Montcalm
Dans le livre où M. Octave Gréard nous retrace de Madame de Maintenon un vivant et exact portrait, il est une phrase de cette éducatrice qui se pourrail appliquer
à l'époque présente.
« Ici tout tourne en discours », dit-elle en adressant des critiques aux dames de Saint-Cyr.
En effet, il serait difficile de nier que beaucoup de questions urgentes traînent en discours depuis nombre d'anuées >ans qu'aucune solution apparaisse. On abuse certainement des discussions, des bavardages, des paroles.
La discussion n*est pas la recherche de la vérité, elle ne sert pas à élucider les idées, à fixer le but et à déterminer les moyens de l'atteindre.
La parole devrait être l'élaboration de l'acte. On la tient pour l'acte lui-même.
Discuter et parler suffisent de plus en plus à procure]' une complète satisfaction. Tel croit la besogne faite puisqu'il n'en parle plus.
Quant à l'homme d'action, on tend à le considérer comme une sorte de fou, comme un niais ou un naïf et s'il n'obtient pas des sucres immédiats il provoque les gros rires des sots, les sarcasmes des gens spirituels e1 les haussements d'épaule des innombrables sages, qui forment le troupeau des « je l'avais bien dit ».
Nous avons à la fois la crainte et l'admiration du verbe, beaucoup onl la jubilation du mot.
Formuler une idée, l'exposer, la détendre, cela est bien, mais ce n'est pas tout. Il est mieux d'essayer de la réaliser,
si on la croit bonne.
Comment se fait-il que tanl de gens parmi nous répètent des mois, des années durant, « il faut faire cela ». Vous leur dites « Faisons-le ». Vous les mettez au pied du mur avec la truelle, le fil à plomb et le reste. Alors, au lieu de se mettre à l'œuvre, ils se détournent, en ayant peine à cacher leur stupeur de vous voir aussi simples. An t'ait de quoi parleraient-ils à l'avenir? Agir, c'est leur voler leur thème, leur brûler leur tlûte.
Le vieil homme d'acier, de Moltke, aurait-il raison de nous adresser ce reproche avec dédain :
« Les Français prennent des mots pour des faits. »
J'entends dire de tous côtés qu'il n'a pas tout à t'ait tort et pour mon compte, j'en connais quelques-uns qui confondent action avec agitation et gesticulation avec gestes.
Gesta Dei per Francos !
Des écrivains, des littérateurs se plaignent d'un excès de littérature.
On tend à nous anémier avec des délayages d'idées et avec des rinçures de texte.
Que les commentateurs nous fassent admirer le style de la guerre des Gaules, ils ont raison, puis, que nous admirions le commentateur du commentateur, voilà d'agréables passe-temps; mais, j'aime mieux m'occuper de César et des Gaulois, il sont plus intéressants. Ce sont leurs actes qu'il faudrait nous expliquer ou soumettre à nos méditations.
Dans notre instruction, les auteurs tiennent plus de
place que les hommes. Le Tasse passe avant les Cro Camoëns auteur de Lusiade passe avant Vasco de (lama qui n'est qu'un Portugais, el s'il s'agil de nos hommes d'ac lion, ilr ceux de notre race, nous ne nous en occupons guère, et François Martin, le prodigieux fondateur de Pon dichéryestun inconnu. Montcalm n'est qu'un nom propre. Combien d'autres sont ignorés ?
N'est-il pas temps qu'on essaie d'inculquer aux jeunes Français que l'action dans un luit sérieux est d'un charme infini et qu'elle porte en elle-même sa jouissance et sa récompense? On enseigne qu'un lion sonnet vaut à lui seul un long poème. Y a-t-il un inconvénient à répéter qu'agir sérieusement, utilement, vaut mieux?
Composer dans une belle langue un discours habile pour demander la lune est artistique; mais capter des sources, creuser des canaux et transformer un désert aride en un frais oasis est sérieux. ( 'rovez-inoi, l'orateur éprouve moins de plaisir à se relire au coin du feu que l'armateur qui voit son navire bien frété entrer doucement dans le port, ou que le colon qui se dresse sur ses étriers pour contempler, du haut de son cheval, la plaine verdoyante qu'il a créée par une longue suite d'efforts.
Nous voulons répéter à nos compatriotes qu'il vaut mieux agir que parler. Que ce soit Cavelier de la Salle découvrant le Mississipi. Montcalm succombant sous le nombre, Dupleix martyrisé. Marceau fauché dans sa jeunesse. Cliamplain. Colbert, Montgolfier, et plus près de nous l'elissier. Séguin. Caillé, Faidherbe, nubien Boucicaut créant le Bon Marché el assurant l'avenir de ses collaborateurs; que ce soit tout simplement le laboureur qui trace son sillon, ou l'ouvrier qui frappe le fer sur l'enclume et se réjouit de le voir courbé à sa volonté, peu importe, tout cequi se fait pour entretenir la vie, accroître la gloire ou la puissance de la France, tout cela est bien.
Qu'on ne vienne pas nous dire (pie nous ne sommes plus bons qu'à blaguer. .Nous savons du moins encore
mourir. Mais ceux qui parlent font un tel bruit que le brouhaha de leursphrases inutiles empêche d'entendre les appels des mourants sur les terres lointaines, qui vous crient :
« Faites que le sacrifice de ma vie ne soit pas inutile à ma patrie. »
Quelquefois le sacrifice n'est pas complètement inutile : car il engendre de temps en temps des comités de souscriptions pour une tombe surmontée d'un buste, pour une statue dans un jardin public; on les « inaugure » et de copieux discours sont prononcés.
Notre conviction est que les poètes des vieilles chansons de gestes trouveraient de nos jours plus d'un sujet pour leurs couplets monorimes.
Nous espérons, malgré tout, que les Français à venir prendront leur essor à leur tour et qu'ils continueront les histoires des « Gesta Dei per Francos » de la manière dont cela peut se faire à notre époque de commerce, d'industrie et de colonisation.
Et vous autres, Français, ne venez pas reprocher au Comité Dupleix d'avoir ouvert la série des « hommes d'action français » par Cavelier de La Salle qui mourut assassiné.
Il consacra sa fortune, sa vie entière à son idée. Les difficultés qu'il éprouva du fait de ses compatriotes furent énormes. Un fonctionnaire gouverneur de la côte du Canada l'accusa de vouloir ruiner la colonie, et nia ses découvertes. Il eut deux ou trois satisfactions : un chef d'État qui s'appelait Louis XIV le prit sous sa protection, des ministres qui s'appelaient Colbert et Seignelay le comprirent et l'aidèrent enfin, mais il fut assassiné en essayant de vivre son rêve, ce qui est au reste une fin plus intelligente que celle de l'oie grasse crevant d'apoplexie, d'oisiveté, d'indigestion et de rien faire.
À examiner la vie des véritables hommes d'action on est souvent porté à les plaindre, car ils aboutissent assez rarement au succès complet, mais s'ils ne touchent pas la
terre promise; ils ont la grande joie de la montrer aux autres. El puis ils sont tous observateurs, qu'ils aienl à lutter contre les sauvages, contre les amiraux « de l'invincible armada de l'ineptie humaine » ou qu'ils succombenl bous les sagaies dans la brousse, qu'ils meurenl sur l'échafaud, ou lapidés par les foules, ils ont toujours la joie jusqu'à leur dernier souffle de philosopher sur l'animal humain.
César, dit-on, se couvrit la face pour ne pasvoirses .-unis ingrats el Brutus, son fils adoptif, le frapper avec rage. Pour moi, je crois qu'il voulail regarder plus à l'aise ceux qui s'acharnaient sur lui, par une déchirure que leurs poignards avaient faite à sa toge.
L'homme d'action en proie aux brutes et ne pouvant rien contre elles, a toujours la philosophie et l'amusement de penser : « Je ne les aurais jamais crues aussi bêtes. »
Vauvenargues a dit : « Nulle jouissance sans action. » II aurait pu dire aussi bien : « Nulle action sans jouissance. .,
Donc agissez, ù Français; si vous voulez garder votre place au soleil. Vous vous ennuierez moins.
Le Comité Ihijileix a l'ambition de rendre aux Français ut de l'action. Cette ambition est-elle de la présomption? Si peu encourageante <pie soit l'heure actuelle, nous nous refusons à le croire. Un des moyens propres à atteindre ce but, nous a semblé être la publication d'une série de volumes où seront tracées les vies des hommes qui agirent et qui en, agissant, contribuèrent à la grandeur ou à la prospérité de la France.
Gabriel Bonvalot.
En 1850, un savant historien, professeur à l'école militaire de Saint-Cyr, exposait pour la première fois aux élèves '" notre histoire nationale. « Lorsque j'en vins, dit-il, au récit do la lutte qui nous a coûté le Canada, l'ardente et sympathique jeunesse qui m'écoutait tressaillit au récit des grandes actions qui avaient honoré le nom français en Amérique. »
L'émotion qui s'empara de col auditoire d'élite lorsque Dussieux évoqua devant lui cette helle page de
nos annales militaires, je la ressens à mon tour en abordant celle dernière partie si passionnante de l'histoire de la Nouvelle-France. (Test la lutte finale dans des conditions d'inégalité telles qu'après en avoir parcouru les diverses phases on reste surpris de l'héroïsme déployé par les chefs, delà vigueur des troupes qu'ils commandaient et de l'esprit de sacritice d'une population que soutenait seul, au milieu des souffrances les plus cruelles, l'amour du vieux pays.
Le premier de ces chefs, celui que des victoires inespérées allaient couvrir de gloire, et qui devait tomber en soldat aux dernières heures de la lutte, c'est Montcalm.
Louis-Joseph de Montcalm-Gozon, marquis de Saint- Yéran. né le 2<S février 1712. au château de Candiac, sur les bords du Yistre, à trois kilomètres de Yauvert ( Gard) , descendait d'une ancienne famille du Rouergue, adonnée au culte des armes; un de ses aïeux maternels, Gozon, chevalier, puis grand-maître de l'ordre de Saint-.lean de Jérusalem, s'était illustré au quatorzième siècle en délivrant l'île de Rhodes, disait la légende, d'un dragon qui la dévastait.
