‹ Montcalm et LévisChapitre 1 sur 9 · ÉTAT DE LA NOUVELLE FRANCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA NOUVELLE FRANCE

Le succès de nos armes, sur un ennemi incomparablement plus fort en ressources de tout genre, durait depuis cinq ans. Quelques poignées d’hommes avaient défendu, presque toujours victorieusement, les frontières canadiennes contre des voisins quinze fois plus nombreux. L’ère des revers, commencée avec la prise de Louisbourg, se continua bientôt par la destruction des forts Frontenac et Duquesne, défendus par de trop faibles garnisons.

Le fort de Frontenac était sous le commandement de M. de Noyan, gentilhomme de Normandie, âgé et infirme, mais conservant dans sa vieillesse toute son énergie et sa liberté d’esprit, capable de faire honneur à un poste qu’on lui donnerait à défendre avec des forces suffisantes.

Averti par le chef iroquois de la Présentation que le puissant corps d’armée du lieutenant-colonel Bradstreet n’était plus qu’à quelques jours de Frontenac, il dépêcha courrier sur courrier à M. de Vaudreuil pour lui demander du secours. L’alarme à Montréal fut alors aussi grande qu’elle avait été tardive. On battit la générale et on ordonna une levée de quinze cents hommes de milice, dont le commandement fut confié à M. Duplessis-Fabert, major de la ville.

Bradstreet, qui était en marche sur Frontenac, avait médité cette revanche pendant la déroute de l’armée anglaise après la journée de Carillon. Cet officier, qui tenait du major Rogers pour la hardiesse, avait déjà soumis ce projet à lord Loudon, qui l'avait accepté, puis à Abercromby, qui, malgré les instances de lord Howe, l’avait ajourné. Bradstreet profita du moment où ce général dévorait en silence la

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honte de sa défaite à la tête du lac George pour relever par cette entreprise le moral de l’armée. Il en montra l’opportunité plus grande que jamais par le fait, reconnu de tous les éclaireurs, que les milices canadiennes accouraient en masse au secours de Montcalm. Frontenac, dont les fortifications ne valaient rien, ne devait renfermer en ce moment qu’un petit nombre de défenseurs. Le conseil de guerre réussit à vaincre l’opposition d’Abercromby, et Bradstreet partit avec trois mille hommes, la plupart miliciens, et quarante-deux sauvages conduits par Tête-Rouge, chef onontagué. Il remonta la rivière Moh.awk, et le 21 août ses tentes étaient dressées dans le même désert morne et désolé de Chouaguen, où peu de jours auparavant M. de Longueil avait replié les siennes en prenant congé d'une ambassade iroquoise.

La flottille de bateaux et de berges longea, sans rencontrer un seul ennemi, la rive sud du lac Ontario, et vint aborder le 25 dans la baie de Gataracoui, à moins d’un mille du fort Frontenac. Ce fort, bâti autrefois par le comte de Frontenac, qui lui avait donné son nom, n’était qu’une misérable bicoque formée de quatre bastions carrés, armés de quelques canons et reliés par des courtines de cent vingt pieds chacune, percées de meurtrières. Les murs, qui en étaient vieux et ruinés, n’étaient protégés ni par des fossés, ni par des palissades.

Lors de son expédition contre Chouaguen, le fort Frontenac avait servi de base d’opérations à Montcalm, qui avait fait élever, sous la protection du canon des remparts, un camp retranché donnant sur le lac. Ce camp retranché existait encore; mais il était plus nuisible qu’utile, faute de troupes pour le défendre. La garnison se réduisait à une trentaine de soldats de la marine et quelques Canadiens, en tout quatre-vingts hommes. La négligence de M. de Vaudreuil à fortifier et à protéger ce poste était d’autant plus impardonnable, qu’il était l’entrepôt de toutes les fournitures destinées aux postes de l’ouest. Ses magasins étaient en ce moment remplis de marchandises, de vivres et de munitions de guerre.

Toute la flotte du lac Ontario se trouvait réunie dans le port; mais des neuf vaisseaux qui la composaient, il n’y avait d’armées que deux barques : la Marquisede-Vaudreuil, de seize canons, et la Huraull, de huit, avec dix ou douze hommes d’équipage chacune. Les autres étaient sans agrès.

Dès que M. de Noyan avait appris l’approche des Anglais, il s’était employé jour et nuit avec sa garnison à faire les réparations les plus urgentes et à mettre en état de service le peu de pièces d’artillerie qui se trouvaient sur les remparts.

Le 25 au soir, le colonel Bradstreet avait terminé le débarquement de ses troupes et de ses munitions. Dans la journée du 26, plusieurs canons, débarqués dès l’aurore, commencèrent à battre le fort en brèche. M. de Noyan répondit aussi bien qu’il le put avec la poignée d’hommes dont il disposait. Les pièces étaient tellement détériorées, que quelques-unes crevèrent et tuèrent des canonniers.

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Darant la nuit, une trentaine de berges anglaises avaient tenté de s’emparer des deux barques armées; mais elles avaient été vaillamment repoussées par les équipages. Les Anglais^avaient profité de la même nuit pour élever, à deux cents verges de la place, deux retranchements ouverts d’embrasures armées de canons, qui commencèrent au jour à faire feu sur les remparts. Ils vinrent alors en colonne, soutenus de quatre pièces de 12 et de deux mortiers, s’établir dans le camp retranché, dont ils firent aisément une parallèle, et d’où ils tirèrent à une courte portée.

Le matin du 27, une batterie érigée durant la nuit précédente fit un feu écrasant sur la place. Les barques s’approchèrent pour la démonter; mais elles furent si cruellement maltraitées, qu’elles durent se retirer.

Avant midi, la brèche était devenue praticable au bastion de la droite; une partie des canons avaient été démontés, et la poudrière découverte.

Une plus grande résistance en de telles conditions eût été insensée, et M. de Noyan arbora le drapeau parlementaire. Toute la garnison, dont le chiffre total, en y comprenant les voyageurs, les artisans et les journaliers, ne s’élevait qu’à cent cinquante hommes, fut faite prisonnière de guerre et renvoyée immédiatement à Montréal, à la condition que le même nombre de prisonniers anglais, y compris le colonel Schuyler, captif depuis la prise de Chouaguen, seraient mis en liberté et conduits sous bonne escorte aux avant-postes du général Abercromby. Toute la Hotte du lac Ontario tomba au pouvoir des Anglais. Les équipages avaient eu le temps de s’échapper avant la signature de la capitulation. Pas un Anglais n’avait été tué durant le siège. Le colonel Bradstreet se fit honneur par ses bons procédés à l’égard des prisonniers français. Il n’y eut qu’un blessé, dont la jambe avait été emportée par un boulet, qui fut scalpé par Tête-Rouge. M. de Noyan fut blâmé de ne pas avoir brûlé et rasé le fort à la première nouvelle de l’approche de trois mille Anglais, et de n’avoir pas pris le large et regagné Niagara avec les barques qu’il aurait pu armer, après avoir mis le feu aux autres.

Bradstreet, conformément aux ordres qu’il avait reçus d’Abercromby , fit sauter le fort et incendier les magasins d’approvisionnements, toutes les constructions qui se trouvaient à l’intérieur et à l’extérieur du fort, ainsi que les vaisseaux, à l’exception de la Marquise et d’un brigantin, dont il se servit pour le transport du butin. Quand, après sa facile victoire, son escadrille, chargée de dépouilles, sortit de la baie de Cataracoui, il ne restait plus du fort Frontenac et de sa petite bourgade que

des monceaux de ruines fumantes.

L’expédition ne séjourna à Oswégo que le temps de décharger les deux vaisseaux et d’y mettre le feu; puis elle reprit la route d’Albany.

La perte de Frontenac était presque aussi désastreuse dans ses conséquences que celle de Louisbourg. Outre que les frontières du Canada se trouvaient désormais

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ouvertes à l’ouest aussi bien qu’à l’est, le lac Ontario ne lui appartenant plus, les communications avec les pays d’en haut étaient interrompues, et du même coup était anéantie notre puissance sur les tribus sauvages. Celles qui inclinaient de notre côté allaient devenir neutres, et celles qui chancelaient, lever la hache contre nous. Le fort Duquesne, plus faible encore que Frontenac et privé de tout secours , devait forcément être abandonné à l’approche de l’armée formidahle qui le menaçait. 11 ne resterait plus à la France, dans toutes ces immenses solitudes, qu’un seul appui important: le fort Niagara, qui allait être défendu, il est vrai, par un officier d’intelligence et de cœur, le capitaine Pouchot, mais à qui il aurait fallu de puissants secours, que Vaudreuil, complètement abandonné par Versailles, était absolument incapable de lui fournir. Un officier français, écrivant à sa famille à la fin de la campagne, résumait en un mot ce qui se disait tout bas d’une extrémité à l’autre de la colonie, et ce que l’on criait bien haut au delà de la frontière : Finis novæ Francise, «.

M. Duplessis-Fabert n’était encore qu’au village de la Présentation lorsqu’il apprit la reddition du fort Frontenac. Le messager qu’il dépêcha à Montréal pour demander de nouveaux ordres trouva M, de Vaudreuil tout déconcerté, appréhendant avec raison que Bradstreet, fier de sa victoire, n’eût remonté le lac Ontario et mis le siège devant le fort Niagara. Il fit dire à M. Duplessis d’y envoyer à marche forcée cinq cents hommes d’élite, sous le commandement de M. de Montigny, le même officier que Montcalm qualifiait d’admirable, mais pillard.

Quoique les habitants de Québec et des Trois-Rivières fussent en pleine récolte, le gouverneur en fit monter quinze cents, qu’il dirigea sur la Présentation. Un autre corps de milice de deux mille hommes allait bientôt grossir la petite armée de Montcalm, menacée d’une nouvelle attaque.

La nouvelle de la perte de Frontenac arriva à Carillon le même jour qu’un courrier de Québec confirma la prise de Louisbourg (6 septembre). Ces deux coups de foudre éclatant à la fois trouvèrent Montcalm aussi impassible que Lévis. On verra par quelques-unes de leurs lettres combien peu le courage de ces deux hommes en fut ébranlé.

Vaudreuil manda Montcalm en toute diligence, pour conférer avec lui sur les mesures à prendre.

« Le médecin après la mort! » s’écria le général en partant. Le soir même, à 9 heures et demie, le canot qu’il montait, suivi de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Pontleroy et Bougainville, glissait silencieusement dans l’ombre projetée par le promontoire de Carillon, et disparaissait vers le nord dans les vapeurs que les fraîcheurs de septembre faisaient monter du lac Champlain. Les voyageurs pouvaient encore voir en se retournant les lumières qui brillaient aux casernes du

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fort Carillon, où les officiers ignoraient le départ de leur général. Montcalm avait ordonné le secret sur son voyage, de crainte que les ennemis, toujours en nombre supérieur à la tête du lac George, apprenant son absence, n’en profilassent pour descendre à l’improviste et essayer de prendre une revanche du 8 juillet.

