‹ Montcalm et Lévis (volume 4)Chapitre 8 sur 35 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Bougainville et sa correspondance Animosités entre Canadiens et Français Mœurs canadiennes — Les villes et

les campagnes. — Disette à Québec. — Divertissements

chez l'intendant Bigot Excursion de Montcalm et de

Vaudreuilà Québec. — Jeux à l'intendance Maladie de

Vaudreuil Robert Rogers, son embuscade, sa défaite —

Expédition de M. de Rigaud contre le fort William- Henry. — Son brillant succès.

Montcalm avait consenti à se séparer pour l'hiver de son premier aide de camp, dont la santé avait été altérée par la dernière campagne. Il lui avait permis d'aller loger chez un de ses parents, M. de Vienne, pour qui Bougainville avait obtenu de l'intendant Bigot une place de garde-magasin, à Québec.

On était au mois de novembre. La descente de Montréal, soit par terre, soit par eau, était à cette saison aussi pénible qu'ennuyeuse. Les chemins défoncés par les pluies, et ensuite durcis par la gelée, étaient presque impraticables. La route par eau, sous un ciel bas, humide et froid, n'était guère plus agréable.

Pendant que l'embarcation qui emportait Bougainville, glissait lentement sur les eaux du fleuve, au-dessus de sa tête passaient de nombreuses bandes de barnaches et d'outardes qui se renvoyaient, par intervalle, leurs cris rauques et stridents. Tout dans la nature, à cette heure désolée de l'automne, portait à la tristesse et à l'ennui.

Bougainville, souffrant et brisé de lassitude, était obsédé par les noires pensées de l'exil, que rendait plus vif encore le désœuvrement du voyage. C'est dans cet état d'esprit qu'il descendit, un soir, dans l'île à la Bague, non loin des Trois-Eivières, où un brave habitant lui offrit l'hospitalité sous son humble toit. Il y passa une partie de la nuit à rédiger son Journal, et à écrire à son frère une longue lettre (7 novembre), où il donnait libre cours à son humeur, et lui révélait la' guerre intestine qui existait ici entre Français et Canadiens.

" Je suis fatigué de la campagne, dit-il. Depuis mon arrivée en Canada, j'ai fait près de cinq cents lieues. Ces voyages continuels, la mauvaise nourriture, les veilles fréquentes, les nuits passées dans les bois à la belle étoile, les courses avec les sauvages, ont un peu altéré ma poitrine. J'ai même craché du sang à la fin du mois dernier, et cette nuit encore que j'ai passée au fond de l'eau, dans le chemin de Montréal à Québec. J'ai eu une attaque d'asthme. Le régime et le repos me rétabliront et me mettront en état de recommencer au printemps. Au reste, je n'ai pas souffert seul de la rudesse de cette campagne. Nous avons eu beaucoup de malades, et M. de Montcalm a sa santé fort déran-

gée. Il faudrait, en effet, un corps de fer pour ne pas se ressentir de ces fatigues. Je continue à bien vivre avec mon général. 11 me comble de bontés. Je fais aussi tout mon possible pour le satisfaire ; il doit être content de sa campagne. Elle a été heureuse et même brillante, puisque partout, très inférieurs en nombre nous avons enlevé aux Anglais une des places les plus importantes de ce pays, et qu'ils n'ont pu nous entamer en aucune partie. Puissent cette campagne et les succès que nous avons eus en Europe nous valoir la paix. Nous la désirons ici pins vivement que personne. Quel pays, mon cher frère, et qu'il faut de patience pour supporter les dégoûts qu'on s'attache à nous y donner. Il semble que nous soyons d'une nation différente, ennemie même. Mais il faut être prudent, et j'admire la manière dont se conduit notre général. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en quittant ce pays nous chanterons de bon cœur Y In exitu Israël ".

Deux jours après, Bougainville ajoutait (9 novembre) : " J'arrive enfin à Québec, sur eau, à pied, en cahotant, et j'ai fait mon entrée dans la capitale en charrette. C'est ainsi qu'on voyage dans ce pays-ci....

" Qu'il va se passer de temps avant que j'entende parler de vous ! C'est un désagrément de ce malheureux pays auquel je ne m'accoutumerai jamais ".

Sans doute, c'était une rude épreuve pour les militaires français d'être relégués si loin de leur pays, et séquestrés du reste du monde pendant la plus grande partie de l'année. Mais s'ils avaient comparé, avec moins d'égoïsme, leur sort avec celui des Canadiens, ils auraient compris que les sacrifices que la guerre impo-

sait aux Français étaient loin d'être aussi pénibles que ceux qu'elle infligeait aux colons. Ils les avaient vus dès le printemps arrachés en masse de leurs foyers par une conscription qui n'épargnait pas même les enfants trop faibles pour supporter la guerre. Ils avaient vu leurs terres abandonnées, presque sans culture, faute de bras. S'il y avait un poste dangereux à garder, un parti d'éclaireurs à former, une expédition à envoyer au loin dans les bois, pour aller frapper avec les sauvages contre l'ennemi, c'était presque uniquement les Canadiens qui en étaient chargés.

Dans l'intérieur du camp, les préférences pour la nourriture et pour le logement étaient aux soldats français. Tandis que ceux-ci étaient logés sous des tentes, les Canadiens s'abritaient comme ils le pouvaient. Quand la rareté des vivres se faisait sentir, c'était par les Canadiens qu'on commençait les retranchements.

Maintenant que la campagne était terminée, presque toute l'armée était distribuée dans les paroisses où l'habitant, à peine arrivé de cette campagne, durant laquelle il n'avait pas reçu de solde, était forcé de recevoir dans sa maison, de chauffer et de nourrir le nombre de militaires qu'on lui imposait. Tout cela pour dix sous par jour par personne, payés presque toujours en papier-monnaie déprécié, qui devait à la fin être en grande partie renié par le roi. Ajoutons à cela la corruption administrative dont le peuple était la première victime, et dont les militaires étaient les premiers à se plaindre.

Si du moins en compensation de tant de sacrifices, les Canadiens avaient senti leurs services reconnus et

appréciés ; mais, au contraire, ils se voyaient traités avec hauteur, quelquefois avec dureté, trop souvent avec mépris. De là les récriminations, les antipathies qui dégénéraient en haines mutuelles.

Chaque partie devenait injuste l'une envers l'autre. Les Canadiens, trop confiants en eux-mêmes, n'ayant jamais connu la grande guerre, n'estimaient pas à leur juste valeur ces régiments français, rompus à la discipline, éprouvés au feu, seuls capables de tenir tête aux masses européennes qui menaçaient le Canada. De leur côté, les soldats de France blessaient profondément l'orgueil des miliciens en se moquant de leur manière de combattre et en les taxant de lâcheté. La vérité est que ces deux corps de troupes avaient chacun des qualités particulières, également précieuses, dont la réunion, sous une main habile, formait l'armée la mieux adaptée au genre de guerre qui se faisait en Amérique. La campagne qui venait de s'achever glorieusement en était une preuve éclatante l.

Le véritable mot de la situation avait été prononcé par Lévis avec une sûreté de jugement, qui ne se démentit pas un seul jour depuis le commencement jusqu'à la fin de cette guerre. Il écrivait de Carillon au maréchal de Belle-Isle, 9 octobre :

" Malgré le succès de cette campagne, où, s'il y a eu

1 — Il faut dire que ces animosités sortaient assez peu du cercle de la haute classe civile et militaire. Montcalm notait dans son Journal, le 23 novembre 1756: " Le Canadien et le soldat s'accommodent très bien ensemble ". Ils s'accommodaient si bien que, malgré les obstacles qu'y mettaient les commandants, un grand nombre de mariages se rirent entre les soldats, les officiers et les Canadiennes.

du bien joué, il y a eu aussi du bonheur. La paix est à désirer partout, et surtout dans un pays où il y a des obstacles inconnus en Europe ".

Lévis était incontestablement l'homme le plus complet, le caractère le plus remarquable qu'il y eût alors dans la colonie. On va le voir grandir avec les événements ; et, à la fin de cette guerre, quand après la défaite d'Abraham, tout semblera perdu, on le verra rassembler les débris da l'armée, et venir sur le même champ de bataille gagner une dernière victoire, qui aurait probablement sauvé la colonie, ci le roi Louis XV ne l'avait pas trahie par un lâche abandon.

Lévis se tint toujours au-dessus des mesquines querelles qui l'entouraient. Il chercha sans cesse à les apaiser ; il n'en parle dans sa correspondance que pour tâcher d'y apporter remède.

