‹ Montcalm et LévisChapitre 7 sur 9 · QUEBEC · texte numérisé non relu

QUEBEC

Brmioht from tlience

Bv an OFFICER of Distinction

Landinq Jïace

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devenir immortel sous le nom de plaines d’Abrabam. Cette désignation avait été donnée à ce lieu parce que l’un des premiers colons du Canada, Abraham Martin, ancien pilote surnommé maître Abraham , y avait acquis une terre qu’il avait défrichée. Le plateau, large à peu près d’un quart de lieue, est coupé à droite par l’énorme anfractuosité au fond de laquelle coule le fleuve Saint-Laurent; à gauche, par le coteau Sainte -Geneviève, au pied duquel s’étend la vallée où la rivière Saint- Charles traîne en serpentant ses eaux lentes et boueuses. Les deux falaises forment en se réunissant, à une demi -lieue vers l’est, le cap Diamant, sur lequel est assise la citadelle de Québec. Deux chemins courant parallèlement traversent les plaines d’Abraham : l’un, le chemin Saint- Louis, sort de la porte de ce nom, et mène à Sillery; l’autre, le chemin Sainte-Foye, émerge de la porte Saint-Jean et conduit à la paroisse de Sainte-Foye. En avant du plateau règne un léger ravin qui descend en pente douce et remonte un peu plus loin pour former les Buttes-à-Neveu, lesquelles se prolongent jusque sous les murs de la ville. A travers les champs de blé et les prairies qui couvraient ces plaines, surgissaient çà et là des bouquets d’arbres et des touffes d’arbustes. De la crête du coteau Sainte-Geneviève, la vue ombrasse toute l’étendue des paroisses de Lorette, de Charlesbourg et de Beauport, le bassin de Québec, l’île d’Orléans et toute la côte de Beaupré, c’est-à-dire les paroisses de l’Ange- Gardien, du Château -Richer, de Sainte-Anne et de Saint- Joachim, bornées à l’horizon par le cap Tourmente. Cette vue rappelle, par son étendue et son aspect pittoresque, la route de Naples à Castellamare. Il ne manque à la montagne Sainte-Anne, qui dresse son cône bleu à sept lieues de distance, qu’un panache de fumée pour ressembler au Vésuve.

Les tirailleurs canadiens et sauvages commençaient à se montrer aux abords des bois et lançaient des balles qui tuaient ou blessaient quelques hommes. L’armée avait exécuté un changement de front et faisait face à la ville. Le général Wolfe la disposa sur trois colonnes et la fit avancer vers les plaines.

C’est à ce moment que Montcalm reçut le premier avis d’une descente au Foulon1. Vaudreuil l’ignorait encore. Marcel n’était plus auprès de lui; il avait suivi à la batterie de la Canardière le major Dumas, qui, prévenu par les patrouilles d’eau que les berges signalées à Poulariés remontaient vers la ville, avait fait sortir des retranchements et marcher au bord de la grève les milices de Québec. Aux

1 Le Journal de Montcalm s’arrête à la journée du 12 septembre. Son secrétaire n’eut le courage de le reprendre que dix jours après, pour raconter en quelques pages la bataille du 13, la mort du général et les derniers incidents de la campagne.. Avant de commencer son récit, daté du cap Santé, le 23 septembre 1759, il s’écrie : « Je n’ai plus que des malheurs à écrire; vingt fois j’ai pris la plume, et vingt fois la douleur l’a fait tomber de mes mains ! Comment me rappeler une suite d’événements aussi assommants? Nous étions sauvés, et' nous sommes perdus! »

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premières lueurs de l’aube, tout danger avait disparu, et l’armée rentrait dans les tentes lorque des coups de canon retentirent du côté de Samos. Montcalm venait de quitter Johnstone après avoir pris une tasse de thé avec lui pour se réveiller, n ayant pas dormi de la nuit, et avait ordonné de seller ses chevaux. Il arrivait à la, Ganardière. En rentrant avec Marcel dans la maison du séminaire, il dit avec saisissement que ses craintes se réalisaient, et que le convoi de vivres était attaqué, peut-être même pris. Peu d’instants après entra un Canadien tout hors d’haleine, qui n avait fait qu’une course du Foulon au camp. Il dit qu’il était le seul échappé du poste de M. de Vergor; que ce poste avait été surpris, emporté, et que les Anglais étaient maîtres des hauteurs. « Nous connaissions si bien, dit le secrétaire de Montcalm, les difficultés de pénétrer par ce point, pour peu qu’il fût défendu, qu on ne crut pas un mot du récit d’un homme à qui nous crûmes que la peur avait tourné la tête. J’allai me reposer chez moi, en priant M. Dumas d’envoyer au quartier général pour avoir des nouvelles, et de me faire avertir s’il y avait quelque chose à faire. On entendait toujours quelques coups de fusil de loin en loin. » La ville fit des signaux. <r Par quelle fatalité n’envova-t-on pas savoir des nouvelles1? »

Le chevalier de Bernetz avait expédié au camp un courrier qui rencontra, chemin faisant, le major général Montreuil, lequel venait d’être prévenu par un fuyard. Montreuil fit marcher immédiatement le régiment de Guyenne et courut avertir le marquis de Montcalm, qui fit aussitôt avancer un piquet par bataillon et six cents hommes de Montréal. Il les suivit de près après avoir laissé le camp sous le, commandement de M. de Senezergues.

Lorsque, vers 6 heures du matin, les lignes blanches du régiment de Guyenne commencèrent à serpenter à travers les Buttes-à-Neveu, Wolfe fit faire halte à son armée et la mit en bataille sur trois rangs de profondeur, à une petite distance du ravin. Elle couvrait l’espace compris entre le sommet de la falaise et le chemin de Sainte-Foye, et regardait la ville, distante seulement d’un quart de lieue, mais dont les buttes lui dérobaient la vue. Monckton commandait la droite avec les grenadiers de Louisbourg, les régiments d’Otway, de Bragg et de Kennedy; Murray, le centre avec ceux de Lascelles, des Highlanders et d’Anstruther ; Townshend, la gauche avec le régiment d’Amherst et le Royal -Américain. Cette aile n’atteignait pas le coteau Sainte -Geneviève. Wolfe s’était solidement établi dans la maison d’un nommé Borgia et dans quelques autres constructions voisines du chemin de Sainte- Foye, le long duquel les deux derniers régiments étaient disposés en potence, afin de repousser l’aile droite des Français si elle essayait de déborder de ce côté. L’infanterie légère, ramenée de Sillery, se rangeait sur trois colonnes à quelques

1 Journal de Montcalm

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pas en arrière. Le colonel Burton commandait la réserve avec le régiment de Webb, subdivisé en huit corps séparés par de grands intervalles. L’effectif de cette armée était de cinq mille deux cent vingt -cinq hommes de toutes armes. Le troisième bataillon du Royal -Américain avait été laissé à la garde du débarquement. Enfin le détachement d’Anstruther, établi, comme on l’a vu, dans les maisons de Sillery, devait tenir en échec le corps de Bougainville.

Vaudreuil n’avait été prévenu qu’à 6 heures moins un quart par un billet coi tradictoire du chevalier de Bernetz, qui lui annonçait que l’ennemi était descendu au Foulon, mais qu’d le croyait rembarqué. Il ne connut la vérité qu’après le départ de M. de Montcalm. A 7 heures moins un quart, il envoya un exprès à Bougainville avec ces quelques mots : <r 11 paraît bien certain que l’ennemi a fait un débarquement à l’anse du Foulon ; nous avons bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades. Il me tarde d’avoir de vos nouvelles et de savoir si l’ennemi a fait quelque tentative de votre côté. » Vaudreuil ajoutait en post-scriptum : « Les forces de l’ennemi paraissent considérables. Je ne doute pas que vous soyez attentif à ses mouvements et à les suivre; c’est sur quoi je m’en rapporte à vous. »

Les courriers se succédaient avec des nouvelles de plus en plus alarmantes. Moncalm put à peine en croire ses yeux, lorsqu’en arrivant à la rivière Saint- Charles il aperçut distinctement les rangées d’uniformes écarlates sur le penchant du coteau Sainte -Geneviève :

« L’affaire est sérieuse, dit-il à Johnstone, qui l’accompagnait. Retournez au plus vite à Beauport, et ordonnez à Poulariés de m’envoyer en toute hâte le reste de la gauche sur les hauteurs d’Abraham. » Puis il piqua des deux, et, le regard fixe, sans proférer une parole, il traversa à fond de train le pont et la vallée Saint- Charles en se dirigeant vers la côte d’Abraham.

Toute l’armée fut bientôt en mouvement, à l’exception de la garde des batteries et de la tête de pont. Dans la ville, l’excitation et l’alarme étaient indescriptible0. Les citoyens avaient été réveillés en sursaut en entendant crier : « Les Anglais sont aux portes! » Tout ce qui ne portait pas les armes, vieillards, femmes, enfants, accourus au nord de la ville, stationnaient soit aux remparts, soit au bord du cap, et regardaient dans une muette anxiété défiler les troupes depuis le chemin de Beauport jusqu’à la ville. Elles s’avançaient à marche forcée : les régiments de la ligne reconnaissables à leurs uniformes blancs, drapeaux déployés, tambours battants; les milices vêtues de toutes façons, la plupart en costume d’habitant. Après avoir traversé le pont, elles se divisaient en trois colonnes : la première montant par la cô!e du Palais, la seconde par la côte à Coton, la troisième par celle d’Abraham. Tandis que ces deux dernières longeaient à l’ouest les murs

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d’enceinte, la première, entrée par la porte du Palais, traversait la cité en ruines et débouchait par les portes Saint- Jean et Saint- Louis. Les femmes, les enfants, reculaient au passage des bandes de sauvages aux allures et aux regards féroces sous leur tatouage de guerre, avec leurs penieloques, leurs scalpes, leurs plumets agités par une marche rapide. Des familles cherchaient parmi les miliciens soit un fils, soit un époux, soit un père, pour les embrasser avant la bataille, qui s’annonçait par une fusillade intermittente. Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu. Tout ce qu’un peuple a de cher : sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, étaient en jeu.

Montcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui non pas un détachement, ci mme il s’y attendait, mais toute l’armée de Wolfe. Il courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Écossais, tranchant, par ses uniformes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes anglaises, par la musique nasillarde de leurs cornemuses mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se détachaient de petites ondées, qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fontbonne, commandant de Guyenne, avait fait les premières dispositions avec autant d’intelligence que de bravoure. Après avoir étendu le front de son régiment pour en imposer à l’ennemi, il avait profité des accidents du terrain pour jeter en avant des peletons qui entretenaient un feu bien nourri avec ceux des Anglais. Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche dans un champ de blé en épis, au centre derrière des touffes d’épinettes, de cèdres et d’aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de Sainte -Foye, incommodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles. Montcalm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu’elle arrivait : les milices sur les deux ailes; les régiments de ligne au centre, dans le même ordre qu’ils occupaient au camp de Beauport, c’est-à-dire Royal-Roussillon le plus près du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie des Canadiens placés à droite. Quelques pièces d’artillerie demandées à la ville furent amenées « avec promptitude » , pour répondre au feu de mitraille que venaient d’ouvrir deux canons anglais. Montcalm ordonna à son secrétaire, qui arrivait avec des munitions, de placer deux pièces sur le chemin de Sainte-Foye, lesquelles concentrèrent leur feu sur la maison de Borgia, dont trois cents hommes de l’infanterie légère s’étaient emparés en avant de leurs lignes Quelques Canadiens s’y glissèrent/malgré les balles qui pleuvaient des ouvertures, y mirent le feu, en chassèrent les ennemis et les forcèrent de se rabattre sur leurs régiments.

