ÉTAT DE LA NOUVELLE-FRANCE
Le succès de nos armes, sur un ennemi incom parablement plus fort en ressources de tout genre, durait depuis cinq ans. Quelques poignées d'hommes avaient défendu, presque toujours victorieusement, les frontières canadiennes contre des voisins quinze fois plus nombreux. L'ère des revers, commencée avec la prise de Louisbourg, se continua bientôt par la destruction des forts Frontenac et Duquesne, défendus par de trop faibles garnisons.
Le fort de Frontenac était sous le commandeinent de M. de Noyan, gentilhomme de Normandie, âgé et infirme, mais conservant dans sa vieillesse toute son énergie et sa liberté d'esprit, capable de faire honneur à un poste qu'on lui donnerait à défendre avec des forces suffisantes,
Averti par le chef iroquois de la Présentation que le puissant corps d'armée du lieutenant-colonel Bradstreet n'était plus qu'à quelques jours de Frontenac, il dépêcha courrier sur courrier à M. de Vaudreuil pour lui demander du secours. L'alarme à Montréal fut alors aussi grande qu'elle avait été tardive. On battit la générale et on ordonna une levée de quinze cents hommes de milice, dont le commandement fut confié à M. Duplessis-Fabert, major de la ville.
Bradstreet, qui était en marche sur Frontenac, avait médité cette revanche pendant la déroute de l'armée anglaise après la journée de Carillon. Cet officier, qui tenait du major Rogers pour la hardiesse, avait déjà soumis ce projet à lord Loudon, qui l'avait accepté, puis à Abercromby, qui, malgré les instances de lord Howe, l'avait ajourné. Bradstreet profita du moment où ce géuéral dévorait en silence la honte de sa défaite à la tête du lac George pour relever par cette entreprise le moral de l'armée. Il en montra l'opportunité plus grande que jamais, par le fait, reconnu de tous les éclaireurs, que les milices canadiennes accouraient en masse au secours de Montcalm. Frontenac, dont les fortifications ne valaient rien, ne devait renfermer en ce moment qu’un petit nombre de défenseurs. Le conseil de guerre réussit à vaincre l'opposition d’Abercromby, et Bradstreet partit avec trois mille hommes, la plupart miliciens, et quarante-deux sauvages conduits par Tête-Rouge, chef onontagué. Il femonta la rivière Mol awk, et le 21 août ses tentes étaient dréssées dans 1. même désert morne et désolé de Choua-
guen, où peu de jours auparavant M. de Longueil avait replié les siennes en prenant congé d'une ambassade iroquoise.
La flottille de bateaux et de berges longea, sans rencontrer un seul ennemi, la rive sud du lac Ontario, et vint aborder le 25 dans la baie de Cataracoui, à moins d’un mille du fort Frontenac. Ce fort, bâti autrefois par le comte de Fronterac, qui lui avait donné son nom, n'était qu'une misérable bicoque formée de quatre bastions carrés, armés de quelques canons et reliés par d+s courtines de cent vingt pieds chacune, percées de meurtrières. Les murs, qui en éiaient vieux et ruinés, n'étaient protégés ni par des fossés ni par des palissades.
Lors de son expédition contre Chouaguen, le fort Frontenac avait servi de base d'opérations à Montcalm, qui avait fait élever, sous la protection du canon des remparts, un camp retranché donnant sur le lac. Ce camp retranché existait encore; mais il était plus nuisible qu'utile, faute de troupes pour le défendre. La garnison se réduisait à une trentaine de soldats de la marine et quelques Canadiens, en tout quatre-vingts hommes. La négligence de M. de Vaudreuil à fortifier et à protéger ce poste était d'autant plus impardonnable, qu'il était lentrepôt de toutes les fournitures destinées aux postes de l'ouest. Ses magasins étaient en ce moment remplis de marchandises, de vivres et de munitions de guerre.
Toute. la flotte du lac Ontario se trouvait réunie dans le port; mais des neuf vaisseaux qui la composaient, il n’y avait d'armées que deux barques : {a Marquise-de- Vaudreuil, de seize canons, et {a Hurault,
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de huit, avec dix ou douze hommes d'équipage chacune. Les autres étaient sans agrès.
