‹ Montcalm et Lévis [microforme]Chapitre 8 sur 26 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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conduire la guerre avec celle des Français, ses propres soldats le démentaient par leur conduite. Quelques Canadiens, tombés le matin même sous les coups des rangers, furent scalpés par eux à la façon des sauvages. Des femmes et des enfants furent brûlés vifs dans une maison à laquelle ils mirent le feu, quoiqu'ils sussent bien que ces malheureux y étaient réfugiés.

Le parti de Canadiens resté er observation sur la lisière du bois descendit à l’église après le départ des Angiais, arracha la proclamation et envoya un des leurs la porter au marquis de Vaudreuil.

Vers midi, l'attention des officiers français stationnés au camp de Beauport fut attirée par le mouvement qui s'opérait sur les hauteurs de Lévis. Une longue colonne, au milieu de laquelle il était facile de distinguer les troupes régulières à leurs couleurs écarlates, débouchait par le chemin de Beaumont et montait vers l'église de Lévis. Aux petits nuages blancs qui se détachaient sur la verdure des coteaux, il était facile de juger qu'elle était harcelée par des tirailleurs canadiens. C'’étaient, en effet, soixante coureurs des bois, qui, après s'être attachés à ses pas pendant deux heures, étaient venus prendre position au pied du rocher boisé que domine au sud l'église de Saint-Joseph de Lévis. M. de Vaudreuil, prévenu du débarquement des Anglais, au nombre de sept ou huit cents hommes, avait pris conseil du marquis de Montcalm et envoyé à leur secours trois cents Canadiens et marins, aux ordres de M. Dufils- Charest, seigneur du lieu, ainsi qu'une quarantaine d'Outaouais et d Abé::akis. Cette petite troupe se bat-

tit depuis 3 jusqu'à .6 heures du soir avec une vaillance et une obstinalion qui firent l'admiration des Anglais aussi bien que des habitants de la vilie accourus sur les remparts. L'église et le presbytère, qui servaient de redoutes, furent pris et repris plusieurs fois. À la fin de l’action, Monckton ordonna à ses montagnards écossais de pénétrer dans le bois qui couvrait le coteau, pendant que l'infanterie légère en ferait le tour et que lui en personne attaquerait l'église et le pr sbytère.

« Nos gens, dit le capitaine de Foligné, qui avait suivi l’action, eurent le dessus et obligèrent les ennemis de leur laisser le champ de bataille, @ù les sauvages firent à loisir environ une douzaine de chevelures, ayant déjà un prisonnier. »

M. Dufils-Charest, ne voulant pas perdre le fruit de cet avantage, assembla les sauvages, toujours empressés de partir après un premier succès, et leur proposa de rester avec sa troupe. Il enverrait cinq ou six d’entre eux conduire le prisonnier au gouverneur, et lui demanderait un renfort d’un millier d'hommes, avec lesquels il forcerait les Anglais de se rembarquer. Les sauvages, qui n'avaient eu ni tués n1 blessés dans le combat, donnèrent leur consentement. Malheureusement le prisonnier amené à Québec déclara que le camp de Beauport devait être attaqué du côté de la Canardière durant la nuit, et il ne fut pas jugé prudent de le dégarnir. Ce mouvement de retraite donna aux Anglais le temps de profiter de la connaissance du terrain et de s’y fortifiei de telle sorte qu'il ne fut plus possible de les en déioger.

Le marquis de Montcalm, qui était allé le matin

petite armée était bien- trop dispersée sur les deux

même à la ville pour conseiller au gouverneur le mouvement qui venait d'avoir lieu à la pointe Lévis, annonça à son retour que le camp allait être attaqué sur la droite entre 10 heures et minuit. La batterie flottante de M. Duclos, le Diable, vint s’embosser à l'entrée de la rivière de Bcauport. Ordre fut envoyé immédiatement au chevalier de Lévis de se replier un peu vers le centre. « Les Canadiens bordèrent les retranchements vis-à-vis de leur camp en s’éten-

dant sur leur droite; nos troupes au centre, et le

reste des Canadiens appuyant leur ;;auche au ravin de Beauport; la troupe à cheval dans la cour de la Canardièræ, pour être prête au besoin. M. le marquis de Montcalm parcourut toute la ligne avec M. de Bougainville et ses aides de camp, dont M. de Caire, ingénieur, faisait les fonctions suivant l'usage... Je passai la nuit à la batterie de la Canardière avec Le Mercier. Les troupes attendirent inutilement la descente des Anglais; on les fit rentrer au point du jour. » Üne alerte eut lieu en ce moment au camp des Canadiens, d'où partit un feu de mousqueterie qui jeta l’alarme dans la ville. « On y battit la générale, croyant le camp attaqué. » Cette fusillade achevée, les troupes rentrées dans les tentes, tout fut tranquille, « et je vins me coucher à 7 heures du matin avec la fièvre, qui m'empêcha d'aller tracer la batterie Saint-Louis, comme je l'avais promis à M. le chevalier de Lévis. » % Montcalm prit à peine quelques heures de repos, car il croyait à une attaque imminente, et il n'était pas rassuré sur ses préparalifs. [l trouvait que sa

grandes lieues qu'embrassait sa ligne de défense; car il n'avait cédé qu’en hésitant aux raisons du chevalier de Lévis, qui avait insisté pour que les retranchements fussent prolongés, au delà de la rivière de Beauport, jusqu'au saut Montmorency. L’'aile droite, formée des milices de Québec et des Trois-Rivières, commandées par MM. de Saint-Ours et de Bonne, s'étendait depuis la rivière Saint-Charles jusqu'à la Canardière; le centre, composé des bataillons de la Sarre, Languedoc, Bearn, Guyenne et Royal-Roussillon, aux ordres du brigadier Senezergues, s'échelonnait depuis la Canardière jusqu'à l'église de Beauport; enfin la gauche, formée des milices de Montréal, sous MM. Prud’homme et Herbin, se prolongeait Jusqu'à la rivière Montmorency.