Un cavalier d’ordonnance de Vaudreuil, lequel s’avançait avec le reste des

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troupes, vint dans ce moment remettre à Montcalm un billet, où il le conjurait de ne pas précipiter l’attaque : « L’avantage, disait ce billet, que les Anglais avaient eu de forcer nos postes devait naturellement être la source de leur défaite ; mais il était de notre intérêt de ne rien prématurer. Il fallait que les Anglais fussent en même temps attaqués par notre armée, par quinze cents hommes qu’il nous était fort aisé de faire sortir de la ville, et par le corps de M. de Bougainville, au moyen de quoi ils se trouveraient enveloppés de toutes parts et n’auraient d’autre ressource que leur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infaillible1. »

Ce billet contenait, de l’aveu de tous les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre; mais Montcalm le rejeta avec dédain. « Il n’en fallut pas davantage, dit le Journal tenu à l’armée, pour déterminer un général qui eût volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eût prise à ses succès; son ambition était qu’on ne nommât jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraître, b

Le premier soin de Montcalm, en voyant à son arrivée sur les plaines qu’il avait affaire à toute l’armée de Wolfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communication avec Bougainville. Il n’était pas encore 7 heures du matin. En moins d’une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint-Charles, remonté la route de Lorette à l’église de Sainte-Foye, et remis. à Bougainville l’ordre d’accourir au plus vite. Celui-ci, dont l’armée était en marche à 9 heures, aurait pu, en hâtant le pas, signaler son approche dès 11 heures.

Dans l’intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu’amenait le gouverneur. Il aurait ainsi attaqué de front l’armée anglaise avec plus de six mille hommes, tandis que l’élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l’aurait prise en queue. L’issue était facile à prévoir. Mais l’homme qui, selon l’expression de Montcalm, savait si bien faire la guerre à l’œil, n'était pas là.

<t Je m’arrêtai, dit le secrétaire du général, un moment avec le marquis de Montcalm, qui me dit : « Nous ne pouvons éviter le combat. L’ennemi se « retranche; il a déjà deux pièces de canon. Si nous lui donnons le temps de « s’établir, nous ne pourrons jamais l’attaquer avec le peu de troupes que nous « avons. » Il ajouta, avec une espèce de saisissement : « Est- il possible que Bou- « gainville n’entende pas cela? » Il me quitta sans me donner le temps de lui répondre autre chose, sinon que nous étions bien petits. »

Montcalm tint un conseil de guerre avec les commandants- des divers corps ; mais

1 Archives de la marine; Collection Moreau de Saint-Méry ; Vaudreuil à M. de Berry er, 5 octobre 1759. — Journal tenu à l'armée.

Mort de AVolfe, d’après une gravure de la Bibliothèque nationale.

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ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l’attaque, n’osèrent le contredire ou le firent timidement, comme le chevalier de Montreuil. Levis seul, s’il eût été présent, aurait pu par son sang-froid calmer l’agitation du général, et, par l’ascendant qu’il exerçait sur lui, l’empêcher de précipiter l’action.

Les troupes régulières et coloniales que Montcalm avait en ce moment sous la main ne s’élevaient pas à plus de trois mille cinq ou six cents hommes, la plus grande partie composée de milices. L’élite de l’armée, les grenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Rouge avec Bougainville. On avait en outre, un mois auparavant, détaché de l’armée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes des meilleurs soldats, choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.

La seule partie de l’armée engagée jusqu’à ce moment était les Canadiens de la droite, qui, conduits par Dumas, avaient délogé l’infanterie légère de la maison de Borgia. Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de course et s’élançaient sur cette infanterie chaque fois qu’ils la voyaient s’avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois. « Les Canadiens arrangés de la sorte, dit le Journal tenu à l’armée, surpassent certainement, par l'adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l’univers. » Les succès obtenus coup sur coup par ces braves miliciens, et l’ardeur que montrait le reste des troupes, inspirèrent trop de confiance à Montcalm. Il oublia que les Canadiens perdaient leur supériorité en rase campagne; qu’en outre ils étaient la plupart mal armés, n’ayant que des fusils de chasse. Une partie d’entre eux n’avaient pas même de baïonnettes, qu’ils avaient remplacées par des couteaux fixés tant bien que mal au bout de leur fusil1. L’armée, inférieure en nombre, fatiguée d’une marche forcée d’une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufflés, allait perdre l’avantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarrassé de buissons, où les rangs seraient infailliblement rompus avant d’atteindre l’ennemi sur la hauteur qu’il occupait. La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d’augmenter son nombre l’emporta sur toutes ces raisons. Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille et parcourut les rangs en les animant par sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats. Un jeune milicien de dix-huit ans, présent à faction , et qui vécut dans un âge très avancé, Joseph Trahan, a souvent raconté l’impression singulière que lui avait laissée la vue du général. « Je me rappelle très bien, disait-il, l’attitude de Montcalm avant le combat. Il montait un cheval brun ou noir, au front de nos lignes, tenant haut son épée comme

1 « Ces gens (les Canadiens) mal armés, n’ayant point de baïonnettes et que de simples fusils de chasse. » ( Mémoires de Pouchot, t. II, p. 142.)

pour nous exciter à faire notre devoir. Il portait un uniforme à larges manche?, dont l’une, rejetée de l’arme qu’il tenait, découvrait le linge blanc de sa manchette. »

Il était 10 heures. Les nuages s’étaient dissipés, et le soleil, éclairant la plaine de tout son éclat, faisait briller devant les Français les baïonnettes, les sabres, les uniformes garance des Anglais, les tartans des Highlanders. Wolfe, qu’on eût dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tête de ses régiments qu’il avait fait avancer jusqu’au bord du ravin. Personne mieux que lui ne comprenait la position dangereuse où il se trouvait. Quelques coups de fusil entendus du

côté de Sillery lui faisaient penser que Bougainville s’avançait et serait bientôt sur

ses derrières. Si le général français retardait l’attaque pour combiner son mouvement avec celui du colonel, il sentait que sa position était presque désespérée. Mais a fortune qui avait si bien favorisé le coup d’audace qu’il venait d’accomplir lui donnait foi dans le triomphe. Il passait devant ses régiments en montrant l’ennemi de son épée, haranguant ses soldats d’un air inspiré, leur disant que pour eux c’était la victoire ou la mort, car la retraite était impossible.

Montcalm fit sonner la charge. Son armée s’ébranla en front de bandière, poussant le cri de guerre à la façon des anciens. Elle s’avança avec rapidité, recueillant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui n’avaient pas eu le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au

‘fond du ravin, que les lignes rompues par les difficultés du sol firent croire aux

Anglais que l’attaque se faisait en colonnes irrégulières.

Les régiments essayèrent de se reformer en gravissant la montée et firent halte, à une demi-portée de fusil. Dans l’instant de silence qui suivit, on n’entendit que les cris de commandements répétés sur tout le front de l’armée , puis une décharge générale par les trois rangs à la fois, sans qu’on eût le soin de réserver de coups pour entretenir le feu. Cette première décharge, faite à distance et avec précipitation, produisit peu d’effet. Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne, se couchèrent à terre pour recharger, selon leur coiûume et causèrent ainsi quelque confusion. Les Anglais, à qui leur commandant avait ordonné de mettre deux balles dans leur fusil, s’approchèrent avant de tirer, et, de la hauteur d’où ils dominaient, répondirent par un feu bien dirigé, qui décima le premier rang et le fit osciller. Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résonna a comme un coup de canon », fit d’affreuses trouées dans les régiments. Un nuage de fumée enveloppa les deux armées, qui continuèrent à marcher de l’avant. Le combat fut court, mais d’une extrême vivacité. Les deux braves commandants de la Sarre et de Guyenne, Senezergues et Fontbonne, furent tués en ce moment, ainsi que le second commandant de la droite, M. de Saint- Ours. Le lieutenant-colonel de Languedoc, Privât, fut blessé dangereusement. L’aide- major Malartic eut deux chevaux tués sous lui.

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Du côté des Anglais, le colonel Carleton reçut une blessure à la tête, le brigadier Monkton une balle au travers du corps. Pendant que Montcalm courait d’un point à l’autre pour raffermir ses bataillons ébranlés, Wolfe dirigeait l’attaque en personne à la droite de son armée. Une balle l’avait atteint au poignet, et il s’était fait un bandage avec son mouchoir. Il marchait en avant des grenadiers et leur donnait l’ordre de charger, lorsqu’une seconde balle le frappa dangereusement. Mais, fidèle à l’axiome qu’il répétait souvent : « Tant qu’on peut marcher et tenir ses armes, c’est une honte de reculer, » il continua d’avancer. Son brillant uniforme le signalait aux francs-tireurs canadiens cachés dans les buissons, d’où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. Il chancela, et, voyant qu’il perdait connaissance, il dit à un officier d’artillerie qui se Irouvait près de lui : « Soutenez-moi, il ne faut pas que mes braves soldats me voient tomber. » Le lieutenant Brown, du corps des grenadiers Henderson et un autre soldat accoururent, le prirent dans leurs bras et l’emportèi ent en arrière du champ de bataille. A sa demande, ils le déposèrent sur le gazon, dans un pli du terrain. Un des officiers voulut aller chercher un chirurgien: « C’est inutile, soupira le général; c’en est fait de moi. » Il paraissait sans connaissance, lorsqu’un de ceux qui l’assistaient cria :

« Us fuient! ils fuient!

— Qui fuit? demanda vivement Wolfe, comme s’il se réveillait d’un profond sommeil.

— Les ennemis, répondit l’officier, ils cèdent de tous côtés. »

Wolfe repiit : v

« Que l’un de vous coure vite dire au colonel Burton de descendre en toute hâte avec son régiment vers la rivière Saint-Charles et de s’emparer du pont, pour couper la retraite aux fuyards. »

Il se tourna sur le côté, murmura tout bas : « Dieu soit loué ! je meurs en paix, » et il expira.

Les dernières décharges des deux armées s’étaient faites presque à bout portant. Wolfe avait communiqué son impétuosité à ses troupes. La charge à la baïonnette commandée par lui au moment où il tomba avait fait plier le centre et faire volteface à toute l’armée française; mais « la déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées. Les Canadiens, accoutumés à reculer à la manière des anciens Parthes, et à retourner ensuite à l’ennemi avec plus de confiance qu’auparavant, se rallièrent en quelques endroits » , principalement dans le petit bois de la droite, où ils tinrent en échec une partie des régiments anglais.

La masse des fuyards, n’écoutant ni le général ni les officiers, se précipita dans la vallée pour regagner l’ouvrage à cornes; le reste s’enfuit vers la ville. Montcalm, entraîné par ce torrent, cherchait à rallier quelques compagnies en face de la porte

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Saint-Louis, quand il reçut deux blessures coup sur coup: une à la cuisse, l’autre dans l’aine. Son secrétaire était occupé, à quelques pas de lui, à sauver une des pièces d’artillerie.

