coureurs de bois ennemis, venus là pour guetter une proie.
Malgré les défenses réitérées de s'éloigner du camp, l'attrait d'un plaisir délicat faisait commettre des infractions qui eurent quelquefois de fâcheuses suites.
" Il nous est arrivé, hier, écrivait M. de Lévis au marquis de Vaudreuil, un événement dont je suis très fâché : ce sont deux officiers du régiment de la Esine qui avaient été à la chasse aux canards, avec une pirogue, dans une anse qui est de l'autre côté de la rivière au Pendu, vis-à-vis la redoute. Il y avait un parti ennemi, qui y était embusqué, et qui a fait sa décharge sur ces deux officiers, qui sont MM., de Biville et de Tarsac, tous deux lieutenants ; ils ont été tués. On a trouvé la pirogue chavirée et percée de plusieurs coups, et au bord du rivage où le coup s'est fait, la tête de M. de Tarsac avec la chevelure levée. C'est un accident très triste et très désagréable. Je n'ai cependant rien à me reprocher à cet égard, ayant défendu à MM. les officiers d'aller à la pêche et à la chasse, et notamment sur cette partie. Je suis toujours très fâché que cet accident soit arrivé, d'autant plus que cela a tombé sur deux bons sujets. M. de Eoquemaure regrette beaucoup M. de Tarsac, qu'il aimait et qui lui était recommandé x ".
Dans l'intérieur du camp, la principale distraction était les sauvages, avec leurs coutumes bizarres, leurs jongleries, leurs tours d'adresse, leurs danses, leurs
1 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 86.
jeux ; celui de la crosse surtout, qui offrait le spectacle le plus animé. Un des témoins de ces scènes, le chevalier Duchat, capitaine au régiment de Languedoc 1, en écrivait des relations étonnées à sa famille ; mais il s'étonnait bien davantage des incroyables cruautés de ces barbares et du nombre de scalpes qu'ils rapportaient de leurs courses.
Notre civilisation réprouve ces atrocités auxquelles les deux partis étaient fatalement entraînés en recherchant l'alliance des indigènes. Le chevalier de Lévis en avouait la triste nécessité dans sa correspondance au ministre de la guerre.
" M. du Sablé, officier des troupes de la colonie, que j'avais envoyé avec des sauvages entre le fort Lydius 2 et Albany, est revenu hier avec tout son monde ; j'en étais fort en peine, parce qu'il n'avait pris des vivres que pour dix jours, et qu'il a été vingt-trois jours dehors. Les sauvages n'ayant pas pu faire de prisonniers, ni lever de chevelures du côté du fort Lydius, ont demandé à M. du Sablé d'aller dans la Nouvelle- Anoleterre. Us ont été dans le comté de Massachussetts, à Haldfield (Hartford), sur la rivière de Connecticut, qui est à plus de deux cents milles d'ici, et à cinquante milles de Boston, où ils ont tué une dizaine de personnes, dont ils n'ont eu le temps que de lever quatre chevelures, et m'ont amené un prisonnier, qui est un habitant qui ne sait rien de ce qui se passe à l'armée. Il
1 » C'est un ancien officier", écrivait de lui M. de Lévis
au ministre, en demandant une pension en sa faveur. Lettres du chevalier de Lévis, p. 418.
2 Appelé par les Anglais fort Edouard.
m'a dit que, dans sa contrée, on y avait grande peur des sauvages, et que les habitants n'osaient pas . faire la récolte. M. du Sablé m'a dit aussi que les grains n'étaient pas coupés, et qu'ils se perdaient par trop de maturité.
" Il prétend que l'alarme a été grande dans la Nouvelle-Angleterre, et que tous les forts ont tiré du canon. Il est revenu ici, de même que tous les sauvages, excédé de fatigue et mourant de faim. De pareils partis sont très nécessaires pour mettre l'épouvante parmi les habitants 1 ".
