SIÈGE DE QUÉBEC. — VICTOIRE DE MONTMORENCY
Le 16 frévier 1759, durant une de ces soirées froides et brumeuses qui pèsent habituellement sur la ville de Londres à cette époque de l’hiver, le général Wolfe était descendu à la résidence de William Pitt, qui venait de lui confier l’expédition prête à faire voile pour mettre le siège devant Québec. La veille de son départ, Pitt, qui voulait lui réitérer ses dernières instructions, l’avait prié à dîner en compagnie d’un seul autre convive, lord Temple. A la fin de la soirée, Wolfe, surexcité sans doute par ses propres pensées, par les grands intérêts en jeu et par la présence des deux hommes d’État avec qui il était en tête-à-tête, se laissa emporter à son impétuosité naturelle, et, quoiqu’il eût été très sobre de vin durant le repas, il finit par se livrer à d’étranges bravades. Il se leva, sortit son épée, en frappa du pommeau la table, la brandit en faisant le tour de la salle et en disant les grandes choses que cette épée allait accomplir. Les deux ministres restèrent confondus de cette sortie si inusitée chez un homme de sens et de raison. Quand Wolfe fat parti, et que le bruit de sa voiture se perdit dans la rue, Pitt parut un instant ébranlé dans la haute opinion qu’il s’était faite du jeune général. Levant les yeux et les mains au ciel, et s’adressant ensuite à lord Temple :
« Grand Dieu! s’écria-t-il, dire que j’ai confié le sort du pays et de mon administration à de telles mains ! k
Lord Mahon, qui rapporte cet incident dans son Histoire d’ Angleterre , assure l’avoir appris de lord Grenville, son parent, homme doux et bienveillant, à qui lord Temple lui-même l’avait raconté... Ce trait, ajoute l’historien, confirme le propre témoignage de Wolfe, lequel avoue qu’il ne paraissait pas avec avantage dans les circonstances ordinaires de la vie. Parfois l’excès de la timidité fait tomber dans l’excès contraire; aussi, conclut Mahon, faut-il être indulgent pour un écart momentané qui peut très bien s’allier avec une vraie habileté et un mérite réel.
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Serait-ce la rumeur de cet incident qui aurait fait dire au duc de Newcastle, en présence de George II, que le nouveau général de Pitt était un fou enragé ?
« S’il est enragé, repartit le vieux roi, j’espère qu’il mordra quelques-uns de mes généraux. j>
Quelques jours après son retour d’Amérique, Wolfe était allé prendre les eaux de Bath pour refaire sa santé, plus que jamais compromise.
« Je me suis établi en face du square, écrivait-il à son père, pour avoir plus de tranquillité, plus d’air, et être plus prêt de la campagne. Les femmes n’ont rien de remarquable ici, les hommes non plus. Il faut toutefois qu’un hom me soit bien difficile à plaire pour ne pas trouver quelqu’un qui lui convienne. »
Wolfe ne tarda pas à aimer le séjour de Bath : c’est là, parait-il, qu’il renouvela ses intimités avec Mlle Catherine Lowther. Il lui offrit sa main; elle l’accepta. Elle lui donna son portrait, qu’il emporta en Amérique et qu’il porta sur lui jusqu’à la veille de sa mort.
Wolfe devait avoir sous ses ordres trois brigadiers : Monckton , Townshend et Murray. Chacun deux était plus âgé que lui, quoique dans la vigueur de la jeunesse. Pitt lui avait laissé le choix de ses principaux officiers; mais Townshend, qui avait intrigué pour faire partie de l’expédition, lui avait été imposé. C’était un grand seigneur hautain, prétentieux, moqueur, passant une partie de son temps à faire la caricature de ses chefs. Il avait de la bravoure, du talent, ne manquait pas de bonnes qualités, mais se rangeait toujours du côté des mécontents. Walpole, dans ses Mémoires sur le règne de George III, prétend qu’il mit tout en œuvre pour traverser les plans de Wolfe. Montkon et Murray étaient d’un tout autre caractère. Monckton, esprit large, droit et modeste, passait pour un parfait gentilhomme. Il avait malheureusement joué un triste rôle lors de l’expulsion des Acadiens, en 1755. James Murray s’était attiré l’admiration et l’amitié de Wolfe par sa valeur et son activité au siège de Louisbourg. Il devint le second gouverneur anglais du Canada. Son plus bel éloge est dans la bouche des Canadiens français, à qui son nom est resté cher, malgré les temps difficiles qu’il eut à traverser. Un autre ami de AVolfe, son premier officier d’état-major, le lieutenant-colonel Garleton, était destiné, après la conquête, à graver son souvenir en lettres d’or dans nos annales. Guy Carleton, plus tard lord Darchester, sut: si bien se faire aimer des Canadiens, les commanda avec tant de sagesse et de prudence, que l’Angleterre le nomma à quatre reprises différentes gouverneur du Canada.
