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et déboucherait par le gué du saut; celle de gauche, sous Monckton, montée sur les berges, prendrait terre en deçà de la chute. Elles y opéreraient leur jonction, attaqueraient les deux redoutes et monteraient à l'assaut des retranchements. Toutes les embarcations de la flotte seraient réunies pour transporter les soldats et les marins. Chaque marin était armé d'un mousquet, d'une cartouchière, d'un pistolet et d'un coutelas ou épée courte.
Le général anglais avait commencé à préparer son attaque dès le 28 juillet, et il avait cherché à détourner l'attention du saut Montmorency en faisant bombarder et canonner nuit et jour la ville avec plus de violence que jamais. Chaque jour, il poussait vers les gués de forts détachements qui en venaient aux mains avec les Canadiens C* M. de Repentigny et avec ies sauvages. Un de ces détachements parut si considérable, qu'il causa une alarme dans le camp, dont les bataillons prirent les armes. Wolfe se rendit plusieurs fois de sa personne aux différents gués : partout il trouvait les Français en alerte. Il connaissait maintenant et appréciait le redoutable antagoniste qui gardait leur gauche. Sa personne même ne lui était pas inconnue. Le 19 juillet, pendant que l’un et l'autre faisaient à la même heure la visite des postes, le chevalier de Lévis se trouva face à face avec lui, et les deux commandants purer se toiser de près, n'étant séparés l'un de l’autre que par l'étroite rivière Montmorency.
Le matin fixé pour l'attaque, le régiment d’Anstruther, l'infanterie légère et les rangers avaient ordre d'avancer vers les gués en laissant à peine voir leur
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marche à travers les arbres et en allongeant autant que possible leur ligne pour paraître plus nombreux. Parvenus aux gués, ls devaient se dérober à la vue de l'ennemi en s’enfonçant davantage dans la forêt et revenir à marche forcée, pour se mettre à l’arrièregarde de Townshend.
Quand l'aurore du 31 juillet éclaira les hauteurs des Alléghanys, une forte brise du sud-ouest soufflait sur le Saint-Laurent et favorisait le mouvement des vaisseaux anglais, dont quelques-uns commençaient à déployer leurs voiles. C'était une pareille journée que souhaitait Wolfe pour l'exécution de son projet. Dans le camp de M. de Lévis, les soldats sortaient déjà de leurs tentes. Plusieurs officiers stationnaient devant la maison qu'il avait choisie pour son quartier général. Le chevalier était sur pied, donnant des ordres pour expédier un renfort à M. de Repentigny, qui venait de lui faire dire qu'un corps de troupes très considérable apparaissait dans la direction du Passage-d'Hiver. Le bataillon de Béarn et une des brigades canadiennes montaient en ce moment la garde aux retranchements de la gauche. Les batteries anglaises du saut s'étaient tues depuis la veille, et trois cents travailleurs en profitaient pour continuer les ouvrages de défense. Pendant que M. de Malartic faisait la visite de ses ouvrages, il aperçut une douzaine d'officiers anglais qui examinaient attentivement les positions. Vers 11 heures, deux transports armés chacun de vingt canons mirent à la voile, et, louvoyant à la faveur de l’étale de la marée, vinrent se placer en face de la redoute de Johnstone, où ils se firent échouer à une portée de fusil. Peu après un
vaisseau de ligne de soixante-quatre canons, monté par l'amiral Saunders, vint s’embosser un peu plus bas, vis-à-vis la redoute de l’est. C'était le fameux Centlurion, aussi connu dans la marine anglaise que devait l'être plus tard le Victory, qui portait Nelson à Trafalgar. Aussitôt ces trois vaisseaux, dont les feux se croisaient, ouvrirent uné vive canonnade sur les redoutes, les batteries et les retranchements, pendant que les quarante gros canons braqués sur la rive gauche du saut les prenaient en flanc. Les Français n'avaient, comme on l’a vu, à opposer à ces cent quarante-quatre bouches à feu que vingt canons d’:? moindre calibre. Toute la gauche, qui s'était mise en mouvement à l'approche des vaisseaux, descendit la déclivité et vint border la tranchée.
