VICTOIRE DE SAINTE-FOYE
Le dur hiver de 1759-60 touchait à sa tin. Avril ramenait le grand soleil du printemps, les alternatives de pluies chaudes et de fortes gelées; enfin l’effondrement à vue des neiges, avec le fracas de la débâcle et le déchaînement des eaux.
« La fonte des glaces, écrivait Malartic, ne répond pas à l’empressement que les troupes ont de partir. »
Lévis avait tout prévu pour que chaque bataillon, avec les miliciens incorporés dans ses rangs, fût prêt à partir au premier ordre. Chaque habitant devait avoir en réserve huit jours de vivres pour lui-même et pour les soldats qu’il logeait. Le premier acte du général, en rappelant l’armée sous les drapeaux, fut un hommage de reconnaissance envers les Canadiens, qui durant tout l’hiver avaient servi, pour ainsi dire, de pères aux soldats, les avaient logés, chauffés, vêtus, et achevaient de manger avec eux leur dernier morceau de pain. « Nous devons, disait Lévis, par cette entreprise audacieuse, marquer notre reconnaissance à la colonie qui nous nourrit depuis le ternes que nous y sommes. Les habitants ont reçu les soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons que nous louer de l’amitié et de l’attachement que nous avons reçu de tous les Canadiens. »
Le général n’avait pas voulu reconnaître seulement par des paroles cet admirable dévouement; il n’avait rien omis pour réparer les torts qu’on avait eus envers les colons. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour mettre fm 'aux duretés dont Vaudreuil s’était tant de fois plaint inutilement. « Il sera défendu, disait une des instructions, de maltraiter les miliciens en paroles ou autrement. » Et aux chefs de bataillons Lévis recommandait de se concilier les capitaines de milices, d’agir de concert avec eux, de « traiter avec douceur les habitants. Vous savez qu’on nous accuse d’agir avec trop de sévérité envers eux ; il est essentiel de les bien traiter et qu’ils vivent en bonne intelligence avec nos troupes ».
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Ces procédés avaient gagné à Lévis le cœur de tous les Canadiens; il ne faut pas chercher ailleurs l’explication du prodige de cette campagne, je veux dire l’éclatante revanche du 28 avril.
Lévis s’était cru assez sûr du dévouement des soldats et des miliciens pour ne leur rien cacher de ce qu’ils auraient à souffrir.
« Je vous prie, écrivait-il aux officiers, de les prévenir qu’ils doivent s’attendre à faire une campagne dure. Je ne vois la subsistance bien assurée qu’en pain, et lorsque nous serons devant Québec, nous ne mangerons, soit en cheval ou en bœuf, que la viande que nous pourrons avoir. »
Il faut lire les réponses de Lévis aux demandes de l’armée pour se rendre compte du dénuement incroyable de toutes choses dans lequel elle se trouvait.
Les milices, sans autre uniforme que leur costume d’habitants, n’avaient pour armes que des fusils de chasse sans baïonnettes; on les remplaça par des couteaux dont la poignée s’adaptait au bout du canon. L’insuffisance des munitions de guerre n’était pas moins grande. Après avoir recueilli tout ce qui en restait dans les différents postes, on ne trouva pour la campagne que trois cent douze boulets et deux cent mille livres de poudre. C’est avec de pareils moyens que Lévis osait entreprendre de battre l’armée victorieuse de Murray et de ressaisir Québec. Depuis la fin de la dernière campagne, il avait employé les ouvriers des environs de Montréal à faire des outils, des affûts de canon et jusqu’aux ustensiles de cuisine qui manquaient à l’armée. Dans l’impossibilité où l’on était de se procurer certains articles indispensables, on les fit voler dans Québec mèmè, à la barbe des Anglais. Lévis avait été l’âme de toute cette organisation, et il n’avait eu qu’à se féliciter de Vaudreuil, qui avait concouru dans tous ses plans, avec une entière volonté. Le gouverneur avait réussi à entretenir dans Québec des espions qui l’informaient de l’état de la garnison et de ce qui se passait dans la ville. Il savait que le scorbut y faisait de grands ravages, surtout parmi les soldats. Six ou sept cents morts avaient été ensevelis dans les bancs de neige, en attendant que le soleil du printemps eût dégelé la terre et permis de les inhumer. Certains rapports invraisemblables disaient que plus de la moitié de la garnison était sur la liste des invalides, et qu’il n’y avait plus que deux mille hommes en état de porter les armes. La vérité était que Murray pouvait encore amener sur le champ de bataille quatre mille huit cents hommes, qui, tout l’hiver, mieux favorisés que les habitants du pays, avaient eu des vivres, sinon frais, du moins en abondance. Sur le reste de la garnison, il y en avait encore un bon nombre qui n’éîaient que légèrement indisposés.
A Sorel, le vaillant capitaine Vauquelin, resté à la garde des deux frégates du roi, VAtalante et la Pomone , achevait le chargement des munitions de guerre et se préparait à faire voile au premier signal.
