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A L’ANGLETERRE. — CONCLUSION

« Les ennemis ont manqué un coup cl’or (a golden opportunity) , » écrivait Knox à la date du 2 mai. Il ajoute que si le général de Lévis eût donné l’assaut dans les trois jours qui suivirent la bataille de Sainte- Foye, il est très probable que Québec serait retombé entre les mains 'de ses anciens maîtres. La garnison était, en effet, complètement démoralisée. Les soldats, devenus incontrôlables, profitaient du désordre et de la confusion qui régnaient dans la ville pour se livrer à toutes espèces de violences. Ils pillaient les dépôts de provisions, enfonçaient même les maisons des particuliers afin de se procurer de l’eau-de-vie et de s’enivrer. Ces excès se commettaient en plein jour, sous les yeux des officiers incapables de les réprimer. « C’était, conclut l’annaliste, le résultat de la panique et du désespoir portés à leur comble par l’ivrognerie. » Murray se vit obligé d’en venir aux dernières rigueurs pour rétablir la discipline; il lit même pendre un des émeutiers sans aucune forme de procès.

Le chevalier de Lévis n’aurait pas laissé échapper une aussi bonne occasion de reprendre Québec s’il avait pu supposer une pareille désorganisation ; mais il n’en sut rien. Le soir même de la bataille, il fit camper son armée sur le revers des Buttes-à-Neveu, à six cents toises des fortifications. « Ce côté de Québec, dit-il, est défendu par une enceinte de six bastions revêtus, et presque sur une ligne droite. Un fossé peu profond, dont l’excavation en quelques endroits n’est que de cinq à six pieds; quelques terres rapportées sur la contrescarpe, six ou sept redoutes de bois construites par les Anglais, couvraient cette enceinte. Le terrain pour les approches est pierreux; il devient presque roc en approchant de la place, et les hauteurs mêmes dont nous nous étions emparés ont à peine six pouces de terre. Il fut décidé, après avoir reconnu la place, qu’on couronnerait par une parallèle les hauteurs qui sont

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devant le front des bastions Saint-Louis, de la Glacière et du cap Diamant, et qu’on y établirait des batteries, d’où on espérait, malgré l’éloignement et la faiblesse du calibre de nos pièces, qu’elles pourraient faire brèche, le revêtement étant mauvais dans cette partie. »

Toute la journée du 29 fut employée à charroyer de l’anse du Foulon, où avaient abordé les frégates et les transports, une partie du matériel de siège, quelques pièces d’artillerie et une grande quantité de fascines apportées de Montréal. A l’entrée de la nuit, six cents travailleurs ouvrirent la tranchée. Elle fut continuée sans relâche les jours suivants, « malgré des difficultés incroyables. » On cheminait sur le roc; la terre gelée était presque aussi dure que la pierre; il fallait, de plus, la prendre très loin et la transporter dans des sacs par des sentiers montueux.

Le 30 avril, Lévis écrivit à Vaudreuil :

« Les ennemis démasquent beaucoup d’embrasures, ce qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne serait rien si nous avions l’artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre; mais il faut espérer qu’il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que j’y grimperais le premier, et que le succès ne dépendra ni de moi ni des troupes, qui sont très bien disposées. »

Murray, qui manquait de science stratégique, mais non de volonté, avait trouvé un moyen efficace de rétablir L’ordre dans ses troupes. Il les avait sorties de leurs casernes, dispersées dans les différents quartiers de la ville, et les avait rassemblées sous sa main en les faisant camper sur le terrain vague qui s’étendait en arrière des fortifications, depuis le bastion de la Caserne, placé au-dessus de la côte Sainte- Geneviève, jusqu’à celui du cap Diamant. Aucun soldat qui n’était pas de service ne pouvait sortir de l’enceinte du camp sans un permis. Le rhum ne leur était distribué que largement coupé d’eau et seulement en présence des officiers. Ceux-ci leur remontaient le moral en faisant eux-mêmes les travaux du soldat et en les assurant, de la prochaine arrivée de la Hotte anglaise. Le gouverneur de la place avait expédié le Racehorse à Halifax et Louisbourg pour la faire hâter. Lévis, qui avait vu partir cette frégate, n’en espérait pas moins que la première voile qui paraîtrait devant Québec serait française.

Assiégeants et assiégés avaient les yeux tournés vers le bas du fleuve, attendant avec une égale anxiété les vaisseaux de leurs nations.

« Les Anglais dans Québec avouaient, dit Johnstone, que le premier pavillon qui apparaîtrait dans le Saint- Laurent déciderait de la question de savoir si le Canada resterait au pouvoir de l’Angleterre ou retournerait à la France. »

En attendant, les travaux d’attaque et de défense se poursuivaient avec une fiévreuse activité. Les obstacles que rencontraient les troupes françaises augmentaient

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chaque jour par les nouvelles batteries que démasquaient les Anglais. Outre les obus et les bombes lancés dans la parallèle, ils tiraient avec plus de soixante canons avant que les assiégeants eussent eu le temps de monter une seule pièce. Il ne se passait guère de jour sans que le drapeau parlementaire fût arboré d’un côté ou d’un autre, tantôt pour faire passer des effets ou des vivres aux blessés anglais soignés à l’hôpital général, tantôt pour traiter de l’échange des prisonniers.

A mesure que le siège avançait, le général anglais devenait plus soucieux. Du haut des remparts de l’ouest, il suivait avec une poignante inquiétude les progrès de la tranchée. Si par malheur les Français reprenaient Québec, il savait quel compte terrible lui demanderait l’Angleterre du sang qu’il avait inutilement fait verser le 28 avril. Dans la matinée du 9 mai, il était rentré à son quartier général de la rue Saint-Louis, après une de ses visites, et se livrait à ses sombres pensées en se chauffant devant sa cheminée, lorsque le commandant de l’artillerie vint frapper à sa porte et lui annoncer qu’un navire de guerre apparaissait dans le chenal de l’île d'Orléans. Il se leva en sursaut, ordonna de faire hisser le drapeau anglais sur la citadelle et courut à la terrasse du château Saint-Louis. La nouvelle s’était répandue, et une foule de militaires de tous grades bordaient la cime du cap, depuis la grande batterie jusqu’à celle du fort Saint- Louis. Le vaisseau doublait lentement la pointe de Lévis, poussé par une fraîche brise de l’est. Était-il français ou anglais? Chacun se le demandait, hésitant entre la crainte et l’espérance. Tout à coup un pavillon parut à la tête du grand mât et déroula au vent les couleurs d’Angleterre.

Enfin la frégate jeta l’ancre devant le quai du Roi et dissipa tous les doutes en saluant la ville par vingt et un coups de canon. Le capitaine Deane, commandant

du Lowestoff, descendit à terre et annonça qu’une escadre anglaise remontait le

Saint- Laurent et ne tarderait pas d’arriver. « La joie des troupes est impossible à exprimer; officiers et soldats montèrent sur les remparts, en face de l’ennemi, et remplirent l’air de hourras, en agitant leurs chapeaux pendant près d’une heure. La garnison, le camp des ennemis, le bassin et tous les environs, à plusieurs milles de distance, retentirent de nos acclamations et du tonnerre de notre artillerie. Les canonniers étaient si transportés, qu’ils ne firent que tirer et charger pendant un temps considérable. j>

Les Français sortirent de la tranchée en entendant ce bruit, et répondirent à chaque hourra des Anglais par des cris de : « Vive le roif ! »

Lévis dissimula ses appréhensions et poussa les travaux avec un redoublement de vigueur. Enfin, le 11 de mai, vers midi, il ouvrit le feu sur la ville. « Notre artillerie, dit-il, était de mauvaise espèce; elle était composée de pièces de fer, la plus

1 Journal de Malartic, p. 324.

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grande partie de dix-huit ou douze, excepté une seule de vingt-quatre, qui creva, ainsi que plusieurs des autres, les jours suivants. Le peu de poudre que nous avions et le peu d’effet qu’on devait attendre de cette artillerie, qui était d’ailleurs trop éloignée, obligèrent M. le chevalier de Lévis, pour ne pas se trouver totalement dépourvu, d’ordonner qu’il ne fût tiré que vingt coups par pièce dans les vingtquatre heures et de continuer, en restant dans la situation où on était, jusqu’à l’arrivée des secours qu’on espérait recevoir, croyant que la cour les aurait fait partir de bonne heure. On avait instamment demandé, avec quelques vivres, de la grosse artillerie et de la poudre, et l’on ne doutait pas de part ni d’autre que la place ne fût assurée à celui qui recevrait les premiers secours. »

Chaque jour le feu des Anglais devenait plus vif. La certitude d’une prochaine délivrance les avait transformés, et ils couraient à l’ouvrage avec enthousiasme. Ils transportèrent, des batteries de la basse ville, plusieurs pièces de gros calibre, et en armèrent les murailles de l’ouest. Bientôt plus de cent quarante canons vomirent la mort sur la tranchée et sur les plaines d’Abraham, labourées par les boulets à plus d’une demi-lieue de distance. Ils abritèrent leurs artilleurs en accumulant sur les remparts des sacs de terre et des fascines, dont ils avaient fait de grands amas dans le cours de l’automne, construisirent des ouvrages extérieurs pour protéger la porte Saint- Louis et garnirent de chevaux de frise les parties les plus faibles de l’enceinte.

Cependant le courage des Français ne se démentait pas ; ils avaient approché leur parallèle jusqu’à deux cents toises de la place et placé près de la rivière Saint- Charles une batterie qui prenait à revers les fortifications. Les soldats, travaillant à tour de rôle, ne quittaient leurs outils que pour reprendre les armes. Ils étaient sur pied à peu près nuit et jour. Pendant les deux semaines que dura le siège, Desandrouins fut pour sa part dix fois de garde à la tranchée. Les soldats des divers corps, moitié vêtus en habitants, d’autres absolument comme des miliciens, tous harassés et couverts de houe, ressemblaient moins à des militaires qu’à des ouvriers surmenés.