Dès que M. de Noyan avait appris l'approche des Anglais, il s'était employé jour et nuit avec sa garnison à faire les réparations les plus urgentes et à mettre en état de service le peu de pièces d'artillerie qui se trouvaient sur les remparts.
Le 25 au soir, le colonel Bradstreet avait terminé le débarquement de ses troupes et de ses munitions. Dans la journée du 26, plusieurs canons, débarqués dès l'aurore, commencèrent à battre le fort en brèche. M. de Noyan répondit aussi bien qu'il ie put avec la poignée d'hommes dont il disposait. Les pièces étaient tellement détériorées, que quelques-unes crevérent et tuèrent des canonniers.
Durant la nuit, une trentaine de berges anglaises avaient tenté de s'emparer des deux barques armées ; mais elles avaient été vaillamment repoussées par les équipages. Les Anglais avaient profité de la même: nuit pour élever, à deux cents verges de la place, deux retranchements ouverts d'embrasures armées de canons, qui commencèrent au jour à faire feu sur les remparts. [ls vinrent alors en colonne, soutenus de quatre pièces de 12 et de deux mortiers, s'établir dans le camp retranché, dont ils firent aisément une parallèle, et d’où ils tirèrent à un’ courte portée.
Le matin du 27, une batterie érigée durant la nuit précédente fit un feu écrasant sur la place. Les barques s’approchèrent pour la démonter ; mais elles furent si cruellement maltraitées, qu'elles durent se retirer,
Avant midi, la brèche était devenue praticable au bastion de la droite ; une partie des canons avaient êté démontés, et la poudrière découverte.
Une plus grande résistance en de telles conditions eüt été insensée, et M. de Noyan arbora le drapeau parlementaire. Toute la garnison, dont le chiffre total, en y comprenant les voyageurs, les artisans et les journaliers, ne s'élevait qu’à cent cinquante hommes, fut faite prisonnière de guerre et renvoyée immédiatement à Montréal, à la condition que le mère nombre de prisonniers anglais, y compris le colonel Schuyler, captif depuis la prise de Chouaguen, seraient mis en liberté et conduits sous bonne escorte aux avant-postes du général Abercromby. Toute la flotte du lac Ontario tomba au pouvoir des Anglais. Les équipages avaient eu le temps de s'échapper avant la signature de la capitulat :. Pas un Anglais n'avait été tué durant le siège. Le colonel Bradstreet se fit honneur par ses bons procédés à l'égard des prisozuiers français. Il n'Y eut qu'un blessé, dont la jambe avait été emportée par un houlet, qui fut scalpé par Tête-Rouge. M. de Noyan fut blâmé de ne pas avoir brûlé et rasé le fort à la première nouvelle de l'approche de trois mille Anglais, et de n'avoir pas pris le large et regagné Niagara avec les barques qu'il aurait pu armer, après avoir mis le feu aux autres.
Bradstreet, conformément aux ordres qu'il avait reçus d'Abercromby, fit sauter le fort et incendier les magasins avec les approvisionnements, toutes les constructions qui se trouvaient à l'intérieur et à l'extérieur du {ort, ainsi que les vaisseaux, à l'excep-
tion de la Marquis? et d'un brigantin, dont il se servit pour le transport du butin. Quand, après sa facile victoire, son escadrille, chargée de dépouilles, sortit de la baie de Cataracoui, il ne restait plus du fort Frontenac et de sa petite baurgade aue des monceaux de ruines fumantes.
L'expédition ne séjourna à Oswégo que le temps de décharger les deux vaisseaux et d'y mettre le feu ; puis elle reprit la route d’Albany.