Dans les scènes de cette guerre, qui souvent rappellent celles de l'Iliade, Lévis, à côté de Montcalm, représente le sage Ulysse auprès du bouillant Achilles.

Le général écrivait à sa femme (3 novembre) :

" Je passerai mon hiver avec le chevalier de Lévis, qui est bien mon ami. Dites à M. de Mirepoix qu'il fait toute ma douceur, et il n'y a nul compliment à cela. Je ne suis pas sans sujets d'humeur, mais je n'en écris pas. Embrassez ma mère, mes filles ; aimez-moi tendrement. Au lieu d'un baril d'anchois et un d'olives, doublez cette provision. Je vous adore, ma très chère, et je serai au comble de mes vœux de vous rejoindre en octobre 1757. Ainsi soit.

" Tous les enfants cle Montpellier, au nombre de quatre-vingts, en bonne santé ".

Six jours après, il ajoutait à sa mère : " Je vais donc être, ma mère, six à sept mois sans vous écrire. Aussi, quoiqu'il n'y ait que quelques jours que j'aie écrit à Mme de Montcalm, je veux aussi vous renouveler les assurances de ma respectueuse tendresse. Ma santé est bonne, et j'espère que le repos de l'hiver dont j'avais grand besoin me fera grand bien. Tout ce qui est avec moi est en bonne santé. Je compte passer mon hiver ici, sauf un mois que j'irai passer à Québec lorsque nous pourrons voyager sur les glaces. J'embrasse tendrement la très chère, ma fille et notre cher Massillan.

" M. de La Corne envoie six belles queues de martre à Mme de Montcalm. Si elles arrivent à bon port, à Paris, la très chère aura un manchon. Une autre année, je songerai à en envoyer un à ma fille ; mais j'aimerais mieux lui porter ".

Le 15 novembre, deux coups de canon tirés des remparts de Québec, répondirent au signal d'adieu de la frégate YAbénaquise, qui venait de mettre à la voile, emportant les dernières dépêches du Canada. Désormais, toute communication avec la France était interrompue jusqu'au mois de mai suivant. Parmi les citoyens et les militaires qui la suivirent de l'œil jusqu'à ce qu'elle eût disparu derrière la falaise de Lévis, se trouvait probablement Bougainville, le plus attristé de tous, quoiqu'il fût un des mieux partagés.

La société de Québec, accoutumée à cet isolement, n'en perdait pas une heure de sa gaieté habituelle.

Le célèbre botaniste suédois, Pierre Kalm, qui a visité le Canada en 1749, et y a séjourné plusieurs

mois, a tracé une peinture aussi curieuse qu'exacte de cette société :

" La différence, dit-il, entre les manières et les coutumes des Français au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. Ici, les femmes en général sont belles ; elles sont bien élevées et vertueuses» et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même, et prévient en leur faveur ; elles s'habillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours elles s'occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure qu'elles soignent extrêmement, ayant toujours les cheveux frisés et poudrés, ornés d'aiguilles brillantes et d'aigrettes. Chaque jour de la semaine, le dimanche excepté, elles portent un mantelet petit et élégant, sur un court jupon, qui va à peine à la moitié de la jambe ; et dans ce détail de leur ajustement, elles paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés et très étroits ; je m'étonne qu'ainsi chaussées,, elles puissent marcher à l'aise. En fait d'économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu'elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés. Les femmes en Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple ; on les voit toujours aux champs, dans les prairies, aux étables, ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage. Cependant elles se relâchent un peu à l'égard de la propreté des ustensiles et des appartements.... En général, cependant, les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins.

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du ménage ; et j'ai vu avec plaisir les filles du meilleur monde, voire même celles du gouverneur, habillées pour l'occasion, aller dans les cuisines et les celliers j>our s'assurer que tout y était en ordre.

" Les hommes sont extrêmement polis, et saluent, en ôtant leurs chapeaux, chaque personne indistinctement qu'ils rencontrent dans les rues. Il est d'usage de remettre une visite le lendemain même, en eût-on des vingtaines à faire dans la journée....

" La politesse des habitants, ici, est bien plus raffinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies appartenant à la Grande-Bretagne ; mais, en revanche, ces derniers ne donnent* pas autant de temps à leur toilette que les Français. Les dames, surtout, ornent et poudrent leurs cheveux chaque jour et se papillotent chaque nuit. Cette coutume frivole n'est pas introduite dans les colonies anglaises. Les gentilshommes portent généralement leurs propres cheveux, mais il y en a qui font usage de perruques. Les gens de condition mettent du linge garni de dentelles ; tous les officiers de la couronne ont l'épée. Les gentilshommes, même ceux d'un rang élevé, le gouverneur général excepté, lorsqu'ils vont en ville par un jour qui menace d'être pluvieux, portent leurs manteaux sur le bras gauche. Les amis de l'un et l'autre sexe, qui ne se sont pas vus depuis quelque temps, se saluent en s'embrassant mutuellement, lorsqu'ils viennent à se rencontrer....

" Chose curieuse ! tandis que beaucoup de nations imitent les coutumes françaises, je remarque qu'ici ce sont les Français qui, à maints égards, suivent les coutumes des Indiens, avec lesquels ils ont des rapports

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journaliers. Ils fument dans des pipes indiennes, un tabac préparé à l'indienne, se chaussent à l'indienne et portent jarretières et ceintures comme les Indiens. Sur le sentier de guerre, ils imitent la circonspection des Indiens ; de plus, ils leur empruntent leurs canots d'écorce et les conduisent à l'indienne ; ils s'enveloppent les pieds avec des morceaux d'étoffe carrés au lieu de bas, et ont adopté beaucoup d'autres façons indiennes. Un étranger entre-t-il dans la maison d'un paysan ou cultivateur canadien, aussitôt il se lève, salue le visiteur d'un coup de chapeau et se rassied lui-même. Ici,. tout le monde est Monsieur ou Madame, le paysan aussi bien que le gentilhomme, la paysanne comme la plus grande dame. Les gens de la campagne, les femmes surtout, portent des chaussures de bois faites toutes d'une pièce et creusées en forme de pantoufle. Les jeunes gens, et même les vieux paysans tiennent leurs cheveux noués en tresse par derrière, et beaucoup d'entre eux passent la journée à la maison la tête couverte d'un bonnet de laine rouge ; il y en a même qui font des voyages ainsi coiffés....

" Il y a une distinction à faire entre les dames canadiennes, et il ne faut pas confondre celles qui viennent de France avec les natives. Chez les premières, on trouve la politesse qui est particulière à la nation française. Quant aux secondes, il faut encore faire une distinction entre les dames de Québec et celles de Montréal. La Québécoise est une vraie dame française par l'éducation et les manières ; elle a l'avantage de pouvoir causer souvent avec des personnes appartenant à la noblesse, qui viennent, chaque année de France à

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bord des vaisseaux du roi, passer plusieurs semaines à Québec. A Montréal, au contraire, on ne reçoit que rarement la visite d'hôtes aussi distingués. Les Français eux-mêmes reprochent aux dames de cette dernière ville, d'avoir beaucoup trop de l'orgueil des Indiens, et de manquer d'éducation. Cependant, ce que j'ai dit plus haut de l'attention excessive qu'elles donnent à leur coiffure, s'applique à toutes les femmes du Canada. Les jours de réception, elles s'habillent avec tant de magnificence, qu'on serait porté à croire que leurs parents sont revêtus des plus grandes dignités de l'Etat. Les Français, considérant les choses sous leur véritable aspect, s'alarment beaucoup de l'amour extravagant de la toilette qui s'est emparé d'une grande partie des dames en Canada, qui éloigne d'elles toute idée de faire des épargnes en prévision des besoins à venir, qui cause le gaspillage de fortunes et pousse à la ruine des familles. Elles ne portent pas moins d'attention aux modes nouvelles, et se moquent les unes des autres, chacune critiquant le goût de sa voisine. Mais ce qu'elles reçoivent comme nouvelles façons est déjà passé de mode, et mis au rebut en France. Les vaisseaux ne venant au Canada qu'une fois tous les douze mois, on considère comme de mode, pendant toute l'année, ce que les passagers ont apporté avec eux, ou ce qu'il leur plaît d'imposer comme étant du dernier goût. Les dames canadiennes, celles de Montréal surtout, sont très portées à rire des fautes de langage des étrangers ; mais elles sont excusables jusqu'à un certain point, parce qu'on est enclin à rire de ce qui paraît inusité et cocasse, et au Canada on