« Je vis, dit -il, arriver M. le marquis de Montcalm à cheval, soutenu par trois soldats. J’entrai avec lui dans la ville où le chevalier de Bernetz me donna quelques ordres que je courus exécuter sur le rempart. »

La foule, qui s’y était portée pour voir l’issue du combat, en descendait et se pressait dans la rue Saint-Louis. Quelques femmes, le voyant passer, pâle et inondé de sang, s’écrièrent en pleurant :

« O mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué !

— Ce n’est rien, ce n’est rien, répondit le général mourant en se tournant vers elles; ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies. »

Vaudreuil était arrivé près des hauteurs au moment de la déroute. Il avait vainement cherché à rallier les régiments; sa voix s’était perdue dans le tumulte de la fuite. Une partie des Canadiens, plus dociles à sa parole, étaient retournés sur leur pas et couraient au secours des braves miliciens, qui défendaient le terrain avec le courage du désespoir dans le bois du chemin de Saint- Foye et dans quelques taillis plus rapprochés de la porte Saint- Jean.

Les sauvages, suivant leur instinct d’oiseaux de proie, s’étaient retirés à l’écart au commencement de la mêlée et attendaient le moment de se répandre sur le champ de bataille pour scalper et dépouiller les morts et les blessés. Townshend, à qui le commandement était dévolu, ne profita pas de la victoire autant qu’il l’aurait pu, car il lui eût été facile de s’emparer des portes et de pénétrer dans la ville au milieu de la confusion générale. Murray était retenu sur la gauche par l’opiniâtreté des Canadiens. Au moment de la déroute, les Ilighlanders qu’il commandait s’étaient élancés les premiers, la claymore à la main, en poussant leur farouche cri de guerre. Ils avaient tout fait fuir devant eux, et s’étaient avancés jusqu’à l’orée du bois; mais là ils avaient été arrêtés par un feu de mousqueterie aussi bien nourri qu’habilement dirigé. Après d’inutiles efforts pour en déloger les Canadiens, les Highlanders avaient été forcés de battre en retraite pour aller se reformer sur le chemin Saint- Louis. Murray les fit ensuite descendre plus à l’ouest, jusqu’au bord du coteau Sainte-Geneviève, afin de prendre le bois à revers et chasser en même temps du penchant de la côte des bandes de francs-tireurs canadiens qui en défendaient la descente.

« Us tuèrent ou blessèrent un grand nombre de nos hommes, dit le lieutenant Fraser, et nous forcèrent de retraiter un peu plus loin pour refaire nos rangs. » Murray les ramena pour la troisième fois à l’attaque, mais renforcés à droite et à gauche du régiment d’Anstruther et du second bataillon du Royal -Américain. Une nouvelle lutte s’engagea et fut soutenue « avec une ardeur et un acharnement

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incroyables », au dire du chevalier Johnstone, témoin de cette lutte héroïque. « Quand ils furent écrasés par le nombre, ils disputèrent pied à pied le terrain depuis le sommet jusqu’au bas des hauteurs. »

Au milieu de la vallée s’élevait la boulangerie de l’armée, entourée de quelques maisons. Les Canadiens s’y rallièrent une dernière fois et arrêtèrent encore assez longtemps les trois régiments ennemis. « Ce fut là et autour du bois, rapporte Fraser, que notre régiment souffrit davantage. » Le chevalier Johnstone, qui a raconté en détail ce brillant fait d’armes, dit que ces infortunés héros se firent presque tous tuer sur place, mais qu’ils sauvèrent un grand nombre de fugitifs et donnèrent le temps à l’armée française de se réfugier dans l’ouvrage à cornes1.

1 « Si M. le marquis de Lévis y eût commandé en chef (au Canada), les Anglais ne l’auraient pas pris. Ce général eût porté, après que les Anglais eurent abandonné le camp du Saut, la majeure partie de ses forces sur les hauteurs de Québec, et aurait éclairé de très près leurs mouvements dans cette partie ; s’il eût été à l’armée le 13 septembre 1759, il se serait opposé à ce que nous attaquassions : il y avait dix à parier contre un que l’armée attaquante serait battue, étant obligée de descendre des hauteurs qu’elle occupait, de traverser un chemin creux qui séparait les deux armées; et, supposé qu’il y eût nécessité d’attaquer, il fallait faire des dispositions, former trois colonnes avec les cinq bataillons, placer les Canadiens dans les intervalles et les laisser tirer et marcher suivant leur usage ; je suis persuadé que nous aurions été vainqueurs. La bataille du 28 avril suivant le prouve. Nous aurions encore pu attaquer le 14 septembre les Anglais, qui, ayant perdu leur général, étaient au moins aussi embarrassés que nous. » ( Journal de Malartic, p. 368.)

MORT DE MONCALM. — CAPITULATION DE QUÉREC

La bataille d’Abraham, considérée au point de vue du nombre, ne fut qu’une sanglante escarmouche, puisque les deux armées réunies ne formaient pas dix mille hommes. Mais, observée au point de vue des résultats, elle est un événement dans le xvme siècle. Elle a sonné l’heure de l’indépendance américaine, d’où est née la grande république qui tend aujourd’hui à déplacer le centre de la civilisation. Les Anglais n’avaient eu que six cent soixante- quatre homme tués, blessés et manquants. Les régiments qui avaient le plus souffert étaient ceux des Highlanders, du Royal-Américain et d’Anstruther, les trois qui s’étaient battus contre les Canadiens. La perte des Français n’avait été guère plus considérable que celle des Anglais. Elle était de sept à huit cents hommes tués, pris ou blessés, d’après le Journal tenu à l’armée ; seulement de six cents soldats et de quarante officiers, au rapport de Vaudreuil.

Mais jamais déroute n’avait été plus complète : elle fut d’autant plus irrépressible, qu’il n’y avait pas de corps de réserve. Il eût été pourtant si facile de faire sortir cinq à six cents hommes de la ville, où ils étaient inutiles, puisque la bataille se livrait sous ses murs. Mais telle avait été la précipitatian de l’atlaque, qu’on n’avait pas même songé à la possibilité d’un échec. L’armée avait été saisie d’un affolement incroyable.

« Triste spectacle pour ceux qui regardaient des fenêtres de l’hôpital général, écrit M. de Foligné. Jamais je ne me serais imaginé que la perte d’un général pouvait causer une déroule que j’ose dire sans exemple. »

Les détachements de milices canadiennes, appelés dès le matin du saut Montmorency pour garder l’ouvrage à cornes, et qui se composaient des meilleurs coureurs des bois, avaient bondi comme des lions dans leurs cages en voyant l’armée taillée en pièces sans pouvoir lui porter secours.

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Le tumulte et l'effarement augmentaient dans la place à mesure que les troupes s’y entassaient. Les derniers régiments étaient encore sur l’autre rive, celui de Royal-Roussillon même venait à peine de déboucher des rues du Palais, qu’un cri général retentit dans l’enceinte : « Il faut couper le pont de bateaux! s> De vieux officiers, tels que les capitaines de Montgay et de la Mothe, criaient tout haut au marquis de Vaudreuil que l’ouvrage à cornes allait être dans un instant pris d’assaut, le sabre à la main; que toute l’armée serait taillée en pièces sans merci, et que la seule chose qui pouvait la sauver était une capitulation immédiate et générale, livrant le Canada à l’Angleterre.

S’il fallait en croire Johnstone, l’unique témoin qui ait laissé un récit circonstancié de cette scène, il aurait été le seul qui eût gardé son sang-froid et sa présence d’esprit. On a déjà vu comment, au début du siège, il avait voulu faussement s’attribuer le mérite d’avoir le premier indiqué à Lévis l’existence des gués de la rivière Montmorency. Il prétend encore que c’est lui qui, dans cette dernière occasion a empêché que le pont de bateaux ne fût coupé et que Vaudreuil ne signât sur-lechamp la capitulation. Son récit, quant au reste, paraît digne de foi et jette du jour sur les premières heures qui suivirent la bataille.

« Grâce, dit-il, au crédit dont je jouissais dans l’armée, à cause de l’estime et de la confiance que M. de Lévis et M. de Montcalm m’avaient toujours témoignées publiquement, j’allai trouver M. Hugon, chargé de livrer les laissez-passer dans l’ouvrage à cornes, et je le priai de m’accompagner au pont. Nous y courûmes, et, sans demander qui avait donné l’ordre de le couper, nous renvoyâmes les soldais, dont les bâches étaient déjà levées pour exécuter cet acte insensé et coupable.

« M. de Vaudreuil s’était enfermé dans une maison située dans l’ouvrage à cornes avec l’intendant et quelques autres personnes. Je soupçonnai qu’ils étaient occupés à rédiger les articles de la capitulation, et j’entrai dans la maison. Je n’eus que le temps de voir l’intendant, une plume à la main, écrivant sur une feuille de papier. M. de Vaudreuil me dit que je n’avais pas le droit d’assister aux délibérations. Je lui répondis qu’il avait raison, et je me retirai la rage dans le cœur. »

Johnstone était encore sous le coup de la rebuffade qu’il venait de s’attirer, quand il vit s’approcher M. de Dalquier, commandant le Béarn, vieil officier aussi loyal que brave, couvert de cicatrices apportées des champs de bataille. Johnstone s’emporta devant lui contre Vaudreuil, et conjura Dalquier de ne point consentir à la honteuse capitulation qu’allait proposer ce gouverneur, laquelle, d’un trait de plume, ferait perdre à la France une colonie dont la conservation avait coûté tant de sang et de dépenses. Johnstone, ayant perdu son cheval, prit à pied le chemin de Beauport pour aller rejoindre Poulariés, resté dans le ravin. A peine avait-il fait trois ou quatre cents pas, qu’il vit venir cet officier au grand galop de son cheval. Il l’arrêta et lui

répéta ce qu’il venait de dire à Dalquier. Poulariés répondit que, plutôt que de consentir à une capitulation, il aimerait mieux verser jusqu’à la dernière goutte de son sang. Il dit ensuite à Johnstone d’aller prendre possession de sa maison, de s’y regarder comme chez lui et de s’y rendre immédiatement pour y prendre quelque repos. Puis, piquant des deux, il partit comme un éclair pour l’ouvrage à cornes.

« Je continuai ma route, reprend le chevalier, le cœur navré à la pensée de mon ami bien- aimé, M. de Montcalm, l’esprit bouleversé, perdu dans un abîme de réllexions à la vue des changements que la Providence avait amenés dans l’espace de trois ou quatre heures. »

Rarement, en effet, un revirement de fortune avait été plus soudain et plus complet. La veille encore, tout faisait espérer une prochaine délivrance : la saison avancée, l’armée assiégeante découragée après plus de deux mois de tentatives toujours repoussées, l’inaction d’Amherst sur le lac Champlain, les nouvelles rassurantes venues des Rapides. Et maintenant tout était perdu 1 les Anglais victorieux maîtres des hauteurs, Montcalm expirant dans les murs de Québec, l’armée française défaite, abattue, désorganisée, privée de son chef, n’ayant pas parmi les officiers supérieurs restés à sa tête un homme capable de le remplacer !