Montcalm présenta au gouverneur trois mémoires sur la défense des trois points principaux par où le Canada pouvait être attaqué : le lac Ontario, le lac Champlain et Québec. Ses vues s’accordèrent en somme avec celles de Vaudreuil et avec les mesures que celui-ci venait de prendre. Leurs relations parurent moins tendues, et les amis de l’union et de la concorde eurent quelque espoir d’un rapprochement. Le premier à s’en réjouir, le chevalier de Lévis, mandait au prince de Beauvau : « M. de Montcalm a demandé son rappel au mois de juillet par un mécontentement avec M. de Vaudreuil ; depuis ce temps ils sont de meilleure intelligence, et il a demandé à rester... Quant à moi, j’ai trouvé le moyen de bien vivre avec tout le monde. »

Sur l’avis de Montcalm, l’ingénieur Pontleroy alla immédiatement examiner ce qui restait du fort Frontenac, afin de juger s’il était susceptible d’être réparé.

Quelques travaux y furent faits, et deux barques destinées à porter du canon furent mises sur les chantiers.

Montcalm, se croyant toujours sur le point d’être attaqué, avait précipité son retour à Carillon, où il était arrivé dans la nuit du 16, après dix jours d’absence seulement. Le chevalier de Lévis avait fait ériger une seconde ligne de retranchements en arrière de la première, afin de protéger l’embarquement de l’armée en cas d’une retraite. L’arrivée à New-York de plusieurs régiments amenés de Louisbourg par le général Amherst, dont un déserteur révéla la marche vers le camp d’Abercromby, acheva de convaincre Montcalm d’un prochain retour de l’ennemi; mais il était si bien préparé à le recevoir derrière les nouvelles fortifications auxquelles il n’avait cessé de faire travailler avec une activité incroyable, qu’il fit arrêter à Saint-Frédéric les deux mille miliciens que lui avait envoyés le gouverneur. « Je ne doute pas, écrivait de son côté Lévis, le 8 septembre, que si les ennemis viennent nous attaquer de vive force, en quelque nombre qu’ils puissent être, nous ne les battions comme nous l’avons déjà fait. »

Les berges anglaises, qui sillonnaient le lac George et venaient quelquefois faire le coup de fusil jusqu’aux avant-postes français, tenaient l’armée dans de continuelles alertes.

« Notre situation est critique, écrivait Montcalm à sa mère, le 10 octobre, et plus nous irons, plus elle doit le devenir; mais nulle inquiétude. Dieu surtout et l’honneur seront toujours conservés de ma part en tout événement. Comme je resterai en campagne jusqu’au 15 novembre, et que les vaisseaux partiront de Québec, qui est à cent vingt lieues d’ici, du 4 au 6, voici ma dernière lettre de cette année. J’ai

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toujours cru que l’ennemi viendrait m’attaquer une seconde fois; mais je commence à croire, vu la saison avancée, qu’il n’en sera rien.

« Je viens de recevoir, il n’y a que quelques jours, vos deux lettres du 18 mai et du 26; j’en ai reçu une de seize pages de mon fils, bien écrite, un peu style du siècle ; les détails militaires bien.

« M. de la Bourdonnaye m’écrit que le chevalier est grand comme un chêne, un peu effilé. Croyez-vous que je ne suis pas un peu inquiet de n’avoir aucune nouvelle? Ma santé, assez bonne, malgré des fatigues grandes.

« Bougainville passe en France; Dieu veuille qu’il y arrive! En ce cas, il nous écrira; M. Doreil, commissaire-ordonnateur, y passe aussi. Dans les circonstances, il fallait des lettres vivantes. Parviendront-elles?

« J’ai grand besoin de repos; je dois dix mille écus, et je vieillis bien. Je compte n’être à Montréal qu’avec les glaces, du 20 au 25 novembre. Je vais me reposer jusqu’à Noël ; de là à Québec, janvier et février; mars, avril, à Montréal; sans doute revenir ici, pour une affaire qui sera décisive. I^es Anglais sont au moins six contre un. Quelle différence de moyens!...

« J’embrasse tendrement la très chère, que j’aime au delà de toute expression. Je ne vous envoie rien cette année; je n’ai pas eu le temps d’y songer. J’embrasse ma fille, et suis entièrement à vous, ma mère, avec autant d’attachement que de respect. »

Le 27, il ajoutait à sa femme : « Enfin, ma très chère et bien-aimée, les ennemis commencent à abandonner leur camp à la tête du lac Saint-Sacrement et défilent pour leurs quartiers, suivant quelques déserteurs. Je me dispose à commencer de faire défiler nos bataillons, troupes de la colonie, etc., du 1er au 8 que je ferai l’arrière-garde, et je laisserai mes deux forts de Carillon et de Saint-Frédéric, que j’ai couverts toute la campagne avec des forces bien inégales, avec leurs garnisons bien approvisionnées et de bons blindages. En voilà, Dieu merci, jusqu’aux premiers jours de mai; car, si Dieu n’y met la main, il faudra se battre courageusement la campagne prochaine.

« Nous avons, le 13 septembre, battu une avant-garde de neuf cents hommes à la Belle-Rivière. C’est à trois cents lieues d’ici; mais nous sommes inquiets que les six mille n’aient pris leur revanche.

« Adieu, mon cœur, aimez-moi; je songe fort à vous, je vous aime beaucoup et ma mère. J’embrasse ma fille. Quand reverrai-je mon Candiac? Il faut que ma santé soit bonne; mais elle s’use par le travail, car il faut être ici tout et de tout métier. Je t’aime plus que jamais. »

Au moment où Montcalm, rassuré sur « la partie de Carillon », reportait sa pensée inquiète du côté de la Belle-Rivière, le commandant du fort Duquesne,

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M. des Ligneris, un des héros de la Monongahéla, venait de faire revivre le souvenir de cette glorieuse journée par un coup d’éclat accompli sur les bords de cette même rivière, où blanchissaient sans sépulcre les ossements des soldats de Braddock. Le marquis de Montcalm, à qui la première annonce de ce succès était parvenue, s’en réjouissait, sans toutefois se faire illusion sur la postition de M. des Ligneris.

Quand on a visité le site où la rivière Monongahéla se jette dans l’Ohio, on n’est pas surpris que les Français aient donné à ce dernier cours d’eau le nom de Belle-' Rivière. Dans cette partie de son cours, elle longe à droite une chaîne de montagnes fort élevées, abruptes, dont l'aspect est presque aussi sauvage aujourd’hui qu’au siècle dernier. C’est à l’endroit même où s’élève la grande et industrieuse ville de Pittsburg que le marquis Duquesne avait fait élever, en 1754, un petit fort auquel il légua son nom. Ce gouverneur avait eu un double but en choisissant ce point stratégique et en y entretenant une garnison avec des comptoirs : c’était d’abord de tenir en échec les Anglais, qui commençaient à descendre le versant des Alléghanys pour y faire des établissements; ensuite d’accaparer le commerce des nombreuses tribus sauvages de cette région contre les trafiquants anglais qui essayaient de s’en emparer, avec moins d’influence sur les Indiens, il est vrai, mais avec beaucoup plus de ressources matérielles.

Le fort Duquesne, dont la construction fut commencée le 8 avril, était « en bois équarri d’une épaisseur de douze pieds du côté de terre; l’épaisseur remplie de terre, avec un fort parapet et trois bastions garnis chacun de quatre canons, avec un fossé profond en dehors1 ».

Les successeurs de M. de Contrecœur, MM. Dumas et des Ligneris, complétèrent les premières fortifications et commencèrent des ouvrages extérieurs qui n’étaient pas encore finis lors de l’abandon de la place. .

L’assassinat de Jumonville, survenu peu de temps après la fondation du fort Duquesne, et la revanche qu’en prit son frère Coulon de Villiers, sur Washington, furent le signal des incursions des sauvages, qui ensanglantèrent les frontières jusqu’à la fin de la guerre, et dont le récit seul fait frémir.

La défaite du généial Braddock à Monongahéla par une troupe de milice et d’indiens, commandés par un brave Canadien, le capitaine de Beaujeu, en fut le principal épisode.

Il y avait trois ans que duraient ces déprédations, quand Vaudreuil écrivait à M. de Massiac, alors ministre de la Marine : « M. des Ligneris, conformément à mes ordres, a toujours la plus grande attention à faire harceler les Anglais. » Il énu-

1 Voyage au Canada fait l’an 1151 à 11 (H, par J. -G. B.

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mérait ensuite le nombre de prisonniers emmenés et de chevelures levées par divers partis de guerre, puis il ajoutait : « Les Loups des montagnes vinrent avertir, le 10 juin, l'officier que M. des Ligneris avait au village de la Fourche, que les Anglais devaient se mettre en marche vers le temps de la récolte pour venir assiéger le fort Duquesne... Il résulte du rapport des prisonniers, continue-t-il, qu’ils ont une quantité prodigieuse de sauvages qui se rassemblent au fort Cumberland, et qu’ils ont ouï dire que les Anglais se mettraient bientôt en marche.

<r J’ai prévu, malgré notre triste situation, à la sécurité de la Belle -Rivière. Le convoi des Illinois y est heureusement arrivé. Du reste, j’ai envoyé à M. des Ligneris environ trois cent cinquante Canadiens; il recevra tous les secours des postes qui sont à proximité, tant en Français que sauvages. Je m’attache actuellement à faire passer abondamment des vivres dans cette partie. »

L’armée qui marchait sur le fort Duquesne était composée de troupes levées dans les États de Pensylvanie, de Virginie, du Maryland et de la Caroline du Nord, d’une partie du régiment de Royal- Américain et de douze cents montagnards d’Ecosse, formant un elHectif de six à sept mille hommes. Le général Forbes, qui commandait cette armée, avait des traits de ressemblance avec le général Wolfe. Ruiné de santé comme lui, il était comme lui impétueux, irascible et d’une fermeté de caractère qui lui avait valu le surnom de Tête-de-Fer ( Heacl of Iron). Il fit cette campagne au milieu de souffrances qui le réduisaient parfois à V « agonie », et d’une faiblesse qui l’obligeait à se faire transporter dans une litière,

La lenteur des mouvements de son armée, due au défaut d’organisation et à la mauvaise qualité des milices provinciales; cette lenteur, qui avait été auparavant une cause de défaite, fit précisément le succès de cette expédition, qui, au reste,, se réduisit à une simple marche à travers la forêt.