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Chaque fois que le chevalier sortait du château du gouverneur où siégeait le conseil, il s’arrêtait sur la terrasse donnant sur le fleuve et examinait le travail des eaux sur le pont de glace, dont il aurait voulu hâter le départ. L’énorme cuirasse blanche soulevée par le gonflement du fleuve géant s’ouvrait en larges crevasses, qui se transformaient en lacs agités sur lesquels s’entrechoquaient, comme des murs éboulés, d’innombrables banquises. Enfin, le 15 avril, la navigation fut ouverte devant Montréal. Le même jour, deux transports, un bâtiment armé en flûte, la Marie , et une goélette, destinés à. être convoyés par les frégates de Vauquelin, furent mis à flot, chargés des équipements et d’une partie des munitions. Un petit corps de cavalerie, parti sur deux divisions le 14 et le 15, était déjà en route pour Jacques- Cartier. Il ne se composait que de deux cents hommes, montés sur les meilleurs chevaux qui avaient pu être rassemblés dans l’île de Montréal. Le 17, tous les chefs de bataillons avaient en main l’ordre de marche du général leur enjoignant de s’embarquer le dimanche 20 au matin, avec leurs troupes, sur les bateaux qu’ils trouveraient au rivage, vis-à-vis leurs cantonnements. « Je vous prie, recommandait Lévis, de tenir la main à ce que les habitants emportent des fusils en état, les munitions qu’ils auront, des marmites et des ustensiles, ainsi qu’il leur en est ordonné, et des vêtements, ne devant rien espérer des magasins qui sont dépourvus de tout. Il faut avoir attention qu’on mette quelques plantes ou écorces sous les vivres pour empêcher que les bateaux qui feraient eau ne les gâtent, et ordonner aussi qu’ils soient couverts avec les tentes ; car il n’est point de cas qui puissent leur procurer d’autres vivres avant l’expiration des huit jours. J’espère que vous ne négligerez rien pour accélérer notre départ et prendre toutes les précautions pour qu’on ne fasse aucun tort aux habitants dans notre route. »
M. de Lapause, major général des logis de l’armée, partit en avant avec l’ingénieur Desandrouins pour préparer le campement des troupes à la Pointe-aux- Trembles.
La flottille de bateaux, peu nombreuse en partant de Montréal, se grossit à mesure qu’elle approchait du lac Saint-Pierre. A la Chenaie elle fit sa jonction avec celle qui amenait la Sarre, et à Verchères avec les berges conduisant Guyenne. Les deux bataillons de Berry, cantonnés plus bas, défilèrent à l’avant-garde. Un bon nombre de canots d’écorce, portant deux cent soixante-dix-huit sauvages, glissaient à travers les lourdes embarcations avec leur prestesse accoutumée. Les deux frégates, les transports et quelques autres petits vaisseaux suivaient à peu de distance. Le chiffre total de l’armée, y compris les sauvages et la cavalerie, qui descendaient par terre, s’élevait à six mille neuf cent dix hommes, répartis en cinq brigades et onze bataillons, moitié troupes régulières, moitié milices; celles-ci presque toutes incorporées dans les régiments.
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Lévis espérait recruter une partie des habitants du gouvernement de Québec après qu’il aurait investi la place; « mais, observe-t-il, ces miliciens ne pourraient servir qu’en qualité de pionniers, ayant été désarmés par les Anglais. » Il était autorisé par Yaudreuil à les forcer de rentrer dans les rangs « sous peine de la vie », s’ils n’étaient amenés par les motifs de religion et de patriotisme.
Le général se déroba un moment pour écrire à Bougainville, qui venait de remplacer Lusignan à l’île aux Noix.
« L’armée, disait-il, s’est mise en mouvement aujourd’hui. M. de Bourlamaque part dans le moment, et je partirai demain matin. Les prières sont pour nous. Dieu veuille qu’elles soient exaucées! Monsieur l’évêque a fait un beau mandement. »
Mgr de Pontbriand et son clergé avaient, en effet, poussé le peuple à l’expédition comme à une croisade. Les chaires de toutes les églises avaient retenti de prières et de prédications. L’évêque de Québec, qui n’avait plus que deux mois à vivre, s’était arraché de son lit pour faire un appel suprême à ses ouailles. Sa parole avait été entendue-.
Le fleuve, qui coulait à pleins bords, emportait rapidement la longue procession de bateaux chargés à couler bas de leur population armée et accoutrée de toutes façons. Des troupiers, à moitié vêtus en paysans, se pressaient à côté des grenadiers en capotes régulières, à larges ceinturons; des officiers galonnés, toujours élégants sous leurs chapeaux à plumet flétris, coudoyaient l’étoffe grise de l’habitant en casque de fourrure.
Les vastes plaines des environs de Montréal, à peine découvertes, avaient encore l’aspect triste et fatigué de l’hiver. D’énormes glaçons, se détachant des deux rives, parsemaient le fleuve d’îlots blancs : les uns échoués, les autres entraînés par le courant. Les miliciens des paroisses devant lesquelles passaient les bateaux faisaient des signaux ou échangeaient quelques paroles avec leurs familles, accourues au bord de l’eau pour les reconnaître et leur dire adieu.
La flottille traversa le lac Saint-Pierre et vint camper entre les paroisses de la Pérade et Descliambault.