Après une nouvelle inspection des postes, le général craignit que, dans le cas d'une attaque dirigée sur son centre, il pût être enfoncé et coupé de sa ligne de retraite. Du camp de Royal-Roussillon il écrivit, le soir, à Lévis :

« Depuis vous avoir quitté, mon cher chevalier, je ps: à cheval et je cours, et je suis effrayé de notre position, sur laquelle je vous conjure de réfléchir, sans opiniâtreté pour une première opinion. »

Il dissertait ensuite avec lui sur les chances d’une

descente des Anglais au centre ou bien sur une des ailes du camp :

1 Montcalm en était encore piqué lorsqu'il écrivait à Bourlamaque : « L’opiniâtreté, entre nous, du chevalier de Lévis, dont l'opinion prévaut à celle de lFarmée et à la mienne, ne

me déplaît que pour le bien, » (Au camp de Beauport, le 7 juillet 1759.)

« Comment voulez-vous que l'on garde cet espace immense depuis le poste de Royal-Roussillon jusqu'à la Sarre? Languedoc et Béarn, trop loin; si on peut, campons-les plus près, fût-ce dans les blés, et par séparation, même par demi-bataillon... Je resserrerais ma ligne de la Canardière à Beauport, et j'espérerais avec deux mille Montréalistes et sauvages garder la gauche, et je n’y mettrais rien de plus... Je vous écris de chez Poulariés, sans cependant m'en communiquer avec personne, afin que vous dormiez dessus, comme vous dites très bien. »

Montcalm donnait ensuite le chiffre exact des forces dont il disposait :

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« Et avec les sinuosités de quatre à cinq lieues à garder : voilà le tableau, méditez-le ce soir.

« Je suis sûr que demain vous serez, la plume à la muin, effrayé du détail des gardes. Il faut faire un habit suivant l'étoffe, qui est courte. Je vous écris avec ouverture; je défère volontiers à votre avis. Mais tâchons de n'en avoir qu'un, mon cher chevalier ; l'amitié et l'intérêt nous y doivent porter. »

Montcalm ne s’imaginait pas en ce moment que son ami redoutait autant d'être attaqué dans ses positions que lui-même craignait d'y être forcé. Wolfe avait cependant plus d'hommes de terre et de mer à

opposer au général français, que celui-ci n'avait de soldats et de: miliciens à sa disposition. Le premier pouvait mettre en ligne neuf mille hommes de troupes régulières, tandis que le second n’en avait que deux mille neuf cents sous la main. C'était trois contre un. Aux sept mille neuf cents miliciens le général anglais pouvait opposer un plus grand nombre de marins armés de toutes pièces, tandis qu'une grande partie des Canadiens n'avaient que des fusils de chasse sans baïonnettes. Il n'était paru à Québec que cinq ou six cents sauvages.

Pendant que Monckton se fortifiait à Lévis, quatre chaloupes canonnières se détachèrent de Beauport et vinrent s'aligner à une demi-portée de fusil de la pointe, comme pour faire une descente. Les capitaines Cannon et Le Sage, qui les montaient, avaient le soin de dissimuler la présence de leurs pièces d'artillerie, en groupant autour une partie de leurs soldats. [ls attendirent que les troupes anglaises qui venaient s'opposer à son débarquement se fussent rangées au bord de la grève, et ils ouvrirent à l'improviste sur elles un feu de mitraille qui, en moins d'une demi-heure, abattit une centaine d'hommes. Ils en auraient tué davantage, si une frégate anglaise, avertie par des signaux, ne se fût Auroshés. Les chaloupes se retirèrent alors à l'abri des éanons de la place, sans qu’elles eussent perdu un seul homme.

Un petit nombre de sauvages micmacs envoyés par M. de Boishébert, qui rdaient sur les coteaux et fusillaient avec les troupes légères, tombèrent dans une embuscade et perdirent neuf des leurs, auxquels les rangers, qui avaient pris leurs coutumes barbares, n

enlevèrent la chevelure. Nos coureurs des bois, que les écrivains anglais ont tant de fois accusés d'être pires que les Indiens, ne se livraient pas à de pareils actes de férocité.

Wolfe, accoutumé aux guerres d'Europe, fut bientôt révolté de voir les rangers arriver de leurs courses avec d'horribles chevelures suspendues à leurs ceintures. Il défendit strictement la pratique inhumaine de scalper, excepté quand les ennemis seraient des Indiens ou des Canadiens habillés :n Indiens ; ce qui n'empêcha pas les rangers de continuer à scalper indistinctement!.

Wolfe avait ordonné dès le matin à Carleton d'aller établir un camp fortifié à l'extrémité occidentale de l'île d'Orléans, et il partit lui-même pour la pointe Lévis, précédé d’un nouveau corps de troupes, avec lequel il s’avança jusqu'en face de la ville. Le capitaine Knox, qui s'y trouvait le même jour, ne fut pas moins frappé que son général de l'aspect que présente de ce côté lé cap Diamant.