Une flotüulle de berges portant deux régiments, les grenadiers de cinq autres et un détachement du Royal-Américain avec le brigadier Monckton, se détacha de la pointe Lévis et descendit vers l'ile d'Orléans, où une autre flottille, qui émergeait du milieu de la flotte avec les marins, vint la rejoindre. Elles y furent renforcées par une troisième, venue du camp de l’île. Ces trois ou quatre cents embarcations se rangèrent sur trois lignes à mi-chenal,. et y restèrent immobiles jusqu'à de nouveaux ordres, laissant les Français dans l'incertitude du point qui allait être attaqué. Wolfe, durant cet intervalle, attendait l'effet de ses batteries. Il espérait que la pluie de boulets et de bombes qu'il faisait jeter sur les retranchements de la gauche ébranlerait les troupes régulières et ferait lâcher pied aux Canadiens ; mais ceux-ci tinrent aussi ferme que leurs compagnons d'armes. Montcalm était
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en observation avec Vaudreuil au quartier général, prêt à se porter avec les bataillons qu'il avait sous la main à l'endroit où les ennemis se décideraient à aborder. Lévis, descendu aux retranchements, parcourait toute la gauche, prenant ses dispositions et encourageant les soldats par sa présence.
Les berges s’ébranlèrent et poussèrent une pointe vers la rivière Saint-Charles, comme pour y faire une descente. Elles revinrent ensuite et continuèrent à exécuter divers mouvements, menaçant tantôt le centr, tantôt la gauche, tantôt la droite. Un soleil éblouissant, une chaleur étouffante et quelques nuages à l'horizon présageaient pour la fin du jour un de ces violents orages accompagnés de foudre qui rafraichissent l'atmosphère. La marée qui baissait rapidement découvrait les battures, laissant à sec les deux transports, et allait bientôt rendre guéable le passage du saut. À r heure et demie, le capitaine Duprat, qui commandait les volontaires stationnés au Guéd'Hiver, vint avertir le chevalier qu'une colonne qui paraissait forte de deux mille hommes s'avançait pour attaquer M. de Repentigny. Lévis détacha aussitôt cinq cents Canadiens les mieux rompus à la guerre des bois, ainsi que les sauvages, pour aller porter secours à M. de Repentigny, avec ordre au capitaine Duprat de suivre la colonne ennemie avec ses volontaires et de lui donner avis de ses mouvements. Il fit avancer Royal-Roussillon à la droite des Canadiens, qui occupaient les retranchements entre les deux redoutes, à côté du bataillon de Béarn aligné sur l'escarpement de la gauche. Montcalm s’avançait en ce moment avec le bataillon de Guyenne, accueilli
partout aux cris de : « Vive notre général! » Il rejoignit Lévis, qui lui rendit compte de l'apparition d'une colonne anglaise en arrière du saut, des ordres qu'il avait donnés pour la tenir en échec, et lui demanda quelques renforts qu'il fit placer derrière lui, sur le chemin de Beaupo:t, afin de les porter au besoin, soit au secours de M. de Repentigny, soit aux retranchements. « Nous convinmes, écrit Lévis, que nous ferions la guerre à l'œil, et que, si la gauche était attaquée, il ferait avancer les troupes du centre pour la soutenir, et que j'en ferais de même si la droite était attaquée. Après cet arrangement, M. de Montcalm me quitta et me dit qu'il allait rejoindre M. le marquis de Vaudreuil et lui rendre compte de notre situation. »
Peu après, sur l'avis de Duprat que la colonne rétrogradait, Lévis dépêcha son aide de camp Johnstone pour faire revenir les renforts qu'il avait expédiés à M. de Repentigny. Les berges, qui jusque-là avaient monté et descendu le long de l'estuaire, menaçant surtout le centre et la droite, rentrèrent dans le chenal de l'île d'Orléans et vinrent se placer en arrière des deux-transports échoués.
IL était alors 5 heures du soir; la marée achevait de baisser, et le passage du saut était guéable. Dans le ciel, d’épais nuages chargés d’éclairs et de tonnerre avaient caché le soleil, et de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. L'armée, qui s'était tenue en ordre de bataille sur la falaise de l'Ange- Gardien, venait de la descendre et se formait en colonne sur le bord de la grève pour franchir le gué. Les batteries et les vaisseaux anglais n'avaicnt pas
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cessé la canonnade, qu'ils dirigeaient avec habileté, mais sans produire beaucoup d'effet sur les travaux ni sur les troupes françaises. Les sauvages, revenus avec le détachement de Canadiens, furent disposés en tirailleurs entre la redoute de Johnstone et les retranchements. Le chevalier fit avertir Montcalm du mouvement des Anglais et descendre la réserve qu'il tenait sur le chemin de Beauport. À 6 heures, les berges s’approchèrent, après avoir eu quelque peine à franchir une chaîne de rochers à fleur d’eau.