Dans la soirée du 17 février, le vaisseau amiral le Neptune, de quatre-vingt-dix canons, sorti le même jour de Spithead, à la suite de la flotte anglaise, cinglait le long des côtes de l’Angleterre. Wolfe, debout sur le pont, cherchait à oublier la pensée du mal de mer qui commençait à le tourmenter, en regardant s’allumer
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l’un après l’autre^ k s Falots des navires qui bientôt étoilèrent tout l’horizon. Ce vaste armement : vingt-deux vaisseaux de ligne, cinq frégates, dix-neuf autres bâtiments de guerre et un nombre immense de transports, était aux ordres de l’invalide officier de trente-deux ans dont Pitt avait deviné le génie.
La destination de la flotte était loubbourg; mais, à son arrivée en face du Cap- Breton, elle trouva la rade fermée par des champs de glace, qui obligèrent l’amiral Saunders d’aller, en attendant qu’elle fût libre, chercher un refuge à Halifax. Deux autres escadres étaient parties d’Angleterre peu de jours auparavant : celle de l’amiral Holmes, en route pour New-Yoïk, d’où elle devait amener des renforts à Louisbourg; celle de l’amiral Durell, qui venait croiser à l’entrée du Saint- Laurent, pour intercepter tout secours de France. Ce ne fut qu’au milieu de mai que la flotte put entrer dans le havre de Louisbourg.
A peine Wolfe y avait-il mis pied à terre, qu’il apprit la mort de son père.
« Je suis ’ profondément affligé, écrivait-il à son oncle, qu’il n’ait pas été en mon pouvoir de l’assister dans sa maladie, et de consoler ma mère dans sa douleur b.
Dans la suite de la lettre où Wolfe annonça quel était son plan d’attaque sur Québec, on voit qu’il ne prévoyait pas la résistance qu’il allait y rencontrer, quoique peu de jours auparavant il eût écrit à Pilt que « au Canada chaque homme était soldat b.
« Nous avons ordre d’attaquer Québec : ur.e très jolie opération. L’armée est de neuf mille hommes : dix bataillons, trois compagnies de grenadiers, quelques-unes de la marine,... et six des rangers de l’Amérique du Nord nouvellement levées, incomplètes et les plus mauvais soldats de l’univers. Les troupes régulières du Canada consistent en huit bataillons de vieille infanterie , environ quatre, cents hommesjpar bataillon, et quatre compagnies de la marine ou troupes de la colonie, quarante hommes par compagnie. Ils peuvent réunir huit à dix mille Canadiens et peut-être mille Indiens. Comme ils sont attaqués du côté de Montréal par douze mille combattants effectifs, il faut absolument qu’ils divisent leurs forces; mais, comme la perte de la capitale implique celle de la colonie, leur principale attention sera là. Par conséquent, je compte que nous trouverons à Québec six bataillons, quelques compagnies de la marine, quatre ou cinq mille Canadiens et quelques Indiens, en tout un nombre peu inférieur à celui de leur ennemi... La ville de Québec est pauvrement fortifiée, mais le terrain autour est montagneux. Pour investir la place et couper toute communication avec la colonie, il sera nécessaire de faire camper notre droite sur la rivière Saint-Laurent, et notre gauche sur la rivière Saint-Charles. De la livière Saint- Charles à Beauport, la communication devra être tenue ouverte par des pestes et des redoutes foitement retranchées.
