S21 miliciens
200 sauvages et 332 non combattants, chirurgiens, domestiques, employés.
C'était tout ce qu'il avait été possible de concentrer pour l'expédition projetée.
En arrivant à la pointe aux Trembles, on trouva le fleuve encore plein de glaces; il faisait un froid terrible et l'armée dut s'arrêter pour prendre des vivres et des munitions réunies en cet endroit. Le 2(>, les embarcations purent descendre jusqu'à Saint-Augustin. et les soldats qui les montaient les traînèrent sur les glaces accumulées le long de la rive pour les mettre à terre; l'armée débarquée n'emporta que des vivres, des munitions et trois pièces de canon. M. de Bourla-
— tu —
iliaque fut envoyé avec une avant-garde de sauvages, de grenadiers el un détachemenl d'artillerie pour établir des ponts sur la rivière du Cap Rouge <|u.' les
Le chevalier «le Lévis.
troupes traversèrent pendant la nuit, par un orage affivux. Elles étaient le matin dans un étal pitoyable, el le généra] «lui les laisser reposer dans les habitations en ruines des alentours.
Il espérait surprendre les Anglais par la rapidité de sa marche el enlever un de leurs corps cantonné aux
abords du Cap Rouge; mais par un d<- ces hasards qui déconcertent les sures les mieux prises, l'ennemi, stupéfié de tanl d'audace, avait appris l'arrivée à quelques heures « le Québec de l'armée française.
Voici comment se produisit cet incident qui eut les suites, les plus graves au point de vue du résultat final des opérations, en permettant à l'ennemi de sauver un de ses corps et de se renfermer dans Québec pour y soutenir un siège.
En arrivant au Cap Rouge, un des bateaux portant les troupes avait été renversé par le choc d'énormes glaçons. Les artilleurs qui le montaient se noyèrent; un seul se sauva en sautant sur un glaçon et fut emporté par le courant sans pouvoir rejoindre la berge. Il descendit ainsi le fleuve au milieu de la débâcle, à demi-mort de froid et de fatigue. Lorsqu'il passa devant Québec, les Anglais, émus de compassion, envoyèrent des canots à son secours et parvinrent difficilement à le sauver, car les bords du Saint-Laurent étaient encore gelés. Réconforté avec des cordiaux, il commençait à respirer et à recouvrer ses sens lorsqu'ils lui demandèrent d'où il venait et qui il était. « 11 répondit innocemment qu'il était un artilleur de l'armée de M. de Lévis au Cap Rouge. D'abord, ils crurent qu'il rêvait et que les souffrances qu'il avait éprouvées sur le fleuve lui avaient tourné la tête. Mais après avoir constaté que ses réponses étaient toujours les mêmes, ils furent convaincus de sa véracité et un peu confondus d'avoir une armée française à trois lieues de Québec sans en avoir la moindre information. Tous les soins pour lui sauver la vie furent inutiles ; il mourut un moment après avoir révélé cet important secret. » (Campagne du Canada. 1700, relation anglaise.)
Murray, ainsi prévenu de l'approche de l'armée de Lévis, avait aussitôt concentré ses troupes dans Québec et pris toutes ses dispositions pour repousser les
Français. Il lii chasser 1rs habitants <!<• la ville pour éviter toute trahison de leur part. Les soldats de la garnison, quoique accoutumés à toutes les horreurs uV 1 « t guerre, ne purenl voir sans émotion ces infortu aés, hommes, femmes, vieillards, enfants, s'éloigner de leurs murailles, sans savoir où adresser leurs pas, dans un pays dévasté et réduit à la dernière misère ( îarneau.
Trois mille hommes de la garnison occupèrent, avec plusieurs pièces d'artillerie, les hauteurs de Saintedevant Québec, depuis l'église jusqu'à la route île Sur. le. Les Français ne pouvaient déboucher du bois marécageux qui les couvrait pour aborder l'ennemi qu'en se massant sur le grand chemin el m s'exposant au feu des troupes retranchées dans l'église et dans les habitations voisines. Une attaque «le front, dans ces conditions, sans artillerie, ave- des bataillons formés partielles troupes régulières partie de miliciens, pouvait être dangereuse et aboutir à un échec irréparable.