À mesure que les troupes débarquaient, Monckton les rangeait en bataille à l'abri des transports, les grenadiers à l'avant-garde suivis du Royal-Américain. Au même instant l’armée de Townshend commença à franchir le gué, et la canonnade devint plus furieuse que jamais. Lévis, prévenu que la redoute de Johnstone manquait de boulets, ordonna à M. de La Perrière, qui y commandait, de l'évacuer après avoir encloué légèrement les canons. Les troupes de Monckton s’avancèrent « de bonne grâce », au dire de Lévis. Les grenadiers, impatients de se distinguer, prirent les devants et coururent à la redoute, qu'ils dépassèrent sans s'y arrêter. Là ils rencontrèrent un terrain spongieux qui retarda leur marche. Les Canadiens, qui se composaient de ce qu'il y avait de meilleurs tireurs parmi les coureurs des bois, ouvrirent un feu meurtrier, qui abattit les premiers rangs. Les grenadiers oscillèrent un instant, puis s’élancèrent de nouveau en avant et commencèrent à gravir la côte, qui était beaucoup plus raide que Wolfe ne l'avait supposé. Les plus hardis n'étaient pas arrivés à moitié de la déclivité, qu'ils furent fau-
chés par les balles et tombèrent sur ceux qui les suivaient, en les entraînant dans leur chute. Pendant que cette lutte désespérée se prolongeait, Townshend, qui venait de traverser le gué du saut, lança son corps d'armée sur l’autre redoute, où commandait le brave’ capitaine de Mazerac. En ce moment, les nuages, qui avaient enveloppé le bassin d'une demiobscurité, crevèrent au-dessus des combattants avec des éclats de tonnerre qui couvrirent le bruit de la canonnade. La montée du coteau devint de plus en plus difficile, à mesure que la pluie qui tombait par torrents détrempait la terre et la rendait vaseuse et glissante. Les assaillants décimés reculèrent en désordre, enjambant par-dessus les rangées de cadavres, et vinrent se reformer en arrière de la redoute, pour se préparer à un nouvel assaut; mais Wolfe, qui de loin avait suivi l’action, en comprit l'inutilité et fit sonner la retraite. Le feu de la mousqueterie et du canon avait en partie cessé de part et d'autre; car la poudre, exposée à la pluie, était devenue humide.
Des cris et des hourras retentirent sur toute la ligne des remparts, quand les Français virent les assaillants reprendre le cherain de la grève en emportant leurs blessés. Montcalm, descendu en ce moment à la gauche, fut salué par les acclamations de : « Vive notre général! »
Les sauvages se répandirent sur l'estuaire pour faire des prisonniers et lever des chevelures. Un incident se produisit alors, qui donna lieu ensuite à quelques correspondances entre les généraux des deux armées. Le capitaine Ochternoly, blessé à mort,
épuisait le reste de ses forces pour échapper aux griffes des Peaux-Rouges. Un soldat de Guyenne l'aperçut au moment où un de ces barbares brandissait son couteau pour lui lever la chevelure; le soldat saisit l'Indien- à bras-lé-corps et le retint, au risque de se faire tuer lui-même, jusqu'à ce que des officiers français venus à son secours eussent entouré le malheureux Anglais, qui fut transporté à l'hôpital général. La pluie tombait en si grande abondance, qu'elle empêchait de voir à distance. L’orage fut de courte durée, et, quand le ciel s’éclaircit, les Français aperçurent les derniers détachements de Monckton qui s'éloignaient du rivage dans la direction de la pointe Lévis, et l’armée de Townshend, repliée au delà du saut, remontant la falaise. Le fort du combat s'était livré autour de la redoute de Johnstone, où les pertes des Anglais avaient été des plus sensibles. La division de Townshend, qui avait été lente à s'engager, s'était avancée encore avec plus de lenteur et n'avait pas osé monter à l'assaut de la redoute. L’amiral Saunders , ‘craignant que les Français ne s'emparassent des deux transports, ordonna aux équipages de les abandonner après y avoir mis le feu.
Le rapport officiel des Anglais avoua une perte de quatre cent quarante-trois hommes tués ou blessés, au nombre desquels étaient le colonel Burton, du 48, huit capitaines, vingt et un lieutenants et trois enseignes. Le chevalier de Lévis l’estima bien plus considérable. Les Français n’eurent que soixantedix hommes tués ou blessés.