n'entend presque jamais parler le français que par des Français, les étrangers n'y venant que rarement. Quant aux sauvages, ils sont trop fiers pour s'exprimer dans une autre langue que la leur, et les Français sont bien obligés de l'apprendre. Il suit de là que les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun barbarisme ou expression inusitée sans rire. La première question qu'elles font à un étranger est pour savoir s'il est marié ;la seconde, comment il trouve les femmes du pays, et si elles sont plus jolies que celles de son propre pays ; et la troisième (quand l'étranger a répondu qu'il n'est pas marié), s'il ne fera pas choix d'une compagne avant de retourner chez lui. Pour continuer la comparaison entre les dames de Québec et celles de Montréal, j'ajouterai que celles-ci sont généralement plus belles que les premières. Les manières m'ont semblé quelque peu trop libres dans la société de Québec. J'ai remarqué à Montréal plus de cette modestie qui va si bien au beau sexe. Les dames de Québec, surtout celles qui ne sont pas sous puissance de mari, mènent une vie passablement oisive et frivole. A Montréal, les tilles sont plus adonnées au travail ; on les voit toujours occupées à coudre quand elles n'ont point d'autre devoir à remplir. Cela ne les empêche pas d'être gaies et contentes ; personne, non plus, ne peut les accuser de manquer d'esprit ni d'attraits. Leur seul défaut, c'est d'avoir trop bonne opinion d'elles-mêmes. Notons à leur louange que les filles de tout rang, sans exception, vont au marché, et rapportent avec elles les provisions qu'elles y ont achetées. Elles se lèvent aussi de bonne heure,

■et se couchent aussi tard que qui que ce soit dans la maison ".

Telles étaient, au témoignage d'un savant étranger protestant, dont on ne saurait suspecter l'impartialité, les mœurs du peuple canadien sous l'ancien régime. Kalm a complété ce tableau si vrai, en décrivant avec non moins d'exactitude l'aspect des campagnes. Voici ce qu'il dit des environs de Montréal et de Québec :

" Une population dense habite les bords de l'île de Montréal, lesquels sont en pur terreau, très unis et ne s'élèvent guère à plus de trois verges de hauteur. Les bois ont été abattus le long de la rivière sur une profondeur d'un mille anglais. Les maisons sont bâties en bois ou en pierre, et blanchies à l'extérieur. Les dépendances, telles que granges, étables, etc., sont toutes en bois. Le terrain dans le voisinage de la rivière est converti en champs de blé ou en prairies. Çà et là, nous apercevons des églises qui se font face sur chaque côté du fleuve....

" Les fermes en Canada sont séparées les unes des autres, de manière que chaque propriétaire a son bien distinct de celui de son A7oisin. Chaque église, il est vrai, est entourée d'un pecit village ; mais il est formé principalement du presbytère, d'une école pour les garçons et les filles, et des demeures des commerçants et artisans, rarement d'habitations de fermiers ; et quand il y en a, les terres sont séparées. Les maisons des paysans sont généralement bâties sur les bords de la rivière, à une distance plus ou moins grande de l'eau, et à trois ou quatre arpents les unes des autres. Quelques culti-

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vateurs ont des vergers, c'est le petit nombre ; mais chacun a son jardin potager....

" Les maisons des fermiers contiennent trois ou quatre chambres ; les fenêtres sont rarement garnies de vitres, le plus souvent des carreaux de papier remplacent le verre ; un poêle en fonte chauffe toute la maison ; les toits sont couverts en bardeau ; on calfeutre les fentes et les lézardes avec de la terre glaise ; les dépendances sont couvertes en chaume.

" De distance en distance, on voit des croix plantées le long du chemin qui court parallèlement au rivage. Cet emblème est multiplié au Canada, sans doute afin d'exciter la foi du voyageur....

" Le paysage de chaque côté de la rivière est charmant, et l'état avancé de la culture des terres ajoute grandement à la beauté de la scène. On dirait un village continu, commençant à Montréal et finissant à Québec,

sur une ligne de plus de cent quatre-vingts milles

La vue est très belle, surtout lorsque la rivière court en droite ligne l'espace cle quelques milles ; alors les habitations paraissent plus rapprochées les unes desautres, et offrent davantage l'aspect d'un village bâti sur une seule rue, se prolongeant indéfiniment.

" Toutes les femmes du pays, sans exception, portent le bonnet. Leur toilette consiste en un court mante let sur un court jupon, qui leur va à peine au milieu du genou ; une croix d'argent est suspendue à leur cou. Lorsqu'elles travaillent en dedans de leurs maisons, elles fredonnent toujours, les filles surtout, quelques chanscns, dans lesquelles les mots amour et cœur reviennent souvent. A la campagne, lorsque le mari

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reçoit la visite d'une personne de distinction et l'invite* à dîner avec la famille, sa femme ne se met pas à table, mais elle se tient derrière l'hôte et le sert. Dans les villes, cependant, les dames ont meilleur ton, et sont plutôt portées à se mettre sur un pied d'égalité que d'infériorité avec leurs maris. Lorsqu'elles sortent, elles s'enveloppent d'un long manteau gris, brun ou bleu, qui couvre tous les autres vêtements. Les hommes en portent un aussi les jours de pluie. Ce manteau offre aux femmes l'avantage de sortir en déshabillé sans que personne s'en aperçoive

La pente des bords de la rivière s'accroît davantage à mesure que l'on approche de Québec. Vers le nord, l'horizon est borné par une haute rangée de montagnes. A environ deux lieues et demie de la ville, la rivière est très étroite, ses rives n'étant qu'à une portée de mousquet l'une de l'autre. Le pays de chaque côté est montagneux, accidenté, couvert d'arbres et parsemé de petites roches....

'•Autour de Québec, toutes les collines sont cultivées : sur le sommet de plusieurs, on distingue des villages

pittoresquement groupés autour de belles églises"

Des hauteurs de Beauport, " on jouit de la plus belle perspective possible. Le regard embrasse, comme dans un vaste panorama, Québec, qu'on voit distinctement au sud, la rivière Saint-Laurent à l'est, et la multitude de vaisseaux à voiles de toutes grandeurs, qui en montent ou descendent le cours ; et à l'ouest, un long amphithéâtre de montagnes s'abaissant graduellement depuis celles dont la masse imposante borne l'horizon, jusqu'aux collines dont le pied forme la berge du fleuve. Toute

la contrée est en état de culture et divisée en champs et en prairies ou pâturages. La plupart clés terres sont couvertes de riches moissons de blé, d'avoine blanche et de pois. La campagne est parsemée de fermes et d'habitations, dont quelques-unes fort belles ; il n'y en a pas deux qui se touchent. Les maisons sont généralement bâties en pierre à chaux noire, et blanchies à l'extérieur. Beaucoup de ruisseaux et de cours d'eau descendent des éminences des montagnes qui les dominent " . . . .

A la date où nous sommes, il y avait à peine sept ans que le savant botaniste de Stockholm avait tracé ce tableau si riant, et pourtant si vrai. Le Canada alors, sous l'administration d'un gouverneur éminent \ était réellement prospère ; et rien ne fait mieux voir combien la guerre, jointe à la malversation, pesait lourdement sur les Canadiens, que le changement qui s'était opéré depuis. Une grande partie des terres, comme on l'a vu, n'avaient pu être ensemencées, et pour comble de malheur, la récolte avait été mauvaise.

La neige avait à peine couvert le sol que déjà la disette se faisait sentir. On était réduit à mêler de la farine d'avoine et de pois à celle de blé, et le peuple se disputait le pain à la porte des boulangeries.

Ecoutons un témoin oculaire : " Par une ordonnance de police, il a été réglé qu'on ne distribuerait le pain au public que l'après-midi. J'ai été voir cette distribution : elle présente l'image d'une famine. On se bat à qui approchera du guichet, par lequel on passe le pain.

1 — M. de la Galissonière.

Ceux qui n'en peuvent approcher tendent leur ordonnance au bout d'un bâton. C'est un spectacle dont il faudrait éloigner surtout les prisonniers anglais, qui viennent tous les jours y assister, et qui ne manquent pas d'en tirer des conséquences 1 ".

