‹ Montcalm et Lévis [microforme]Chapitre 10 sur 26 · PRISE DU FORT DE NIAGARA · texte numérisé non relu

PRISE DU FORT DE NIAGARA

Les opérations de la campagne, du côté du lac Champlain, s'étaient ressenties de l'effet moral produit par la victoire de Carillon. Le souvenir de cette journée, terrifiant pour les Anglais, les avait rendus lents et timides dans leurs mouvements, tandis qu'il avait soutenu la confiance et le courage des Français. La décision du conseil de guerre, enjoignant à Bourlamaque de faire sauter le fort de Carillon s'il était attaqué par des forces trop supérieures, avait (té tenue secrète, et les troupes mises sous l'impression qu'elles attendraient l'ennemi sur le même champ de bataille que l'année précédente. Leur ardeur ne s'était pas ralentie, et la vue des lieux où elles s'étaient couvertes de gloire, ainsi que de nouvelles fortifications ajoutées aux anciennes, leur faisait espérer de nouveaux succès, malgré leur infériorité numérique. Les deux mille cinq cents hommes qui la‘ composaient étaient continuellement occupés à perfectionner les travaux de défense, comme s’il eût été décidé d’y tenir jusqu’à l’extrémité.

Le 1° de juin, Bourlamaque escorté de deux compagnies, l'une de Berry, l’autre de la Reine, alla faire l'inspection de la rive gauche du lac jusqu'à Saint-Frédéric. La rivière à la Barbue lui parut présenter une ligne trop étendue à défendre pour que sa petite armée pût en disputer le passage. Le fort Saint-Frédéric, dominé par une hauteur, comme celui de Carillon, était encore moins tenable, car cette hauteur n'était pas défendue, et le temps manquait pour y élever des retranchements. Bourlamaque résolut de ne s'arrêter à la rivière à la Barbue, que le peu de jours nécessaires pour donner à la garnison de Carillon le temps de le rallier. Il ferait ensuite sauter le fort Saint-Frédéric et se replierait sur l'île aux Noix, où les travaux de défense étaient déjà commencés.

Chaque jour, les nouvelles des ennemis devenaient de plus en plus alarmantes. Le bruit de leur arrivée, d’abord éloigné, se rapprochait petit à petit, comme les grondements du tonnerre, qui, sourds au début, vont cesse grandissant; et leurs reconnaissances commençaient à se montrer autour de Carillon, pareilles aux éclairs avant-coureurs de l'orage.

Les patrouilles anglaises apparaissaient de jour en jour plus nombreuses et refoulaient nos éclaireurs jusqu'aux abords du Portage. Ces braves coureurs des bois, à la tête desquels se distinguait plus que jamais le brillant et infatigable Langy, comme s'il eût pressenti sa fin prochaine, ne s'étaient pas arrètés depuis l'ouverture de la campagne. Ils avaient vu des légions de travailleurs ouvrir une large trouée de chaque côté du chemin qui conduisait du fort

Édouard à la tête du lac. Le général Amherst n'avait pas voulu y engager son armée avant qu'elle pût circuler en plaine ouverte sans le moindre danger d'embuscade, Ce général, dont la tactique consistait à élever des postes fortifiés partout sur son passage, en fit construire une chaîne ininterrompue, séparés seulement d'une lieue les uns des autres, -entre le fort Édouard et la tête du lac. Il compromettait, par ses lenteurs et ses précautions exagérées, le succès de la campagne. C'était un homme d'un caractère diamétralement opposé à celui de Wolfe : il était flegmatique, taciturne et impassible, du moins en apparence. Les divisions et les rivalités qui s'agitaient autour de lui, les querelles, lui étaient si indifférentes, qu'il semblait ne pas s'en apercevoir. Il n'avait aucune initiative, mais une ténacité à toute épreuve. Quoique son armée fût quatre fois plus nombreuse que celle de son adversaire, il ne se mesura pas une seule fois avec lui durant toute cette campagne. Si les autres généraux anglais lui eussent ressemblé, le Canada n'aurait pas été conquis; et sil se fit un nom, c’est qu'il cueillit les fruits de la victoire que d’autres avaient gagnée.

À la fin de juillet, les onze mille hommes qu'il commandait, composés moitié de troupes régulières, moitié de milices coloniales, soutenus d’une puissante artillerie, n'avaient pas encore quitté les ruines du fort William-Henry. Ils perdaient le temps le plus précieux de la saison à faire des corvées, des manœuvres, des exercices à la cible, des voyages de découvertes, etc.