« Ah! monsieur, écrit Bougainville à Bourlamaque, quelle journée cruelle, et qu’elle a détruit tout ce qui nous intéressait! Mon cœur est déchiré par tous ses endroits sensibles; le vôtre ne le sera pas moins. Nous serons heureux si la mauvaise saison qui s’avance sauve le pays d’une ruine totale1 ! »

Bougainville, dans cette lettre, cherche à excuser sa conduite et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, « la perte de la plus belle position du monde et presque de notre honneur. t> C’était cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastre. C’était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s’était le premier laissé surprendre. De son propre aveu, il fut averti à 8 heures du matin. Joannès affirme même qu’il le fut par les fuyards, et par conséquent plus tôt2. Quoi qu’il en soit, il savait dès 8 heures, par la lettre de Vaudreuil, la descente des Anglais au Foulon. Il se mit immédiatement en marche; mais, au lieu de voler au secours de Montcalm, il s’arrêta à Sillery, où il se mit en tête de prendre d’assaut une maison en pierre où les Anglais s’étaient fortement retranchés. 11 y sacrifia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec M. de Brignolet, lieutenant de la Sarre. Il y fut repoussé et continua à perdre un temps précfeux. C’était au moment même où Montcalm, prêt à livrer bataille, s’écriait : « Est-il possible que Bougainville n’entende pas cela? »

1 18 septembre.

2 Mémoires, sur la campagne de il 59.

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LES ,HÉRO S DE QUÉBEC

Bougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu’il n’était qu’à une demi-lieue des plaines d’Abraham ; mais l’aveuglement qui s’était emparé de lui depuis la veille le poursuivait encore, et il semblait cloué au sol. Ce ne fut que vers midi qu’il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille.

Vaudreuil faisait défiler l’armée, dont chaque corps alla reprendre ses positions au camp de Beauport. Dans le conseil de guerre convoqué au quartier général, les officiers supérieurs furent loin de montrer la fermeté que laisse entendre Johnstone. Ils furent tous unanimes à déclarer qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre que de retraiter à Jacques-Cartier. Le gouverneur et l’intendant déployèrent seuls quelque énergie. Ils étaient d’opinion de réunir les débris de l’armée au corps de Bougainville et de renouveler l’attaque en la combinant avec une sortie de la garnison. Vaulreuil expédia un courrier à Mon’calm pour lui demander son avis. Le général mourant lui répondit qu’il n’y avait que le choix entre trois partis : renouveler le combat, retraiter à Jacques- Cartier, ou capituler; mais il ne voulut pas donner de décision entre ces trois partis.

« Si j’eusse attaqué, dit Vaudreuil, contre l’opinion de tous les officiers principaux, je m’exposais à perdre la bataille et la colonie, vu leur mauvaise volonté. ï

La retraite sur Jacques- Cartier fut donc décidée, mais tenue secrète jusqu’au moment du départ.

A 4 heures et demie du soir. Vaudreuil écrivit à Lévis : « Nous venons d’avoir une très malheureuse affaire. Dès l’aurore, les ennemis ont surpris M. de Vergor, qui commandait à l’anse du Foulon. Ils se sont bien vite emparés des hauteurs. M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je formais l’arrière-garde et faisais hâter le pas aux troupes de milice qui étaient sur ma route. J’avais fait prévenir M. de Bougainville, qui dans l’instant s’est mis en marche du cap Rouge avec h s cinq compagnies des grenadiers, deux pièces de campagne, la cavalerie et tout ce qu’il y avait de meilleur. Quoique l’ennemi nous eût prévenus, sa position était très critique. Il ne nous fallait qu’attendre le moment de l’arrivée de M. de Bougainville, parce que, tandis que nous l’attaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières; ma's le malheur nous en a voulu, au point que l’affaire s’est engagée avec beaucoup trop de vivacité. L’ennemi, qui était sur une éminence, nous a repoussés et, malgré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite. Nous avons eu beaucoup de tués et de blessés. Le temps ne saurait me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet; d’ailleurs je n’en suis pas encore bien instruit. Ce qu’il y a de certain et de bien fâcheux, c’est que M. de Montcalm a reçu plusieurs blessures également dangereuses; on craint beaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien. D’après cet événe-

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ment, voici, monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons réduits : 1° Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir, notre armée est trop découragée, et nous ne saurions la i animer. Si nous attendons à demain, l’ennemi sera retranché dans une position inattaquable. 2° Je ne puis ni ne consentirai jamais à capituler pour tou'e la colonie. 3° Notre retraite devient dcnc indispensable d’autant mieux que nous y sommes forcés par nos propres subsistances. D’après toutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l’armée pour aller prendre poste à Jacques-Cartier, où je vous prie, monsieur, de vouloir bien me venir rejoindre sitôt ma letlre reçue. Vous sentez qu’il est d’une très grande conséquence que vous fassiez toute la diligence possible. Je vous attenlrai avec beaucoup d’impatience. »

Cette lettre de Vaudreuil est beaucoup plus calme qu’on serait porté à le croire, en lisant ce que disent ses ennemis sur l’état d’agitation et de trouble où il aurait été plongé. On remarque encore plus les égards et le ton de modération avec lesquels il parle de Montcalm, si peu d’heures après la défaite qu’il se croyait en droit de lui reprocher pour n’avoir pas suivi son avis.

Le défaut d’énergie de Vaudreuil ne se fît jamais autant sentir qu’après la défaite du 13 septembre. Sans doute qu’il avait raison de ne pas renouveler la bataille contre l’avis des principaux officiers; mais il n’était pas nécessaire de combattre immédiatement: l’objet essentiel était de conserver Québec. Il ne devait donc } as camper avant d’y avoir pourvu, d’autant plus que sa position au delà du Saint- Charles était pour le moment sans danger. Les Anglais, épuisés de veilles et de fatigues, occupés à se retrancher, ne pouvaient songer à venir l’attaquer. Une pareille témérité les aurait exposés à perdre le fruit de leur /victoire et l’espérance de prendre Québec, objet de leurs vœux. L’armée française avait encore plus besoin de repos. Une nuit de sommeil l’aurait ranimée et remise de sa consternation. La ville ne se serait pas réveillée avec le désespoir de se voir abandonnée, et l’on aurait pu prendre le temps de la ravitailler en y transportant les dix jours de vivres qui se trouvaient au camp de Beaupoit, et qui furent en partie perdus. Enfin, la retraite à Jacques-Cartier n’était nullement nécessaire. L’armée n’avait qu’à faire sa jonction avec Bougainville, qui se repliait sur Lorette, et à venir dresser ses tentes à Saint-Foye, où, adossée à de grands bois, elle aurait été en peu de temps mise hors d’attaque derrièrs de bons retranchements1.

Elle eût été plus rapprochée de ses dépôts de vi\res, dont le transport n’était pas plus difficile qu’avant la bataille. Vaudreuil, avec toutes ses forces réunies, aurait

1 Le Journal tenu à l’armée, rédigé évidemment par un militaire de grande expérience, insiste sur ce projet de retraite, dont il démontre l’opportunité et les avantages.

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pu se tenir en continuelles communications avec Québec, que les Anglais n’étaient pas en état d’investir. La saison avancée ne leur aurait pas permis de prolonger longtemps le siège, dont les opérations auraient pu être sans cesse arrêtées ou retardées par des attaques de jour et de nuit combinées avec des sorties de la garnison. Il est probable que ce fut l’opinion de Montcalm , jointe à celle de tous les chefs de corps ne suggérant d’autre plan de retraite que celui de Jacques -Cartier, qui l’emporta sur toutes les autres considérations.

Une nuit sombre et froide succéda à la funeste journée du 13 septembre. Le silence régnait dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus. Seules les batteries de la pointe Lévis grondaient encore, lançant de temps à autre quelques projectiles qui rayaient d’un trait de feu le ciel bas et obscur. A 9 heures, l’armée se mit en marche sur une seule colonne, au milieu d’un profond silence. Les tentes restèrent dressées, et le soldat n’emporta avec lui que des munitions et quatre jours de vivres. Le « gouvernement » de Québec, avec six cents hommes de celui de Montréal, faisait l’avant-garde, suivi de la brigade de la Sarre, formée des cinq bataillons. Enfin l’artillerie et une partie des équipages, escortés par ,1a garde du pont, fermaient la marche. Un officier de cavalerie, laissé dans le camp avec cent trente hommes, fit enclouer les canons restés dans les batteries, sauter un dépôt de poudre, couper les ponts et mettre le feu à la batterie flottante. La colonne ^s’allongea sur le chemin de Charlesbourg , où elle arriva à 3 heures du matin, et à 6 au village de Lorette, où elle fit halte. Une foule de miliciens affamés et découragés profitèrent de l’obscurité pour regagner leurs foyers, afin de veiller aux soins de leurs familles et de leurs récoltes, « peu inquiets, dit un contemporain, du’ maître auquel ils appartiendraient désormais1. »

L’armée fit halte vers midi à Saint- Augustin, et arriva à 5 heures du soir à la Pointe-aux-Trembles où elle fut logée dans le village. Elle n’atteignit Jacques-Cartier que dans l’après-midi du 15, après avoir été retardée au passage de la rivière par les réparations qui se faisaient au pont.

Enfin, épuisée par quatorze lieues de marche2, et encore plus par l’abattement de la défaite, elle put prendre quelque repos et sécher ses vêtements, trempés de plaie, dans les maisons et les granges du voisinage.

Le dernier billet de Montcalm écrit par son secrétaire, à 10 heures du soir, avait été remis à Vaudreuil avant qu’il eût quitté le camp de Beauport. Le porteur de ce billet ne lui avait pas caché que le général était expirant. Montcalm avait été transporté dans la maison du docteur Arnoux, chirurgien/lu roi, lequel se trouvait alors

1 Journal de Montcalm , rédigé par son secrétaire.

2 Par les détours que l’armée avait faits, car il n’y a que dix lieues de Québec à la rivière Jacques- Cartier.

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à File aux Noix avec Bourlamaque. Son frère, le jeune Arnoux, chirurgien comme lui, fut appelé à sa place. Il examina attentivement la plus grave des deux blessures; puis, hochant la tête, il regarda l’illuste patient.

« La blessure est mortelle? interrogea Montcalm.

— Oui, répondit Arnoux sans ambages.

— J’en suis content, répliqua Montcalm; combien ai-je encore de temps à vivre ?

— Pas vingt-quatre heures.

— Tant mieux! repartit le mourant; je ne verrai pas les Anglais dans Québec. »

Son fidèle aide de camp Marcel était accouru auprès de lui dès qu’il avait appris

sa blessure. Il s’établit à son chevet et ne le quitta plus.

C’est à Marcel que Montcalm confia ses dernières recommandations; il le chargea d’écrire à Candiac et d’aller, à son retour en France, porter un suprême adieu à sa mère, à sa femme, à ses enfants. Au che\alier de Lévis, son meilleur ami, il légua tous ses papiers.

Quand M. de Ramezay, commandant de la garnison, vint lui demander des avis sur la défense de Québec, il le congédia en lui disant : « Je n’ai plus d’ordres ni de conseils à donner; le temps qui me reste est très court; et j’ai à traiter des affaires bien plus importantes! j

Cependant, à travers les ombres de la mort qui l’enveloppaient, il entrevit un dernier devoir public à remplir : celui d’implorer la clémence du vainqueur pour le peuple de colons dont la défense lui coûtait la vie. Il écrivit au successeur de Wolfe, le brigadier Townshend : « L’humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu’ils m’avaient inspirés. Qu’ils ne s’aperçoivent pas d’avoir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur protecteur. »

Un instant après entra le vénérable évêque de Québec, dont la figure de mourant portait l’empreinte d’une douleur inexprimable. Il le prépara à la mort et lui administra les derniers sacrements, que le général reçut avec l’ardeur de sa foi méridionale. M9r de Pontbriand ne voulut pas le quitter avant d’avoir reçu son dernier soupir. <r Je meurs content, répéta de nouveau le général, car je laisse les affaires du roi, mon maître, entre de bonnes mains; j’ai toujours eu une haute opinion des talents de M. de Lévis. » Il rendit le dernier soupir le 14 septembre, à l’aube du jour. 11 n’était âgé que de quarante- sept ans et six mois.