Pendant que Forbes, à Philadelphie, s’occupait d’organiser l’expédition, et que Washington, au fort Cumberland, rassemblait ses Virginiens, le lieutenant-colonel, Henry Bouquet, officier suisse d’un courage et d’un mérite éprouvés, qui commandait l’un des quatre bataillons du Royal-Américain, s’était avancé jusqu’au petit village de Raystown, aujourd’hui Bedford, où il formait l’avant-garde de l’armée. Ce ne fut qu’en juillet que Forbes, toujours en proie à d’atroces souffrances, atteignit Carlisle, lieu de ralliement assigné à ses divers corps. 11 trouva là tous les éléments d’un désastre : des miliciens de la plus grossière espèce, au dire de Forbes luimême, dont plusieurs n’avaient jamais tiré un coup de fusil, n’ayant pas la moindre idée de la discipline militaire, encore moins de la guerre d’embuscade et de surprise qu’ils allaient entreprendre; des officiers 'dont la plupart ne valaient pas mieux, choisis parmi les hôteliers, les maquignons, les trafiquants; point ou presque point de sauvages pour éclairer la marche de ces masses toutes prêtes pour une panique,

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et dont la discipline allait se réduire à peu près à se frayer une route à travers un pays de montagnes1. Il est certain que si elles se fussent présentées à cette date sous les murs du fort Duquesne, M. des Lignèris aurait eu quelque chance de renouveler la journée de Monongahéla. Mais Forbes, instruit par le désastre de Braddock, se garda bien de s’aventurer avec la même témérité. Étranger comme lui aux guerres d’Amérique, il sut mieux profiter des conseils du jeune mais sage Washington, dont le nom et l’expérience commençaient à faire autorité. Il ne crut cependant pas devoir suivre l’avis qu’il lui donna de prendre la route tracée par Braddock, et préféra en frayer une plus courte par la Pensylvanie. Au lieu de se faire suivre d’une longue traînée de bagages, aussi encombrants que dangereux pour le moment du combat, il établit de distance en distance des postes fortifiés, munis de tous les besoins de l’armée, afin qu’arrivé à proximité du fort Duquesne, il pût y pousser une pointe vigoureuse et décisive. Ces opérations lentes, mais sûres, lui donnaient de plus le temps de s’aboucher avec les tribus sauvages, qui jusque-là avaient répandu tant de carnages et de dévastations sur les établissements anglais, mais que les derniers événements commençaient à faire vaciller.

Par une claire journée du mois d’aout, un groupe d’indiens et de blancs gravissaient une hauteur connue depuis sous le nom de Grant’s Hill, voisine du fort Duquesne. C’était un détachement d’éclaireurs du général Forbes, aux ordres d’un officier virginien. Cachés derrière d’épais buissons, ils purent observer à loisir la place et le camp qui l’environnait. Le drapeau de France flottait au-dessus d’une enceinte de remparts de très petites dimensions, mais paraissant bien fortifiés et armés. En face du fort et à sa gauche, les rivières Ohio et Monongahéla traçaient deux traits de lumière sur le fond obscur du paysage. En deçà des fossés, sur les glacis et dans l’éclaircie du terrain, plusieurs tentes entourées d’un village de wigwams étoilaient le gazon. Au delà du fort Duquesne, en remontant l’Ohio, s’échelonnaient le long de la berge une soixantaine de maisonnettes, tandis que sur l’autre rive une espèce de parallélogramme indiquait quelques travaux de fortifications. Dans l’intérieur du camp indien , d’où s’élevaient de légères colonnes de fumée, grouillaient des attroupements d’enfants et de squàws , et tout un peuple de guerriers et de blancs, voyageurs, soldats ou officiers, circulant dans le voisinage et dans l’enceinte du fort. Tout auprès, en arrière, et comme servant de cadre à ce coin de terre animé, se dressaient à pic et immobiles, dans leur majesté primitive, les escarpements de la rivière, drapés dans leur vert manteau de feuillage chatoyant au grand soleil d’été.

Il parut évident aux éclaireurs que les troupes dont disposait M. des Lignèris

1 C',f. Bouquet to Fo¥be s, '£5 mars '1758, Carliste ; British Muséum, Bouquet Papers.

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étaient beaucoup moins considérables que ne l’avait imaginé le général Forbes, d’après les rapports presque toujours mensongers des sauvages. Un agent du général, envoyé auprès des ttibus de l’Ohio, avait appris à son passage qu’elles ne comptaient que quatorze cents hommes, ce qui était encore au-dessus de la vérité. Il est vrai que Bigot avait écrit à la cour qu’il se livrait trois mille cinq cents rations par jour au fort Duquesne; mais là, comme ailleurs, l’intendant laissait souvent les gardes-magasins gonfler le chiffre des dépenses gour en partager avec eux les profits.

Forbes avait rencontré dans sa marche des difficultés qui lui avaient fait presque regretter de n’avoir pas suivi l’avis de Washington. Au commencement de septembre, son avant-garde était encore à seize lieues du fort Duquesne, à un endroit nommé Loyalhannon, où Bouquet faisait contraire un camp retranché pour y mettre le dernier dépôt des provisions.

Le major Grant, du régiment des montagnards d’Ecosse, qui faisait partie de l’avant-garde, officier aussi brave que Braddock et non moins téméraire, impatient de se distinguer, arracha plutôt qu’il n’obtint du colonel Bouquet l’autorisation d’aller faire une reconnaissance et tenter un coup de main contre le fort Duquesne1. Il partit le 10 septembre de Loyalhannon avec huit cent cinq hommes et trente-sept officiers tirés des régiments des montagnards, du Royal-Américain et des troupes de milice, et suivit en bateau le cours du Fiskiminilas, un des affluents de l’Ohio. Après trois jours de marche, il ariiva à onze milles du fort Duquesne, où il fit halte jusqu’à trois heures de l’après-midi. Parvenu à deux milles du fort, il laissa ses bagages à la garde de cinquante-deux hommes aux ordres du capitaine Bullet et s’avança jusqu’à un demi-mille à peu près du fort. Ali heures du soir il était établi sur l’éminence qui, à partir de ce jour, allait s’appeler Grant’s Hill. L’obscurité de la nuit et les \apeurs légères qui, s’élevant des deux rivières, enveloppaient le promontoire avaient complètement dérobé sa marche aux Français. Le silence le plus profond régnait dans le fort aussi bien que dans le camp indien. Grant rassembla ses officiers et leur communiqua son plan d’attaque. Le major Lewis, du corps des Virginiens, devait descendre dans la plaine avec quatre cents hommes et faire une brusque incursion sur le camp sauvage, y répandre la terreur et le désordre. Pendant ce temps, Grant, avec son corps de troupes, se mettrait en embuscade sur la hauteur. Lewis soutiendrait le premier choc des Indiens revenus de leur panique et se replierait ensuite lentement vers la hauteur, où, réuni à Grant, ils accableraient ensemble les assaillants par une attaque simultanée.

Le corps de Lewis descendit la côte et se perdit bientôt dans la brumeuse obscurité. Peu après les derniers bruits de pas et de froissements des broussailles s’étei-

1 British Muséum, Bouquet Papers, lettre de Bouquet à Forbes, 17 septembre 1758.

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gnirent, et Grant avec ses compagnons attendit, au milieu d’un silence mêlé de confiance et d anxiété. Les heures s’écoulèrent, et aucune rumeur ne rompit le calme de la nuit. Les premières blancheurs de l’aube commençaient à dessiner la cime des arbres, et pas un coup de fusil, pas un cri n’avaient retenti. Enfin de nombreux bruits de pas parurent monter de la plaine en se rapprochant, sans qu’on pût rien voir, car les vapeurs de la nuit s’étaient condensées en une épaisse brume. Au grand

Le capitaine de Beaujeu, surnommé le héros de Monongahéla.

désespoir de Grant, c’était le corps de Lewis qui revenait après s’ètre égaré au milieu des taillis ensevelis dans les ténèbres et après avoir erré de droite et de gauche dans un état de confusion tel, qu’il avait fallu à la fin renoncer à l’attaque. L’éveil n’avait pas même été donné aux sauvages ni aux sentinelles. Le coup était manqué; du moins Grant, le crut. Il eût bien mieux valu renouveler la même tactique que d’exécuter le plan insensé qu’il adopta. Il commença par envoyer cinquante montagnards, sous la conduite de deux officiers, mettre le feu à un grand magasin bâti dans la claiiière, à quatre arpents du fort. Il détacha ensuite deux cents hommes, moitié du Royal -Américain, moitié des Virginiens, avec le major Lewis,

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pour aller se mettre en embuscade à l’endroit où il avait laissé ses bagages, s’imaginant que les Français seraient tentés d’aller en faire le pillage. Pendant cet intervalle, l’aurore avait paru et le brouillard s’était en partie dissipé. Grant commit alors l’imprudence de subdiviser sa petite armée déjà affaiblie, comme s’il eût cru que les Français n’étaient qu’une poignée dans le fort. Peu de jours auparavant, il y était arrivé un renfort de deux cent quarante hommes, conduits par un officier d’une grande intelligence et d’une plus grande valeur, le capitaine Aubry, des troupes de la Louisiane. Le chiffre total de la garnison était en ce moment de mille Français.

Le capitaine Mackenzie fut envoyé avec quatre cents hommes, la plupart montagnards, pour côtoyer à gauche la rivière Monongahéla, en s’avançant vers le fort, tandis que le capitaine Macdonald, avec un faible délachement, marcherait à droite, au bord de l’Ohio, en faisant battre la générale, afin d’attirer l’attention des Français et leur faire croire que la principale attaque venait de ce côté. Grant espérait par cette ruse faire évacuer le fort et donner le temps à son principal corps de s’y avancer, et, sinon de le surprendre, du moins de faire beaucoup de prisonniers. A peine les premiers coups de tambours eurent-ils éclaté, que d’immenses cris de guerre retentirent dans lout le camp indien et dans l’intérieur du fort, dont la garnison, dit M. du Vernys, fut sur pied et prête à marcher « en moins de six minutes ». Mais les sauvages, saisis de panique, ne songèrent d’abord qu’à se sauver de l’autre côté de la rivière avec leurs effets. Il fallut tous les efforts de M. de Vernys et de quelques autres officiers pour les amener au combat. Les Canadiens qui logeaient dans le village échelonné près de l’Ohio, réveillés par les lueurs de l’incendie étaient accourus pour l’éteindre et avaient découvert l’ennemi. Une troupe de deux cents d’entre eux essayèrent de couper la retraite au détachement de Macdonald, qui eut beaucoup de peine à se replier vers Grant, resté sur l’éminence avec une centaine d’hommes. Macdonald tomba raide mort, pendant cette fuite, avec plusieurs de ses soldats.

Le capitaine Aubry était sorti du fort avec un détachement de cinq cents hommes, et, sans se laisser tromper par le bruit du tambour et des fifres, marcha droit contre le corps de Mackenzie, en suivant les bords de la Monongahéla. Plusieurs des Français s’étaient armés si précipitamment, qu’ils étaient sortis en chemise.

L’engagement de ce côté fut des plus vifs. Les Écossais, n’ayant jamais combattu en guérillas, soutinrent le choc dans la plaine ouverte avec leur intrépité ordinaire. Les Canadiens, se dispersant sur la lisière de la forêt, les décimèrent avec une effroyable rapidité.