Après de fortes études littéraires dont il garda le goût au milieu des camps, où ses lectures favorites étaient les œuvres de Plularque dans le texte grec et les pages immortelles de notre grand Corneille, le jeune Montcalm était, au mois d'août 1721. nommé enseigne au régiment d'infanterie de Ilainaut; à dixsept ans il était capitaine et faisait ses premières armes sous les ordres du maréchal de Benvick. La guerre de la succession d'Autriche le conduisit en Bohême, où il se lia avec le héros de Prague, Chevert, qui l'honora d'une constante amitié. Promu en 1743 colonel du régiment d'Auxerrois-infanterie, il était nommé la même année chevalier de Saint-Louis. Le 13 juin J7/i(i à la bataille de Plaisance, il déploya le plus grand
courage, H resta, dans une dernière charge, sur le terrain,
Nous avons eu hier, écrivait-il alors à sa mère, une affaire des plus fâcheuses. Il y a nombre d'officiers généraux et colonels tués ou blessés. Je suis des derniers avec cinq coups de sabre. Heureusement aucun n'est dangereux, à ce que l'on m'assure, et je le juge par les forces qui me restent, quoique j'aie perdu de ■ mon sang- en abondance, ayant eu une artère coupée. »
Son régiment qu'il avait deux fois rallié avait été anéanti.
L'année suivante, au sanglant combat du col d'Exilés, dans les Alpes, servant sous les ordres du chevalier de Belle-Isle qui s'y lit tuer avec quatre mille hommes de son armée, Montcalm devenu brigadier, chargeait avec sa fougue entraînante à la tête des troupes, lorsqu'il fut atteint de deux coups de feu et emporté hors du champ de bataille.
En 1 7 . î 4 , il avait épousé, entre deux campagnes, la petite-nièce de l'intendant Talon, qui avait contribué si largement au développement de la Nouvelle-France. Six enfants naquirent de ce mariage: quatre filles el deux fils. En 1748, après la paix d'Aix-la-Chapelle, nommé maître de camp, Montcalm séjourna souvent au vieux château de Candiac, se consacrant à l'éducation de ses enfants, relisant ses auteurs favoris, se passionnant toujours pour les choses de l'armée, et approfondissant toutes lesquestions militaires. Mais cela ne suffisait pas à son activité; en 1750 il siégeait aux Etats du Languedoc, en L755 il faisait partie, comme Seigneur de Gabriac, des Etats du Gévaudan. D'une ardeur infatigable, d'une vivacité d'esprit merveilleuse, Montcalm, en 17.")."». n'avait pas encore, malgré ses brillants services, La réputation dont il était digne. Au mois de novembre de cette année, se trouvant à Paris, il alla voir le ministre de la Guerre, d'Argenson, et
- entretint avec lui des nouvelles reçues du Canada où la défaite du baron Dieskau pouvait entraîner des conséquences désastreuses. La netteté de vues, l'élévation d'idées el L'entrain du jeune maître de camp charmèrenl le ministre. Deux mois après, ayant à désigner le général qui allait être chargé du commandement des troupes à Québec, il écrivait à Montcalm :
« Versailles. 25. janvier 17r>(), minuit. Peut-être ne vous attendiez-vous plus, Monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de la conversation que j'ai eue avec vous le jour que vous m'êtes venu dire adieu à Paris. .le n'ai cependant pas perdu un instant de vue, depuis ce temps-là, l'ouverture que je vous ai faite alors, et c'est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a déterminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de ses troupes dans l'Amérique septentrionale, et il vous honorera à votre départ du grade de maréchal de camp. »
Montcalm était invité en même temps à se rendre « sans perdre un instant » à Versailles, pour les préparatifs de l'expédition. Il tit aussitôt ses adieux à sa vieille mère, la marquise de Saint- Véran, à sa femme et à ses enfants qu'il espérait revoir un jourcouverlsde gloire et dignes d'être comparés à ces héros de l'Antiquité, dont il faisait revivre les vertus. La mort, hôte trop fidèle, devait anéantir cette illusion.
Avec lui et comme lieutenants. Montcalm emmenait au Canada le chevalier de Lévis, le colonel de Bourlamaque, et un aide de camp, capitaine de dragons, Bougainville.
Le chevalier de Lévis, depuis duc et maréchal de France, était alors brigadier; ses rapports avec Montcalm furent toujours ceux d'un officier dévoué à son chef et disposé à lui assurer le concours le plus entier pour la réussite de ses projets. Dès 175(1. Montcalm. écrivant au ministre, disait de lui :
M. le chevalier de Lévis a forl bien pris avec 1rs troupes. Il a un ton très militaire et la routine du commandement. 11 n'est paa étonné, il sail prendre un parti, être ferme el s'écarter des ordres donnés 'I»' soixante Lieues quand il les croit contraires au bien par • les circonstances qu'un général éloigné n'a pu prévoir. »
L'entente entre ces deux hommes était complète : le même sentiment du devoir, la même passion des armes Les animaient. Aussi, de son côté, le chevalier de Lévis disait-il au ministre dan- sa em-respondance :
« Je ne sais si M. le marquis de Montcalm est content de moi : ce qu'il y a de certain c'est que je le suis beaucoup de lui. Je serai toujours charmé de servir sous ses ordres. Ce n'est pas à moi à vous parler de son mérite ni de ses talents, vous les connaisse/ mieux que moi; mais je puis avoir l'honneur de vous assurer qu'il a généralement plu dans cette colonie, et qu'il traite très bien avec les sauvages. 11 a aussi établi la discipline parmi nos troupes. »
M. de Bourlamaque, colonel d'infanterie et ingénieur distingué, qui devait « gagner furieusement » dans l'esprit de tout le monde pendant la campagne de 17")7. apportait dans l'accomplissement des missions qui lui étaient confiées un caractère parfois trop minutieux, mais en même temps une grande fermeté et un courage à toute .'preuve.
De Bougainville la carrière est trop connue pour y insister ici : ce capitaine de dragons, alors âgé de 27 ans, avait été d'abord avocat au Parlement de Paris ; il était devenu ensuite un mathématicien que ses travaux devaient faire entrer à l'Académie des sciences, et ses voyages comme navigateur l'ont rendu immortel. Montcalm disait un jour de lui: «Du talent, la tète et le cœur chauds, cela mûrira, n
Très observateur, infatigable au travail, d'une
froide intrépidité au milieu des plus graves dangers. le jeune aide de camp devait rendre à son chef des services que celui-ci savait apprécier, et lorsqu'il lui fallut-, à la veille de succomber, adresser au gouverne-* ment qui l'abandonnait un suprême appel, ce fut à Bougainville qu'il confia cette mission.
Et quelles forces le monarque qui le chargeait de la défense du Canada contre les colonies anglaises appuyées par les troupes de la métropole, mettait-il à la disposition du général? Trois mille huit cents hommes. Tel était l'effectif qu'avec ce qu'il amenait de France Montcalm allait avoir sous la main au début des opérations. L'année suivante quinze cents, le dernier secours envoyé, arriveraient de France. Royal-Roussilïon. Languedoc, La Reine, Artois, Guyenne, La Sarre. Béarn et Berry, tels sont les noms des régiments dont les cinq mille trois cents soldats, mal nourris, sans souliers, sans solde, n'ayant le plus souvent de munitions que celles enlevées à l'ennemi, allaient être, en quatre ans. réduits à deux mille deux cents, après une série de combats et d'exploits qu'une ingrate patrie a trop oubliés.
Deux mille hommes des troupes de la marine, les contingents des milices canadiennes et les sauvages alliés portaientl'ensemble des forces françaises à quinze mi seize mille hommes chargés de défendre un pays plusieurs fois grand comme la mère-patrie, et menacé par soixante mille ennemis. « Etonnantes campagnes dont aucune guerre d'Europe ne donne l'idée : pour théâtre des lacs, des fleuves, des forêts sans limites succédant à d'autres lacs, à d'autres forêts, à d'autres fleuves. Pour armée des troupes étranges : le highlander écossais et le grenadier de France qui porte la queue et l'habit blanc, combattent près de ï'Iroquois et du Huron à la plume d'aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de
ces armées cheminent sous ! >< >îs . tantôt ils portent à bras, au delà des rapides écumants, les bateaux où ils 8e rembarquent; l'hiver, les raquettes aux pieds, la peau d'ours au »l"s. ils suivent sur la neige les traîneaux de campagne attelés <le grands chiens. Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l'artillerie el le roulement des tambours répondenl aux hurlements des Peaux Rouges et au fracas des cataractes. De Bonnechose.)
Le chevalier de Lévis signalail au comte d'Argenson, ministre de la Guerre, ces conditions particulières de la lutte engagée lorsqu'il lui écrivait du fort de Carillon le 17 juillet 175<> :
« Toutes les entreprises sontdans ce pays 1res difficiles : on en doit presque toujours le succès au hasard. Toutes les positions qu'on peut prendre sont critiques ; les attaques et les retraites sont difficiles à l'aire; on ne voyage que dans les bois ; auprès des rivières, il l'a ut user des plus grandes précautions et avoir la plus grande patience avec 1rs sauvages qui ne font que leur volonté, à laquelle dans bien des circonstances il faut céder.
Du côté des Anglais, les préparatifs pour la campagne de 1756 étaient formidables. Rien ne fut changé au plan d'invasion de l'année précédente, mais le cabinet de Londres, si mis le coup de la honteuse défaite du général Braddock, envoya tous 1rs secours qui lui furent demandés. Plusieurs régiments traversèrent l'Atlantique pour renforcer les troupes déjà transportées en Amérique. Un vieil officier des guerres d'Europe, le comte de Loudoim . fut désigné connue général en cliel': la chambre des Communes vota un secours de 115.000 livres sterling pour les colonies: les gouverneurs des provinces, réunis à New-York, résolurent de lever dix mille hommes en dehorsdes troupes ré«
gulières pour attaquer le fort St-Frédéric el marcher ensuite sur Montréal; six mille pour enlever le fort Niagara et couper toute communication du Canada avec la vallée de l'Ohio; trois mille pour s'emparer du fort Duquesne, et doux mille pour descendre vers Québec par la rivière Chaudière, afin de jeter l'alarme au centre même de la colonie et d'empêcher les détachements qui s'y trouvaient de se porter au secours des autres points attaqués.
Du côté des Français, pour s'opposer à une invasion que la supériorité comme nombre des forces anglaises donnait lieu de craindre, trois camps furent créés, l'un au fort de Carillon, élevé à la pointe sud du lac Champlain, le chevalier de Lévis en prit le commande-' ment à la tète de deux mille hommes; le second à Frontenac, à l'entrée du lac Ontario, sous les ordres du colonel de Bourlamaque; le troisième à Niagara, entre les lacs Ontario el Erié, où le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, ingénieur de grand mérite, mit la place en état de résister aux attaques des Anglais el de s'opposer à toute communication avec les nations des hauts pays.