Lévis eut l'heureuse idée de se porter avec le gros de ses forces sur le liane gauche de Murray dont il tournait ainsi la position. Dès que les ombres de la nuit dérobèrent ses mouvements aux Anglais, il donna Tordre à ses troupes de gagner, à travers le bois dont elles longeaienl la lisière, la route de Sainte-Foye.
Menacé parie mouvement d'être coupé de la place, Murray lit rétrograder ses troupes dont une partie rentra dan- Québec pendant que le reste occupâil les hauteurs en avant de la ville pour observer l'adversaire.
La journée du 27 se passa en escarmouches : 1<' chevalier de Lévis concentrait ses troupes dont la marche était retardée par le mauvais temps et une pluie continuelle qui détrempait les chemins el les rendait à peu près impraticables. Le 28, .Murray voulant pro-
fiter de ce que toute L'armée française n'était pas encore réunie pour l'attaquer au milieu de sa concentration dans les plaines d'Abraham, soi'! il avec lou le sa garnison composée de sept mille hommes de troupes éprouvées, ne laissant dans la ville que quatre à cinq cents soldats chargés de garder les remparts pendant qu'il allait tenter le sort des armes. Il avait avec lui vingt-deux bouches à l'en et comptait accabler avec ses troupes fraîches une armée harassée par la fatigue et le mauvais temps. 11 y aurait réussi sans l'habileté et le sang-froid dn chevalier de Lévis.
Celui-ci, croyant d'abord les Anglais décidés à s'en tenir à la défense de la place, avait donné l'ordre de marcher en avant pour arriver de bonne heure à l'anse au Foulon où les chaloupes et les berges devaient achever le débarquement de son matériel. En allant reconnaître avec son état-major les positions qu'il comptait faire occuper à ses troupes, il aperçut une forte colonne ennemie qui sortait de la ville pour se former en bataille du coteau de Sainte-Geneviève à la l'alaise bordant le fleuve Saint-Laurent. Il fit occuper aussitôt par son avant-garde, à droite, une redoute élevée l'année précédente par les Anglais près de la côte du Foulon, et. à gauche, un moulin el divers bâtiments sur le chemin de Sainte-Foye. Le reste de l'armée arrivait à peine sur le terrain lorsque les Anglais attaquèrent le moulin qui couvrait la route par laquelle débouchaient les Français.
Murray voulait enlever ce point avec des forces supérieures pour se jeter ensuite sur le centre de l'armée française, l'enfoncer et couper son aile droite qu'il aurait écrasée.
Évitant une attaque à laquelle n'auraient pas résisté les cinq eompagnies de grenadiers qui gardaient le moulin, Lévis les fit reculer jusqu'à l'entrée du bois pendant qu'il pressait la marche en avant de ses der-
nières brigades Celles-ci arrivées sur le champ de bataille, il les lança à I assaut de la position < | < i < - l'ennemi occupai) lui-même avec presque toutes ses forces -•i l.i plu- grande partie il'' son artillerie. Les grenadiers abordèrenl les Anglais au pas de charge, culbutèrent les régiments écossais el enlevèrenl le moulin à la bayonnette.
Attaqués .1 leur tour par les bataillons ennemis reformés en arrière, ils 'lurent reculer pour revenir encore a la charge el reprendre le moulin dans lequel ils purent, cette l'ois se maintenir.
Toul refforl des Anglais sur la droite (lait brisé. Lévis profite 'le ce qu'ils onl affaibli leur gauche pour attaquer a fond «le ce côté. Ses troupes, entraînées par leurs officiers, s'élancent sur l'ennemi, et après l'avoir ébranlé par leur feu, se jettent sur lui à la bayonnette, l'enfoncenl et le poursuivent avec acharnement. I.es fuyards se sauvent vers le centre donl ils interrompent le l'eu et où ils propagent le désordre. Lévis l'ait alors charger sa gauche qui culbute à son tour la limite ennemie et la poursuit la bayonnette dans "les reins.