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« L’ennemi peut passer cette rivière à marée basse, et il sera à propos de nous établir avec de petits postes retranchés, depuis la Pointe-Lévis jusqu’à la Chaudière. Ce sera l'affaire de nos forces navales de nous rendre maîtres de la rivière tant au-dessus qu’au-dessous de la ville. Si je trouve que l’ennemi est fort audacieux et bien commandé, je procéderai avec la dernière précaution et circonspection pour donner le temps à M. Amherst de faire usage de sa supériorité. S’ils sont timides, faibles et ignorants, nous les pousserons avec plus de vivacité, afin de pouvoir, avant que l’été soit fini, venir en aide au général en chef. Je compte que nous aurons un vif engagement au passage de la rivière Saint-Charles, à moins que nous puissions faire monter à la dérobée un détachement en haut de la rivière et le débarquer trois, quatre, cinq milles ou plus au-dessus de la ville, et avoir le temps de nous y retrancher si fortement qu’ils n’oseront nous attaquer1. »
Des brumes presque continuelles retardèrent la Hotte à Louisbourg. Enfin, le G juin, les derniers transports levèrent l’ancre. Pendant qu’ils cinglaient hors de la rade, les soldats attroupés sur le pont faisaient retentir les rochers voisins de leurs cris de joie; les officiers, non moins enthousiastes, échangeaient des santés entre eux en saluant d’avance « les couleurs britanniques sur tous les forts, ports et garnisons de l’Amérique2 ».
Le 11, du haut des falaises de Gaspé, les sentinelles françaises reconnurent l’escadre aux blancheurs lointaines qui éclairaient l’horizon. Avant la fin du jour, les innombrables navires aux ailes déployées cornu e des vautours doublèrent le cap des Rosiers.
L’avant-garde, composée des dix vaisseaux de l’amiral Durell, venait alors de jeter l’ancre au mouillage de la Prairie, entre l’île aux Coudres et les Éboulements. Durell n’avait réussi à capturer que trois navires et quelques chargements de provisions.
Il avait à son bord un pilote français appartenant à une ancienne et honorable famille du Canada, dont le nom est resté flétri comme celui d’un traître. Jean-Denis de Vitré avait été pris en mer, et, s’il faut en croire son propre témoignage, forcé, sous peine de mort, de diriger l’escadre. Au reste, il n’était pas le seul à subir cette dure nécessité; car, en entrant dans le fleuve, l’amiral avait arboré le pavillon français et fait les signaux d’usage pour appeler les pilotes. 'Ceux-ci avaient aussitôt lancé leurs chaloupes à la mer et ne s’étaient aperçus de leur méprise que lorsque, montés sur les navires, ils avaient été faits piisonniers.
A 7 heures du soir, le 22 mai, Montcalm était descendu à son hôtel de la rue
i- Wright, Life of Wolfe , pp. 497 et suiv. 2 Knox’s Journal, p. 279.
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Hôtel de Montealm , rue des Remparts , à Ouébec.
lui à Montréal jusqu’à l’arrivée des dernières dépêches de la cour. « 11 eut sur le champ une conférence avec l’intendant, dont il résulta qu’il n’y avait rien de prêt1. »
des Remparts, harassé d’une marche de soixante lieues qu’il venait de faire tout d’une haleine, et irrité plus que jamais contre Vaudreuil, qui l’avait retenu malgré
1 Journal de Montealm. Montealm en rejette à tort la faute sur Vaudreuil et en appelle aux témoignages de l’ingénieur Pontleroy, « qui, dit-il, n’a rencontré que des obstacles. » Or Pontleroy dit luimême : « Le marquis de Vaudreuil m’a laissé le maître de faire ce que je jugerais nécessaire. Je vais, ajoute-t-il à M. de Moras, faire travailler à l’indispensable en attendant vos ordres. » ( Lettre au ministre, 15 mai 1758.)
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Dès l’automne de 1757, Montcalm avait fait, comme on l’a vu, en prévision d’un siège, l’inspection des environs de Québec, des deux côtés du fleuve jusqu’au cap Tourmente, car les fortifications de la ville n’étaient pas même « à l’abri d’un coup de main ». Sa situation, dit-il, « aurait dû inspirer à tout autre ingénieur que M. de Léry des ressources admirables pour en faire une bonne place ; mais il semble qu’il s’est attaché, en dépensant des sommes immenses, à détruire les avantages que la nature avait prodigués à sa situation. »
Les remparts du côté de la campagne n’étaient formés <r que d’un très faible mur » sans parapets, sans un seul canon qui pût battre la plaine. On n’avait pas même songé à les protéger à l’extérieur par des ouvrages avancés. Le plan de Montcalm avait été dès lors d’empêcher une descente de l’ennemi au seul endroit qui lui paraissait accessible, la côte de Beauport, où la rive nord s’allonge en pente douce, coupée à droite par la rivière Saint- Charles, à gauche par la rivière et la chute de Montmorency, d’y masser ses troupes et d’y établir un camp retranché.