L’indomptable Lévis persistait toujours à prendre Québec, quoiqu’il eût perdu à peu près tout espoir de secours. Le 13 mai, il écrivait à Vaudreuil :

« Vous devez être persuadé combien je suis pénétré de tous les accidents et malheurs cjui nous arrivent. Pour peu que nous eussions eu du bonheur, nous aurions certainement réussi; mais il faut se soumettre aux décrets de la Providence. »

Le 15, il insistait :

« Nous faisons moralement tout ce qu’il est possible de faire ; nous ne sommes point heureux, car si nos pièces de canon n’eussent point crevé, nous aurions pu faire brèche. Il est temps que cela finisse d’une façon ou d’une autre; je crois que

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cela ne tardera pas, attendu qu’il vente gros nord-est et que nous sommes aux grandes mers. Je suis peiné de voir que nous perdons tous les jours quelqu’un à la tranchée ; mais cela ne peut être autrement. Si nous sommes assez heureux pour qu’il nous arrive des secours, nous prendrons bientôt Québec. »

Dans 1 après-midi du même jour, le général, assis dans sa tente agitée du vent et fouettée par la pluie, traçait ces lettres amères à l’intendant :

Le général Murray, d’après une gravure du British Muséum.

« Vous aurez vu, par ce que j’ai mandé à M. le marquis de Vaudreuil, notre situation. Elle est des plus inquiétantes. Je crains bien que la France ne nous ait abandonnés. Nous avons fait et faisons ce que nous pouvons. Je juge la colonie perdue sans ressource. Il n’y a point de notre faute, et il me semble que Dieu ait abandonné cette misérable colonie. y>

A la tombée de la nuit, deux navires de guerre anglais le Vanguard et la frégate Diana, mouillèrent dans la rade de Québec. Vers 11 heures du soir, un parti de sauvages arriva à la tente du chevalier avec un prisonnier qui lui assura que l’escadre anglaise était attendue d’heure en heure. Il n’y avait pas de temps à perdre. Le Vanguard était un vaisseau de ligne de soixante-quatorze canons, qui, joint aux deux

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frégates ancrées près de lui, et au Porcupine, qui avait hiverné à Québec, donnait déjà une grande supériorité à l'ennemi sur le fleuve. Lévis expédia sur-le-champ les premiers ordres pour la levée du siège, et envoya un officier avertir Vau quoi in d’appareiller avec ses frégates et les tiansports, afin de mettre en sûreté les approvisionnements de l’armée. Malheureusement le temps était si affreux, la nuit si obscure, que l’officier ne put transmettre ses ordres avant le jour.

Les deux frégates anglaises, suivies de près par le Vcinguard, étaient déjà parties de Québec et arrivaient à toutes voiles sur la flottille de Vauquelin. Celui-ci ordonna à ses vaisseaux de couper les câbles. La Pomone abattit trop en appareillant, et vint s’échouer sur la côte de Sillery. Son commandant y mit le feu et regagna l’armée avec son équipage. L ’Atalante rejoignit les transports à la hauteur du cap Rouge, où ils l’avaient devancé. Vauquelin, s’apercevant qu’ils allaient être pris, leur cria de s’échouer. L ’Atalante continua sa route jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, où les deux frégates l’atteignirent et lui coupèrent la retraite. Vauquelin échoua son vaisseau, débarqua tous les hommes qui ne lui étaient pas absolument nécessaires, et soutint avec le reste, pendant deux heures, un combat acharné, jusqu’à ce qu’il eût épuisé toute sa poudre. Le pont de ï Malante était couvert de blessés. Les deux frégates, voyant qu’il n’amenait pas son pavillon, continuaient à le cribler de boulets. A la fin, un canot se détacha d’une des frégates, et l’officier qui le montait, s’approchant de Y Atalante, demanda à Vauquelin pourquoi il ne tirait plus ou n’abattait pas son pavillon. Vauquelin répondit fièrement que s’il avait eu de la poudre, il n’aurait pas gardé si longtemps le silence; que, si on voulait prendre son pavillon, il fallait venir le descendre. Pour lui, son habitude était d’abattre les pavillons ennemis et non le sien.

L’héroïque marin, ramené à Québec couvert de blessures, fut l’objet de l’admiration générale et renvoyé en France, selon son désir.

Le combat de la Pointe-aux-Trembles fut le digne couronnement de cette expédition de Québec, qui a rendu à jamais immortel le nom de Lévis et jeté sur nos derniers malheurs un tel reflet de gloire, qu’ils ressemblent à un triomphe. Ce soulèvement d’un peuple désespéré, courant sous les drapeaux avec sa dernière bouchée de pain, est aussi touchant que sublime. « On peut être fier, dit un écrivain français, quand on a un ancêtre ou un compatriote parmi de tels héros; mais aussi quels reproches amers l’histoire ne doit-elle pas adresser au triste gouvernement qui les a si lâchement abandonnés 1 ! »

Le chevalier de Lévis congédia les Canadiens du gouvernement de Québec, qui avaient rejoint l’armée en grand nombre depuis la bataille. Les Anglais les virent

1 L'abbé Gabriel, le Maréchal de -camp Desandrouïris , p. 335.

défiler toute la journée sur les chemins de Charlesbourg, de Beauport et de la cote du sud. Il était évident que le général français levait le liège; cependant Murray n’osa se montrer hors des murs. La leçon du 28 avril, encore fraîche dans sa mémoire, lui inspirait une tardive réserve. La destruction de la flotte avait rendu impossible le transport de tout le matériel de siège. L’artillerie de fer fut jetée en bas de la côte du Foulon, et des canons de fonte, ainsi que les pièces de campagne, expédiés en avant. L’armée rçsta fièrement en position toute la journée du 16. Les sauvages profitèrent de la levée du camp pour se livrer au pillage, s’enivrer et commettre des horreurs. Ils tuèrent un grenadier et en blessèrent un autre; un troisième ne put éviter la mort qu’en tuant le sauvage qui voulait l’égorger.

A 10 heures du soir, l’armée se mit en marche, au bruit de toute l’artillerie de la ville, qui faisait ricocher des boulets sur la surface entière des plaines d’Abraham. C’était la seule poursuite qu’osait faire le général Murray. L’armée traversa le lendemain, au lever du jour, la rivière du cap Rouge, où elle fut occupée à charger les bateaux des vivres et des munitions restés sur les transports échoués, qui furent ensuite brûlés. Bourlamaque, qui se faisait porter sur un brancard, stationna toute la journée sur la grève pour diriger et hâter les travaux. Les bateaux, avec la flûte la Marie, qu’on parvint à remettre à flot, échappèrent à la vigilance des frégates anglaises, grâce à une nuit pluvieuse très obscure et au vent du nord-est, qui tourna à la tempête et fit périr quelques-uns des bateaux et une des frégates, le Lowestoff.

Dumas, en qui Lévis avait une entière confiance, fut laissé à Deschambault, avec un corps de onze cents hommes, pour barrer aussi longtemps que possible le passage de Montréal aux Anglais. Deux postes avancés étaient également sous ses ordres : l’un à la Pointe-aux-Trçmbles , gardé par La Rochebeaucour, avec quatre cents hommes; l’autre à Jacques-Cartier, où Repentigny occupait le fort avec trois cents miliciens et soldats.

Il ne restait plus à l’armée que du pain pour nourriture. La plupart des Canadiens furent renvoyés dans leurs foyers et les bataillons échelonnés au-dessus des Trois-Rivières, sur les deux rives du fleuve, où les habitants partagèrent avec eux le peu qui leur restait. Lévis se rendit à Montréal pour concerter avec Vaudreuil les derniers moyens de défense.

L’entrée en rade de l’amiral Colville avec l’escadre anglaise (19 mai) anéantit tout espoir de secours. Le blocus du Saint-Laurent était dès lors complet, et le Canada, resserré entre Jacques- Cartier, file aux Noix et le fort Lévis, se trouvait enveloppé dans un cercle de fer. Les petits corps d’armée préposés à la défense de ces trois frontières étaient encore plus dépourvus de munitions de guerre que de moyens de vivre. Néanmoins Vaudreuil ne songea pas à se rendre : il avait juré de

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se défendre jusqu’à l’extrémité, et il tenait parole. Sa force de volonté grandissait avec la crise. La dernière espérance était dans la paix, dont il était fortement question en Europe. Si elle se concluait avant qu’il eût capitulé, le Canada resterait à la

France.

Les premières paroles qu’il avait adressées à Lévis, en apprenant la levée du siège, avaient été pour le consoler *de son cruel désappointement : « Il n’y a pas de notre faute, disait-il. Nous aurons en tout temps la consolation - de dire, et tout l’univers en conviendra, que nous avons fait même au delà de ce qui était possible aux hommes.