L’étrangeté de cette situation, toute nouvelle pour les montagnards; les hurlements des Indiens, qui faisaient retentir les échos; la vue de ces monstres nus, à panaches de plumes, assommant les blessés et leur levant la chevelure, les glacèrent

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d’épouvante. Ils lâchèrent pied et s’enfuirent vers l’éminence, dans un désordre indescriptible. Grant accourut pour les rallier et donna l’exemple du courage; mais ni les ordres ni les exhortations ne furent écoutés. L’imprudent major vit alors qu’il était perdu. Il reprit le chemin coupé dans la forêt qu’il avait suivi la nuit précédente, espérant rejoindre ses bagages avec son arrière-garde, fortifiée du détachement du major Lewis. Mais quelle fut sa consternation de n’y trouver, en arrivant, que les cinquante hommes de Bullet! Lewis', entendant une fusillade prolongée qui se rapprochait, avait compris que le corps de Grant était en danger et battait en retraite. Il fit alors voite-face pour courir à son secours, et, afin d’y arriver plus vite, il marcha en ligne droite à travers la forêt au lieu de suivre le détour que faisait le chemin, ne soupçonnant pas que les deux détachements allaient ainsi se croiser sans se voir. Il fut bientôt arrêté et assailli de front et de côté par des escouades de Canadiens et de sauvages.

Son détachement, culbuté en désordre, fut acculé à l’Ohio, où une partie de ses gens se précipitèrent affolés et se noyèrent; quelques-uns réussirent à atteindre la rive opposée et s’échappèrent; le reste prit la fuite vers les bagages. Ils y trouvèrent les débris du corps de Grant et le piquet de Virginiens de Bullet, qui se défendait vaillamment et protégeait la retraite. La plus grande partie de ce piquet se laissa abattre sans vouloir se rendre, et donna ainsi aux fuyards le temps de regagner les bateaux. Grant et Lewis furent faits prisonniers. Leurs ingénieurs étaient au nombre des morts. Des Ligneris avait dirigé l’action générale avec le même sangfroid qu’il avait montré devant l’armée de Braddock.

L’auteur du Voyage au Canada , qui prit part à l’action, dit « qu’on fit trente-cinq prisonniers, dont sept par les sauvages, qui les donnèrent au commandant du fort. Les Français n’eurent qu’un homme de tué et cinq blessés. Le motif de ce peu de perte de la part des Français, ajoute-t-il, c’est qu’ils combattaient derrière les arbres, tandis que l’ennemi, particulièrement les Écossais, étaient à découvert. » Les Anglais, qui mettaient toujours au plus bas le chiffre de leurs pertes, avouèrent qu’ils avaient eu deux cent soixante-treize hommes tués, blessés ou disparus.

Dans cette affaire, il n’y eut d’égale à la témérité de Grant que l’intrépidité des Canadiens. Surpris à l’improviste, ils ne perdirent pas un instant leur présence d’esprit, ne se contentèrent pas de garder la défensive, mais « foncèrent sur leurs assaillants, qu’ils mirent en déroute. Les Anglais purent se convaincre une fois de plus que les Canadiens n’avaient pas de rivaux dans ce genre de guerre.

Les sauvages, selon leur coutume, regagnèrent leurs villages « après avoir fait leur coup sans que l’on pût les arrêter1 ».

1 Lettre cle M. du Ve4'tvys.

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Forbes, qui n’avait pas été prévenu de l’expédition, en fit des reproches à Bouquet, se bornant à ajouter que son ami Grant avait dû certainement perdre la tête.

M. des Ligneris profita de l’entrain imprimé à ses troupes par ce succès pour lancer de nouveaux partis de guerre afin de s’assurer de la marche de l’armée anglaise. Celui dont les exploits eurent le plus d’éclat fut un corps de six cents hommes, Canadiens et Loups, qui, sous la conduite du capitaine Aubry, se porta sur le camp retranché de Loyalhannon. Il commença par enlever une énorme quantité de chevaux et tuer deux cents bestiaux ; il défit ensuite un détachement envoyé à sa rencontre, le poursuivit jusqu’à une première ligne de défense dont il s’empara après en avoir chassé deux mille hommes, et tint bloqué pendant deux jours le camp retranché lui-même. Il ne se retira que devant les régiments soutenus de l’artillerie, après avoir enterré ses morts, qui, au reste, étaient peu nombreux et emporté ses blessés. Ils avaient fait douze prisonniers. Les Anglais s’étaient imaginé avoir affaire à douze cents Français et deux cents sauvages. Les troupes de l’expédition s’en retournèrent presque toutes à cheval.

Un peu plus tard, une autre bande de quarante -cinq Canadiens et sauvages, sous M. de Corbière, fit aux environs de Raystown une centaine de chevelures et sept prisonniers.

« Ces événements, remarque le capitaine Pouchot, doivent paraître extraordinaires; mais on en concevra la possibilité si on considère que les Anglais ne se portaient en avant qu’en tremblant; que, lorsqu’ils étaient attaqués, ils ne pouvaient presque pas juger du nombre de leurs ennemis, parce que nos gens étaient toujours dispersés et cachés derrière les arbres. Les Anglais, au contraire, n’osant s’éparpiller dans un pays inconnu, demeurant toujours en corps, étaient écrasés par le peu d’hommes qui tiraient très juste, j

Les deux expéditions de Grant et d’Aubry donnent la mesure des qualités respectives des deux armées. Grant, avec huit cents hommes des meilleures troupes anglaises, est abîmé et mis en complète déroute devant le fort Duquesne; Aubry, avec six cents Canadiens et deux cents sauvages, va bloquer Loyalhannon, défendu par des forces écrasantes, tue ou enlève une grande quantité d’animaux et se retire triomphant, sans être entamé ni poursuivi.

Forbes venait alors de convoquer à Easton, de concert avec le gouverneur de la Pensylvanie, William Denny, un grand conseil des sauvages, auquel assistaient les délégués des Cinq-Nations, d’une partie des Loups ouMohicans et de plusieurs autres tribus. Le déploiement des forces que le génréal poussait devant lui avait produit son effet sur l’imagination des Indiens, qui, rôdant sans cesse du fort Duquesne au camp anglais, se rendaient plus que jamais compte de la faiblesse des Français et sacri-

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fiaient leurs sympathies à leurs intérêts. Durant les séances interminables du conseil, il y eut force discours, force protestations d’amitié, acceptation de branches de porcelaine.

Les craintes qu’avait exprimées Vaudreuil au ministre1 peu de temps auparavant s étaient réalisées. Le général Forbes avait attendu, pour paraître devant le fort Duquesne, que les sauvages, ennuyés d’un trop long séjour, s’en fussent retirés. Les vivres et les munitions, seuls moyens de les retenir, avaient commencé à manquer depuis la prise de Frontenac. Le brave capitaine Aubry venait, lui aussi, de repartir avec son convoi pour les Illinois.

M. des Ligneris, qui n’avait d’autre défaut que celui de s’enivrer quelquefois, s’était montré aussi actif qu’intrépide. Mais que pouvait- il maintenant avec les trois ou quatre cents soldats qui lui restaient contre une armée de six à sept mille hommes, munie d’une puissante artillerie?

Le soir du|14 décembre, la petite garnison du fort Duquesne, entassée sur des bateaux et des canots d’écorce, remontait la Belle -Rivière, gonflée par des pluies torrentielles. *[Au- dessus de la flottille passaient des bandes de gibier d’automne, jetant par intervalles leurs pris stridents aux" cimes* des deux rives tachetées de blanc paroles premières neiges. Tout à coup d’épouvantables détonations firent trembler les échos. Des Ligneris avait chargé, en partant, M. de Corbière de mettre le feu à toutes les constructions et de faire sauter le fort, puis de venir le rejoindre par terre. Il fit rebrousser chemin à l’un de ses canots, pour s’assurer que l’œuvre de destruction avait été bien accomplie. Son dessein était d’hiverner au fort Machault, en échelonnant ses troupes sur la ligne des forts qui reliaient ce poste avec Niagara.

L’avant-garde de Forbes, qui n’était guère qu’à trois lieues de Duquesne, entendit distinctement les coups de tonnerre des mines. Les éclaireurs indiens vinrent avertir ce général que le fort était abandonné et incendié, et que des nuages de fumée flottaient au-dessus du promontoire. Telle était la terreur qu’inspirait encore le souvenir de la défaite de Braddock et celle de Grant, que le général n’en voulut rien dire à l’armée et continua sa marche avec un redoublement de circonspection. Le soir, la tête de la colonne, composée des miliciens, s’engagea dans la trouée ouverte dans la forêt par où Grant avait opéré sa retraite quelques semaines auparavant, et déboucha dans l’éclaircie au delà de laquelle fumaient encore les ruines de ce qui avait été le fort Duquesne. Quelques Indiens fouillant parmi les décombres étaient les seuls être animés sur ce coin de terre que les Anglais avaient eu tant de peine à conquérir.

1 Vaudreuil à M. de Massiac, ministre de la Marine , 15 octobre 1758.

M. des Ligneris s’était bien donné garde de renouveler la faute commise par M. de Noyan à Frontenac, ne laissant quoi que ce fût derrière lui qui pût servir à l’ennemi : il avait distribué aux sauvages tous les vivres et toutes les munitions qu’il n’avait pu emporter.

Le général Forbes avait épuisé le reste de ses forces dans cette expédition. Il ne s’arrêta que deux jours au fort Duquesne, pour donner ses derniers ordres et confier ses deux cents hommes de garnison qu’il y laissait au commandement duHieutenantcolonel Mercer. Toujours étendu dans sa litière portée entre deux chevaux, il reprit péniblement la route de Philadelphie, où il languit tout l’hiver et mourut dans les premiers jours du printemps. Sa conquête n’avait pas été plus brillante que celle de Bradstreet ; mais elle avait porté un coup plus décisif, en ralliant à la cause britannique les tribus sauvages. Depuis l’origine de la guerre, le fort Duquesne avait été l’épine la plus cruelle dans le'flanc des colonies.

Quand Forbes l’eut arrachée, unj immense soupir j de soulagement partit des bords de l’Hudson et se répéta jusqu’aux sources du Roanoke. Le nom de Forbes’, rendu plus cher par une fin prématurée, fut béni dans toutes les familles et n’a pas été oublié.

La campagne de 1758 se termina avec la journée du 25 novembre. La petite armée française s’était noblement défendue sur toute la ligne des frontières, depuis Louisbourg jusqu’à Duquesne ; mais, écrasée par le nombre, elle avait été- enfoncée sur les deux ailes; le centre seul avait résisté, par un prodige de bravoure et [un bonheur inespéré. Les trois portes par où l’Angleterre pouvait pénétrer au Canada n’en étaient pas moins ouvertes. Les petits forts de Carillon et de Niagara, abandonnés à eux- mêmes, ne pouvaient qu’arrêter quelques jours les masses qui allaient s’y porter. La défense n’était possible qu’au centre même de la colonie, en réunissant autour de Québec toutes les forces du pays. Montcalm et Vaudreuil, séparés désormais par des haines invétérées, s’accordaient sur un point et poussaient le même cri : La paix ! seul moyen de sauver la colonie. Sa situation leur paraissait tellement grave, qu’ils avaient décidé d’un commun accord d’envoyer un exprès à Versailles, pour réveiller, si c’était possible, le roi et ses ministres de leur torpeur, et leur faire comprendre que, s’ils n’envoyaient pas les secours que demandait le marquis de Vaudreuil, la colonie était perdue. Leur choix tomba sur Bougainville. Le commissaire des guerres Doreil, rappelé en France pour des affaires de famille, fut chargé d’appuyer ses demandes à la cour. Bougainville et lui devaient partir sur des vaisseaux différents, afin que, si l’un était pris, l’autre au moins eût la chance d’arriver. Montcalm et Vaudreuil avaientT’outrëT des motifs- d’intérêt générâl7”dës raisons particulières d’envoyer un émissaire en France : le premier pour se justifier des plaintes portées contre lui par Vaudreuil; le second, pour dégager sa respon-

sabilité des concussions commises par Bigot et ses complices, et détourner de sa tête Forage qui s’amoncelait sur eux à Versailles.