La déroute des Anglais est complète. lisse précipitent vers la ville donl la proximité leur permet de rejoindre les remparts. Leur fuite même les préserve d'un désastre, car Lévis espérait les tourner s'ils avaient tenu pied et les rejeter sur la rivière Saint-Charles. Ils laissaient entre le- mains du vainqueur artillerie, munitions, outils, morts et blessés. Près du quart île leur effectif avait été lui' ou mis hors 'le combat. Si les Français avaient pu attaquer la ville sur-le-champ elle serait probablement retombée en leur pouvoir, car la confusion y étail telle que les remparts étaient abandonnés par le- fuyards réfugiés jusque dans la basse ville, et que le- portes restèrenl quelque temps ouvertes. Mais les \ a in< p leu rs étaient harassés 'le
Fatigue; leurs forces épuisées no leur permettaient pas de continuer la poursuite; ils avaienl été aussi 1res éprouvés, car dans l'action <|ni âvail duré plus de trois heures ils avaient perdu sept cents hommes et cent quatre officiers tués ou blessés.
Le spectacle du champ de bataille était effroyable. '< Deux mille cinq cents hommes avaient été atteints par les feux et le fer dans un espace relativement resserré. L'eau et la neige, qui couvraient le sol par endroits, étaienl rougies de sang que la terre gelée ne pouvait boire, et ces malheureux nageaient dans des mares horribles où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambe. »
Les blessés français furent portés à l'hôpital sur les bords de la rivière Saint-Charles. « 11 faudrait une autre plume que la mienne, écrivait une religieuse, pour peindre les horreurs que nous eûmes à voir et à entendre pendant vingt-quatre heures que dura le transport 11 faut dans ces moments une force audessus de la nature pour pouvoir se soutenir sans mourir. Après avoir dressé plus de cinq cents lits que nous avions eus des magasins du roi, il restait encore de ces pauvres malheureux à placer. Nos granges et nos étables en étaient remplies. Nous avions dans nos infirmeries soixante-douze officiers dont trentetrois moururent. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroît d'affliction, le linge nous manqua; nous fûmes obligées de donner nos draps et nos chemises. » (Garneau.)
Des hauteurs que les Anglais avaient abandonnées on découvrait les remparts de Québec. Le chevalier de Lévis, aussitôt après la retraite de l'ennemi, se hâta de les occuper. Après avoir reconnu les abords de la place, il lit commencer nue parallèle à 500 mètres du rempart. Trois batteries, une de six pièces, une de quatre et la dernière de trois y furent installées avec des difficultés inouïes, car on cheminait sur le roc et il
fallait apporter la terre de très loin dans des sacs. Deux mortiers complétaient tout le matériel de siège qu'il avait été possible de traîner jusqu'aux tranchées.
L'ennemi démasqua soixante pièces de canon sur les fnnils attaqués, el son artillerie, servir avec la plus grande vivacité, non seulement retarda les travaux d'approche, mais obligea plusieurs lois les troupes placées <'n arrière «les hauteurs à décamper.
Murray, malgré sa défaite, était déterminé à opposer la plus vigoureuse résistance aux Français. Dès lo lendemain de sa rentrée dans Québec, il avait expédié un navire chargé de prévenir la flotte anglaise du péril qui le menaçait, <i il avait adressé à ses soldats une proclamation destinée à relever leur courage abattu :
La journée du 28 avril, leur disait-il. a été malheureuse pour nus armes; mais les affaires ne so-nl pas si désespérées qu'elles ae se puissent réparer encore. Je connais par expérience la bravoure des troupes que je commande; elles sauront faire tous leurs efforts pour regagner ce qu'elles onl perdu. Une Hotte est attendue : des renforts nous arrivent. J'invite les officiers et les soldats à supporter leurs fatigues avec patience et à s'exposer courageusement à Ions les périls. Ils se rappelleront qu'ils se doivent à leur pays et à leur roi. »
Il lit compléter les Fortifications du côté menacé par les t ravaux d'approche des Français, renforcer les parapets par nu remblai de fascines et de terre, el garnir les remparts de cent quarante pièces de gros calibre empruntées aux batteries du port, devenues inutiles.