Ces scènes avaient lieu à quelques pas de l'intendance. Et quand les malheureux affamés, qui revenaient avec un morceau de pain sous le bras, après avoir attendu au guichet jusqu'à la nuit fermée, passaient devant la façade du palais, ils entendaient le bruit des fêtes auxquelles présidait l'intendant Bigot. Car, si on souffrait à Québec, on s'amusait aussi ; surtout au palais de l'intendant, dont les salons étaient devenus le rendezvous du monde élégant et frivole de la capitale. A cette heure de la soirée, on voyait affluer dans la cour, que formaient les deux pavillons avec le corps principal du palais, les plus beaux équipages de la ville et des environs. Ces équipages d'hiver étaient d'élégantes carrioles, dont les sièges capitonnés étaient revêtus de riches fourrures, dont la plus belle flottait au vent, à l'arrière de la voiture. Ces équipages s'annonçaient de loin par le tintement argentin des clochettes ou des petits grelots suspendus au cou des chevaux. Ils se succédaient au pied de l'escalier, à double rampe, qui conduisait à la grande porte d'entrée, où les laquais en livrée enlevaient les vêtements de fourrures des invités. Parmi ceux-ci figuraient un trop grand nombre de représentants de la noblesse canadienne, la riche bourgeoisie, et beaucoup d'officiers de l'armée, entre autres

1 — Journal de Bougainville.

M. de Boquemaure, commandant du régiment de la Eeine ; le chevalier de Montreuil, MM. de Pascalis, de Germain, d'Hébécourt, d'Hert, Marin, De Laas, du même régiment ; M. de Launay, commandant du régiment de Guyennû, avec MM. de Manneville, Deblau, de Chassignolles, de Chabert, de Montanier, du même régiment.

Les fastueux banquets, les danses et les jeux de hasard se partageaient ces nuits scandaleuses contre lesquelles protestaient en vain l'évêque et son clergé.

La cour, en miniature, que tenait l'intendant au pied du cap de Québec, avait, comme à Versailles, sa Pompaclour en Mme Péan, née Davennes des Meloises, qui s'est rendue tristement célèbre par ses liaisons avec Bigot. On est étonné de voir l'austère et misanthrope Bougainville courir à toutes ces parties déplaisirs, et se montrer l'un des plus âpres au jeu. Le 27 novembre, on le surprend aux pieds de " la sultane 1 ", Mme Péan, la priant d'être marraine avec lui au baptême d'un des enfants de son cousin de Vienne. Un autre jour, on le trouve en promenade à Sainte-Foye, en compagnie fort mondaine. " Tel est, dit-il, le plaisir des femmes de ce pays d'aller en carriole l'hiver sur les neiges ou sur les glaces, dans des temps où il semble qu'on ne devrait pas même sortir par nécessité ". Il faisait, en effet, en ce moment, un fort vent de nord-est, " que les gens du pays appellent le coup de la Sainte-Catherine, qu'ils ont observé être régulier ce jour-là ou dans les jours qui le précèdent ou le suivent. La Sainte-Catherine est un jour de fête et de danse ici ".

1 — C'est ainsi que Montcalm, dans son Journal, désigne la maîtresse de Bigot.

Quelques jours après, autre excursion à la bourgade huronne de Lorette, où l'on assiste à l'office du dimanche. " Les femmes dans l'église sont séparées des hommes Elles chantent à l'unisson. On les prendrait pour un chœur de nos religieuses, à l'exception que presque toutes les sauvagesses ont la voix singulièrement mélodieuse. Ce qui m'a le plus frappé, c'est un sauvage qui servait la messe avec un surplis. J'ai cru voir le loup berger ".

A Montréal, la vie rangée, honorable et vertueuse que menaient le gouverneur et la marquise de Vaudreuil, était une éclatante protestation contre les scandales de l'intendance.

Les réceptions se faisaient au château avec une dignité et une simplicité qui seyaient aux malheurs des temps. Malgré les dissentiments qui régnaient entre Vaudreuil et Montcalm, et qui commençaient à percer dans le public, leurs rapports de société en souffraient peu, et l'on voyait assez souvent Montcalm et son étatmajor assis à la table du gouverneur, qui à son tour agréait les invitations du général.

" M. le chevalier de Lévis, écrivait Montcalm, a donné un très beau bal à toutes les dames de la ville de Montréal ; il doit en donner encore un le lundi gras. Il y a eu beaucoup de profusion dans les rafraîchissements, et beaucoup d'attention dans les politesses. Les commandants des troupes de terre ont cherché à vivre honorablement dans leurs quartiers, et ont fait plus de dépenses que leurs appointements ne leur permettaient ; ils auraient même encore plus fait, si le goût de M. et Mme la marquise de Vaudreuil n'était tourné vers la

dévotion, et s'il n'avait fallu ménager le ton d'un pays où il y a un mélange de dévotion italienne qui n'exclut pas la galanterie ".

Montcalm ajoutait dans une lettre à Bourlaraaque :

" M. le chevalier de Lé vis s'amuse fort ici. Il passe sa vie chez Mme Pénisseault. Il a été d'un grand souper chez M. Martel. Tour moi, je joue un trictrac, et je fais un tri chez mon général, Mme Varin, rarement Mme Deschambault... Vous voyez que je n'ai pas étendu mes connaissances 1.

" Je vous prie, Monsieur, de dire à M. de Solvignac que M. l'intendant paraît craindre que le séjour de l'hiver, à Québec, ne fût dispendieux. Ainsi, quand lui et M. de La Mothe auront passé le temps des plaisirs à Québec, il faudra bien songer à venir faire le carême dans ce triste gouvernement de Montréal, pour, suivant les règles, faire Pâques avec son curé 2".

Les Iroquois avaient ressenti plus qu'aucune autre nation le coup frappé sur Chouaguen, et depuis lors ils avaient cherché toutes les occasions de se rapprocher des Français. Au mois de décembre, une ambassade de cent quatre-vingts de leurs guerriers étaient arrivés à Montréal. Le gouverneur les reçut au château au milieu d'une brillante cour d'officiers civils et militaires, et leur présenta le général qui les avait étonnés par la rapidité de ses conquêtes.

" Les députés des Iroquois du Saut et du lac y étaient présents, raconte Montcalm dans son Journal. Les Outaouais et les Poutéotamis y ont aussi assisté,

1 — 24 novembre 1756.

2 — 25 novembre 1756.

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et tons ces sauvages étaient extrêmement parés et matachés. Ils s'étaient rendus à la salle d'audience avant l'arrivée des Cinq-Nations.

" Les Cinq-Nations se sont assemblés à la salle du séminaire, d'où ils sont partis pour venir chez M. le marquis de Vauclreuil. Le grand chef, à leur tête, est entré dans la salle en chantant, en dansant et en pleurant. Ils ont porté dix-huit paroles, et donné pour cet effet quatorze colliers et plusieurs branches de porcelaine.

" Le premier collier a été offert pour couvrir la mort du baron de Longueuil, gouverneur de Montréal, et de son fils, le chevalier de Longueuil, tué l'année dernière à l'affaire du lac Saint-Sacrement ; un autre, pour sécher les larmes d'Ononthio ; un troisième, pour allumer à Montréal un feu qui ne s'éteindra jamais ; un quatrième, pour relever l'arbre de paix dont les feuilles étaient prêtes à sécher; un cinquième, pour présenter un balai avec lequel on pût enlever la poussière qui s'était amassée chez eux depuis qu'on ne tenait plus les anciens conseils, etc. A chaque collier présenté par les Oneyouts, pendait une chevelure anglaise. Ils ont foulé aux pieds les médailles qui leur avaient été données par le roi d'Angleterre. L'orateur a fini par appeler à haute voix chaque nation par son rang, et à mesure qu'il l'appelait, le chef faisait le cri de remercîment, qui était repris musicalement par tous les sauvages.

" Toutes les paroles des Cinq-Nations ont été recueillies par le secrétaire du gouverneur, et les colliers reçus, en les numérotant ".

Personne, les astucieux Iroquois moins que les autres, ne se laissait prendre à ces protestations d'amitié ; mais elles assuraient pour le moins une plus stricte neutralité de la part des Cinq-Nations durant la prochaine campagne.

On était à la fin de décembre. Yaudreuil se hâta de congédier l'ambassade, pour se trouver à Québec à l'occasion de la nouvelle année. Il y fut suivi par Montcalin et Lé vis.

" M. l'intendant y a tenu un très grand état, et a donné deux très beaux bals, où j'ai vu plus de quatrevingts dames ou demoiselles très aimables et très bien mises. Québec m'a paru une ville d'un fort bon ton ; je ne crois pas que dans la France, il y en ait plus d'une douzaine au-dessus de Québec pour la société ; car, d'ailleurs, il n'y a pas plus de douze mille âmes 1 ".