Toute la journée du 23, un fort vent du nord-est, accompagné de pluie, arrêta l’armée. « M. le chevalier de Lévis nous a fait dire de n’arriver que demain à la Pointe-aux-Trembles. » On y aborda au coucher du soleil. « Les régiments ont eu beaucoup de peine à tirer leurs bateaux à terre, à cause des glaces. » Les frégates, les transports et le canot monté par Lévis les avaient précédés de quelques heures. Le général fit camper les troupes autour de l’église et débarquer trois pièces de campagne qui devaient suivre par terre. L’armée arrivait au terme de son rude voyage. Elle avait été exposée pendant plus de cinquante lieues au froid humide de
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cette saison, plus pénétrant encore sur les eaux du lleuve. Grelottant tout le jour dans les embarcations, elle n’avait pour se désaltérer que de l’eau froide, et pour se nourrir qu’une maigre ration de viande salée; mais elle supportait sans murmure toutes ces souffrances, que le général et l’officier partageaient avec le soldat.
Le soleil matinal du 25 avril éclaira toute l’armée réunie sur la « terre de l’église ». L’ennemi était proche; on le supposait au cap Rouge, où il pouvait disputer le passage de la rivière. Il avait menacé les habitants de Saint-Augustin de brûler toutes leurs habitations. Les troupes reçurent des munitions et du pain pour un jour. Des découvreurs canadiens et sauvages, détachés en avant, éclairaient la marche. Le lendemain samedi, à 8 heures du matin, malgré le vent de nord-est, toutes les embarcations furent remises à flot et firent route pour Saint-Augustin, où elles accostèrent avant midi. La saison était moins avancée ici qu’à Montréal; le pont de glace, devant Québec, n’était parti que depuis trois jours, et d’immenses remparts adhéraient encore aux rivages. Il fallut tirer à grand’peine les bateaux très loin sur la grève, afin qu’ils ne fussent par emportés avec les bordages les jours de grande marée. La difficulté de débarquer le long des hautes falaises, qui pouvaient facilement être défendues par les ennemis, ne permettait pas de continuer plus loin la navigation. Deux hommes furent laissés à la garde de chaque bateau. Les approches de Québec allaient être faites par terre. C’était, par la route qu’on allait suivre, une marche de six lieues par des chemins impraticables. Les obstacles qui, l’été précédent, avaient arrêté Wolfe au cap Rouge se présentaient aujourd’hui devant le général français. Persuadé que l’embouchure de la rivière était gardée, il résolut de tenter le passage à deux lieues plus haut. Pendant que l’armée recevait une distribution de cartouches et trois jours de vivres, Bourlamaque, avec une avant-garde composée des grenadiers, des sauvages et d’un détachement de l’artillerie, eut ordre d’aller rétablir les ponts détruits par les Anglais. L’entreprise ne pouvait être confiée à une plus forte main. A 2 heures de relevée, deux ponts de piétons étaient construits, et Lévis, prévenu, mettait son armée en marche. Le vent du nord-est, qui soufflait depuis le matin, avait tourné à la tempête et fut bientôt suivi d’une pluie glaciale, accompagnée d’éclairs et de tonnerre. Les soldats, trempés jusqu’aux os, faisaient face au vent et à l’orage, les pieds dans une boue épaisse, mêlée de neige. Les officiers, à pied comme les simples fantassins, donnaient l’exemple du courage et de la bonne humeur.
Lévis, qui venait d’apprendre que les Anglais avaient abandonné les postes qu’ils occupaient à Lorette pour se retirer à Sainte-Foye, fit dire à Bourlamaque de traverser la rivière et de s’emparer des postes et des maisons qui couvraient le passage.
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« On parvint, raconle Lévis lui-même, à faire passer avant la nuit une brigade, qui occupa les postes des grenadiers; et M. de Bourlamaque eut ordre de se porter en avarit le plus qu’il le pourrait, sans cependant se compromettre, jusqu’à ce qu’il eût avis que l’armée était en marche. En conséquence, il franchit les marais de la Suète, dont les ennemis auraient pu avec avantage nous retarder le passage, et fut prendre poste daps des maisons, à un quart de lieue des hauteurs de Sainte-Foye, où étaient les ennemis. M. le chevalier de Lévis fit avancer les brigades à mesure qu’elles avaient traversé; pour le soutenir, s’y porta de sa personne et y passa la nuit, ayant ordonné au sieur de Lapause de venir l’avertir dès que toute l’armée aurait passé les marais.
« Il fit une nuit des plus affreuses, un orage et un froid terribles, ce qui fit beaucoup souflrir l’armée, qui ne put finir de passer que bien avant dans la nuit. Les ponts s’étant rompus, les soldats passaient dans l’eau. Les ouvriers avaient peine à les réparer dans l’obscurité, et sans les éclairs ont eût été forcé de s’arrêter1. i>
« Les troupes étaient dans un état pitoyable2. » La tempête qu’elles venaient d’affronter était une des plus formidables qu’on eût vues depuis plusieurs années. Le craquement des maisons faisait craindre qu’elles ne fussent renversées. Le vent ne s’apaisa que pour faire place à un froid plus vif et une pluie mêlée de grêle.