« Quant à moi, je ne vois rien de désespéré; nous persévérerons l’un et l’autre de notre mieux : il faut espérer que la divine Providence bénira nos travaux... »

Le gouverneur tâchait en même temps de faire peser le moins possible le fardeau de la guerre sur les malheureux Canadiens, t aussi dociles que braves, » qui se pressaient autour de lui et lui faisaient un rempart de leurs personnes. Il recommandait au général de Lévis de choisir de préférence pour le service les hommes non mariés, et de les prendre en égal nombre dans les diverses paroisses, afin que l’une ne fût pas plus pressurée que l’autre. Les pères de famille s’occuperaient à ensemencer les terres. « D’ailleurs, ajoutait Vaudreuil, ils sont toujours prêts et de bonne volonté à servdr, et nous les trouverons au besoin. »

Tout le printemps se passa sans qu’on eût aucune nouvelle de France. Enfin, dans la nuit du 13 juin, un courrier expédié de la baie des Chaleurs par M. de Danjac, qui s’y était réfugié avec quelques vaisseaux pour échapper à la poursuite des Anglais, apporta à Montréal les dépêches de Versailles. Le chevalier Le Mercier y avait trouvé installée une nouvelle créature de la reine Pompadour, le jeune comte de Stainville, petit, roué, léger, ambitieux et intelligent. Il était à la veille de devenir célèbre sous le nom de duc de Ghoiseul. Grâce à la protection de Mme de Pompadour, il fut créé duc et pair de France, ministre à trois portefeuilles : les Affaires étrangères, la Guerre et la Marine. La Pompadour sacrifiait la France à sa vanité; il l’immola à son ambition et à l’étranger. Son prédécesseur'aux Affaires étrangères, l’abbé de Demis, promettait dix-huit mille hommes à l’Autriche; il en donna cent mille et une somme annuelle de huit millions, sans compter ce que la France payait, elle seule, à la Suède et à la Saxe, pour aider Marie-Thérèse à faire la guerre au roi de Prusse. La France, avec ce favori, perdit l’Inde et l’Amérique, c’est-à-dire l’empire du monde abandonné à l’Angleterre.

Sans l’influence du duc de Choiseul, la paix aurait été signée, et les espérances de Vaudreuil et de Lévis réalisées, leur héroïque résistance couronnée de succès. L’Autriche épuisée, la France haletante, effrayée de la banqueroute, voulaient la paix. Bernis osa en parler tout haut, il fut éloquent une fois dans sa vie. Le roi par

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tageant son effroi, le dauphin, le conseil, appelaient la paix de leurs vœux. Bemis fut perdu, et Ghoiseul conclut cet étrange traité qui étonna le inonde, la Turquie elle-même. La France y était livrée pieds et poings liés à l’Autriche : nulle paix sans elle. Tout ce que la France avait conquis, tout ce qu’elle pourrait conquérir, appartenait d’avance à l’Autriche.

Le roi et la cour accordèrent un soupir à Montcalm, puis détournèrent la tête. Le deuil du Canada faisait ombre dans le ciel de Babiole et de Trianon.

« Sa Majesté, écrivit Berryer à Vaudreuil et à Lévis,... compte sur votre zèle et votre expérience pour faire usage des forces qui se trouvent dans la colonie. »

Ce fut à peu près tout l’encouragement donné aux braves qui se faisaient tuer pour la France aux bords du Saint- Laurent. Les ministres eurent honte au dernier moment et frétèrent, deux mois trop tard, quelques vaisseaux qui vinrent se faire brûler par l’escadre de lord Byron, au fond de la baie des Chaleurs (8 juillet 1760).

Le grand ministre qui gouvernait l’Angleterre attachait une tout autre importance au Canada. En apprenant la levée du siège de Québec, Pitt écrivit à sa femme :

a Joignez-vous à moi, ma chère, pour adresser au Tout-Puissant les actions de grâces les plus humbles et les plus ferventes. Heureux, heureux jour ! ma joie et mes transports sont inexprimables. »

Les Communes avaient accordé tous les subsides nécessaires pour achever la conquête du Canada, et obtenu le concours unanime des provinces américaines. Cnacune de leurs législatures avait voté de puissants secours en hommes et en argent, afin de frapper un coup décisif. Trois armées envahissaient à la fois le Canada, ayant pour objectif Mon'réal, la dernière ville qui restait à conquérir. Le général en chef Amherst s’avançait par le lac Ontario, le brigadier Haviland par le lac Champlain, et Murray se préparait à aller leur donner la main pour enfermer les débris de l’armée française dans un triangle de baïonnettes. Ce plan, inventé par le cauteleux Amherst, était presque ridicule à force d’être prudent. Maître absolu du lac Champlain avec la flottille qu’il avait mis toute une campagne à construire, il n’avait qu’à débarquer à la sortie du lac son armée, jointe à celle de Haviland, et à marcher droit sur Montréal, comme le fit Haviland seul au mois de septembre. Il aurait eu à sa disposition, outre tous ses matelots armés, quatorze mille deux cent quarante-huit hommes, y compris ses sauvages, et « plus de cent cinquante bouches à feu1 »! Montréal n’étant pas à l’abri d’un coup de main, Amherst aurait forcé Vaudreuil à capituler avant la fin de juin, car les régiments français, réduits à deux cent cinquante hommes par bataillon, c’est-à-dire à deux mille hommes en

1 Journal de Lévis, p. 303.

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tout, n’avaient plus de poudre que pour un seul engagement, et d’artillerie que les canons pris le 28 avril, avec quarante loulets à tirer par pièce. Rien ne démontre mieux que ces chiffres authentiques l’effroi qu’inspirèrent jusqu’à la fin les derniers restes de notre armée.

Le général Murray mit à la voile pour Montréal le 14 juillet, laissant dans Québec deux mile sept cent cinquante-neuf hommes de garnison, y compris les invalides. Il emmenait avec lui le reste de ses troupes, outre un- très grand nombre de marins armés, distribués sur « une flotte de trois frégates de vingt, trente et quarante canons, de plusieurs brigantins et senaux armés, de douze chaloupes carcassières portant du 24, 48 et 42, et d’autres transports, faisant en tout trente-cinq voiles sans compter les bateaux1 »

Un renfort composé de deux régiments complets, venant de Louisbourg sur une escadre de vingt vaisseaux commandés par lord Rollo, était attendu de jour en jour. Au rapport de Murray lui -même, l’ensemble de ces deux corps donnait un effectif de six mille cinq cents hommes de débarquement. Ainsi, les forces ennemies qui allaient se réunir sous les murs de Montréal formeraient une armée de vingt mille sept cent quarante-huit combattants, sans compter les équipages des trois divisions, faisant une réserve de plusieurs milliers d’hommes armés de toutes pièces.

Le 4 d’août, la flotte arriva en vue des Trois-Rivières, où Dumas, qui s’attendait à y être attaqué, avait rassemblé son dé'achement. « Mais, raconte Knox, il eût été absurde de s’y attarder,, car ce misérable poste devait suivre le sort de Montréal, lors de la jonction de notre armée avec celles qui descendent par les lacs. »

Rourlamaque, rétabli de sa blessure, avait envoyé à Sorel, vers le 42 août, pour élever quelques retranchements et disputer le passage des îles. « En vérité, écrivaitil à Lévis, il est fou de vouloir garder autant de pays avec huit cents mauvais hommes. Presque pas de voitures sur cette route, t

L’impatience de se signaler fit commettre à Murray des cruautés qui étaient contre son caractère. Il lança une proclamation qu’il fit distribuer dans les paroisses, annonçant qu’il ferait brûler les maisons, granges, étables et autres dépendances de tous les habitants qu’il trouverait absents de chez eux, tandis qu’au contraire il protégerait la personne et les propriétés de ceux qui mettraient bas les armes et resteraient paisiblement sur leurs terres.

L’exécution suivit de près la menace. Ix>rd Roilo, arrivé le lendemain, se chargea de cette triste besogne, à laquelle il s’était endurci après la prise de Louisbourg, en incendiant tous les établissements français de l’île Saint-Jean.

Dans la matinée du 22, tout le bas de la paroisse de Sorel fut livré aux flammes.

2 Journal de Lévis, p. 292. Cinquante-deux voiles et \ingt-six bateaux, d’après Mante, p. 333.

LES HÉROS UE QUÉBEC

Murray sentit le besoin de s’excuser auprès du premier ministre. Il écrivit à Pitt : « J’ai été dans la cruelle obligation de brûler la plus grande partie des maisons de ces malheureux habitants. Je prie Dieu que cet exemple suffise, car ma nature se révolte quand cela devient une partie de ma tâche. »

L’effet produit sur l’esprit des Canadiens fut terrible. Bourlamaque s’en indignait en l’apprenant à Lévis : « Les habitants de Sorel, qui avaient très bien servi jusqu’à cette heure, sont tous retournés chez eux. Ceux de Saint-Ours, que j’avais gardés chez eux pour le service de l’armée, refusent tout service, et je suis obligé d’envoyer un détachement de soldats dans cette paroisse pour en tirer quelques secours. J’ai fait à main armée une levée dans Masca et les autres paroisses : ils désertent tous. Agréable besogne ! »

Le chaos augmentait chaque jour. Presque tous les soldats mariés désertaient à la suite de ces miliciens et regagnaient leurs foyers. L’exaspération de Bourlamaque le rendait impitoyable. Il écrivit tour à tour à Lévis et à Vaudreuil pour obtenir l’autorisation de faire quelques exemples, afin de rétablir la discipline.

Le gouverneur était trop enclin à la mansuétude pour se porter à des mesures extrêmes. Il est vrai que pour contre- balancer l’effet de la proclamation de Murray, il avait fait battre un ban par lequel il décrétait la peine de mort contre ceux qui remettraient leurs armes aux Anglais; mais ce n’était qu’une menace dont secrètement il défendait l’exécution.

Bourlamaque s’en plaignit à Lévis : « Ce ban que j’ai fait battre a néanmoins l’air d’une plaisanterie. »

Le sort des Canadiens était trop lamentable pour que Vaudreuil, Canadien luimême, songeât à l’aggraver par d’inutiles rigueurs. Une dernière iniquité de la cour de Versailles, révélée par les dépêches, avait consomné leur ruine. Le roi refusait de payer les lettres de change : c’était la seule monnaie livrée par ses agents en retour de tout ce qu’ils avaient enlevé en son nom aux habitants du pays.