Le marquis fut témoin, pour la première fois, du jeu effroyable dont Bigot donnait l'exemple, et eut des scrupules de s'y voir mêler. Il en rejette la faute sur " le goût décidé de M. l'intendant pour les jeux de hasard, et sur la complaisance outrée de M. le marquis de Yaudreuil ".

" On a joué indécemment, dit-il, les jeux de hasard, et même les plus désavantageux, comme le pharaon. Plusieurs officiers s'en repentiront pendant longtemps, comme M. Marin, lieutenant en second dans le bataillon de la Peine, qui, outre beaucoup d'argent comptant, a perdu cinq cents louis. La générosité française n'a pas permis que cet officier fut en peine vis-à-vis ceux

1 — Journal de Montcalm.

de la colonie qui les lui avaient gagnés ; et M. de Koquemaure a eu le bon procédé de faire prêter l'argent et d'en répondre ".

On voit paraître ici une des malheureuses conséquences des divisions qui régnaient entre les deux commandants. Avec l'autorité absolue qu'ils avaient sur leurs troupes respectives, il eût suffi d'une ordonnance pour arrêter ces désordres ; mais au lieu de se concerter pour agir avec vigueur, ils fléchissaient, de crainte de perdre une popularité qu'ils commençaient à se disputer.

Sur ces entrefaites, un incident qui fit éclater l'attachement des Canadiens pour le gouverneur, rendit la position encore plus tendue. Vaudreuil venait de partir pour Montréal, lorsqu'on apprit tout à coup qu'une violente attaque de pleurésie l'avait arrêté aux Trois- Kivières, et menaçait ses jours. L'alarme fut grande dans la colonie, et Mgr de Pontbriand ordonna des prières publiques avec procession et exposition du Saint- Sacrement. On se demanda, avec ironie, dans les cercles militaires, si sa mort ferait un aussi grand vide qu'on paraissait le craindre. L'alarme fut passagère, car le gouverneur se rétablit promptement.

Le 31 janvier, Montcalm, accompagné de son premier aide de camp, était sur le chemin de Montréal, où l'appelaient les préparatifs d'une prochaine expédition. Les deux voyageurs, enveloppés d'épaisses fourrures, jouissaient de cette promenade à laquelle ils étaient peu habitués. La carriole attelée de deux chevaux, glissait, tantôt sur la neige durcie du chemin, tantôt sur la glace du fleuve, avec une rapidité qui les émer-

veillait. Autour d'eux s'étendait, éclairée par les rayons obliques d'un pâle soleil, l'immense nappe blanche, sur laquelle courait une poudrerie fine, emportée par un vent sec et glacé.

Le silence morne de la nature n'était interrompu que dans le voisinage des maisons par le jappement de quelque roquet, qui courait après la voiture, ou par le bruit cadencé des fléaux, dans les granges où l'on battait le grain.

La nuit vient vite à cette saison de l'année : la scène changeait alors d'aspect. Les étoiles s'allumaient au ciel, et dans cette atmosphère pure et limpide comme le cristal, elles étincelaient par myriades dans l'azur immaculé. L'horizon s'approfondissait au loin dans un clair obscur indéfini aux lueurs vacillantes de l'aurore boréale. De distance en distance, une petite lumière, scintillant à travers une fenêtre, indiquait la chaumière d'un habitant. Çà et là, au bord de la route, des bouquets d'épinettes et de mélèzes, avec leurs branches chargées de neige, ressemblaient à des fantômes qui s'avançaient en se balançant vers les voyageurs.

En contemplant cette nature hyperboréenne, si différente des climats tempérés, ils songeaient combieB ils étaient loin de la France, et se demandaient quand finirait cette dure expédition.

A l'un des relais, ils furent rejoints par un courrier de Carillon, qui leur apporta la nouvelle d'une alerte causée dans ce fort par un parti de francs-tireurs ou rangers américains. Ce parti de soixante-quatorze hommes, avait pour chef un aventurier du New-Hampshire, le capitaine Eobert Eogers, qui, avant la guerre,

avait fait la contrebande sur les frontières du Canada et de la Nouvelle- Angleterre. Ce commerce interlope lui avait fourni l'occasion d'apprendre un peu de français, et de s'endurcir aux courses dans les bois. Il s'était déjà rendu célèbre par des coups d'audace qui avaient fait de lui le rival de nos plus hardis chefs de bandes, mais aussi par des actes d'atrocités qui lui avaient acquis la réputation d'un brigand. Son portrait a été conservé : à ses lèvres minces, sous un nez énorme, à ses yeux de lynx, on reconnaît un homme aux instincts sanguinaires. Il avait été accusé comme faussaire ; il fut plus tard soupçonné de trahison ; mais les services signalés qu'il rendit avec ses partis d'éclaireurs, firent fermer les yeux sur ses crimes, augmentèrent d'année en année son crédit dans l'armée anglaise, et le firent placer à la tête de corps considérables.

Eogers, avec sa troupe, était sorti, le 16 janvier, du fort William-Henry, et après avoir franchi le lac George sur ]a glace, il avait suivi, en raquettes, un sentier dans la montagne, nommé le chemin des Agniers, qui l'avait conduit, sans être aperçu, jusqu'au bord du lac Champlain, à mi-chemin entre Carillon et Saint-Frédéric.

Le 21 janvier, une escouade de quinze soldats et d'un sergent aux ordres d'un officier canadien, M. de Eouilly, était sortie du fort Carillon, avait descendu la falaise et pris le chemin tracé sur la glace du lac. Ils emmenaient avec eux plusieurs traînes sur lesquelles ils devaient charger des provisions, que M. de Lusignan envoyait chercher à Saint-Frédéric. Au moment où, sans soupçonner le danger, ils passaient en face de l'embuscade dressée par Eogers, ils virent débou-

cher du rivage sa troupe sur quatre colonnes, qui s'avança sur eux au pas de course. Sept soldats furent pris avec trois traînes, le reste s'enfuit et arriva hors d'haleine au fort Carillon, où il répandit l'alarme.

M. de Lusignan fit partir immédiatement cent hommes de troupes de terre et de la colonie, avec quelques volontaires canadiens et sauvages, ceux-ci presque tous Outaouais, sous le commandement de M. de Basserocle [, pour aller couper la retraite aux maraudeurs. Parmi les Canadiens qui faisaient partie de cette expédition se trouvait un fameux " officier partisan ", très populaire parmi les tribus des grands lacs, Charles de Langlade 2. C'était lui qui avait dirigé les principales attaques des sauvages à la bataille de la Monongahéla. La troupe alla s'embusquer, à environ une lieue du fort, de chaque côté d'un ravin, où l'on arrivait par une montée que devaient gravir les rangers pour aller regagner la idace du lac George.

Le temps était au dégel, et il faisait une pluie battante. Les soldats sans raquettes, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige, se voyaient dans une position trè» désavantageuse pour combattre.

Il était trois heures de l'après-midi quand parut la colonne des rangers, qui s'avançait en raquettes sur une seule file, marchant à grands pas ; car dès que Eogers avait vu que l'alarme allait être donnée à

1 — Capitaine au régiment de Languedoc.

2 — Vaudreuil, prévoyant que l'ennemi ne jmsserait pas l'hiver sans faire quelque tertative, avait envo}ré M. de Langlade à Carillon, à la fin de décembre, avec " quatre-vingt-dix hommes, Canadiens et sauvages de bonne volonté ". Vaudreuil au ministre, 19 avril 1757.

Carillon, il s'était hâté de rebrousser chemin. A son tour, il allait être surpris, car il vint donner en plein dans l'embuscade, sans rien apercevoir. Ce ne fut qu'à l'instant où le bruit sec de plusieurs fusils qu'on bande se fit entendre derrière le fourré, que son avant-garde fut mise en éveil ; mais avant qu'ils eussent le temps de se mettre en défense, une décharge de balles s'abattit sur eux. Le lieutenant Kennedy et plusieurs rangers furent tués sur le coup. Une balle raya le crâne de Eogers. Dans le moment de confusion qui s'ensuivit, les sept prisonniers se précipitèrent vers les Français; quatre les rejoignirent, les trois autres furent tués par les Anglais. La décharge, cependant, n'avait pas été aussi meurtrière qu'on aurait pu le supposer, car un bon nombre de fusils, mouillés par la pluie, ne partirent pas. Les Français s'élancèrent, la baïonnette baissée, sur la tête de la colonne qu'ils culbutèrent ; mais celle-ci avait l'avantage que donne la raquette sur une neige molle. Une partie s'échappa et parvint à rejoindre l'arrière-garde, qui s'était ralliée autour de Eogers, sur une éminence qui dominait les Français. Là, abrités derrière les troncs d'arbres et les rochers, entourés d'une neige épaisse, qu'on ne pouvait escalader sans raquettes, les rangers étaient presque inattaquables.