La perte de Frontenac était presque aussi désastreuse dans ses conséquences que celle de Louisfl bourg. Outre que les frontières du Canada se trou- (l vaient désormais ouvertes à l’ouest aussi bien qu'à | l'est, le lac Ontario ne lui appartenant plus, les communications avec les pays d'en haut étaient interrompues, et du même coup était anéantie notre puissance sur les tribus sauvages. Celles qui incliju naient de notre côté allaient devenir neutres, et celles (il qui chancelaient, lever la hache contre nous. Le fort \ Duquesne, plus faible encore que Frontenac et privé de tout secours, devait forcément être abandonné à l'approche de l'armée formidable qui le menaçait. 1 ne resterait plus à la France, dans toutes ces immenses solitudes, qu'un seul appui important : le fort Niagara , qui allait être défendu, il est vrai, par un officier d'intelligence et de cœur, le capitaine Pouchot, mais à qui il aurait fallu de puissants secours que Vaudreuil, complètement abandonné par Versailles, était absolument incapable de lui fournir. Un officier français, écrivant à sa famille à la fin de la campagne, résumait en un mot ce qui se disait tout bas d'une extrémité à l'autre de la colonie, et ce que
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l'on criait bien haut au delà de la frontière : Finis novæ Franciæ.
M. Duplessis-Fabert n’était encore qu'au village de la Présentation lorsqu'il apprit la reddition du fort Frontenac. Le messager qu'il dépêcha à Montréal pour demander de nouveaux ordres trouva M. de Vaudreuil tout déconcerté, appréhendant avec raison que Bradstreet, fier de sa victoire, n’eût remonté le lac Ontario et mis le siège devant le fort Niagara. Il fit dire à M. Duplessis d'y envoyer à marche forcée cinq cents hommes d'élite, sous le commandement de M. de Montigny, le même officier que Montcalm qualifiait d'admirable, mais pillard.
Quoique les habitants de Québec et des Trois-Ri-
vières fussent en pleine récolte, le gouverneur en fit
monter quinze cents, qu'il dirigea sur la Présentation. Un autre corps de milice de deux mille hommss allait bientôt grossir la petite armée de Montcalm, menacée d'une nouvelle attaque.
La nouvelle de la perte de Frontenac arriva à Carillon le même jour qu'un courrier de Québec confirma la prise de Louisbourg (6 septembre). Ces deux coups de foudre éciatant à la fois trouvèrent Montcalm aussi impassible que Lévis. On verra par quelques-unes de leurs lettres combien peu le courage de ces deux hommes en fut ébranlé.
Vaudreuil manda Montcalm en toute diligence, pour conférer avec lui sur les mésures à prendre.
« Le médecin après la mort! » s’écria le général en partant. Le soir même, à 9 heures et demie, le canot qu'il montait, suivi de quelques-uns de ses officiers, parmi — Pontleroy et Bougainville,
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glissait silencieusement dans l’ombre projetée par le promontoire de Carillon, et disparaissait vers le nord dans les vapeurs que les fraîcheurs de septembre faisaient monter du lac Champlain. Les voyageurs pouvaient encore voir en se retournant les lumières qui brillaient aux casernes du fort Carillon, où les officiers ignoraient le départ de leur général. Montcalm avait ordonné le secret sur son voyage, de crainte que les ennerais, toujours en nombre supérieur à la tête du lac George, apprenant son absence, n'en profitassent pour descendre à l'improviste et essayer de prendre une revanche du 8 juillet.
Montcalm présenta au gouverneur trois mémoires sur la défense des trois points principaux par où le Canada pouvait être attaqué : le lac Ontario, le lac Champlain et Québec. Ses vues s’'accordèrent en somme avec celles de Vaudreuil et avec les mesures que celui-ci venait de prendre. Leurs relations parurent moins tendues, et les amis de l'union et de la concorde eurent quelque espoir d'un rapprochement. Le premier à s'en réjouir, le chevalier de Lévis mandait au prince de Beauvau : « M. de Montcalm a demandé son rappel au mois de juillet par un mécontentement avec M. de Vaudreuil; depuis ce temps ils sont de meilleure intelligence, et il a demandé à rester... Quant à moi, j'ai trouvé le moyen de bien vivre avec tout le monde. »
Sur l'avis de Montcalm, l'ingénieur Pontleroy alla immédiatement examiner ce qui restait du fort Frontenac, afin de juger s’il était susceptible d’être réparé.
Quelques travaux y furent faits, et deux barques
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destinées à porter du canon furent mises sur les chantiers.