Wofe avait en face de lui le château séculaire des gouverneurs de la Nouvelle-France, auquel se rattachaient tant de faits importants de l'histoire d'Amérique. C’est de là qu'était partie l'impulsion qui avait poussé La Salle aux bouches du Mississipi, d'Iberville à la baie d'Hudson, La Vérendrye aux Montagnes- Rocheuses. C’est de là que Frontenac avait dit à l'envoyé de l'amiral Phipps cette fameuse parole :

1 Les rangers ne se contentaient pas de scalper, ils déchiquetaient et mutilaient les morts, « On a trouvé, au delà du saut, des corps des nôtres mutilés d’une façon barbare. » (Leltre de Montcalm à Lévis, 2 août 1759.)

« Allez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons. »

À sa droite, le général anglais avait une vue plongeante sur le camp de Beauport, où il voyait les troupes françaises occupées sur toute la ligne à compléter des retranchements bien plus formidables que les abatis derrière lesquels Montcalm avait repoussé à Carillon, l’année précédente, avec une poignée d'hommes, l’armée d'Abercromby. A la couleur des uniformes, il croyait remarquer qu'il n’y avait qu'un cinquième des soldats appartenant aux troupes régulières. Toutes les ouvertures des maisons de Beauport, formant une ligne ininterrompue le long du chemin, étaient barricadées pour servir à la mousqueterie. Le rideau d’arbres qui bordait le Montmorency, et qu'il avait en ce moment en pleine vue, paraissait rendre impraticable le passage de cette riviere.

Après ce dernier examen, Wolfe hésita plus que jamais à risquer une descente sur Beauport. Mais par quelle manœuvre dissimuler son inaction? Il nen voyait d'autre que de bombarder la ville. C'était un moyen aussi inutile que barbare, qui, sans le rapprocher de son but, ne ferait qu'exaspérer la population; mais il satisferait ses soldats en les tenant occupés et en leur donnant l'illusion de quelques progrès. Il fixa donc l'emplacement des batteries et fit immédiatement couper des fascines, faire des gabions, élever des parapets et traîner du canon. Les Français, qui de leurs remparts suivaient ces mouvements, essayèrent de les inquiéter; mais leurs canons, d’un trôp faible calibre, atteignaient à peine

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les ouvrages et ne faisaient aucun mal à l'ennemi.

Montcalm, toujours préoccupé de sa position, dont il croyait le centre trop faible, avait incorporé trois cents Canadiens dans les bataillons de la ligne, qui en avaient déjà reçu un bon nombre. Il fit un corps de réserve du bataillon de Guyenne, qui dut se tenir prêt à se porter à droite ou à gauche, depuis le ruisseau de Beauport jusqu'à la rigère Saint-Charles. L'armée passait la nuit aux retranchements, et le marquis s'étonnait de l’activité du chevalier de Lévis, qui, robuste et plus jeune que lui, supportait sans paraître s'en apercevoir les fatigues et les veilles : « Vous êtes heureux d’être infatigable. C’est toujours au mieux... Avant de vous coucher, je serai bien aise d'avoir de vos nouvelles... Tout ce que vous faites, mon cher chevalier, est toujours très bien. S'il ne fallait que votre vigilance pour sauver le pays, la besogne serait sûre; mais il faut autre chose. »

La flotte anglaise, qui à son arrivée s’étendait sur deux lignes immenses entre l’île d'Orléans et la côte du sud, s'était rapprochée chaque jour et ancrait maintenant à l'entrée de la rade de Québec. Le capitaine Knox, qui était très sensible au côté pittoresque des choses, en était dans l'admiration : elle avait, disait-il, une apparence superbe sur la rivière. L'impression que sa présence produisait sur les Canadiens était bien différente : pour eux, c'était comme un nuage sombre recélant la tempête. De ces casernes flottantes sortaient les hordes étrangères et les engins de guerre qui allaient porter parrai eux la destruction et la mort.

L'indécisiun de Wolfe tenait les généraux français

dans une incertitude qui, pour le moment, était leur principal embarras.

Plusieurs vaisseaux entourés de berges vinrent s'embosser en plein jour près du saut et canonnèrent le camp de M. de Lévis. La batterie flottante, échouée alors au rivage, rejointe bientôt par les chaloupes canonnières, leur répondit avec une vigueur qui les força de s'éloigner. Au soleil couchant, les berges, chargées de troupes, descendirent le long de l'ile d'Orléans. On crut à une fausse attaque de ce côté, pour surprendre l'aile droite du camp; mais durant la nuit trois ou quatre mille hommes, sous les ordres de Townshend et de Murray, traversèrent l'île d'Orléans, et vinrent occuper la rive gauche de la rivière Montmorency, où ils commencèrent à se forüfier. De cette position, qui domine la rive droite, ils pouvaient inquiéter le camp du chevalier de Lévis. Montcalm cependant, contre l'avis de Vaudreuil, ne crut pas prudent de faire traverser un gros détachement pour les déloger. Dès le 7 juillet, il avait envoyé M. de Lapause explorer les gués de la rivière pour y élever des épaulements. Le brave capitaine de Repentigny, avec ses onze cents Canadiens d'élite, en eut la garde. |