Le général Murray était mieux instruit des mouvements de l’armée française, que ne le pensait Lévis. Les rumeurs d’abord vagues d’une attaque contre Québec avaient pris de la consistance dans le cours de l’hiver, et s’étaient changées en certitude à l’approche du printemps. Vers la mi-avril, trois déserteurs français, appartenant à l’armée régulière, puis un sergent de grenadiers, assurèrent que toutes les forces de la colonie seraient avant peu sous les murs de Québec. Le 21, à 10 heures du matin, le gouverneur fit afficher une proclamation ordonnant à tous les citoyens d’évacuer la ville dans les trois jours. -
« Il est impossible, dit Knox, de ne pas sympathiser avec ces malheureux dans leur détresse. Les hommes ont prudemment retenu l’expression de leurs sentiments; mais les femmes ont montré moins de réserve. Elles nous ont accusés de rompre la capitulation, disant qu’elles avaient souvent entendu dire que les Anglais sont des gens sans foi et qu’elles en sont maintenant convaincues. »
Le général Murray ignorait la présence de l’armée française au cap Rouge, lorsqu’une circonstance fortuite l’avertit de l’imminence du danger. Le dimanche 27, à 2 heures de nuit, une sentinelle placée sur la frégate le Racehorse, alors abritée dans l’anse du Gul-de-Sac, crut entendre à travers le brouillard qui couvrait le
1 Journal de Lévis , p. 260.
2 Lettre à Vaudreuil , p. 292.
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Saint-Laurent de vagues lamentations ressemblant aux cris de détresse d’un homme qui se noie. La marée montante faisait refluer en ce moment une grande quantité de glaçons, dont on entendait le bruissement dans l’obscurité. Après avoir ouï des appels réitérés, la sentinelle ne douta point que ce ne fût quelque être vivant qui
Plan de Québec et de la bataille de Sainte -Fove.
de iooo Toises
A Chemin de Sainte-Foye.
B Premières maisons du villàge de Sainle- Foye.
G La Reine, un bataillon, 1 réserve D Languedoc , un bataillon , \ ~
E Corps de cent quatre-vingts Canadiens à cheval.
F Royal-Roussillon.
G Guyenne.
H Berry.
I Compagnie de la marine.
K Béarn.
L La Sarre.
M Trois pièces des Français.
N Vingt-deux canons ou obusiers des Anglais. O Moulin à vent.
P Terrain disputé par les dix compagnies de grenadiers français.
Retraite des Anglais.
Hôpital général.
S Faubourg Saint-Roch.
T Le Palais.
U Haute ville.
V Basse ville,
demandait du secours, et elle alla avertir le commandant. Le capitaine, Mac-Gartney, envoya sa chaloupe avec quelques marins à la recherche. Ils suivirent la direction d’où venaient les plaintes, et aperçurent un homme étendu presque gelé sur un glaçon. Us le transportèrent à bord du vaisseau, où, à force de soins, on réussit à lui rendre la connaissance et la parole. Les révélations qu’il lit parurent si importantes, qu’on crut devoir en informer immédiatement le général, quoiqu’il ne fût que 3 heures du matin. Le mourant fut transporté dans un hamac à la haute ville et déposé au quartier général, où Murray, réveillé sur l’heure, lui lit raconter son aventure. Il était sergent d’artillerie dans l’armée descendue avec M. de Lévis pour prendre Québec. La batterie flottante, qu’il montait avec six hommes, avait été ren-
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versée dans la dernière tempête par une banquise de glace, sur laquelle il était parvenu à monter, tandis que ses compagnons se noyaient autour de lui. La nuit le surprit avant qu’il put appeler du secours, et le baissant l’entraîna jusqu’à l’ile d’Orléans, d’où il remonta avec la marée, qui le poussa le long des quais de la basse ville. Il eut le temps, avant d’expirer, de dire que Lé vis arrivait avec une armée de douze à quinze mille hommes.