Les frontières ainsi protégées, il restait à profiter de l'inaction de l'ennemi pour essayer de prendre l'offensive. Le gouverneur du Canada. M. de Vaudreuil, considérait comme d'une importance extrême l'enlèvement du fort de Chouaguen. établi par les Anglais au sud du lac Ontario, d'où ils pouvaient prendre la colonie à revers et s'emparer de la navigation des grands lacs. Ce poste n'avait été d'abord qu'un simple établissement de commerce, installé malgré les traites à 1 embouchure de la rivière des Onnontaguès; puis les Anglais, sans s'arrêter devant les protestations des gouverneurs de Québec, y avaient, en pleine paix, élevé des retranchements. Ils avaient fini par y établir trois forts, et leur projet était d'y concentrer des
troupes destinées à attaquer <'i à prendre les f<>ris Niagara et Frontenac. La colonie française perdait dès lors le commerce des lacs qui formait sa principale richesse; toutes ses communications avec les postes des pays d'en liant et la Louisiane étaient coupées; les Irilms sauvages de ces contrées, parmi lesquelles nous comptions des amis nombreux el fidèles, séparées de la colonie, ne pouvaient plus lui apporter leur concours, et le Canada, isolé, sans secours de la mèrepatrie, pestait à la merci d'une invasion.
L'établissement de Chouaguen se composait «In fort Ontario placé à droite de la rivière, sur un plateau élevé ; il était garni de douze [tirées d'artillerie et entouré d'un fossé de six mètres de largeur sur trois de profondeur: du vieux fort de Chouaguen. consistant en un bâtiment crénelé aux murailles de trois pieds d'épaisseur, avec deux grosses tours carrées el une enceinte défendue par dix-huit canons el quinze obùsiers; du fort George, construit de pieux avec retranchement en terre, à six; cents mètres de celui de Chouaguen. sur une hauteur le dominant.
Dans les terres enfin, les Anglais avaient édifié près du lac des ( mneyouts le fort Bull, où ils rassemblaient des provisions el des munitions qui devaient être transportées à Chouaguen.
Le gouverneur, M. de Vaudrèuil, chargea le lieutenant de Léry, des troupes de la marine, de marcher sur ce dernier poste et de le détruire ; il lui donna, pour accomplir celle mission, quatre-vingt-treize soldais de marine, cent soixante-dix miliciens et quatre-vingtdeux sauvages.
Parti de Mondial le 17 mars I7.">f>. el passant, à travers les glaces ci les neiges, par des sentiers connus des Peaux Rouges seuls, M. de Léry arriva en vue du fort Bull, dont la garnison secomposail de quatrevingt-dix hommes. Afin de ne pas laisser à l'ennemi le
temps de recevoir «les secours, il attaqua sans délai, couvrit de feux les assiégés, enfonça les portes à coups de hache ei se rendit maître delà place dont les défenseurs furent exterminés. Le fortBull était palissade et percé de meurtrières. « Sa prise offrit ceci de singulier que les meurtrières, au lieu d'être une protection pour la garnison, servirent aux assaillants, qui s'en emparèrent avant qu'elle pût s'y placer et tirèrent par .•es ouvertures du dehors au dedans de l'enceinte. » Garneau.)
Les hangars du fort contenaient une énorme quantité de lard, farine et biscuit, ainsi que des provisions considérables de poudre et de boulets. De Léry ht enlever tout ce que pouvaient porter ses hommes, jeta les boulets dans le lac, mit le feu aux bâtiments et en se retirant lit sauter la poudrière, dont l'explosion acheva de tout détruire.
Au mois d'avril, un autre détachement de huit cents hommes, sous le commandement de INI. de Yilliers, gagna la rivière au Sable, près du lac Ontario, et y construisit au milieu des bois un fort de pieux. De là M. de Villiers, tenant en échec la garnison de Chouaguen, dirigea plusieurs partis qui attaquèrent audacieusement les convois de l'ennemi, pillèrent ses arrivages et interceptèrent souvent ses communications avec l'intérieur.
Le siège de Chouaguen étant résolu, et toutes les dispositions prises entre le gouverneur, le marquis de Montcalm et l'intendant chargé de fournir les vivres et les moyens de transport, les troupes destinées à l'expédition furent dirigées sur le fort Frontenac. Pendant ce temps, pour donner le change à l'ennemi, Montcalm se transporta au fort de Garillon, où il chargea le chevalier de Lévis de se livrer du cote du fort William-Henry, que les Anglais occupaient en force, à des démonstrations destinées à leur faire
croire que l'attaque principale des Français allait avoir ce poinl comme objectif.
!..■ marquis de Uonlcalm.
L'artillerie, les munitions de guerre et de bouche et 1rs troupes <|ui devaient prendre pari au siège étant univers à Frontenac, Montcalm s'y rendit à son tour le 2!» juillet et pril le commandement des trois
mille hommes dont se composait sa petite armée en y comprenant le corps détaché précédemment sous les ordres de M. de Villiers. Ce corps, servant d'avant-; garde et dirigé par M. Rigaud de Vaudreuil, commandant des T rois-Rivières, se porta rapidement sur Ghouaguen.
Montcalm, après avoir pourvu aux dispositions nécessaires pour assurer la retraite dans le cas où des forces adverses supérieures la rendraient inévitable, donna l'ordre à deux bâtiments, armés l'un de seize canons, l'autre de douze, de se rendre devanl Chouaguen pour y bloquer les embarcations avec lesquelles les anglais auraient pu tenter de s'opposer à la traversée du lac Ontario, puis il lit embarquer ses troupes à Frontenac et en quatre jours leur transfert sur l'autre rive fut effectué.
Le lo. l'avant-garde cheminant à travers bois, parvenait à une anse située à une demi-lieue de Chouaguen, et y protégeait le débarquement de l'artillerie.
Le 11, à la pointe du jour, les Canadiens et les sauvages s'avancèrent jusqu'à un quart de lieue du fort ( )nlario et l'investirent. Un chemin fut tracé au milieu des marécages et des bois pour amener l'artillerie à portée du fort, et le travail poussé avec tant d'ardeur que le lendemain les canons y passèrent. On avait en même temps établi le camp, la droite appuyée au lac Ontario et la gauche protégée par un marais ; la flottille ayant servi au transport des troupes était mise hors d'insulte entre le camp et la rive du lac, qu'une batterie défendait contre toute attaque.
La marche des Français, s'avançant seulement la nuit et faisant halte le jour dans les bois, avait jusquelà été ignorée de l'ennemi. Leur approche lui fut révélée par les sauvages qui, après avoir occupe les fourrés des alentours, allèrent faire le coup de feu jusqu'au pied du fort.
Le 12, le débarquement «lu pare d'artillerie el des vivres étant effectué, les dispositions furent prises pour ouvrir la tranchée le soir même. Montcalm confia la direction des travaux «lu siège an colonel de [Jourlamaque, qui y employa sans relâche six piquets de travailleurs, de cinquante hommes chacun, avec deux compagnies de grenadiers pour les soutenir.
A minuit, une parallèle était ouverte à cenl quatrevingts mètres du fossé du fort, dans un terrain embarrassé d'abattis et de troncs d'arbres. Achevée le lendemain à cinq heures du malin, elle fut complétée par «1rs i-liriiiins de communication et l'établissement des batteries. L'artillerie ouvrit alors un feu violent sur les remparts, en menu' temps que la fusillade meurtrière des sauvages el des Canadiens obligeait la garnison à s'abriter derrière les bâtiments et les palissades. A six heures du soir, le tir des Anglais, qui jusque-là avait été -"iiteim, cessa brusquement, et l'on s'aperçut bientôt que la garnison avait évacué la place pourse réfugier de l'autre côté delà rivière dans le fort de Chouaguen, dont l'enceintede pierres el les retranchements en terre offraient sans doute une protection plus efficace contre les halles de dos tirailleurs et les boulets des batteries. Huit canons el quatre mortiers étaient restés dans le fort abandonné.
M. de Bourlamaque, après une reconnaissance de éclaireurs, lit occuper aussitôt le fort Ontario par les grenadiers de tranchée, el ordonna aux travailleurs de continuer la parallèle, sous le l'eu des Anglais, jusqu'au bord de la rivière. 11 y lii dresser une -îande batterie placée de façon à battre Chouaguen ainsi que le chemin du fort George. Vingt pièces de canon y furent charriées a bras d'homme pendant la nuit, ei toutes les troupes s'y employèrent avec la plus grande ardeur.
Le r,. au lever du jour, les Canadiens et les sauva-
ges, sous les ordres de M. Rigaud de Vaudreuil, qui donna dans cette journée l'exemple de l'énergie et de
l'audace, traversèrent partie à gué, partie à la nage, la rivière dont le courant était des plus rapides et se dispersèrent en tirailleurs dans les bois voisins de Chouaguen pour intercepter les communications avec le fort George. A neuf heures du matin les canons de la batterie tiraient à pleine volée sur le fort et les retranchements, dont les défenseurs étaient décimés par nos tirailleurs cachés dans la forêt. Le colonel Mercer, commandant du fort, était tué, et vers dix heures, les assiégés aux abois arboraient le drapeau blanc.
Le feu ayant cessé, deux officiers vinrent en parlementaires, trouver le commandant Rigaud de Vaudreuil pour demander à se rendre. Il les envoya sous escorte à Montcalm qui accorda la capitulation, à la condition que la garnison resterait prisonnière de guerre et que les troupes françaises occuperaient immédiatement les forts Chouaguen et George.
A la tète des compagnies de grenadiers et des piquets de tranchée qui avaient si brillamment préparé les approches, M. de Bourlamaque prit possession des deux forts et fit procéder à leur démolition, pendant que l'on effectuait le déblaiement de l'artillerie et des munitions qui s'y trouvaient.