Quatre cents sauvages, la plupart Outaouais, commandés par M. de Langlade, avec quelques Canadiens, les franchirent, descendirent le long de la rive alors couverte de forêts, et se jetèrent, le casse-! . à la main, sur un détachement de quatre cents homiues qui protégeaient les travailleurs du camp anglais. Les hurlements de cette bande répandirent la terreur parmi les soldats, qui se replièrent en désordre sur

le gros de l'armée, après avoir perdu quatre-vingts à cent hommes tués ou blessés. Repoussés à leur tour par des forces supérieures, les sauvages perdirent une quinzaine de guerriers qui s'obstinèrent à lever des chevelures. Cette perte causa la mort de cinq prisonniers, qui furent imraolés sur-le-champ. Les sauvages revinrent épuisés, avec trente-s'x chevelures. Les rangers rivalisèrent de cruauté avec eux. [ls avaient fait prisonniers deux enfants de la paroisse de l’Ange-Gardien. Ces petits malheureux pleuraient et se lamentaient, pendant que les soldats poursuivis par quelques Indiens les entraînaient avec eux : ils les tuèrent pour s'en débarrasser.

Les batteries de Québec produisaient si peu d'effet sur les ouvrages de la pointe Lévis, que Montcalm, qui craignait de manquer de poudre, ordonna d'en cesser le feu. L'’alarme était déjà grande parmi les citoyens, à la veille de voir leur ville bombardée et réduite en cendres.

Déjà quelques bombes et boulets avaient été lancés sur la ville. À 9 heures du soir, sur un signal donné par une fusée partie du vaisseau amiral, les mortiers et les canons des batteries de la pointe Lévis commencèrent à tirer à la fois. Toutes les bombes étaient dirigées sur la haute ville, aux endroits où s’élevaient les plus grands édifices et les pâtés de maisons les plus compacts. Le dommage fut très considérable dès cette première nuit. Plus de trois cents bombes et pots-à-feu furent lancés en moins de vingt-quatre heures. Cette pluie de fer et de feu ne cessa que lorsque la malheureuse cité ne fut plus qu'un monceau de ruines et de cendres. La cathédrale, une

grande partie de la haute ville et toute la ville basse devinrent la proie des flammes. On pouvait compter les maisons qui n'avaient pas été trouées ou endommagées par les projectiles. Plusieurs personnes furent tuées. Les citoyens, dont un grand nombre étaient ruinés par cette mesure aussi cruelle que vaine, regardaient aver désespoir les nuages de feu et de futé montant nuit et jour au-dessus de leurs remparts. Le lendemain du bombardement, Montcalm écrivit dans son Journal : « M. de Pontleroy, sensible au sort des malheureux, a ouvert toutes les poternes aux femmes et aux enfants; et notre regret, à lui et à moi, était de n'avoir pas de pe à donner à tant de

-misérables. »

L'aile gauche de l’armée française se trouva dans une position inquiétante du moment que les Anglais se virent solidement retranchés sur la rive opposée du Montmorency. Les deux camps n'étaient séparés que par l'étroit chenal de la rivière.

L'infatigable et. vigilant Lévis parcourait nuit et jour, d'un jarret aussi solide que celui d'un coureur des bois, la ligne qui s'étendait depuis son camp jusqu'à celui de M. de Repentigny, qu'il avait relié par un chemin de communication ouvert dans l'épaisseur du bois. Cette ligne étant devenue trop dangereuse pour être laissée à la garde des mêmes troupes, s'armée avait été divisée .par détachements de quatorze cents hommes, qui se relevaient toutes les vingt-quatre heures. =

Les bataillons de la Sarre, Béarn et Guyenne, avaient été rapprochés de la gauche, afin de border plus vite les retranchements dans le cas où les Anglais

tenteraient le passage de la rivière. Le bataillon de Languedoc et les milices de Québec et des Trois- Rivières, aux ordres de Bougainville, étaient restés à la garde de l'aile droite. De temps en temps un drapeau blanc, agité au-dessus de l’épaulement, faisait ; taire la mousqueterie et les canons, et, rendant ll quelques heures d’armistice, les parlementaires échangeaient des poignées de "ains, des politesses ou des prisonniers.

Un des parlementaires français dit au général Wolfe : |

« Nous ne doutons pas que vous ne détruisiez la ville; mais nous avons résolu que votre armée ne mette Jainais le pied dans ses murs. »

À quoi le général répliqua ;

« Je serai maître de Québec si je reste ici jusqu'à la fin de novembre. »

Un autre officier français disait à Knox que Lévis avait sollicité Montcalm de déloger Wolfe du saut Montmorency. Montcalm lui aurait répondu :

« Si nous les chassons de là, ils nous donneront plus de trouble ailleurs ; tant qu'ils seront là, ils ne peuvent pas nous faire de mal; laissons-les sy amuser. »

À mesure que les jours s’écoulaient, les hésitations de Wolfe devenaient plus apparentes. Les Français s'étonnaient de voir qu'un général aussi actif passât son temps à tâtonner. L'armée régulière ne s'en impatientait pas moins que les milices. Plus que tout autre, Montcalm avait peine à contenir son ardeur, et 11 avait besoin de toute sa raison et de l'avis des autres commandants pour continuer à se tenir sur la

défensive. « En gén‘ral, disait-il, tout le monde désire la fin de tout ceci... L'ennemi hérisse de canons et de mortiers tous les points du saut qui en sont susceptibles... Ces travaux, de la part d'un ennemi qu'on disait extrêmement éxpéditif, nous font soupçonner qu'ils veulent nous épuiser à tous égards. Je le soupçonne actuellement de n'avoir d'autre but que de nous lasser et de nous faire quitter notre position. On doit envoyer ce soir un gros délachement de sauvages. Je crois qu'on ne peut trop en envoyer à la guerre : sauvages, Canadiens, soldats, Français, seul moyen üe les tenir en haleine et d’empècher les désordres qui naissent de l'oisiveté. On en tirerait encore un bon parti en harcelant l'ennemi et en augmentant la crainte qu'il a des sauvages. Car, ajoutait-il à Lévis, ils ont diablement peur des sauvages. ’ M. de Lusignan me relève ce soir au camp, et je vais : ser mes huit jours en ville. »