Les plus hardis de nos éclaireurs s'étaient appro-

chés si près de leurs retranchements, qu'ils avaient entendu aboyer leurs chiens. Ils avaient compté leurs berges, au nombre d'environ trois cents, mouillées à l'ancre au bord de la grève, outre plusieurs bateaux armés de canons. Quelques-unes de leurs berges sillonnaient continuellement le lac, fouillaient les anses et les îles pour débusquer nos partis de rôdeurs. Enfin, le 21 juillet, la flottille des berges s’ébranla sur quatre colonnes, comme avait fait celle qui portait l’armée d'Abercromby. Elle renouvela le même spectacle grandiose, le même déploiement de drapeaux et d'uniformes éclatants entre les montagnes et les îles du lac, mais non plus la même présomptueuse exultation. La terrible leçon infligée l'année précédente inspirait, au contraire, aux coupes d'Amherst une défiance qui était une meilleure garantie de succès. La bise qui soufflait du sud favorisait leur marche. Une partie des équipages retirèrent leurs rames, en firent des mâtures auxquelles ils attachèrent

des couvertures en guise de voiles. Après le coucher

du soleil, pendant qu'ils faisaient halie pour la nuit, aux environs de la Montagne-Pelée, ils furent assaillis par une violente tempête, accompagnée de pluie, qui souleva le lac et ballotta les berges toute la nuit. Le lendemain, dès l’aube du jour, l'avant-garde, formée de l'infanterie légère, aux ordres du lieutenant-colonel Gage, débarqua sans obstacle au Portoge et s'avança jusqu'au moulin de la Chute, suivi du reste de l'armée.

À 8 heures, Bourlamaque, averti de la descente des Anglais, faisait battre la générale et border les retranchements par les grenadiers, un détachement

Le général Amberst, d’après une gravure du Britsih Museum.

de volontaires, cent Canadiens et les ouvriers du génie. [ls reçurent peu après l'ordre de ‘les franchir et de se porter à la Chute, pour retarder les ennemis au passage de la rivière; mais les sauvages, qui étaient au nombre d'environ quatre cents, refusèrent de marcher, malgré les exhortations et les reproches de Bourlamaque. Alors, sur un ordre de Bourlamaque, les Canadiens et les volontaires de Bernard s'élancèrent et poussèrent jusqu'à une hauteur que venaient d'abandonner les sauvages. L'avant-garde de Gage et un corps de troupes régulières fort de quatre ou cinq mille hommes étaient déjà massés en face d'eux, de l’autre côté de la rivière, vis-à-vis une passerelle qu'on n'avait pas eu le temps de couper. À peine deux hommes pouvaient-ils y passer de front. Les rangers la franchirent au pas de course, suivis des régiments, qui se mirent en ordre de bataille à mesure qu'ils avaient traversé, et s’avancèrent sur nos soldats. Ceux-ci, profitant du terrain coupé d’abatis jusqu'au camp, les tinrent en respect malgré l'extrême disproportion du nombre, fusillèrent jusqu'à la nuit avec un rare sang-froid, et rentrèrent en bon ordre derrière les retranchements, qu'ils bordèrent comme s'ils avaient dû être attaqués.

La pluie avait commencé à tomber en abondance. Une brume épaisse, qui montait du lac et envahissait la pointe, dérobait complètement à l'ennemi les mouvements de l’armée. À minuit elle s’embarqua dans un profond silence et s’éloigna non sans regret de ce promontoire, où elle avait inscrit en traits immort2ls le nom de Carillon.

D'Hébécourt était resté dans le fort avec cent

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quatre-vingts soldats de la ligne, quatre-vingt-cinq de la marine, cent vingt Canadiens et treize canonniers.

La brume était devenue si intense, que plusieurs des bateaux s’égarèrent sur le lac et ne reconnurent l'entrée de la Barbue qu'après que le soleil levant eut

dispersé le brouillard. L’ingénieur Desandrouins,

avec un parti d'ouvriers et le deuxième bataillon de Berry, s'y était rendu dès la veille pour commencer les retranchements provisoires projetés par Bourlamaque.

Pendant toute cette journée du 23, « nous vîimes, dit l'ingénieur, une épaisse fumée du côté de Carillon; cétaient les deux hôpitaux, les hangars de la haute et de la basse ville, et les baraques du camp qu'on incendiait. La garnison s’est occupée à détruire sur-le-champ tous les bâtiments du fort, ou au moins d'en enlever toutes les toitures. Cependant les sauvages semblaient honteux de n'avoir rien voulu faire la veille contre les Anglais. Ils étaient d’une surprise étonnante de nous voir abandonner ces retranchements, si célèbres par notre victoire de l’année précédente et par nos travaux pour les perfectionner. Ils n'en voulaient rien croire lorsqu'on le “leur annonça, et disaient : « Quoi! le Français abandonnerait la maison, la cabane où il a tant travallé? Non, cela ne peut être! » |

Cet abandon de Carillon avait achevé de décourager les sauvages. Un seul, le brave Hotchig, était resté dans le fort avec M. d'Hébécourt.

Les Anglais ne s'étaient aperçus de l'abandon des retranchements qu'à 8 heures du matin. Amherst les fit occuper par ses grenadiers et rangea les tentes de

ses soldats le long de la face extérieure, où elles se trouvaient abritées contre les boulets et les bombes que lançait le fort. La figure du taciturne général s'illumina quand il se vit maître, presque sans coup férir, de ces fameux remparts au pied desquels était venue tourhillonner et se briser la belle armée d’Abercromby. Ceux dé ses officiers qui s’y étaient trouvés s’étonnèrent des augmentations faites à ces retranchements, soit en bois, soit en terre, soit en pierre sèche. Ambherst fit approcher son artillerie et commença un siège en règle, pendant que de Carillon les Français tiraient à toute volée.