On se fusilla de part et d'autre jusqu'à la tombée de la nuit. Les deux partis, qui se trouvaient à la portée de la voix, échangeaient des paroles de menaces ou de pacification.

— Eendez-vous, cria à plusieurs reprises M. de Basserode, à Eogers, qui avait été reconnu ; nous vous traiterons bien. Pourquoi verser plus de sang, et sacri-

fier inutilement vos braves ? Nous allons recevoir des renforts, et vous allez tous être pris ou scalpés par nos sauvages.

Les Outaouais appuyaient ces paroles en faisant trembler la forêt par leur épouvantable cri de guerre : le war-whoop, si redouté des Anglais. Eogers entra, en effet, en pourparlers ; mais c'était par feinte, en vue de gagner du temps, et il profita de l'obscurité de la nuit pour battre précipitamment en retraite, abandonnant sur le champ de bataille, vivres, armes, raquettes et quarante hommes dont trois officiers, sans compter huit prisonniers 1.

Son expédition avait été aussi désastreuse qu'inutile ; il avait perdu plus de la moitié de ses rangers, et ne ramenait pas un seul des prisonniers qu'il avait faits.

Du côté des Français, la perte avait été de neuf hommes tués, dont un volontaire canadien, le brave

1 — Journal de Montcalm. Vauclreuil, dans sa lettre au ministre (19 avril 1757), donne le même chiffre, et porte le nombre des morts, du côté des Français, à onze, avec vingt-six blessés. Bougainville dit quarante-deux morts, dont trois officiers ; et Montcalm répète le même chiffre dans une de ses lettres (1er avril 1757). Tous deux disent même qu'il n'y eut que trois Anglais qui se sauvèrent. Ce serait alors Bougainville et Montcalm qui auraient exagéré la perte des Anglais, et non Vaudreuil. comme le prétend M. Parkman, qui ne manque jamais une occasion d'attaquer ce gouverneur. C'est le tort de vouloir faire de la fantaisie historique. M. Parkman, dans son Montcalm and Wolfe, a fait un tableau à effet : il a mis ses deux héros en grande lumière. Tout le reste est plus ou moins accessoire. Vaudreuil sert de repoussoir 5 Lévis est placé trop dans l'ombre. Ainsi de suite. Cela est joli à voir, intéressant à lire comme un roman 5 mais que devient l'impartiale histoire ?

Sanguinet, commis au magasin de Carillon 1, qui s'était distingué dans l'action, un sauvage et vingt et un blessés, parmi lesquels était le capitaine de Basserode.

Dans la soirée, arriva de Carillon un renfort de vingtcinq hommes, avec un chirurgien, un aumônier, et des munitions que dans la précipitation du départ on n'avait pas apportées en quantité suffisante; mais il était trop tard, les derniers coups de fusil avaient été tirés.

L'excitation causée à Carillon par cet événement rompit pour quelques jours l'ennuyeuse monotonie* de l'hivernement. C'était là, en effet, un des côtés les plus pénibles de la vie de garnison dans ces petits forts isolés le long des frontières, où il n'y avait d'autre société que celle des casernes 2. Quand la neige avait à moitié enseveli les baraques, et que le froid confinait chacun à l'intérieur, le fort devenait un tombeau vivant. Les sentinelles qui veillaient aux remparts toutes transies de froid, la barbe blanchie par le frimas, n'apercevaient autour d'elles que le même manteau uniforme, couvrant le lac et les montagnes, encombrant

1 — " Cinq commis des magasins qui avaient voulu aller à l'action s'y sont conduits à merveille ; l'un d'eux a reçu un coup de fusil à la gorge, dont il est mort le lendemain. En Canada, tout le monde est soldat, mais tout soldat n'est pas également brave ". Journal de Bougainville.

2 — Le chevalier de Jaubert, du régiment de Béarn, disait, en parlant du séjour de l'armée française à Carillon et de l'ennui qu'elle y éprouvait: " Pour toute vue, nous avons des montagnes, de l'eau et du bois ; la perspective n'est pas bien agréable, et nous sommes éloignés de Montréal de soixante lieues — J'attends avec impatience de pouvoir repasser en France 5 car il est bien malheureux de devoir manger notre bien dans les bois comme des ours ". Le chevalier de Jaubert à son père, 15 juillet et 25 août 1757.

la forêt, avec ses cimes grises dépouillées de feuilles, et les cônes verts de ses sapins. Elles n'entendaient d'autre bruit que le craquement des troncs d'arbres se fendant à la gelée, ou le hurlement lointain de quelque loup-cervier. De temps en temps, quelques chasseurs indiens poussaient le cri de reconnaissance sur la lisière du bois, et s'avançaient en raquettes, à travers les troncs d'arbres, avec leurs traînes d'éclisse chargées de venaison, qu'ils apportaient au fort. C'était une ressource ménagée par le gouverneur pour épargner les vivres qui se faisaient de plus en plus rares, et pour procurer aux troupes une meilleure nourriture. Plût au ciel que Vaudreuil eût apporté le même soin et plus d'énergie dans toutes les parties de son gouvernement !

L'administration coloniale avait toujours été plus ou moins entachée de péculat, par suite de l'insuffisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics ;. mais le gouverneur La Jonquière avait inauguré un système de concussion inconnu avant lui, et Bigot venait d'y mettre le comble.

La cour de Versailles, effrayée des dépenses qu'entraînait le Canada, crut faire de l'économie en abandonnant la régie des vivres, et en confiant l'approvisionnement de la colonie à une compagnie, dont le chef, sous le nom de munitionnaire général, était un enrichi de la veille, le sieur Cadet, fils d'un boucher de Québec.

Le nouveau système fut mis en force le premier janvier 1757. On verra par la suite que loin de remédier au mal, il ouvrit la porte à des abus plus criants que jamais.

Depuis le commencement de l'hiver, le marquis cle Vaudreuil songeait à frapper un coup imprévu sur le fort William-Henry, où les Anglais avaient toute une flotte de bateaux prête à être lancée dès l'ouverture de la navigation, pour jeter une armée sous les murs de Carillon. La maladie grave qui avait retenu le gouverneur aux Trois-Eivières, avait retardé ses préparatifs, qui n'avaient pu être terminés qu'à la fin de février. Il s'agissait de faire marcher quinze cents hommes en plein hiver, à soixante lieues de distance, pour aller tout incendier autour de William-Henry, peut-être même pour prendre le fort. Cette dernière partie du plan n'était guère réalisable, mais le succès de la première suffisait pour justifier amplement les risques et les frais de l'entreprise ; car elle paralysait l'ennemi en lui enlevant le moyen de prendre l'offensive au printemps. Un pareil projet aurait été téméraire, si le gouverneur n'avait eu à sa disposition des troupes aussi capables d'endurer la misère que d'affronter le danger.

Le corps expéditionnaire, dont le rendez-vous était au fort Saint-Jean, était commandé par M. de Eigaud, et se composait de cinquante grenadiers, tirés des compagnies de la Sarre, Koyal-Roussillon, Languedoc et Béarn ; de deux cents volontaires des mêmes régiments ; de deux cent soixante-dix-neuf soldats des troupes coloniales ; de six cents Canadiens et de trois cent cinquante sauvages, formant un effectif de mille quatre cent soixante-dix- neuf hommes 1. Les princi-

1 — Ces chiffres exacts sont tirés du Journal d'un officier du détachement de M. de Poulhariez, intitulé : Expédition sur le fort George, en février et mars 1757. Coll. Lévis.

paux officiers, commandant sous M. de Kigaud, étaient M. de Longueuil, lieutenant de roi, à Québec, et à ce titre ayant le rang de lieutenant-colonel ; le capitaine Dumas, faisant fonctions de major général ; M. de Poulhariez, capitaine des grenadiers, commandant les troupes régulières ; le chef d'artillerie Le Mercier, et un ingénieur, M. de Lotbinière.