La mauvaise qualité des vivres, les viandes salées, qui faisaient la principale nourriture de l'armée, ne tardèrent pas à engendrer des maladies, particulièrement le scorbut. L'hôpital de Saint- Frédéric, où la plupart des malades étaient dirigés, en avait reçu dès la fin d'août, près de six cents, presque tous Canadiens. " Cela vient, écrivait Lévis, du peu de soin qu'ils ont d'eux, malgré toutes les précautions que l'on prend, et que ce sont presque tous des jeunes gens et des enfants qui ne peuvent pas supporter les fatigues 2 ". Ces fatigues et les intempéries auxquelles étaient exposés l'élite des miliciens et les coureurs de bois, que l'on choisissait de préférence pour accompagner les sauvages dans leurs courses, en amenaient également un bon nombre à l'hôpital.
Toutes les milices en général, avaient été jusque-là mal disciplinées; les meilleures n'ayant jamais connu
1 — A M. le comte oV Argenson, p. 80.
2 — Lettre du chevalier de Lévis à M. Bigot, le 2 août 1756, p. 39.
que les guerres de partisans avec les sauvages, dont elles avaient pris les habitudes d'incurie et d'indépendance. Mais sous la main de leurs nouveaux chefs, et grâce à la belle tenue des troupes de ligne qu'elles avaient sous les yeux, elles se réformaient rapidement. Le chevalier en témoignait sa satisfaction au gouverneur.
" Il y a longtemps que je me donne des soins pour la propreté du camp des miliciens et pour qu'ils fassent un ordinaire réglé, ce qui s'exécute aussi bien qu'il est possible ; et c'est au soin particulier que M. de Sabrevoix y donne que cela est dû. Je suis extrêmement content de tout ce qu'il fait, et il tient les troupes de la colonie dans le meilleur ordre. Je vous serais bien obligé de vouloir bien lui écrire une lettre de satisfaction à cet égard ; c'est un officier très zélé et de beaucoup de mérite * ".
Dans les premiers jours de septembre, les Anglais avaient massé plus de dix mille hommes entre le fort Edouard et le fort William-Henry, leur point d'appui à la tête du lac Saint-Sacrement, c'est-à-dire, des forces triples de celles dont disposait le chevalier de Lévis. Leurs avant-postes occupaient fortement les îles du lac, à trois ou quatre lieues du fort. M. de Florimond, qui avait osé s'en approcher de très près, avait aperçu d'une hauteur voisine le camp ennemi, disposé de chaque côté du fort. Il y avait compté sept rangs de tentes de cent trente chacun, et un grand nombre de bateaux. Nos sauvages alliés, intimidés par les partis d'éclaireurs
1 — A M. le marquis de Vaudreuil, p. 63.
anglais qui venaient tirailler jusqu'aux avant-postes, n'osaient plus s'aventurer au loin.
M. de Lévis s'attendait d'être attaqué de jour en jour, quand éclata la nouvelle de la prise de Chouaguen. Elle lui garantissait l'issue de la campagne.
" C'est une victoire des plus complètes, écrit-il au marquis de Vaudreuil, et qui est due aux justes et sages précautions que vous avez prises. J'ai l'honneur de vous en faire mon très humble compliment.
"Je ferai chanter le Te Deum aujourd'hui, à six heures du soir, et je ferai faire une réjouissance générale. Je compte que milord Loudon entendra l'artillerie de ce fort i ".
Le retour du marquis de Montcalm avec son corps d'armée avait porté le camp de Carillon à quatre mille neuf cents combattants, y compris les sauvages. Les régiments de Béarn et de Guyenne furent cantonnés à une demi-lieue sur la droite de la rivière à la Chute, Cent vingt hommes des troupes de la marine, sous M. de Saint-Martin, avaient été placés en avant, à mi-distance entre M. de La Corne et M. de Contrecœur, avec ordre d'appuyer l'un ou l'autre au premier signal.