Dans la nuit du 24, la garnison fit unc sortie, attaqua les gardes de tranchée, y jeta la confusion, tua un lieutenant, plusieurs soldats, et en blessa un plus grand nombre.

Pendant quatre jours consécutifs, les quatre cents Français de d’Hébécourt arrêtèrent les onze mille hommes d'Amierst. Une plus longue résistance eût été impossible sans exposer la garnison tout entière à être enveloppée et faite prisonnière, car les berges ennemies se montraient en grand nombre sur le lac Champlain. Le 26, à 10 heures du soir, la garnison évacua le fort avec armes et bagages, et prit place dans les bateaux ; d'Hébécourt et Louvicourt sortirent les derniers, après s'être assurés que tous les canons des remparts étaient chargés jusqu’à la gueule, et les mines prêtes à être allumées. Trois déserteurs arrivaient en ce moment hors d’haleine au camp anglais,

.où ils confirmaient la nouvelle de l'évacuation qu'on

soupçonnait déjà au mouvement inusité qu'on avait remarqué autour de la place.

Il était près de minuit ; les derniers bateaux venaient de prendre le large au milieu, du silence d’une belle nuit d'été, lorsque tout à coup une immense gerbe de lumière monta vers le ciel, accompagnée d’une épouvantable détonation qui fit trembler le promontoire et secoua les eaux du lac. Un épais nuage de poussière, mêlé de pierres, de bois, de débris de toutes sortes, tourbillonna un. instant dans les airs, puis s’abattit avec fracas sur la pointe et sur le lac. Quand le soleil se leva sur ces ruines, le feu courait encore parmi les décombres et faisait partir de temps en temps quelque canon resté chargé. Les Anglais furent assez longtemps sans s'approcher, de crainte de quelques autres explosions. Un des bastions avait été complètement détruit; les autres, affreusement mutilés, étaient encore reconnaissables. C'était là tout ce qui restait de Carillon, ce petit fort dont l’existence avait été de courte durée, mais dont le souvenir est impérissable.

D'Hébécourt avait reçu l’ordre de ne s'arrêter qu’à Saint-Frédéric, où Bourlamaque le rejoignit le lendemain, et n'en repartit qu'après avoir fait sauter le fort. ( Le 2 août, dans la soirée, on arriva en vue de l'île aux Noix, où l’on débarqua le lendemain par une pluie battante. C'était la dernière étape de l'armée; elle devait s’y défendre à outrance, y périr, s’il le fallait, pour sauver la colonie. Les travaux de fortifications, déjà avancés, furent poussés avec toute la vigueur que pouvait y mettre le stoïque et énergique Bourlamaque.

Ambherst, qui aurait dû s'attacher à sa poursuite,

‘avait pas encore quitté le plateau de Carillon le 3 août. Il absorbait toutes les forces de son armée à relever les ruines du fort, quand il apprit par ses éclaireurs que Saint-Frédéric avait été évacué.

Dans le moment d’exultation qu'il éprouva lorsqu'il prit possession de ce fort, il parut sortir de son caractère habituel et vouloir faire autre chose que de prendre des forts abandonnés. Du moins l’écrivit-il. Mais, cet instant passé, il reprit sa tactique ordinaire et manda au gouverneur de New-York « qu'il se mettait immédiatement à l'œuvre pour bâtir un fort tel, que par sa situation et sa solidité il garantirait très efficacement la possession de tout le pays ». On ne peut s'empêcher de faire contraster cette lenteur et cette timidité avec la promptitude et la hardiesse déployées par les Français sur la même route militaire. À la même date, deux ans auparavant, Montcalm, avec une armée beaucoup moins nombreuse, avait franchi toute la distance entre Montréal et la tête du lac George, et achevait de 1seune William- Henry.

Avant que le nouveau fort, qui réoi le nom de Crown-Point, fût terminé, Amherst en construisit sur les éminences voisines trois autres qui devaient servir d'ouvrages avancés; et sur l'avis donné par des déserteurs que les Français avaient quatre vais-

seaux armés sur le lac Champlain, il chargea le com-

mandant de sa marine, le capitaine Loring, de bâtir un brigantin, une batterie flottante, et, un peu plus tard, une corvette, destinés à protéger la marche de son armée. [Il était évident que tous ces travaux ne pouvaient être finis avant l'automne. On a peine à

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croire qu'Amherst ait achevé de paralyser son armée en organisant des expéditions aussi inutiles que celles qu'il dirigea, d’un côté vers les sources de l'Hudson, de l’autre au fond du lac Champlain, et à l'est jusqu'à la rivière Connecticut, sous prétexte d'explorer ces voics de communication connues depuis longtemps. [Il donnait ainsi à Bourlamaque le temps de se fortifier à l’île aux Noix, de lui barrer le chemin de Montréal, et de l'empêcher de faire sa jonction avec Wolfe.