Les sauvages alliés avaient commencé, dès la reddition accomplie, à se livrer au pillage et à enlever les chevelures de quelques blessés ; des mesures énergiques aussitôt prises pour s'opposer à ces cruautés et la promesse de riches présents parvinrent heureusement aies arrêter. « Il en coûtera huit à dix mille livres, écrivit Montcalm au ministre, mais cela nous conservera plus que jamais l'affection de ces nations. »
« La célérité de travaux dans un terrain que les Anglais avaient jugé impraticable, — lit-on dans une relation du temps. — rétablissement de nos batteries
l'ait si rapidement, L'idée que cea travaux mit donnée du nombre des troupes françaises, la mort du colonel Mercer el plus que toul encore la manœuvre hardie du sieur Rigaud el la crainte des Canadiens el des Bauvages qui faisaienl déjà feu sur le fort, onl sans doute déterminé les assiégés à ne pas opposer une plus longue défense. Ils onl perdu cenl cinquante-deux hommes, y compris quelques soldats tués par 1rs sauvages en voulant se sauver dans les liois. Le nombre des prisonniers a été de plus de seize «ruts dont quatre-vingts officiers. On a pris aussi sept bâtiments de guerre, dont un de quarante-huit canons, un de quatorze, un de dix. un de huit, et les imis autres armés de pierriers, mitre deux cents bâtiments de transport; les officiers et équipages de ces bâtiments mit été compris dans la capitulation de la garnison. L'artillerie qu'on a prise consiste en cinquante-cinq pièces de canon, quatorze mortiers, cinq obusiers el quarante-sept pierriers qu'on a enlevés avec une -lande quantité de boulets, bombes, balles el poudre, et un amas considérable de vivres. » (Relation de la prise des forts de Chouaguen, 1750.)
Tous les préparatifs des Anglais pour envahir par ce côté la colonie étaient anéantis. Le colonel YVeeb, à qui Mercer avait écril le 12 pour lui demander secours et qui arrivait du fort William-Henry à la tête de deux mille hommes, apprit en route par des fuyards la prise de Chouaguen et rebroussa précipitamment chemin.
Le 21 août, les démolitions achevées, le transport a bord de sa flottille des prisonniers, de l'artillerie conquise el des vivres accompli, Montcalm se rembarqua avec ses troupes pour regagner Montréal, d'où il adressait le 28 au ministre une dépêche lui annonçant la réussite de L'expédition :
« C'est peut-être, disait-il. la première fois qu'avec
i mis mille hommes el moins d'artillerie on en a assiégé dix-liuil cents qui devaienl être promptement secourus par deux mille el qui pouvaient s'opposer à notre débarquement ayanl une supériorité de marine sur le lac ( mtario. — Toute la conduite que j'ai tenue à cette occasion et les dispositions que j'avais arrêtées sont si fort contre les règles ordinaires que l'audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour témérité en Europe, Aussi je vous supplie pour toute grâce d'assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans les armées, je me conduirai sur des principes différents. »
« 11 faut croire, — ajoutait-il, surpris lui-même de la faible résistance qui lui avait été opposée, — que les Anglais transplantés ne sont pas les mêmes qu'en Europe. »
Présent sur tous les points d'attaque il rendait à ses soldats une éclatante justice : « Nos troupes se sont portées à tout ce que j'en ai exigé avec un zèle incroyable. »
« Le succès de cette expédition, disait-il en terminant, est décisif pour la colonie. Cliouaguen a été la pomme de discorde. Sa position sur le lac Ontario, la manière dont les Anglais s'y fortifiaient, la facilité que les sauvages trouvaient dans cette place pour la traite de leurs pelleteries à beaucoup meilleur compte que dans nos torts, toutes ces raisons faisaient appréhender que tôt ou tard l'Angleterre n'eût la supériorité dans le commerce des pays d'en haut. La prise de Cliouaguen rompt leur entreprise à cet égard. C'est une perte de quinze millions pour eux. »
Montcalm écrivait en même temps à sa mère et à sa femme pour leur faire part de sa victoire. Après avoir relaté les détails du siège et les préliminaires de la capitulation, il disait à la marquise de Saint- Yéran :
a Les hurlements denos sauvages les firent ] >r< >i 1 1 j itemenl se décider. Ils se sonl rendus prisonniei
guerre aui ibre de dix-sept cenl quatre-vingts, « 1 • > 1 1 1
quatre-vingts officiers, deux régiments de la vieille Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses militaires d'argent, cenl vingt et une bouches à feu, un amas de provisions pour trois mille hommes durant un an. six barques armées el pontées depuis quatre jusqu'à vingt canons. Et comme il fallait dans cette expédition user Je la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes et ramener
lesti pes sur une autre frontière, du 15 au 21 j'ai
démoli ou brûlé leurs trois forts «-l amené artillerie, barques, vivres et prisonniers. »
A safemme il adressait la relation du siège ave< tendre et galant billet :
• « Voilà une assez jolie aventure, ma très chère, je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle. J'ai encore un bon bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre avec- un renfort de troupes le chevalier de Lévis aulac Saint-Sacrement à quatre-vingts lieues d'ici* Je h'' eiis qu'à vous, à notre mère, aux Mole, a Cheverl et aux trois ministres, à personne d'autre; ma foi suppléez-y. Je suis excédé de travail; que ma mère el vous m'aimiez et que je vous rejoigne tous l'année prochaine. J'embrasse mes filles. <Mi ne peut vous aimer plus tendrement, ma très chère.
Pendant, que dans la colonie on se livrait à des réjouissances en l'honneur de sa victoire el que l'on suspendait aux voûtes de la cathédrale de Québec les drapeaux conquis sur l'ennemi, Montcalm se rendait par le lac Champlain au fort de Carillon pour y prendre, d'accord avec le chevalier de Lévis, les mesures nécessaires afin de mettre ce poste à l'abri d'un coup de main et de s'opposera une invasion de ce côté où les Anglais axaient rassemblé de grandes forces. Mais !•■
coup de Chouaguen les avait surpris et le reste d l'année se passa en escarmouches et en courses <1 partis qui accrurent <ln/. les colons anglais la terreu
des Canadiens el des sauvages.
Aussi [-('vis pouvait-il écrire avec raison au minis tre le 26 octobre 175G : « Nous terminons cette cam pagne très glorieusemenl e1 très heureusement vis-à vis de forces beaucoup supérieures aux nôtres. »
En dehors de l'incurie du gouvernement et du coupable abandon dans lequel il laissait le Canada, deux fléaux devaient fatalement en amener la perte : la famine «i les prévarications de l'intendant et de ses complices.
Les milices, appelées aux armées, laissaient les champs sans culture; les récoltes manquaient et il fallait attendre des vivres de France pour nourrir les soldats el la masse de la population réduite à la plus
affreuse détresse. Plusieurs milliers d'Acadiens, fuyant la proscription anglaise, avaienl cherché un refuge au Canada. Toul y faisait défaul pour les recevoir, et ces malheureux, déjà décimés par les fatigues et les maladies dans leur fuite à travers les forêts désertes, eurent à souffrir les plus grandes privations. On les nourrit avec de [a viande de cheval et de la morue sèche. Trop affaiblis pour résister an mal, ils succombèrent en grand nombre aux al teintes de la petite vérole qui sévissait à l'état épidémique. La maladie s'étendit aux tribus sauvages parmi lesquelles elle lit d'effroyables ravages; les Abénaquis, si braves et si fidèles , furent presque entièrement anéantis par le fléau.
Les récoltes manquant, les vivres trouvées à Chouaguen servirent à alimenter les postes de Frontenac, de Niagara et de l'Ohio, qu'il aurait été impossible de ravitailler autrement. A Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières, l'intendant fut obligé, pour nourrir la population, de lui faire distribuer du pain chez les boulangers auxquels il livrait de la farine provenant des magasins du roi. « Les habitants, mourant de faim, accouraient en foule et se l'arrachaient à la distribution. » (Garneau.) A Québec même, la ration de chaque habitant finit par être réduite à 120 grammes par jour.
Quant à l'armée, les soldats recevaient encore une livre et demie de pain et de la viande de cheval ; mais les souliers manquaient et la poudre faisait défaut. La détresse était telle qu'au mois d'octobre 1757 le commissaire des guerres, Doreil, écrivait au ministre ces lignes véritablement navrantes : « Je n'ose pas désirer les renforts si urgents en hommes, car on ne pourra les nourrir! — Nous sommes, à l'égard des subsistances, dans la plus grande détresse depuis l'hiver. »
Le gouverneur, l'intendant, Montcalmj Lévis, tous écrivireni en France pour dépeindre la situation dans laquelle un se débattail : tous insistèrenl sur ce poinl que le succès de la prochaine eampagne dépendrai! surtout des subsistances qui seraienl expédiées, e1 que sans cet envoi la colonie étail exposée aux plus grands dangers.
Mais la Cour avait bien d'autres soucis que de secourir ces désespérés <lonl les plaintes l'importunaient el qui coûtaient trop cher au trésor : il s'agissait d'humilier le roi de Prusse <[ui osail se moquer de madame de Pompadour, el de donner des centaines de millions el tout le sang de nos soldats à l'Autrichienne Marie-Thérèse, la grande amie de la maîtresse du rui. Quanl à ceux qui, malgré tout, défendaient au loin l'honneur de la France, mille ou douze cents recrues el quelques navires chargés du farine suffisaient.
Si. encore, les secours dérisoires envoyés de France étaienl parvenus à destination el avaienl été utilisas au mieux des intérêts de la colonie! Mais il s'était formé un monstrueux syndical de convoitises el d'appétits dont le chef occulte n'étail autre que l'intendant lui-même, l'infâme Bigot, le second de M. de Vaudreuil dont l'incroyable Faiblesse tolérai! Ions les abus, tous les crimes, el il n'en était pas de plus abominable «[ne d'affamer un peuple pour s'enrichir à mi II ion s.
Bigot, proche parent du marquis de Puysieulx e! du maréchal d'Estrées, étail d'autan! plus dangereux que, très appuyé auprès d'une Cour que les pires corruptions déshonoraienl elle-même; il étail assez habile [tour masquer ses agissements et avait trouvé des appuis el «les complices dans l'entourage du gouverneur. D'un caractère dur et hautain avec les faillies, il étail en affaires d'une souplesse el d'une lin extrêmes. Aimant le jeu, très fastueux, il dépensait en
orgies, avec la même facilité qu'il les gagnait, les sommets énormes que lui rapportaienl ses ténébreuses spéculations.
Grâce à ses manœuvres et à sa fortune, il avait monopolisé, sous le couverl d'une société, tout le commerce de la colonie, toutes les fournitures de vivres et d'outils à l'armée, les transports pour la v iicrre, les bois de chauffage et les travaux publics. Toute la finance, comme intendant, était dans ses mains; il agissait sans contrôle, sans surveillance, et usait à ce point de vue d'une autorité presque despotique, changeant le nom des dépenses, leur objet, leur quantité, concluant des marchés factices, étendant ses opérations sur toutes les livraisons possibles, et volant sur tout, il faisait enlever par la force, au nom du roi, les grains et les bestiaux chez les malheureux habitants des campagnes, les leur payait à vil prix, et en opérait la revente, par la société, à des taux fabuleux. Le pain, qui lui revenait ainsi à trois sous la livre, était livré au public à vingt et trente sous; la viande, qui lui en coûtait six. n'était cédée que de quarante à soixante sous. Les vivres distribués aux soldats étaient comptés et payés quatre fois plus qu'ils ne valaient. On alla jusqu'à faire solder, comme achetés, ceux qui étaient livrés, au nom du roi, au muni tionnaire !