Murray fit aussitôt mettre la garnison sous les armes et sortit de la ville au lever du jour, avec les grenadiers, cinq régiments et dix pièces d’artillerie, pour reconnaître les positions des Français, leur disputer le terrain et au besoin replier ses avant-postes. Il disposa ses troupes dans la rangée de maisons qui bordaient le chemin de chaque côté de l’église de Sainte-Foye, et fit canonner l’avant-garde française qui se montrait sur sa gauche aux abords de la forêt. Lévis, qui en ce moment poussait avec Bourlamaque une reconnaissance sur le chemin de Lorette, comprit la position avantageuse prise par Murray. Le village de Sainte-Foye est situé sur une colline qui, du côté de l’est, s’élève à mesure qu’elle s’approche de Québec, où elle prend le nom de côte Sainte-Geneviève, et du côté de l’ouest se prolonge en pente moins raide jusqu’à la rivière du cap Rouge. En face de Sainte-Foye, cette colline devient un plan incliné, au pied duquel s’étend une savane connue sous le nom de la Suète. Cette savane était couverte d’une épaisse couche de neige détrempée par la pluie. C’était le chemin que devait suivre l’armée. Lévis savait que Murray était fortifié avec du canon dans l’église de Sainte-Foye et dans les maisons voisines « qui se flanquaient ». Il aurait fallu, pour l’y forcer, monter l’artillerie par des chemins impraticables, déboucher ensuite à travers des bois marécageux et se former sous le feu de l’artillerie et de la mousqueterie. L’armée était d’ailleurs accablée par trente heures de fatigues, outre que le temps était encore affreux : une pluie glaciale continuait à tomber. Le chevalier résolut d’attendre l’entrée de la nuit pour se mettre en marche et tourner par la droite la position des ennemis. Il venait d’arrêter ses colonnes qui débouchaient du village de Lorette, lorsqu’il aperçut l’église de Sainte- Foye en flammes et le toit voler en éclats. Les Anglais se retiraient en faisant sauter leur dépôt de munitions. Le général ordonna immédiatement une marche en avant, et à 6 heures du soir il était en possession du viLage de Sainte-Foye. « Cette marche, dit Malartic, a été aussi dure que pénible. Tous les officiers l’ont faite à pied et ont eu à souffrir, aussi bien que les soldats, de la pluie, de la neige, ainsi que de l’incommodité de marcher dans l’eau jusqu’à demi -jambe. » La cavalerie et les grenadiers poursuivirent les Anglais jusqu’à une demi-lieue de la ville, où ils avaient un poste fortifié dans une maison, et un moi 'in à vent appartenant à un nommé Dumont, situé au nord du chemin de Sainte-, ’’oye, sur une petite éminence couronnant la côte Sainte-Geneviève. Sur remplacement de ce moulin s’élèvent aujour-
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d’hui la colonne et la statue de Bellone, érigées en souvenir de la lutte héroïque qui s’y livra le lendemain. L’armée se cantonna dans les maisons et les granges du chemins de Sainte-Foye et des environs de Sillery.
Avec des forces toutes, composées de troupes régulières et le magnifique train d’artillerie dont il disposait, Murray se croyait sûr de battre les restes de l’armée vaincue qu’amenait Lévis. Le ramassis de miliciens dont ce général l’avait augmentée ne lui inspirait que du mépris.
La nuit avait été calme et sereine. Aux premières lueurs de l’aurore, le chevalier de Lévis était monté à cheval et s’était avancé vers les plaines d’Abraham, pour choisir le terrain sur lequel il voulait attendre l’ennemi s’il se présentait. Sa tactique de la veille lui faisait croire qu’il se tiendrait sur une stricte défensive. Le général avait fait même dire aux transports d’aborder à l’anse du Foulon pour y descendre les vivres, qu’il avait l’intention de faire distribuer immédiatement à l’armée. Lorsque, suivi de son état-major et d’une escouade de cavaliers, il émergea du bois- de Sillery, la plaine, éclairée par les rayons obliques du soleil levant, lui parut presque déserte. Des taches de neige ou des flaques d’eau glacée marquaient çà et là des ondulations du terrain. Les branches dénudées des buissons couverts de givre et de verglas étincelaient comme des cristaux sous les premiers feux du jour. L’herbe, qui commençait à poindre sur les pentes orientales de la falaise, faisait pressentir le retour du printemps. A trois quarts de lieue en avant, le cap Diamant dressait vers l’est sa cime frangée de lumières. De rares détachements anglais se montraient à l’horizon. L’un d’eux abandonnait une redoute placée à droite sur une éminence dominant l’anse du Foulon. Le général la fit occuper par des cavaliers à pied, et s’avança au delà pour reconnaître de plus près le mouvement de l’ennemi.