Du moment que Marcel lui eut fermé les yeux, il écrivit au chevalier de Lévis : « C’est avec un cœur pénétré de la plus vive douleur que j’ai l’honneur de vous donner avis de la pe te que nous venons de faire de M. le marquis de Montcalm, ce matin à 5 heures. Je ne l’ai pas quitté un moment jusqu’à sa mort, et je crois

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que c’était ce que je pouvais faire de mieux, surtout après en avoir eu la permismission de lui. C’était une marque d’attachement et de reconnaissance que je lui devais des bontés dont il m’a honoré et des services qu’il m’a rendus ; aussi ne les oublierai-je de ma vie. »

Telle était la confusion qui régnait dans Québec, qu’il fut impossible de trouver un ouvrier pour faire le cercueil de l’illustre général. « Voyant cet embarras, dit l’annaliste des Ursulinés, notre contremaître, vieux Français du Dauphiné, connu dans nos tiaditions sous le nom de bonhomme Michel, ramassa à la bâte quelques planches, et parvint à confectionner, en versant des larmes abondantes, une boîte informe peu en rapport avec la précieuse dépouille qu’elle devait renfermer. » Le corps du brave soldat y fut déposé, et, à 9 heures du soir, le cortège funèbre se mit en marche vers l’église des Ursulinés, traversant des rues jonchées de débris et de pans de murs renversés. Derrière le cercueil marchaient, mornes et silencieux, le commandant de la garnison avec ses officiers, suivis de plusieurs citoyens, auxquels se joignirent, à mesure qu’ils avançaient, des gens du peuple, des femmes et des enfants. Aucun son de cloches, aucune salve d’artillerie, n’annonçaient les funérailles d’un général. Les rares coups de canon qui éclataient lançaient des projectiles. La foule emplit l’église, dont les ténèbres n’étaient éclairées que par les cierges rangés autour des tréteaux sur lesquels la bière fut déposée. A droite, tout près de la grille de la chapelle conventuelle, une bombe avait défoncé le plancher et fait une excavation dans le sol : la cavité avait été agrandie et creusée en fosse.

Le curé de Québec, l’abbé Resche, assisté de deux chanoines de la cathédrale, entonna le chant du Libéra, auquel répondirent les assistants et le chœur des huit religieuses restées à la garde du monastère. Puis le cercueil fut descendu dans la fosse. « Alors, dit la chronique du couvent, éclatèrent les pleurs et les sanglots; il semblait que la Nouvelle- France descendit dans la tombe avec la dépouille du général. » Ses ennemis le crurent; mais ils se trompaient. L’épée de la France venait seulement de passer dans une autre main. Les vaincus devaient se relever de ce désastre, en vaincre de plus grands et se frayer un nouvel avenir.

Le deuil régnait aussi dans le camp des vainqueurs. Sur la flotte, les pavillons avaient été mis en berne, et la sentinelle veillait l’arme renversée, devant la cabine où reposait le corps inanimé de Wol'b. Parmi les blessés des deux partis transportés sur les vaisseaux gisait, frappé à mort, un des principaux officiers de l’armée française, le sage et intrépide Senezergues, trop oublié de l’histoire.

Lorsque, à la fin de la bataille, Townshend eut rejeté les Français jusqu’à la rivière Saint-Charles, il rappela ses régiments sur les plaines d’Abraham et les remit en ordre de bataille pour faire face à un autre ennemi qui, d’un moment à l’autre, pouvait tomber sur ses derrières. La cavalerie de la Rochebeaucour et les têtes de

Mort de Montcalm , d’après une gravure de la Bibliothèque nationale.

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colonnes de Bougainville commençaient en effet à se montrer à l’horizon; mais elles se replièrent avant d’en venir aux mains, et disparurent derrière le rideau des bois. Dès que le commandant anglais se fut assuré que tout le corps de Bougainville battait en retraite, il fit commencer les travaux de retranchements. Avant la nuit, il avait déjà fait enlever du plateau toutes les broussailles et les touffes d’arbres, amener des pièces d’artillerie, tracer des routes, fortifier les maisons et armer de canons le moulin à vent de la côte Sainte-Geneviève.

Un grand nombre de blessés avaient été portés à l’hôpital général. « Nous étions, raconte la Mère de Saint-Ignace, témoin oculaire, au milieu des morts et des mourants qu’on nous amenait par centaines à la fois, dont plusieurs nous touchaient de très près. Il fallut ensevelir notre douleur et chercher à les placer.

« L’ennemi était maître de la campagne et à deux pas de notre maison ; il semblait que nous eussions tout à appréhender... La nuit, qui aiprochait, redoubla nos inquiétudes. »

Vers minuit, de grands coups retentirent à la porte du monastère. Deux jeunes religieuses qui portaient des bouillons passaient près de la porte et vinrent l’ouvrir. Elles reculèrent de frayeur en se voyant en face d’une escouade de soldats anglais. Celui qui les commandait paraissait un officier de haut grade. « Il entra sans escorte, continue la chronique de l’hôpital, et demanda à voir les trois supérieures qu’il savait être réunies ici. Les révérendes Mères se présentèrent avec une contenance calme et digne, mais non pas toutefois sans trahir quelque peu leur surprise au sujet de cette visite nocturne. « Rassurez-vous, mesdames, et veuillez aussi rassurer « toutes vos sœurs; vous ne serez inquiétées en aucune sorte, leur dit avec courtoi- « sie le brigadier général Townshend, car c’était lui. Seulement, ajouta-t-il, afin de « pouvoir mieux vous protéger, je vais faire investir votre maison. t

« Nos Mères n’eurent qu’à s’incliner et à subir leur sort. Aussitôt un détachement de deux cents hommes se rangea en ordre sous nos fenêtres. *

Avant l’aurore du 14, le bruit se répandit dans Québec que l’armée avait abandonné le camp de Beauport. On ne voulut pas d’abord y croire, en apercevant aux clartés du soleil levant, — un beau soleil d’automne, — les tentes dressées, comme auparavant, le long de la côte. Mais, quand on se fut assuré que le camp était désert, la panique s’empara de toute la population et gagna jusqu’aux officiers de la garnison. Malheureusement le commandant de la place n’était pas à la hauteur du danger. « Il ne savait pas seulement donner l’ordre, » dit le capitaine Pouehot.

« La désolation fut entière, écrit Ramezay, le découragement universel et porté à l’excès ; les plaintes et les murmures contre l’armée qui nous abandonnait devinrent un cri public; je ne pus, dans un moment aussi critique, empêcher les négociants, tous officiers des milices de la ville, de s’assembler chez M. Daine, lieutenant géné-

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raî de police et maire de la ville ; là ils prirent le parti de capituler et me présentèrent en conséquence une requête signée dudit sieur Daine et de tous les principaux citoyens. »

Ce qui surtout jetait l’épouvante dans la population, c’était l’irritation des Anglais depuis le massacre du fort William -Henry, les menaces qu’ils faisaient continuellement d’en tirer vengeance, les ravages commis dans les campagnes à la fin du siège, enfin les cruautés des rangers. C’était pour soustraire la ville à ces vengeances qu’à l’ouverture du siège, Montcalm et Vaudreuil s’étaient concertés pour rédiger les articles de la capitulation remise à Ramezay, le soir du 13. Une foule de familles qui, à l’approche des Anglais, s’étaient réfugiées des faubourgs dans l’intérieur des murs, avaient porté la population de la ville à six mille âmes, dont deux mille sept cents femmes et enfants, mille malades ou invalides à l’hôpital général, quinze cents miliciens ou marins et six cents hommes de l’armée régulière. Pour toute cette population déjà affamée depuis longtemps, il n’y avait que pour huit jours de vivres à demi-ration. Dans la soirée du 13, l’intendant n’avait pu faire passer dans la ville, faute de voitures, qu’une cinquantaine de quarts de farine sur le dépôt de provisions qui se trouvait au camp. Lorsque Ramezay envoya chercher ce qui en restait, il avait été pillé par les Indiens et par la population famélique du voisinage.

Ramezay convoqua un conseil de guerre, auquel assistèrent quatorze officiers de divers corps. R communiqua les instructions du marquis de Vaudreuil le prévenant de ne pas attendre que la ville fût prise d’assaut, et de capituler dès qu’il manquerait de vivres. Le conseil se montra aussi déconcerté et abattu que les commandants de bataillons assemblés l’avant-veille par Vaudreuil, et se prononça pour la capitulation. Un seul, f héroïque Jacquot de Fiedmont, commandant de l’artillerie de la ville, fut d’avis de réduire les rations et de résister jusqu’à la dernière extrémité. Cet officier s’était déjà distingué à Beauséjour en s’opposant à la capitulation proposée par Vergor, et avait été souvent remarqué par Montcalm.

Si, au moment du conseil de guerre, Ramezay était excusable de capituler, il ne l’était plus le lendemain; car, avant la fin de cette journée, il avait reçu de Vaudreuil deux messages : l’un verbal, l’autre par écrit, l’assurant d’un prompt secours de vivres et de troupes. Un officier d’ordonnance, le chevalier de Saint- Rome, était arrivé en même temps au Cap-Rouge, où il avait remis à Bougainville une lettre du gouverneur lai enjoignant de faire escorter de Saint-Augustin à Québec un convoi de soixante quarts de farine que cet officier y conduisait. « La cavalerie, mandait Vaudreuil, me parait la troupe la plus convenable. L’objet le plus intéressant est maintenant d’empêcher la ville de manquer et de s’assurer de l’objet qui occupe les ennemis. » Le gouverneur insistait dans un post-scriptum : « Donnez tous moyens possibles à M. de Saint- Rome pour exécuter sa mission. »

Québec après le bombardement : place Notre-Dame-des-Victoires.

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Bougainville écrivit en même temps à Ramezay un billet dans lequel il lui indiquait plusieurs endroits dans la ville où il pourrait trouver des farines recélées par des particuliers.

Le commandant, résolu à capituler, ne communiqua à personne les lettres de Vaudreuil et de Bougainville. Celui-ci avait exécuté avec promptitude les ordres du gouverneur. Malgré la pluie torrentielle qui tombait depuis deux jours, le capitaine de Belcour était entré dans Québec le matin du 17. A 1 heure après-midi, ce jourlà, La Rochebeaucour écrivit de Charlesbourg à Bougainville : « Je viens d’envoyer M. de Belcour, que vous connaissez très intelligent, à la ville, dire à M. de Ramezay que sûrement je lui porterai ce soir cent quintaux de biscuit. Belcour et moi avons bien reconnu le terrain et la position de l’ennemi, et certainement il ne nous empêchera pas d’entrer ce soir à marée basse. »

En sortant de Québec, l’intrépide Belcour, qui n’avait avec lui que trente cavaliers, alla prendre possession de l’ouvrage à cornes, d’où il canonna les détachements anglais qui venaient à sa portée.