Chemin faisant, il remarquait le soin que prenait le général Wolfe d'organiser ses marins en armée régul re. « Quinze cents matelots, dit-il, descendent tous les jours à la pointe Lévis et y sont exercés au maniement des armes et à tirer; le soir, ils retournent à bord. »

Les chaleurs étouffantes du mois de juillet amenaient de brusques changements de température : des orages chargés de tonnerre et d'éclairs montaient à l'horizon, jetaient un voile noir sur le disque du soleil et enveloppaient bientôt dans la même obscurité le cap de Québec, l’île d'Orléans et les deux rives du fleuve. Alors un si-gulier concert commençait entre le ciel et la terre : les coups de canon tirés entre la

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pointe Lévis et la ville, et à deux lieues plus loin, d'une rive à l’autre du Montmorency, répondaient aux éclats de la foudre roulant au-dessus du bassin avec des éblouissements d’éclairs et des sillons de feu, coupant le ciel en deux, quand le tonnerre tombait quelque part. Les déluges d’eau qui éclataient ensuite faisaient taire les canons et rentrer les soldats sous leurs tentes menacées d'inondation. Le tonnerre s’éteignait peu à peu dans le lointain, et durant quelques heures le calme et la paix de la nature remplaçaient le tumulte de la guerre. Après ces orages, quand le soleil perçait les nuées et que l'atmosphère redevenait sereine, les montagnes semblaient s'être rapprochées, tant les objets y apparaissaient nets et distincts sous le ciel éclatant de l'été. Le bassin de Québec était devenu comme un amphithéâtre aux proportions gigantesques, avec ses coteaux pour gradins, où stationnaient des multitudes attentives aux divers combats qui se livraient, tantôt sur l’eau entre les canonnières et les vaisseaux anglais, tantôt sur terre, d’un côté ou de l’autre du littoral.

Les nuits ne faisaient que changer le genre du spectacle : la flotte, qui s'était encore rapprochée avec ses transports, illuminait la rade d'une multitude de falots; les bombes traçaient dans l'obscurité des courbes de feu, et les incendies, qui continuaient à consumer Québec, donnaient au cap Diamant l'apparence d’un volcan en éruption.

Les nouvelles qui arrivaient fréquemment de Carillon inspiraient peu d'inquiétude, car le général Ambherst opérait avec la même lenteur qui avait désespéré Wolfe à Louisbourg. Mais celles venues de Nia-

gara au milieu de juillet furent des plus alarmantes. M. Pouchot s’y était cru trop peu menacé et avait eu l'imprudence de-diviser ses forces, en envoyant un fort détachement à la Belle-Rivière. « Ainsi que je l'avais prévu, mon cher chevalier, malgré les raisonnements canadiens de Pouchot, les ennemis ont débarqué, le 6, trois mille hommes sans qu'il s’en soit douté. Il a envoyé des courriers pour ramener son armée du fort Duquesne. Va-t'en voir, Jean, s'ils viennent. Il était plus simple de ne pas les y faire aller, Je vois le Canada attaqué par'six endroits : le saut Montmorency, la pointe Lévis, Carillon, la tête des rapides, Niagara et le fort Machault. Le bel ex-voto si nous en sauvons une partie cette campagne | » Dans la nuit du 18 juillet, les sentinelles en faction sur les remparts de Québec crurent reconnaître, à de vagues blancheurs glissant sur l'eau, l'approche de quelques vaisseaux anglais : c'étaient, en eflet, le Sutherland, vaisseau de cinquante canons, une frégate et cinq autres voiliers, qui cherchaient à remonter le fleuve. À peine pouvait-on les distinguer, car la nuit était très obscure. Une fraîche brise de nordest avait couvert le ciel de nuages. Toutes les batteries de la basse ville et des remparts firent feu ; mais, avant qu'elles eussent causé aucun dommage, les vaisseaux, favorisés par la marée montante et le vent, eurent dépassé la ville. $ Le lendemain matin, les Anglais, stationnés à la pointe Lévis, purent remarquer deux cadavres suspendus à un double gibet, vis-à-vis la terrasse du château : c’étaient ceux de deux marins faisant partie de la « patrouille flottante », condamnés pour muti-

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nerie et pour défaut de vigilance. Le châtiment avait été sommaire, mais le mal était fait. jusque-là on avait espéré pouvoir arrêter tout vaisseau qui tenterait le passage.