Murray était sorti de la ville avec toute sa garnison, précédée de vingt- deux pièces d’artillerie, dont deux obusiers. Chaque soldat portait, outre ses armes, soit un pic, soit une bêche, comme si le général n’avait eu que l’intention de se retrancher en avant des fortifications. Était-ce pour dissimuler son véritable dessein, et laisser croire qu’il ne s’était déterminé qu’au moment de l’action? 11 est assez difficile d’en douter, quand on considère sa précipitation à engager le combat. Arrivé aux Buttes- à-Neveu, il déploya ses régiments en ordre de bataille sur deux lignes de front, et se mit en marche vers les hauteurs où, l’automne précédent, Wolfe avait attendu l’armée de Montcalm. C’est à ce moment que Lévis les vit surgir du ravin, couvrant toute la plaine depuis la cime du rivage jusqu’au chemin de Sainte-Foye. Us avançaient en étendant leurs lignes, afin d’occuper le plus d’espace possible sur le plateau. Dès que le chevalier eut reconnu qu’il avait affaire à toute l’armée anglaise, il fit retirer de la redoute les cavaliers, et donna ordre au major général
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Montreuil de resserrer ses troupes et de les pousser de l’avant. Il enjoignit en même temps à Bourlamaque de placer cinq compagnies de grenadiers dans le moulin et la maison de Dumont, que les Anglais avaient abandonnés pendant la nuit, et de porter les cinq autres compagnies sur une petite hauteur commandant la droite. Ses deux ailes ainsi appuyées, il posta M. de Lapause au débouché du chemin de Sainte-Foye, par où s’avançait l’armée, pour indiquer à chaque commandant la place assignée à ses bataillons. Les deux brigades de la droite, celles de Royal- Roussillon et de Guyenne eurent le temps de se mettre en position, et la troisième, celle de Berry, débouchait du chemin, lorsque l’armée anglaise, à qui Murray avait fait jeter ses outils, parut sur le terrain élevé au bas duquel défilaient les régiments français. En avant du moulin de Dumont, le brave d’Aiguebelle, avec ses grenadiers, contenait l’infanterie légère de Dalling, tandis que ceux de la droite refoulaient les volontaires et les rangers de Hazen. Murray, avec son état-major, se porta à quelques pas en avant de ses lignes. Il se vit alors en présence d’un spectacle capable d’enflammer une âme moins ardente que la sienne. Le terrain qu’il occupait était aussi favorable que celui où Wolfe, au mois de septembre précédent, avait foudroyé l’armée de Montcalm. Il avait, de plus, une artillerie formidable et une armée, encore toute pleine du souvenir de sa victoire. Sur sa gauche, il était maître de la redoute que venaient d’abandonner les cavaliers français. A sa droite, l’infanterie légère n’était qu’à quelques pas du moulin de Dumont. En arrière de ce moulin se creusait, comme une défense naturelle, une ravine au fond de laquelle coulait un ruisseau, gonflé par la fonte des neiges, et qui venait tomber en cascade dans la côte Sainte-Geneviève. Sur la lisière de la forêt de Sillery s’avançaient à grands pas les brigades de Berry et de la marine, qui allaient prendre poste au centre, tandis que le bataillon de Béarn émergeait du chemin de Sainte- Foye. La droite seule de Lévis achevait de se ranger en bataille.
Le moment ne paraissait pas pouvoir être plus propice pour écraser en détail chaque tronçon de l’armée française. Murray commanda l’attaque. L’artillerie ouvrit, à cent pas de distance, un feu de mitraille qui fit un effet terrible, principalement sur les deux dernières brigades en marche. Lévis aperçut le danger et prit sur-lechamp la résolution hardie de faire retraiter son armée à l’entrée du bois. Il alla luimême ordonner ce mouvement, qui, dit-il, « s’exécuta avec la plus grande valeur et activité sous le feu du canon et de la mousqueterie. » Murray se méprit sur cette marche rétrograde : il crut à un commencement de fuite et ordonna à ses troupes de charger en inclinant vers la droite, pour s’emparer du moulin et de la maison de Dumont, qui commandaient le chemin de Sainte-Foye. Plusieurs pièces d’artillerie balayaient déjà cette route, en travers de laquelle commençait à se déployer la brigade de la Sarre, formant la gauche des Français. Une lutte furieuse
Les grenadiers se jetèrent dans le moulin et s’emparèrent de deux monticules.
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s’engagea autour du moulin entre les grenadiers et l’infanterie légère, derrière laquelle s’avançait toute la droite anglaise, composée des régiments de Webb, d’Amherst et d’une partie du Royal- Américain , aux ordres du colonel Burton. Les grenadiers, écrasés par le nombre, évacuèrent le moulin et se replièrent sur la Sarre. Lévis passait en ce moment devant sa ligne de bataille, tenant son chapeau au bout de son épée : c’était le signal convenu pour l’attaque générale. La brigade de la Sarre, que le vieux colonel Dalquier, qui la commandait, avait fait retirer un peu en arrière pour la former en alignement des autres brigades, ramena les grenadiers et reprit le moulin, ainsi que deux monticules voisins dominant la route. L’infanterie légère fut si maltraitée durant cette attaque, qu’elle se retira à l’arrière-garde et ne revint plus à la charge. A la droite, les cinq compagnies de grenadiers, soutenues par les francs-tireurs canadiens, venaient de chasser de la redoute les rangers et des volontaires et marchaient vers une seconde redoute, couronnant une butte à quelques pas plus loin. Les deux brigades de la droite, appuyées de trois pièces d’artillerie, disputaient le terrain avec opiniâtreté aux formidables Highlanders et aux deux régiments de Bragg et de Lascelles, formant la gauche des Anglais.
L’attention du général français se portait surtout sur ses deux ailes; carie centre où combattait la masse des Canadiens, avec la marine et Berry, lui parut toujours inébranlable. Chaque bataillon était précédé et flanqué d’une nuée de coureurs de bois, aux ordres du vaillant Repentigny, qui éclaircissaient les rangs anglais avec une effroyable rapidité. Ces admirables tireurs, répandus dans les plis du terrain, ajustaient avec la même précision que s’ils eussent été à la chasse, et abattaient un homme à chaque coup de fusil. Ils se couchaient ensuite pour laisser passer la mitraille ou une décharge de mousqueterie, puis se relevaient de nouveau pour rneltre en joue. Pendant plus de deux heures que dura la bataille, le gros des ennemis, formé des meilleures troupes d’Angleterre, essaya de profiter de l’avantage de la position pour écraser ces miliciens mal armés. Chaque fois il fut forcé de reculer et d’aller se reformer sous la protection de son artillerie.