Les sauvages, enhardis par la victoire, ne craignaient plus de faire des reconnaissances. On résolut d'en profiter pour les entraîner tous dans une grande expédition
1 — A M. le marquis de Vaudreuil, p. 82.
" Pendant que j'étais à table, lui écrivait Vaudreuil dans sa dépêche, on m'a dit qu'il paraissait cinq drapeaux anglais déployés sur la rivière. C'était M. de Villiers qui avait été détaché avec les sauvages pour me porter ces drapeaux. Il me les a remis avec une nouvelle dépêche qui me combla de joie ".
confiée à un officier de la colonie, M. de la Perrière, suivi de cent Canadiens et de vingt officiers ou cadets de la colonie, formant un effectif de sept cent vingt hommes. Les deux aides de camp de Montcalm : Bougainville et la Rochebeaucour, avec l'ingénieur Desandrouins et Le Mercier, y furent attachés avec ordre de reconnaître les positions des Anglais dans les îles, et d'aller observer le camp du fort George d'aussi près que possible. Mais ce n'était pas une mince besogne que de faire prendre une résolution unanime à six cents guerriers de différentes tribus, " opération longue et fastidieuse, observe Bougainville. Il en coûte force eau-de-vie, équipements, vivres, etc. C'est un détail qui ne finit pas ".
Dès l'aurore du 13 septembre, un grand conseil, annoncé la veille, était en séance sur le plateau qui s'étendait entre les tentes et les glacis du fort. Jamais le camp de Carillon n'avait présenté un coup d'oeil aussi animé, aussi extraordinaire. Du haut des remparts, où flottaient les couleurs de France, le canon venait d'annoncer l'heure du réveil.
Les différents corps d'armée, drapeaux en tête, émergeaient du camp et du fort au seul cri des officiers ; car les trompettes et les tambours étaient interdits. Entre les rangées des tentes, dont les toitures blanches se dessinaient en vives arêtes sur la verdure du gazon et des bois, les feux allumés par les cantiniers, laissaient échapper de légères colonnes de fumée, qui flottaient en nuages à la cime des arbres. Tous les guerriers indiens fraîchement tatoués, groupés par tribus et assis sur l'herbe, formaient un immense cercle, où les chefs
se passaient de main en main le calumet après en avoir tiré quelques bouffées. En arrière d'eux, étincelaient au soleil levant les sabres et les baïonnettes des régiments français, disposés en un vaste carré. Le marquis de Montcalm, debout au centre du conseil, et tenant en main un collier de porcelaine, haranguait son étrange auditoire. A mesure que M. Marin, l'interprète du jour, traduisait les paroles de l'orateur, les chefs répondaient par des inspirations gutturales répétées en chœur par la foule des guerriers. Singulière rencontre des deux extrêmes de la civilisation et de la barbarie.
L'éloquence du général parut convaincre toute l'assemblée, et le départ de l'expédition fut fixé au lendemain soir. Mais d'ici là un incident quelconque pouvait changer toutes les résolutions. En effet, quelques Iroquois, revenant d'une découverte, rapportèrent sept chevreuils qu'ils avaient tués, et invitèrent leurs frères à leur festin. Force fut donc de remettre l'expédition jusqu'au matin du 15.
Enfin on se mit en marche. Il était décidé qu'une partie du détachement irait frapper à gauche vers le fort Edouard, en remontant le lac Champlain et la rivière au Chicot, qui s'y décharge, tandis que l'autre suivrait la route du lac Saint-Sacrement.
" Nous nous sommes rendus à six heures du soir au camp avancé de M. de Contrecœur.
" Les sauvages qui devaient partir ce soir ne partent plus. La destination même du détachement est changée. Ils veulent aller tous ensemble par le lac Saint-Sacrement.
" On dit que le départ est fixé à cette nuit, mais c'est un " on dit", et le caprice sauvage est bien de tous les caprices possibles le plus capricieux l ".