Cependant se passait à Jacques-Cartier un événement qui relevait les espérances : le chevalier de Lévis, arrivé de Montréal, prenait le commandement de l’armée. Il n’avait fait qu’une course de cette ville à Jacques-Cartier, où il avait trouvé le désastre plus grand encore qu’il ne l’avait craint. A son premier mot, on reconnut l’homme supérieur. Il s’était fait indiquer, en arrivant, le quartier général où Vaudreuil s’entretenait avec les principaux officiers. « On n’abandonne pas dix lieues de pays pour une bataille perdue! $ leur dit-il. Il blâma hautement la retraite sur Jacques-Cartier et ordonna une marche en avant. La joie de son arrivée fut immense. La confiance revint aux plus faibles, et Vaudreuil reprit toute l’énergie dont il était susceptible. Le roseau avait trouvé l’appui du chêne. « Le grand nombre de fuyards que je commençais à rencontrer aux Trois-Rivières, écrit Lévis, me prépara sur le désordre où je trouverais l’armée.

« Je ne connais pas d’exemple pareil. On avait généralement tout abandonné au camp de Beauport : tentes, marmites et tous les équipages.

« La situation où je trouvais l’armée manquant de tout ne me découragea pas. Sur ce que M. de Vaudreuil me dit que Québec n’était pas pris et qu’il y avait laissé une assez nombreuse garnison, je pris la résolution, pour réparer la faute qu’on y avait faite, d’engager M. de Vaudreuil à faire remarcher l’armée au secours de cette place. Je lui présentai que c’était le seul moyen pour empêcher l’évasion entière des Canadiens et des sauvages, qui se retiraient chez eux, et de ranimer en même temps le courage de tout le monde ; qu’en marchant en avant nous ramasserions beaucoup de traîneurs; que les habitants des environs de Québec rejoindraient l’armée; que, par la connaissance que nous avions du pays, nous pourrions nous approcher fort

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près des ennemis; que, si nous trouvions leur armée mal postée, nous pourrions l’attaquer, ou qu’au moins, en approchant (de la place), nous prolongerions le siège par le secours que nous ferions passer en hommes et en vivres ; que nous pourrions aussi l’évacuer et la brûler, quand nous ne pourrions plus la soutenir, afin qu’il ne restât aucune ressource aux ennemis pour s’y établir l’hiver. »

Lévis eut bien vite rétabli la discipline et communiqué son activité autour de lui. Dès 4 heures, le lendemain matin 13, l’armée était en marche, et Bougainville en avait été prévenu. Depuis la journée du 13, celui-ci avait tâché de réparer par sa belle conduite ce qu’il avait eu à se reprocher dans les derniers événements. Pendant que l’armée battait en retraite, il avait proposé à Vaudreuil, qui l’avait approuvé, de garder sa position au Cap-Rouge et d’occuper Lorette pour se tenir en communication avec la ville. Le 17 au matin, le mauvais temps, ayant rendu les chemins affreux et retardé le convoi de M. de Saint-Rome, il fit partir en avant ses cavaliers, avec des sacs de provisions posés en travers de leurs selles. Vaudreuil, qui l’en avait informé, lui écrivait le même jour : « J’apprends avec plaisir, par votre lettre, que la cavalerie est à Charlesbourg. J’approuve fort le projet que vous avez d’aller au camp avec sept ou huit cents hommes pour protéger le passage à Québec du biscuit qui est à Charlesbourg, et dont la cavalerie se chargera, et d’affecter beaucoup de vous montrer dans le camp, afin de donner à croire à l’ennemi que nous l’occupons.

« Je ne doute pas que vous n’ayez prévu à avoir de bons guides. Cependant je vous observe que vous pourriez faire votre route par Bourg-Royal. Vous ne manquerez pas sans doute de profiter du retour de votre cavalerie pour faire transporter tout ce qu’il sera possible de tirer des magasins ou du camp. »

Ramezay était informé de ces mouvements et des secours de toute espèce qui lui arrivaient; mais, au lieu d’en profiter pour relever le moral de la garnison, il ne chercha que des prétextes pour capituler au plus vite. Un grand nombre de soldats, profitant de ses dispositions, refusaient de combattre et mettaient bas les armes; d’autres désertaient à l’ennemi ou se jetaient dans la campagne; certains officiers donnaient l’exemple de l’insubordination. Il y eut de violentes altercations, et le major de la ville, Joannès, s’emporta au point de frapper deux d’entre eux du plat de son épée.

Bien loin de partager les sentiments de Ramezay, le brave Fiedmond redoublait le feu de son artillerie. Pendant que les canons de la basse ville tiraient à toute volée sur la pointe Lévis, les nouvelles batteries qu’il avait fait ériger du côté de la terre foudroyaient les ouvrages et le camp des Anglais. Ceux-ci avaient poussé leurs approches du côté de la porte Saint-Louis, où ils avaient commencé une redoute dont Fiedmond retardait la construction en la faisant battre continuellement en brèche.

A JO heures du matin, Ramezay ordonna à Joannès d’arborer sur les remparts le

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drapeau parlementaire et d’aller proposer la capitulation; mais Joannès se révolta avec indignation contre cet ordre. « Je protestai, dit-il, devant tout le monde, de l’avis que j’avais donné au conseil de guerre, puisque les choses changeaient de face ; et je proposai de faire par moi-même des recherches plus exactes pour trouver de la farine. On ne parla donc plus de capitulation jusqu’à 4 heures du soir. »

Mais alors l’amiral Saunders, profitant du vent de nord-est qui soufflait depuis deux jours, avec des orages de pluie, fit avancer six de ses gros vaisseaux, qui vinrent s’embosser en face de la basse ville. La garde de tranchée des Anglais s’approchait en ce moment de la porte Saint-Jean pour débarrasser le terrain des buissons et des abris qui pouvaient servir d’asile aux francs-lireurs. La ville crut à une attaque simultanée du côté de terre et de mer: on battit la générale. Fiedmond et Joannès proposèrent à Ramezay d’évacuer la basse ville, « séparée de la haute par des coupures, » et de renforcer celle-ci par les troupes qu’on y ferait monter. Mais cet officier, qui, au dire de Joannès, n’avait jamais vu la guerre que dans un bois et ignorait la façon de défendre une place, refusa de suivre cet avis. Il fit arborer le drapeau du côté de la rade et de la terre. « Je le fis arracher, continue Joannès, ne croyant pas qu’on eût changé d’avis; mais je reçus dans l’instant un ordre par écrit d’aller capituler, et le mémoire me fut remis en conséquence. » Joannès ne songea plus dès lors qu’à traîner les négociations en longueur et à faire surgir des difficultés, afin de donner aux secours annoncés le temps d’entrer en ville. « Je gagnai par là, dit-il , jusqu’à 11 heures du soir, que le général anglais me prescrivit pour avoir la réponse; je rentrai donc dans la ville et rendis compte à M. de Ramezay des difficultés que j’avais fait naître. j> La Rochebeaucour chevauchait en ce moment avec sa cavalerie, à travers la pluie, le vent et l’obscurité, le long des battures de Beauport, et s’engageait dans le gué de la rivière Saint-Charles. Dans une demiheure il allait pénétrer dans la ville. Onze heures sonnaient. Ramezay, bien loin d’écouter les adjurations de Joannès, se hâta de lui donner un second ordre par écrit pour conclure la capitulation, et le renvoya au camp anglais. A peine était-il sorti de la porte Saint-Louis, que La Rochebeaucour entrait par la côte de la Ganoterie, avec ses sacs de biscuit ruisselants d’eau. Ramezay, tout déconcerté, lui balbutia qu’il était trop tard, que Joannès était rendu auprès du général anglais pour conclure la capitulation. « Après lui avoir représenté, dit La Rochebeaucour, que certainement il allait avoir du secours, il m’a laissé entrevoir que si on lui refuse quelque article, il romprait tout, à condition que le lendemain vous lui enverriez de quatre à cinq cents hommes, chose qui peut être exécutée jusqu’à présent, quant à la communication. Je me chargerais, si vous vouliez, de les faire passer avec les vivres. » Ramezay se débarrassa de la présence importune de La Rochebeaucour, en le berçant de promesses qu’il était décidé à ne pas remplir.

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Joannès prolongea la négociation jusque dans la matinée du lendemain. Lévis était alors en marche avec toute l’armée. Il descendit de cheval à la Pointe-aux- Trembles, pour écrire à Bougainville : c Vous ne devez pas douter de tous mes regrets de la perte que nous venons de faire (de M. de Montcalm) ; elle est des plus grandes. Jel’aiiegretté comme mon général et mon ami. Il me laisse une besogne bien difficile à faire, et nos plus habiles en seraient embarrassés. Il faut faire pour le mieux. La position où nous trouverons les ennemis nous décidera pour le parti à prendre. x> Lévis venait d’écrire à Bourlamaque dans le même sens, en lui annonçant qu’il était en marche pour secourir Québec. Il le priait de cacher le désastre autant que possible et ménageait sa susceptibilité. L’ile aux Noix, si bien défendue par Bourlamaque, ne l’inquiétait pas. Il comptait sur lui pour le seconder et l’aviser. Enfin il le priait de le tenir au courant de tout.

Le retour du beau temps, qui rendait la marche de l’armée plus facile; la présence de Lévis, qui avait le soin de se montrer d’un régiment à l’autre, faisant paraître sur sa figure martiale un air calme et confiant, avaient ramené dans les rangs la bonne humeur et l’entrain. On se rassurait sur le sort de Québec, dans la pensée que le commandant n’oserait agir sans de nouveaux ordres, puisque le gouverneur avait révoqué ses premières instructions et ordonné de tenir jusqu’à l’extrémité. L’armée marcha toute la journée du 18. Elle entrait le lendemain, au soleil couchant, à Saint- Augustin et se préparait à y passer la nuit, lorsque éclata l’incroyable nouvelle que Ramezay avait signé la capitulation. Le capitaine Daubrespy, de la garnison de Québec, expidié par lui, en remit les articles à Vaudreuil. Un cri d’indignation s’éleva dans toute l’armée. « Il est inouï, écrit le général de Lévis, que l’on rende une place sans qu’elle soit ni attaquée^ni investie. »

Bougainville, qui marchait à l’avant-garde, avait dépassé Charlesbourg le 18 au soir, et n’était plus qu’à trois quarts de lieue de Québec, prêt à s’y jeter avec six cents hommes d’élite, quand il apprit la fatale nouvelle : « Telle a été, dit-il avec amertume, la fin de la campagne du monde la plus belle jusqu’à ce moment. » Townshend s’était montré très facile sur les termes de la capitulation, car sa position était très critique, et il voulait Québec à tout prix. Il s’étonnait même de la bonne fortune qui lui en ouvrait les portes avant qu’il eût tiré un seul coup de canon. La garnison obtint les honneurs de la guerre : elle devait sortir de la ville tambour battant, mèche allumée, avec deux pièces de campagne et douze coups à tirer; les soldats et les marins seraient transportés en France; les citoyens ne seraient pas inquiétés pour avoir servi, et conserveraient leurs biens, leurs droits et leurs privilèges avec le libre exercice de la religion catholique. Les habitants des campagnes qui mettraient bas les armes auraient droit aux mêmes avantages1.

Public Record Office, Québec and Louisbourg , t. LXXXVIII. • Capitulation de Québec.