Les principaux associés de Bigot dans son œuvre malfaisante étaient un nommé Cadet, de boucher devenu munitionnaire général, homme ignorant, cruel et fourbe; Varin, commissaire ordonnateur de la marine à Montréal; Hugues Péan, aide-major à Québec; Le Mercier, de simple soldat devenu maître d'école à Beauport, ensuite cadet-officier de milices, et enfin commandant de l'artillerie, créature de Vaudreuil sur lequel il avait, disait-on. une grande influence; des commis marchands comme Corpron et Maurin; Bré-
ard, contrôleur de la marine; 'I Estèbe, garde des magasins à Québec, qui rentra en France avec une fortune de près d'un million; Perrault, cultivateur, puis aubergiste, secrétaire du gouverneur el major général
des milices; ci bien d'autres dont les déprédations étaient couvertes par l'intendant tant qu'elles ue heurtaienl pas ses propres intérêts.
Toute la correspondance «lu Canada esl remplie d'accusations contre cette bande; ses malversations, ses rapines sont signalées à l'envi par Montcalm, par
Lé vis, par Bougainville, com par le commissaire
des guerres Doreil el tous les honnêtes gens.
Je ue blâme pas seulemenl le munitionnaire, écrivait Doreil; il y aurail tant de choses à dire là-dessus que je prends, par prudence, le parti de me taire. Je gémis de voir une colonie si intéressante et les troupes qui la défendent exposées, par la cupidité de certaines personnes, à mourir de faim et de misère. » 22 octobre 1757.
Trois jours après, dans une autre lettre chiffrée adressée au ministre, après avoir rappelé la famine qui désolait le Canada, l'épidémie apportée par les recrues nouvellement débarquées, il revenait sur les agissements de Bierol et terminait en ces termes :
Je n aspire qu'au moment heureux où, avec la permission du roi. je pourrai repasser en France et n'être plus spectateur inutile de choses aussi monstrueuses que celles qui se passent sous nos yeux. M. de Moras, ministre de la Marine, ignore la véritable cause de notre triste situation ; il ne convient ni à M. de Montcalm ni à moi de tenter de l'en instruire, d'autant plus que nos représentations ne parviendraient probablement pas jusqu'à lui. »
Plus tard, il écrivait encore au sujet de Péan: « Il est attaché à la partie des subsistances. — Il a fait une fortune si rapide qu'on lui donne deux millions. — Ue-
gardez-le comme une des premières causes «le la mauvaise administration et de la perte de ce malheureux pays. »
Montcalm. dans une dépêche du 4 novembre 1757 au ministre delà Guerre, déplore que Bigol ait acheté beaucoup de vin et d'eau-de-vie, et peu de farine, purée qu'il y avait plus à gagner sur la boisson; « mais, ajoute-t-il, couvrons cette matière d'un voile épais, elle intéresserait peut-être les premières têtes d'iei. o
« Quel pays, écrivait-il à sa mère, tous les marauds y font fortune et tous les honnêtes gens s'y ruinent! »
Enfin, le 12 avril 1759, il disait au ministre: « M. Bigot ne paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants. L'avidité a gagné les officiers; gardes-magasins, commis qui sont vers la rivière St-Jean ou vers l'Ohio. auprès des sauvages dans les pays d'en haut font des fortunes étonnantes. Ce n'est que certificats faux admis; si les sauvages avaient le quart de ce qu'on dépense pour eux, le roi aurait tous ceux de l'Amérique. — L'envie de s'enrichir influe sur la guerre sans que M. de Vaudreuil s'en doute. Comment abandonner des positions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulières? Les transports sont donnés à des protégés. — On dit que ceux qui ont envahi le commerce sont de par le roi. A-t-il besoin d'achats de marchandises pour les sauvages, au lieu d'acheter de la première main on avertit un protégé qui achète à quelque prix que ce soit. De suite M. Bigot le fait porter aux magasins du roi en donnant 100 et même 150 % de bénéfice à des personnes qu'on a voulu favoriser. Faut-il faire marcher l'artillerie, faire des charrettes, des outils ? M. Mercier qui commande l'artillerie est entrepreneur sous d'autres noms. Cet homme, venu simple soldat il y a vingt ans, sera bientôt riche d'environ G ou 700.000 livres, peut-être un million, si cela dure. J'ai parlé
souvenl avec respect de ces dépenses à M. de Vaudreuil el à M. Bigot, chacun a rejeté la faute sur son collègue. »
El Montcalm ajoutai! cette réflexion d'une terrible portée : « Il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peutêtre désirenl comme un v < ► i 1 « • impénétrable de leur conduite !
Toutes ces plaintes si précises, ces accusations si accablantes n'eurenl qu'un résultat, une lettre du ministre de la Marine à Bigot, dans laquelle il lui disait :
« On vous attribue directement d'avoir ^êné lec -
merce dans le libre approvisionnement de la colonie. Le munitionnaire général s'est rendu maître de toul el donneà toul prix ce qu'il veut. Vous avez vous-même l'ail acheter pour le compte du roi. de la seconde ci troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer delà première à moitié meilleur marché. Vous avez l'ait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par 1rs intérêts que vous avez l'ait prendre dans ces achats ou dans d'autres entreprises; vous tenez l'étal le plus splendide et le plus grand jeu au milieu île la misère publique. Je vous prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon donl l'administration qui vous esl confiée a été conduite jusqu'à présent. Cela esl plus important que peut-être vous ne le
pensez. »
Mais la ( lour était loin, les minisl res changeaient au gré de la favorite, le gouverneur dans son aveugle confiance écrivail à l'aris pour justifier l'intendant, el les désordres continuèrent comme l'indiquait Montcalm jusqu'à la chute de la colonie, désirée par ces mis. 'rallies a connue un voile, impénétrable ».
Les agissements de Bigot avaient une autre conséquence, celle d'amener d'incessants tiraillements entre
le commandant des troupes etle marquis deVaudreuil. Celui-ci, Canadien de naissance, subissail L'influence de sun entourage el favorisait des officiers de milices que leur entente avec Bigotaurail dû lui faire tenir à l'écart. Écoutanttrop volontiers leurs incitations malveillantes, il reprochait aux troupes régulières de ne pas vivre en bonne intelligence avec les Canadiens, à leurs officiers de traiter les milices d'une façon hautaine, et de maltraiter les sauvages. Lévis, Bougainville, Montcalm lui-même s'efforçaient vainement de l'éclairer, de lui signaler les dangers d'une pareille attitude dans une situation aussi critique. Montcalm. avec une franchise et une bonne foi dignes de ce noble cœur, écrivait à M. de Vaudreuil pour lui indiquer les inconvénients graves de l'hostilité que l'on cherchait à envenimer entre eux. et il ajoutait très loyalement : (( J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que nous comptions n'avoir tort ni l'un ni l'autre; il faut donc croire que nous l'avons tous les deux, et qu'il faut apporter quelque changement à notre façon de procéder. »
Bougainville, envoyé par son chef auprès du gouverneur obtint de lui la promesse de vivre en bons rapports avec le général, mais cette entente ne devait pas durer. Trop de gens travaillaient à maintenir la désunion, et Bougainville, écrivait avec raison au ministre, que « ces tracasseries étaient excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à les brouiller », et que les intrigants « qui avaient peut-être un intérêt pécuniaire et de concussion à ce que les conseils d'un homme aussi intègre que juge éclairé ne fussent pas crus en tout », susciteraient sans doute de nouvelles difficultés.
Pour les Canadiens, tout en appréciant leur courage. l'endurance dont ils donnaient tant de preuves et leur adresse comme tireurs, Montcalm considérait que « des soldats qu'on ne peut garder que cinq mois en
campagne ne pourraient jamais lutter contre des troupes régulières . Comme on lui reprochait cette opinion, il répondit au ministre: « A l'égard de leur valeur, nul ne rend aux Canadiens plus de justice «ju-moi, mais je m' les emploierai que dans leur genre et je chercherai àétayerleur bravoure de l'avantage des bois et de celle des troupes réglées. »
C'est dans ces conditions, en effet, que ces intrépides colons liaient de merveilleux auxiliaires et que leur supériorité comme tireurs assurait le suce'
Quanl aux sauvages, jamais homme u'eul sur eux plus d'influence que Montcalm. Dès les premiers jours de Sun arrivée au Canada, on vit ce lettré, cet homme d'une vivacité toute méridionale, d'une mobilité d'esprit merveilleuse, passer gravemenl des journées entières dans une hutte de Peaux Rouges, assis au feu du conseil, et fumant le calumet au milieu des chefs. Avec mes amis les sauvages, souvent insupportables, écrivait-il à sa mère, il faut avoir une patience d'ange; depuis que je suis ici, ce ne sont «pie visites. harangues et députations de «-es messieurs; les dames des ïroquois, <pii ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi et m'ont fait l'honneur de m'apporter un collier, ce qui m'engage à les aller voir et à chanter la guerre chez eux. »
En présence de ses amis rouges, il gardait «. le - rieux qui sied à un guerrier et surtout à un grand chef », mais il faisait d'eux a sa mère un portrait qui complète merveilleusement ce qu'en disent toutes les relations : « Ce sont de vilains messieurs, même eu sortant de leur toilette, où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours, avec le casse-tête et le fusil, un miroir à la guerre pour se faire barbouiller de diverses couleurs, arranger leur plumet sur la tête, leurs pendeloques aux oreilles et aux narines. Une grande beauté, chez eux,
c'csl de s'être fait déchiqueter de bonne heure l'orbe des oreilles, «le l'avoir allongé pour le faire tomber sur les épaules, a
Il ne fallait pas moins que la conduite si politique du général pour s'assurer le concours de ces guerriers indociles, fiers et vindicatifs, mais doués d'une subtilité inouie, guides indispensables au milieu des forêts du nouveau monde et formidables combattants lorsque. hurlant leur cri de guerre, ils se précipitaient sur l'ennemi terrifié par leur effrayante apparition.