Vaudreuil avait écrit à peu près dans le même sens au ministre, le 1er avril précédent :
« Suivant ce que j’aurai, tant en Loupes, milices, sauvages et gens de mer, je ferai mes dispositions, soit pour m’opposer à une descente de l’ennemi à l’ile d’Orléans, ou pour me réduire à l’attendre au passage de la rivière de Montmorency, jusqu’à Québec, et depuis Québec jusqu’à la rivière du Carrouge...
<r Quelques efforts que fassent les Anglais, je me flatte... que la valeur des troupes, les intérêts personnels des colons, leur attachement au roi, le nombre de sauvages que nous aurons, toutes ces forces réunies et animées du même désir, rendront la conquête de cette colonie bien difficile, pour ne pas dire impossible. »
Le 8 mai suivant, Vaudreuil ajoutait :
« Quelque triste et critique que soit notre situation, je n’ai pas moins de confiance en mes dispositions pour faire face à l’ennemi de tout côté, autant que nos moyens peuvent le permettre. Le zèle dont je suis animé pour le service du roi me fera toujours surmonter les plus grands obstacles. Je prends les plus justes mesures pour bien recevoir l’ennemi, quelque part qu’il veuille nous attaquer.
« Permettez, monseigneur, que je vous supplie de vouloir bien assurer Sa Majesté qu’à quelque dure extrémité que je puisse être réduit, mon zèle sera aussi ardent qu’infatigable; que je ferai jusqu’à l’impossible pour que nos ennemis ne fassent aucun progrès nulle part, ou pour du moins le leur faire acheter extrêmement cher. »
Si Vaudreuil ne gardait pas devant l’ennemi la résolution qu’il avait dans son cabinet, il est certain du moins qu’il exprimait celle de la colonie entière.
Le lendemain de son arrivée, Montcalm convoqua au palais de l’intendant tous
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les capitaines de frégates et de navires, avec le» officiers du port. A leur tête, on remarquait le capitaine Yauquelin, le héros de Louisbourg, aussi habile dans les conseils qu’intrépide au combat.
Là aussi se trouvait le vieux capitaine connu de tout le monde sous le nom du bonhomme Pellegrin, un peu sourd, mais encore actif et d’une expérience consommée. C’était lui qui avait servi de pilote à l’escadre sur laquelle étaient venus Montcalm et son corps de troupes. Toujours en mer depuis lors, il était devenu l’homme de confiance de tous les officiers, qui le chargeaient de leurs messages pour leurs familles, et qui en recevaient les réponses à son retour.
A la pre mière demande qui fut faite par le général dans le conseil, tous décidèrent d’un commun accord de mettre trois cents matelots à la disposition du génie pour travailler aux lignes de défense tracées le long de la rivière Saint-Charles. Le capitaine Duclos se chargea de construire une batterie flottante, des carcassières et des bateaux armés chacun d’une pièce de canon. Quatorze cents marins feraient le service de cette petite flotte.
Il fut proposé de fermer le chenal le plus étroit du fleuve, celui de la Traverse, entre l’île d’Orléans et l’île Madame, en y coulant bas dix des plus gros navires, et d’ériger aux environs deux batteries, l’une au cap Tourmente, l’autre au cap Brûlé; mais ni l’un ni l’autre de ces projets ne fut exécuté, parce que le capitaine Pellegrin, ayant été envoyé peu de jours après sonder le chenal de la Traverse, l’avait trouvé bien plus large qu’on ne le disait.
Le même jour, Montcalm écrivait au chevalier de Lévis :
« Nous ve nons d’apprendre par deux capitaines marchands, qu’ils ont vu à Saint- Barnabé sept ou dix vaisseaux. Ce pourrait être l’avant-garde des Anglais. Cependant on n’a point fait de signaux, et nous n’avons point d’avis; ce qui m’empêche, vu la nécessité de ménager nos vivres, de faire avancer nos bataillons. Mais faites-les tenir prêts, car avant vingt-quatre heures vous recevrez peut-être un second courrier pour les mettre en mouvement. M. Rigaud aura la bonté de faire tenir prêts les Canadiens que M. de Vaudreuil destine à la défense de cette partie. J’envoie des ordres pour que le bataillon du Languedoc marche...
« Je compte M. le marquis de Vaudreuil parti; s’il ne l’est pas, vous lui communiquerez ma lettre. »
Vaudreuil était en marche, et Lévis devait le suivre de près.