Le colonel de Bourlamaque communiquait à la gauche qu’il commandait son invincible ténacité. Au plus fort de l’action, il traversa un instant vers la droite pour aller prendre des ordres du général. Pendant qu’il redescendait vers le chemin de Sainte- Foye, son cheval fut renversé sous lui, et un boulet lui emporta une partie du gras de la jambe. 11 fut transporté chez M. de La Gorgendière, établi dans le voisinage.
Un détachement d’Écossais, envoyé pour remplacer l’infanterie légère, s’égorgeait en ce moment au moulin de Dumont avec les grenadiers de d’Aiguebelle. <r Antagonistes dignes les uns des autres! dit le chevalier Jobnstone, les grenadiers, la
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baïonnette au poing, forçaient les Highlanders de sauter par les fenêtres de la maison, et ceux-ci, la dague à la main, revenant par la porte, obligeaient les grenadiers de sortir par le même chemin. La maison fut prise et reprise plusieurs fois, et la lutte aurait continué tant qu’il y aurait eu un Highlander et un grenadier, si les généraux des deux armées ne les avaient rappelés et abandonné pour le moment la maison comme un terrain neutre. Les grenadiers étaient réduits à quatorze au plus par compagnie, et les Highlanders décimés dans les mêmes proportions. » Le chevalier de Lévis accourut pour soutenir la brigade de la Sarre de sa présence et traversa ensuite « de la gauche à la droite entre les deux armées, ordonnant en passant à ses brigades de charger », et aux grenadiers de s’emparer de la dernière redoute. L’élan fut irrésistible, et les rangers culbutés avec les volontaires, laissant à découvert le flanc gauche du régiment de Bragg, qui commença à plier.
La brigade de la Sarre, après avoir traversé le ruisseau, s’avançait sans tirer sur l’aile droite des Anglais. Elle n’en était plus qu’à une trentaine de pas ; mais une épaisse couche de neige, dans laquelle elle s’enfonçait jusqu’aux genoux, l’empêchait d’aller plus loin. D’ailleurs, le terrain qu’elle occupait, s’affaissant graduellement vers la côte Sainte-Geneviève, l’exposait au feu plongeant des canons anglais chargés à mitraille. Elle souffrait si cruellement et se trouvait en si grand danger, que Lévis envoya M. de Lapause, puis un autre officier, dire de faire demi-tour à droite et de s’appuyer à quelques maisons rangées un peu en arrière. Quoique l’ordre fût transmis par un homme aussi intelligent que Lapause, il fut mal interprété et faillit compromettre la journée. Malartic, n’osant y contrevenir, se porta sans rien dire à quinze pas en avant de la brigade, afin qu’elle vit qu’il fallait avancer. Une minute après, Dalquier, tout saignant d’une blessure qu’il venait de recevoir au côté, le rejoignit et lui dit :
« Major, je prends sur moi de contrevenir à l’ordre du général. Profitons de l’ardeur de nos soldats. Ne tirons pas, tombons sur l’ennemi avec la baïonnette, et nous le vaincrons. »
Puis, s’adressant aux soldats :
c Mes enfants, s’écria-t-il, ce n’est pas le temps de se retirer quand on est à vingt pas de l’ennemi. Fonçons sur lui à la baïonnette, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. »
Le centre, voyant avancer la gauche, fit la même manœuvre. Les grenadiers se jetèrent dans le moulin et s’emparèrent des deux monticules, d’où il ne fut plus possible de les déloger. Lévis arriva en ce moment, et dit à Dalquier :
« Vons avez rendu au roi le plus grand service possible en ne faisant pas demitour à droite. Tenez cinq minutes : je vous réponds de la victoire. »
Le général disparut ensuite derrière les touffes d’abres disséminées sur le
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plateau, et regagna la droite. Le moment était venu de porter un coup décisif. L intention du chevalier était d’opérer un mouvement de flanc avec les brigades de Royal- Roussillon et de la Reine, de refouler l’armée anglaise vers la côte Sainte- Geneviève, de l’en précipiter et de lui couper la retraite sur Québec. Mais, par suite d’un ordre mal exécuté, la Reine se trouvait placé en arrière de l’aile gauche. Lévis prit sur-le-champ le parti d’opérer son mouvement avec la seule brigade de
Royal-Roussillon, et en donna l’ordre à Poulariés, qui, profitant d’un pli du terrain, défila sans être aperçu le long de la falaise. La panique se répandit parmi les Anglais, quand ils virent briller les rangées de baïonnettes sur la crête du rivage. Murray, éperdu, jeta son corps de réserve sur ses deux ailes à la fois; mais il était trop tard. « L’ennemi, dit Johnstone, prit la fuite avec une telle précipitation et une confusion telle qu’au milieu de la panique pas un soldat anglais ne put être rallié par les officiers. »
« Si la brigade de la Reine, dit Lévis, .eût été à son poste, on aurait enveloppé les ennemis par leur gauche, et vraisemblablement on leur aurait coupé la retraite sur la place, ce qui aurait été décisif. Mais ils se retirèrent avec tant de précipitation, et ils étaient si près de la place qu’on ne put les joindre, nos troupes étant excédées de fatigue; mais ils abandonnèrent toute leur artillerie, munitions, outils, morts et blessés. »
Monument élevé en 1860 sur le champ de bataille de Sainte-Foye.