Manque de vivres, de chaussures et d'habillements, défaut de munitions, dissensions avec le gouverneur et l'intendant, telles sont les difficultés au milieu desquelles vont se débattre, jusqu'à la dernière heure de la lutte suprême, l'infortuné Montcalm et ses lieutenants. Lévis, dont la correspondance révèle un caractère froid et résolu, insiste continuellement sur la détresse des troupes, auxquelles une nourriture insuffisante ne permet pas de supporter les extrêmes fatigues de pareilles campagnes.
'( A peine avions-nous des vivres pour tenir un mois, écrit-il au printemps de l'année 1757 . mais comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort William-Henry; les matériaux furent mis en mouvement de bonne heure. »
Après avoir détruit Chouaguen. il s'agissait en effet d'attaquer le fort élevé par les Anglais à l'extrémité du lac Saint-Sacrement, dont le baron de Dieskau n'avait pu s'emparer, et qui permettait à l'ennemi de réunir dans ces parages des forces nombreuses menaçant les forts Carillon et Saint-Frédéric.
L'hiver, bien qu'il eût été d'une rigueur extrême, n'avait pas arrêté les hostilités. Un gros détachement comprenant deux cent cinquante soldats volontaires des régiments de la Sarre, Royal-Roussillon. Langue-
doc ol Béarn, deux cenl cinquante hommes de troupes de la colonie. si\ cents Canadiens el t r« ■ i-^ cents sau- • lait porté sous le commandement du frère du gouverneur, Rigaud de Vaudreuil, jusqu'aux abords du fort William-Henry, franchissant soixante limes a raquettes sur [es glaces e1 les neiges, les hommes portant leurs vivres, couchanl dans les bois par un froid terrible, el n'ayant qu'une simple toile pour les abriter «lu vent. Mais le manque d'artillerie n avait pas permis d'attaquer la place, e1 les Français avaienl dû se borner à toul ravager aux alentours. Trois cent cinquante canots, quatre grandes barques armées de canons, des moulins, deux magasins remplis d'effets de troupes et de vivres. Imites les liai fil al ii >ns
entourant le fort ainsi que d'énormes approvisionnements de bois de construction el de chauffage furenl incendiés malgré les feux de mousqueterie el les coups de canons tirés des remparts; pendant quatre jours, La garnison, environnée de flammes, n'osa pas effectuer une sortie, el laissa détruire ainsi tous les préparatifs accumulés sur ce point pour une invasion du Canada par le lac Champlain.
Dans celte pointe hardie sur le territoire ennemi. les divers corps composanl la colonne avaienl rivalisé d'entrain et d'endurance. « Les Canadiens, disait Montcalm au ministre en lui rendant compte de l'opération, ont été étonnés de voir que nos officiers el soldats ne leur mit cédé en rien dans une guerre el un genre de marche auxquels ils n'étaienl pas accoutumés. Il t'aul en effet convenir qu'on n'a point idée en Europe d'une fatigue où l'on soit obligé pendant si\- semaines de marcher el coucher quasi toujours sur la neige el sur la glace, être réduits au pain et au lard et BOUVenl traîner ou porter des vivres pour
quinze jours. Nos troupes l'ont soutenu avec beaucoup de gaîté et pas h- moindre murmure.
a Parmi les diverses souffrances que l'on a eues dans ce détachement, l'on a éprouvé un accident singulier, c'esl celui de perdre la vue totalemenl par la réflexion
du soleil sur la glace. 11 y a eu au retour un tiers d'aveugles , tant Canadiens, sauvages, que des nôtres. que leurs camarades étaient obligés de mener comme des Quinze-vingts. Mais au bout de deux jours ils ont recouvré la vue avec des remèdes Faciles. » (Lettres des 2\ avril et 11 juillet 1757.)
Le thermomètre était descendu pendant cette expédition à 18, 20 et 27 degrés au-dessous de zéro.
Les préparatifs de l'ennemi avaient été ruinés, et l'obligation où il se trouvait de les renouveler avant de pouvoir rien entreprendre permet lait aux Français de prendre encore une l'ois l'offensive. Quelques prisonniers, amenés par des éclaireurs et interrogés sur les mouvements des troupes anglaises, donnaient lieu de croire qu'une partie de leurs forces, sous le commandement du général Loudoun, se portait vers Louisbourg pour en entreprendre le siège. Il fallait profiter de leur éloignement pour attaquer le fort William-Henry, et supprimer enfin ce dangereux voisinage. « Nous allons nous mouvoir dans quelques jours, écrit Montcalm à sa mère le 25 avril 1757; un corps de Canadiens part pour la Belle Rivière à trois cents lieues d'ici; des troupes de terre, qui ont passé l'hiver à cent vingt lieues, pourront les suivre. M. de Bourlamaque part aussi avec des troupes pour le fort de Carillon, que j'avais mis hors d'insulte et approvisionné; le reste s'avance sur la frontière. »
Mais il était d'abord nécessaire de réunir des vivres. On en fît faire dans les campagnes la recherche exacte, facilitée du reste par la bonne volonté des Canadiens auxquels on laissait espérer que les approvisionnements destinés par la Cour à la colonie, et que le gouverneur avait demandés avec instance, ne
tarderaient pas à arriver pour remplacer ce qu'on leur prenait.
Nous voulons essayer sur les anglais le tomahawk de nos pères.
Puis il y ml à attendre les sauvages alliés; toutes les nations 'les pays d'en haut avaient été convoquées à Montréal; trente -deux avaient répondue cel appel.
Le 22 juillel . deux cents canots montés par deux mille guerriers étaienl réunis sous les remparts du forl de Carillon; beaucoup d'entre eux avaienl parcouru trois et quati-e cents lieues pour se trouver au rendez- Nous. Un des principaux chefs de ces nations, s'adressant à Montcalm lui dit au nom de tous, dans sa langue imagée : « Nous voulons essayer sur les Anglais le tomahawk de nos pères, afin de voir s'il coupe bien! »
À la fin de juillet, trois mille hommes de troupes. deux mille cinq cents Canadiens et les sauvages étant rassemblés, les opérations commencèrent aussitôt. Pendant qu'à grand'peine les soldats, officiers en tête, traînaient ou portaient à bras, en six jours, trentedeux pièces de canon, cinq mortiers, cinq cents canots, les munitions et les vivres du lac Champlain au lac Saint-Sacrement, les sauvages s'avancèreni en éclaireurs vers le fort William-Henry. Un de leurs détachements, conduit par des officiers canadiens aperçut dans le lointain au petit jour une troupe en reconnaissance sur le lac Saint-Sacrement. Elle était composée de trois cent cinquante soldats anglais et onze officiers montés sur vingt-deux berges. Les sauvages, embusqués dans les bois le long du lac, laissèrent s'approcher à portée les embarcations ennemies, puis ouvrirent sur elles un feu meurtrier et se jetèrent avec leurs légers canots à leur poursuite. Les hurlements des agresseurs et la vigueur de l'attaque imprimèrent aux adversaires une telle frayeur qu'ils n'opposèrent qu'une faible résistance. Deux beiges parvinrent à se sauver à force de rames; toutes les autres furent prises ou coulées à fond. Cinq officiers et cent cinquante-six hommes restèrent aux mains des assaillants; cent cinquante furent tués ou noyés.
L'arrivée au milieu du campement français des vainqueurs avec leurs prisonniers répandit dans les trou-
pes |,i plus vive allégresse; elles voyaient dans cet heureux coup de main le présage du succès de la cam- ■ qui commençait. Mais les sauvages faillirenl la compromettre en voulant se disperser el regagner leurs villages. Ils considéraient en effel qu'après avoir ainsi Frappé sur l'adversaire, c'était tenter le Maître de la vie <|in- de continuer la lutte, et a leur espril superstitieux el inquiet à l'excès jonglait, rêvait et se figurail ([iif tout délai pouvait leur être fatal . [Bougainville.)
Montcalm, qui connaissait leurs usages et leurs préjugés comme s'il avait été élevéau milieu de leurs cabanes, les réunit en conseil et 1rs écouta patiemment. Après que chacun des chefs eul parlé librement, il se leva, répondit à leurs objections, leurdit que le grand Onontio, le roi de France, lavait envoyé au milieu d'eux pour défendre ses enfants, qu'ils ue pouvaient pas le quitter ainsi, l'abandonner au début de la lutte engagée contre leurs ennemis communs, et acheva son discours en jetant au milieu d'eux; un collier, gage sa^ cré de sa parole et image de leur union.
Un chef Outaouais, portanl sur la poitrine une médaille a l'effigie «lu roi, ramassa le collier et déclara solennellement au uom de tous qu'ils obéiraient à la volonté de leur père.
Puis, du sein il'' cette l'unie frémissante, une voix s'éleva, invoquanl les esprits :
« Manitous, vous tous qui êtes dans les airs, sur la terre el sous nos pieds, détruisez nos ennemis, livreznous leurs dépouilles et ornez nus cabanes de leurs sanglantes chevelures ! »
Une explosion de hurlements et 'le i ris de guerre répondil a ce chant. Montcalm pouvait compter sur ses alliés.
Tandis que le chevalier 'le Lévis, avec trois mille hommes, suivait par terre a travers les taillis et les bois les Lurds du lac Saint-Sacremenl jusqu'en vue des
retranchements de William-Henry, le reste des troupes gagnait par eau la plage la plus voisine et, le •'!<> juillet, l'année, était concentrée à une demi-lieue du fort. Pendant celle opération, les sauvages contournant la place dont la forêt facilitait l'approche, allaient occuper les sentiers et intercepter toute communication avec le forl Lydius, situé à six lieues de distance, et où se trouvait le colonel Webb avec quatre mille hommes.
Le fort William -Henry, disposé en carré garni de quatre bastions, était entouré de murs de quatre à cinq mètres d'épaisseur formés de gros troncs d'arbres soutenus par des pieux et garnis de terre, avec lusses et terrassements défendus par vingt-cinq pièces d'artillerie. Cinq cents hommes en constituaient la garnison. A quelque distance, une hauteur rocheuse dominait les alentours ; on y avait établi un camp retranché, occupé par dix-sept cents hommes deslinés à relever à tour de rôle la garnison du fort.
Le chevalier de Lévis, à qui Montcalm avait confié le commandement de l'avant-garde, commença les approches. Repoussant vivement les postes avancés de l'ennemi qu'il rejeta dans la place, il gagna le chemin du fort Lydius, investit le fort et le camp retranché, et prit ses dispositions pour faire front aux secours que le colonel Webb allait sans doute envoyer aux assiégés. Ses éclaireurs firent quelques prisonniers par lesquels il apprit qu'un renfort d'un millier d'hommes était arrivé la veille au fort William-Henry et que le camp retranché renfermait deux mille soldats et miliciens.