Montcalm, se croyant toujours sur le point d’être attaqué, avait précipité son retour à Carillon, où il était arrivé dans la nuit du 16, après dix jours d’absence seulement. Le chevalier de Lévis avait fait ériger une seconde ligne de retranchements en arrière de la première, afin de protéger l'embarquement de l'armée en cas d’une retraite. L'arrivée à New-York de plusienirs régiments amenés de Louisbourg par le général Amherst, dont un déserteur révéla la marche vers le camp d'Abercromby, acheva de convaincre Montcalm d'un prochain retour de l'ennemi; mais il était si bien préparé à le recevoir derrière les nouvelles fortifications, auxquelles il n'avait cessé de faire travailler avec une activité incroyable, qu'il fit arrêter à Saint- Frédéric les deux mille miliciens que lui avait envoyés le gouverneur. « Je ne doute pas, écrivait de son côté Lévis, le 8 septembre, que si les ennemis viennent nous attaquer de vive force, en quelque nombre qu'ils puissent être, nous ne les battions comme nous avons déjà fait. »
Les berges anglaises, qui sillonnaient le lac George et venaient quelquefois faire le coup de fusil jusqu'aux avant-postes français, tenaient l'armée dans de continuelles alertes.
« Notre situation est critique, écrivait Montcalm à sa mère, le 16 octobre, et plus nous irons, plus elle doit le devenir; mais nulle inquiétude. Dieu surtout et l'honneur seront toujours conservés de ma part en tout événement. Comme je resterai en campagne jusqu'au 15 novembre, et que les vaisseaux partront
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de Québec, qui est à cent vingt lieues d'ici, du 4 au 6, voici ma dernière lettre de cette année. J'ai toujours cru que l'ennemi viendrait m'attaquer une seconde fois; mais je commence à croire, vu la saison avancée, qu'ii n'en sera rien.
« Je viens de recevoir, 1l n‘y a que quelques jours, vos deux lettres du 18 mai et 26; j'en ai reçu une de seize pages de mon fils, bien écrite, un peu style du siècle; les détails militaires bien.
« M. de La Bourdonnaye m'écrit que le chevalier est grand comme un chêne, un peu effilé. Croyezvous que je ne suis pas un peu inquiet de n'avoir aucune nouvelle? Ma santé assez bonne, malgré des fatigues grandes.
« Bougainville-passe en France; Dieu veuille qu'il y arrive En ce cas, il nous écrira; M. Doreil, commissaire-ordonnateur, y passe aussi. Dans les circonstances, il fallait des lettres vivantes. Parviendrontelles ? |
« J'ai grand besoin de repos, je dois dix mille écus, et je vieillis bien. Je compte n'être à Montréal qu'avec les glaces, du 20 au 25 novembre. Je vais me reposer jusqu'à Noël; de là à Québec, janvier et février ; mars, avrii, à Montréal; sans doute revenir ici, où une affaire qui sera décisive. Les Anglais sont au moins six contre un. Quelle différence de moyens |...
« J'embrasse tendrement la très chère, que j'aime au delà de toute expression. Je ne vous envoie rien.cette année; je n'ai pas eu le temps d'y songer. J'embrasse ma fille et suis entièrement à vous, ma mère, avec autant d’attachement que de respect. »
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Le 27, il ajoutait à sa femme : « Enfin, ma très chère et bien-aimée, les ennemis commencent à abandonner leur camp à la tête du lac Saint-Sacrement et défilent pour leurs quartiers, suivant quelques déscrteurs. Je me dispose à commencer de faire défiler nos bataillons, troupes de la colonie, etc., du 1°" au 8 que je ferai Farrière-garde, et je laisserai mes deux forts de Carillon et de Saint-Frédéric, que j'ai couverts toute la campagne avec des forces bien inégales, avec leurs garnisons bien approvisionnées et de bons blindages. En voilà, Dieu merci, jusqu'aux premiers jours de mai; car, si Dieu n'y met la main, il faudra se battre courageusement la campagne prochaine.
« Nous avons, le 13 septembre, battu une avantgarde de neuf cents hommes à la Belle-Rivière. C'est à trois cents lieues d'ici; mais nous sommes inquiets que les six mille n'aient pris leur revanche.