Soit que Murray ait reculé à la dernière heure devant un second coup d’audace, soit qu’il ait reçu des ordres formels, il n’osa pas devancer les deux autres armées, et s’arrêta vis-à-vis l’île Sainte-Thérèse, où il fit camper une partie de ses troupes. Il n’était qu’à quatre lieues de Montréal.

A l’île aux Noix, Bougainville n’avait que mille quatre-vingts hommes, Canadiens et Français, à opposer aux trois mille quatre cents qu’amenait Halviand. Le 21 août, il écrivit à Vaudreuil : « Il n’y a pas un endroit de l’île à l’abri. Lorsque les batteries joueront, il faudra que tout le monde soit à la belle étoile; nul blindage, nul coin que le boulet ou la bombe ne laboure. J’entre dans ce détail, non que je sois intimidé par l’armée qui m’avoisine, mais afin qu’on tienne pour certain ce qui l’est, qu’il s’en faut beaucoup que nous soyons inexpugnables. Voilà le vrai. Après cela,

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comptez que les troupes' et moi ne manqueront ni de vigueur ni de tête, et que, si nous sommes pris» d’autres l’auraient été. »

Il y avait six jours que Haviland était devant l’ile aux Noix, au moment où Bougainville instruisait Vaudreuil de sa situation. L’armée anglaise était partie le 11 de Saint-Frédéric, sur « cinq bâtiments armés de canons de dix-huit à vingt pièces chacun, deux batteries flottantes portant du 24, et nombre de carcassières. »

Le 23 au soir, Haviland démasqua une battterie de seize pièces de canon et une chambre à bombes de huit mortiers, qui tirent un feu continuel toute la nuit. Quatre nouvelles batteries furent érigées les jours suivants.

Après dix jours de tâtonnements, Haviland devina le plan qu’aurait dû suivre, l’année précédente, le général Amherst : celui de prendre à revers l’ile aux Noix. L’infanterie légère du major Derby, soutenue des rangers du major Rogers, traînèrent sept ou huit pièces de campagne à travers la plaine boisée qui s’étendait à l’est de l’ile aux Noix, et vinrent les braquer sur la petite marine française mouillée au-dessous de Me. Cette marine se composait d’une grande et d’une petite tartane, d’une barque et de quatre chaloupes canonnières. Le capitaine Le Sage, commandant de la grande tartane, fut tué après quelques heures de combat, et l’équipage se rendit. La barque, poussée par un vent d’ouest, alla s’échouer sous le feu de l’ennemi. Les chaloupes canonnières furent jetées à terre, en cherchant à échapper par la fuite. Cet échec, qui mettait en danger les communications avec Saint-Jean, décida du sort de File aux Noix.

La place avait été canonnée et bombardée pendant seize jours. Bougainville assembla un conseil de guerre, où il fut décidé d’évacuer le fort. Un officier de la colonie d’une bravoure éprouvée, M. Le Borgne, devait y rester avec quarante hommes, pour continuer le feu, afin de dissimuler la sortie de la garnison. Le 27, à 10 heures du soir, elle se rangea en ordre de bataille dans le plus profond silence, sans le moindre cliquetis d’armes, vis-à-vis un endroit marécageux de la rive gauche du Richelieu, où les Anglais n’avaient pas encore établi de postes. Le passage de la rivière se fit sans désordre ni confusion et avec si peu de bruit, que les ennemis n’en eurent pas le soupçon, quoiqu’on entendît distinctement la voix des sentinelles sur la droite.

« Aussitôt la rivière traversée, dit le chevalier Johnstone, qui assistait à cette retraite, nous partîmes pour Montréal à travers les bois, distants seulement de huit lieues de File aux Noix. Nous courions continuellement les uns à la suite des autres, sans nous arrêter. Après avoir ainsi marché depuis minuit jusqu’au lendemain midi, dans les marécages couverts de mousse, de fougères, où l’on enfonçait souvent jusqu’à la ceinture, nous restâmes foudroyés en nous apercevant que, bien loin d’être près de Montréal, nous n’étions qu’à une demi-lieue de File aux Noix. Notre

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guide, s’étant égaré, nous avait fait continuellement tourner pendant douze heures.

« Nous étions si près d’un poste anglais, qu’un grenadier du régiment de Berry, voyant son commandant Cormier tomber de fatigue et incapable d’aller plus loin, enleva un cheval de ce poste qui se trouvait près du bois, y fit monter son commandant; autrement il aurait été abandonné, fait prisonnier par les Anglais’ ou scalpé par les sauvages.

« Ayant perdu toute espérance d’arriver à Montréal par les forêts, nous primes le chemin du fort Saint- Jean, bâti quatre lieues plus bas que File aux Noix. Mes forces étaient! tellement épuisées, que je pouvais à peine traîner mes jambes l’une après l’autre. Mais la crainte de tomber entre*les mains des sauvages, l’idée des horribles cruautés qu’ils font subir à jeurs prisonniers, m’empêchèrent de tomber de lassitude et me donnèrent des forces pour continuer.

« Arrivé, vers 4 heures du soir, à”un établissement situé à une lieue et demie environ du fort Saint-Jean, Bougainville fit faire halte pour la première fois depuis notre départ de l’ile aux Noix. J’eus seulement la force de me jeter dans un bateau que j’aperçus, se dirigeant vers le fort Saint- Jean. Nous perdîmes dans cette jmarche environ quatre-vingts hommes; ceux qui ne purent suivre lurent abandonnés et devinrent victimes des sauvages. »

M. de Lapause, qui se trouvait à Saint-Jean, se hâta* d’écrire à M. de Lévis : « Mon général, il faut que le munitionnaire mette tout en usage pour donner des vivres aux débris du pauvre corps de l’ile aux Noix, qui est exténué et excédé de fatigue. On fera en sorte d’attendre ici [jusqu’au dernier moment, pour sauver le plus de monde qu’il sera possible des 'gens qui sont perdus dans les bois. M. de Bougainville va arriver; Launay et Manneville le sont, ayant trouvé un canot au détroit. On porte sur un brancard M. de Trivio. »

Roquemaure n’avait avec lui que mille quarante-trois hommes, soldats et miliciens, presque nu-pieds, manquant de vivres, et pas un seul sauvage. Du jour où les Canadiens avaient appris l’incendie de Sorel, il n’avait plus été possible de les retenir, et ils déclaraient ouvertement leur intention de retourner chez eux, malgré la défense faite par Roquemaure de s’absenter du camp sous peine de vie. « Vous voyez par là, mandait cet officier à Lévis, dans quelle situation je vais me trouver. Je ne puis compter que sur les deux bataillons, qui ne montent qu’à quatre cents hommes. »

A l’approche de l’armée de Haviland, Roquemaure et Bougainville abandonnèrent le fort Saint-Jean après y avoir mis le feu, et se replièrent sur Longueil, où Bourlamaque les avait devancés. Au nord du fleuve, Dumas, qui avait disputé le terrain d’étape en étape, était refoulé dans l’île de Montréal. Haviland et Murray réunis n’eurent qu’à attendre l’arrivée d’Amherst.

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Le généralissime avait mis tout le printemps et l’été à faire l’inutile détour d’Albany à Oswego, et de là à la sortie du lac Ontario. Le 15 août, sa Hotte de bateaux, la plus nombreuse qu’on eût vue depuis le commencement de la guerre, émergea des Mille -Iles. Enfin, le 18, elle parut devant le fort Lévis. « Toute leur armée, dit Poueliot, resta près de quatre heures en bataille dans des bateaux, au commencement des courants. Elle formait un très beau coup d’œil. »

Amherst fit descendre une partie de ses troupes au-dessous de file, afin d’attaquer le fort par plusieurs côtés à la fois. Pendant le défilé des bateaux sous le feu de la place, Pouchot, qui se tenait debout sur les remparts, reconnut plusieurs officiers anglais avec qui il avait souvent causé durant son séjour dans les colonies américaines. Plusieurs le saluèrent au passage, en lui souhaitant le bonjour ou en lui criant de ne pas tirer sur eux, parce qu’ils étaient ses amis. Le fort Lévis, de forme irrégulière, couvrait à peu près toute la surface de l’ilot sur lequel il était construit, et n’avait pas trois cents pieds de diamètre intérieurement. Il avait pour toute garnison deux cent trente hommes, dont la plus grande partie étaient des miliciens.

Trois jours après l’investissement du fort, les ennemis démasquèrent leurs batteries, formées de soixante-quinze pièces d’artillerie, les unes placées sur la rive du sud, les autres dans les îlots voisins du fort. Trois de leurs vaisseaux, embossés audessous de l’ile, ouvrirent le feu avec vingt -cinq canons. Avant la fin du jour, la petite enceinte fut couverte de boulets, d’éclats de bombes et de mitraille, qui avaient fait voler le fort en pièces. Pouchot, quoique blessé, n’en continua pas moins [à commander. Amherst, le croyant déconcerté, fit approcher les vaisseaux à la portée du pistolet. Ils étaient remplis de monde jusque dans les hunes, et soutenus par le feu de toutes les batteries de terre. Trois mille hommes , montés sur des bateaux, se tenaient à l’abri des îles voisines, prêts à voler à l’assaut au premier signal. Heureusement pour les assiégés que les vaisseaux ne purent approcher que l’un après l’autre. Pouchot les fit battre successivement avec tant de vigueur, qu’il en força deux à s’échouer; le troisième, qui s’était jeté à terre sur l’île, fut si maltraité, qu’il amena son pavillon. Il était servi par trois cent cinquante hommes. Le capitaine en second et quelques matelots descendirent sur l’île pour capituler; mais Pouchot, c ne pouvant recevoir tout ce monde qui aurait été plus nombreux que sa garnison, les garda en otages. » Cet échec empêcha Amherst d’ordonner l’assaut. L’action avait duré depuis 5 heures du matin jusqu’à 7 heures et demie du soir. Quarante hommes de la garnison avaient été tués ou blessés. Officiers, soldats et miliciens s’étaient montrés admirables de sang-froid et de fermeté. Les canonniers, qui étaient presque tous des matelots, avaient fait des merveilles. « Trois ou quatre de ces derniers, dit Pouchot, étaient impayables, à cause de leur adresse et de leur vivacité à servir leurs pièces.