Maintenant le siège entrait dans une nouvelle pr phase : pour la première fois, Montcaim se voyait contraint de diviser ses forces. La communication h avec ses dépôts de vivres et de munitions de guerre | était menacée, et son armée pouvait être prise à revers : « Nous serions serrés de trop près, disait-il, et hors d'état dè tenir, si jamais l'ennemi s'établissait sur les hauteurs qui dominent du côté de la terre. »

Cette dernière manœuvre de Wolfe était un nou- : veau tâätonnement qui faisait dire à Montcalm : « Tout ceci devient tous les jours plus obscur. » L'armée anglaise, déjà dispersée sur trois points difficiles à secourir : le saut Montmorency, l'île d'Orléans et la pointe Lévis, se trouva occuper une quatrième position. Il fallait, pour se justifier, que Wolfe comptât sur la détermination bien arrftée des Français de rester sur la défensive. L'extrémité où était la colonie leur imposait cette tactique.

Les vaisseaux anglais, ancrés à l’anse des Mères, mirent le feu à un brûlot et tentèrent de détruire les cajeux qu'on achevait d'y construire; mais ils furent repoussés. M. Dumas s’y était porté avec six cents hommes, de la cavalerie, du canon et des sauvages. Un autre corps de troupes le rejoignit le lendemain, sur l’avis qu'un grand nombre de berges avaient été transportées par le chemin de Lévis et lancées à la Chaudière. Le colonel Carleton s’y était embarqué avec six cents hommes, et avait remonté le fleuve

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jusqu’à sept lieues au delà de Québec. Il avait pour guide un ancien otage nommé Robert Stobo, qui cinq ans auparavant avait été livré par Washinglon à de Villiers, lors de la prise du fort Nécessité. Conduit d’abord au fort Duquesne, puis à Québec, où il avait séjourné longtemps, il avait abusé de la trop grande iiberté qu'on lui avait laissée pour étudier la ville et ses environs. IL s'était échappé au mois de mai précédent par un coup d’audace combiné avec un autre prisonnier nommé Stevens, officier dans les rangers, et était descendu à Halifax, d’où il était revenu pendant le siège. IL S'était rendu important par les renseignements qu'il était en état de fournir. Carleton aborda sur la rive gauche du fleuve, non loin du village de la Pointe-aux-Trembles, où, d'après les rapports de certains prisonniers, on croyait trouver quelques-uns des principaux magasins de l'armée et des papiers importants. À l'aube du jour, il entoura le village, après avoir repoussé une quarantaine de sauvages qui lui tuèrent ou blessèrent quelques homraes. Il y passa le reste de la journée sans être molesté, mais no trouva à peu près rien de ce qu'il cherchait, et se rembarqua, emmenant avec lui une centaine de personnes, vieillards, enfants et femmes, parmi lesquelles plusie: rs dames de Québec qui s’y étaient réfugiées.

Une partie des troupes de Dumas, envoyées à la nouvelle de cette descente, n'arrivèrent que pour fusiller avec l’arrière-garde, dont ils blessèrent quelques soldats. Les Indiens, plus redoutables que les ennemis, retournèrent au village et pillèrent les maisons abandonnées. Wolfe, qui s'était rendu à bord des vais-

seaux mouillés à l’anse des Mères, accueillit les prisonnières avec une parfaite courtoisie, invita même les dames à souper, et les plaisanta beaucoup sur la circonspeclion des généraux français, à qui, disait-il, il avait donné des occasions bien favorables de l’attaquer : il était surpris qu'ils n’en eussent point profité. Le lendemain, il fit hisser un pavillon parlementaire et offrit quelques heures d’armistice, à la condition qu'on laissât passer devant Québec les berges chargées de ses blessés qu'il voulait faire conduire aux ambulances de l’île d'Orléans. Les officiers anglais, dit un chroniqueur du temps, poussèrent la galanterie jusqu'à inscrire leurs noms sur les carnets de leurs prisonnières, qui mirent pied à terre à l’anse des Mères, aussi surprises que satisfaites de la promenade forcée dont elles revenaient. Elles étaient loin de soupçonner en ce moment que peu d'années après elles feraient leur cour, dans le château Saint- Louis, au chef de cette expédition devenu, lord Dorchester et gouverneur du Canada.

Montcalm passait des nuits entières sur les remparts de Québec, pour veiller de plus près à ce qu'aucun vaisseau ne franchît le passage. IL choisit, parmi les meilleurs officiers, des gardes sur lesquels il pouvait compter comme sur lui-même. Plusieurs frégates mirent à la voile par un bon vent nord-est, et s'avancèrent jusqu à la portée du canon; mais elles furent accueillies par une telle grêle de boulets, qu'elles virèrent de bord. Le marquis était sans inquiétude sur son aile gauche; car son aller ego, Lévis, élait là toujours sur pied et prenant si peu de sommeil, que son ami s'en inquiétait. Il faisait dire à

M. de Senezergues « d'être très attentif et de n'avertir le chevalier que pour des choses importantes ».

Vaudreuil, malgré ses soixante ans, ne se montrait guère moins actif que Lévis. « Nous avons été sur pied jusqu'au jour, lui écrivait-il, ainsi que le bataillon de Languedoc et le détachement que nous avons formé pour se porter au secours de la partie qui aurait été attaquée. Nous comptions fort que ce serait vers Sillery ; il y avait effectivement toute apparence que l'ennemi y tenterait son débarquement; mais M. Dumas m'écrit qu'il a passé une nuit très tranquille.