La décharge du lac " est un pays de montagnes, de précipices", fait exprès pour les embuscades " et pour les coups fourrés ".
" Les sauvages sont enfin déterminés à partir, et quittent le camp de M. de Contrecœur vers six heures du soir.
" Les canots, au nombre de trente-quatre, ont attendu en ligne, derrière une pointe, que le jour fût tout à fait tombé ".
Ce sont "• les sauvages qui décident la marche, les haltes, les découvertes, l'expédition à faire ; et dans cette espèce de guerre, il faut s'en rapporter à eux ".
Ils étaient soi-disant aux ordres de l'intrépide Marin, dont Montcalm reconnaissait la bravoure, mais qu'il jugeait sot, parce qu'il était vantard, comme presque tous les coureurs de bois.
La lune se levait à l'horizon, et achevait de disperser de légères vapeurs à la cime des montagnes pittoresques qui bordent les deux rives du lac, l'un des plus beaux de tout ce pays. La flottille s'avança dans un profond silence, en longeant la côte du nord, jusqu'au delà de l'île à la Barque. Le reste de la nuit fut passé au bivouac, à la tête des bateaux tirés sur le rivage. Un canot d'écorce avait été dépêché en avant à la découverte. " Ce canot rencontra dans le chenal des îles un petit bateau anglais qui était en croisière. Comme il
1 — Journal de Bougainville.
faisait clair de lune, notre canot s'est plongé dans la partie où les arbres faisaient ombre, et a observé les mouvements du canot ennemi, qui presque aussitôt s'en est retourné, sans nous avoir découverts ".
A la pointe du jour, tout le détachement se retira dans l'épaisseur du bois pour y attendre le retour de deux partis d'éclaireurs, dont l'un devait s'avancer le long du rivage, et l'autre, côtoyer le versant de la montagne. Ils revinrent à la tombée du jour, après s'être approchés jusqu'en vue du fort George ; mais sans avoir remarqué autre chose que de vieilles pistes et quelques feux dans les îles.
Sur ce rapport, " un héraut s'est avancé le long de la grève, et a appelé au conseil les chefs des nations. Tous se sont rendus au camp des Iroqjiois qui, comme supérieurs en nombre dans ce parti, donnaient le ton, sans même l'avis du commandant français. Les chefs, la couverte sur le corps, la lance à la main, se sont avancés gravement, ont pris leur place et fumé la pipe du conseil. Le harangueur a exposé l'objet du détachement, les rapports des découvreurs, et sur cet exposé, on a longuement délibéré en présence toutefois d'un interprète français. Le résultat a été qu'on enverrait deux canots avec ordre de fouiller les îles; qu'à l'entrée de la nuit la flotte partirait et camperait à deux lieues au-dessus, vers la côte du sud, ce qui a été exécuté.
" Au reste, les sauvages nous traitent impérieusement, font des lois pour nous, auxquelles ils ne s'assujettissent pas ; et l'on soupçonne les Troquois de n'être pas de bonne foi....
" Après avoir marche' une partie de la nuit suivante, on alla camper vers deux heures du matin, à quatre lieues du fort George.
" Les défenses de faire du feu, ui le moindre bruit ont été réitérées ; les sauvâmes font l'un et l'autre ".
A onze heures du soir, sur le rapport d'un canot d'éclaireurs qui prétendaient avoir découvert quelques tentes sur une pointe de la côte nord du lac, " on le
traversa dans le plus grand silence pour aller frapper
Nous marchions dans le bois sur plusieurs files, les sauvages presque nus, matachés de noir et de rouge ".
Arrivé sur la pointe, on la trouva déserte. Alors tous les sauvages de s'écrier que les Iroquois les trahissaient ; ce qui força ceux-ci à remettre le commandement aux autres nations.