Bougainville acceptait en apparence ce double rôle; mais en réalité il allait se faire l’avocat de son ami Montcalm. Vaudreuil, en annonçant sa mission à M. de Massiac, disait à ce ministre : « Dans la vue de condescendre aux désirs de M. le

Le colonel de Bougainville.

marquis de Montcalm et de me servir de toutes les voies pour maintenir l’union avec lui, j’ai accordé à MM. Doreil et Bougainville une lettre de créance; mais je dois avoir l’honneur de vous observer, monseigneur, que ces messieurs ne connaissent point assez parfaitement la colonie et ses vrais intérêts pour pouvoir avoir l’honneur de vous en parler pertinemment. Vous pourrez cependant, monseigneur, être persuadé que, sous quelque couleur qu’ils vous dépeignent notre situation, ils ne pourront assez vous exprimer combien elle est triste et à tous égards critique, par le manque d’hommes, de vivres et de munitions de toute espèce.

« Je dois d’ailleurs, monseigneur, vous prévenir que ces messieurs, étant créatures de M. de Montcalm, abondent entièrement dans ses sentiments. Je m’attends

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qu’ils tâcheront d’éteindre, ou du moins de diminuer les actions de la colonie, dans l’unique vue d’attribuer aux troupes de terre tous les avantages que nous avons eus sur l’ennemi. »

Dans la lettre de créance remise à Bougainville lui-même, Vaudreuil taisait toute réserve : « La situation actuelle de la colonie m’ayant paru exiger que j’envoyasse un officier capable d’en bien représenter toutes les circonstances, j’ai choisi, de concert avec M. le marquis de Montcalm, M. de Bougainville, aide-maréchal des logis de cette armée... Il est à tous égards plus en état que personne de remplir cet objet. »

« Quant à M. Doreil, tout le monde l’aime ici, » disait le gouverneur en lui prodiguant les mêmes éloges.

« Je suis parti, écrivait Bougainville, le -3 novembre de Montréal, dans un bateau conduisant cinq officiers anglais à Québec, où je suis arrivé le G au soir, après avoir fait naufrage au-dessous des Écureuils. J’y ai passé la nuit, échoué au large sur une roche élevée de plus de six pieds au-dessus de l’eau à marée basse. J’ai été contraint d’abandonner le bateau que la haute mer a brisé, et de gagner la côte au point du jour, faisant plus de trois quarts de lieue dans l’eau, attendu que la mer commençait à monter. Il y avait déjà des bordages de glace... Quel pays! quel voyage ! il faut être citoyen ! »

Bougainville, retardé par les dernières dépêches du gouverneur, n’avait pu faire voile que le 12 novembre. Malgré son extrême impatknce de revoir la France, les jours d’attente qu’il avait dû passer à Québec ne lui avaient pas paru trop longs, .grâce aux prévenances dont il était entouré chez son cousin de Vienne : « Lui ,sa femme et sa belle-fdle m’ont gâte en me donnant trop mes aises, écrivait-il auparavant. Il est fort bien ici : sa maison est une des plus jolies et des mieux meublées de Québec1. » En même temps que Bougainville, était parti, sur la flûte l’Outarde , Doreil, accompagné de MM. de La Bretèche et de Carlan, officiers blessés à la bataille de Carillon.

Dans les dernières notes tracées par Bougainville sur son carnet avant son départ, il semble avoir emprunté le fouet de Juvénal pour flageller les ennemis intérieurs du Canada, plus fatals à ce pays que ceux du dehors.

«... Malgré l’exigence d’un péril extrême, dit-il, au lieu de composer les convois des articles relatifs à la défense de la frontière, la Grande Société, plus puissante que le gouverneur général, fait passer de préférence à Niagara et à Toronto les objets nécessaires à son commerce. Tout le monde le voit, le sait; le cri est général. Qu’importe à ces concussionnaires qui se jouent de l'autorité? Séparés du trône par un

1 Lettre de Bougainville à son frère, 4 juin 1750.

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intervalle de quinze cents lieues,- sûrs jusqu’à présent de l’impunité, parce qu’ils avaient osé se faire des complices jusque dans le sanctuaire de la suprême puissance, ils ont accoutumé le commerce, les particuliers, le peuple, à tout voir, à tout souffrir, à être l’instrument de leur fortune. Depuis dix ans, le pays a changé de face. Avant ce temps on y était heureux parce qu’avec peu on avait en abondance toutes les choses nécessaires à la vie ; on ne désirait pas d’être riche, on n’avait pas même l’idée des richesses; personne n’était pauvre.

« Verrès arrive; en construisant l’édifice d’une fortune immense, il associe à ses rapines quelques gens nécessaires à ses vues ou à ses plaisirs. La masse d’argent augmente, et conséquemment le prix des denrées dans la colonie. La simplicité première rougit d’abord/parce qu’elle trouve à se comparer avec un superflu plus recherché; le luxe s’introduit, et avec lui la corruption des mœurs et des sentiments, l’avarice, l’avidité, l’esprit de rapine. Le moyen de faire sa cour est de paraître désirer de faire fortune. La délicatesse sur les moyens est publiquement bafouée, traitée de sottise. L’exemple du chef produit son effet ordinaire, c’est-à-dire beaucoup d’imitateurs. Tout le monde veut commencer; les états sont confondus; le commerce, écrasé par les privilèges exclusifs et par les privilégiés tout-puissants, gémit, se plaint; mais sa voix impuissante, étouffée, ne peut se faire entendre. Il faut qu’il subisse une loi qui va l’anéantir... La concussion a levé le masque; elle ne connaît plus de bornes. Les entreprises augmentent, se multiplient; une société seule absorbe tout le commerce intérieur, extérieur, toute la susbtance du pays qu’elle dévore. Elle se joue de la vie des hommes. Les habitants, écrasés par des travaux excessifs, consomment en pure perte pour eux leurs forces, leur temps, leur jeu-* nesse. L’agriculture languit, la population diminue, la guerre survient, et c’est la Grande Société qui, par des attentats utiles à ses intérêts seuls, fournit aux -vues ambitieuses des Anglais le prétexte d’en allumer le flambeau. Une colonie épuisée n’en peut soutenir la fatigue et les frais.

« Les concussionnaires seuls ne se lassent point. Le péril du Canada, qui devient celui de l’Etat, ne change rien à leur système. Cette terre desséchée ne peut plus rien fournir à leur avidité. Eli bien! c’est aux richesses de l’Etat même qu’ils en veulent. Tout est mis en œuvre pour voler le roi ; des moyens auxquels on ne peut donner de noms, parce que jusqu’à ce jour on n’en a pas eu l’idée. Enfin, chose inouïe, cette Société, juge et partie, se rend munitionnaire général; c’est elle-même qui fait son prix. On trafique notre subsistance, notre vie. N’y a-t-il donc aucun remède à ce mal qui est extrême? et faudra-t-il qu’un seul homme épuise les finances de la France, insulte à notre misère et compromette la gloire de la nation? »

A la veille de quitter Carillon, Montcalm épanchait dans son Journal les mêmes imprécations. Le peuple, l’armée, officiers et soldats, n’étaient pas moins

exaspérés que Montcalm, sans pouvoir plus que lui trouver de remède au mal.

Pour arrêter le torrent des abus, il aurait fallu ici une main de fer, fortement appuyée par le roi et ses ministres. Mais que pouvait le faible Vaudreuil contre le tout-puissant Bigot, soutenu par ses parents, à la cour, par Mme de Pompadour ellemême?

Vaudreuil était obsédé et compromis par certains membres de sa propre famille. Son frère Rigaud, propriétaire du poste de la Baie- Verte, avait présenté à lui seul à l’intendance (1758) pour cinq cent mille livres de certificats de dépenses. Vaudreuil n’avait voulu signer, cette année, que pour cent mille écus de certificats. Montcalm, en rendant ce témoignage au gouverneur, lui lâche à la fin la flèche du Parthe : « Il se laissera gagner. »

Quand Vaudreuil apprenait les accusations que portait contre lui Montcalm, parce qu’il n’extirpait pas ces abus, il répondait : « Que n’arrête-t-il lui-même le jeu effroyable auquel se livrent les officiers de son armée? » Si Vaudreuil ne fut pas enveloppé dans la condamnation qui frappa les plus grands coupables à leur retour en France, c’est que, comme Montcalm, il était resté pauvre au milieu de celte course effrénée à la fortune.

A Catillon l’activité de l’armée ne s’était pas ralentie jusqu’à la levée du camp. Les courses à l’ennemi n’avaient pas fait trêve. Aux yeux des Anglais, le camp de Carillon devait ressembler à un de ces nids de guêpes assailli, dont les essaims exaspérés partent comme la foudre et vont piquer leurs dards de tous côtés. La seule énumération des partis lancés à la fin de la campagne est fabuleuse. Durant les trois * dernières semaines d’octobre seulement, on compte l’expédition de M. de Languy au fond du lac Champlain; celle des sauvages domiciliés sur le corps de Bradstreet; celle de M. de Saint-Rome par le nord du lac George; celle d’Hotchig, le fameux chef népissing, qui va faire un prisonnier sous les murs même d’Albany ; celle de M. de Florimond, qui surprend les traînards de l’armée d’Abercromby en retraite; celle de M. Marin vers le Massachusetts; celle de M. de Charly sur le camp déserté de William- Henry ; celle de M. de Lapause pour en trouver les caches et en ramener les provisions et les munitions qu’on y avait découvertes.

i II ne fera pas bon sous la toile dans un mois, » écrivait le 29 septembre M. Le Mercier au chevalier de Lévis. L’armée de Carillon y était encore la veille de la Toussaint. Il était tombé de la neige dès le 4 octobre, et l’hiver s’annonçait précoce. Sous les nuages ternes qui planaient au-dessus du lac et s’enroulaient autour de la montagne du Serpent-à-Sonnettes, passaient de longues bandes de harnaches et d’outardes, qui rasaient le promontoire, en jetant par intervalles leurs cris rauques auxquels répondaient les coups de fusil des chasseurs. Les sentinelles grelottaient sous les froides rafales qui balayaient les feuilles mortes; et quand, le matin, le sol-

dat sortait de sa tente ou de la caserne, il trouvait le sol couvert de givre et le bord du lac blanchi par une frange de glaçons. Un murmure de joie passa dans tous les rangs de l’armée quand, le jour de la Toussaint, le général annonça la levée du camp. La garnison de Carillon devait se composer de trois cents hommes de la ligne et de cent de la colonie, aux ordres du vigilant et brave d’Hébécourt, à qui échéait encore cette année ce poste avancé. M. de Lusignant commandait cent quatre-vingts hommes à Saint-Frédéric.