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Les Canadiens s’étaient montrés aussi fermes en rase campagne que les troupes régulières. Pendant que celles-ci se formaient à l’entrée de la forêt, ils avaient établi en avant d’elles un cordon infranchissable. Les Anglais, effrayés de la précision de leur tir, n’osèrent jamais s’approcher du bois. « Les Canadiens des quatre brigades, dit Malartic, ceux qui étaient dans les intervalles ou en avant des brigades, ont tiré longtemps et fort à propos. Ils ont fait beaucoup de mal aux Anglais. »
Le capitaine de Laas, du régiment de la Reine, qui commandait un détachement de CmaÆesm â l'extrême droite, ne reçut pas l’ordre de tourner l’aile gauche anglaise avec Royal -Roussillon. Il le lit cependant avec autant d’intelligence que de bravoure, et Lévis a noté cette charge comme une des plus brillantes de la journée.
« L’armée des ennemis, dit le chevalier, était d’environ quatre mille hommes, et la nôtre d’environ cinq mille, dont deux mille quatre cents miliciens; mais il y a eu plus de quatorze cents hommes dudit nombre, comme la brigade de la Reine et la cavalerie, qui n’ont jamais eu part à l’action. Nous avions été obligés de laisser des détachements derrière, et nos sauvages-, s’étant retirés, ne combattirent point. »
A la fin de l’action, Malartic fut blessé par un raisin qui vint mourir sur sa poitrine. « Ce coup, dit -il, me renversa et me causa une grande commotion. En revenant a moi, je me trouvai entre les mains d’un sergent et d’un soldat qui voulaient me relever. Je les priai de me laisser mourir sur la place. Comme ils me soulevaient malgré moi , je sentis quelque chose de froid glisser sur l’estomac. J’ouvris ma veste , que je trouvai percée, la partie inférieure du sein gauche grosse comme le poing et fort noire. » Malartic fut transporté à l’hôpital général, avec les blessés des deux armées.
Les Anglais avouèrent une perte de plus de mille hommes tués, blessés ou manquants. Le chilfre exact des morts du côté des Français fut de deux cent soixantesix, dont trente-trois officiers; celui de leurs blessés s’éleva à sept cent soixantetreize. Sur ce nombre, les Canadiens avaient deux cent trois morts et blessés. Ils eurent à regretter le commandant du bataillon de Montréal, le brave colonel Réaume, et quelques-uns de leurs meilleurs officiers partisans, tels que les capitaines de Saint-Martin et de Corbière. Les sauvages, qui, comme on vient de le voir, s’étaient lâchement tenus à l’écart durant l’action, ne poursuivirent pas les Anglais en déroute. Ils se répandirent sur le plateau, pendant que l’armée victorieuse s’attachait aux pas des fuyards, et scalpèrent indistinctement les Français et les Anglais restés sur le champ de bataille.
La nouvelle de la victoire de Sainte -Foye se répandit rapidement de paroisse en paroisse et fit éclater une explosion de joie. Au premier moment on se crut sauvé. La plupart des Canadiens, s’obstinant à espérer que la France ne les avait pas
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abandonnés, s’imaginèrent que les secours démandés avaient été expédiés, et que la Hotte qui les apportait allait, comme l’année précédente, devancer celle des Anglais et fournir à Lévis les moyens de reprendre Québec, ce qui aurait décidé de la campagne.
« Mon général, lui écrivait Bougainville, agréez mon compliment sur votre belle victoire. J’en suis d’autant plus enchanté que j’y vois belles manœuvres dans l’action, diligence incroyable dans votre marche, et fermeté faite pour être citée. Ma foi! vous serez notre père, puisque vous nous avez rendu l’honneur, et ne prissiez-vous pas la ville, vous n’en serez pas moins' couvert de gloire. Ah! mon général, vous n’avez pas voulu que je fusse avec vous! J’en ai une douleur mortelle. Mais dans ce métier il faut obéir et non choisir. Nous avons bien perdu, il n’était pas possible de le faire à moins. C’est ici une jubilation sans égale. Nous attendons avec impatience des nouvelles de la suite. C’est affaire à vous de ne pas perdre de temps.
« Rien ici de nouveau ; nous travaillons tandis que vous gagnez des batailles. >
Yaudreuil avait déjà écrit au chevalier :
« Il n’a fallu rien moins que votre expérience et votre coup d’œil militaire pour déterminer la victoire en votre faveur. Cette journée sera mémorable et entièrement votre ouvrage. Il me serait bien difficile de vous exprimer la vive joie que je ressens.
« Je regrette infiniment les braves officiers, soldats et Canadiens que nous avons perdus : ils ne pouvaient que signaler leur valeur, combattant sous les yeux d’un général qu’ils aimaient également, et dont la bravoure doit être admirée. »
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