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tente. Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu. Tout ce qu'un peuple a de cher : sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, élaient en jeu.
Montcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui non pas un détachement, comme il s'y 2tiendait, mais toute l’armée de Wolfe. Il courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Écossais, tranchant, par ses uniformes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes: anglaises, par la musique nasillarde de leurs cornemuses mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se détachaient de petites ondées, qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fonthonne, commandant de Guyenne, avait fait les premières dispositions avec autant d'intelligence que de bravoure. Après avoir étendu le front de son régiment pour en imposer à l'ennemi, il avait profité des accidents du terrain pour jeter en avant des pelotons qui entretenaient un feu bien nourri avec ceux des Anglais. Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche dans un champ de blé en épis, au centre derrière des touffes d'épinettes, de cèdres et d'aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de Sainte- Foye, incommodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles. Montcalm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu'elle arrivait : les milices sur les deux ailes; les régiments de ligne au centre, dans le même ordre qu ils occupaient au camp de Beauport, c'est-à-dire Royal-Roussillon le plus près
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du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie des Canadiens placés à droite. Quelques pièces d'artillerie demandées à la ville furent amenées « avec promptitude », pour répondre au feu de mitraille que venaient d'ouvrir deux canons anglais. Montcalm ordonna à son secrélaire, qui arrivait avec des munitions. de placer deux pièces sur le chemin de Sainte-
> Foye, lesquelles concentrèrent leur feu sur la mai-
son de Borgia, dont trois cents hommes de l'infanterie légère S'étaient emparés en avant de leurs lignes. Quelques Canadiens s'y glissèrent, malgré les balles qui pleuvaient des ouvertures, y mirent le feu, en chassèrent les ennemis et les forcèrent de se rabattre sur leurs régiments.
Un cavalier d'ordonnance de Vaudreuil, lequel s'avançait avec le reste des troupes, vint dans ce moment remettre à Montcalm un billet, où 1l le conjurait de ne pas précipiter l'attaque : « L'avantage, disait ce billet, que les Anglais avaient eu de forcer nos postes devait naturellement être la source de leur défaite ; mais il était de notre intérêt de ne rien prématurer. Il fallait que les Anglais fussent en même temps attaqués par notre armée, par quinze cents hommes qu'il nous était fort aisé de faire sortir de la ville. et par le corps de M. de Bougainville, au moyen de quoi ils se trouveraient enveloppés de toutes parts et n'auraient d'autre ressource que leur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infailhible!, »
1 Archives de la marine; Collection Moreau de Saint-Méry; Vaudreuil à M. de Berryer, 6 octobre 1759, — Journal tenu à l'armée,
Ce billet contenait, de l’aveu de tous les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre; mais Montcalm ‘le rejeta avec dédain. « Il n’en fallut pas davantage, dit le Journal tenu à l’armée, pour déterminer un général qui eût volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eût pris à ses succès ; son ambition était qu'on ne nommât jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraître. »
Le premier soin de Montcalm, en voyant à son arrivée sur les plaines qu'il avait affaire à toute l'armée de Wolfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communication avec Bougainville. Il n'était pas encore 7 heures du matin. En moins d’une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint- Charles, remonté la route de Lorette à l'église de Sainte-Foye, et remis à Bougainville l'ordre d'accourir au plus vite. Celui-ci, dont l’armée était en marche à 9 heures, aurait pu, en hâtant le pas, signaler son approche dès 11 heures.
Dans l'intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu'amenait le gouverneur. Îl aurait ainsi attaqué de front l'armée anglaise avec plus de six mille hommes, tandis que l'élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l'aurait prise en quevs. L'issue était facile à prévoir. Mais l'homme qui, selon l'expression de Montcalm, savait si bien faire la guerre à l'œil, n'était pas là.
« Je m'arrêtai, dit le secrétaire du général, un moment avec le marquis de Montcalm, qui me dit :
« Nous ne pouvons éviter le combat. L'ennemi se « retranche ; il a déjà deux pièces de canon. Si nous « lui donnons le temps de s'établir, nous ne pourrons « Jamais l’attaquer avec le peu de troupes que nous « avons. » [Îl ajouta, avec une espèce de saisissement : « Est-il possible que Bougainville n'entende pas « cela? » Il me quitla sans me donner le temps de lui répondre autre chose, sinon que nous étions bien petits. »
Montcalm tint un conseil de guerre avec les commandants des divers corps; niais ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l'attaque, n'osèrent le contredire ou le firent timidement, comme le chevalier de Montreuil. Lévis seul, s'il eùt été présent, aurait pu par son sang-froid calmer l'agitation du général, et, par l’ascendant qu'il exerçait sur lui, l'empêcher de précipiter l’action.
Les troupes régulières et coloniales que Montcalm avait en ce moment sous la main ne s’élevaient pas à plus de trois mille cinq ow six cents hommes, la plus grande partie composée de milices. L'élite de l’armée, les grenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Rouge avec Bougainville. On avait en outre, un mois auparavant, délaché de l’armée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes des meilleurs soldats, choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.
La seule partie de l’armée engagée jusqu'à ce moment était les Canadiens de la droite, qui, conduits par Dumas, avaient délogé l'infanterie légère de la maison de Borgia. Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de
course et s’élançaient sur cette infanterie chaque fois qu'ils la voyaient s'avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois. « Les Canadiens arrangés de la sorte, dit le Journal tenu à l'armée, surpassent certainement, par l'adresse avec laquelle ils ürent, toutes les troupes de l'univers. » Les succès obtenus coup sur coup par ces braves miliciens, et l'ardeur que montrait le reste des iroupes, inspirèrent trop de confiance à Monte&lm. Il oublia que les Canadiens perdaient leur supériorité en rase campagne; qu'en outre ils étaient la plupart mal armés, n'ayant que des fusils de chasse. Une partie d’entre eux n'avaient pas même de baïonnettes, qu'ils avaient remplacées par des couteaux fixés tant bien que mal au bout de leur fusil!. L'armée, inférieure en nombre, fatiguée d'une marche forcée d’une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufflés, allait perdre l'avantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarrassé de buissons, où les rangs seraient infailliblement rompus avant d'atteindre l'ennemi sur la hauteur qu'il occupait. La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d'augmenter son nombre l'emporta sur toutes ces raisons. Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille et parcourut les rangs en les animant par sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats. Un jeune milicien de dixhuit ans, présent à l'action, et qui vécut dans un âge très avancé, Joseph Trahan, a souvent raconté 1 « Ces gens (les Canadiens) mal armés, n'ayant point de
baïonnettes et que de simples fusils de chasse. » (Mémoires de Pouchot,t. II, p. 142.)
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