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Le 18, avant le coucher du soleil, les portes de la cité furent ouvertes. Le général Towsnhend, avec son état-major, suivi de trois compagnies de grenadiers et d’un détachement de l’artillerie traînant une pièce de campagne sur laquelle flottait le drapeau britannique, traversa la haute ville et s’arrêta en face du château Saint-Louis. Le commandant de la place, qui l’y attendait, lui en remit les clefs. Les blancs uniformes de France s’alignèrent une dernière fois devant les portes et défilèrent en silence pour faire place aux sentinelles anglaises. Un corps de marins, détaché de la Hotte, sous le commandement du capitaine Palifer, prit possession de la basse ville. Des salves d’artillerie saluèrent le drapeau d’Angleterre, arboré à la fois sur le sommet de la côte de la montagne et sur la citadelle, d’où il ne devait plus descendre.

Restait le soin de garder cette conquête en passant l’hiver au milieu des ruines, privé de toute communication et à portée d’un ennemi actif et audacieux. L’orgueilleux Townsbend, impatient de retourner en Angleterre pour jouir d’un triomphe que d’autres avaient plus mérité que lui, confia cette difficile tâche au brigadier James Murray. Les neuf régiments de la ligne, avec l’artillerie et une compagnie de rangers, formant un effectif de sept mille trois cent treize hommes, restèrent sous ses ordres. Les autres compagnies de rangers, avec les grenadiers de Louisbourg et les marins, se préparèrent à remonter sur la flotte. Le major Elliot, avec un corps de cinq cents hommes, alla déloger les Français de l’ouvrage à cornes et. y laissa une forte garnison. En attendant qu’un nombre suffisant de maisons fût réparé pour servir de casernes, les troupes vinrent camper sous les murs de la ville.

Le 21 septembre, Murray lança une proclamation annonçant qu’il était permis aux habitants des environs de Québec de rentrer dans la paisible possession de leurs biens et de vaquer librement à leurs affaires. « Mais, dit Foligné, quels biens veut-il que nos habitants aillent occuper, après les ravages qu’il a fait commettre, brûler leurs maisons, emmener les bestiaux et piller les meubles? C’est à partir de ce jour qu’on vit sortir du fond des bois nos pauvres femmes, traînant après elles leurs petits enfants mangés des mouches, sans hardes, criant la faim. Quel coup de poignard pour de pauvres mères qui ne savent si elles ont des maris et où elles les prendront, et quelle assistance elles donneront à leurs pauvres enfants à l’entrée d’une saison pendant laquelle elles ont de la peine à se garantir, lorsqu’elles sont arrangées dans leurs ménages! les sièges de Jérusalem et de Samarie ne représentent rien de plus affreux. » Il n’y eut cependant que les familles des environs immédiats de Québec qui, n’ayant pas le moyen d’aller chercher un asile ailleurs, firent la paix avec les Anglais. A l’exception de ces infortunés, qui n’avaient plus qu’à choisir entre la mort et la soumission, les Canadiens en masse s’obstinèrent à vouloir combattre, à rester attachés à cette France qui ne songeait plus à eux. On

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ne trouve pas dans l’antiquité d’exemple d’une fidélité plus touchante, ni d’un courage plus persévérant.

Dans les derniers jours d’octobre, le canon des remparts répondit au salut de la flotte qui appareillait pour l’Angleterre. Le Royal- William emportait à son bord les restes embaumés du général Wolfe.

Peu de jours auparavant, le capitaine Marcel, au moment de partir pour la France avec la garnison prisonnière, était allé dire un dernier adieu dans l’église des Ursulines aux restes de son général, qui, lui, ne devait plus revoir le beau ciel de Provence, ni ses plantations d’oliviers, ni son moulin à huile, ni les hôtes tant aimés de Candiac!

En Angleterre, la nouvelle du succès de Wolfe eut l’air d’avoir été préparée comme un coup de théâtre. La lettre désespérée qu’il avait adressée à Pitt, peu de jours avant sa mort, venait d’être publiée et causait un désappointement universel.

« Puisque le général doutait, disait-on, le public avait raison de désespérer. »

Trois jours après, on apprit du même coup la défaite de Montcalm, la mort de Wolfe et la chute de Québec.

« Les incidents d’un drame, dit Horace Walpole, n’auraient pu être conduits avec plus d’art pour faire passer un auditoire de l’abattement à une soudaine exultation. On désespérait, on triomphait, on pleurait, car Wolfe était tombé à l’heure de la victoire. »

Le jeune héros fut porté aux nues. Toute la surface du royaume parut en feu sous les clartés des illuminations. Un seul endroit, Blackheath, demeura obscur et silencieux; car là une mère, veuve depuis peu, pleurait la mort du meilleur des fils. Ses concitoyens, respectant sa douleur, s’abstinrent de toute réjouissance publique. Lady Montagu écrivait à la comtesse de Bute :

« Il faut regretter le général Wolfe, non le plaindre. Je suis de votre sentiment : on ne doit avoir de compassion que pour sa mère et pour sa fiancée. »

Le grand ministre qui avait deviné le génie du héros de Québec fit son panégyrique dans la Cnambre des communes, et la reconnaissance du peuplé anglais lui a élevé un monument dans l’abbaye de Westminster.

La France de Louis XV se hâta d’oublier la mémoire de Montcalm, qui lui pesait comme un remords. La France d’Amérique s’en est toujours souvenue. Elle a oublié ses fautes, pour ne se rappeler que ses vertus et son héroïsme. Le nom de Montcalm est inscrit sur ses monuments et ses places publiques. L’histoire et la poésie se sont donné la main pour célébrer sa gloire, devenue un héritage national. Le mausolée élevé sur son tombeau, un siècle après sa mort, n’est pas moins honoré que celui de Wolfe à Westminster.

l’hiver de 1759-60. — la colonie abandonnée a elle-même

Le général de Lévis s’était d’abord replié à la Pointe-aux-Tremble? , après avoir laissé deux détachements à la garde des ponts du cap Rouge : l’un sous Bougainville, à l’embouchure de la Rivière; l’autre sous Repentigny, à quelque distance plus haut. Il s’arrêta deux jours pour donner un peu de repos à son armée et se retira ensuite à Jacques -Cartier, où il fit travailler activement à la construction du fort. Son avant-garde campa au calvaire de Saint- Augustin, et les régiments de Royal-Roussillon et de Guyenne dans la plaine de Deschambault, pour y empêcher un débarquement et assurer ses communications avec Trois-Rivières.

Une lettre inquiétante du chevalier de La Corne rappela Vaudreuil à Montréal. Les Iroquois de la Présentation avaient fait prisonniers neuf découvreurs anglais, porteurs de dépêches d’Amherst, indiquant que le brigadier général Gage, alors à Chouaguen, allait s’avancer par les rapides, pendant que lui-même attaquerait l’île aux Noix.

Bourlamaque, épuisé par les fatigues de la campagne et souffrant d’une fièvre qu’il ne pouvait guérir, se préparait cependant sans relâche à recevoir Amherst, que la chute de Québec avait paru réveiller de sa torpeur. Bourlamaque n’avait alors à sa disposition que deux mille deux cents hommes, sur lesquels il serait peutêtre obligé de prélever des détachements pour fortifier Chambly et Saint-Jean.

Ce fut seulement au milieu d’octobre que le général anglais mit son armée en mouvement.

Avant la clôture de la navigation, Vaudreuil écrivit une série de dépêches, qu’un des vaisseaux du munitionnaire devait essjyer de porter en France après avoir risqué le passage devant Québec. En informant la cour des événements de la campagne, Vaudreuil rendait Montcalm responsable des derniers malheurs et lui attribuait la perte imminente de la colonie. Montcalm avait eu de grands torts vis-à-vis

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le gouverneur. L’ayant pour chef, il n’avait jamais cessé de miner son autorité. Il n’était pas d’invectives et de ridicules qu’il n’eût déversés sur lui. 11 avait tout fait pour le perdre et le supplanter dans le commandement. Mais Yaudreuil se donna un bien plus grand tort en portant des accusations après que la mort eut fermé les lèvres qui auraient pu lui répondre, et en s’attribuant à lui-même la plus large part dans les succès des campagnes précédentes.

Le général de Lévis écrivit au marquis de Belle-Isle :

< Faute de munitions de guerre et de bouche, il nous sera impossible de faire aucune expédition ni entreprise cet hiver; bien heureux si nous pouvons nous soutenir. Nous finirons de manger la plus grande partie du reste des bœufs et des chevaux.

« Nous aurons à nourrir dans les postes de trois à quatre mille personnes, y compris les sauvages, ce qui achèvera de consommer le peu de ressources qui pourront rester dans la colonie.

« Nous n’avons d’autres ressources pour faire subsister les troupes, que de les " faire nourrir par les habitants des gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières ; celui de Québec ayant été dévasté par les armées, à peine pourra-t-il suffire pour nourrir ses habitants.

« Nous conserverons trois frégates pour qu’au printemps nous puissions garder le courant du Richelieu, pour empêcher que les ennemis ne remontent le fleuve, avec leurs berges ou d’autres bâtiments, jusqu’aux Trois-Rivières et même jusqu’à Montréal.

« Si le roi veut soutenir cette colonie, elle n’est pas encore sans ressources, et s’il lui plaît d’envoyer au mois de mai une escadre qui devance celle d’Angleterre et qui nous rende maîtres du fleuve, avec six mille hommes de troupes de débarquement et quatre mille hommes de recrues pour les bataillons et les troupes de la marine qui sont ici...

« Si le roi ne juge pas devoir donner du secours, je dois vous prévenir qu’il ne faut plus compter sur nous à la fin du mois de mai. Nous serons obligés de nous rendre par misère; manquant de tout, il nous restera du courage, sans aucune ressource pour le mettre en usage. ■»

La garnison de Niagara, échangée pour d’autres prisonniers, rencontra sur les frontières l’armée d’Amherst, qui rentrait dans ses quartiers d’hiver. Le capitaine Pouchot y fut félicité pour sa belle défense et fêté par les officiers anglais.

Les preuves d’inexpérience données par Bougainville au cours du siège de Québec, le firent reléguer au second rang par Lévis. Le général se disposait à partir pour Montréal, afin d’y préparer durant l’hiver sa fameuse campagne de 1760. Avant de quitter Jacques -Cartier, il remit le commandement de ce poste avancé à un soldat

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éprouvé, le major général Dumas, qui s’était si fort distingué à la Monongahéla, et tout récemment à la bataille d’Abraham. Sur les six cents hommes qu’il lui laissa, deux cents environ resteraient aux ordres de Repentigny, à la Pointe-aux- Trembles. A File aux Noix, M. de Lusignan commanderait les quatre cents soldats de garnison, tandis que le colonel de Bourlamaque irait prendre quelque repos à Montréal. Aux rapides, le capitaine Desandrouins continuerait les travaux du fort Lévis avec trois cents hommes. Le régiment de la Reine prit ses quartiers d’hiver sur la rivière Chambly, celui de Guyenne entre Sorel et Varennes, Royal-Roussillon à Boucherville et à Laprairie, Béarn dans l’île de Montréal, la Sarre à l’île Jésus, Berry entre Terrebonne et B erthier, et Languedoc dans le gouvernement des Trois- Rivières.