Dans la rade déserte de Québec, un dernier navire, la Sérieuse, attendait à l’ancre pour aller à tout risque porter en France les adieux des exilés, avant que les glaces de l’hiver les eussent séparés pour sept à huit mois du reste du monde. Le 44 novembre, Montcalm écrivait à sa femme : « Quoique nos troupes soient parties de meilleure heure, ma très chère et bien-aimée, qu’en 4755 et 4756, nous avons éprouvé, sur le lac Champlain, un coup de vent qui a dispersé notre flotte de bateaux comme ceux de Saint-Cloud. Cela a été suivi d’un froid qui nous a fait craindre de rester dans les glaces; mais, Dieu merci, avec beaucoup de misères, d’embarras, tout est rentré dans ses quartiers, et la misère oubliée. J’ai tâché de remédier, autant qu’il m’a été possible, au mal -être de l’officier et du soldat; il ne m’en coûte que quatre soldats et quelques frais d’équipage, mais l’objet n’en vaut pas la peine. Le chevalier de Lévis a couru personnellement quelque risque; pour moi, j’avais, au milieu de la tempête, le bateau qui portait César et sa fortune... En vérité, il semblait que mon bateau eût quelque avantage sur les autres. J’ai toujours été, malgré la violence du vent, et ai devancé de quarant-huit heures mon chevalier avec qui je suis parti; mais nous voici enfin tranquilles jusqu’en mai.

« Nous avons fait de notre mieux en 4756-4757-4758. Ainsi soit en 4759! Dieu aidant, si vous ne faites la paix en Europe... Je souhaite que mon fils se soit bien tiré, que le chevalier étudie bien, que mes filles se portent à merveille, ma mère et vous tous, ma très chère que j’aime, tendrement pour toujonrs... Quand irai-je en carrosse, au lieu de bateau et de traîneau, et quand vous verrai-je1? »

Montcalm avait hâte de quitter Montréal pour être débarrassé de la présence de Vaudreuil, et aussi pour retrouver le petit cercle de familles canadiennes qui l’avaient captivé; car, disait-il à Bourlamaque : « Je Suis attaché sans réserve à toute la rue du Parloir. »

Il était de retour à Québec dans les derniers jours de décembre et recommençait ses promenades habituelles de la rue des Remparts à cette petite rue, où il oubliait une partie de ses déboires dans les amusements qu’il se reprochait parfois à luimême, car ils ne seyaient ni à son âge ni à sa position, encore moins à l’heure

1 Lettres à Mme la marquise de Montcalm et à M. de La Bourdonnaye.

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présente. Il reprit en même temps avec son ami Lévis cette correspondance où, sans y songer, il a tracé un tableau si vivant de la société qui gravitait autour de lui.

Pendant que la grande société se livrait à tous les divertissements, le peuple mourait de froid autant que de faim. Le thermomètre était descendu à vingt-six degrés et demi, et le pont de glaces était pris devant Québec.

La conduite chrétienne et rangée du marquis et de la marquise de Vaudreuil à Montréal était une censure de ce qui se passait à Québec. Montcalm avait quelques remords de s’y voir compromis. Il n’aurait pas voulu donner cette arme à Vaudreuil. Celui-ci était alors occupé d’un plus grave sujet : il faisait faire le recensement de tous les hommes, depuis seize ans jusqu’à soixante, en état de porter les armes. Le gouvernement de Québec en comp'a sep mille cinq cent onze; celui de Montréal, six mille quatre cent cinq; et celui des Trois-Rivières, mille trois cent treize, formant un total de quinze mille deux cent vingt-neuf. Une levée de grains fut faite en même temps dans le gouvernement de Montréal. On espérait qu’elle rapporterait trente mille minots.

« On aura de la peine, remarque Lévis en constatant ce résultat, de pouvoir primer l’ennemi en campagne, faute de vivres. »

Les derniers bruits de fête échappés du palais de l’intendant ne s’éteignirent qu’au bruit du canon. Cette société insensée, qui jusqu’aux derniers moments avait jeté un insolent défi à la misère publique, allait avoir un terrible réveil. Elle était restée aussi sourde aux leçons des événements qu’aux avertissement de l’Église.

L’évêque de Québec l’avait dénoncé o par des mandements si énergiques, qu’ils avaient soulevé des protestations. Dans celui de cette année il empruntait des accents prophétiques :

« Ce qui doit nous faire craindre, disait-il, ce sont les divertissements profanes auxquels on s’est livré avec plus de fureur que jamais; ce sont les excès intolérables dans les jeux de hasard, ces déguisements impies en dérision, ou pour mieux dire, en haine de la religion; ce sont les crimes plus que jamais multipliés dans le cours de cet hiver. Voilà ce qui nous oblige à tout craindre et à vous annoncer que Dieu lui-même est irrité ; que sa main est levée pour nous frapper, et qu’en effet nous le méritons. Oui, nous le disons à la face des autels et dans l’amertume de notre cœur, ce n’est pas le nombre de nos ennemis, ce ne sont pas leurs efforts qui nous effraient et qui nous font envisager les plus grands malheurs, tant pour l’État que pour la religion. Voilà la dix-huitième année révolue que le Seigneur nous a appelé, quoique indigne, à la conduite de ce vaste diocèse. Nous vous avons vu avec douleur souffrir souvent de la famime et de la maladie et presque toujours en guerre, mais cette année nous paraît à tous égards la plus triste et la plus déplorable,

LES HEROS DE QUEBEC

parce que, en effet, vous êtes plus criminels. Avait- on jamais entendu parler de tant de rapines honteuses? Avait-on vu dans cette colonie des maisons consacrées, pour ainsi dire, publiquement au c;ime? Avait-on vu tant d’abominations? Dans tous les États la contagion est presque générale1. » »

Le château des Indes, résidence de Montealm à Montréal; photographié en hiver.

Mflr de Pontbriand ne tarda pas à voir fondre sur son diocèse lts fléaux qu’il avait prévus, et il en mourut de chagrin.

Après le départ de Bougainville, toute la population, dont le fort dépendait de

1 Mandement du 18 avril 1780. Montealm se sentit piqué à la lecture de ce mandement. « Le saint évêque de Québec vient de donner un mandement pour ordonner des prières publiques et demander à Dieu notre conversion. Le saint évêque aurait du se dispenser d’y parler des mascarades indécentes qu’il prétend y avoir eu cet hiver à Québec. Il aurait dû aussi entrer en moins de détails sur le danger où est la colonie. » ( Journal de Montealm.)

âü LES HÉROS DE QUÉBEC

son voyage, l’avait suivi en imagination, se demandant avec anxiété s’il éviterait les croisières anglaises et parviendrait en France. Son vaisseau faillit périr avant de prendre la haute mer et essuya une succession de tempêtes qui le mirent plusieurs fois à deux doigts de sa perte. Bougainville ne s’imaginait pas devenir le grand navigateur connu du monde entier quand il écrivait :

« Oh! quTIorace avait raison de dire : Iili robur et æs triplex , circa pectus erat ... Je. serais bien tenté de pardonner à Énée les larmes qu’il verse dans les tempêtes. Un héros peut bien l’être et avoir peur de se noyer... O trois et quatre fois heureux le jardinier qui plante ses choux! car il a toujours un pied à terre, et l’autre n’en est éloigné que du fer d’une bêche.

« Le vendredi (1er décembre), l’équipage fit un vœu et se cotisa pour une messe solennelle à l’arrivée de la première terre, afin d’obtenir changement de temps. Qu’on juge, par cette démarche de cette gent indévote, combien notre situation était mauvaise, j>

Une dernière tempête fut sur le point de briser le vaisseau sur les côtes de France.

« L’équipage, dit-il, voua d’aller processionnellement nu-pieds et en chemise entendre la messe déjà promise... à la première terre où le vaisseau aborderait1. »

On aperçut les côtes de France en face du port d’Ouessant. Le 22 décembre, deux jours après son arrivée à Paris, Bougainville écrivit à la marquise de Saint- Véran :

« Madame, M. le marquis de Montcalm, duquel je me suis séparé le 20 octobre, jouissait d’une très bonne santé... Dans ce moment où je ne me reconnais pas encore, je n’ai que le temps de vous faire part de l’extrême joie que j’ai de voir que tout le monde (et j’en ai déjà vu beaucoup, et à la cour et à la ville) rend justice à monsieur votre fils. 11 est ici aimé, respecté; il étonne même. Que je le voudrais à portée de jouir lui-même ici de sa réputation et de ses succès!... Je vais aujourd’hui m’établir à Versailles. J’y suivrai tout ce dont M. le marquis de Montcalm m’a chargé, et j’aurai l’honneur de vous instruire de tout aussitôt que je l’aurai. »

Le 16 janvier, il ajoutait :

« Depuis le moment de mon arrivée je n’ai pas quitté Versailles, et j’y ai suivi avec toute la chaleur et la patience dont j’ai été capable' les affaires tant publiques que particulières dont mes généraux m’ont chargé. »

Bougainville déploya tout le zèle dont il se targuait; mais il fut complètement berné à la cour, et il devait l’être avec les dispositions d’esprit qu’il y apportait. Au lieu d’un émissaire passionné et partisan comme lui, il aurait fallu un homme

1 Bougainville, Journal de navigation de Québec en France.

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froid et impartial comme Lévis, ou du moins, puisque Lévis était indispensable au Canada, un homme de sa trempe, qui se fût mis au-dessus des querelles de partis pour n’envisager que le bien général. Bougainville songea avant tout à se faire l’avocat de l’armée au détriment de la colonie. Il commença par épouvanter la cour par l’exposé des dépenses et des concussions trop réelles qui s’y faisaient. La cour, qui ne cherchait qu’un prétexte pour abandonner le Canada, saisit avidement celuici. Qu’élaient-ce cependant que les dépenses? Qu’était-ce même que le péculat, quand il s’agissait de garder à la France un continent? Le budget de Mmc de Pompadour était à lui seul plus considérable que celui du Canada1.

Bougainville avait soumis aux ministres un exposé clair et concis, résumant les différents mémoires que Montcalm l’avait chargé de présenter. 11 faisait d’abord un parallèle entre les forces des deux parties belligérantes : d’un côté les Anglais, avec plus de trois cent cinquante lieues de côtes ouvertes aux secours d’Europe, allaient avoir sous les armes, au printemps, soixante à quatre-vingt mille hommes, dont vingt à trente mille de la vieille Angleterre, tous abondamment pourvus de munitions de bouche et de guerre; de l’autre les Français, à peine accessibles par le Saint -Laurent, <r avec trois mille quatre cents soldats de la ligne, douze cents de la marine, et au plus cinq à six mille miliciens » manquant de tout, même de poudre, « au point que si les Anglais viennent à Québec, on n’a pas de quoi tirer du canon six jours. »

Dans la seconde partie du mémoire, il exposait les besoins les plus impérieux pour continuer la guerre, recommandait l’incorporation de la milice dans l’armée régulière et demandait au moins quinze cents hommes de recrues, en y comprenant des ingénieurs, des canonniers et des armuriers, avec autant de vivres et de munitions que possible. Enfin il suggérait, en prévision de l’abandon du Canada, un plan de retraite sur la Louisiane, pour conserver au moins un pied à terre en Amérique2.