I ,e\ is it avait pour répondre à celle formidable artillerie que ses quinze pièces, dont la plupart furent 1 lien tut hors de service. Le manque de poudre et de boulets était tel que chaque pièce n'avait que vingt coups a tirer par jour. Tout ce qu'il était possible de faire,
• huis de pareilles conditions, c'était de se maintenir dans les retranchements élevés à la hâte devant la ville et d'attendre ainsi les secours si instamment sollicites du ministère. Le 30 avril, Lévis écrivait à Vaudreuil :
« Du camp sous Québec.
« Les ennemis démasquenl beaucoup d'embrasures, ce qui dous annoncé un feu considérable de leur part. Tout cela ne sérail rien si nous avions l'artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre: niais il faut espérer qu'il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que j'y grimperais le premier et que le succès ne dépendra ni de moi, ni des troupes, qui sont 1res bien disposées. »
Les Anglais, de leur côté, démoralisés parleur sanglante défaite, n'osaient plus se hasarder à attaquer les Français: leurs hôpitaux étaient encombrés de malades et de blessés, et ils n'espéraient leur salut que de la tlolte dont on leur faisait entrevoir la prochaine arrivée.
Chaque jour, dès les premières lueurs de l'aube, assiégeants et assiégés regardaient avec anxiété dans la direction du fleuve. Le 9 mai, ils voyaient poindre à l'horizon une voile qui remontait le Saint-Laurent. Une véritable angoisse étreignit tous les cœurs.
Bientôt, on distingua le gréement du navire: c était une frégate.
« Nous restâmes quelque temps en suspens — dit le capitaine Knox. de l'armée assiégée — n'ayant pas assez d'yeux pour la regarder; mais nous fûmes bientôt convaincus qu'elle était anglaise. On ne peut exprimer l'allégresse qui transporta la garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts faisant face aux Français et poussèrent pendant plus d'une heure des hourras continuels en élevant leurs chapeaux en l'air.
La ville, le camp ennemi, le port, les campagni - voisines ;i plusieurs lieues de distance retentirenl de nos cris el du roulemenl <le m>s canons, car le yoldat, dans le délire de sa joie, ne se lassait poinl de tirer. Enfin; il esl impossible de se faire une idée <le notre alléïe si I "ii n ,i pas soufferl les extrémités d'un siège .•i si 1 '"ii ne s'esl pas vu, avec de braves compagnons d'armes, exposé à une morl cruelle. »
La joie délirante donl témoigne l'auteur il»' ce pasdémontre combien avaient été grandes 1rs craintes des assiégi s.
(liiez les Français, si la déception fui profonde, ils n en laissèrenl rien paraître et continuèrent avec plus de vigueur leur feu contre les fortifications. Mais le 1.") mai, deux autres navires anglais mouillaienl dev;nit Québec el débarquaienl les renforts « |u iN amenaient à la garnison.
Lévis, désespéré, craignanl d'être coupé dans sa retraite, prit le parti de lever le siège el de se retirer encore unefois derrière la rivière Jacques Cartier. Il donna l'ordre aux bâtiments portanl les vivres de remonter le fleuve et aux deux frégates de suivre les embarcations. Puis, à la nuit, il lil jeter l'artillerie, qu'il ne pouvail emporter, en bas de la falaise près de l'anse au Foulon, distribuer aux troupes les approvisionnements qui restaient el commencer la retraite qu'il effectua sans être inquiété.
Quanl aux bâtiments el aux frégates, à peine appareillaient-ils qu'ils étaient poursuivis par plusieurs vaisseaux anglais el obligés de s'échouer pour éviter de tomber aux mains de l'ennemi.