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« Une chose qui amusa la garnison dans des moments si sérieux, fut quelles sauvages qui étaient montés sur les tranchées et les batteries pour voih le combat de ces vaisseaux qu’ils regardaient comme à eux, à cause du nom qu’on leur avait

Ils étaient remplis de monde jusque dans les hunes, et soutenus par le feu de toutes les batteries de terre.

donné1, et parce qu’ils portaient un sauvage peint sur leurs grands pavillons, faisaient des cris affreux, les voyant si maltraités. Les Anglais leur avaient persuadé qu’avec ces bâtiments seuls ils nous feraient rendre. Lorsque ces sauvages les virent dériver en travers pour aller s’échouer, ils redoublèrent leurs cris et chantèrent pouille aux Anglais, en leur disant : « Tu n’as pas voulu tuer notre père à Niagara

1 L’Outaouaise et l'Oneyout.

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vois comme tu le prendras. Si tu nous avais cru, nous ne le trouverions pas ici. Une poignée de Français te fait bouquer. »

Pendant trois jours consécutifs, les Anglais concentrèrent leur feu, augmenté de nouvelles batteries, sur l’étroit îlot dont les fortifications n’étaient plus qu’un monceau de décombres. Les assiégés ne tiraient presque plus, faute de munitions. Enfin, le 25, Amherst, furieux d’une si opiniâtre résistance, inonda la place de boulets rougis et de pots à feu. Les survivants restés autour de Pouchot ne suffisaient pas à éteindre les flammes. Il n’y avait plus que deux canons en état de tirer, et pas un seul boulet. Ce ne fut cependant qu’à la tombée du jour que la brave garnison consentit à capituler.

Lorsque, le 26 au matin, les Anglais entrèrent dans la place, « ils furent extrêmement surpris de ne voir que quelques soldats dispersés dans les postes qu’ils remettaient, et une soixantaine de miliciens, un mouchoir sur la tête, tous en chemises » et déguenillés. « Ils demandèrent à M. Pouchot où était donc sa garnison. Il leur répondit qu’ils la voyaient toute. » Des officiers qui avaient survécu, pas un seul n’était sans blessure. Ainsi, deux cent trente hommes derrière une bicoque avaient retardé pendant huit jours les dix mille soldats d’Amherst. Plusieurs colonels vinrent complimenter le capitaine Pouchot et le conduisirent à la tente du général. Elle était entourée d’un grand nombre de sauvages, parmi lesquels Pouchot reconnut plusieurs des principaux chefs, à qui il reprocha d’être passés aux Anglais.

« Ne sois pas fâché, mon père, répondirent- ils ; tu vas de l’autre côté du grand lac. Nous nous débarrasserons bien des Anglais. »

Ceux-ci furent surpris de les voir si tranquilles1.

Amherst choisit parmi les Canadiens trente- six guides pour conduire les bateaux, et il renvoya le reste de la garnison par Chouaguen à New-York.

Restaient à franchir les passages les plus difficiles de la route, les rapides du Saint-Laurent, épouvantail de tous les Anglais, mais dont les Canadiens se jouaient depuis plus d’un siècle. Les bateaux descendirent en longues files et sans beaucoup de difficultés les Galops, le Rapide -Plat, le Long-Saut; mais en franchissant le Coteau-du-Lac, qui n’est pas le plus dangereux, plusieurs embarcations furent mises en pièces et une partie de leurs équipages noyés. Peut-être, observe malicieusement Pouchot, leurs guides canadiens choisissaient-ils les passages les plus mauvais. Les pluies fréquentes avaient grossi les eaux du fleuve, et les formidables rapides des Cèlres, du Buisson, des Cascades, rugissaient en fouettant leurs troupeaux de vagues à crinières blanches , au grand soleil d’août. Quarante-six bateaux volèrent en éclats, dix-huit furent défoncés, et quatre- vingt- quatre hommes se noyèrent. Enfin l’armée

1 Pouchot, p. 284.

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respira à l’aise après avoir sauté la dernière cascade, et la llotte de bateaux glissa tranquillement sur la nappe unie du lac Saint- Louis.

Le chevalier de La Corne avait été envoyé, avec un détachement de Canadiens, pour retarder la marche d’Amherst aux différents portages des rapides; mais la désertion s’était mise dans les rangs à la nouvelle proclamation de Murray, et le chevalier était revenu presque seul. En apprenant la sortie d’Amherst du lac Saint- Louis, Lévis avait replié ses bataillons dans l’intérieur de Montréal et s’était contenté

Montréal en 1760.

d’aller, de sa personne, observer à Lachine le débarquement de l’armée anglaise, qui vint, le soir du 7 septembre, camper sous les murs de la ville. Le lendemain, Murray débarqua ses troupes à la Longue -Pointe, et, le même jour, Vaudreuil et Lévis purent apercevoir de la terrasse du château les tentes de Haviland dressées à Longueil.

Montréal, aujourd’hui la plus grande et la plus belle ville du Canada, n’était à cette date qu’un assemblage de maisons d’une modeste apparence, la plupart en bois, d’un ou deux étages, d’où surgissaient les clochers des églises de la paroisse, des Jésuites, des Récollets, de l’Hôtel-Dieu et des sœurs de la congrégation de Notre-Dame. Il n’y avait d’autres édifices importants que le château du gouverneur, le séminaire de Saint-Sulpice et les couvents. La ville n’était protégée que par une longue et étroite enceinte de murailles de deux ou trois pieds d’épaisseur, armée de cinq ou six petits canons. A l’intérieur, un cavalier surmontant une éminence située du côté de l’est,

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et à l’extérieur un fossé sec et peu profond, complétaient ce système de défense, fait pour résister à une incursion de sauvages, mais nullement à l’artillerie. Une foule de familles, réfugiées de Québec et des campagnes, encombraient les maisons. Les derniers miliciens restés à l’armée se bâtaient de rentrer dans leurs foyers, afin d’éviter les nouvelles rigueurs inventées contre eux. A Varennes, plusieurs maisons venaient d’être incendiées et d’autres livrées au pillage. Les généraux anglais ne cessaient de répéter que tous les Canadiens pris les armes à la main seraient transportés en France, comme les troupes régulières. Nombre de soldats mariés avaient, comme on l’a vu, rejoint leurs femmes, de sorte que tout ce qui restait de combattants ne dépassait guère deux mille hommes. Les derniers événements avaient en outre tellement anéanti la discipline, que les troupes ne pouvaient guère plus être commandées que par la persuasion. Le rigide Bourlamaque en était au désespoir. Le 1er et le 2 septembre, après avoir averti son général que la désertion s’était mise même parmi les grenadiers, il ajoutait : « Les officiers disent que la plupart des soldats ont résolu de ne pas retourner en France. » Il terminait une autre lettre par ce cri de rage : « La maraude se joint à la désertion ; je viens de faire passer par les verges, mais il faudrait bientôt fouetter toute la troupe. »

Lévis avait à peine assez de munitions pour une affaire de mousqueterie, et des vivres pour quinze à vingt jours seulement, tandis que son adversaire, abondamment pourvu de tout, pouvait s’approcher dans une heure avec ses trois armées réunies, formant, on le sait, plus de vingt mille hommes, outre ses milliers de matelots et plus de cinquante bouches à feu.

Pendant la nuit du 6, le gouverneur avait assemblé au château un conseil de guerre, composé des principaux officiers des troupes de terre et de la marine. Tous déclarèrent unanimement que, vu l’état de l’armée, réduite à un effectif de deux mille cent trente deux soldats presque sans moyen de défense, « l’intérêt de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu’il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes qu’elle conserverait au roi, à une défense opiniâtre qui ne différerait que de deux jours la perte du pays1.' » Vaudreuil fit ensuite lire par l’intendant un projet de capitulation, qui fut adopté à l’unanimité.

Dans la matinée du 8, Bougainville se rendit à la tente d’Amherst pour demander une trêve de six mois. Sur le refus du général anglais, Bougainville fut renvoyé à 10 heures avec les articles de la capitulation. Ils furent acceptés, avec quelques modifications qui ne parurent pas essentielles; mais Amherst eut la bassesse de refuser les honneurs de la guerre à la brave armée de Lévis, et d’exiger qu’elle ne servit

1 Journal de Lévis, p. 304.

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pas de toute la guerre. Tous les officiers protestèrent avec indignation contre cet outrage, et Levis, de concert avec le gouverneur, renvoya Bougainville au camp; mais Amherst demeura inflexible. Enfin, durant la nuit, M. de Lapause fit une troisième tentative, qui n’eut pas plus de succès. Le chevalier de Lévis adressa alors au marquis de Yaudreuil un mémoire, dans lequel il lui proposait de rompre toutes négociations et de se défendre jusqu’à l’extrémité. « Il serait inouï, conclut-il, de se soumettre à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes sans être canonnés.