L'armée d'invasion lancée vers la frontière de l'Ouest contre Niagara était conduite avec plus d’activité. Le général Prideaux, avec cinq mille hommes de troupes régulières et de milices, outre neuf cent quarante-trois sauvages rassemblés par sir William Johnson, avait remonté la rivière Mohawk et débouché sur le lac Ontario, après avoir jeté une garnison dans le fort Stanwix et dans quelques postes le long de sa route. Il fit halte sur les ruines de Chouaguen, où il assura ses communications en laissant un corps de mille hommes commandés par le colonel Haldimand, avec ordre de se fortifier de l’autre côté de la rivière, sur l'emplacement du fort Ontario, et remonta le 1° juillet dans ses bateaux pour atteindre Niagara, en suivant les bords du lac,

La flottille qui portait son armée abordait, sans avoir rencontré un seul ennemi, à la tête du lac Ontario. Mais, avant de l’y suivre, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur le théâtre de ses opérations.

L'énorme masse d'eau qui forme la cataracte de Niagara continue sa course échevelée en tourbillon

LES HÉROS DE QUÉBEC 4m

nant au fond d’une crevasse dont les murailles gigantesques ne s’abaissent qu'en approchant du lac Ontario, quatre lieues plus bas. Le fort Niagara, dont le site est encore marqué par des ruines, avait été bâti à l'extrémité de l'angle que décrit la rive droite de la rivière avec les « écores » du lac. Il n’avait d’abord été qu'un simple poste de traite établi par le sieur de Joncaire, coureur des bois très influent parmi les Iroquois, qui l'avaient adopté dans une de leurs tribus (1721). Lorsque, dans l’automne de 1755, le capitaine Pouchot y fut envoyé avec le régiment de Guyenne pour en refaire les fortifications, il n'y trouva qu'une enceinte de palissades à demi pourries, gardées par une soixantaine de Canadiens. Il en fit une petite forteresse solidement construite selon les règles de l'art militaire. Elle était de forme triangulaire, munie de bastions et d’un fossé. Le côté qui faisait face au lac et celui qui regardait la rivière longeaient les écores, dont les pentes assez raides étaïènt une protection naturelle. Le côté le plus vulnérable était celui de terre, dont les approches étaient faciles. L'ingénieur y multiplia les travaux de défense. En avant du fossé régnait un chemin couvert, protégé par des ouvrages avancés reliés à la campagne par des glacis. Ces fortifications étaient encore inachevées, quand Pouchot fut rappelé à Montréal et remplacé par M. de Vassan. A son retour, au printemps

de 1759, il se hâta de reprendre les ouvrages aban-.

donnés en son absence, et y travaillait encore avec toute sa garnison au moment du siège.

Les deux corvettes lancées à la Pointe-au-Baril, l'Iroquoise et l'Oulaouaise, armées chacune de dix 5°

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canons, avaient remis la France en possession du lac Ontario. Elles avaient rétabli les communications entre Niagara et la Présentation, servant à la fois de bâtiments de transport et de croisières.

Les deux fils de M. de Joncaire, Philippe et Daniel, établis comme leur père chez les Iroquois, où ils avaient plusieurs parents métis et de riches comptoirs, y jouissaient comme lui d’une grande autorité. [ls avaient longtemps balancé l'influence de sir William Johnson, le plus accrédité des Anglais auprès des Cinq-Nations. Celui-ci à l'est, chez les Agniers ; ceux-là à l’ouest, chez les Tsonnontouans, dominaient dans les conseils et faisaient osciller les tribus entre les deux partis. |

Mais la puissance toujours croissante des Anglais, leurs ressources incomparablement plus grandes, qui leur permettaient de multiplier leurs séductions, le prestige surtout qu'ils s'étaient acquis depuis la destruction de Frontenac et la prise du fort Duquesne, avaient fini par anéantir l'autorité des Joncaire.

Vers le milieu de mai, Philippe, l'aîné des deux frères, écrivit à Pouchot que les Iroquois s'étaient déclarés et avaient accepté la hache de guerre des mains de Johnson. Il l’avertissait en même temps

u’une armée anglaise se préparait à venir attaquer Niagara. Malheureusement Pouchot ne tint pas assez compte de ces avertissements, et une suite d'incidents dont on lira plus loin les détails l’entretinrent dans cette fausse sécurité. Il crut le danger assez éloigné pour risquer une division de ses forces et organiser une expédition dont les avantages le séduisaient. Le nouveau fort de Pittsburg, où les Anglais décimés

par les maladies n'avaient pu guère travailler dans le cours de l'hiver, n'était pas à l'abri d'un hardi coup de main. Le camp de Loyalhannon même, réduit comme le fori, pouvait être emporté. Un parti dé sauvages onontâgués, commandés par M. de Saint- Blin, alla enlever aux environs un convoi de seize chariots chargés de vivres et escortés par cent hormimes. Vingt-sept furent tués, trois faits prisonniers, le reste dispersé dans les bois. Les sauvages brûlèrent les chariots et emmenèrent quatre-vingt-quatre chevaux.

M. Pouchot confia à M. de Montigny un corps de troupes, avec des vivres, des marchandises de traite, des armes et même du canon. Dans la lettre qu'il écrivait à M. des Ligneris, à qui il envoyait ces secours, il lui disait : « Si vous étiez assez heureux d'enlever Loyalhannon, vous devez être sûr que tous les postes, depuis Raystown jusqu'à la Belle-Rivière, tomberont d'eux-mêmes, se trouvant abandonnés à leurs propres forces et ne pouvant recevoir aucun secours de vivres. »

Un pareil exploit aurait eu sans doute un grand éclat, aurait fermé la route aux Anglais de ce côté, et rallié les tribus de l'Ohio; mais il était chimérique à l'heure présente. Le fort Niagara étant la clef des pays d'en haut, tout le reste devait être subordonné à sa sécurité. C'était, au surplus, d’après le dire de Pouchot lui-même, ce que portaient les instructions de Vaudreuil.