« Adieu, mon cœur, aimez-moi; je songe fort à vous, je vous aime beaucoup et ma mère. J'embrasse ma fille. Quand reverrai-je mon Candiac? Il faut que ma santé soit bonne; mais elle s’use par le travail, car il faut être ici tout et de tout métier. Je t'aime plus que jamais. »
Au moment où Montcalm, route sur « la partie de Carillon », reportait sa pensée inquiète du côté de la Belle-Rivière, le commandant du fort Duquesne, M. des Ligneris, un des héros de la Monongahéla, venait de faire revivre le souvenir de cette glorieuse Journée par un coup d'éclat accompli sur les bords de cette même rivière, où blanchissaient sans sépulcre les ossements. des soldats de Braddock. Le marquis
de Montcalm, à qui la première annonce de ce succès était parvenue, s'en réjouissait, sans toutefois se faire illusion sur la position de M. des Ligneris.
Quand on « visité le site où la rivière Monongahéla se jette dars l'Ohio, on n'est pas surpris que les Français aieni donné à ce dernier cours d'eau le nom de Belle-Rivière. Dans cette partie de son cours, elle longe à droite une chaîne de montagnes fort élevées, abruptes, dont l'aspect est presque aussi sauvage aujourd'hui qu'au siècle dernier. C'est à l’endroit même où s'élève la grande et industrieuse ville de Pittsburg que le marquis Duquesne avait fait élever, en 1754, un petit fort auquel il légua son nom. Ce gouverneur avait eu un double but en choisissant ce point statégique et en y entretenant une garnison avec des comptoirs : -c'était d’abord de tenir en échec les Anglais, qui commençaient à descendre le versant des Alléghanys pour y faire des établissements ; ensuite d’accaparer le commerce des nombreuses tribus sauvages de cette région contre les trafiquants anglais qui essayaient de s’en emparer, avec moins d'influence sur les Indiens, il est vrai, mais avec beaucoup plus de ressources matérielles.
Le fort Duquesne, dont la construction fut commencée le 8 avril, était « en bois équarri d'une épaisseur de douze pieds du côté de terre; l'épaisseur remplie de terre, avec un fort parapet et trois bastions garnis chacun de quatre canons, avec un fossé profond en dehors! ».
Les successeurs de M. de Contrecœur, MM. Dumas
1 Voyage au Canada fait l'an 1751 à 1761, par J.-C, B,
et des Ligneris, complétèrent les premières fortifications et commencèrent des ouvrages extérieurs qui n'étaient pas encore finis lors de l'abandon de la place.
. L'assassin:‘ de Jumonville, survenu peu de temps après la fondation du fc:t Duquesne, et la revanche
ton, furent le signal des incursions des sauvages, qui ensanglantèrent les frontières jusqu'à la fin de la guerre, et dont le récit seul fait frémir.
La défaite du général Braddock à Monongahéla par une troupe de milice et d'Indiens, commandés par un brave Canadien, le capitaine de Beaujeu, en fut le principal épisode.
Il y avait trois ans que duraient ces déprédations, quand Vuudreuil écrivait à M. de Massiac, alors ministre de la Marine : « M. des Ligneris, conformément à mes ordres, a touisxrs la plus grande attention à faire harceler les Anglai:. » Il énumérait ensuite le nombre de prisonniers emmenés et de chevelures levées par divers partis de guerre. puis il ajoutait : « Les Loups des montagnes vinrent avertir, le 10 juin, l'officier que M. des Ligneris avait au village de la Fourche, que les Anglais devaient se mettre en marche vers le temps -de la récolte pour venir assiéger le fort Duquesne... Il résulte du rapport des prisonniers, continue-t-il, qu'ils ont une quentité prodigieuse de sauvages qui se rassemblent au fort Cumberland, et qu'ils ont oui dire que les Anglais se mettraient bientôt en marche.
sécurité de la Belle-Rivière. Le convoi des Illinois y
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qu'en prit son frère Coulon de Villiers, sur Washing- ,
« J'ai prévu, malgré notre triste situation, à la.