Seul Vauquelin, sur VAtalante, soutinl pendant deux heures une lutte acharnée contre ses agresseurs ei continua son feu jusqu'à ce qu'il n'eûl plus ni poudre ni li"n]eis. La itié de son équipage étail hors
de combat. Il fil débarquer les hoi s encore vali-
îles en les invitant à rejoindre l'armée et resta sur son bâtiment, avec les blessés el les mûris, maintenant fièrement, sous le feu de l'ennemi auquel il ne pouvait plus répondre, son pavillon flottant au vent. Sommé de l'abattre ou de tirer, il répondit aux Anglais que s'il avait eu de la poudre il n'aurait pas attendu leur avis pour continuer le feu sur leurs vaisseaux: que pour son pavillon, il avait toujours abattu celui des autres et qu'on pouvait amener le sien, mais qu'il ne l'abaisserait pas lui-même devant l'ennemi. L'amiral anglais rendit hommage à ce noble adversaire en lui accordant sa liberté et en le faisant reconduire en France.
Vauquelin devait y trouver comme ministre ce même Berrver que Bougainville avait vainement supplié de venir en aide au Canada. La duchesse de Mortemart iit une démarche en faveur de l'intrépide marin auprès de l'indigne protégé de la Pompadour; elle en reçut cette réponse qui ne donne que trop la mesure de l'esprit qui régnait alors dans la marine de guerre :
« Madame, je sais très bien que M. Vauquelin a servi le roi merveilleusement comme un héros ; mais il n'est pas gentilhomme de naissance, et je dois pourvoir aux demandes d'un grand nombre d'officiers de grande famille. Il s'est formé dans le service marchand : qu'il y retourne ! »
Lévis. après s'être rendu compte des vivres qui restaient et avoir examiné la situation de l'armée, dont la plupart des Canadiens, voyant tout perdu, avaient quitté les rangs pour retourner chez eux. laissa un corps de dix-huit cents hommes au fort Jacques Cartier et partit pour Montréal où il arriva le 29 mai. Toutes les ressources de la colonie en poudre, vivres et artillerie avaient été épuisées pour le siège de Québec, les mauvais temps qui avaient accompagné la retraite et le défaut de moyens de transport avaient obligé d'à-
bandonner en route le matériel traîné jusqu'aux tranchées; les troupes qui restaienl à la disposition du général se trouvaienl dans le plus complet dénuemenl : les bataillons étaienl réduits à deux cenl pinquante hommes el au tiers de leurs officiers; il n'y avail plus
Ferme canadienne.
aucune espérance de secours; le Qeuve étail couvert de vaisseaux anglais. Dans l'impossibilité de tenir ses troupes réunies, Lévis les dissémina chez les habitants avec lesquels elles partagèrenl le peu qui leur restail en attendanl que l'ennemi, après avoir reçu tous ses renforts, s'avança! vers Montréal.
Iluil cents hommes défendaient les rapides du Saint- Laurent ; cinq cents étaient postés au sault Saint-Louis ; Bougainville, avec quinze cents, occupa il le fort de l'île aux Noix a l'entrée du lac Champlain. De la métropole, il n'eiaii venu qu'un secours dérisoire. Les commandants des quelques bâtiments envoyés avec du matériel et des provisions, ayant appris dan- le golfe
qu'une escadre anglaise avait remonté le fleuve, s'é' baienl réfugiés dans la baie des Chaleurs où ils restèrent à l'ancre, attendant <l<'s nouvelles de Montréal. Averti de leur présence, le capitaine- anglais Byron vint de Louisbourg avec plusieurs vaisseaux de guerre les attaquer el les détruire.
Une dernière ressource restait aux Canadiens : les avances qu'ils avaient laites au gouvernement depuis le commencement de la guerre et qui s'élevaient à plus de quarante millions. M. de Vaudreuil fut informé que, le Trésor étant vide, le paiement des lettres de change tirées par le Canada était suspendu. Ce fut le dernier coup pour ces malheureux.
« Les habitants sont désespérés, — écrivait M. de Lévis au ministre. — ils ont tout sacrifié pour la conservation du pays et se trouvent ruinés sans ressources.