« Si M. le marquis de Vaudreuil, par des Vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demandons la liberté de nous retirer avec les troupes dans Tîle Sainte- Hélène, pour y soutenir en notre nom l’honneur des armes* du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d’extrémités plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires. »

Le gouverneur, tout en admirant la conduite du général français, répondit que l’intérêt de la colonie, dont le sort lui était confié, ne lui permettait pas de refuser les conditions favorables qui lui étaient offertes. Toute la population qui encombrait la ville était affolée et le suppliait de ne pas la livrer à la fureur des sauvages et d’une armée exaspérée.

Amherst donna pour raison de son refus les cruautés commises par les sauvages alliés des Français, dont il rendait l’armée responsable; mais ce n’était là qu’un prétexte pour cacher son véritable motif : il voulait venger la honteuse capitulation de Closter-Severn, qu’il avait été forcé de subir avec l’armée du duc de Cumberland, lequel avait perdu en cette occasion sa réputation d’homme de guerre. La conduite d’ Amherst est d’autant plus injustifiable, que les Anglais, aussi bien que les Français, avaient accepté comme alliés les nations sauvages avec leur manière de faire la guerre. Bien plus, les Anglais seuls avaient donné l’exemple d’un corps d’armée tel que celui des rangers, scalpant leurs ennemis absolument comme les Indiens. On se rappelle avec quelle énergie Montcalm avait flétri cette pratique, indigne d’un peuple civilisé, et l’avait fait contraster avec la conduite des Français.

En apprenant que toute espérance était perdue, Lévis brisa son épée et ordonna aux officiers « de brûler leurs drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis j>. Il refusa ensuite de voir le général Amherst.

Le matin du 8 septembre fut signée cette célèbre capitulation, qui fit passer la Nouvelle- France au pouvoir de l’Angleterre. « Ainsi tomba, dit Henri Martin, cette race d’hommes que l’habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l’Tnde, on avait pu admirer quelques grands hommes; ici, ce fut tout un peuple qui fut grand. »

La capitulation était, en somme, trop avantageuse pour que Vaudreuil pût se dis-

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penser de la signer. Elle a été la sauvegarde des Canadiens, qui en ont conservé un souvenir reconnaissant au dernier des gouverneurs français. Le libre exercice de la religion catholique était garanti aux nouveaux sujets; les séminaires et les communautés de femmes maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et privilèges. Quant aux articles concernant les ordres religieux d’hommes, les dîmes, les lois, usages et coutumes, ils furent réservés à la sanction du roi. Le peuple aurait la jouissance de ses propriétés, et les seigneurs celle de leurs droits féodaux et autres. Tous les officiers civils et militaires, les soldats et les matelots seraient renvoyés en France sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique. Enfin, tous les miliciens détenus prisonniers dans les colonies américaines seraient renvoyés sur leurs terres. Le même droit était demandé pour les malheureux Acadiens; mais il fut refusé.

Murray, qui s’était mesuré avec les troupes du Canada, les appréciait bien mieux qu’Amherst. S’il eût été général en chef, il eût consenti aux mêmes conditions honorables qu’avait faites Townshend à la garnison de Québec. Il l’insinua délicatement, peu de jours après la capitulation. A un dîner auquel il avait invité M. de Malartic, il le combla de politesses et le plaça à côté de lui. Au cours de la conversation, il lui dit :

« Vous devez tous être bien contents. Vous vous êtes couverts de gloire en défendant pendant six campagnes cette colonie, que nous aurions dû prendre dans une.

— Nous le serions, reprit Malartic, sans la dure capitulation qu’on nous a imposée. »

Murray le saisit par le bras et lui dit vivement :

« Vous n’y êtes pas compris, si vous le voulez. Je vous considère toujours comme officier de garde à l’hôpital général. »

Et il lui fit délivrer, peu de jours après, l’autorisation de servir pendant la guerre.

Le roi d’Angleterre répara autant que possible l’affront qu’avait reçu M. de Lévis, en levant dès son retour en France la défense qui lui avait été faite de servir durant la guerre.

Le général ne garda pas rancune à Vaudreuil. Il lui rendit pleine justice dans son rapport au ministre de la Marine : « Je crois pouvoir dire, écrivait-il, que M. le marquis de. Vaudreuil a mis en usage, jusqu’au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et l’expérience humaines peuvent être capables.

« J’ai fait de mon côté tout ce qui a dépendu de moi pour le seconder, soit pour le concert des sentiments les plus unanimes entre nous deux, soit en exécutant ses ordres ou en lui suggérant les moyens qui me paraissaient devoir être utiles au bien du service.

i Les troupes de la colonie, celles de terre, les habitants même, ont fait des pro-

diges de valeur. Ils ont donné des preuves réitérées, surtout le 28 avril dernier, que la conservation de la colonie ne pouvait dépendre ni de leur zèle pour la gloire de Sa Majesté, ni de leur courage à se défendre, ni de leur bonne volonté à endurer les plus grandes fatigues et la privation des choses les plus nécessaires.

« C’est une suite des malheurs auxquels depuis quelque temps cette colonie était en butte, par une fatalité inexplicable, que les secours envoyés cette année de

Le château Frontenac, bâti sur le site du château Saint -Louis, à Québec.

France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelque médiocres qu’ils fussent, joints au succès des armes du roi le 28 avril, je crois pouvoir assurer que Québec aurait été repris. »

Du moment que la capitulation eut été signée, Vaudreuil avait tourné toute sa sollicitude au soulagement de la misère publique. Il se mit au service de tous ceux qui, ruinés par la guerre, vinrent assiéger son château. Le plus pauvre habitant était reçu avec la même affabilité que le grand seigneur. Aux uns et aux autres, il promettait la même protection auprès du roi.

Dans la dépêche expédiée aux ministres de Louis XV pour annoncer la capitulation, Vaudreuil avait déjà rendu hommage aux habitants du Canada : « Avec ce beau et vaste pays, la F rance perd soixante et dix mille âmes, dont l’espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves et aussi

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attachés à leur prince. Les vexations qu’ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité. »

La guerre était finie de ce côté de l’Atlantique. Elle avait duré six ans, six campagnes marquées chacune par un succès de nos armes sur un ennemi incomparablement plus fort en hommes et en ressources de tout genre : Monongahéla, Chouaguen, William- Henry, Carillon, Montmorency, Sainte-Foye. Les trois revers du lac George, de Louisbourg et d’Abraham, n’en font que mieux ressortir le prestige. La cause en était due à la supériorité des généraux français, à la solidité de l’armée régulière, mais surtout au concours des Canadiens, obéissant comme un seul homme, et dont l’élite était de tout temps endurcie à la guerre. Quelques poignées d’hommes échelonnés sur cinq cents lieues de frontières les avaient défendues, presque toujours victorieusement, contre des voisins quinze fois plus nombreux, et pour lesquels l’Angleterre était aussi prodigue que la France se montrait avare pour nous. Le nombre devait finir par triompher; mais la plus large part de gloire est restée aux vaincus. Trois noms en sont sortis immortels : Montcalm et Lévis du côté des Français, Wolfe du côté des Anglais. Mais comme il arrive toujours, la gloire a été trop exclusivement confisquée à leur profit. On a souvent répété que ce sont les soldats qui gagnent les batailles, et les généraux qui en profitent. Ce paradoxe apparent est plus vrai ici qu’ailleurs. Les plus grands héros de cette guerre sont les chefs d’expédition, ces officiers partisans, dignes d’être chantés par Homère, qui, en éclairant les armées par des marches prodigieuses et des luttes corps à corps dans les bois, ont préparé les victoires. C’est là le côté vraiment épique de cette histoire, par où elle touche au merveilleux dans ses détails, autant qu’à la grandeur dans son ensemble.

Le lendemain de la capitulation, les grenadiers anglais et quelques compagnies d’infanterie légère, aux ordres du colonel Haldimand, prirent possession de Montréal. Les sauvages alliés des Anglais s’étaient déjà répandus dans les campagnes, où ils jetaient l’épouvante en se livrant à des actes de violence et de brigandage. Des maisons furent pillées jusque dans la ville de Montréal. Le marquis de Vaudreuil se plaignit hautement de cette rupture de la capitulation. Amherst fit pendre un des principaux coupables, et envoya des détachements en différentes directions pour maintenir l’ordre. La plupart des familles possédant encore quelques biens, surtout parmi la noblesse, se préparèrent à passer en France en même temps que les officiers civils et l’armée. Elles y étaient fortement encouragées par les nouveaux maîtres du pays, qui espéraient par ce moyen parvenir plus facilement à asservir la population. Une partie de ces familles ne purent trouver place dans les navires, dont le nombre était insuffisant, et durent attendre à l’année suivante.

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Les régiments s'embarquèrent successivement, du 43 au 17 septembre, sur tout ce qui put être rassemblé de transports, de goélettes et de bateaux. Ils ne comptaient que seize à dix-sept cents hommes sur deux mille deux cents tout compris, malades et invalides, etc., qu’ils étaient au jour de la reddition de Montréal. « Le reste, ajoute Lévis, est demeuré dans le pays, où ils ont pris des établissements. » Le marquis de Vaudreuil ne fut libre départir que le 21 septembre. La descente de Montréal à Québec fut accompagnée de contretemps et de délais inouïs. Des semaines entières de vent contraire, des tempêtes qui plusieurs fois mirent en danger les embarcations, retardèrent leur marche, au point que les derniers^ navires n’arrivèrent à Québec que vingt- cinq jours après leur départ.