Dans les derniers jours de novembre, la bordée de neige de la Sainte-Catherine étendit comme d’habitude son voile blanc sur le front chauve du cap Diamant et sur la contrée qu’il domine. Les vieux chasseurs prédisaient un hiver précoce et rigoureux : ils faisaient remarquer le départ hâtif des outardes, des harnaches et autre gibier d’automne. Ils prétendaient tn voir encore des indices dans l’instinct prévoyant des bêtes forestières. A la mi-décembre, le fleuve charriait déjà d’énormes champs de glaçons. L’hiver du Canada était définitivement établi, avec ses avalanches de neige enveloppant tout de sa blancheur uniforme, ses ouragans, ses nuages de poudrerie, ses froids hyperboréens, ses bises glaciales fouettant les joues, les déchirant comme des morsures. Et quand le ciel redevenait serein, le soleil versait un déluge de lumière sans chaleur sur la nappe éblouissante déroulée à perte de vue; puis venaient les longues nuits claires, avec leurs auiéoles boréales et leurs myriades d’étoiles. Les soldats, trop légèrement vêtus, ne savaient comment se défendre contre les rigueurs d’un tel climat. Les sentinelles, quoique relevées d’heure en heure, revenaient avec les pieds, les doigts insensibles, et presque sans connaissance. « 11 y a eu à Québec, écrivait Marlatic, deux sentinelles de gelées; nos partis enlèvent quelquefois celles des postes avancés. »

A Montréal, la population avait à lutter contre un ennemi plus redoutable que le climat: c’était la faim. Jamais, depuis le commencement de la guerre, elle ne s’était aussi cruellement fait sentir. Une barrique de vin se vendait deux mille quatre cents livres, un minot de sel de trois à quatre cents; le pain valait huit sous la livre, le lard quarante, le bœuf vingt; un chou coûtait vingt sous, une douzaine d’œufs cinquante. Durant l’été suivant, la barrique de vin fut portée jusqu’à dix mille livres, et le reste en proportion.

A la fm de l’automne, l’armée avait suivi par la pensée la garnison de Québec, embarquée pour l’Europe. A la veille du départ, quelques-uns de ces officiers, comme Joannès, Marcel et autres, avaient obtenu l’autorisation d’aller dire adieu à

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leurs camarades à Jacques-Cartier, et s’étaient chargés de messages pour leurs familles et leurs amis. Durant la dernière campagne, on avait été privé de toute communication comme pendant l’hiver. Les derniers liens qui rattachaient au vieux monde s’étaient brisés au départ de la flotte du munitionnaire. Personne ne pouvait dire quand ces liens pourraient être renoués. Le chevalier Le Mercier avait été chargé par Vaudreuil d’aller exposer à la cour de Versailles l’extrémité où était la colonie, et demander de prompts et énergiques secours. Il avait emporté avec lui les dernières dépêches du gouverneur et la correspondance des officiers civils et militaires.

Le peuple aussi bien que l’armée sentaient que le dénouement de la crise ne pouvait tarder. Cette pensée rendait les uns et les autres plus impatients de la paix : les Français pour rentrer dans leur patrie, les Canadiens pour rétablir un peu d’ordre dans leurs foyers dévastés et réparer leurs ruines. En attendant, la société de Montréal s’étourdissait comme avait fait celle de Québec durant les hivers précédents.

Vaudreuil et Lévis fermaient les yeux ou ne réagissaient que faiblement contre ces entraînements, qui surgissaient en partie de la situation. Ces amusements jetaient la ville dans un tourbillon qui y maintenait la vie et faisait oublier bien des privations. Les deux commandants étaient d’ailleurs absorbés par un bien plus grand souci : celui de préparer la revanche. La parfaite entente qui régnait entre eux doublait leurs moyens d’action; d’autre part, le tyrannique intendant, menant de front, comme toujours, les plaisirs et les affaires, créait des ressources à force d’activité, portait partout son œil d’oiseau de proie, et se faisait livrer par les habitants ce qui leur restait de grains et de bestiaux, sans autre compensation qu’un papiermonnaie tellement discrédité, qu’on n’en voulait plus. « Guerre et pitié ne s’accommodent point, » écrivait-il à Lévis.

Le plan de campagne du général fut prêt avant le 1er décembre : il était aussi hardi que promptement conçu et clairement élaboré. Dans le mémoire qu’il présenta au gouverneur, il lui faisait comprendre que la célérité était la condition du succès, et il proposait d’emporter Québec d’assaut au cœur de l’hiver. Vaudreuil, séduit par l’exposé lucide du général, donna son assentiment sans hésitation, et l’entreprise fut résolue. On prépara un grand nombre d’échelles et tout ce qui était nécessaire à l’expédition. L’ordre de marche fut même écrit et prêt à être proclamé. La question la plus difficile était celle des vivres; on espérait cependant la résoudre. Chaque habitant fut requis de tenir prêt un mois de provisions, tant pour lui-même que pour les soldats qu’il logeait. Mais un obstacle imprévu força d’ajourner l’expédition : les froids excessifs firent arrêter les moulins et empêchèrent de réduire les blés en farine. On fut même obligé de faire descendre près des deux tiers de la

Le major général Dumas, plus tard gouverneur de l’île de France, d’après un tableau appartenant à la famille Dumas, de Montauban.

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garnison du fort Lévis, sans quoi elle serait morte de faim. Le général aurait voulu entretenir pendant tout l’hiver un gros corps de sauvages et de coureurs canadiens dans les bois de Lorette, d’où ils auraient fait des courses continuelles aux environs de Québec, pour empêcher la garnison anglaise de couper du bois et la tenir nuit et jour en alerte ; mais la même difficulté des vivres le contraignit à renoncer à ce

Lévis n’avait attendu que l’ouverture des chemins d’hiver pour faire commencer le transport du matériel sur des traîneaux expédiés de Montréal et des forts voisins.

projet. Le major Dumas, réduit à sa faible garnison de Jacques -Cartier, ne put que détacher de petits partis pour inquiéter les avant-postes anglais. Ceux-ci s’étaient établis avec du canon dans les églises de Lorette et de Sainte- Foye, qu’ils avaient entourées de solides retranchements palissadés, munis de nombreuses garnisons.

Le fort Jacques-Cartier, dont on distingue encore très bien les restes sur le côté droit de la rivière, avait une forme oblongue fort irrégulière. Son enceinte contournait la crête d’un promontoire qui rappelle Québec en miniature. Les constructions du fort étant trop petites pour loger toute la garnison, une partie des soldats s’étaient fait à l’extérieur des cabanes avec tout ce qu’ils avaient pu trouver. La

misère s’y montrait plus grande encore qu’à Montréal. Les troupes étaient presque nues; leurs vêtements, usés et déchirés, tombaient en loques. Elles ne pouvaient vivre qu’en achevant de ruiner les habitants des paroisses environnantes.

Le fort Jacques- Cartier devint le dépôt général du matériel et de l’équipement destinés à l’expédition contre Québec. Lévis n’avait attendu que l’ouverture des chemins d’hiver pour en faire commencer le transport, sur des traîneaux expédiés de Montréal et des forts voisins. Tandis que Bourlamaque, épuisé, gardait la chambre pour réparer ses forces; que Bougainville, plus exténué encore , prenait le lit, le général ne paraissait pas s’apercevoir des fatigues et continuait à se livrer à un travail herculéen. Voyant l’impossibilité de faire avancer immédiatement son armée, il songea à profiter du temps où le passage des glaces devant Québec, au fort de l’hiver j y rend la traversée du fleuve difficile et dangereuse, pour porter un détachement de quatre cents hommes à la pointe Lévis. Par cette manœuvre, il enlèverait aux Anglais la meilleure partie de leurs approvisionnements venant de cette côte, et s’en servirait pour sa propre armée. Malheureusement la continuité du froid, retardant toujours la mouture des grains, fit ajourner jusqu’à la fin de janvier le départ de l’expédition. Le capitaine Saint-Martin, qui la commandait, émule de Repentigny en bravoure et en intelligence, n’arriva à la pointe Lévis que pour voir le pont de glace se former devant la ville.

La rumeur de l’attaque projetée du chevalier de Lévis y avait transpiré, causé de vives alarmes et donné cours à des rapports fantastiques. Le général français, disaiton dès le mois de novembre, rassemblait une armée de quinze mille hommes, composée de troupes régulières et de tout ce qu’il y avait de plus aguerri parmi les Canadiens, et s’avancerait bientôt pour emporter Québec d’assaut. En décembre, on précisait le jour de cet assaut : il se ferait dans la nuit du 22 ; car le nouveau don Quichotte (c’est ainsi qu’on désignait le général) se vantait de venir dîner à Noël dans Québec, à l’ombre du drapeau français. Il avait fait construire une quantité d’échelles, et exerçait ses troupes en leur faisant escalader des remparts de neige. Des informations prises à de meilleures sources, firent taire les moqueries.

L’infatigable Repentigny se montrait si actif, avec sa poignée d’hommes campés à la Pointe-aux-Trembles ; il surprenait, tuait ou enlevait si souvent les sentinelles, ou quelques-uns des « bûcheurs », qu’on craignait l’apparition de ses francs-tireurs jusque sous les murs de Québec. Ses partis de sauvages venaient de prendre coup sur coup six Anglais qui s’amusaient à patiner sur les glaces au pied du cap. Le général Murray réitéra la défense déjà faite de ne laisser franchir les portes de la ville à aucun soldat sans qu’il eût un passeport.

Saint-Martin se fortifia dans l’église et le presbytère de la pointe Lévis, et mit en marche plusieurs convois de vivres. Connaissant bien quel épouvantail étaient les

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sauvages pour les Anglais, il lit savoir à Québec qu’il avait à sa disposition un bon nombre d’habiles perruquiers prêts à faire la chevelure à tous les demandants.

Le 13 février, à la pointe du jour, le major Daliing traversa le fleuve sur la glace avec l’infanterie légère, quelques pièces d’artillerie, et commença à canonner l’église, pendant qu’un autre corps de deux cents hommes descendus plus bas l’attaquait du côté de l’est. Le capitaine de Saint-Martin, dont le détachement était beaucoup diminué par l’envoi de plusieurs partis dans les paroisses environnantes pour y faire des levées de vivres, fut abandonné aux premiers coups de canon par les sauvages ,PJqui gagnèrent les bois. Il fit cependant une résistance opiniâtre, jusqu’à ce que, se voyant sur le point d’être cerné par des forces supérieurs, il se replia sur le coteau voisin, où il continua à se défendre, puis derrière des retranchements construits un peu plus haut pendant le siège, d’où il retraila en bon ordre jusqu’au delà de la rivière Chaudière. Quoique les rangers qui s’atlachèrent à sa poursuite fussent montés sur des raquettes aussi bien que ses hcmmes, ils ne purent lui faire que seize prisonniers, dont un officier.

La frontière du lac Champlain avait été fort tranquille dans le cours de cet hiver. Les Anglais s’étaient tenus renfermés dans Saint- Frédéric et Carillon, et les Français, faute de vivres, n’avaient pu y faire que de rares courses. A la fin de l’hiver cependant, M. de Langy y dirigea une découverte avec son habileté et son audace ordinaires. Il tendit une embuscade avec un parti de sauvages au-dessus de Saint- Frédéric, et fit neuf prisonniers, dont trois officiers. Ce fut son dernier exploit. A la descente des glacis, qui eut lieu peu de jours après, ayant voulu traverser le fleuve pour aller à la chasse, son canot chavira sur un glaçon, et il se noya. Sa mort fut un deuil pour toute la colonie. Aucun chef de parti ne fut plus estimé ni plus digne de l’être.

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