«Je n’ai pas reposé de la nuit, et vraisemblablement je n’en aurai pas le temps de la journée. »

Wolfe commençait à préparer une attaque vers la rivière Montmorency et y multipliait ses mouvements. Il tenta plusieurs fois de jeter un pont sur la rivière en se couvrant par une forte arlillerie. Après une escarmouche, le marquis écrivait à son ami : « Les Anglais ont montré peu de vigueur, car tout avait pris la fuite, hors vingt Canadiens qui ont bien fait... » Quelques heures après. il ajoutait : « Je suis bien convaincu qu'ils n’attaqueront pas la gauche. Je commence à croire qu'ils n'attaqueront nulle part, chercheront à intercepter nos vivres et à désoler le pays en courses. » Le soir même, Montcalm apprit qu'un détachement remontait vers les gués. « Ayez des postes de ce côté-là, pour donner un coup de peigne à ce petit corps, qui nous embarrasserait terriblement s'il avait l'audace de se fourrer sur nos derrières, malgré les risques qu'il courrait. » Ce petit corps, entrevu à l'entrée de la nuit, était

une colonne de deux mille hommes, conduite par le général Wolfe en personne, qui venait examiner le gué, gardé seulement par onze cents Canadiens, et tenter de forcer le passage. Huit ou neuf cents sauvages, &CCourus à son approche avec l'intrépide Langlade, se jetèrent sans être aperçus sur la rive gauche du Montmorency, et s'y tinrent tapis ventre à terre, à une portée de pistolet de la colonne anglaise, qui s'était arrêtée et qui se préparait à passer le reste de lä nuit au bivouac. Le silence de la forêt, qui n'était troublé que par le glouglou des rapides voisins et par le passage des brises nocturnes dans la cime des arbres, fit croire aux Anglais qu'il n'y avait pas d’ennemis de ce côté de la rivière. Le chevalier Johnstone, qui rapporte cet incident, s'étonne qu'un si grand nombre de- sauvages aient p" se tenir cachés durant plusieurs heures si près d’un corps ennemi, sans que le moindre bruit ait trahi leur présence. C'était une des merveilles de la stratégie indienne. M. de Langlade, voyant son embuscade si bien préparée, fit signe aux chefs qui l'entouraient de l’attendre, puis se glissa furtivement en arrière, traversa la rivière, courut au camp du chevalier de Lévis, et lui demanda de l’appuyer par un gros détachement. Il l'assura que, s’il était soutenu, il envelopperait avec son détachement la troupe anglaise, et qu'un bien petit nombre retournerait à leur camp. L'occasion était belle et tentante; mais M. de Lévis ne pouvait ordonner une expédition qui exposait à entraîner une action générale sans y être autorisé par le commandant en chef, et le quartier général était trop loin pour qu'il pût en avoir une réponse à temps. Tout

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ce que le chevalier put faire fut d'expédier un fort détachement, en écrivant à M. de Repentigny qu'il lui en confiait le commandement, laissant le reste à son habileté et à son expérience. Repentigny, aussi brave et non moins prudent que Lévis, se trouva dans le même embarras que lui. Les sauvages attendirent le retour de M. de Langlade. Ils avaient été cinq heures étendus à terre, im cils: le casse-tête à la main, ne remuant que leurs yeux de Iynx dans l'ombre. Aux premières lueurs de l'aube, ne voyant venir aucun secours, ils pe purent retenir plus longtemps leur ardeur. Un cri, poussé par huit cents poitrines sauvages, fit trembler les bois et tressaillir les soldats anglais, qui sautèrent sur leurs armes; mais les sauvages qu'ils craignaïient tant étaient sur leurs talons, brandissant leurs tomahawks. Ils reculèrent en désordre. Wolfe et ses officiers empêchèrent une panique; mais la colonne dut retraiter précipitamment. M. de Repentigny n'osa jeter tout son monde de l’autre côte du gué; mais il détacha une forte escouade qui alla prêter main-forte aux Indiens. Wolfe, refoulé jusque dans son camp, dont tous les régiments avaient pris les armes, fit avancer du canon et marcher le gros de son armée contre les sauvages, qui revinrent triomphents au Passaged'Hiver, après avoir tué ou blessé environ cent cinquante Anglais, sans presque aucune perle de leur part. Au bruit de la fusillade, le camip français fut sar pied, et M. de Lévis porta le bataillon de Royal- Roussillon sur le chemin du gué, pour appuyer au besoin M. de Repentigny. On se crut pendant quelque temps à la veille d’une action générale.

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Il y avait un mois que le général anglas était débarqué devant Québec, et il n'était guëre plus avancé que le premier jour. La ville ne présentait plus, il est vrai, qu'un monceau de cendres; mais elle n'en était pas moins hors de sa portée. Il espérail moins que jamais opérer sa jonction avec le tardif Amherst, tenu en échec par le prudent et méthodique Bourlamaque. Son espoir de lasser la patience des Canadiens ou d'obtenir leur défection avait été déçu. Il ne vit plus d'autres moyens de les réduire que d'exercer contre eux les dernières rigueurs, comme il avait fait pour Québec. Le 25 juillet, les habitanis de Saint-Henri-de-Lauzon avaient iu en pâssant la proclamation suivante, affichée au portail de leur église :