Le chevalier de Lévis, connaissant les sentiments du général Murray, se rendit aux invitations qu’il lui fit à son retour à Québec. Les deux généraux se traitèrent ensuite en frères d’armes, et Murray ne perdit aucune occasion de lui faire oublier la journée du 8 septembre. En souhaitant au chevalier une heureuse traversée, au moment de son départ, « il l’assura, dit Malartic, que l’Angleterre consentirait à rendre le Canada à la France, à condition qu’on n’y enverrait pas pour gouverneur général M. de Lévis, vu qu’elle ne pourrait pas le reprendre. »

La cour d’Angleterre était tellement sous cette impression, qu’en déliant le chevalier de son engagement de ne point servir, elle restreignit son autorisation à l’Europe seulement : « Si le roi excepte l’Amérique, fut-il répondu, c’est votre faute; vous y avez servi avec trop de distinction. »

Le 18 octobre, le navire l’Aventure et la flûte la Marie mirent à la voile pour l’Europe. L ’ Aventure emportait à son bord le marquis et la marquise de Vaudreuil, MM. de Rigaud, de Longueil, Dumas et quelques autres officiers de la colonie. Le général de Lévis emmenait avec lui le chevalier de Montreuil, le commissaire Bernier, La Rochebeaucour, Pontleroy, Montbeillard, Lapause et le célèbre officier partisan Wolff. Bourlamaque était resté à Québec pour surveiller le départ des derniers régiments.

Les vaisseaux qui portaient Vaudreuil et Lévis arrivèrent en France dans les derniers jours de novembre. V Aventure aborda à Brest, la Marie à la Rochelle, où était déjà débarquée une partie des troupes. Les autres entrèrent en rade les jours suivants. L’impression pénible causée par la perte du Canada se réveilla au passage des débris de l’armée dans les différentes provinces où elle fut envoyée en garnison. Le peuple, blessé dans son orgueil national, ne pardonnait pas au gouvernement l’abandon de la grande politique de Henri IV et de Richelieu. La déchéance apparaissait aux yeux des moins clairvoyants. Il fallut satisfaire l’opinion publique, dont le grondement précurseur des tempêtes du règne suivant arrivait jusqu’au pied du trône. Les ministres saisirent a'vec empressement l’occasion que leur offraient les

scandales administratif du Canada pour détourner l’attention. Bigot fut accueilli à Versailles par les reproches de tous les ministres. En le voyant entrer au bureau de la Marine, Berryer lui dit :

« C’est vous qui avez perdu le Canada. Vous avez trahi tous vos devoirs, votre administration a été criminelle, vous vous êtes joué des deniers publics. Vous avez enrichi vos favoris et fait vous-même une fortune immense. Attendez-vous à toutes les rigueurs de la justice. »

L’intendant fut jeté à la Bastille, avec les chefs de la Grande Société. Ce fut le signal de dénonciations qui atteignirent les innocents comme les coupables. Vaudreuil fut de ce nombre et n’échappa point à la Bastille. Il n’y eut pas jusqu’à l’honnête Pouchot qui ne fût inculpé par d’ignobles délateurs. Des accusations d’un autre genre brisèrent la carrière de braves officiers de l’armée : Dalquier et Poulariés perdirent leurs grades de commandants de bataillon, qui furent donnés à de jeunes officiers plus agréables aux dames de la cour.

En décembre 1761, une commission, présidée par M. de Sartines, lieutenant général de police, et composée de vingt-sept juges au Cnàtelet, fut chargée de prononcer souverainement dans le procès intenté au nom du roi « contre les auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications commis en Canada ». Bigot et Cadet nièrent tout effrontément, tant qu’on n’eut pas mis sous leurs yeux les preuves irrécusables de leur culpabilité. Alors ils tâchèrent de se défendre en enveloppant autant de personnes que possible dans leurs accusations. Les juges mirent quinze mois à dépouiller l’énorme masse de documents qui formaient le dossier du procès.

Vaudreuil parut plutôt comme juge que comme accusé dans la cause. Le calme et la conte'nance honnête de ce vieillard sexagénaire, blanchi au service de l’État, la dignité de sa défense concise et probante, firent impression sur ses juges.

« Lorsque, dit- il en commençant son plaidoyer, un gouverneur a été chargé d’une administration purement militaire, qu’il s’en est acquitté avec honneur et de la manière la plus distinguée, sans jamais sortir du cercle tracé par ses instructions et ses pouvoirs, il a le droit de regarder une procédure dont l’objet est de discuter l’alministration des finances et l’emploi des deniers du roi comme une affaire qui lui est totalement étrangère. » Le marquis de Vaudreuil avait gouverné la Nouvelle- France durant une des périodes les plus difficiles de son existence. Après avoir servi l’État pendant cinquante-six ans et avoir eu toute espèce d’occasions de s’enrichir, il était rentré pauvre en France. Tour à tour gouverneur des Trois-Rivières, de la Louisiane et du Canada, il avait été obligé de vendre les belles plantations qu’il avait acquises au bord du Missis^sipi pour soutenir sa dignité de gouverneur général. Durant la dernière guerre, il avait sacrifié tout son traitement et jusqu’à

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sa vaisselle d’argent pour le soutien de l’armée. Selon sa propre expression, toute sa fortune consistait « dans l’espérance des bienfaits du roi ».

Dédaignant de se justifier davantage des perfides insinuations de Bigot, il ne songea qu’à défendre ses compatriotes les Canadiens, que cet intendant et ses cora-

Monument de Wolfe et de Montcalm, à Québec, érigé en 1827 par les soins dedord^Dalhonsie , ^

gouverneur du Canada.

plices cherchaient à dépouiller de leur honneur, après leur avoir enlevé tous leurs biens.

Le président de la commission rendit son arrêt contre les accusés le 10 décembre 1763. Vaudreuil fut déchargé de toute accusation, Bigot et le trésorier Varin bannis à perpétuité du royaume, et leurs biens confisqués. Cadet fut condamné à être banni neuf ans de Paris et à restituer six millions. Les autres concussionnaires : Bréard, Pénisseault, Péan, Maurin, Corpron, Estèbe, Martel, eurent à restituer des sommes variant de trente mille à six cent mille livres. Des vingt et un accusés, dix furent condamnés, six acquittés, trois admonestés, et deux renvoyés faute de preuves. Sept des contumaces furent condamnés à diverses peines.

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En apprenant l’acquittement de Vaudreuil , le roi lui écrivit une lettre de félicitations et lui accorda une pension de six mille livres.

Mme Pénisseault, dit- on, sut gagner les bonnes grâces du duc de Choiseul, qui lui accorda des lettres de justification pour son mari et lui conserva des gains frauduleux qu’il avait été condamné à rendre. Bréard légua à son fils le soin de venger la flétrissure que lui avait infligée son souverain. Jean- Jacques Bréard, né à Québec en 1751, fut élu membre de la Convention et vota la mort de Louis XVI.

Louis XV témoigna sa satisfaction au chevalier de Lévis en le créant, dès son retour, lieutenant-général par une promotion spéciale. A l’ouverture de la campagne, il alla rejoindre l’armée du Rhin, sous les ordres du maréchal de Soubise. Après, avoir assisté aux combats de Fillinghausen et de Schedinghem, il vint renforcer en Hesse le maréchal de Broglie, avec un corps de dix mille hommes. Chargé en 1762 du commandement de l’avant-garde du corps de réserve, placé sous les ordres du prince de Condé, il soutint victorieusement toutes les attaques du prince héréditaire de Brunswick. Il eut une large part à la brillante affaire de Gremighen. Attaqué par vingt-cinq mille hommes à deux lieues de l’armée, il ne put jamais être entamé. Durant une des nombreuses charges qu’il eut à repousser, il eut un cheval tué sous lui d’un èoup de pistolet. Ce fut Lévis qui décida du succès des armées françaises à Johannisberg. Il y commanda la gauche de l’armée, qui eut à soutenir tous les efforts du prince de Brunswick. Cinq jours après, n’ayant avec lui que quatre mille hommes, il se maintint pendant plus de trois heures sur la montagne de Johannisberg contre dix -neuf bataillons et trente pièces de canon.

Les compagnons d’armes de Lévis, privés de se battre à ses côtés, applaudissaient de loin à ses succès. Bourlamaque lai écrivit de Paris : a Voulez -vous bien, mon général, recevoir mon compliment sur l’affaire du 25, et sur ce qui l’a précédée? J’apprends avec grand plaisir que vous avez eu grande part au succès en cette affaire. N’allez pas, je vous en prie, vous faire tuer au moment de la paix. Elle paraît sûre. »

Bougainville, de son côté, lui disait : « Mon général, il faudra donc tous les ordinaires vous faire un compliment nouveau? Recevez, je vous prie, le mien sur la part que vous avez certainement eue à la victoire de M. le prince de Condé. Elle est belle et bien glorieuse pour la nation et bien agréable au moment de la conclusion. C’est bien finir et rester sur la bonne bouche. M. de Nivernais part demain matin et pourra se montrer à Londres la tête plus haute. »

A la mort du duc de Chaulnes (1765), le général de Lévis fut créé gouverneur le la province d’Artois. En 1771, il fut nommé capitaine des gardes de M. le comte de Provence, depuis le roi Louis XVIII. Enfin, comme couronnement de sa glorieuse

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carrière, il fat créé chevalier des ordres du roi, maréchal de France, puis duc héréditaire. Il mourut d’apoplexie à Arras, le 26 novembre 1787, à l’âge de soixantesept ans.