On répondit à ces demandes par des éloges et des compliments « aux braves soldats du Canada ». On prodigua les grades et de stériles honneurs. Bougainville eut des audiences du roi. Il se mit aux pieds de Mme de Pompadour; mais il n’obtint aucun secours efficace.

Le ministre Berryer, ennuyé de ses sollicitations, lui adressa un jour cette incroyable boutade :

1 Si on y comprend surtout ce qu’a coûté sa politique. L’Angleterre n’hésita pas à dépenser deux milliards de francs (quatre-vingt millions de livres sterling) pour l’acquisition du Canada. ( Lettre de lord Chesterfield , 13 novembre 1762.) Il faut ajouter à ce chiffre les dépenses faites pour le même objet par chacune des colonies anglaises.

2 Collect. Lévis. Bougainville, Mémoires à la cour, 12 janvier 1753.

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« Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries.

— On ne dira pas, du moins, que vous parlez comme un cheval, » répondit cavalièrement Bougainville.

Montcalm fut élevé au grade de lieutenant-général avec de beaux appointements, et décoré du cordon rouge; Vaudreuil fut nommé grand-croix de Saint-Louis; Lévis, maréchal de camp; Bourlamaque et Senezergues, brigadiers; Bougainville, colonel et chevalier de Saint- Louis. On ne sait, disent les Mémoires sur le Canada , ce qui mérita au sieur de Bougaimille le grade de colonel; car if ne fit aucune action de remarque. On attribua son avancement à la faveur de Mme de Pompadour, ce qui tint lieu de mérite. »

La cour attribua beaucoup d’aufres « grâces y, fit un grand nombre de promo-

tions; mais elle oublia d’envoyer du pain aux colons affamés. On annonça un envoi de vingt- cinq mille quarts de farine et d’autant de lard; mais tout se réduisit à six mille quarts, le reste était pour le compte de la Société. « Pour toutes troupes, on expédia trois cents hommes de recrues, quatre ingénieurs, vingt-quatre canonniers, ouvriers et armuriers, avec des armes et des muni ions pour la campagne1. »

Bougainville, grisé par les honneurs qu’il avait reçus, quitta Paris avec l’illusion d’un beau succès. De Blaye, où il s’était arrêté en se rendant à Bordeaux, il écrivit à Montcalm une lettre confidentielle chiffrée, où il lui annonçait le résultat de sa mission : « L’incorporation de la milice approuvée et recommandée, retraite à la Louisiane admirée, non acceptée... La magie des sauvages, leur caractère, celui des Canadiens, les âneries, jalousies, intérêts, friponneries bien développées. La cour furieuse de la dépense. Lettre forte à M. Bigot. M. Péan déconcerté2. M. Vaudreuil, connu sans talents, sera soutenu par la marine.

« Battez-vous jusqu’à extinction; mais, si vous ne perdez pas tout, prétendez à tout; vous êtes l’homme du jour... Doreil, arrivé un mois après moi, tout étant fini, est toujours le même, a eu la croix de Saint-Louis.

« Le roi nul; Mme ]a marquise toute-puissante, premier ministre. On lui avait dit que vous étiez trop vif; j’ai détruit l’impression; a toutes bontés pour moi.

« Toujours à la cour, j’ai peu vu les gens de Paris... Enfin ne perdez pas tout, et vous serez tout. Vous n’avez ni ennemi, ni même aucun jaloux... Je vous nommerais toute la France, si je voulais nommer tou' es les personnes qui vous aiment et vous veulent maréchal de France. Les petits enfants savent votre nom, et le Te Deum chanté pour l’affaire de Carillon doit vous faire plaisir et aux troupes, car le roi dit dans sa lettre : Mes braves soldats du Canada..,

1 Lettres de la cour de Versailles. Bougainville à Montcalm , p. 112.

2 Le chevalier Péan avait passé en France l’automne précédent.

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« Le roi en me faisant le même jour colonel et chevalier de Saint- Louis, a dit qu’il faisait là une chose extraordinaire, mais qu’il le faisait exprès. Vous portez bonheur à ceux dont vous vous mêlez. »

Bougainville rédigea en même temps une autre lettre qui pouvait être communiquée au marquis de Vaudreuil.

Quant à son ami et son compagnon de jeux, M. Bigot, il aurait été rappelé immédiatement et mis en jugement, sans l’influence de M. de Puysieux et du maréchal d’Estrées, ses parents. M. Berryer envoya un commissaire, M. Querdisien- Trémais, examiner ses comptes, et lui écrivit : « On vous attribue directement d’avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie. Le munitionnaire général s’est rendu maître de tout, et donne à tout prix qu’il veut. Vous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la deuxième et troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première, à moitié meilleur marché. Vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats et dans ces entreprises. Vous avez l’état le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère publique... Je vous prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l’administration qui vous a été confiée a été conduite jusqu’à présent. Cela est plus important que peut-être vous ne le pensez... »

Le vaisseau du capitaine Canon, qui portait Bougainville et convoyait la flotte du munitionnaire, fit une assez courte traversée, échappa aux poursuites des croiseurs anglais, mais fut retenu pendant dix-huit jours dans les brumes et les glaces du golfe. Avril, avec ses avalanches de pluie et de soleil, avec ses alternatives de giboulées et de chauds effluves, avait gonflé toutes les rivière et amené la débâcle du Saint -Laurent, pendant que les vaisseaux, impatiemment attendus, remontaient lentement le cours du fleuve. Enfin, le 10 mai, il jetèrent l’ancre dans la rade de Québec. La nouvelle s’en répandit en quelques jours jusqu’à Montréal et Carillon. C’était le premier événement de cette fameuse campagne de 1759, dont le dernier devait changer la face du continent américain.

« Jamais joie ne fut plus générale, dit le capitaine de Foligné; elle ranima le cœur de tout un peuple, qui, pendant le cours d’un hiver des plus durs, avait été réduit à un quarteron de pain et une demi-livre de cheval. »

Dans quelles dispositions d’esprit Montcalm reçut-il les messages de France? Il l’écrivait à sa femme peu de jours auparavant. « L’ennui ne tue pas, et je le vois bien; ma santé a été médiocre cet hiver; quelquefois mon estomac, fluxion sur un œil, mais ce n’a été que des misères. Je me flatte cependant de soutenir les fatigues d’une campagne où il y aura travail d’esprit et travail de corps. Je voudrais avoir un grain de foi suffisant pour multiplier les hommes et les vivres.

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Cependant j’espère en Dieu; il a combattu pour moi le 8 juillet... Au reste, que sa volonté soit faite! Je mène ici une vie désagréable, je me ruine. Et incertain toujours si les nouvelles de France me consoleront, je les attends avec autant d’effroi que d’impatience. Être huit mois sans en recevoir! Et qui sait si nous en recevrons beaucoup cette année! Ah! s’il m’arrive quelque récompense, et le triste avantage de figurer une ou deux fois par an dans les gazettes, que je l’achète cher!... On ne peut t’aimer plus tendrement, mon cœur; et quand mon retour?... Le moment où je vous reverrai sera le plus beau de ma vie. d

L’impassible Lévis ne laissait paraître aucune de ces tristesses. L’extrémité du péril semblait, au contraire, le mettre en verve. C’est précisément à cette date qu’il priait sa grande amie et parente, la maréchale de Mirepoix, de lui choisir une femme si cela lui plaisait, quoiqu’il eût, dit-il, peu de goût pour le mariage.

« J’ai appris avec un très grand plaisir que vous m’aviez fait accorder le grade de maréchal de camp, ce qui me met à portée de prétendre à tout; et je suis actuellement susceptible de plusieurs grâces, comme d’être lieutenant général, inspecteur, d’avoir un gouvernement et même d’être fait cordon bleu; il y en a toujours eu dans ma famille, et malheureusement il n’y en avait plus. On pourrait bien s’aviser de me faire cordon rouge à la première occasion, sans que je le demande. Je vous supplie d’avance de prévenir les ministres que je n’en veux pas, parce que c’est comme une exclusion du cordon bleu. »

Au maréchal de Belle-Isle, Lévis annonçait avec une parfaite sûreté de coup d’œil :

« Quoiqu’il paraisse que nous allons être vivement attaqués, je ne crains pas que les ennemis puissent nous réduire dans une seule campagne. Nous devons tout attendre de la valeur des troupes, de la bonne volonté des Canadiens et de la bonne disposition où les sauvages sont à notre égard. Je vis dans la meilleure intelligence avec MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm; ils font l’un et l’autre cas de mes amis. Je pense qu’il faudra nous défendre pied à pied et nous battre jusqu’à extinction. »

Bougainville, en embrassant son général, espérait n’avoir [à lui annoncer que des joies de famille; mais, au moment de son départ, il avais appris la mort d’une de ses filles. Laquelle? On n’avait pu le lui dire. « Je crois, écrivait le père désolé, que c’est la pauvre Mirette, qui me ressemblait et que j’aimais fort. »

Montcalm ne devait jamais éclaircir ce doute.

Le maréchal de Belle-Isle, dans la dépêche qu’il lui adressait, dissimulait mal son embarras en lui annonçant l’abandon de la France, que le petit nombre de troupes expédiées ne rendait que plus apparent.

« Outre, disait-il, qu’elles augmenteraient la disette des vivres ùque vous n’avez

que trop éprouvée jusqu’à présent, il serait fort à craindre qu’elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage ; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l’on ferait ici pour vous en procurer n’auraient d’autre effet que d’exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables, pour conserver la supériorité qu’il s’est acquise dans ce continent. »

« Le rouge ne vous monte-t-il pas au front en lisant cette lettre, dit un écrivain français de nos jours, et croiriez-vous qu’il ait pu se trouver, dans notre fier pays de France, un conseil de ministres pour la rédiger, un secrétaire d’État pour la signer1? »

« Comme il faut s’attendre, continuait Belle-Isle dans sa dépêche, que tout l’effort des Anglais vâ se porter sur le Canada, et qu’ils vous attaqueront par les différents côtés à la fois, il est nécessaire que vous borniez votre plan de défensive aux points les plus essentiels et les plus rapprochés, afin qu’étant rassemblés dans un plus petit espace de pays, vous soyez toujours à portée de vous entre -secourir, vous communiquer et vous soutenir.

« 11 est de la dernière importance de conserver un pied dans le Canada, quelque médiocre qu’en soit l’espace que vous pourriez conserver; car, si nous l’avions une fois perdu en entier, il serait impossible de le ravoir.