Toute la population française de l'Ouest, obéissant à l'appel de ce gouverneur, était alors en armes. Elle accourait de la baie Verte, de Michilimakinac, du Détroit et jusque de la Louisiane, entraînant à sa

suite tout ce que les officiers partisans les plus en renom, tels que Marin, Langlade, Aubry, des Ligneris et autres, avaient pu rassembler de coureurs des bois, de métis et de sauvages.

Ces bandes suivaient un double courant : celles de l'extrême Ouest descendaient par l'Outaouais pour rejoindre les armées de Montcalm et de Bourlamaque où nous les avons vues; les autres avaient pour point de ralliement le fort de la Presqu'île, sur le lac Erié, où commandait M. de Portneuf.

Le commandant du Détroit, M. de Bellestre, amenait cent Français et cent cinquante sauvages; le capitaine Aubry, six ou sept cents hommes des bords du Mississii; MM. de Linctot et Bayeul, sept cu huit cents sauvages des postes intermédiaires. M. Marin, revenant avec deux cent quatre-vingts sauvages et quelques Canadiens d’une incursion du côté de Pittsburg, allait bientôt se joindre à eux. M. des Ligneris, au fort Machault, attendait la réunion de tous ces corps pour exécuter le plan du capitaine Pouchot.

Celui-ci avait envoyé de bonne heure, dans le mois de juin, la corvette l'Outaouaise croiser à l'entrée de la rivière Chouaguen. Elle fut assaillie en route par un ouragan qui brisa son grand mât et son beaupré et faillit l'engloutir. Une troupe de sauvages mississagués qui se trouvaient à bord, et qui n'avaient jamais essuyé de tempête sur un navire, furent si effrayés, qu'ils jetèrent à la mer leurs armes, leurs ornements et des morceaux de tabac pour apaiser le manitou du lac. Cet accident donna lieu à une scène de comédie qui aurait pu tourner au tragique. Il y avait à bord un bossu si petit de taille, qu'il parais-

sait un vrai nain, Les Mississagués, qui n'avaient jamais vu d'être humain si petit, se persuadèrent qu'il était un manitou et voulurent à toute force le ieter à la mer, comme un autre Joras. Le commandant eut toutes les peines du monde à les arrêter. L'Oulaouaise fut retardée plusieurs jours à la Présentation pour être réparée. À son retour vis-à-vis Chouaguen, elle détacha un canot monté par M. de Blainville et quelques sauvages, pour aller à la découverte. L'armée de Prideaux franchissait en ce moment la chute de la rivière à quelques lieues de son embouchure. Par une incroyable incurie, le canot ne remonta pas jusque-là, et, n'ayant rien aperçu, M. de Blainville confirma M. Pouchot dans son illusion. La seconde corvette fit la croisière avec aussi peu d'intelligence. L'Iroquoise, qui remontait le lac dans le temps même où les longues files d'embarcations en longeaient la côte méridionale, et qui n'aurait eu qu'à lou’oyer durant quelques jours pour les découvrir, n'eut aucun soupçon de leur présence. La corvette jeta l'ancre devant Niagara dans l'après-midi du 6 juillet, précisément à l'heure où Prideaux débarquait son armée à une lieue et demie du fort. Le commandant venait de faire son rapport à M. Pouchot, lorsqu'un soldat chassant aux tourtes dans la clairière vit sortir du bois une bande de sauvages qui's’élancèrent sur deux, de ses camarades occupés un peu plus loin, et les entraînèrent avec eux. Il courut en avertir le commandant, qui fit sur-le-champ sortir une cinquantaine d'hommes. Ce piquet n'était pas encore arrivé à la lisière du bois, qu'il reçut une décharge de plus de deux cents coups de mousquet, dont la régularité

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fit reconnaître des troupes réglées. Deax soldats furent blessés et cinq faits prisonniers Le piquet opéra sa retraite sous la protection des canons du fort, qui lancèrent quelques boulets aux ennemis.

[Il n'y avait que quatre cent quatre-vingt-six hommes de garnison, tirés en nombre à peu près égal des troupes de terre, de la colonie et de la milice, outre trente-neuf employés, dont cinq femmes ou enfants.

À une lieue et demie au-dessus de la cataracte, avait été placé un petit fort en bois appelé le Portage, où commandait Daniel Chabert de Clausonne. Un courrier lui fut immédiatement dépèché pour lui ordonner de se replier sur Niagara avec ses hommes, après avoir brûlé son fort. Le même courrier se rendit au fort Machault avec des dépêches enjoignant à M. des Ligneris de rassembler tout ce qu'il y avait de Français et de sauvages à la Presqu'île et dans les forts voisins, et d’accourir au secours de Niagara.