Il serait superflu de tracer ici le portrait de Lévis : il ressort de l’ensemble de cet ouvrage. On l’a entendu parler, on l’a vu agir. Il s’est montré supérieur à tout ce qui l’environnait. Montcalm n’hésitait pas à reconnaîlre sa supériorité. Sa correspondance témoigne du soin qu’il prenait de toujours le consulter, de modifier au besoin ses idées pour ne pas êlre en opposition avec lui. Lévis fut le seul homme dont l’impérieux marquis subit l’ascendant. Il se sentait dominé par sa haute et froide raison, par l’empire qu’il avait sur lui -même, la sagesse de ses conseils, la prudence de sa conduite. Montcalm et Lévis avaient de commun de grandes qualités militaires, une bravoure à toute épreuve, une science et une expérience consommées dans l’art de la guerre; mais Lévis avait plus de sûreté dans le coup d’œil, plus de largeur dans les vues, plus de sang-froid et de fermeté dans l’action. Ce fut la bonne fortune de Wolfe de ne pas recontrer Lévis sur les plaines d’Abraham. La journée de Montmorency n’avait été qu’un échec, celle du 13 septembre eût été un désastre.

La guerre de Sept ans touchait à sa fin. Un million d’hommes y avaient péri, sans changer la carte de l’Europe. Toutes les puissances belligérantes soupiraient après la paix, l’Angleterre victorieuse aussi bien que la France vaincue. La mort du vieux George II, auquel succédait son petit-fils, George III, modifia la politique de la Grande-Bretagne. Le jeune roi, seul souverain vraiment anglais qui eût régné depuis la chute des Stuarts, fut salué avec transport à son avènement au trône. La puissance de Pitt fut dès lors ébranlée, car le roi le haïssait. Son favori, lord Bute, conseilla la paix.

En France le duc de Choiseul était devenu tout-puissant. Il avait acquis la terre de Chanteloup, voisine d’Amboise, en Touraine, où il tenait une sorte de cour. Il entama des négociations avec l’Angleterre, après avoir conclu le fameux pacte de famille qui unissait dans une étroite alliance les différentes branches de la maison de Bourbon. Pitt traîna les négociations en longueur, afin de frappper de nouveaux coups. L’Espagne perdit Cuba et Manille. Le drapeau anglais flotta sur le territoire de France : Belle-Isle fut prise, malgré la belle défense de M. de Sainte-Croix.

Les négociations recommencèrent en septembre 1762. Pitt n’était plus ministre, le roi et son conseil, fatigués de son arrogance, avaient accepté sa démission, qu’il avait offerte, et lord Bute était devenu premier ministre. Le duc de Bedford fut envoyé à Paris, le duc de Nivernais à Londres. Bute exigeait l’abandon de l’Inde et du Canada; de plus, la démolition de Dunkerque, « comme un monument éternel du joug imposé à la France. j>

Dans les deux royaumes, une question passionnait les esprits : le Canada serait-il rendu à la France? Voltaire, chez qui le sentiment national était éteint, en réclamait l’abandon. L’occupation de ces quelques arpents de neige ne serait, selon lui, « qu’une cause éternelle de guerre et d’humiliations. » Les esprits clairvoyants, — Bougainville et le commissaire Bernier étaient de ce nombre, — pensaient bien ditféremment. Bougainville écrivit un mémoire très curieux, plein d’idées fécondes, sur la Nouvelle-France, ses ressources, son avenir, le grand intérêt qui s’attachait à sa conservation.

Bernier écrivait de son côté à M. de Crémille : « Je pleurerai avec vous et tous les vrais patriotes la perte de cette belle colonie. Si elle doit revenir à la France, c’est un bien; si elle doit être séparée pour toujours, la perte en est irréparable, d

En Angleterre, les esprits étaient également divisés ; mais la masse de la nation, partageant les sentiments de Pitt, voulait retenir le Canada. L’homme d’État le plus éminent des colonies anglaises, Franklin, se moquait de ceux qui prophétisaient que l’acquisition du Canada amèneiait leur prochaine indépendance. « J’ose dire, écrivait-il, que l’union entre elles pour un tel objet est non seulement improbable, mais impossible. » L’Amérique allait, dans bien peu d’années, lui donner un éclatant démenti.

A Québec, le général Murray se montrait plus perspicace.

« Croyez-vous que nous vous rendions le Canada? dit-il un jour à M. de Malartic.

— Je ne suis pas assez versé dans l’art de la politique pour voir les choses de si loin, répondit celui-ci.

— Si nous sommes sages, repartit Murray, nous ne le garderons pas. Il faut que la Nouvelle-Angleterre ait un frein à ronger, et nous lui en donnerons un qui l’occupera en ne gardant pas ce pays-ci. »

Les préliminaires de la paix signés à Fontainebleau (3 septembre 1762) entre la France, l’Angleterre et l’Espagne, soulevèrent de longs et vifs débats dans le Parlement anglais. Pitt, quoique souffrant de la goutte, s’y lit transporter. Il affecta d’y entrer au milieu de la séance, soutenu par deux de ses amis. Il parla pendant trois heures, tantôt debout, tantôt assis, contrairement aux usages parlementaires. La scène théâtrale qu’il avait montée n’eut pas l’effet qu’il en espérait. Il fut écouté assez froidement, la Chambre voulait la paix.

Par égard pour l’Autriche, le cabinet de Versailles avait ajourné la signature du traité, qui ne devait être que la reproduction exacte des préliminaires. La France cédait le Canada et tout ce qu’elle possédait dans l’Amérique du Nord, à l’est du.Mississipi, à l’exception de la Nouvelle- Orléans et d’un petit territoire adjacent. Elle renonçait à toutes prétentions sur l’Acadie, le Cap-Breton et toutes les îles du Saint-

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Laurent, ne conservant que le droit de pêche sur une partie des côtes de Terre- Neuve et les petites îles Saint-Pierre et Miquelon comme station maritime, mais à condition que ces îles ne seraient ni fortifiées ni munies de garnison. Dans les Antilles, l’Angleterre restituait les îles de la Guadeloupe, la Martinique, Marie- Galante et la Désirade, qu’elle avait conquises. La France ne gardait des îles neutres que Sainte-Lucie. L’Espagne recouvrait la Havane, mais cédait en retour la Floride et toutes les possessions à l’est du Mississipi. La France lui livrait en compensation la Nouvelle-Orléans et toute la Louisiane, c’est-à-dire l’immense territoire s’étendant à l’ouest du Mississipi jusqu’au Pacifique.

En Europe, la France se soumettait à l’humiliante condition de démolir les fortifications de Dunkerque. Elle rendait Minorque aux Anglais, et l’Angleterre lui restituait Belle- Isle. Les deux puissances s’obligeaient à ne plus fournir aucun secours à leurs alliés respectifs qui resteraient engagés dans la guerre d’Allemagne. La France abandonnait le Sénégal, où elle ne gardait que les îlots de Gorée. Dans l’Inde, elle perdait tous les territoires qu’elle avait acquis depuis le traité d’Aix-la- Chapelle, mais recouvrait quelques postes de commerce, en s'engageant à n’en fortifier aucun dans le Bengale.

Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, mit fin à la guerre de Sept ans. Il paraissait n’avoir rien changé à la physionomie de l’Europe; en réalité, il marquait une évolution dans l’histoire de l’humanité. La France, confinée dans le vieux continent, allait se replier sur elle- même, se livrer tout entière aux idées nouvelles qui fermentaient dans son sein, et qui, avant la fin du siècle, devaient faire explosion sur le monde. L’éclatante revanche qu’elle prit sur l’Angleterre, vingt ans après le traité de Paris, fut le prélude de ce vaste embrasement qui a creusé un abîme entre le passé et le présent.

Le traité de Versailles, conclu en 1783, a consacré l’indépendance des colonies anglaises, devenues la République des États-Unis. Par ce traité, l’Angleterre ne conservait plus en Amérique qu’une partie de la Nouvelle-France, avec le petit peuple qu’elle avait conquis et qui commençait à renaître de ses ruines. Si M. de Malartic, interrogé par le général Murray, avait pu lire l’avenir, il lui aurait répondu :

Le cabinet de Londres sera moins prévoyant que vous; il ne laissera pas de frein à ronger aux colonies voisines, qui avant peu briseront celui de leur allégeance. Devenus indépendants, les États-Unis étonneront l’univers par leur rapide accroissement. Dans un siècle, ils formeront un peuple de cinquante millions d’hommes. Vous me demanderez sans doute comment s’accomplira ce prodige? Il viendra de toutes les parties de l’Europe un tel flot d’émigration, que les invasions des Barbares peuvent seules en donner une idée. Il vous est facile d’en prévoir les conséquences. Cette invasion pacifique sera plus funeste aux colons primitifs des États-

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Unis, que ne le sera pour les Canadiens la conquête violente delà Nouvelle-France. A la fin du xixe siècle, les descendants des Pilgrim Fathers, c’est-à-dire vos colons les plus intelligents et les plus actifs, auront à peu près disparu de la Nouvelle- Angleterre. Ils auront été remplacés par d’autres races qui donneront au pays une tout autre physonomie, si bien que si les Elders du temps de Cotton Mather revenaient sur la terre, ils ne retrouveraient plus rien des mœurs, des usages, de la religion d’autrefois.

Il en sera tout autrement des Canadiens. Délaissés par la France dans un état de ruine inconcevable et livrés à un vainqueur qui emploiera sa toute-puissance à les anéantir comme race, iis survivront à tout. Sans émigration étrangère, par le seul développement de leurs familles, ils s’accroîtront si rapidement, qu’à la fin du siècle prochain ils formeront un peuple homogène de plus de deux millions d’individus, uni comme un seul homme et resté si français, qu’un de leurs poètes pourra dire en toute vérité :

Nous avons conservé le brillant héritage Légué par nos aïeux, pur de tout alliage,

Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.

Ils jouiront alors des libres institutions de la Grande-Bretagne, qu’ils auront conquises par des luttes non moins héroïques que celles qu’ils viennent de soutenir. Et ils n’auront plus qu’à rester fidèles à eux-mêmes pour réaliser les desseins que la Providence a eus en vue dans la fondation de la Nouvelle-France.

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