« C’est pour remplir cet objet que le roi compte sur votre zèle, votre courage et votre opiniâtreté, et que vous mettrez en œuvre toute votre industrie, et que vous communiquerez les mêmes sentiments aux officiers principaux, et tous ensemble aux troupes qui sont sous vos ordres... J’ai répondu de vous au roi, et je suis bien assuré que vous ne me démentirez pas, et que pour le bien de l’État, la gloire de la nation et votre propre conservation, vous vous porterez aux plus grandes extrémités plutôt que de jamais subir des conditions aussi honteuses qu’on a faites à Louisbourg, dont vous effacerez le souvenir. La confiance du roi est entière dans votre personne et toutes les qualités qu’il vous connaît. J’y ai bien confirmé Sa Majesté par les témoignages que je lui ai rendus. »

Dans la détresse où l’on était au Canada, qu’étaient-ce que les maigres approvisionnements qui accompagnaient les recrues amenées par Bougainville? Les vingttrois navires arrivés à Québec n’avaient procuré que le tiers de ce qui avait été demandé. « Mais le peu est précieux à qui n’a rien, » répondait Montcalm au ministre. Et il concluait avec un courage qui ne devait pas se démentir : « J’ose répondre d’un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou à périr. » Le gouverneur protestait des mêmes sentiments et mandait à la cour que la colonie

1 X. Marmier, Lettres sur l’Amérique.

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entière était prête à mourir les armes à la main. Il disait vrai ; car, malgré les vices de son administration, sa popularité était immense parmi les Canadiens, et il pouvait en obtenir tout ce qu’il voulait. Il était regardé avec raison comme le père du peuple. On savait qu’il était le seul de tous les gouvernants qui eût pris dans toutes les occasions la cause des colons, et que c’était en grande partie pour cela qu’il s’était attiré l’animadversion de l’armée. L’évêque et son clergé, dont l’influence était prépondérante, partageaient les mêmes sentiments. Mor de Pontbriand et lui unirent leurs voix pour appeler aux armes. Tous les habitants devaient se tenir prêts à marcher au premier ordre avec leurs armes, leurs ustensiles et six jours de vivres. Un seul officier par compagnie devait rester à domicile avec les vieillards, les infirmes et les malades.

« Cette campagne, disait le gouverneur, donnera aux Canadiens grandement matière de se distinguer; la confiance que' j’ai en eux n’est point ignorée de Sa Majesté, que j’ai constamment informée de leurs services; ainsi elle s’attend à ce qu’ils feront tous les efforts qu’elle peut espérer de ses plus fidèles sujets; d’autant mieux qu’ils défendront leur religion, conserveront leurs femmes, leurs enfants, leurs biens et éviteront le cruel traitement que les Anglais leur préparent.

€ De mon côté, ajoutait-il, je suis déterminé à ne consentir à aucune capitulation, convaincu des suites dangereuses qu’elle aurait pour tous les Canadiens. La chose est si certaine, qu’il serait incomparablement plus doux pour eux, leurs femmes et leurs enfants, d’être ensevelis sous les ruines de la colonie. »

Afin de connaître d’avance l’arrivée de la flotte anglaise, des sentinelles furent placées de pointe en pointe, depuis le bas du fleuve jusqu’à la Pointe-Lévis, avec ordre d’allumer des feux de signaux dès qu’elle apparaîtrait. Les habitants des paroisses des deux rives situées au-dessous de Québec devaient préparer des caches dans les bois, y bâtir des cabanes à la manière des sauvages pour abriter leurs femmes, leurs enfants, leur malades, leurs bestiaux et même leur mobilier. Les curés avaient ordre, à l’approche de l’ennemi, d’enlever le saint Sacrement des églises, avec tous les vases sacrés et les objets précieux, de les transporter dans les lieux de refuge, et d’y continuer de remplir les offices de leur ministère auprès de leurs paroissiens.

La déportation des Acadiens, en 1755; l’enlèvement des habitants de l’ile Royale et de l’île Saint-Jean qui venait d’avoir lieu; l’incendie de toutes les habitations de ces îles; celui de la côte de Gaspé jusqu’au Mont-Louis, d’où la flotte d’Amherst avait enlevé tous les habitants qui avaient pu être saisis : toutes ces déprédations faisaient craindre le[même sort pour le reste du Canada. Les Canadiens se croyaient pris entre l’alternative ou de mourir en combattant ou d’être proscrits comme leurs frères de l’Acadie.

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L’évêque de Québec, qui avait la réputation d’un saint et qu’on savait attaqué d’une maladie mortelle, avait publié un mandement qui avait été écouté comme le testament du vénérable prélat. Il ordonnait des prières publiques, et recommandait à ses diocésains de se battre avec la même vaillance que leurs pères. Ils accouraient en foule dans les églises en attendant de courir sous les drapeaux.

Dès qu’on avait appris que les Anglais devaient envahir le Canada par trois côtés à la fois, en attaquant Québec à l’est, Carillon au sud et Niagara à l’ouest, on avait envoyé des ingénieurs mettre chacune de ces trois places dans le meilleur état de défense possible : Pontleroy à Québec, Desandrouins à Carillon, Pouchot à Niagara. Ce dernier avait ordre d’y relever de son commandement le capitaine Yassan .

Les séductions qu’exerçaient les Anglais dans l’ouest pour engager les tribus sauvages à se déclarer pour eux, ou du moins à rester neutres, avaient fait hâter le départ du capitaine Pouchot. Cet officier, qui prévoyait l’impossibilité de défendre le faible fort de Niagara contre les forces imposantes qu’il allait avoir à combattre, ne consentit à partir que sur les sollicitations réunies de Montcalm et de Yaudreuil. En prenant congé de Montcalm, Pouchot lui dit : « Mon général, il y a apparence que nous ne nous reverrons plus qu’en Angleterre. » Les deux soldats ne devaient jamais se revoir. Dans six mois Montcalm ne serait plus, et Pouchot, appelé après la guerre d’Amérique à se battre en Corse, irait tomber sous la balle d’un guérilla.

Il était parti de Montréal (27 mars) à l’époque la plus dangereuse de l’année, la fonte des glaces. Cent cinquante -sept Canadiens, aux ordres de M. de Repentigny, l’accompagnaient. « Les glaces, dit Pouchot, manquaient sous les pieds; plus de trente Canadiens s’enfoncèrent. Heureusement, en se retenant aux glaces, ils remontaient dessus. Il ne périt personne par une espèce de miracle. »

Cent cinquante Canadiens, commandés par M. Marin, et cent cinquante soldats de la ligne, aux ordres de M. de Villiers, les rejoignirent à la Pointe*au-Baril, trois lieues au-dessus de la Présentation, où le capitaine Pouchot hâtait l’achèvement de deux barques armées de dix canons, qu’on y avait commencées l’automne précédent, dans le but de reprendre la supériorité sur le lac Ontario. A Niagara, le commandant se trouva à la tête de sept cents hommes, avec lesquels il avait ordre de réparer le fort et d’observer les mouvements des ennemis. S’ils osaient se hasarder dans le Saint- Laurent sans l’attaquer, il devait tomber sur leurs derrières avec toutes les forces réunies des différents postes échelonnés jusqu’aux Illinois, renforcés de tous les sauvages qui voudraient les suivre. On ne désespérait pas de rassembler à la tête du lac Ontario un effectif de trois mille hommes.

Le chevalier de La Corne commandait au pied du lac |un poste d’observation de

douze cents hommes, avec lequel il devait disputer le passage des Mille-Iles et

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tenir ensuite l’ennemi en échec aussi longtemps que possible, à la tête des rapides du Saint- Laurent.

Desandrouins était parti de Montréal un mois après Pouchot. Au fort Saint-Jean, il pressa la construction des quatre bateaux armés de canons, destinés à disputer aux Anglais la navigation du lac Champlain.

Lévis avait plus d’une fois attiré l’attention de Montcalm sur 1 importance stratégique de l’île aux Noix, dans le cas d’une retraite de l’armée devant des forces supérieures. A quatre lieues au delà de Saint- Jean, « je reconnus, dit Desandrouins, suivant les ordres que j’en avais reçus de M. de Montcalm, la grande île aux Noix, qui est belle et bien boisée, et qui peut avoir de sept à huit cents toises de long sur cent cinquante de large. Elle est éloignée de cent toises de la côte et du lac, et de cent cinquante toises de celle de l’ouest. Les bords de cette île sont noyés actuellement; mais jamais l’eau n’arrive au milieu, qui est beaucoup plus élevé. »

Les observations de l’ingénieur Desandrouins confirmèrent Montcalm dans l’idée que lui avait inspirée Lévis de fortifier File aux Noix.

L’ouverture de la campagne amenait chaque jour des renforts à Carillon. M. de Langy venait d’arriver avec un parti de Canadiens et une centaine de sauvages. Les Anglais, toujours tardifs dans leurs mouvements, n’avaient pas encore pris pied à la tête du lac George. Desandrouins fut adjoint au parti de M. de Langy, fortifié d’une escouade de soldats aux ordres de M. de Louvicourt, commandant de l’artillerie, pour aller détruire ou emmener un grand nombre de berges et de bateaux qu’on y avait découverts.

Arrivé à la Chute, il fut impossible de faire avancer plus loin les sauvages, qui tinrent conseil sur conseil et s’amusèrent toute la journée « à tuer des loutres » le. long de la rivière. Enfin le détachement franchit le lac, où il coula à fond une barque, brûla une grande quantité de rames et d’affûts, prit cinquante berges, vingt pierriers, beaucoup de fer et d’acier, enfin causa un dommage de plus de quarante mille livres, tout cela sous les yeux des éclaireurs ennemis. La hardiesse des Français ne se démentait pas sur ce champ de bataille, illustré par tant d’actes de bravoure. Les sauvages avaient découvert la piste d’un détachement de soldats anglais qu’ils n’avaient osé attaquer. Les Canadiens de Langy et les soldats de Louvicourt se mirent à leur poursuite, les cernèrent et les firent tous prisonniers, au nombre d’une quarantaine. Trois furent tués à la fin de Faction par les sauvages, malgré tous les efforts des Français.

L’arrivée de Bourlamaque, investi du commandement de l’armée de Carillon, forte de deuxj mille hommes, et dont l'arrière -garde faisait étape le long du lac Champlain, accéléra les travaux de défense. Les ateliers furent organisés, et tous les

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bataillons de la ligne et de la milice fournirent des travailleurs. On y mettait la dernière main, quand arrivèrent les nouvelles de France apportées par Bougainville.

Québec paraissait le point le plus menacé. Bourlamaque reçut ordre de faire sauter les forts de Carillon et de Saint -Frédéric, si l’ennemi se présentait avec des forces trop considérables, et de se replier sur l’île aux Noix, où il devait sans délai faire commencer des retranchements.

A Québec, où les travaux de fortifications dirigés par Pontleroy avaient d’abord été poussés avec lenteur, la certitude d’une prochaine attaque avait mis toute la population sur pied. Soldats et citoyens, rivalisant de zèle, se mirent à l’ouvrage avec une furieuse activité. Du centre de la colonie où il se trouvait à Montréal, Montcalm suivait toutes les opérations, prêtant l’oreille à tous les bruits, prêt à se lancer, au premier signal, vers l’endroit où apparaîtrait la première des trois armées envahissantes.

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