Dans läa matinée du 9, pendant que les boulets du fort balayaïent les broussailles des environs, il parut dans la clairière un officier agitant un drapeau blanc. M. Pouchot envoya vers lui un de ses lieutenants, qui lui banda les yeux et l’amena au fort. Ce parlementaire était un capitaine du Royal-Américain, porteur d’une sommation du commandant anglais, disant « que le roi d'Angleterre lui ayant donné le gouvernement du fort Niagara, il eût à lui remettre cette place; sinon qu'il l'y obligerait par les forces supérieures qu'il avait avec lui ». M. Pouchot répondit qu'il n'entendait pas l'anglais, qu'il n'avait pas de réponse à faire. Il avait cependant bien compris la

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lettre. L'officier insista sur les grandes forces qu'il avait. M. Pouchot répliqua que le roi lui avait confié cette place, qu'il se trouvait en état de la défendre et qu'il espérait que M. Prideaux n’y entrerait jamais ; que du moins, auparavant, il voulait faire connaissance avec eux; que sûrement il gagnerait leur estime. Il fit déjeuner cet officier et le renvoya, les yeux bandés, jusqu'où on l'avait pris.

Le général Pr'deaux, qui avait échelonné une partie de son armée sur son passage, avait encore devant Niagara deux mille deux cents hommes, outre ses neuf cents sauvages. Durant les premiers jours du siège, la corvette embossée vis-à-vis de son camp J'incommoda si fort, qu'il fut obligé de dresser ses tentes hors de sa portée. Elle retarda ses opérations en arrêtant ses bateaux et le forçant à transporter par terre tout son matériel de siège.

La petite garnison était sur pied jour et nuit; mais l'espérance qu'elle avait d’un secours prochain soutenait son courage et son *#ntrain. Le matin du 10, quand le soleil levant eut dissipé le brouillard qui s'était levé du lac à la suite d’une nuit pluvieuse, on s’aperçut que l'ennemi avait commencé à trois cents toises de distance une parallèle obliquant vers le lac. Les boulets et les bombes dirigés sur ces travaux les ralentirent sans les arrêter.

Depuis is 6 juillet, personne dans le fort n'avait clos l'œil. Les soldats aux embrasures tombaient de sommeil en épaulant ieurs armes. Sur dix fusils, il n'y en avait guère qu'un qui partit. Sept armuriers étaient continuellement employés à les raccommoder. Faute de baïonnettes, les soldats de la colonie et les

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Canadiens avaient adapté des couteaux de bücherons au bout de bâtons et les emportaient aux postes avec eux.

Le soir du 18, les assiégés remarquèrent une grande fumée qui montait de la tranchée : ils crurent qu'un de leurs boulets avait mis le feu à un dépôt de poudre. C'était une bombe qui avait éclaté au sortir du mortier, et dont un éclat avait frappé à la tête le général Prideaux et l'avait tué instantanément.

Il fut remplacé dans le commandement par sir William Johnson.

À mesure qu'approchait le temps où l'armée de M. des Ligneris devait se montrer sur le chemin de la cataracte, les regards de la garnison. se portaient de plus en plus de ce côté. Mais le secours si impatiemment attendu arriverait-il à temps? L'ennemi avait fini ses approches, et les brèches, grandissant d'heure en heure, allaient bientôt être prêtes pour l'assaut. |

Le 23, à 10 heures du matin, entrèrent au fort quatre sauvages porteurs de lettres de MM. des Ligneris et Aubry. Ces sauvages dirent que leur armée était forte de six cents Français et de mille sauvages ; que, lorsque ses bateaux avaient passé à la sortie du lac Erié, ils couvraient tellement la rivière, qu'elle paraissait une île flottante. M. Pouchot répondit par les mêmes courriers que les assiégeants lui semblaient être de quatre à cinq mille hommes, sans compter les sauvages; que si M. des Ligneris ne se croyait pas assez fort pour les battre, il ferait mieux de traverser la rivière Niagara et de descendre par sa rive ‘gauche jusque vis-à-vis le fort, où il n'y avait que

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deux cents Anglais qui seraient sûrement écrasés, parce qu'ils pouvaient être difficilement secourus ; qu'ensuite les bateaux du fort traverseraient son armée. Malheureusement ce conseil ne fut pas suivi.

Les troupes indisciplinées de Ligneris, après avoir tiré leurs canots à terre, défilèrent en longue colonne ;: bariolées de toutes couleurs, au bord du précipice creusé par la cataracte. Le chemin du Portage, qui menait au fort Niagara, n'était qu'une trouée mal tracée à travers la forêt, sur un terrain inégal et rocailleux. Le 23 au soir, les feux de bivouac durent être allumés en vue de la Chute. De toutes les hordes américaines réunies sous les bannières de France, celle-ci était certainement une des plus extraordinaires qu'on eût vues, par la variété des tribus et des dialectes, des costumes et des armes, des chants

et des danses guerrières. Elle renfermait les éléments

les plus disparates, depuis le Français élégant des bords de la Seine et du Rhône, jusqu'à l’aborigène du Mississipi, chasseur de buffles; depuis le gentilhomme canadien endurci aux courses, jusqu'au sangmêlé, retroussant ses cheveux avec des plumes d'oiseaux, et fier de son tatouage aussi bien que des scalpes flottants à sa ceinture : tout cela étalé en face d'une des plus grandes merveilles du monde.