De retour au point du départ, " on choisit d'un commun accord cent dix sauvages, et les meilleures jambes de tout le détachement, qui partent avec une trentaine de Canadiens, les plus lestes, aux ordres de Marin, dans l'intention d'aller jusqu'au fort, et de ne revenir qu'après avoir fait coup ".
Sur les deux heures, ils arrivèrent à l'improviste sur un détachement de cinquante-trois Anglais, dont trois officiers, qui s'étaient avancés à une lieue et demie environ du fort, le cernèrent de tous côtés, en tuèrent une partie, et firent le reste prisonnier, à l'exception d'un seul qui alla porter la terrible nouvelle dans le camp et le fort George. La panique y fut si grande que Lord Loudon crut à une attaque générale des Français, et mit en marche toute son armée.
" Les Troquois ont eu deux morts et deux blessés. Les sauvages ont fait sur le champ de bataille des cruautés, dont le récit même est horrible ".
Le même jour, Bougainville, Le Mercier et Desandrouins gravirent avec une escorte la cime d'une montagne, d'où ils aperçurent le camp et le fort anglais, mais de trop loin, pour en juger ; et à la tombée de la nuit, ils étaient de retour à Carillon.
Dans la soirée du lendemain, des décharges de înousqueterie annoncèrent l'arrivée des sauvages au poste de M. de Contrecœur. " Parvenus à la hauteur du camp, raconte Bougainville, ils se sont mis en panne et ont fait des cris de perte ; un canot venu au-devant leur a demandé le sujet de leur douleur. — Marin est mort, ont-ils dit (car, lorsqu'ils ont quelques morts, le chef du parti est censé mort) ; nous sommes tués. Quelques mots de consolation. Ensuite ils ont fait les cris de mort et ont débarqué en fusillant 1 ".
Dans la matinée, le marquis de Montcalm, venu pour passer en revue les troupes de M. cle Contrecœur, harangua les guerriers, et selon la coutume couvrit leurs morts par des présents.
LTne escouade de trente soldats, aux ordres d'un lieutenant, fut détachée pour assister aux funérailles.
" Les sauvages, dit Bougainville en terminant ce récit, ont avec eux dix-sept prisonniers. Ils en ont déjà assommé quelques-uns.... Les cruautés et l'insolence de ces barbares font horreur et répandent du noir dans l'âme. C'est une abominable façon de faire la o-uerre ;
1 — Journal de Bougainville. Cf. Journal de Malartic, p.83.
la représaille est effrayante, et l'air qu'on respire ici est contagieux pour l'accoutumance à l'insensibilité : ".
Montcalm n'avait pu tirer qu'un seul prisonnier des mains de ces monstres. Tous se débandèrent immédiatement et reprirent, avec leurs malheureuses victimes, le chemin de leurs villages. Trente-six seulement se laissèrent persuader de rester à force de présents et de promesses. Ces sauvages appartenaient à la nation des Poutéotamis, encore païenne et livrée aux pratiques de la jonglerie, dont ils donnèrent souvent le spectacle sur le plateau de Carillon. " Leurs vieillards qui sont restés ici, raconte Bougainville, ont fait, hier, la médecine, pour savoir des nouvelles du détachement de leurs frères. La cabane a tremblé, les jongleurs ont sué des gouttes de sang, et le diable est enfin venu, qui leur a dit que leurs frères reviendraient incessamment avec des chevelures et des prisonniers. Un jongleur dans la cabane de médecine est exactement la pychonisse sur le trépied, ou Canidie évoquant les ombres ".
Deux jours après, Bougainville ajoutait dans son Journal: " Le jongleur poutéotamis a fait encore une fois la médecine. Il est venu, ce matin, trouver M. le marquis de Montcalm, il lui a apporté un bâton marqué de seize crans avec quatre croix aux derniers, ce qui voulait dire que ses frères, partis il y a seize jours, ont fait coup depuis quatre jours, et qu'ils reviendront aujourd'hui avec chevelures et prisonniers. Notre prophète était hâve et défait ; il jeûnait depuis deux fois
1 — Journal de Bougainville.
vingt-quatre heures, aussi a-t-il dévore ce qu'on lui a donné à mander ".