est heureusement arrivé. Du reste, j'ai envoyé à M. des Ligneris environ trois cent cinquante Canadiens ; il recevra tous les secours des postes qui sont à proximité, tant en Français que sauvages. Je m'attache actuellement à faire passer abondamment des vivres dans cette partie. »
L'armée qui marchait sur le fort Duquesne était composée de troupes levées dans les Etats de Pensylvanie, de Virginie, du Maryland et de la Caroline du Nord, d'une partie du régiment de Royal-Américain et de douze cents montagnards d'Écosse, formant un effectif de six à sept mille hommes. Le général Forbes, qui commandait cette ärmée, avait des traits de ressemblance avec le général Wolfe. Ruiné de santé comme lui, il était comme lui impétueux, irascible et d’une fermeté de caractère qui lui avait valu le surnom de Tête-de-Fer (Head of Iron). Il fit cette campagne au milieu de souffrances qui le réduisaient parfois à l’ « agonie », et d’une faiblesse qui l’obligeait à se faire transporter dans une litière.
La lenteur des mouvements de son armée, due au défaut d'organisation et à la mauvaise qualité des milices provinciales; cette lenteur, qui avait été auparavant une cause de défaite, fit précisément le succès de cette expédition, qui, au reste, se réduisit à une simple marche à travers la forêt.
Pendant que Forbes, à Philadelphie, s’occupait d'organiser l'expédition, et que Washington, au fort Cumberland, rassemblait ses Virginiens, le lieutenant-colonel Henry Bouquet, officier suisse d'un courage. et d'un mérite éprouvés, qui commandait l'un des quatre bataillons du Royal-Américain, s'était
avancé jusqu'au petit village de Raystown, aujourd'hui Bedford , où il formait l'avant-garde de l'armée. Ce ne fut qu'en juillet que Forbes, toujours en proie à d'atroces souffrances, atteignit Carlisle, lieu de ralliement assigné à ses divers corps. Il trouva là tous les éléments d'un désastre : des miliciens de la plus grossière espèce, au dire de Forbes lui-même, dont plusieurs n'avaient jamais tiré un coup de fusil, n'ayant pas la moindre idée de la discipline militaire, encore moins de la guerre d’embuscade et de surprise qu'ils allaient entreprendre ; des officiers dont la plupart ne valaient pas mieux, choisis parmi les hôteliers, les maquignons, les trafiquants; point ou presque point de sauvages pour éclairer la marche de ces masses toutes prêtes pour une panique, et dont la discipline allait se réduire à peu près à se frayer une iovte à travers un pays de montagnes'. Il est
certain que si elles se fussent présentées à cette date
sous les murs du fort Duquesne, M. des Ligneris aurait eu quelque chance de renouveler la journée de Monongahéla. Mais Forbes, instruit par le désastre de Braddock, se garda bien de s’aventurer avec la même témérité. Étranger comme lui aux guerres d'Amérique, il sut mieux profiter des conseils du jeune mais sage Washington, dont le nom et l'expérience commençaient à faire autorité. Il ne crut cependant pas devoir suivre l'avis qu'il lui donna de prendre la route tracée par Braddock, et préféra en frayer une plus courte par la Pensylvanie. Au lieu de se faire suivre d’une longue traînée de bagages,
i Cf. Bouquet to Forbes, 25 mars 1758, Carlisle; British Museum; Bouquet Papers.
aussi encombrants que d"ngereux pôur le moment du combat, il établit de distance en distance des postes fortifiés, munis de tous les besoins de l’armée, afin qu'arrivé à proximité du fort Duquesne, il pût y pousser une pointe vigoureuse et décisive. Ces opérations lentes, mais sûres, lui donnaient de plus le temps de s'aboucher avec les tribus sauvages, qui jusque-là avaient répandu tant de carnage et de dévastations sur les établissements anglais, mais que les derniers événements commençaient à faire vaciller.