Lévis écrivit sur-le-champ au ministre de la
Guerre : « On ne peut assez faire l'éloge des troupes et des Canadiens qui ont été inébranlables, et qui ont continuellement témoigné la plus grandexolonté. »
De retour au quartier général, Montcalm adressa ce petit billet à son ami : « A l'entrée de la nuit, nous serons tous sous les armes à notre-poste. Il y a du mouvement dans l'escadre vis-à-vis de nous. La démonstration qu'ils ont faite en plein jour me persuade que ce sera la fausse attaque. Vous avez le coup d'œil bon. Si ce qui vous occuperait ne vous paraissait pas considérable, il faudrait, mon cher chevalier, nous faire appuyer. »
Une heure après, Lévis avait rassuré son général, qui lui répondit : « Je doute d’une attaque pour ce soir, mon cher chevalier... Vous faites la guerre à l'œil, et il n’y a rien de mieux... Je veux vous laisser dormir, vous devez en avoir besoin; j'irai cependant vous voir sur les 11 heures. » Lévis avait passé dix heures consécutives à cheval.
Le capitaine Ochterlony fut entouré de soins si délicats par les religieuses de l'hôpital général, qu'il en fut touché jusqu'aux larmes. Il l'écrivit au général Wolfe, qui manifesta sa vive reconnaissance et fit savoir aux sœurs hospitalières que, s’il s'emparait de leur monastère, elles pouvaient être assurées de sa protection. Son message, adressé à Vaudreuil, renfermait une somme de vingt livres sterling, qu'il priait de remettre au soldat de Guyenne qui avait empêché le capitaine d'être scalpé. Vaudreuil renvoya cette somme et répondit avec politesse et fierté que le soldat n'avait fait qu'obéir à son devoir et aux ordres des commandants.
La victoire de Montmorency avait relevé le moral de l’armée et ranimé l’ardeur guerrière de la population, malgré le spectacle des ruines qu'elle avait sous les yeux. Wolfe se vengeait, en effet, de sa défaite en accablant de projectiles ce qui restait de Québec et en ordonnant d’incendier les campagnes. On calcula que, du 13 juillet au 5 août, la ville ne reçut pas moins de neuf mille bombes ou pots-à-feu et dix mille boulets. Ces ravages n'avaient d'autre but que de satisfaire l'opinion publique en Angleterre, qui li demanderait un compte sévère des énormes dépenses faites pour cette expédition, s'il retournait à Londres sans avoir rien accompli. S'il ne prenait pas Québec, il voulait du moins pouvoir dire qu'il n'avait laissé après lui que des ruines.
Des événements d’une extrême gravité se passaient en ce moment aux frontières. Lorsque la nouvelle en parvint au camp, dans la soirée du 9 août, la conlance se changea en consternation, et l’on craignit l'envahissement prochain de la colonie.
Bourlamaque avait évacué Carillon et le fort Saint- Frédéric, après les avoir fait sauter, et retraitait vers l'ile aux Noix, faible et dernier rempart de la frontre sur le lac Champlain. Les trois mille hommes qu'il y ramenait y seraient bientôt forcés, si les douze mille d'Amherst étaient vigoureusement commandés. Les nouvelles de Niagara étaient plus désolantes encore. La petite armée rassemblée par des Ligneris et Aubry pour venir au secours de Pouchot élait tombée dans une embuscade et avait été détruite ou dispersée. Niagara avait capitulé; sa garnison était faite prisonnière, et le chevalier de La Corne
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écrivait que si l’armée victorieuse de Johnson se tournait contre lui, il était incapable de tenir à la tête des rapides. Le succès d'une des armées anglaises sur l’une ou l’autre frontière décidait de la campagne..
À 9 heures du soir, les généraux français étaient réunis en conseil de guerre au manoir seigneurial de Salaberry, transformé, comme on l'a vu, en quartier général. Montcalm et Vaudreuil, d'accord cette fois, convinrent qu'un seul homme était de taille à faire face au danger : c'était le chevalier de Lévis, IL partit la nuit même en chaise de poste, avec M. de Lapause. Huit cents hommes, distraits de l'armée, devaient le suivre dans les vingt-quatre heures. Il avait le pouvoir de faire tout ce qu'il Jugerait nécessaire pour organiser ure défensive, visiterait les deux frontières, prendrait le commandement de celle qui serait la plus menacte, et disputerait le terrain pied à pied.
Lévis emportait avec lui la fortune ou, pour mieux dire, la sagesse de l'armée. Les deux antagonistes irréconciliables. restés seuls en présence, n’eurent plus le contrepoids dont ils avaient besoin pour conserver leur calme et la rectitude de leur jugement aux heures critiques. Les derniers jours du siège furent marqués par une suite de fautes et de désastres qui amenèrent la catastrophe finale.