Le jongleur se trouva, pour cette fois, avoir deviné assez juste. Les Poutéotamis revinrent le même jour avec un prisonnier fait aux environs d'Albany.
A la fin d'octobre, Montcalm, persuadé que l'ennemi n'entreprendrait rien d'important le reste de la campagne, repartit pour Montréal, abandonnant à Lé vis le soin d'acheminer les régiments vers leurs cantonnements d'hiver.
C'était la première fois, depuis son arrivée au Canada, que le général pouvait se donner quelques moments de relâche. En redescendant le lac Champlain, il se plut à admirer les beautés pittoresques et primitives de ce lac, qui lui apparaissait sous un aspect qu'il n'avait pas encore vu.
Montcalm avait remarqué, comme tout le monde, la grandeur des paysages du Canada ; il les avait vus dans tout l'éclat du printemps, dans toute la richesse de l'été, mais alors ils étalaient leur brillante parure d'automne, quand les premières gelées ont coloré le feuillage de nuances si vives et si variées, depuis le rouge vermillon jusqu'au jaune paille le plus délicat. L'œil reste ébloui en présence du panorama qui se déroule de tous côtés, et devant lequel Titien aurait brisé son pinceau.
Le 15 novembre, les dernières tentes du camp de Carillon étaient levées. Le régiment de la Eeine prit ses quartiers d'hiver à la côte dd Beaupré; Guye me, à Québec, sous les ordres de Bourlamaque ; la Sairj, d.ms l'île de Montréal; Languedoc, à Montréal même, avec
Montcalm et Lévis ; Royal-Roussillon, sur la rivière Cliambly ; Béarn, à Laprairie et aux environs. Dix compagnies des troupes de la marine stationnèrent à Québec ; quatre, aux Tr ois-Rivières ; et seize, à Montréal. M. de Lusignan commanda à Carillon une garnison de trois cent quinze hommes, et eut sous ses ordres, à Saint-Frédéric, le capitaine de Gaspé, avec un détachement de la marine.
Sur la rivière Saint- Jean, M. de Boishébert avait sous son commandement quelques débris des malheureux Acadiens, dispersés l'année précédente.
M. de la Valtrie commandait à Frontenac ; M. Pouchot, à Niagara ; et M. Des Ligneris, au fort Duquesne, où il venait de remplacer M. Dumas.
Cet officier, qui s'était immortalisé, l'année précédente, à la bataille de la Monongahéla, avait rassemblé, au cours de l'été, un grand nombre de sauvages pour faire une diversion pendant le siège de Chouaguen ; mais la brusque attaque et la chute de cette place, ayant rendu ce mouvement inutile, " il avait, selon l'expression de Bougainville, lâché cette meute 1 " sur les frontières de la Pensylvanie et de la Virginie. Leurs ravages et leurs cruautés furent d'autant plus épouvantables qu'ils avaient à se venger d'une agression toute récente.
Un parti de trois cents Anglais, commandé par le colonel John Armstrong, s'était approché, à la faveur ■de la nuit, de la bourgade d'Attigué, habitée par les
1 — Journal de Bougainville.
MOFTCALM ET LÉVIS 161
Loups ou Mohicans \ et située entre le fort Duquesne et le fort Machault. Il l'avait assaillie à l'improviste, à l'aube du jour, et mis en fuite ses habitants. Heureusement qu'un officier canadien, M. de Norrnandville 2, avec quelques autres Canadiens, venus là pour recruter des guerriers, s'y trouvaient encore en ce moment. Ils firent face à l'ennemi avec intrépidité, jusqu'à ce que les sauvages eussent eu le temps d'aller mettre à l'abri leurs femmes et leurs enfants. Une lutte acharnée s'engagea ensuite, durant laquelle les assaillants mirent le feu à quelques cabanes, où se trouvait le dépôt des munitions, consistant en deux barils de poudre qui sautèrent ; ce qui empêcha les Mohicans de poursuivre leurs ennemis, dont ils tuèrent ou blessèrent plusieurs autour du village. Les cris de vengeance des habitants (TAttigué trouvèrent un terrible écho parmi les tribus de l'Ohio 3.