« Nous n'avons, ajoutait-il. de la poudre que pour un combat, mais si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps qui débouchera le premier. C'est l'unique ressource qui nous reste. Nous sommes hors d'état de tenir la campagne, et il est surprenant que nous existions encore. »
Comme les années précédentes, trois armées anglaises allaient converger sur Montréal.
Murray, laissant à Québec une forte garnison, remonta le Saint-Laurent avec trois frégates et trentedeux bâtiments transportant quatre mille hommes et une artillerie considérable. Il passa devant les retranchements élevés aux Trois-Rivières et à l'entrée de la rivière Richelieu sans être arrêté par le feu des quelques batteries installées sur la rive, reçut devant Suivi un renfort de quinze cents hommes détachés de la Nouvelle-Ecosse, et y attendit l'approche des deux autres armées et l'arrivée du général Amhersl, chargé delà direction des opérations. Il avait, sm- sa route, incen-
die les habitations sans défense el fail publier partout qu'il détruirait les villages dont les habitants ne rendraient pas leurs armes; ceux des Canadiens qui resteraient dans les rangs des troupes françaises étaient en outre menacés de subir le sorl des vaincus el d'être transportés en Europe.
La seconde armée, commandée par le général llaviland, devait descendre le lac Champlain et enlever l'île aux Noix; elle étail forte de neuf mille hommes; cinq grands bateaux armés chacun de dix-huit canons, deux batteries flottantes el des berges transportant l'artillerie de gros calibre lui faisaient escorte.
Débarqués le l 'i août en vue de l'île, les Anglais établirent aussitôl plusieurs batteries <pi ils démasquèrent le 18. Bougainville en essuya le feu pendant huil jours presque sans y répondre, afin de réserver le peu de munitions qu'il possédait pour repousser une attaque de vive force. Mais les Anglais, ue pouvanl enlever la position de front, la tournèrent, forcèrent haines barrant la rivière el continuèrent à descendre au lil de l'eau vers le Saint-Laurent. Bougainville, ne pouvanl s'opposer, à leur passage, reçut l'ordre du gouverneur d'évacuer le fort et d'opérer sa retraite sur Montréal, ce qu'il lil dans la nuit du 27 au 28, en passant sans être aperçu au milieu des troupes ennemies.
La troisième armée, la plus importante, dirigée par le général Amherst, étail forte de onze mille hommes. Réunie à Chouaguen, elle s'engagea dans les rapides du fleuve Saint-Laurent el fui arrêtée par le forl Lévis, où le commandant Pouchot. renouvelanl sa belle défense de Niagara, la tint en échec pendant douze jours: ce ne fut qu'après un assaut repoussé, ses murailles détruite-, ses canons démontés, tous ses officiers ei le tiers de ses hommes tues ou blessés qu'il se résigna à capituler.
C'était Le dernier effort opposé à l'invasion. Les rapides franchis en y laissant soixante-quatre berges coulées et quatre-vingt dix-huit hommes qui se noyèrent, Amherst débarquait le (i septembre à trois lieues de Montréal, el le 8 les deux autres armées le rejoignaient devant la ville, dont la seule défense consistait dans une simple muraille de deux ou trois pieds d'épaisseur.
Dans la nuit du 6 au 7, M. de Vaudreuil réunit un conseil de guerre: après avoir exposé la situation désespérée où l'on se trouvait, il émit l'avis, auquel se rallièrent unanimement les membres présents, « que l'intérêt général de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu'il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes. »
Bougainville fut chargé de se rendre auprès du général Amherst pour lui proposer une suspension d'armes et, sur son refus, une capitulation dont les articles principaux portaient que les troupes et milices sortiraient avec les honneurs de la guerre et que les habitants conserveraient l'entière et paisible possession de leurs biens ainsi que le libre exercice de leur religion.