Par une claire journée du mois d'août, un groupe d'Indiens et de blancs gravissaient une hauteur connue depuis sous le nom de Grant's Hill, voisine du fort Duquesne. C'était un détachement d’'éclaireurs du général Forbes, aux ordres d’un officier virginien. Cachés derrière d'épais buissons, ils purent observer à loisir la place et le camp qui l’environnait. Le drapeau de France flottait au-dessus d’une enceinte de remparts de très petites dimensions, mais paraissant bien fortifiés et armés. En face du fort et à sa gauche, les rivières Ohio et Monongahéla traçaient deux traits de lumière sur le fond obscur du paysage. En deçà des fossés, sur les glacis et dans l’éclaircie du terrain, plusieurs tentes entourées d’un village de wigwams étoilaient le gazon. Au delà du fort Duquesne, en remontant l'Ohio, s’échelonnaient le long de la berge une soixantaine de maisonnettes, tandis que sur l’autre rive une espèce de parallélogramme indiquait quelques travaux de fortifications. Dans l'intérieur du camp indien, d’où s'élevaient de légères colonnes de fumée, grouillaient des attroupements d'enfants et de squaws, et tout un peuple de
guerriers et de blancs, voyageurs, soldats ou officiers, circulant dans le voisinage et dans l'enceinte du fort. Tout auprès, en arrière, et comme servant de
e à ce coin de terre animé, se dressaient à pic et immobiles, dans leur majesté primitive, les escarpements de la rivière, drapés dans leur vert manteau de feuillage chatoyant au grand soleil d'été.
Il parut évident aux éclaireurs que les troupes dont disposait M. des Ligneris étaient beaucoup moins considérables que ne l'avait imaginé le général Forbes, d'après les rapports presque toujours mensongers des sauvages. Un agent du général, envoyé auprès des tribus de l'Ohio, avait appris à son passage qu'elles ne comptaient que quatorze cents hommes, ce qui était encore au-dessus de la vérité. Il est vrai que Bigot avait écrit à la cour qu'il se livrait trois mille cinq cents rations par jour au fort Duquesne; mais là, comme ailleurs, l’intendant laissait souvent les gardes-magasins gonfler le chiffre des dépenses pour en partager avec eux les profits.
Forbes avait rencontré dans sa marche des difficultés qui lui avaient fait presque regretter de n'avoir pas suivi l'avis de Washington. Au commencement de septembre, son avant-gaïde était encore à seize lieues du fort Duquesne, à un endroit nommé Lovalhannon, où Bouquet faisait construire un camp retranché pour y mettre le dernier dépôt des provisions.
Le major Grant, du régiment des montagnards d'Écosse, qui faisait partie de l'avant-garde, officier aussi brave que Braddock et non moins téméraire,
impatiers de se distinguer, arracha plutôt qu'il
n’obtint du colonel Bouquet l'autorisation d'aller faire une reconnaissance et tenter v coup de main contre le fort Duquesne'. Il partit le 10 septembre de Loyalhannon avec huit cent cinq hommes et trentesept officiers tirés des ‘régiments des montagnards, du Royal-Américain et des troupes de milice, et suivit en bateau le cours du Kiskiminitas, un des affluents de l'Ohio. Après trois jours de marche, il arriva à onze milles du fort Duquesne, où il fit halte jusqu'à 3 heures de l'après-midi. Parvenu à deux milles du fort, il laissa ses bagages à la garde de cinquante-deux hommes aux ordres du capitaine Bullet, et s'avança jusqu'à un demi-mille à peu près du fort. À 11 heures du soir il était étebli sur: l'éminence qui,’à partir de ce Jour, allait s'appeler Grant’s Hill. L'obscurité de la nuit et les vapeurs légères qui, s'élevant des deux rivières, enveloppaient le promontoire avaient complètement dérobé sa marche aux Français. Le silence le plus profond régnait dans le fort aussi bien que dans le camp indien. Grant rassembla ses officiers et leur communiqua son plan d'attaque. Le major Lewis, du corps des Virginiens, devait descendre dans la plaine avec quatre cents hommes et faire une brusque incursion sur le camp sauvage, y répandre la terreur et le désordre. Pendant ce temps, Grant, avec son corps de troupes, se mettrait en embuscade sur la hauteur. Lewis soutiendrait le premier choc des Indiens revenus de leur panique et se replierait ensuite lentement vers la hauteur, où, réuni à Grant, ils accableraient
1 British Museum, Bouquet Papers, lettre de Bouquet à Forbes, 17 septembre 1758,