Plus de soixante lieues de frontières furent dévastées par ces hordes farouches : les maisons incendiées ; les moissons et les bestiaux détruits ; des familles entières massacrées ou enlevées. La population éperdue s'enfuit
1 — Mohicans ou Mahingans. Voyageait Canada de 1751 à 1761.
2 — Journal de Montcalm.
3 — Dumas crut que le parti anglais était commandé par Washington.
tl Les sauvages ont fait vingt-deux chevelures et deux prisonniers, dont leurs femmes en ont brûlé un ". Collection Moreau de Saint-Méry. Bigot au ministre) 6 octobre 1756.
" Les Anglais ont tué sept personnes et ont perdu dix-huit des leurs, dont deux prisonniers. Les sauvages n'ont pas tardé à partir pour se venger ; la revanche sera prompte et sanglante ". Journal de Bougainville.
de toutes parts au delà des montagnes, ne se croyant en sûreté que dans les villes.
M. de Villiers, à la tête de cinquante- cinq hommes seulement, s'avança jusqu'à vingt lieues de Philadelphie, et prit le fort Granville, bâti sur le bord de la rivière Juniata. Ce fort de cinq cents pieds carrés, flanqué de quatre bastions, muni d'artillerie, avait une garnison de soixante-quatre soldats. M. de Villiers surprit les sentinelles ; pénétra à travers les portes, l'épée à la main ; tua une partie de la garnison avec son commandant, le lieutenant Bradford ; fit le reste prisonnier, et brûla le fort l.
Le colonel Washington, forcé de reculer devant ce torrent dévastateur, s'écriait dans son désespoir : " Je déclare solennellement que je m'offrirais volontiers en sacrifice à nos barbares ennemis, si, en donnant ma vie, je pouvais contribuer au soulagement du peuple ".
Cependant, quelque sanglantes que fussent ces incursions, elles auraient été plus cruelles encore, si les commandants français n'eussent sans cesse recommandé aux chefs d'expédition d'empêcher, par tous les moyens possibles, les sauvages de commettre des cruautés sur les prisonniers. Les commissions données par écrit à ces officiers, sont remplies de ces recommandations 2.
1 — u M. le chevalier de Villiers a fait, cette année-ci, une campagne très brillante". Montcalmà M. de La Bourdonnât/ e, 20 septembre 1756.
2 — J'en ai cité quelques-unes adressées aux frères Baby, officiers dans les milices canadiennes. Voir Un Pèlerinage au Pays d' Fvangéline, p. 224.
Les frères Baby s'étaient fait un nom par la hardiesse de leurs expéditions. Il est dit dans une attestation, signée par
Le prestige de la France dans les pays d'en liant était en ce moment à son apogée. Les denx victoires consécutives de Monongahéla et de Chouaguen avaient rallié toutes les tribus autour de son drapeau. On va les voir, dans la campagne suivante, accourir de toutes les profondeurs de l'Ouest, et venir pousser leur terrible cri de guerre jusque sous les murs de William-Henry.
Vaudreuil, " que les sieurs Baby frères se sont distingués par leur bravoure et leurs talents... qu'en dix occasions, on leur a confié des détachements qu'ils commandaient en chef pour aller frapper sur l'ennemi et toujours avec succès, entre autres, en 1758, avec trente hommes, ayant fait dans la Virginie et amené au fort Duquesne vingt-neuf prisonniers ". L'un des trois frères, Jacques-Duperon Baby, est le bisaïeul de l'auteur.