Le soir du même jour, à minuit, toute la rive droite du Saint-Laurent fut illuminée de cap en cap jusqu’à Québec, d’où l’on répondit par les signaux convenus. Un courrier dépêché de la baie Saint-Paul apprit en même temps l’arrivée de l’avantgarde anglaise au mouillage de l’île aux Coudres.
Les derniers doutes étaient dissipés. Les optimistes, comme il s’en trouve tou-
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jours, s’étaient flattés que la flotte anglaise ne pourrait franchir les difficultés de navigation qu’elle rencontrerait dans le fleuve. L’escadre de l’amiral Walker s’était perdue, de leur vivant même, sur les rochers des Sept-Iles. Il fallut bien se rendre à l’évidence.
Une agitation et une activité fiévreuses régnaient dans la ville et dans les campagnes, d’où affluait vers la capitale la population en armes.
Un dernier billet de Montcalm trouva Lévis en route pour Québec.
Les troupes furent campées, à mesure qu’elles arrivaient, en arrière de l’Hôpital généra], sur la rive droite de la rivière Saint-Charles, où elles furent employées d’abord à terminer cette ligne de défense, qui devait servir de retraite à l’armée au cas où elle serait forcée dans ses retranchements de Beaupoit. Le colonel de Bougainville se porta en avant avec les compagnies de grenadiers placées sous ses ordres, et les échelonna depuis la rive gauche de la rivière Saint-Charles jusqu’au ruisseau de Beauport, pour y travailler au camp retranché. Le nombre des travailleurs augmentait chaque jour par la rentrée des miliciens, qui accouraient en plus grand nombre qu’on avait osé l’espérer.
« On vit arriver au ctmp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de l’exemption accordée à leur— âge1. »
Montcalm s’était senti soulagé en serrant la main à son cher chevalier, tant il avait de confiance dans son expérience militaire. Sa présence lui rendait moins importune celle du marquis de Vaudreuil.
Lévis, au reste, toujours en bons termes avec le gouverneur, adoucissait avec autant de tact que de prudence les rapports des deux ennemis. Montcalm et lui étaient montés à cheval dès le moment de leur réunion, et suivis de Pontleroy, avec quelques autres officiers du génie, ils avaient parcouru toute la rive du fleuve jusqu’au saut de Montmorency, et avaient fixé l’emplacement dts batteries et des redoutes à construire de distance en distance.
M. Jacquot de Fiedmont se chargea de fortifier les tètes de pont de la rivière Saint-Charles, pendant qu’un autre ingénieur, M. de Caire, arrivé de France depuis peu de jours, surveillait les travaux qui se poursuivaient le long de cette rivière. Deux autres ponts furent construits à son entrée et défendus par des ouvrages couronnés. On y éleva aussi, sur deux navires coulés à fond, deux batteries de dix pièces de canon. Enfin l’embouchure fut fermée par une forte esta ca de. Le palais de l’intendance allait être entouré d’une double enceinte de palissades, et le quai construit en face, armé de plusieurs pièces de campagne. Autour de la base du cap
1 Extrait dü journal terni à l’année que commandait feu M. de Montcalm, lient enant-nénér al.
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régnaient quatre grandes batteries, que le chevalier de Bernetz, nommé second commanlant de la ville, faisait perfectionner. Une partie de ces batteries donnait sur la rade, le reste sur le cours du fleuve. Tous les édifices qui pouvaient en gêner le feu étaient démolis, tandis qu’on bouchait toutes les ouvertures des maisons adossées au cap, et qu’on barrait toutes les rues montant à la haute ville, hormis celle du Palais. A partir de ce dernier endroit, le sommet du promontoire, dont les fortifications n'étaient pas terminées, fut couronné de palissades crénelées de trois en trois pieds, se prolongeant jnsqu’au delà de la porte de la basse ville, et les différentes batteries réparées ou munies de nouvelles pièces d’artillerie. Deux batteries à barbettes, placées dans la côte de la basse ville, en défendaient l’accès. Le palais épiscopal avait été abandonné par l’évêque pour servir de redoute.