La composition de ce détachement s'était ressentie de l'esprit de rivalité qui régnait entre les troupes : les milices et la marine, désireuses de se distinguer, avaient voulu être largement représentées, et tous les officiers supérieurs, à l'exception de M. de Poulhariez, appartenaient à la colonie. Ces préférences avaient piqué au vif les officiers français qui n'épargnèrent aux expéditionnaires ni les critiques ni les railleries. Ils se récriaient contre les dépenses de vivres et d'argent que cela entraînait, peut-être pour n'aboutir à rien. N'est-ce pas, disait l'un d'eux, la montagne qui va accoucher d'une souris ? Pour tout dire, ils n'auraient pas été fâchés si l'expédition avait failli. Il en résultait un antagonisme plus violent que jamais, mais aussi une émulation entre les deux corps d'armée h qui se distinguerait davantage.

Le marquis de Montcalm alla passer en revue, à Laprairie, le détachement de M. de Poulhariez, et donna, dit-il, un grand dîner de trente-six couverts aux officiers et aux cadets de ce détachement. Montcalm écrivait à cette occasion avec complaisance à Bourlamaque, que, s'il se fdt agi d'un autre que lui, il eût dit que ce dîner était une grande affaire.

L'équipement des troupes, qui allaient être exposées à toutes les rigueurs et à toutes les variations du temps, avait attiré l'attention particulière de Vaudreuil. Chaque soldat reçut une capote, une couverte, un bonnet de laine, deux chemises de coton, une paire de mittasses, une culotte et un caleçon, deux écheveaux de fil, six aiguilles, une alèue, un batte-feu, six pierres à fusil, un couteau bûcheron, un peigne, un tire -bourre, un casse-tête, deux paires de chaussons, deux couteaux siamois, une paire de mitaines, un gilet, une demicouverte à berceau, des nippes pour les souliers, deux paires de souliers en peau de chevreuil, une peau de chevreuil passée, deux colliers de portage et une paire de raquettes.

Une traîne d'éclisse était allouée à chaque officier, et de deux en deux aux soldats ; un prélart à chaque officier, et de quatre en quatre aux soldats ; une peau d'ours à chaque officier.

On distribua deux jours de vivres, c'est-à-dire, deux livres de pain, une demi-livre de lard et un quarteron de pois. Chaque officier reçut un pot et une pinte d'eaude-vie, avec deux livres de chocolat.

Dans ces expéditions d'hiver, les chiens étaient en grande réquisition pour traîner le bagage. On en élevait et dressait dans le pays une race de haute taille qui, attelés sur une traîne, pouvaient porter jusqu'à cent cinquante et deux cents livres. Le roi en accordait un à chaque officier, il lui allouait pour cela trente livres ; "et, remarque Montcalm, lorsqu'il doit y avoir des partis d'hiver, ces chiens deviennent hors de prix.

Il s'en est vendu jusqu'à soixante et quatre-vingts livres pièce 1 ".

La petite armée se mit en marche sur quatre divisions : les trois premières partirent successivement le 20, 21, 22 ; la première division, sous M. de Saint- Martin, avec six compagnies des troupes de la colonie ; la deuxième, aux ordres du capitaine Duchat, avec les piquets de la Sarre et de Languedoc, et trois compagnies des troupes coloniales ; la troisième, sous le capitaine Du Coin 2, avec les piquets de Koyal-Koussillon et trois compagnies des troupes de la colonie ; la quatrième division fut retardée par un dégel suivi de violents orages, qui occasionnèrent la débâcle d'une partie du lac Ohamplain. On craignit un moment poui le succès de l'expédition.

Les trois divisions en marche eurent beaucoup à souffrir. Il fallut renvoyer chiens et chevaux, avec une partie des provisions, s'atteler sur les traînes et marcher péniblement, mouillés jusqu'aux os, clans une neige fondante, où l'on enfonçait à chaque pas. Quelques soldats et officiers tombèrent malades, et furent renvoyés. Le 24, la première division n'était encore qu'à six lieues de Saint-Jean ; la deuxième, à trois ; la troisième, à une lieue et demie.

Heureusement que, durant la nuit, un fort vent de nord-ouest ramena la température d'hiver, rendit l'air sec et serein, et couvrit la neige durcie d'une couche de verglas.

1 — Journal de Montcalm.

2 — Du régiment de Royal-Roussillon, un des braves qui devaient se faire tuer à Carillon.

Dans la journée du 25, la quatrième division, formée de la compagnie des grenadiers et de cinq compagnies de la colonie avec M. de Rigaud et son état-major, suivi des sauvages, se mit en marche et alla camper à deux lieues du fort Saint- Jean. Le 26, dès la pointe du jour, elle fut sur pied, et fit six lieues dans la journée, marchant sur deux colonnes : l'une au bord du bois, l'autre sur les bordages du lac. Le lendemain, une tempête de neige retint la division dans ses campements, mais les deux jours suivants elle put faire quinze ou seize lieues. Les trois autres jours furent extrêmement pénibles ; on en perdit un par le vent et la poudrerie, et les deux autres, le dégel ayant repris, on eut à marcher dans l'eau et la neige, dont la glace du lac était couverte. Enfin, on arriva exténué à Saint-Frédéric, où les troupes eurent deux jours à se reposer. Les Canadiens, habiles à toute espèce d'ouvrage, y furent occupés- à raccommoder les chaussures, les traînes d'éclisses, et à préparer les traîneaux pour le transport du bagage. On avait commencé, dès le 3 mars, à marcher avec précaution, et à mettre chaque soir des sentinelles autour du camp.

Tout le corps expéditionnaire se trouva réuni le 9 mars à Carillon, où il fut arrêté jusqu'au 15, pour y attendre des vivres, malgré les assurances de Le Mercier, qui avait annoncé que rien n'y manquait. On profita de ce retard pour réparer les armes, dont M. de Poulhariez fut chargé de faire l'inspection.

M. de Longueuil avait été envoyé en éclaireur avec un parti de sauvages. Les quatre divisions, munies de douze jours de vivres, sortirent de Carillon sur une

même file, traversèrent la rivière à la Chute, et atteignirent la rive droite du lac Saint-Sacrement. Les trois cents échelles préparées en cas d'assaut étaient distribuées de quatre en quatre soldats. On s'abrita pour la nuit au fond d'une anse. Un froid vif avait rendu la glace du lac très solide ; on s'v mit en marche sur trois colonnes : M. de Poulhariez au centre, avec la ligne ; M. de Saint-Martin à droite, avec une division de la colonie ; M. de Saint-Ours à gauche, avec une autre division ; les sauvages sur les deux ailes. Cent sauvages étaient allés en observation sur le sommet d'un promontoire. Après quatre lieues de marche, on campa sur la glace, au pied d'une haute montagne, appelée le Pain-de-Sucre, qui baigne ses pieds dans le lac, en face d'un groupe d'îles : endroit charmant durant les mois d'été, mais d'un rude aspect en hiver.

La nuit était le temps le plus pénible dans de semblables expéditions. Les chasseurs canadiens, dont il y avait un grand nombre parmi les milices, avaient appris aux militaires français la manière de s'abriter pour dormir. Dès que les feux étaient allumés pour le repas du soir, on allait couper au bord du bois des branches de sapin, dont on faisait un lit épais sur la neige ; on piquait ensuite ses raquettes du côté par où venait le vent; on y ajoutait quelques rangées de branches; ou bien, on étendait à la place une toile ou un prélart. Le repas pris, le soldat s'enveloppait dans sa couverte, l'officier dans sa peau d'ours, et on se couchait sur le lit de sapin, les uns près des autres, pour se réchauffer mutuellement. On passait ainsi la nuit tant bien que

mal, les pieds au feu, qu'on avait le soin d'entretenir de temps en temps. Autour du camp, les sentinelles arpentaient la neige à grands pas pour se réchauffer, prêtant l'oreille à tous les bruits nocturnes jusqu'à ce que l'aurore eût annoncé l'heure du réveil.

Le détachement circula une partie du jour suivant à travers les îles, s'avançant sur une même colonne, et vint s'abriter au fond d'une anse pour y attendre la tombée de la nuit, afin de n'être pas aperçu. A huit heures, il reprit sa route et fit halte à onze heures, sur une pointe qui n'était qu'à deux lieues de William- Henry. On y passa la nuit sans feu.

Dès l'aube du jour, cette pointe était franchie, et lorsqu'on fut arrivé à une lieue et demie ' du fort, MM. de Poulhariez, Dumas, Le Mercier et deux autres officiers, MM. de Raymond et de Savournin, avec une escorte de cinquante sauvages, vingt-cinq Canadiens et quatre grenadiers conduisant un prisonnier anglais, furent détachés pour aller reconnaître, du sommet d'une montagne, la position du fort et le mouvement de la

garnison.