Sir William Johnson, prévenu d'avance de la marche de M. des Ligneris, avait transporté la plus grande partie de son armée sur le chemin du Portage, où il l'avait disposée en embuscade derrière un abatis, après avoir placé ses Indiens dans le bois, de chaque côté du chemin. La troupe de Marin s'était élancée en poussant le cri de guerre, auquel les neuf

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cents sauvages de Johnson avaient répondu, et la fusillade avait commencé. Elle fut entendue distinctement dans le fort, et M. Pouchot, accompagné du commandant de l'artillerie, M. Bonnafoux, accourut sur le bastion d'où l’on avait vue sur le chemin. Il aperçut une escouade d’Anglais qui fuyaient vers leurs grand'gardes, tandis que des troupes venant du camp défilaient le long de la lisière du bois en se dirigeant vers les abatis. Un instant après, quelques sauvages débouchèrent du chemin en déployant un drapeau blanc. Comme ils ne paraissaient pas soupçonner qu'ils allaient tomber dans une embuscade, M. Pouchot fit tirer deux coups de canon entre eux et les Anglais, pour indiquer qu'il y avait des ennemis de ce côté. Mais, avant qu'ils eussent fait d’autres mouvements, une épaisse colonne marchant confusément, « sans rangs ni files, » sortit de l'étroit chemin et parut chercher à se mettre en bataille avec beaucoup de sang-froid, quoiqu’elle fût fort proche de l'ennemi. Le feu fut ouvert par l'aile droite, composée de sauvages, et devint bientôt général. Les Français avaient le désavantage de combattre à découvert, tandis que les Anglais étaient cachés derrière leurs abatis. Cependant la colonne de M. Marin tint ferme. Un moment les Anglais s’avancèrent hors de leurs retranchements; mais ils furent reçus par des salves si bien nourries, qu'ils s’y réfugièrent de nouveau en toute hâte. Les Français se portèrent alors en avant et mirent genou à terre pour tirer à travers les interstices des abatis; mais la pluie qui commença à tomber avec abondance mouilla leurs armes et les obligea à battre en retraite. La tête de la

colonne, continuant toujours à tirer, disparut dans la trouée du chemin, poursuivie par les régiments anglais qui, sortis des retranchements, la chargeaient à la baïonnette. Cette colonne, la seule partie des troupes de Ligneris qui se fût montrée dans la clairière, avait paru si peu considérable, que M. Pouchot resta sous l'impression que ce n’était qu'une avant-garde qui s'était retirée après un premier engagement. L'épaisseur de la forêt lui avait dérobé ce qui se passait au delà. Or c'était l’armée entière qui était venue donner tête baissée dans l’embuscade. En même temps qu'elle était attaquée de front par les Anglais, elle fut assaillie par les sauvages de Johnson. La plupart de nos alliés ayant refusé de se battre, les Français s'étaient trouvés en présence de forces supérieures qui les avaient écrasés et mis en déroute. La fin du combat ne fut plus qu'un massacre, dont les horreurs sont restées le secret des solitudes du Niagara!. Tel fut le courage désespéré avec lequel les officiers avaient conduit leurs troupes, que de trente qu'ils étaient trois seulement s'échappèrent; tous les autres furent tués ou faits prisonniers. Les principaux chefs, presque tous blessés, étaient de ce nombre, entre autres les deux commandants, des Ligneris et Aubry, les capitaines Marin, de Montigny, de Repentigny, de Villiers et Gamelin ; trois lieutenants, deux officiers de milice, quatre cadets et le chirurgien-major. Les débris de l’armée regagnèrent les bateaux. laissés dans une île au delà de la cataracte, remontérent le lac

1 « Sur quatre cents hommes, dit Pouchot, il y en eut plus de deux cent cinquante de tués, presque tous soldats de la colonie qui étaient très braves. » (T. II, p. 124.)

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Erié, firent sauter ou brûler sur leur passage les forts de la Presqu'île, aux Bœufs, Machault, et se retirèrent au Détroit, anéantissant ainsi les derniers restes de la puissance française dans cette région si longtemps disputée de l'Ohio.

Pendant que M: Pouchot se tenait en observation sur les remparts, un sergent était venu lui demander de faire une sortie, car les Anglais s'étaient portés en masse au lieu du combat, et le silence qui régnait dans la tranchée faisait croire qu'elle était déserte. Il y consentit, mais recommanda de ne sortir du chemin couvert qu'avec précaution, et de faire d'abord monter quelques soldats sur les palissades afin d'attirer l’attention de l'ennemi. Ceci ne fut pas plus tôt exécuté, que la tranchée parut toute remplie d'assiégeants, qui se découvrirent jusqu’à la ceinture. La sortie n'eut pas lieu.

Un guerrier iroquois, ami des Français, qui se trouvait dans le fort, demanda et obtint du commandant la permission d'aller se mêler au combat. Il traversa les lignes anglaises sans être remarqué, rejoignit l’armée de Ligneris, fut témoin de sa défaite, et revint dans l'après-midi en donner la première nouvelle. Quoiqu'il donnât des détails précis et désignât les noms des officiers faits prisonniers, M. Pouchot refusa d'y croire.