Amherst ne consentit à suspendre les hostilités que jusqu'au lendemain et n'admit que la dernière partie des articles proposés dans l'intérêt des habitants. Il répondit à la demande relative aux troupes :
« Toute la garnison de Montréal doit mettre bas les armes et ne servira point pendant la présente guerre. »
Lévis, indigné, fît avec ses principaux officiers les instances les plus vives auprès de Vaudreuil pour repousser cette condition humiliante et d'autant moins justifiée que la dernière rencontre entre les armées des deux nations dans les plaines d'Abraham s'était terminée par une éclatante victoire des Français.
Le gouverneur refusa de rompre les négociations. Lévis lui remit alors un mémoire donl nous reproduisons les termes :
« Aujourd'hui s septembre 1760, Monsieur le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, nous ayant communiqué les articles de capitulation qu'il a proposés au général anglais pour la reddition «lu Canada et les réponses à ces articles. e1 ayant vu dans lesdites réponses que ce général exige pour dernière résolution, que les troupes mettront bas les armes el ne servironl peint pendanl le cours de la présente guerre, nous avons cru devoir lui représenter en notre nom el en celui des officiers principaux et autres des troupes de terre que nous commandons, que cel article de la capitulation ne pourrai! être plus contraire au service du roi el à l'honneur de rmes, et qu'il ne doil être admis qu'à la dernière extrémité, puisqu'il prive l'Etat pendanl toute cette guerre du service que pouvaient lui rendre huil bataillons de troupes de terre et deux do celles de la marine, lesquelles ont servi avec courage e1 distinction: service dont l'Jat rail pas privé si les troupes étaient prisonnières de guerre ou même prises à discrétion.
€ En conséquence, nous demandons à Monsieur le marquis de Vaudreuil de rompre présentement tout pourparler avec le général anglais ci de se déterminer à la plus vigoureuse défense dont noire position actuelle puisse être susceptible.
a Nous occupons la ville de Montréal qui. quoique 1res mauvaise, et hors d'étal de soutenir un siège, est à l'abri d'un coup de main et ne peut être prise sans canon. Il serait inouï de m- soumettre à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes sans avoir été canonné. D'ailleurs il reste encore ,-i>sez de munitions pour soutenir un combat si l'ennemi voulait nous attaquer l'épée à la main, et pour en livre!' un si Monsieur le marquis de Vaudreuil veul tenter la fortune, quoique avec des loi-ces extrêmemenl disproportionnées el peu d'espoir de réussir.
« Si Monsieur de Vaudreuil par des vues politiques se
croil obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demanderons la liberté de nous retirer avec les troupes de terre dans l'île de Ste-Hélène pour y soutenir l'honneur des armes du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d'extrémités plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires.
« Je prie Monsieur le marquis de Vaudreuil de mettre sa réponse par écrit au bas du présent mémoire.
«t Le chevalier de LÉ VIS. »
Le gouverneur répondit :
« Attendu que l'intérêt de la colonie ne nous permet pas de refuser les conditions proposées par le général anglais, lesquelles sont avantageuses à un pays dont le sort m'est confié, j'ordonne à monsieur le chevalier de Lévis de se conformer à ladite capitulation et de faire mettre bas les armes aux troupes.
« A Montréal, ce 8 septembre 1760.
« Vaudreuil. »
Un suprême et impérieux devoir restait à accomplir.
Lévis. voyant avec douleur que le gouverneur avait pris son parti, voulut du moins épargner aux troupes une dernière humiliation. Il ordonna qu'on brûlai les drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis.
Le lendemain, vingt mille Anglais occupaient Montréal.
Quelques jours après, les deux mille deux cents hommes, en comprenant les malades, blessés et invalides , restes des huit bataillons venus au Canada avec Dieskau, Montcalm et Lévis, descendaient le ileuve sur des navires de commerce pour retourner en France,
'•i gagnant la haute mer voyaienl fuir dans le lointain, puis disparaître à l'horizon, cri le terre où ilsavaienl si vaillamment lutté el ■muis laquelle les ir«>is quarts «1rs leurs, tombés sur les champs de bataille dormaient «lu sommeil éternel,
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