M. de Poulhariez, homme de guerre consommé, fit, avec sa suite, un examen long et minutieux. Le fort solidement construit lui parut en très bon état, et le mouvement des troupes considérable. Ce fort couronnait une petite éminence au fond du lac, et avait la forme d'un carré irrégulier, à quatre bastions, avec un fossé. Tout auprès, un fortin en palissades protégeait des hangars et autres constructions. On distinguait le long de la grève une énorme quantité de bateaux, à

moitié ensevelis dans la neige, et sous les canons du fort, quatre navires ou barques sur le chantier.

Dumas et Le Mercier furent d'opinion que le côté du fort qui faisait face à un marais était attaquable, vu le peu de hauteur qu'il semblait avoir ; mais M. de Poulhariez, déployant devant eux un plan du fort, leur fit voir l'impossibilité d'un tel projet, sans toutefois les convaincre.

Il était trois heures du soir quand ils furent de retour au camp. A cinq heures, M. de Kigaud fit mander M. de Poulhariez et lui fit part d'un plan d'escalade.

— Commandant, lui répondit M. de Poulhariez avec fermeté, je suis prêt à marcher à votre premier ordre, partout où vous le jugerez à propos; mais mon expérience dans le métier m'engage à vous représenter l'impossibilité de cette opération ; l'ennemi, qu'on ne peut espérer surprendre, n'aura à défendre qu'une face de son fort, qui est en bon état l.

L'escalade fut cependant ordonnée. Vers minuit, trois colonnes devaient s'avancer sur le même côté du fort, tandis que de petits pelotono feraient des démonstrations sur les autres : la colonne de droite, formée de la ligne, sous M. de Poulhariez ; les deux autres, aux ordres de MM. de Saint- Ours et Saint-Martin, toutes trois ayant en tête un piquet de grenadiers. A onze heures, elles étaient à deux portées de fusil des remparts, lorsque M. de Ptigaud fit annoncer que l'assaut n'aurait pas lieu. MM. Dumas, Le Mercier et Savournm,

1 — Cette réponse est tirée textuellement du Journal de V Expédition sur le fort George, en février et mars 1757.

escortés de deux sauvages et de huit grenadiers, avaient poussé une reconnaissance tout auprès du fort, et avaient constaté qu'il n'y avait aucune probabilité de succès.

Jusqu'à ce moment, la garnison de William-Henry n'avait eu aucun soupçon de l'approche des Français ; mais le craquement des pas sur la neige, à une petite distance des glacis, donna l'éveil aux sentinelles, et plusieurs coups de canon tirés des remparts répondirent à leurs cris d'alarme. La garnison était composée de quatre cent cinquante à cinq cents hommes.

On ne songea plus dans le camp de M. de Eigaud qu'à incendier les environs du fort, et on en fit l'essai, cette nuit-là même, mais sans succès, car les fagots dont on se servit étaient d'un bois trop humide.

Toute la journée du lendemain (19 mars), les francstireurs canadiens et les sauvages tiraillèrent autour des remparts, soutenus par les compagnies de la ligne. Durant la nuit, les volontaires canadiens, sous la conduite de MM. de Langy, de Saint-Simon et d'Albergatti, allèrent, sous le canon et la mousqueterie de la place, mettre le feu au fortin, à l'hôpital, aux bateaux et à de grands amas de bois. Le fort fut, en quelques instants, enveloppé d'immenses tourbillons de flammes, et n'aurait certainement pas échappé à la destruction, si le vent se fût élevé. Pour donner moins de prise aux étincelles, le major Eyre, commandant du fort, avait fait enlever les toitures de tous les hangars.

M. de Eigaud jugea le moment propice pour faire une démonstration et sommer la garnison de se rendre. Dès le matin, tout le détachement, portant les échelles

comme pour un assaut, sortit du camp sur une longue colonne, traversa le lac, et alla prendre position dans une petite anse de la rive nord dont la berge mettait à l'abri du canon. M. Le Mercier, suivi de M. de Florimond et d'un interprète, gravit alors la berge, en arborant un pavillon rouge. A cent pa^s de lui marchaient douze grenadiers guidés par un sergent.

— Qui vive ! eria~t-o.n, dès qu'il fut à la portée de la voix. — J'ai à parler au commandant, répondit M. Le Mercier. Le major Eyre parut sur le bord du bastion. Après quelques pourparlers, il fit dire à M. Le Mercier d'avancer seul, et il détacha un de ses officiers pour aller servir d'otage. M. Le Mercier fut conduit, les yeux bandés, dans la chambre du commandant.

Il était venu, dit-il, au nom du marquis de Vaudreuil, le sommer de rendre la place, sinon que l'assaut allait être donné immédiatement par des forces auxquelles il ne pourrait résister ; qu'alors il serait impossible de retenir le grand nombre de sauvages qui les accompagnaient, et que tout serait mis à feu et à sang. Il venait l'avertir au nom de l'humanité, afin d'épargner un carnage inutile.

Le major Eyre lui demanda le temps de consulter ses officiers. On le laissa, dit le Journal déjà cité, en compagnie de quatre officiers, qui furent remplacés par quatre autres quand leur tour fut venu de donner leur avis. Ils lui firent beaucoup de politesses, lui parlèrent de M. de Dieskau, encore prisonnier à New-York, lui dirent qu'il était rétabli, et qu'il allait bientôt passer en Europe. Ils lui demandèrent môme des nouvelles du marquis de Montcalm.

Le major Eyre rentra après un assez long conseil, et répondit que lui et sa garnison étaient décidés à se défendre en braves, et qu'ils étaient prêts à courir les chances d'un assaut.

M. Le Mercier fut conduit hors de la place comme il y était entré, et alla communiquer sa réponse à M. de Rigaud. La nuit suivante fut employée à brûler les magasins, un moulin à scie et les derniers bateaux. Restait une barque en chantier, percée pour quatorze ou seize pièces de canon, placée à quinze pas du fort, et qu'on avait vainement essayé par trois fois de brûler. Un des officiers partisans, destiné à jouer un rôle brillant durant cette guerre, M. Wolff, réclama l'honneur de cette dangereuse mission 1. Il partit, à la nuit, avec vingt volontaires, soutenus de deux cents Canadiens et de soixante soldats de la ligne et grenadiers. " A son approche, .dit le Journal cité, M. Wolff reçut une bordée de coups de fusil; cela ne l'empêcha pas de se rendre à la barque avec un volontaire qui lui portait une échelle de douze pieds. Il s'en fallait même de six pieds qu'elle fût assez élevée. M. Wolff descendit dans la cale, et fit mettre des fagots du côté du vent, avec une corde de bois qu'il arrangea lui-même. Lorsqu'il trouvait des bûches trop grosses, il les partageait avec une hache. Il fit ensuite replier son détachement, et avec des allumettes de sa façon, il mit le feu. La barque fut entièrement consumée. Nous y perdîmes deux soldats de Languedoc, et il y en eut un blessé du même régiment ".

1 — Ancien officier au régiment de Bentheim.

Une neige abondante avait commencé à tomber et dura toute la nuit, mais le lendemain un soleil éblouissant se leva sur cette neii^e toute fraîche. La garnison de William-Henry qui, jusqu'au dernier moment, avait craint un assaut, respira à l'aise, lorsqu'elle vit le détachement de M. de Iligaud descendre en raquettes sur le lac, et tourner vers le nord sa longue colonne noire, qui disparut enfin à l'horizon. L'éclat du soleil de mars affecta la vue de plusieurs, qui furent pris du mal de neige, et obligés de se laisser conduire par leurs compagnons.

Les piquets de la ligne restèrent en garnison à Carillon ; les compagnies de la marine à Saint-Frédéric et les Canadiens, " qui sont ici laboureurs et soldats l " furent renvoyés sur leurs terres pour les semences.

L'expédition de M. de Kigaud avait réussi autant qu'on pouvait l'espérer, et faisait honneur à celui qui l'avait conçue comme à ceux qui l'avaient exécutée -.

1 — Lettre de Montcalm, 1er avril 1757.

2 — Vaudreuil, dans une lettre au ministre (22 avril 1757), donne le détail de la destruction faite autour du fort William- Henry :

" 1. Quatre corsaires pareils à ceux que les Anglais avaient sur le lac Ontario ;

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