Deux heures après, un pavillon parlementaire fut arboré sur la tranchée, et le major Hervey vint lui remettre une lettre de M. Johnson, dans laquelle il lui disait d'ajouter foi à la parole du gentilhomme qu'il lui députait, fils de lord Bristol, qui lui apprendrait la déroute de l’armée de secours et lui remettrait

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la liste des officiers français captifs dans son camp. Pouchot feignit de ne rien savoir, et demanda qu'il fût permis à un de ses officiers d'aller parler aux prisonniers. [l confia ce message à M. de Servies, capitaine au régiment de Royal-Roussillon. Cet officier vit en effet MM. des Ligneris, Aubry, Marin, blessés, gisant « dans une feuillée » avec leurs compagnons d'infortune, auprès de la tente de sir William Johnson, qui s'occupait de les racheter par des présents. Les sauvages avaient fait cent cinquante chevelures et quatre-vingt-seize prisonniers qui ne furent pas rachetés, et qui, par conséquent, étaient condamnés, selon. la coutume indienne, soit au bûcher, soit à l'esclavage. Ce destin inspira à un sauvage un acte de pitié qui ne pouvait naître que dans la pensée d'un Peau- Rouge. Ce guerrier était l’ami intime d'un cadet de la colonie nommé Moncour. Le voyant captif, il alla le trouver et lui dit : « Mon frère, je suis au désespoir de te voir mort; mais sois tranquille, je veux empêcher qu'on te fasse souffrir. » Et d’un coup de casse-tête il l’étendit mort à ses pieds".

Dans le conseil de guerre tenu par Pouchot, il fut reconnu qu'il n'y avait plus d'effectifs que trois cent quarante hommes de la garnison; les autres gisaient dans les hôpitaux ou avaient été tués. Il n'y avait en outre que cent quarante fusils en état de servir. Une

1 M, des Ligneris avait été blessé mortellement. « L'Anglais a la dureté de l’abandonner dans une cabane, seul et sans secours, et il meurt dans les plus vives douleurs. Il emporte en mourant le regret de laisser presque toute sa famille prisonnière. » (Affaire du Canada; Mémoire de M. Duverger de Saint-Blin.) — « MM. Marin et de Montigny ont reçu la bastonnade par les Agniers. » (Journal de Montcalm.)

plus longue résistance n'aurait eu d'autre résultat que d'exposer tout ce qu'il y avait d'êtres vivants dans le fort à être égorgés par les sauvages.

Aux termes de la capitulation, qui fut signée le 25 juillet, la garnison devait sortir du fort avec les honneurs de la guerre, être protégée de toute insulte de la part des sauvages et conduite à New-York. Les femmes, les enfants et l’aumônier seraient escortés jusqu’au prochain poste français.

Avant d'ouvrir les portes du fort, le commandant rangea en ordre de bataille sur la place d'armes toute la garnison, armée jusqu'aux dents, les havresacs entre les jambes de chaque soldat. Il leur fit comprendre la nécessité de cette manœuvre, s'ils ne voulaient pas se faire égorger comme des moutons, à l'exemple de la garnison de William-Henry. S'il fallait mourir, leur dit-il, mieux valait être tué en se battant en brave qu'au milieu des tortures. Du moment qu'un sauvage les attaquerait, ils devaient le repousser à grands coups de poing ou de pied dans le ventre. Ils savaient qu'aux yeux des Indiens ce n’était pas une insulte, et qu'ils ne chercheraient à se venger que des coups portés avec des armes. Le mauvais temps commencé la veille ayant tourné en une tempête qui dura jusqu’au 26 et empêcha toute embarcation de sortir sur le lac, la garnison déjà exténuée fut près de trente heures en bataille. Les Anglais, qui avaient pris possession du fort. auraient voulu que la garnison livrât ses armes, sous prétexte qu'ils auraient moins de peine à la défendre. Le commandant s’y refusa obstinément, les assurant qu'ils n'étaient pas capables d'empêcher les sauvages d'entrer. Effective-

ment, il n’y avait pas deux heures que le fort était rendu, que les murailles étaient escaladées de toutes parts par plus de cinq cents sauvages, qui entourèrent la garnison et cherchèrent à enlever les armes aux soldats ; mais ceux-ci, résolus à tout, les bousculèrent si rudement, qu'ils les tinrent en respect. Dès lors ils se montrèrent paisibles et essayèrent plutôt à les consoler qu'à les insulter. La même chose serait arrivée à William-Henry, si les Anglais avaient montré la même énergie.

Dans l'après-midi du 25, la garnison du fort Niagara sortit de la place, « le fusil sur l'épaule, tambour battant, et deux pièces de gros canons à la tête de la colonne. » Les soldats ne livrèrent leurs armes qu'après être montés dans les embarcations, qui prirent immédiatement le large. Ils partaient plutôt écrasés par le nombre que vaincus, après s'être montrés braves jusqu'à la fin. Avec eux disparaissait la puissance française dans le pays des lacs, où elle avait régné pendant plus d'un siècle. D'autres races étaient destinées à le peupler; mais aucune n’y a laissé d'empreinte plus glorieuse ni de souvenir plus aimé,

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