« Son Excellence, blessée du peu d'égards que les habitants du Canada ont eus à son placard du 27° du mois dernier, a résolu de ne plus écouter les senliments d'humanité qui le portaient à soulager des gens aveuglés dans leur propre misère. Les Canadiens se montrent, par leur conduite, ‘ndignes des offres avantageuses qu'il leur faisait. C’est pourquoi il a donné ordre au commandant de ses troupes légères et autres officiers de s'avancer dans le pays pour y saisir et amener les habitants et leurs troupeaux, et y détruire et renverser ce qu'ils jugeront à propos. Au reste, comme il se trouve fâché d'en venir aux barbares extrémités dont les Canadiens et les Indiens lui montrent l'exemple, 1l se propose de différer jusqu'au 1 août prochain à décider du sort des prisonniers qui peuvent être faits, avec lesquels il usera de représailles ; à moins que pendant cet intervalle les Cana-

au au me et che

diens ne viennent se soumettre aux temmnes qu'il leur a proposés dans son placard, et par leur soumission toucher sa clémence et le porter à la douceur. »

Les malheureux Canadiens des environs de Québec se trouvaient placés dans la plus affreuse alternative : s'ils continuaient à rester fidèles à la France, leurs maisons allaient être incendites, leurs champs dévastés, le peu qui leur restait détruit et eux-mêmes traqués comme des fauves; s'ils faisaient la paix avec les Anglais, les sauvages seraient immédiatement déchaînés contre eux. Les habitants de la côte de Beaupré étaient déjà sous le coup de ce châtiment. Montcalm écrivait le même jour à Lévis : « Je crains que les gens de l’Ange-Gardien et de la côte de Beaupré ne fassent leur paix particulière... Il faudrait quelque gros détachement de sauvages et de Canadiens pour les corriger... Et; pour soutenir les Canadiens et les sauvages, nous enverrons, s'il le faut, des grenadiers et soldats volontaires avec des officiers, une centaine. »

Les habitants de Saint-Henri avaient ea à peine le temps de lire la proclamation de Wolfe et d'en porter la nouvelle à leurs familles, que leur principal groupe, caché dans les bois avec leur curé, fut cerné et fait prisonnier.

Wolfe était aussi sensible qu'aucun de ses officiers aux maux dont il était le témoin et le principal auteur; mais il pensait y trouver le moyen de désarmer la population, d’affaiblir les forces de son ennemi, et peut-être même de le décider à sortir de ses retranchements. C'était là le but de ses efforts; car, s'il pouvait l’amener à un engagement général, il se

croyait sûr de le battre, ayant trois fois plus de troupes régulières et mettant à peine en ligne de compte les milices canadienr tu’il méprisait. Depuis qu'il avait réussi à franchir , ,.ssage de Québec, il avait examiné avec soin toute la falaise jusqu'au cap Rouge. Elle lui parut presque partout inaccessible, coupée à pic et baigaée par les eaux du fleuve. Alors comme aujourd'hui, un rideau d’épinettes, de pins, de hôtres, de chênes et de sapins, en couronnait le sommet. Les rares end ‘1 où la côte s'affaisse ou se creuse pour livrer pass ,,e à quelque torrent avaient été rompus et occupés par des corps de troupes. Il tint sa lunette braquée sur une coulée qui s'ouvre à un quart de lieue en decà de la pointe de Sillery, au fond de l'anse à laquelle il a légué son nom; mais ce point, comme les autres, parut trop bien gardé pour qu'il füi possible d'y faire une descente. On peut difficilement s'expliquer pourquoi il n'eut pas l'idée de s'établir fortement sur quelques points accessibles de la rive nord, sous la protectiou de ses vaisseaux : c'était, on l’a vu, ce que Montcalm redoutait le plus. Il lui aurait coupé toute communication avec ses dépôts d'approvisionnements, l'aurait forcé de venir à lui et de lui offrir le combat. Une bataille gagnée lui aurait livré Québec en peu de jours, sans coup férir, car la famine l'aurait réduit à capituler. La perte de Québec entraînait celle de la colonie. Quoi qu'il en soit, il revint au saut, convaincu plus que jamais de la difficulté de son entreprise. C'était encore le rivage de Beauport qui lui semblait le plus vulnérable. Après un long et dernier examen, il crut qu'il lui serait peut-être possible d'attirer Montcalm

hors de ses retranchements, en attaquant les redoutes qu'il avait fait construire sur le bord même de la grève.

À partir du saut Montmorency, la falaise s'incline graduellement et se divise en plusieurs coteaux d’un accès plus facile. Elle forme un ravin vers la rivière de Beauport et continue de s'abaisser jusqu'à Maizerets, où elle devient un plan doucement incliné qui va mourir à la ligne de la marée. Tout le long de la grève règne un vaste esluaire, qui a environ un liers de lieue de largeur.

Sur cette grève, à moins d’un quart de mille du saut, se trouvaient la redoute de Johnstone, remarquée par Wolfe, et une autre plus importante située un peu plus à l’est, en face du gué de la rivière. Les retranchements qui longeaient la crête de la falaise étaient munis de redans dont les feux se croisaient. En arrière couraient plusieurs lignes de défense ou traverses, érigées pour mettre les troupes à l'abri des batteries anglaises de la rive gauche du saut, qui, dominant la droite, enfilaient la tranchée. Toute l'artillerie de cette aile consistait en vingt pièces, qui battaient d’un côté la rivière, de l’autre le fleuve.

Le plan de Wolfe était de diviser les forces des l'rançais en menaçant leur camp sur trois points à la fois. Une fausse attaque serait dirigée sur la droite, et une autre sur l'extrême gauche : la’ première vis-à-vis la Canardière, la seconde vers le Guéd'Hiver, tandis que l'attaque réelle se ferait en face du camp de Lévis. La masse de l’armée régulière marcherait sur deux divisions : celle de droite, sous Townshend, descendrait la falaise de l'Ange-Gardien

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