Les retranchements ne pouvaient être enlevés par une attaque de vive force. Montcalm, renonçant à un assaut qu'un ennemi nombreux, à l'abri de solides fortifications, aurait certainement repousse, se décida à commencer le siège du fort, pendant que Rigaud de Vaudreuil. à la tête des sauvages et des Canadiens.
occupait les troupes concentrées dans le camp retranché. M. de Bourlamaque fui chargé comme ingénieur de diriger les opérations «lu siège.
Tous les préparatifs étant achevés le 3 août, Montcalm somma en ces termes le colonel Munro, commandant du fort, d'avoir à se rendre :
« J'ai ce malin investi votre place avec une nombreuse armée, une artillerie supérieure el tous les Bauvages des pays d'en haut, dont an détachement de votre garnison a ir<>|> appris récemment à connaître la férocité. Je suis obligé, par humanité, de désirer que vous vous rendiez. Il est encore en mon pouvoir de retenir les sauvageset d<' les obliger à observer une capitulation, alors qu'aucun d'eux n'a encore été tué; cela ne me sera plus possible dans d'autres circonstances, ei votre insistance à défendre votre forl ue peut en retarder la perte que de peu de jours en exposanl sans nécessité une malheureuse garnison qui ne peut recevoir aucun secours par suite des précautions que j'ai prises.
Le colonel Munro répondit :
Monsieur le général, je vous suisobligé des offres gracieuses que vous me faites, mais je ne puis les accepter. Je crains peu la barbarie: j'ai d'ailleurs sous
mes ordres des soldats disposés comme moi à périr ou à vaincre.
La parole était au canon.
La tranchée, ouverte le h août vers huit heures du soir, malgré le feu de l'artillerie anglaise, permit d'installer les batteries à six cents mètres des remparts et de commencer à tirer sur la place, au milieu des et is de joie des sauvages, ravis de voir parler les « gros fusils ». Soldais el Canadiens, enflammés par l'exem» pie de Montcalm dont la vivacité et l'entrain les électrisaient, s'étaient employés avec une indicible ardeur à creuser te sol e1 à traîner sur an espace
il une demi-lieue, à travers les fourrés et les rochers, les pièces destinées au siège; les sauvages eux-mêmes, armés de pelles et de pioches, ouvrirenl une tranchée vers 1rs retranchements qu'ils étaient chargés «le surveiller, et furent bientôt à portée de fusil. Profitant alors des épaulements de terrain qui les masquaient, ils ouvrirent sur les palissades du camp un feu violent qui ne permit pas à l'ennemi de tenter une sortie.
Cinq cents hommes soutenus par trois cents grenadiers étaient employés aux tranchées, dont les travaux lurent poussés avec la plus grande vivacité, malgré le tir continuel de la place. Le quatrième jour, la dernière parallèle était ouverte à soixante-dix mètres des remparts. Le 7. vers le soir, cinq cents soldats essayèrent une sortie du camp retranché, pour communiquer avec le fort Lydius; M. de Villiers. avec un petit corps de sauvages et de Canadiens les arrêta dans leur marche et après en avoir tué soixante, rejeta le reste dans la place en faisant quelques prisonniers.
.Malgré la vigueur de l'attaque et la rapidité avec laquelle les assiégeants gagnaient du terrain, le colonel Munro résistait énergiquement; il comptait sur la prochaine arrivée du colonel Webb, qui, du fort Lydius, pouvait entendre les roulements incessants du canon. Une communication de Montcalm réduisit à néant cette espérance.
Des sauvages, embusqués dans les bois en avant des grand'gardes , surprirent deux courriers partis du fort Lydius. L'un fut pris, l'autre tué; en fouillant ce dernier, on trouva sur lui une lettre cachée dans une balle creuse. Elle était du colonel Webb. Il mandait à Munro que la situation dans laquelle il se trouvait au fort Lydius ne lui permettait ni d'aller à son secours, ni de se dégarnir d'une partie de ses troupes; que les Français, d'après ses renseignements, étaient au nombre de onze mille, avec une artillerie
considérable, el qu'il lui conseillait <!»• se rendre en se ménageant les conditions les plus avantageuses, à moins qu'il ne fui en étal d'attendre l'arrivée des renforts demandés à Aibany.
Montcalm, mis en possession de ce document, écrivii aussitôt au commandanl anglais :
<( Monsieur, un de mes partis rentré hier an soir avec des prisonniers, m'a procuré la lettre que je vous envoie par une suite de la générosité don! je fais profession vis-à-vis de ceux avec qui je suis obligé de faire la guern
Munro l'ut atterré par cette communication, et profondémenl découragé par l'abandon d'un frère d'armes surir secours duquel il avail cru pouvoir compter; il voyait ses batteries démontées, ses soldats décimés parle tir meurtrier <1< s Français; ceux qui restaient, malgré leur nombre, étaient démoralisés par les progrès rapides des assiégeants et les vociférations des sauvages si- préparant à l'assaut, au massacre ei au pillage.
Le 9 août à s. 'pi heures du matin, le drapeau blanc ('•tait hisse sur 1rs rrmparls croulants : .Munro demandait à capituler.
Montcalm, pour rendre hommage à la belle défense du vieil officier que le sort des armes mettait à sa merci, lui accorda la sortie de la garnison du fort et des troupes du camp retranché avec les honneurs dé la guerre; 1rs bagages des officiers, les effets des soldai s ri leurs ai'inrs leur< '•! aient laissés. Aucun d'eux, aux termes de l'article k <\<- la capitulation, ne devait servir pendant dix-huit mois contre la France el ses alliés.
L'article 5 spécifiail que tous 1rs officiers et soldats français, ainsi que les Canadiens et 1rs sauvages faits prisonniers depuis le commencement de la guerre dans l'Amérique du Nord, seraient délivrésen échange dans un délai de trois mois.
Enfin pour escorter les Anglais sur la route du fort Lydius, il fut convenu qu'un détachement, avec quelques officiers ou interprètes attachés aux sauvages les accompagnerait le lendemain matin jusqu'à une certaine distance.
On trouva dans le fort quarante-trois bouches à feu. trente-cinq mille livres de poudre et des vivres en quantité suffisante pour nourrir l'armée pendant six semaines. C'était afin de réserver ces approvisionne-, ments pour ses propres troupes que Montcalm autorisait les deux mille cinq cents prisonniers, que la prise du fort William-Henry lui livrait, à regagner le territoire anglais; jamais il n'aurait pu nourrir tout ce monde.
Les signatures échangées, les vaincus se retirèrent dans leur camp, pendant que les troupes de service à la tranchée, sous la direction de Bougainville. prenaient possession du fort qu'elles devaient détruire jusqu'aux fondements après l'enlèvement de l'artillerie et «les vivres.
Avant d'accorder la capitulation, Montcalm avait voulu prendre l'avis de toutes les nations sauvages, afin de les adoucir par cette condescendance et de rendre inviolable le traité par leur agrément. « Tous les chefs avaient approuvé les articles de la convention et s'étaient engagés à maintenir la jeunesse dans le devoir. » Mais on sait quelle faible influence ils exerçaient sur les guerriers qui les accompagnaient, surtout lorsque l'eau de feu qu'ils recherchaient avidement les transformait en fous furieux. Aussi Bougainville, en exécution des ordres de Montcalm. fit-il immédiatement défoncer tous les tonneaux de spiritueux qui furent trouvés dans le fort. Malheureusement, les Anglais, croyant se concilier ainsi les Peaux Rouges. « dont ils avaient une frayeur inconcevable ». leur distribuèrent pendant la nuit, malgré les
conseils des officiers français, le rhu I l'eau-de-vié
donl ils étaienl restés détenteurs.
L'ivresse produisit alors chez les sauvages ses terribles effets. Frustrés, les uns dans leur espérance de pillage, les autres comme lés Abénaquis dans leurs id — de vengeance contre des ennemis abhorrés, ils Be répandirent dans les bois au momenl «lu dépari de la colonne anglaise avec son escorte et, se mêlanl à elle à une demi-lieue du fort, commencèrent à i»il l* -r les bagages. Ils se ruèrent ensuite sur les Anglais « loi 1 1 ils tuèrenl une cinquantaine, pendanl que les autres jetant leurs armes et même leurs habits, prenaient la fuite de tous côtés. Les quatre cents hommes d'escorte, au milieu de cette bagarre, s'étaient précipités au devanl «les Peaux Rouges pour les désarmer et leur arracher les victimes qu'ils entraînaient. Le chevalier de Lévis, les officiers français et canadiens, indignés, intervinrent au péril de leur vie pour mettre un tenue à ce désordre: Montcalm, accouru
aux cris des blessés e1 des fuyards se multiplia |> •
arrêter le tumulte : plusieurs soldats, exécutanl ses ordres, furent blessés ou tués. Tous ces efforts aboutirent enfin et les sauvages se dispersèrent, emportant les dépouilles de leurs victimes et entraînant de nombreux prisonniers que Montcalm parvint à leur arracher à force de prières, de menaces et de promesse-,. Beaucoup étaient nus lorsqu'ils furent délivrés"; nos soldats partagèrent avec eux leurs vêtements.
« Les Anglais, dit Lévis dans son journal, ne doivenl s'en prendre qu'à eux-mêmes de l'infraction qui ii été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'il leur ont donné de l'eau-de-vie malgré la recommandation qu'on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson. Us doivent être satisfaits de ce qu'ils
Onl vu que Imites les troupes françaises et les Canadiens, de même que les officiers supérieurs, ont exposé
leur vie pour les tirer des mains e*1 de la fureur dos sauvages, et l'on comprendra avec peine comment deux mille trois cents hommes armés se sont laissé déshabiller par des sauvages qui n'étaient armés que
de lames et de casse-têtes sans qu'ils aient l'ait seulement mine de se mettre en défense. Sans le secours qu'ils ont reçu des officiers français, ils auraient été tous tués. »
Montcalm, en même temps qu'il renvoyait sous bonne garde au fort Lydius tous les Anglais qu'il avait délivrés, écrivit à lord Loudoun, pour lui faire connaître les faits, la lettre suivante :
Le 14 août 1757..