Durant cet intervalle, on voyait s’élever comme par enchantement, sur la côte de Beauport, les lignes du camp retranché. « Jamais, dit le capitaine de Foligné, ouvrages ne s’élevèrent plus vivement ; de sorte que nos généraux avaient la satisfaction de se voir bientôt en état de recevoir les ennemis. »
Le capitaine Duclos reçut le commandement de la batterie flottante nommée le Diable , dont il avait donné le plan et surveillé la construction. Elle était de forme hexagonale, et ne tirait que trois ou quatre pieds d’eau, quoiqu’elle portât douze pièces de canon de gros calibre. Huit brûlots et cent vingt cajeux, chargés de matière combustible, devaient être lancés sur la flotte ennemie dès quelle paraîtrait devant la rade. Les navires chargés de vivres reçurent l’ordre de monter aux Trois- Rivières, d’où l’armée tirerait ses approvisionnements. Les deux frégates du roi, mouillées à l’anse des Mères, à une demi-lieue de Québec, y empêcheraient une descente. M. de La Rochebeaucour formait un petit corps de cavalerie de deux cents hommes pour se porter aux endroits les plus menacés.
Montcalm, qui, malgré des occupations sans nombre, dictait ou écrivait lui-même son Journal , y mêlait des réflexions mordantes comme celle-ci :
« Les voitures manquent pour les fortifi ations, mais non pour voiturer les matériaux nécessaires pour faire une casemate chez Mme Péan. Quelque tragique que puisse et doive être le dénouement de tout ceci, on ne peut s’empêcher de rire. »
A la première visite de Vaudreuil aux travaux du camp retranché, il remarque ironiquement :
« M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général, et en cette qualité général de l’armée, a fait sa première tournée; il faut bien que la jeunesse s’instruise. Comme il n’avait jamais vu ni camp ni ouvrage, tout lui a paru aussi nouveau qu’amusant. Il a fait des questions singulières. Qu’on s’imagine un aveugle à qui l’on donne la
vue. »
Une nouvelle source de discorde avait surgi depuis la verte réprimande que le
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ministre Berryer avait adressée à l’intendant. Bigot s’était senti desservi par Bougainville et faisait retomber sa colère sur ses amis aussi bien que sur lui. Le oonseil était le principal théâtre où éclataient ces animosités. On s’y livrait à des altereacations et à des violences qui obligeaient parfois à lever les séances.
L’intendant et le munitionnaire Cadet étaient allés s’établir à Beauport, d’où ils présidaient à l’approvisionnement de l’armée. Le peuple était dès lors réduit à deux onces de pain par jour; une partie n’en avait même pas, et des familles mouraient d’inanition1.
La Grande Société n’en vivait pas moins dans le luxe et l’abondance. Cadet faisait jeter le grain à des milliers de volailles destinées à sa table et à celle de ses amis.
L’amiral Durell avait trouvé File aux Coudres déserte : les habitants l’avaient abandonnée à l’apparition des voiles anglaises, par l’ordre de M. de Yaudreuil, et s’étaient retirés dans les bois de la baie Saint-Paul. L’amiral établit un camp sur les plateaux cultivés de l’ile et y fit descendre une partie des troupes, pour les reposer des fatigues de la mer.
Une inspection de File d’Orléans, faite par Bougainville et Pontleroy, avait démontré l’impossibilité de protéger cette ile contre Une descente de l’ennemi, et ordre avait été donné aux habitants de l’évacuer. M. de Courtemanche s’y rendit avec cinq cents Canadiens et un parti de sauvages, pour dresser une embuscade et tenter de faire quelques prisonniers.
Des vents de nord-est très fréquents avaient favorisé la marche de la flotte anglaise : le 23 juin, elle était ancrée au pied des hautes montagnes de la baie Saint- Paul.
L’amiral Saunders était occupé en ce moment à faire sonder le dangereux passage de la Traverse, réputé infranchissable pour les grands vaisseaux de guerre, et d’où les Français avaient fait enlever les bouées et renverser les amers placés sur le rivage.
« A 3 heures après-midi, le 25, raconte le capitaine Knox, un pilote français fut embarqué à bord de chacun des transports. Celui qui échut au Good- Will s’exclamait de la façon la plus extravagante, nous faisant entendre que c’était bien contre sa volonté qu’il était devenu pilote anglais. Le pauvre homme, s’exprimant avec une grande liberté, disait que sans doute quelques-uns des vaisseaux retourneraient en Angleterre, mais qu’ils auraient une triste histoire à raconter, parce que le Canada allait être la tombe de toute l’armée. Il espérait que dans peu il verrait les murs de
' L’armée, qui avait la ration régulière, était moins à plaindre que le peuple. De là le dicton : « Les habitants mangenUmaigre , les soldats mangent gras. »