« Mylord, la défense honorable du colonel Munro m'a déterminé à lui accorder et à sa garnison une capitulation honorable; elle n'aurait pas souffert la moindre altération si vos soldats n'avaient donné du rhum, si cette troupe avait voulu sortir avec plus d'ordre et ne pas prendre une terreur de nos sauvages qui a enhardi ces derniers, en un mot s'ils avaient voulu exécuter ce que je leur avais fait prescrire pour leur propre avantage. Vous savez ce que c'est de contenir trois mille sauvages de trente-trois nations différentes, et je n'en avais que trop de crainte que je n'avais pas laissé ignorer au commandant du fort dans ma sommation. Je m'estime heureux que le désordre n'ait pas eu de suites aussi fâcheuses que j'étais en droit de le craindre, et je me sais gré de m'être exposé personnellement ainsi que mes officiers pour la défense des vôtres qui rendent justice à tout ce que j'ai fait dans cette occasion. — J'ai retiré des sauvages plus de quatre cents prisonniers et le peu qui reste entre leurs mains sera rassemblé par M. le marquis de Vaudreuil à qui j'ai dépêché un courrier. »
Le gouvernement anglais annula la capitulation el refusa «!<■ rendre ses prisonniers eti échange de ceux que Montcalm avait délivrés. Ce dernier lui odieusement accusé à Londres d'avoir fait volontairement massacrer des vaincus désarmés, el cette assertion mensongère, répandue dans l'Amérique anglaise, y entretint la haine des Français en même temps que l'effroi 'le leurs sanglantes incursions.
L'Angleterre n'avait pas besoin «le prétextes pour manquer à la parole donnée; elle avait déjà laissé inexécutée la convention signée par Washington après la reddition par ce dernier du fort où il s'était réfugié à la suite «le l'assassinai «le M. de .1 unionville, car dans la même lettre à lord Loudoun, du l \ août 1757, -Montcalm. s'en rapportant, sur le nombre «les pi îsonniers à rendre, à la bonne foi de ce général, ajoutait :
« Je réclame nommément Laforce, Canadien, qui aurait dû être renvoyé par la capitulation du fort Nécessité.
Les Anglais rendus sous escorto au fort Lydius, il fut procédé à l'enlèvement des munitions et des provisions restées dans le fort William-Henry, puis à sa démolition et à la destruction «le tout le matériel qui ne pouvait être emporté. Lorsque les dernières compagnies «l«' l'armée victorieuse se retirèrent, la citadelle n'était plus qu'un monceau de décombres ; 1« s remparts détruits parla mine, les poutres carbonisées. les débris de canons éclatés ou démontés jonchaient confusément le sol. el des corbeaux affamés, flairant «les cadavres, planaient seuls au-dessus de ce désert.
I. «-s instructions rédigées par le gouverneur el remises au marquis de Montcalm portaient que s'il parvenait à réduire 1«- fort William-Henry, «le fort Lydius en sérail intimidé an point de n'opposer qu'une faible résistance » ; il n'aurait donc» rien de plus
pressé que de s'y rendre avec son armée et d'en faire le siège, à moins qu'il n'y èûl évidence de compromettre les forces de la colonie dans celte expédition. »
Kn tout cas, le général était invité « à renvoyer vers la fin du mois d'août les nations des pays d'en haut et la plus grande partie des Canadiens pour faire les ré* coites ». (Collection de manuscrits relatifs à la Nouvelle-France.)
Mais les sauvages, le fort pris et les prisonniers arrachés de leurs mains par les officiers français, s'étaient dispersés sans attendre davantage, chacun regagnant sa bourgade avec les chevelures enlevées à l'ennemi ; il ne restait à Montcalm que les troupes et les milices dont la présence était réclamée dans la colonie pour les travaux de la moisson. Le fort Lydius était à l'abri d'un coup de main ; ses remparts garnis d'une nombreuse artillerie exigeaient un siège en règle ; et une garnison de quatre mille hommes, renfermée dans la place, recevait chaque jour des renforts de l'intérieur. De vivres et de munitions, l'armée n'avait plus que celles trouvées au fort William-Henry, et leur transport à Carillon exigeait toutes les forces dont il était possible de disposer. Après en avoir délibéré, l'entreprise n'ayant aucune chance de succès dans les conditions où l'on se trouvait, Montcalm, à qui ses instructions recommandaient surtout « de prendre les plus justes mesures pour ne pas recevoir d'échec », y renonça pour cette année, et regagna le fort Carillon. Les derniers convois y parvenaient le 1er septembre et, la saison s'avançant, les troupes furent dirigées sur leurs cantonnements pour y passer l'hiver.
La détermination du général était d'autant plus justifiée que l'intendant lui écrivait dès le 16 août :
« Le parti que vous avez pris de né point faire le siège du fort Lydius et de ne pas prendre la garnison prisonnière de guerre est des plus convenables à tous
égards; nous n'aurions pu la nourrir, el il aurait été l'oit à craindre que la récolte du gouvernement de Montréal eût été perdue si vous aviez gardé les habitants plus longtemps. \ ous n'aviez pas assez de vivres à Carillon pour cette entreprise, je n'aurais pu faire Bubsister votre armée sur le lac Saint-Sacrement le mois d'août.
La disette, on le voit, arrêtait ou entravail imites les opérations; od ne gardai! pas de prisonniers parce qu'il était impossible de les oourrir, e1 l'ennemi, au mépris des capitulations, les faisail rentrer dans les rangs de ses armées : od ae poursuivait pas les opérations de la campagne parce que l'intendant n'avait pas de vivres àfournir aux troupes el que les milices ne pouvaient l'ester dans les rangs a l'époque. les récoltes. Les choses en étaient arrivées à ce point que « l'un des trophées les pins agréables de la nouvelle complète fut trois mille barils de farine el de lard, qu'on apporta en triomphe à Carillon, el qui furent prisés dans toute la colonie à l'égal des plus glorieuses marques do la victoire ». (Garneau.)
Les résultats de la campagne de 1 757 dans le nouveau monde étaient en définitive à l'avantage de la France: l'armée anglaise, malgré son énorme supériorité numérique, était restée impuissante: la démonstration sur Louisbourg du général Loudoun n'avait pas abouti par suite de l'arrivée dans ce port d'une flotté française; les partis qui s'étaient aventurés dans la vallée de l'Ohio avaient été détruits; la prise du fort William Henry jetait un nouvel éclat sur nos armes. el les communications parles lacs avec la vallée du Mississipi et la Louisiane étaient maintenues. Mais l'effort accompli avait aggravé la situation si pénible de la colonie: les récoltes endommagées parles pluies et des gelées précoces n'avaient pas donné les résultats qu'on espérait : il fallut encore réduire la population à
un quarl de livre de pain par jour, les soldats à une demi-livre, et remplacer la viande de bœuf par du cheval el de la morue salée.
Comme pour insulter à cette misère si vaillamment supportée, à ces souffrances de tout un peuple, les bals et les fêtes se succédaient chez l'intendant à Québec ; on y jouait un jeu à faire trembler les plus déterminés et Bigot, qui faisait les honneurs de la partie, y perdait 200.000 livres.
es échecs subis en Amérique et «•H Europe avaient produit en Angleterre une p ru l'onde emol iuu et l'opinion publique, vivement surexcitée, avait imposé IVntrée dans le ministère d'un homme entre les mains duquel tous les partis abdiquèrent, et qui. par son énergie, son obstination, allait incarner la nation anglaise dans sa lutte contre la France.
De scrupules, William Pitt n'en connaissait puint : il n'avait qu'un but. la grandeur desa patrie poursuivie par tous les moyens, au mépris des droits de l'étranger et de l'humanité. « Il haïssait la France comme un Romain haïssait Carthage, et smi avènement était Le signal d'une guerre à mort. • Henri Martin.
Chargé des ministères de la Guerre el des Affaires étrangères, agissanl en véritable dictateur el soutenu par toute la nation qui partageait ses passions et ses haines, il lui rendil bientôt par ses actes une confiance
en elle-même qu'elle avait perdue après les revers éprouvés en Allemagne, la prise de Port-Mahon par le duc de Richelieu et les succès de Montcalm au Canada. L'organisation des milices remit des armes aux mains du peuple qui en avait désappris l'usage; parmi les montagnards écossais récemment révoltés, trois mille furent enrôlés, organisés en régiments et envoyés à la Nouvelle- Angleterre ; on leva plus de cent mille hommes pour les services de mer et de terre ; le parlement accorda 200 millions de subsides. L'amiral Bing, qui avait eu le tort de se laisser vaincre par M. de laGalissonnière dans la Méditerranée et de ne pas sauver Minorque, fut impitoyablement traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé , les étatsmajors épurés virent disparaître les officiers de cour et les nullités qui les encombraient; d'immenses préparatifs s'effectuèrent enfin pour enlever le Canada à la domination française. Pitt, avec le génie de l'homme d'État, considérait que la prise de cette colonie, en débarrassant l'Amérique anglaise d'un dangereux voisinage, assurerait dans le nouveau monde, dont il entrevoyait l'avenir sans limite, la suprématie définitive • de l'Angleterre. 11 régla en conséquence le plan des , opérations de la campagne de 1758, bien décidé à Hécraser l'ennemi sous le poids de forces dix fois supérieures. Il s'inspira dans ce but des avis d'un homme qui connaissait admirablement les contrées où la lutte décisive allait s'engager ; c'était Benjamin Franklin, alors agent à Londres de plusieurs des colonies angloaméricaines.
Mis en rapport avec le ministre et ses secrétaires , Franklin ne cessa d'insister auprès d'eux sur la néj cessité, sur l'urgence d'arracher à la France sa colonie; il indiquait en même temps les voies et moyens pour y réussir. Communications, brochures, il employa tous les procédés pour faire triompher son opinion. Prendre
• i garder le Canada, telle étail son invariable conclusion qu'il Unit par faire triompher, La guerre terminée, il insista avec la plus vive ardeur auprès du gouvernement anglais el de William l'itt en particulier pour que le territoire conquis ne lui pas rendu à la France; sa conservation était, selon lui. nécessaire [unir la sûreté de la Nouvelle-Angleterre qui ne pourrail plus ainsi, être envahie ou inquiétée 'le ce côté.
(le l'ut le même homme qui. reçu plus laid en France avec un loi enthousiasme comme représentant des colonies anglaises révoltées, obtinl le concours de nos an s en spécifiant que le gouvernement français, oubliant les soixante mille sujets qu'il avait abandonnés sur les hords du Saint-Laurent, s'abstiendrait de ré clamer, comme prix de son alliance, la rétrocession du Canada cédé à l'ennemi !